P. LANDRY
Le lendemain, 8 mai, le Soleil publiait deux dépêches, l’une de votre Secrétaire, l’autre du Sénateur Pelletier. Celle de votre Secrétaire se lisait comme suit
« Ottawa, 7 mai 1897 » Au directeur du Soleil, » Québec,
» Son Excellence le Délégué Apostolique me charge de vous dire, en vous priant de faire paraître cette dépêche dans votre journal, qu'il à lu les dépêches publiées dans le Soleil de jeudi dernier, et qu'il ne se rend pas responsable de déclarations faites en son nom. Quand Son Excellence le délégué aura quelque opinion à exprimer au sujet d’une question quelconque il se chargera de le faire lui-même.
» Tout ce que Son Excellence veut dire pour le moment est que dans une élection où il s’agit de questions purement administratives chacun est libre en conscience de voter pour le candidat qu'il préfère. {
» S. TAMPIÉRI, » Secrétaire ».
Voici maintenant la dépêche du Sénateur Pelletier :
. « Oitawa, 8 mai 1897.
» Au directeur du Soleil, » Québec,
» J'ai vu Son Excellence. Elle nie positivement que le Sénateur Landry soit autorisé à publier autre chose que ce que Son Excellence vous a demandé de publier. Les commentaires sont du Sénateur Landry. ‘ ; » (Signé): C. A. P. PELLETIER. »
Cette dépêche du Sénateur Pelletier, que le Sénateur Pelletier a expédiée après une entrevue avec Voire Excellence, confirme par sa dénégation mesurée, le fait que j'ai obtenu une autorisation quelconque de Votre Excellence. Elle ne dit
pas que Votre Excellence nie ab=olument m'avcir donné une autorisation quelconque; elle se contente d'affirmer que je n'étais pas autorisé à publier autre chose que ce que le Soleil a été demandé de publier lui-même. Le Sénateur Pelletier confirme donc lui-même, sans s’en apercevoir, le fait que j'éfais autorisé à publier au moins ce que le Soleil a été demandé de publier.
La dénégation du Sénateur Pelletier donnée au so.tir de son entrevue avec Voire Excellence, porte donc non pas sur le fait que je me sois cru autorisé de publier quoi que ce soit en votre nom « comme me le dira plus tard votre Secréraire, mais sur le contenu même de la dépèche que j'ai expédiée et cette distinction entre l’autorisation elle-même et l’usage que j'en aurais fait éclate dans ceite remarque qui termine la dépêche du Sénateur Pelletier ». Les commentaires sont du Sénateur Landry.
Le Sénateur Pelletier, après avoir vu Votre Excellence, était donc d'opinion que j'avais obtenu son autorisation mais que j'en avais abusé pour a;outer à la dépêche autoriste des commentaires de mon cru.
Matière d'opinion, après tout,
Ce n’était pas celle de Votre Excellence, puisque la dépêche de votre Secrétaire en date du 7 mai, confirme réellement la mienne. Or cette dépêche exprimait exactement votre pensée comme il appert par la lettre suivante que j'ai reçue le 3 Juin :
« Ottawa, 2 juin 1897.
» Bank Cottage.
» Monsieur le Sénateur, » En réponse aux deux lettres que vous avez adressées dernièrement à Son Excellence le Délégué Apostolique je suis chargé de vous dire que Son Excellence a été on ne peut plus surprise
de voir que vous vous soyez cru autorisé à publier dans les journaux quoi que ce soit en son nom, et que sa pensée est
exactement exprimée dans la dépêche que Son Excellence a envoyée au Soleil et à la Minerve par mon entremise. » Croyez, M. le Sénateur, à ma haute considération, » S. TAMPIERI, » Secrétaire du Dél. Apost. ».
Or, cette dépêche qui exprimait exactement 11 pensée de Votre Excellence, disait que Votre Excellence ne se rendait pas responsable des déclarations faites en son nom dans les dépêches publiées dans le Soleil de jeudi (le 6 mai). C'était donc la confirmation du contenu de ma propre dépêche qui affirmait que Votre Excellence n'avait jamais manifesté les opinions qu’on lui prêtait dans ces dépêches publiées dans le Soleil du 6 mai, ni donné l'autorisation qu'invoquait le Sénateur Pelletier.
La surprise manifestée par Votre Excellence ne porte pas non plus sur le contenu de ma communication à l'Evénement, mais uniquement sur le fait « que je me sois cru auiorisé à publier dans les journaux quoi que ce soit en votre nom ».
Cette surprise a lieu de’m'étonner on ne peut plus, car j'ai conservé la certitude d’avoir obtenu une autorisation que j'étais allé demander à Votre Excellence, précisément pour répondre au télégramme de l'Evénement que j'ai soumis à Votre Excellence pour en avoir la réponse qu'il convenait d’expédier à ce journal.
J'ai été violemment attaqué par le Soleil à ce sujet. Le journal libéral a publié sur cet incident le passage suivant :
« M. Landry ne pouvait assurément recevoir plis rude camouflet. Il a tout simplement prêté au délégué un langage que celui-ci répudie. »
Naturellement je me suis adressé à Votre Excellence pour en obtenir au nom de la plus élémentaire justice, la protection à laquelle j'avais droit.
Ma première lettre, datée du 17 mai et remise à cette date à Votre Excellence est restée sans réponse. J'ai dû en écrire
une seconde, à la date du 1er Juin, qui m'a valu la réponse que j'ai reçue le 3 du présent mois.
Cette réponse ne change en rien mes convictions, mais elle en fait naître une nouvelle chez moi, celle qu’il est pour le moins imprudent à un homme agissant avec la meilleure benre foi du monde de se fier uniquement à ce que ses oreilles peuvent entendre.
Cette conviction, la lettre de votre Secrétaire me l1 donne aujourd'hui. Mon amour-propre peut en être froissé, mais volontiers je sacrifie les froissements de mon amour-propre à l'intérêt de la cause que j'ai défendue jusqu'à ce jour.
En retour, Votre Excellence daignera me permettre de lui démontrer que sa bonne foi a été surprise et qu'on lui a fait émettre "une proposition bien contestable, dans la rédaction de sa dépêche du 7 mai, dépêche que votre Secrétaire affirme d'autorité conienir l’exacte expression de votre pensée.
Une opinion discutable
Je cite le jourmal « Le Temps », organe libéral publié à Ottawa sous les yeux de M. Laurier, numéro du 8 mai dernier :
« Comme Son Excellence Mgr Del Val ne veut parler que » lorsqu'il le juge à propos et qu'il s'est fait une règle à ce » sujet, il Aaenvoyé au Soleil et à la Minerve un télégramme » dont le Cüitizen publie une traduction ce matin. Voici la » traduction du télécramme publié dans le Citizen :
« Ottawa, 7 mai 1897.
» Au directeur de la Minerve,
» Son Excellence le délégué apostolique me charge de vous dire en vous priant de faire paraître cette dépêche dans votre journal qu'il a lu les dépêches publiées dans le Soleil de jeudi et qu'il ne se rend pas responsable des déclarations faites en
son nom.
» Quand Son Excellence le délégué aura à exprimer son opi-
nion sur une question quelconque, il se chargera de le faire lui-même, » (Signé): S. TAMPIÉRI, » Secrétaire. »
« L'Honorable M. Pelletier, averti de l'envoi de ce télé- » gramme à la Minerve et au Soleil, a sollicité immédiate- » ment une entrevue de Mgr Del Val et sur les représenta- » tions de l’Honorable Sénateur que ses adversaires pol:ti- » ques l’accusaient déjà d’avoir commis un mensonge. » Son Excellence a donné instruction à son Secrétaire d'AJOUTER à son télégramme au Soleil et à la Minerve la phrase suivante :
Tout ce que Son Excellence veut dire pour le moment est que dans une élection où il ne s'agit que de questions purement administratives, chacun est libre de voler pour le candidat qu'il réfère.
» (Signé): S. TAMPIÉRI, » Secrétaire. »
Ne pouvant contenir les iransports de sa joie, le Temps ajoute :
« Cette déclaration est la justification complète du parti libéral qui a toujours réclamé pour l'électeur la liberté de voter pour le parti qu'il préfère, lorsqu'il s’agit de questions purement administratives comme celles qui font le sujet des luttes entre les deux partis politiques en Canada ».
Le Soleil, de son côté, numéro du 8 mai, s’écrie :
« Cette assurance donnée aux cathoïiques va leur permettre de faire sauter les faxeux, mardi prochain, d’une facon qui rejettera dans l’ombre même l’écroulement formidable du 23 Juin (1896) ».
Il est indubitable que ceite déclara'ion de Votre Excellence a porté la joie dans le camp libéral et a comblé les vœux des adversaires de la minorité catholique du Manitoba. Je n'aurais qu’à multiplier les citations des journaux libéraux pour établir ce point hors de tout doute.
Mais ce n’est pas là la thèse que je veux maintenant prouver.
J'ai parlé d’une opinion discutable et voici l'opinion que je veux discuter.
Entre le jour de la mise en nomination des canaidats et le jour de la votation, en pleine lutte &lectorale lorsque toute une province, celle de Québec, était en feu, Votre Excellence a proclamé et tous les journaux libéraux ont donné à son opinion la plus grande publicité, que dans une élection où il ne s'agit que de questions purement administratives chacun est libre de voter pour le candidat qu'il préfère.
Quelle a été la conséquence d’une pareille déclaration ?
L'électorat a constaté votre intervention dans les élections générales de la province de Québec, au moment le plus criiique de la bataille, pour déclarer que dans une élection où il ne s’agit que de questions purement administratives, le voteur était libre.
L’attitude de Votre Excellence, les paroles mêmes qu'elle a prononcées ont mis l'électorat de la province de Québec sous l'impression que les élections générales provinciales du 11 mai dernier n'étaient après tout que des élections où il s’agissait de questions purement administratives. |
Les scrupules que pouvaient avoir des électeurs et le nombre de ces électeurs était considérable et leurs scrupules étaient bien fondés, ont été étouffés sous le poids de votre parole de Délégué Apostolique représentant i:i l'indéniable au. torité du Souverain Pontife.
Or, les élections générales provinciales de Québec n'étaient pas des élections « où il ne s’agit que de questions purement administratives ».
Je pose en principe que la question sacrée de l'éducation n'est pas ‘une question purement administrative.
J'appelle maintenant l'attention de Votre Excellence sur notre ponstitution écrite, l'acte de l'Amérique Britannique du Nord, qui décrète, clause 93, que dans chaque province, la législature pourra exclusivement décréter des lois relatives
à l'éducation, sujettes aux seules conditions qui garantissent les droits des minorités. :
La question de l'éducation est donc une question provinciale, aullement administrative en ce qui touche le caractère de l’enseignement. Ce n’est que par accident que la question de l'éducation. peut devenir une question fédérale, lorsqu'il s’agit, par exemple, d'une légisiation provinciale qui violente les droits de la minorité. eo
C'est ainsi, et pas autrement, que la question scolaire manitobaine est entrée dans le domaine fédéral, et le grand argument de ses adversaires d'aujourd'hui repose sur cette prétention que les provinces ayant juridiction exclusive en matière d'éducation, le parlement doit respecter cetie juridiction quelle: que soient les erreurs ou les injustices qu'elle peut commettre. ‘
Une élection provinciale ne peut donc pas être une élection où il ne s'agit quei de questions purement administratives et je crois que le Sénateur Pelletier vous a gravement mis en erreur et a complètement surpris votre bonne foi lorsqu'il a réussi par ses représentations à obtenir de Votre Excellence qu'elle ajoutât à son télégramme cette opinion qui le termine et qui a bien indûment favorisé un parti aux dépens de l'autre. ,
Le Soleii l'avait déjà dit auparavant, numéro du 24 Avril :
«La présence du délégué apostolique parmi nous à ranimé ceux qui étaient intimidés! ».
Trois jours après les élections, la Patrie, organe d'un ministre fédéral, M. Tarte, disait dans son numéro du 15. mai :
« Le gouvernement Marchand (le nouveau gouvernement libéral) qui dirigera bientôt les affaires de la province de Québec, peut se lancer sans crainte dans les réformes scolaires.
Il y a plus d'un an que la lutte se fait sur ce terrain et le peuple a été assez éclairé pour être en état de seconder toute politique de progrès ». .
Voilà du moins un journal important, l'organe d'un mi-
Vers l’Abîme. 31
nistre, qui déclare sans ambages que depuis au delà d'un an la lutte se fait sur un terrain autre que celui des questions purement administratives.
Le même journal soulève un coin du voile qui nous cache à peine l'avenir quand il dit, numéro du 24 mai
« Il lui (M. Marchand) faudra réformer — réformer notre système d'enseignement scolaire ».
« Le grand journal de Toronto, dit-il, constate que notre conseil de l'instruction publique a été très négligent, fort apathique pour ne pas dire rétrograde (c'est te conseil dont tous les évêques font partie) et il proclame que les demandes de réforme sont toujours venues du peuple et non du Conseil.
« Le Globe est convaincu qu'un ministre de l'Instruction Publique donnerait une vigoureuse poussée au progrès de l'éducation, au développement intellectuel et il espère qu’un jour ou l’autre notre province en aura un ».
Il n’y aura pas longtemps à attendre; dans quelques mois, les évêques seront relégués au second plan. Voici ce qu’annonce le Star, numéro du 22 mai :
« Une importante déclaration a été faite hier à l'effet que le premier acte du nouveau gouvernement de Québec sera de placer le département ‘de l’imstiuction publique sous le contrôle d'un ministre responsable comme dans la province sœur d’Ontario.
« Or: prête à l'honorable M. Marchand le désir de présider ce département, mais comme il va falloir auparavant tenir une session, le premier ministre prendra un portefeuille quelconque en attendant la réorganisation des différents départements.
On peut apercevoir à ces clartés ce que prépare à notre système d'éducation et à notre épiscopat cette lutte que nous venons de traverser, mais où Votre Excellence n'a vu qu’une lutie purement administrative.
Les libéraux applaudissent et bénissent Votre Excel'ence, mais les vrais catholiques, les amis sincères et dévoués à
une causc sainte déplorent avec l’épiscopat une intervention qui leur a été funeste,
La Mission du Délégué Apostolique
Quand je suis revenu de Rome au Canada, j'ai eu la bonne fortune de traverser l'Atlantique en compagnie de Votre Excel. lence, sur le même navire, l’'Umbria. La conversation jun jour tomba sur la nature de votre mission au Canada. Je ne pouvais guère m'expliquer l'envoi d’un délégué parce que je savais que l’épiscopat canadien ne l'avait pas demandé et que lc gouvernement Laurier ne voulait pas de l'intervention religieuse dans le règlement de la difficulté scolaire manitobaine. À Rome, j'ai laissé à la plupart des Cardinaux un mémoire dans lequel je disais :
« Qui donc demande un délégué?
» Est-ce l'épiscopat? Non, il est parfaitement uni et, dominant les partis politiques, il marche libre de toutes entraves vers la conquête de nos droits et le triomphe des vrais principes :
» Est-ce M. Laurier? Il s'en défend et ne veut pas même que l'homme qu'il a envoyé à Rome parle en son nom. Et, d'ailleurs, si M. Laurier désire l'envoi d'un délégué, qu'il ait donc le courage de le demander ouvertement.
» I ne fera pas telle demande parce qu'il sait qu'elle lui imposerait implicitement l'obligation d'accepter la sentence arbitrale du délégué, et M. Laurier ne prendra jamais tel engagement.
» Mais, une enquête sur un incident de la cause, sur la con-. duite du clergé, par exemple, procure à M. Laurier tous les avantages sans l'exposer aux inconvénients de la nomination d'un délégué faite à sa demande.
» Le parlement canadien s'assemble le 25 du présent mois (mars).
» Comme le compromis Laurier-Grenway n'est pas satisfai sant et n’est pas accepté par la minorité — l'écrasante défaite du candidat de M. Greenway dans la récente élection de Saint-Boniface le prouve — une nouvelle loi réparatrice sera présentée par les amis de la minorité.
» La majorité du Parlement est favorable à l'adoption d'une telle loi. Le parti conservateur, qui l'a déjà présentée, est lié par son passé et par les récentes déclarations de ses chefs, et les partisans, les nombreux partisans de M. Laurier dans la Province de Québec, qui ne doivent leur élection qu'aux promesses solennelles qu'ils ont faites de voter en faveur d'une législation réparatrice, ne peuvent maintenant faire autre chose que de voter en faveur de la loi qui sera présentée.
» Le succès de la mesure réparatrice est donc en bonne voie.
» La nomination d'un délégué avec mission de s'occuper de la question scolaire paralyse tout. Les partisans de M. Laurier ne tiendront plus compte de leurs engagements, et, sous le plus futile prétexte de se montrer pleins de déférence pour l'acte du Saint-Siège, ils remettront à plus tard ce qu'ils considèrent aujourd'hui comme l'accomplissement d'un devoir sacré.
» Nécessairement l'envoi d'un délégué entraîne des retards. C’est ce que veut M. Laurier. Mille fois heureux s'il peut obtenir ce résultat sans s'engager à quoi que ce soit. Il a deux élections partielles à faire dans la province de Québec, et la province de Québec elle-même, dans quelques jours, va être le théâtre d'élections générales pour la législature provinciale de Québec. Le retard, les délais provoqués par la nomination d'un délégué vont admirablement servir les intérêts de M. Laurier et lui permettre après La violation de toutes ses promesses, d'apparaître de nouveau à nos populations comme un homme spécialement protégé par le Saint-Siège, tenant les évêques en laisse, et voulant, au nom même de la religion, imposer aux catholiques du Manitoba les écoles que l'Eglise à condamnées. »
J'ai reproduit ces lignes parce qu'elles contiennent en substance les observations que j'ai eu l'honneur de faire à votre Excellence pendant la traversée de l'Atlantique.
Comme réponse, Votre Excellence me référa à l'article que le Tablet de Londres venait de publier à la date du 20 mars.
Voici quelques extraits de cet article. Ils sont intéressants à relire aujourd'hui, à la lumière des récentes déclarations que mes interpellations ont arrachées au gouvernement Laurier :
« Le délégué apostolique, dit le Tablet, va, comme le repré. .
sentant du Souverain-Pontife aider au règlement d’une question qui a été une cause de difficulté pour le Canada depuis sept ans et qui a plus que toute autre chose aigri sa vie publique.
Nous avons vu que ce qu’on appelle le règlement Laurier-Greenway est inacceptable parce que, quelle que soit sa mise en pratique dans quelques localités, il est basé sur un système qui a été condamné par le Saint-Siège.
» Il esl heureusement admis maintenant au Canada que la question est encore ouverte et qu'aucun parti n'est irrévocablement lé aux termes du règlement passé entre M. Laurier et le premier ministre du Manitoba.
» Le fait même que quarante-cinqg membres catholiques du Sénat et de la Chambre des Communes, y inclus quatre ou cinq membres du gouvernement Laurier, ont adressé au Saint-Siège une requête commune le priant d'envoyer un Délégué Apostolique avec pouvoir de traiter de cette qustion est en lui-même une indication suffisante que le temps des négociations n'est pas encore terminé.
En adressant au SaintSiège l'invitation d'envoyer un délégué au Canada, ces députés ont brûlé leurs vaisseaux derrière eux.
» Ils sont liés, soit à obtenir pour la minorité opprimée du Manitoba des conditions auxquelles elle a droit dans l'opinion du représentant du Saint-Siège ou à retirer leur appui à M. Laurier. en Ci Li
» Heureusement, si la législature du Manitoba devait contrairement à toute entente, persister «ans son refus de faire des concessions et ainsi obliger M. Laurier à racheter son engagement de se servir des pouvoirs du gouvernement fédéral dans leur entier: il peut compter sur l'appui des chefs du parti conservaleur.
» Lorsque Manitoba a refusé d’obéir à l'ordre remédiateur, le Parlement du Canada a étudié la loi remédiatrice donnant effet à la décision du Gouverneur Général et il a voté sa seconde lecture par une majorité respectable. Le parti libéral en s'opposant à cette législation, expliqua qu’il agissait ainsi parce qu'il croyait pouvoir obtenir le même résultat par d’autres moyens. Ces autres moyens sont actuellement à l'essai. S'ils ne réussissent pas, M. Laurier est tenu par toutes les lois du devoir et de l'honneur, de revenir à la politique de ses adversaires et ainsi de donner effet au jugement du gouverneur-général, tel que ratifié par le vote du Parlèment, le 20 mars 1896. »
La citation est un peu longue, mais elle est instructive, non
seulement en ce qu'elle définit votre mission, mais aussi en ce qu'elle détaille toutes les particularités de votre nomination, et qu'elle indique la marche naturelle des événements que cette mission doit provoquer.
Quels sont en réalité les faits ?
Le 17 Mai, j'ai posé au gouvernement l'interpellation suivante :
« L'administration actuelle ou quelqu'un de ses membres a-til demandé l'intervention du Saint-Siège ou l'envoi d'un délégué apostolique pour aider directement ou indirectement à faire accepter par la minorité catholique du Manitoba le compromis intervenu entre le gouvernement fédéral et le gouvernement provincial du Manitoba au sujet de la difficulté scolaire manitobaine ? »
Le gouvernement a répondu : Non.
Le 1e juin, j'ai de nouveau interpellé le gouvernement lui posant les questions suivantes :
lo En apprenant l'envoi d'un délégué au Canada, le gouvernement actuel ou quelque membre de la présente administration s'est-il mis en communication avec le gouvernement du Manitoba et lui a-til demandé ou lui ail suggéré la convenance ou l’opportunité de retarder l'adoption de la loi donnant force et effet au compromis Laurier-Greenway relatif à la question scolaire?
2° Comme l'une des parties au compromis, le gouvernement fédéral pouvait-il manifester au gouvernement du Manitoba son désir de voir l'adoption de la législation qui en était la conséquence, remise jusqu’après l'arrivée du délégué apostolique? Et at-il manifesté ce désir ?
8° Quelle a été la réponse du gouvernement manitobain :
L'honorable M. Scott a répondu comme suit au nom du gouvernement : La réponse à la première question est simplement non, et il en découle, comme conséquence, que la réponse à la deuxième question est que le gouvernement fédéral n’a aucunement agi dans l'espèce ».
Le 20 Mai, j'ai posé les questions suivantes au gouvernement :
io Le gouvernement actuel ou quelqu'un de la présente administration a-til eu avec Son Excellence Mgr Merry del Val, le délégué du Saint-Siège au Canada, quelque entrevue ou conférence au sujet de la difficulté scolaire manitobaine, en vue d'amener, par son intervention, les catholiques de ce pays à accepter le compromis Laurier-Greenway ?
20 Quand cette entrevue ou cette conférence a-t-elle eu lieu?
3° Le gouvernement ou quelqu'un de la présente administration a-til discuté, en aucun temps avec le Délégué Apostolique, le côté constitutionnel de la question scolaire manitobaine, et at-il réellement donné à Son Excellence l'assurance que toute asitation constitutionnelle pour faire rendre à la minorité ses droils garantis par un pacte parlementaire cesserait de la part des législateurs protestants comme catholiques, du moment que le compromis Laurier-Greenway serait déclaré acceptable ?
4 Le gouvernement ou quelqu'un de la présente administration a-t-il, comme question de fait, donné à Son Excellence le Délégué Apostolique l'assurance que la violation de la constitution en ce qui concerne les droits de la minorité manitobaine, si elle est acceptée par les catholiques de ce pays, ne constituera en au. cune manière un précédent dangereux pour les minorités des autres provinces de la Confédération? .
5° Le gouvernement ou quelqu'un de Ia présente administration a-til en aucun temps, pris un engagement quelconque visà-vis de Son Excellence le Délégué Apostolique au sujet de la difficulté scolaire manitobaine ou de la minorité catholique du Manitoba, ou des minorités des autres provinces, et quel est cel engagement ? '
Réponse : Hon. M. Scot. — Ma réponse à la première question est qu'il n’y a eu aucune entrevue ou conférence entre ou de la part du gouvernement avec Son Excellence au sujet de la question scolaire manitobaine, Ù
I n'y a pas de doute que des membres individuels du gouvernement ont parlé de cette question avec Son Excellence, mais de telles conversations n'ont jamais été d'un caractère officiel. La äeuxième question n'a pas besoin d'autre réponse que la réponse à la première, En réponse à la troisième question, je dois dire qu'en aucun temps, le gouvernement n'a discuté avec le Délégué Apostolique le côté constitutionnel de la question scolaire manitobaine. Des membres du gouvernement ont, nul doute, discuté cette question avec le délégué, mais individuellement. Mais les opinions personnelles des membres du gouvernement sur une
question hypothétique ne peuvent être le sujet d'une interpellation. À la cinquième question ma réponse est simplement : non. »
Je suis allé plus loin encore dans mes interpellations au gouvernement.
Dans un discours qu'il avait prononcé à Toronto, le 15 Décembre 1896, M. Fitzpatrick, l’un des membres de l'administration actuelle, disait en parlant du compromis Laurier- Greenway :
« Le programme du parti libéral à cet avantage que si le premier essai du modus vivendi ne donne pas satisfaction il pourra être corrigé et amélioré par de nouveaux arrangements à l'amia- - ble entre les deux gouvernements. En même temps la voie de la législation fédérale reste toujours ouverte à la minorité manitobaïine pour le cas où la conciliation ne réussirait pas à créer unc situation acceptable.
» Enfin, si tout cela échoue, it sera temps encore et toujours de recourir à une loi fédérale appropriée aux circonstances.
» Si cela ne donne pas satisfaction nous ferons plus. »
Cela n’a pas donné satisfaction ni à l’épiscopat qui a condamné le règlement Laurier-Greenway, ni à la minorité du Manitoba qui l'a répudié d’une manière éclatante dans la dernière élection de-Saint-Boniface.
Mais ces paroles de M. Fitzpatrick étaient-elles sincères et autorisées ? ;
J'ai voulu le savoir par l’interpellation suivante faite au gouvermement, le 4 juin courant.
1° Le compromis Laurier Greenway auquel sont arrivés les deux gouvernements du Dominion et du Manitoba a-t-il été conclu avec l'entente expresse qu'il serait subséquemment modifié de manière à rendre justice- complète à la minorité catholique du Manitoba en remédiant à tous ses griefs, tels que mentionnés dans sa requête en appel au Gouvernement général en conseil et tels que reconnus par le comité judiciaire du Conseil privé en Angleterre et par le jugement rendu par le Gouverneur général en . conseil ? .
2° Quelles sont les modifications promises par le souvernement du Manitoba et acceptées par le gouvernement du Dominion comme considération de son adhésion au compromis actuel?
3° Ces modifications projetées ont-elles été soumises au délégué apostolique et dans quel but?
4 Quand doivent-elles être effectuées ?
La réponse du gouvernement est sans ambiguïté possible. La voici, telle qu’elle a été donnée :
Hon. M. Scot. — Non est simplement la réponse à la première question. La réponse à la seconde question est que l'entente Laurier-Greenway n'a été en aucune manière modifiée ou changée et que le règlement proposé l’a été sans modifications aucune pramises.
M. Fitzpatrick d'ailleurs, s'était chargé lui-même de fermer Ia porte aux espérances qu'il avait inconsidérément fait naître par la déclaralion suivante qui termine un discours prononcé à la Chambre des Communes, le 30 mars de la présente an-
née :
« Maintenant en autant que cela concerne la minorité catholique du Manitoba le meilleur avis qui puisse lui’ être donné est le suivant : Sans sacrifier aucun principe, qu'elle accepte ce premier acte de rétribution, qu'elle l'accepte avec l'esprit dans lequel il lui est offert, et si elle trouve qu'il n'est pas satisfaisant, si elle trouve qu'il y a encore des griefs à remédier, qu'elle s'adresse alors à M. Greenway pour l'exécution des promesses qu'il a données avec la certitude que dans les circonstances actuelles c'est de lui seul qu’elle peut obtenir un secours que personne autre ne peut lui donner. »
Votre Excellence peut maintenant tirer la conclusion qui jaillit de toutes ces déclarations.
Elle a devant elle l'affirmation officielle autorisée, donnée au nom qu gouvernement.
lo Que le Gouvernement n'a jamais demandé la nomination d'un délégué;
90 Que le Gouvernement n’a rien fait auprès de M. Greenway
pour obtenir le moindre retard dans l'adoption par la législature de Winnipeg d’un compromis qui règle la difficulté scolaire sans la participation de la minorité et sans le concours des autorités ecclésiastiques ;
39 Que le compromis Laurier-Greenway a été conclu sans - conditions, sans entente qu’il pourrait être amélioré ;
49 Que le Gouvernement n’a eu aucune entrevue quelconque avec le délégué apostolique qui a été ainci complètement ignoré dans le règlement de la question scolaire.
Ce que j'ai dit à Votre Excellence à bord de l'Umbria est pleinement confirmé par les faits. Le Saint-Siège a été indignement trompé. Par des voies tortueuses, par des pro:édés inavouables, on a obtenu la nomination et l'envoi d’un délé.gué apostolique pour accomplir une mission de paix et aider au règlement de la difficulté scolaire. Le délégué, une fois nommé, la question en dispute a été définitivement réglée le jour même qu'il partait pour le Canada et avant son arrivée au pays.
On a été plus loin et un agent du gouvernement canadien, M. Russel, télégraphiait de Rome au pays ce qui se passait dans les congrégations romaines et dans des dépêches publiées à l'insu des évêques et au scandale des fidèles, servait les intérêts des politiciens en humiliant l'épiscopat tout entier.
Quand at-on désavoué ces dépêches ou cherché à dégager sa responsabilité d'un acte sans précédent dans les annales de notre pays, subversif de toute autorité et contraire à toutes les notions de la plus simple étiquette ?
Rien n'a été fait pour atténuer ces violences incompréhensibles et inexpliquées. Au contraire, ceux qui s'en sont fait les complices ont été l'objet de faveurs publiques et d'attentions particulières. Ils ont pu se vanter d'avoir fait asseoir à leur droite dans des dîners, dont la signification reste une insulte, le personnage distingué qu'ils avaient fait venir au pays sous de faux prétextes.
Vous admettrez, Excellence, que je n'ai pas été faux pro-
phète quand j'ai dit que M. Laurier faisait venir un délégué pour servir ses propres intérêts à lui et non pour prêter main forte à l'épiscopat.
Avant de débarquer de l’'Umbria, la veille de notre arrivée à New-York, j'ai eu l'honneur de vous remettre un écrit qui contenait d'avance l'historique de votre mission au Canada i.
1. Cette note remise au Délégué Apostolique, la veille de notre arrivée à New-York, se lisait comme suit :
1. Notanda. — M, Laurier a demandé l'intervention du Saint-Siège dans le réglement de la difficulté scolaire manitobaine.
S'il est sincère il acceptera cette intervention avec ses conséquences et s’engagera à la rendre efficace en se conformant entièrement à la décision qui sera donnée.
Qu'il prenne immédiatement cet engagement et l'opinion publique sera satisfaite.
Si, au contraire, M. Laurier n'est pas sincère, il ne voudra prendre aucun engagement quelconque, mais cherchera à gagner du temps par des pcurparlers inutiles, par des discussions oiseuses et surtout par des demandes et des tentatives d'enquête sur des questions incidentes dont la solution, quelle qu'elle soit, ne remédiera en aucune manière aux griefs de la minorité catholique.
La question principale, urgente, c’est le rétablissement des écoles Béparées.
Toute question qui ne concourt pas directement et immédiatement à la solution de cette difficulté devient une question incidente.
Une politique sincère en écartera la discussion, pour le moment du moins, quitte à la reprendre après le règlement de la question principale.
Une politique tortueuse jettera au contraire ces éléments secondaires dans le chemin de la véritable solution pour rendre celle-ci impossible.
Si M. Laurier réussit à soulever ou à faire soulever des questions incidentes et à retarder ainsi le règlement de la question scolaire, il aura rendu au parti libéral dans la Province de Québec le plus signalé des services en lui permettant d'échapper, pour un temps du moins — mais précisément pendant une lutte électorale — à la condamnation méritée que lui vaudrait la violation des promesses les plus sacrées.
Que dire du règlement lui-même?
Notre ferme conviction, c’est que M. Laurier ne rendra pas à la minotité catholique du Manitoba ses écoles séparées, parce que:
EL — En principe :
19 M. Laurier est opposé aux écoles confessionnelles ;
20 Il prétend que la volonté de la majorité manitobaine doit primer les droits de la minorité.
Il — En fait:
19 M. Laurier est lié par le compromis conclu avec Greenway, compromis qui sacrifie les écoles séparées;
20 Il est lié par l'entrée de M. Sifton dans son cabinet, entrée qui sanctionne le compromis;
80 Il est lié par l'adoption du compromis Iuimême par la législature
Si Votre Excellence a conservé ces prévisions que la connaissance de notre monde politique me permettait de faire, elle pourra, en les relisant, se convaincre que je n'étais pas Île pessimiste qu’elle m'a cru.
Dieu m'est témoin cependant que mon plus grand contentement aujourd'hui serait d'être convaincu d'avoir pronhétisé à faux.
Quelques conclusions
À peine Votre Excellence avait-elle mis le pied sur Le sol canadien, qu’un des ministres du Gouvernement de sa place en chambre, jetait aux vents de la publicité l'étrange document que lui et quarante-quatre de ses collègues avaient signe, dénonçant au Saint-Siège l’épiscopat et une grande partie du clergé de la Province de Québec pour leur conduite pendant les élections générales de 1896.
Le « Soleil » du 2 avril qui publie ce document le fait suivre des remarques que voici :
« C'est sur cette demande que le Délégué papal est ici aujourd’hui. — Enquêter tous ces faits est l'objet de sa mission ».
Ceux qui vous envoyaient ici prétendaient que c'était pour
de Winnipeg, adoption que M. Laurier a laissé s'accomplir sans intervention de sa part, pas même pour la retarder en vue de l’arrivée immédiate d'un Délégué apostolique, qui, dans les circonstances, représente soit la minorité elle-même, avec laquelle M. Laurier ne veut pas traiter, soit un tribunal d'arbitrage demandé par M. Laurier pour juger du diffé rend existant.
Si le Saint-Siège n'obtient pas, dès le début, la promesse de M. Lawrier d'accepter et de rendre effective la décision qui sera donnée, quel espoir peut-on raisonnablement reposer dans la mission d'un Délégué apostolique, et si M. Laurier refuse de donner cet engagement d'honneur qu'il lui est si facile de remplir, l'intervention du Saint-Siège, obtenue alors sous de faux prétextes, ne court-elle pas le très grand danger d'aboutir à un insuccès ?
Nous signalons cet écueil que mous voyons.
Que Dieu protège la cause de la minorité et que sa Providence coordonne les événements pour en assurer le triomphe.
aider au règlement de la question scolaire en prêtant mainforte à l'épiscopat. C'est l'assurance qui m'a été donnée à moi-même par les Cardinaux que j'ai vus à Rome.
Ceux qui vous recevaient ici prétendaient au contraire que Votre Excellence ne venait au Canada que pour régenter les Evêques et ils citaient à l'appui de leur prétention la requête lue en parlement par M. Tarte.
Où était la vérité et pourquoi n'a-t-elle pas été connue ?
L'objet de votre mission, -pour moi du moins ne fait pas l'ombre d’un doute, mais pour le public en général, cette mission est entourée de nuages impénétrables.
Si le Gouvernement, disait-on en certains endroits, eût réellement trompé le Saint-Siège et obtenu de lui l'envoi d'un Délégué sous de faux prétextes, est-ce que le Délégué lui-méme n'aurait pas senti l'injure faite au Saint-Siège et aurait-il consenti, comme il l’a fait en plusieurs occasions, à rehausser le prestige de ceux qui se seraient ainsi joués de lui ? °
M. Fitzpatrick, par exemple, qui est allé à Rome et qui s'est vanté d'avoir réussi ‘où l'abbé Proulx et le chevalier Drolet avaient failli, M. Fitzpatrick n'a-til pas été l'objet d'attentions particulières de la part du Délégué qui dans deux circonstances bien connues du public à Québec et à Ottawa lui a procuré l'honneur de sa présence et à rompu avec lui le pain de l'amitié? Ce témoignage d'estime ne prouve-til pas que le Saint-Siège n'a pas dû être joué par M. Fitzpatrick ?
J'aime à fâire remarquer à Votre Excellence que personne ne l’a accusé ni n’a droit de l'accuser d'aller prendre un repas chez le Solliciteur-Général; on a simplement tiré la conclusion que je signale. C’est le raisonnement du public qui ne connaît pas mieux.
On a tiré aussi une conclusion, peut-être également injuste, du choix de votre résidence à Ottawa, à Québec, à Montréal, à Winnipeg et à Toronto. On a remarqué que dans la province d'Ontario, Votre Excellence avait consenti à accepter l'hospitalité de l’Archevêque à Toronto, tandis qu'elle avait re-
fusé celle des Archevêchés de Québec, de Montréal, d'Ottawa et de Saint-Boniface. On a fait un rapprochement à l’avantage des évêques d'Ontario, contre ceux de la province de Québec et du Manitoba, et on a dit que cette distinction prouvait que tous les évêques n'étaient pas également traités parce que vis-à-vis de Votre Excellence, ils n'étaient pas également sur le même pied.
La publicité donnée à l'échange de téllgrammesz etre 12 Cardinal Rampolla et l’Archevêque de Toronto et ses suffragants a été aussi un sujet qui a piqué la curiosité du public et fait naître ses commentaires. On s’est demandé si une telle publicité n'était pas de sa nature propre à mettre en relief l’absence de pareil échange entre les prélats de Québec et le Saint- Siège, absence qu’on prétend expliquer précisément par cette conclusion que l'épiscopat de la Province de Québec était cité devant le tribunal de Son Excellence, tandis que celui de l'Ontario ne l'était pas. La comparaison devenait odieuse pour l’épiscopat de la province de Québec.
Je parlais, il y a un instant, du choix de votre résidence dans les villes où Votre Excellence a séjourné non pour dire qu’on le blâmait, bien qu'il ne soit pas dans nos mœurs que les personnages ecclésiastiques se retirent aux hôtels, mais un'quement pour vous faire connaître la comparaison qu'on faisait et la conclusion qu'on en tirait. Il y a eu cependant des inconvénients que j'ai pu constater, que Votre Excellence a dû ignorer et qu'elle ignorerait encore si je ne les portais à votre connaissance.
Ainsi, à Québec, à l'hôtel Frontenac, il yavait un véritable système, mis en opération et dans plusieurs cas à ma connaissance avec un plein succès, pour empêcher les visiteurs d'un certain ordre d'idées de parvenir jusqu'à vous pour vous faire connaître leurs vues sur les questions du jour. Le portier en bas disait au visiteur qu'il lui était inutile de monter à la chambre de Votre Excellence, que déjà une vingtaine de visiteurs faisaient antichambre, attendant leur tour. Le visiteur
découragé s’en retournait. J'ai été averti du truc et je l'ai déjoué plus d’une fois en donnant à ceux qui voulaient vous voir, le conseil de monter directement à votre chambre.
À Ottawa, des Sénateurs et des Députés ont refusé péremptoirement d'aller voir Votre Excellence, parce que, disaientils, il n’y avait rien à espérer de celui qui prenait ses logements dans la maison de l’un des principaux employés du Gouvernement actuel et qui se mettait dans les obligations de Sir Donald Smith, c’est-à-dire de l’un des hommes qui ont créé le plus d'embarras au Gouvernement conservateur au sujet de cette même question des écoles. Il ne faut pas oublier en effet que Sir Donald Smith a été l’instigateur d'une partie des difficultés que le Gouvernement conservateur a éprouvées en janvier 1896 et que la ridicule mission d’une délégation » Winnipeg a été presque exclusivement son œuvre. Sir Donald Smith avait pendant cette mémorable cession de 1896 de fréquentes entrevues avec le chef de l’Opposition et tout Île monde connaissant son passé, — il avait déjà trahi son parti, — le considérait comme un être dangereux et n’inspirant aucune confiance. .
J'ai combattu cette prétention que je trouvais absurde, mais on persistait dans l’idée que c'était parfaitement inutile d’aller voir Votre Excellence pour cette raison que Votre Excellence étail entièrement entre les mains du Gouvernement.
Comme de raison, j'attache peu d'importance au fait en fui-même, qui ne peut acquérir de valeur que s'il est ajouté à d’autres faits du même genre.
Ce qui est plus grave, ce sont les articles des journaux, articles d’une rare perfidie, propageant, sous les yeux de Votre Excellence, au milieu de nos populations, la semence maudite du persiflage, de l'insubordination et de l'injure contre l'autorité épiscopale, traînant les évêques au tribunal incompétent de lopinion publique, les narguant dans d’hypocrites remerciements au Saint-Siège d'avoir enfin envoyé un délégué pour tranquilliser leurs consciences, ou annonçant des
changements dans les titulaires des différents diocèses pour y ramener la tranquillité et la paix.
J'ai cité de Soleil qui publiait dans son numéro du 24 Avril, ce que Votre Excellence doit considérer comme une insulte, max qui n’en propage pas moins l'idée que « la présence du délégué apostolique parmi nous a ranimé ceux qui étaient intimidé: ». Le Soleil du 6 Mai publiait l'insanité suivante en invoquant le témoignage de Votre Excellence :
« À propos, disait-il : s’il se trouve encore quelque prêcre qui dise que c'est un péché que de lire le Soleil, l'on pourra s'dresser à Son Excellence cour obtenir son opinion à ce su-
“jet ».
Qui n’a point compris que cette impertinence était à l’adresse de Mgr de Chicoutimi ?
Tout récemment encore, la Patrie dénonçait Mgr Langevin à son public, écrivant sur le compte de ce valeureux archevéque qui combat pour une cause qui lui est particulièrement chère, puisqu'il s'agit de l'éducation de ses propres ovailles, les lignes ineptes que voici : (n° du 17 mai).
« Le Délégué pontifical ira bientôt dans l'Ouest. C'est chose convenue. On lui présentera des adresses où l'on demandera des écoles séparées, où l'on criera à l'injustice où l'on protestera, ete.
» Ceux d’entre nous qui savent comment les choses se pas sent au Manitoba, n'attacheront aucune importance aux démonstrations qui vont s'organiser.
» Mgr Langevin au moyen de l'organisation cléricale dont il est le chef et dont il tient tous les fils dans sa main fait mouvoir à son gré la petite population catholique du Manitoba. La majorité n'est point de son sentiment, mais elle est écrasée sous la crainte. Quiconque ose exprimer une opinion différente de celle de l'Archevêque de Saint-Boniface est voué aux plus incroyables persécutions. »
La Patrie est un éducateur de notre population! La presse libérale est presque unanime dans cette expression malsaine de sa haine contre l’épiscopat et précipite tous
les jours le flot à peine contenu du mensonge et deg sales injures.
Un de ces empoisonneurs a été condamné, frappé à mort. Il renaît de ses cendres et demande à Votre Excellence son; opinion sur luil
« La présence du Délégué Apostolique à ranimé ceux qui étaient intimidésil! ».
Faut il donc que ce soit là au dire même de ces tristes jour naux le résultat de vetre mission ?
Je vous l'ai déjà dit, Excellence, M. Laurier vous a fait venir pour servir ses propres intérêts. Vous n'’obliendrez jamais de lui les écoles séparées que réclame de droit la minorité ca. tholique du Manitoba.
Votre présence ici à paralysé les législateurs catholiques et les a empêchés de présenter une législation réparatrice précisément parce qu'ils savaient que tous les partisans ca: tholiques de M. Laurier, bien que liés par leurs promesses ë l'adoption d’une telle loi, prétexteraient leur déférence au Sairi-Siège pour ne pas se prononçer eux-mêmes sur une cause qu'on avait mise entre les mains de Votre Excellence,
M. Laurier vous a gardé ici pendant toute la session. Vo: tre présence au Canada pendant les élections locales a été désastreuse pour le parti qui avait défendu cette cause sacrée des écoles, et qui, dans la législature, a spécialement le devoir de sauvegarder les intérêts de l'éducation.
Ce n'est peut-être pas de votre faute. Vous avez été trompé et indignement exploité. Mais je puis vous donner ce témuignage que vous ne l’avez jamais été par aucun des défen: seurs de la cause des écoles.
Votre Excellence va bientôt laisser le pays. C'est du moins ce que nous apprend un des journaux de Montréal, La Presse :
« On croit généralement à Ottawa, dit-elle, que le résultat des élections de Québec va avoir pour effet d'abréger la durée de la mission de Mgr Merry del Val au Canada, à moins cependant que les hautes marques de sympathie qu'on lui prodigue à To-
VII — Vers l’Abime. 32
ronto dans le clan libéral, ne recouvrent une arrière-pensée. — On conçoit que la présence au Canada de Mgr Merry det Val, pourrait avoir une influence sérieuse sur la bataille et retiendrait eertainement plusieurs adversaires de l'Honorsble M. Hardy. Aussi le cabinet ontarien s'est-il mis à la disposition complète du délégué apostolique avec d'autant plus de facilité qu'à Toronto il y avait un terrain commun, l'archevêché, où les libéraux sont absolument personna grata ».
I est possible, dans ces circonstances, qu'on essaye de retenir Votre Excellence au Canada. Je souhaite alors à Votre Excellence qu'elle constate elle-même, si la lutte qui va s'engager dans Ontario, bien qu’une lutte purement provinciale, sera ce qu’on peut appeler une élection où il s'agit de questions purement administratives et si, en conscience, chaque électeur pourra voter pour le candidat qu’il préfère, sans s'occuper du sort de ses écoles séparées ou des intérêts de l'éducation.
Nous habitons un pays où les droits de la loyale opposition de Sa Majesté sont aussi sacrés au sujet que ceux du gouvernement lui-même, où l'epposition d'aujourd'hui devient le gouvernement de demain, où la volonté populaire fait et dé. fait les cabinets au gré de ses désirs. En 1874, le parti libéral avait en chambre une majorité de 80 votes: quatre ans plus tard il était broyé aux élections générales de 1878 et le parti conservateur revenait au pouvoir avec une majorité aussi forte. Le parti libéral est aujourd'hui au pouvoir avec une majorité de 35 à 40 voix; dans quatre ans, si M. Laurier n’a pas rendu justice à la minorité 'opprimée il sera brisé à son tour. Ît faut que la vérité et la justice finissent par triompher.
H à fallu lutter pendant quinze ou vingt ans pour donner à la minorité catholique de l'Ontario des écoles séparées. Pourquoi nous montrerions-nous moins forts et moms persévérants que nos devanciers et irions-nous capituler quand nous avons pour nous Dieu et la Conscience ? Que les pusillanimes sortent de nos rangs, que les adorateurs du soleil levant et les courtisans du pouvoir passent à l'ennemi, nous ne
1 Ilne k fut pas!
voulons parmi nous que ceux qui peuvent boire au torrent sans s’y arrêter. Gédéon n'eut point d'autres soldats, mais le Dieu des victoires combattit avec Gédéon. Il combaitra également avec nous.
Je ne veux point terminer cette lettre sans attirer l’attention de Votre Excellence sur une autre interpellation, qu'à trois dates différentes j'ai faite au, gouvernement au sujet du juge Routhier. J'en parle à Votre Excellence parce que cette interpellation et les réponses que j'ai reçues sont liées à la question des écoles.
M. Prendergast fut pendant quelque temps l'un des partisans les plus dévoués de la cause des écoles.
Le gouvernement Laurier captura ce combattant ans une embüche sans gloire et M. Prendergast est aujourd’hui juge par la faveur de M. Laurier. M. le juge Routhier, qui fut toujours un ultramontain bien connu, écrivit un jour à M. Prendergast pour le féliciter d'avoir accepté le règlement Laurier-Greenway. La nouvelle fit sensation, causa du scandale et sépara de M. Routhier ses amis d'autrefois. M. Routhier se rapprocha du pouvoir et chercha ses rayons bienfaisants. H vient de les trouver et sa défection est récompensée. L'honorable juge, avant de partir pour l’Europe, a eu l'avantage de vous offrir un dîner et de vous faire asseoir à sa droite: il a demandé au prestige de votre position et à l’autorité de votre nom un éclat que sa défection avait effacé de son propre nom. ‘
La faveur lui fut accordée et M. Routhier qui a trahi les évêques de son pays peut se vanter aujourd'hui que le manteau de Votre Excellence le protège contre la curiosité indiscrète des hommes d'honneur. Il est parti pour l'Europe.
J'ai dû, dans l'intérêt de la cause des écoles m'informer of. ficiellement si le gouvernement avait confié une mission quelconque à l'honorable juge, diplomatique ou non, officielle ou officieuse. Le gouvernement par trois fois, et sa dernière réponse est postérieure au départ du juge, m'a répondu dans
la négative me donnant l'assurance qu'aucune mission quelconque n'avait été confiée à l’honorable juge auprès de qui que ce soit. Je transmets cette information à Votre Excellence afin d'empêcher la répétition du jeu indigne qui a été joué lorsqu'il s'est agi de la nomination d’un délégué Apostolique. !
Votre Excellence voudra bien me pardonner la franchise de mon langage. Toute vérité, je le sais, n'est pas toujours bonne à dire, mais je me suis conduit vis-à-vis de Votre Excellence comme j'aurais aimé qu'on se serait conduit vis-à-vis de moi, eussé-je été placé dans les conditions où se trouve actuellement Votre Excellence.
J'ai pour l'autorité le respect le plus sincère, mais je ne suis pas ‘un courtisan du pouvoir et je crois que le meilleur service qu’on puisse rendre à ceux qui sont constitués en autorités, c’est de les tenir au courant de ce qui se dit et de ce qui se passe. Cela ne leur ôte pas la liberté de prendre la décision que réclament les intérêts du public, l'honneur de la religion et la gloire de Dieu.
Telle est ma justifica'ion.
Je prie Dieu qu'il vous bénisse dans vos travaux et que votre mission soit un succès, laissant la tranquillité et la paix après le départ de Votre Excellence, les droits des catholiques, non amoindris et l'autorité épiscopale non entamée.
Avec cet espoir, je demeure, De Votre Excellence, le serviteur très humble et tout dévoué.
! P. LANDRY, sénateur.
Chambre du Sénat, Ottawa, 7 juin 1897.
MGR MERRY DEL VAL S'EN RETOURNE À ROME RECOURS A LA S. C. DE LA PROPAGANDE
Mgr Merry del Val quitta le Canada, ayant comblé au delà de ce qu'ils attendaient de lui les vœux des libéraux, arrivés à leurs fins et seulement occupés dès lors à consolider leur succès. Quel serait le rapport du Délégué Apostolique de retour à Rome? On pouvait s’en inquiéter et le sénateur Landry s'adresse à ce sujet au Préfet de la Propagande :
A Son Eminence le Card. M. Ledochowski, Préfet de la Propagande, Rome.
Eminentissime Seigneur,
La presse du Canada publiait, à la date du 8 juillet, le renseignement suivant :
Mgr Walsh.
« Une dépêche de Toronto mande que Sa Grandeur Mgr Walsh, accompagnée du Rév. M. E.-J. Kieurnan et du Rév. L.-J. Germ, s'est embarqué hier à New-York sur le Germanie en route pour l'Angleterre. L'archevêque de Toronto sera absent pendant deux mois et fera un tour en Irlande. Il peut se faire qu'il se rende à Rome au moment où Mgr Merry del Val présentera son rapport sur la question des écoles du Manitoba à Sa Sainteté.
» Le Délégué Apostolique et l'archevêque de Toronto sont devenus deux intimes et partagent les mêmes vues sur la difficulté scolaire ».
Dès avant la publication de cette dépêche, un journal de Montréal, la Presse, avait dit, à la date du 13 mai dernier.
« On croit généralement à Ottawa que le résultat des élec- » tions de Québec va avoir pour effet d'abréger la durée de » la mission de Mgr Merry ‘del Val au Canada, à moins cepen- » dant que les hautes marques de sympathie qu'on lui pro- » digue à Toronto, dans le clan libéral, ne recouvrent une » arrière-pensée. On sait que les élections provinciales se pré- » parent dans la province sœur... ‘Dans ces conditions on con- » çait que la présence au Canada de Mgr Merry del Val pour- » rait avoir une influence sérieuse sur la bataille et retiendrait » certainement plusieurs adversaires de l’hon. M. Hardy. Aussi » le cabinet ontarien s'est-il mis à la disposition complète » du Délégué Apostolique avec d'autant plus de facilité qu'à » Toronto il y avait un terrain commun, l'archevêché, où les » libéraux sont absolument persona grata. Mgr Walsh a tout » mis en œuvre pour faciliter la réunion de MM. Hardy et » Ross avec Mgr Merry del Val ».
(MM. Hardy et Ross sont deux ministres du gouvernement de l'Ontario).
Les efforts de Mgr Walsh ont été évidemment couronnés de succès s’il faut en juger par les deux dépêches suivantes publiées dans le Citizen d'Ottawa; la première, le 14 mai, la deuxième, le lendemain, et dont voici la traduction :
Mgr Merry del Val. Toronto, mai 14 (spéciale). — Mgr Merry del Val à passé hier sa dernière journée, à Toronto, à titre d'hôte de personnages haut placés. Il déjeuna à midi à l'hôtel du gouvernement. Mgr Cleary, archevêque de Kingston, et Mgr l'archevéque Walsh étaient au nombre des invités...
Toronto 15 mai. — Son Honneur le juge MacMahon a donné avant hier, à Clarence Lodge, un dîner en l'honneur de S. E. Mgr Merry del Val. Il y avait vingt couverts. On remarquait Îa présence de Sa Grandeur Mgr Walsh, de l’Hon. AS, Hardy, premier ministre d'Ontario, de l’Hon. Chs Fitzpatrick, solliciteur général, de Sir Casimir Gzowski, de l'Hon. G.-W. Ross, etc, etc.
Ce n'est pas la première fois que le mom &e l’hon. Cha. Fitz+ patrick est mentionné avec ceux de S. E. le Délégué et de S. G. Mgr Walsh. |
Le 4 mars dernier, la Presse de Montréal publiait ce qui suit au sujet d'un voyage que M. Fitzpatrick avait fait à Toronto. .
« L'hon. M. Fitzpatrick, solliciteur général, est parti hier » de Toronto pour se rendre à Ottawa. M. Fitzpatrick a eu » une entrevue avec Mer Walsh archevêque de Toronto ». À ce propos, la Minerve écrit : « Espère-til donc mettre sous une fausse impression un autre prélat anglais, comme il a réussi sur l'entourage de S. E. fe Card. Vaughan, à Londres ?... Se flattetil de convaincre l'archévèque de Toronto que la cause de féducation catholique est moins sacrée dite celle du gouvernement Laurier, du moment qu'il n’y a d'affecté qu’une minorité française ? ' ‘
Le Free Presse, joumal libéral d'Ottawa, organe du gouvernement, donnait, le 3 mars, la dépêche suivante : « Fitza patrick à Toronto: dépèchie spéciale au Free Presse ».
« Toronto March 8. L'Hon. M. Fitzpatrick, sollicitéur général du Canada, qui a passé ici la journée d'hier, est parti ce matin pour Ottawa. Pendant son séjour à Toronto, il y eut une conférence entre l'ui, Mgr Walsh et le juge MacMahon ».
Une communication secrète partie de Toronto fut, à cette date, envoyée à ceux qui s'intéressent particulièrement à la question des écoles. Celle que j'ai en mains se lit comme suit :
« Toronto, 3 mars 1897, — Il est rumeur ici parmi les grits (libéraux) que le juge MacMahon, un grit (libéral) proche parent avec Mgr l'archevêque Walsh de Torotito, ef qui soupire après une promotion à la cour suprême, a réussi à convertir l'archevêque à la cause de Laurier. Les grits, dans tous les cas, sont dans la joie, ils doivent avoir eu de bonnes nouvelles, »
Ce qui peut donner quelque plausibikté à cette rumeur,
g'est le fait que M. Fitzpatrick, en sa qualité de solliciteur général a son mot à dire dans les promotions sur le banc judiciaire. C'est un homme qui peut faire des promesses parce que la position qu'il occupe lui permet de les faire, et ensuite parce que sa nature l'incline fortement dans cette direction.
Je ne me permettrai toutefois de tirer ni de suggérer aucune conclusion, il me suffit d'avoir simplement relaté les faits.
Je dois ajouter que, par une singulière coïncidence, M. Fitzpatrick se trouvait à Torento ces jours derniers, lors du départ ide Mgr Walsh.
Il est à regretter que l'archevêque de Toronto ne connaisse pas l’homme qui s'acharne ainsi à lui et qu'il n'ait pas été mis au courant des singuliers procédés auxquels le solliciteur générai a recours pour faire triompher ses visées politiques. Un seul fait suffit pour démontrer la valeur de ce politicien sans principes.
En 1896, lors du vote pris dans la chambre des Communes sur la deuxième lecture de la loi réparatrice, tous les libéraux, moins sept, votèrent contre cette mesure de justice en faveur de la minorité opprimée. M. Fitzpatrick n'était pas alors membre de la chambre des Communes, mais il représentait dans la législature provinciale le comté de Québec. Ce même comté de Québec était alors représenté au parlement fédéral par un député libéral, M. Frémont, et M. Frémont était précisément un des sept libéraux qui s'étaient séparés de leur parti pour Se joindre au parti conservateur dans cet acte de réparation à la minorité manitobaine.
"Survinrent les élections générales du 23 juin 1896.
M. Frémont se présenta de nouveau dans le comté de Québec comme libéral indépendant, promettant de voter encore en faveur d'une législation réparatrice. Le parti conservateur ne fit aucune opposition à la candidature de M. Frémont, et celui-ci allait être élu par acclamation quand M. Fitzpatrick luimême se présenta contre lui.
Au lieu de faire la lutte à un adversaire de la loi répara-
trice, M. Fitzpatrick se tourna pans raison contre un des dé: fenseurs les plus méritants d’une cause sacrée, signa de luimême sans y être demandé, cette déclaration solennelle par laquelle il s’engageait à marcher avec les évêques de sa province et à retirer son appui à M. Laurier si celui-ci ne rendait pas justice aux catholiques.
M. Fitzpatrick fut élu : il amena la défaite d'un de 6es amis politiques, d'un des partisans les plus dévoués de la cause des écoles. C'était déjà une vilenie.
Les événements ont suivi leur cours, et aujourd'hui, loin de marcher avec les évêques de sa province, M. Fitzpatrick, répu diant les engagements d'honneur, leur fait une guerre déloyale et cherche par des moyens inavouables à susciter contre eux l'épiscopai d'une province étrangère.
Mais quelle que soit l’indignité d'une telle conduite, Mgr Walsh ne doit pas en être tenu responsable; et il en doit être tenu d'autant moins responsable qu'il ignore probablement les incidents que je relate ici.
Ils sont pourtant du domaine de l’histoire; mais Toronto cst à 930 kilomètres de Québec par voie ferrée, et plus loin encore autrement. .
Artuellement, tout cela importe peu, et la seule question qui surgisse, c'est de savoir si Mgr Walsh doit se rendre à Rome pour tenter de faire accepter Le compromis Laurier-Greenway, ne fût-ce qu'à titre d'essai.
Une telle démarche serait de nature à douloureusement sürprendre les catholiques du Canada qui savent que Mer Walsh a plus d’une fois, avant l'arrivée de Mgr Merry del Val au Canada, manifesté ses opinions d'une manière bien accentuée. N'est-ce pas en effet le Catholic Record, l'organe de Mgr Walsh, qui s'écriait à la fin d'octobre 1896 :
« Il est fatigant d'être obligé de répéter sans cesse qu'il ne peut y avoir qu'un règlement de la question des écoles du Manitoba. Il faut que les droits des catholiques leur Soient rendus. C'est là la détermination des électeurs catholiques
d'un bout du Canada à l’autre. Si l'on tente d'imposer à nos céreligionnaires fout autre soi-disant règlement, cela voudra dire simplement que dans toutes les provinces les catholiques se Jlèveront pour combaitre plus vigoureusement que jamais pour leurs droits. Ce n’est pas une lutte dont on peut se fatiguer. Nous désirerions certainement voir cette question réglée, et si c’est par M. Laurier tant mieux; maintenant qu'il est au pouvoir, il n'existe parmi les catholiques aucune intention d'accepter moins qu'un juste règlement ».
Pas plus aujourd’hui qu’il y a quelques mois, ce ne peut être l'intention de Mgr Walsh d'accepter moins qu’un juste règlement. Il faut que les droits des catholiques leur Soient rendus, at-il dit alors; comment pourrait-il parler autrement aujourd’hui ?
M. Laurier, ou plutôt M. Fitzpatrick aurait-il réussi à lui faire changer d'opinion en lui représentant, comme l'a écrit M. Laurier dans son mémoire du 23 novembre 1896 que « si le parlement avait adopté le bill réparateur ou tout autre semblable, il s'en serait suivi une autre longue période d'a. gitation et de tourmente au grand détriment de la minorité catholique dans les autres provinces... » et que « la paix et l'harmonie qui avaient régné avant cela entre protestants et catholiques par tout le Canada, étaient sérieusement troublées au grand détriment des catholiques qui sont en minorité dans toutes les provinces moins une »?
En d'autres termes, s'est-il trouvé un homme assez ignorant de notre constitution pour tenter d’effrayer Mgr Walsh en ui représentant que l'agitation qui se faisait pour rendre justice aux catholiques du Manitoba pouvait mettre en péril les droits des catholiques des autres provinces et spécialement d'Ontario? — Une telle tentative pourrait expliquer les craintes et un changement d'attitude dans l'archevêque de Toronto, mais ne les justifierait en aucune manière.
EH n'y a qu'à consulter la constitution elle-même pour dis-
siper tout de suite une impression aussi erronée. Que dit 1& constitution ?
L'acte de l'Amérique britannique du Nord, clause 98, 8e lit comme suit :
93. — Dans chaque province la Législature pourra exclusi. vement décréter des lois relatives à l'éducation sujettes et conformes aux dispositions suivantes :
1. — Rien dans ces lois ne devra préjudicier à aucun droit ou privilège conféré, lors de l’union, par la loi à aucune classe particulière de personnes dans la province relativement aux écoles séparées (denominational) ;
2. — Tous les pouvoirs, privilèges et devoirs conférés et imposés par la loi dans le Haut-Canada (i. e. la province d'Ontario) lors de l’union, aux écoles séparées et aux syndics d'écoles des sujets catholiques romains de Sa Majesté, seront et sont par le présent étendus aux écoles des sujets protestants et catholiques romains dans la province de Québec;
8. — Dans toute province où un système d'écoles séparées ou dissidentes existera par la loi lors de l'union, ou sera subséquemment établi par la législature de la province, il pourra être interjeté appel au gouvernement général en conseil de tout acte ou décision d'aucune autorité provinciale, affectant aucun des droits ou privilèges de la minorité protestante ou catholique romaine des sujets de Sa Majesté relativement à l'éducation.
Quand le Haut-Canada entra dans la confédération sous le nom de province d'Ontario, en 1867, il possédait, en vertu d'une loi formelle, un système d'écoles séparées: et ce fait est reconnu par le paragraphe 2 de la clause 93 de l'acte constitutionnel que je viens de citer, et qui décrète que la province de Québec jouira précisément des mêmes pouvoirs, privilèges et devoirs que ceux conférés par la loi dans le Haut- Canada aux écoles séparées. Cela étant, toute loi que pourrait désormais édicter la législature d'Ontario, qui le serait en matière d'écoles séparées des droits existants lors de l’entrée
de cette province dans l'union, serait ipso moto inconstitutionnelle.
De ce chef les catholiques d'Ontario sont à l’abri de toute surprise; car une telle loi serait déclarée inconstitutionnelle et mise à néant par les tribunaux.
Mais à part les droits bien déterminés par la loi elle-même et que possédaient les catholiques d’Ontario iors de l'entrée de leur province dans l'union, il y a d’autres droits et d’autres privilèges que ces mêmes catholiques ont pu acquérir par üne législation subséquente à l'entrée de leur province dans l'union. Ces droits additionnels peuvent être affectés par ‘une législation provinciale; dans ce cas, cette législation peut être constitutionnelle, mais elle n'en constituerait pas moins une injustice dont on peut appeler au Gouverneur général en conseil. C’est le cas du Manitoba.
Les droits que les catholiques d'Ontario tiennent de La loi antérieurement à la confédération sont donc inattaquables, et Mgr Walsh n’a rien à craindre de ce côté. Il n’y a que les droits acquis par une législation postérieure à la confédération qui puissent être lésés. — Mais il y a un remède : l’appel au gouverneur général.
Je le demande maintenant, Mgr Walsh peut-il croire qu’il y ait plus de sécurité pour lui et pour ses écoles séparées à travailler pour que ce remède devienne illusoire ?
Un jugement a été rendu dans la cause des écoles du Manitoba, ordonnant le redressement des griefs de la minorité. Si Mer Walsh prête son concours et son influence à ceux qui ne veulent pas appliquer le remède, comment pourra-t-il demander pour les siens d'Ontario l'application du m°me remède, le cas échéant ?
N'est-il pas, au contraire, de son plus grave intérêt que la constitution soit respectée, que les jugements rendus soient exécutés ?
Ceux qui constateront que l'injustice commise au Manitoba n'est pas demeurée impunie n’oseront jamais s'attaquer aux
droits des catholiques d'Ontario, parce qu'ils craindront le même redressement.
Que si, au contraire, par l’obstination des fanatiques et par une coupable condescendance de la part de certains catholiques, il devient impossible de rendre justice aux catholiques du Manitoba, pourquoi ne serait-il pas alors possible, facile même, de s'attaquer aux catholiques d’Ontario et de leur enlever tous leurs privilèges ? Là est le véritable danger.
Mgr Walsh doit voir où est son intérêt. Puisse-t-il fermer l’oreille aux propositions insidieuses du Solliciteur général, et, résistant aux tentatives déjà faites de semer Ja division parmi les membres de l’épiscopat canadicn, consacrer ses talents et son influence au triomphe d’une cause dont le succès sera pour Ses propres écoles le meilleur gage de stabilité.
Ceux-là travaillent directement contre leurs propres intérêts qui veulent que dans le règlement de la difficulté scolaire manitobaine, on laisse de côté la constitution du pays et le jugement qui en fixe l'interprétation. Si la constitution devient lettre morte et doit disparaître devant le fait accompli, comment peut-on espérer qu'elle puisse protéger dans l'avenir la minorité catholique qui vit sous la houlette de l'archevêque de Toronto?
C'est ce danger qu'ont signalé les sénateurs et les députés catholiques conservateurs du parlement canadien dans leur requête au Délégué Apostolique, quand ils demandent aux autorités recclésiastiques « de vouloir bien prendre en considération l'aspect constitutionnel de la question scolaire, et ne pas oublier que la moindre concession aujourd’hui ouvrirait toute grande la porte des concessions futures ».
Je ne sais réellement pas quelle position prendra Mgr Walsh; mais son départ subit, précédant de quelques heures la pu: blication de la lettre de S. E. le Délégué Apostolique, dans laquelle il impose au Canada catholique l'obligation de tout suspendre, semble indiquer par sa précipitation même que si les hostilités doivent cesser de ce côté de l'Atlantique, on ne
veut pas du moins perdre les services de l'homme dont « l’amitié est un bienfait des dieux ».
La prudence et les intérêts d'une cause sacrée me font un impérieux devoir de tenter la démarche actuelle et de mettre sous les yeux de Votre Eminence cette déclaration que Mgr Walsh a dû lire lui-même dans un grand journal catholique publié dans sa province d'Ontario à la fin de décembre dernier : ,
« Les catholiques du Dominion n’abandonneront pas leurs frères du Manitoba tant que ceux-ci ne seront pas rentrés dans la pleine possession des droits dont ils jouissaient avant 1890 » Ainsi parle le Catholic Record.
Ainsi parlait l’épiscopat de tout le Canada réuni aux funérailles de Mgr Fabre, archevêque de Montréal. — Y ail aujourd'hui une seule voix discordante? Si elle existe, qui donc l’a faussée ?
C'est la justice, c'est la vérité qui doivent triompher et non les calculs d'une politique vaine et mensongère.
Je demeure de Votre Eminence, le serviteur très humble et entièrement soumis, P. LANDRY, Sénateur.
Villa Mastaï, 15 juillet, 1897.
Et comme conclusion à ce chapitre ce dernier document : | « Villa Mastaï, 15 août 1897.
» À Son Em. le Cardinal M. Ledochowski, Préfet de la Propagande.
» Eminentissime Seigneur,
» Quelques jours avant son départ du Canada, Son Excelkence Mgr Merry del Val, Délégué Apostolique, a, le 3 juillet dernier, « adressé une parole » à Sa Grandeur Mgr l'Archevêque de Saint-Boniface « comme à l'évêque le plus immé-
diatement intéressé dans la question qui a fait l’objet principal de sa « mission » dans notre pays.
» Cette parole, le Délégué entend l'adresser, par l'entremise de Mgr Langevin, à tous les catholiques du pays. — Ce sont là les propres expressions de Son Excellence.
» Et quelle est cette parole ?
« Sa Sainteté se trouvera à même, avant peu, d'émettre une décision et de tracer aux catholiques canadiens la ligne de conduite à suivre dans la situation présente.
» Dans l'intervalle, il reste cependant un devoir impérieux pour tous et dans l'exercice de mes fonctions, ajoute Son Excellence, j'ai l'obligation de l'inculper d'une façon formelle, avec Ja certitude que les évêques et le clergé, dévoués comme ils le sont au Saint-Siège, veilleront à son accomplissement exact de la part des fidèles. Ce devoir est celui de s'abstenir entièrement de toute agitation, d'oublier les divisions et les ressentiments et de suspendre toute discussion ».
» Nous, les catholiques canadiens, nous, les fidèles dont parle Mgr Merry del Val, nous considérons cette parole du Délégué Apostolique comme un ordre formel de suspendre toute discussion et de nous abstenir entièrement de toute agitation.
» Les partisans dévoués de la cause des écoles, les défenseurs convaincus des droits de la minorité, ceux qui veulent le redressement des griefs des catholiques et le triomphe de la constitution outragée, ceux-là doivent se taire et s'abstenir s’ils sont catholiques. -
» Nous sommes des catholiques; nous nous soumettrons donc à l'ordre du Délégué Apostolique, nous nous tairons et nous nous abstiendrons.
» Maïs il nous sera permis de demander la réalisation, aussi prochaine que possible, de cette promesse que nous à faite le Délégué Apostolique, à savoir : « Que Sa Sainteté se trouvera à même, avant peu, d'émettre une décision et de
tracer aux catholiques canadiens la ligne de conduite à suivre ». *
» Car tant que cette décision ne sera pas connue et tant que l’ordre donné par le Délégué Apostolique subsistera, nous, les catholiques canadiens, nous serons dans une position d'infériorité regrettable vis-à-vis les protestants du Dominion. Ceuxci, en effet, que l’ordre donné par S. E. le Délégué ne peut atteindre, ont toute liberté de continuer l'agitation, de ne suspendre en rien les discussions au sujet des écoles et de revendiquer le respect dû à la constitution.
» Deux élections vont avoir lieu prochainement dans la province de Québec : la mort de M. Pouliot, député de Témiscouata, la nomination au banc judiciaire de M. Lavergne, député d’Arthabaska, nécessitent une double élection dans ces comtés. La lutte doit y commencer bientôt.
» Mais pourquoi une lutte? Les catholiques n’ontils pas reçu l’ordre de se taire? Pourquoi revendiquer le mainten de notre constitution ? n'avonsnous pas été solennellement «ver. tis de nous abstenir de toute agitation ?
» En attendant que le Saint-Siège nous permette l'exercice de nos libertés civiles et politiques, en attendant qu’il donne aux catholiques canadiens une direction, nous n'avons, obéissant aux ordres du Délégué Apostolique, qu’à nous croiser les bras et qu’à attendre dans le silence et l'inaction.
» La politique néfaste des libéraux triomphe, et, par une cruelle ironie des choses, le Délégué Apostolique, demandé au pays par les libéraux sous le mensonger prétexte de rendre aux catholiques leurs droits politiques et leur liberté civile, termine ici sa mission diplomatique en formulant un ordre qui prive précisément les catholiques de l'exercice de leurs droits politiques et de leur liberté de dénoncer, comme citoyens, ‘un compromis désastreux :
» La conséquence immédiate de la direction qui nous est donnée par la dernière iettre de Son Excellence Mgr Merry del Val, c'est d'empêcher les catholiques, et les catholiques
conservateurs seuls, de prendre part aux deux élections qui vont avoir lieu incessamment dans les comtés de Témiscouata et d'Arthabaska.
» Nous n'avons qu'à obéir. Le parti libéral élira ses candidats sans opposition de notre part, car nous refusons d’engager une lutte lorsqu'il ne nous est pas permis d'y introduire la discussion de la question des écoles et de la violation persistante de la constitution.
» E! si nous signalons aujourd'hui à Votre Eminence la position regrettable dans laquelle sont placés les catholiques conservateurs par les instructions si solennellement données par le Délégué Apostolique, c’est dans l'espoir que l’anomalie de leur situation déterminera le Saint-Siège à prendre de suite les moyens nécessaires pour la faire cesser.
» Ce que nous demandons, après tout, c’est la réalisation immédiate de cette parole pleine de promesse que le Délégué Apostolique a laissée en partant, quand il nous a donné l'assurance qu'avant peu le Saint-Siège émettra une décision et tracera aux catholiques la ligne de conduite qu'ils doivent tenir 1.
» La nécessité d'une telle décision et son urgence Sont rendues manifestes par la position singulière dans laquelle se trouvent malheureusement placés ceux qui veulent, mais qui ne peuvent exercer leurs droits politiques sans heurter de front les ordres du représentant du Saint-Père.
» Dans l'espoir que tout finira par rentrer dans l'ordre, je demeure, de Votre Eminence, le serviteur à jamais dévoué,
(Signé) : » P. LANDRY, Sénateur ».
Hélas! M. Landry, pas plus que les catholiques, n'étaient encore arrivés au bout de leurs peines : c’est ce que je démontrerai dans le tome suivant.
1. Cette décision ne se fit pas attendre; ce fut l’objet de l’Encvyclique
Affari vos qui réjouit si légitimement le vieil évêque des Trois Rivières et qui, sans découragement, luttèrent si vaillamment à ses côtés.