Les écrits érotiques de Stendhal [pseud.] 1801-1832
ON cite ici MmeN... comme la plus jolie femme de la ville, et véritablement elle n'est pas mal^ on lui donne 60.000 francs de rente, elle a un cavalier servente^ bel homme, et qui dépense beaucoup pour elle \ elle est par conséquent inattaquable. Nous pourrions baiser deux comtesses qui logent près de chez nous, mais elles ont vingt-huit et trente ans, et un air de saleté qui répugne.
I prairial
MMmes P... et D... sont revenues le 3 du lac de Garde. Parmi une foule de plaisanteries graveleuses qui ont amusé ces dames et leurs tilles, Maseau, qu'on était
allé dans son lit, a quitté sa chemise et,
prenant un flambeau, est venu les voir en cet état, l^es filles étaient présentes et acceptantes.
3 août
Je suis ainsi que beaucoup d'autres embarrassé lorsqu'il s'agit d'enfiler pour la première fi^is une femme honnête. Voici un moyen très simple : Lorsqu'elle est couchée, vous la branlez, etc. ; elle commence à y prendre goût. Cependant, le costume fait qu'elle se défend toujours. Il faut alors, sans qu'elle s'en aperçoive, lui mettre ra\ant-bras
gauche sur le cou, dessous le menton, de manière à l'étouffer ^ le premier mou\ ement est d'y porter la main. Pendant ce temps, il faut prendre le vit entre l'index de la main droite et le grand doigt, et le mettre dans la machine. Pour peu qu'on y mette de sangfroid, cela est immanquable. Il faut cacher le mouvement décisif de l'avant-bras o^auche par des giries.
C'est Percheron qui m'a donné ce moyen, et il y est expert.
6 thermidor
En morale, l'amour des femmes est un mal infiniment petit. Tous les grands hommes grecs étaient libertins ; cette passion dans un homme indique l'énergie, qualité sine qua non genius. Le jugement de Bonaparte : c'est un homme qui a des couilles.
2 7 floréal
Rouget me conte qu'il a enculé une madame de St-S..., qui, après la cérémonie, a dit en pleurant : « Je suis donc comme toutes les femmes. » Cette excuse est profonde, à ce qu'il me semble.
3 vendémiaire
Pacé nous dit chez la Ri\ e :
Un jeune homme s'était beaucoup
échauffé auprès d'une femme, sans réussir ;
la dame sonne, un valet se présente, elle dit :
— Apportez un \erre d'eau à monsieur.
Le \'erre d'eau arri\e, le jeune homme dit au laquais :
— Versez-le moi sur les doigts, et se lave le bout des doigts, etc.
Voilà qui est parfait ; moi, je serais allé mourir dans un coin, de douleur, si j'avais été amoureux, de vanité blessée, si je ne l'avais pas été.
L'esprit de ce jeune homme lui fait éviter le deuxième malheur et lui donne le seul moyen qui lui restât d'avoir sa belle.
8 germinal
Louason m'a raconté avec beaucoup de vivacité plusieurs événements qui lui sont arrivés, elle me traitait en amant heureux.
Je l'ai fait rire en lui répétant la pantomime que je faisais à Mme Mortier, elle m'a dit en riant beaucoup que Dugazon lui avait dit ou avait dit qu'elle avait le foutre tragique, qu'il lui en faudrait long comme cela. Ces choses grossières, ici en squelettes.
étaient tout à fait comiques entre nous.
Moi je lui ai dit que Dugazon m'avait
dit qu'elle avait des couilles ; j'espère
que celui-là est plus fort.
EROTIQUE
Milan^ le 11 juillet 1820
JE n'ai pas osé vous écrire durant vos grands ou vos petits troubles de Paris, car je ne sais encore quelle idée m'en faire. Tout ce que j'aurais pu vous mander de ce séjour tranquille vous eût semblé bien insipide.
Tout ce que je puis vous mander de moins innocent, c'est que la reine Caroline d'Angleterre faisait ici l'amour publique-
ment avec un palefrenier du général Pino, nommé Bergami, qu'elle a créé baron, et avec lequel elle rentrait tous les soirs dans sa chambre à coucher, à dix heures. A Pesaro, elle montrait dans son salon son propre buste et celui de M. le baron \ car c'est ainsi qu'elle et qu'on le nomme. Il a été palefrenier durant la campagne de Russie, et n'\' a pris d'autre part que de soigner les che\'aux que montait son maître. Mais, depuis, il a pris trois cent mille francs à sa maîtresse, à force de faire taire mau\ aise chère aux gens qu'elle in\'ite. Comme elle est folle d'amour, elle n'\' prend pas garde. Il dit au marchand de \'in : « Il me faut dix sous par bouteille ; » au boulanger : (( Il me faut dix pour cent sur votre compte. » Tout le monde crie; c'est un scandale et un mépris abominable. Donc, si \ingt pairs anglais viennent se promener six
mois en ce pays, ils s'en retourneront avec l'idée que leur Queen^ est la catin la plus ignoble des trois royaumes.
C'est ce qui fait que je l'admire, c'est-àdire son courage de punir amsi son mari. Probablement le mépris et la haine qu'on a pour lui font la force de la reine. Tout ce qu'elle dit d'Omptda est vrai. Elle a avec elle un homme courageux, Vassalli, et un brave colonel. Italien aussi, dont j'ai oublié le nom. Elle est généreuse, elle écrit des lettres de quatre ou cinq pages de mauvais français, pleines de feu, d'idées, d'orgueil et de courage ; j'en ai vu.
Son amour n'est que physique et dégoûtant ; on lui présenta Bergami pour un chasseur derrière sa voiture \ elle tomba amoureuse de ses gros favoris noirs à la première vue. Si elle eût pris quelque beau colonel
italien, a\ ec deux croix et vingt campagnes, elle eût eu la bonne compagnie pour elle. Le nom de comtesse Oldi, qu'elle porte, est celui de la sœur de Bergami, qui a épousé un comte ; lui est d'assez bonne famille.
Voici les moyens de justification de la Oueen : i° une lettre de son mari, qui dit explicitement : « Je n'abandonnerai jamais pour \ ous une telle, ma maîtresse ; de votre côté, je \ ous conseille de \ ous amuser le plus que \ous pourrez. » Cela de la première année du mariage. i° Elle a fait deux enfants ; de\'inez a\'ec qui. Allons ? — A\ ec le vieux roi Georges III, parlant sa personne. Tout ce qu'a fait Georges IV ici, contre elle, est bête au possible.
2 3 décembre 1826 Il y a beaucoup plus d'impuissants qu'on
ne croit. Une femme que vous voyez le lundi a un Olivier. Dans le charmant petit fragment des Mémoires de la Duchesse de Brancas, publiés par le feu duc de Lauraguais, il y a deux impuissants : M. de Maurepas, ministre, et M. le marquis de la Tournelle, le premier mari de la duchesse de Chateauroux. J'ai aussi étudié Swift dans la Biographie des romanciers par sir Walter Scott.
J'ai pris le nom d'Olivier, sans y songer, à cause du défi. J'y tiens parce que ce nom seul fait exposition et exposition non indécente. Si je mettais Edmond ou Paul, beaucoup de gens ne devineraient pas le fait du Babilanisme (mot italien pour les cas de M. Maurepas). Je veux intéresser pour Olivier, peindre Olivier. Le dénouement que vous proposez avec la surprise de lord
Seymour etc., \ ient bien d'une bonne tête dramatique, mais, enfin de compte, mon painre 01i\ ier est odieux. Les gens sages diront : « Que diable ! quand on est Babilan, on ne se marie pas. 01i\ ler \ lent gêner sa femme et lord Se\mour, qu'il s'en aille, bon voyage. » Le Babilanisme rend timide, avitrement rien de mieux que de faire l'aveu. Ce mari du lundi, Maurepas, Tournelle, l'ont bien fait. M. de la Tournelle est mort désespéré et amoureux fou de sa femme.
Oliv 1er, comme tous les Babilans, est très fort sur les moyens auxiliaires qui font la gloire du Président. Une main adroite, une langue officieuse, ont donné des jouissances \'i\'es à Armance. Je suis sûr que beaucoup déjeunes filles ne saxent pas précicément en quoi consiste le mariage physique.
Je suis ét>alement sûr de ce second cas
STEN DHAL
beaucoup plus fréquent : l'accomplissement du mariage leur est odieux pendant trois ou quatre ans, surtout quand elles sont grandes, pâles, élancées, douées d'une taille à la mode. Il est vrai que j'ai copié Armance d'après la dame de compagnie de la maîtresse de M. de Stroganoff qui, l'an passé, était toujours aux Bouffes.
J'ai, comme vous, les plus grands scrupules sur la lettre écrite par le Commandeur. Mais il me faut une petite cause pour arrêter l'aveu. Mon expérience m'a appris qu'une fille pudique aime beaucoup mieux mettre ses lettres dans une cachette que les donner à son amant de la main à la main. On n'ose pas même regarder cet amant quand on sait qu'il vient justement de lire la lettre qu'on a écrite.
Mali vert est le nom de mon village ^ Bon-
ni\'et était le nom de l'amiral fa\'ori de François i". S'il eut faire race Bonnivet serait comme Montmorency à peu près, et mieux que Lu\nes ou Sully.
Ce roman est trop érudito^ trop savant. A-t-il assez de chaleur pour faire veiller une jolie marquise française jusqu'à deux heures du matin P That is the question. Voilà ma sensation enrece\'ant votre lettre. Mme d'Aumale c'est Mme de Costries que j'ai faite sage. Mais je reviens à la question de chaleur, vous n'en dites rien. Est-ce mau\'ais sio^ne ? Si le roman n'est pas de nature à faire passer la nuit, à quoi bon le faire ?
Une jeune femme s'intéressera-t-elle à Olivier ?
J'ai fait une scène d'amour ; Armance dira qu'elle aime. Olivier usurperait sur le caractère du cocu s'il se tuait à cause de cet
accident : cela retomberait dans le « Me^'enau », de « Misanthropie et repentir ».
Le vrai Babilan doit se tuer pour ne pas avoir l'embarras de faire un aveu. Moi (mais à 43 ans et 1 1 mois), je ferais un bel aveu ^ on me dirait : qu'imiporte ! Je mènerais ma femme à Rome. Là, un beau paysan, moyennant un sequin lui ferait trois compliments en une nuit.
Mais cette vérité est du nombre de celles que la peinture « par du noir et du blanc », la peinture par l'imagination du spectateur ne peut pas rendre. Que de choses vraies qui sortent des mo) ens de l'art ! Par exemple, l'amour inspiré par un homme sans bras ni jambes, comme l'infâmecaricaturequi déshonore votre bureau.
Il me semble que le Babilan ne doit pas être cocu. Le vrai beau cocu est « Emile »,
qui s'est marié par amour et estime. Avez- \ oiis lu cette suite d'Emile ? Le Dean Swift ne voulait pas se marier pour ne pas faire l'ax eu ; il se maria, sollicité par sa maîtresse, mais jamais ne la \it en tête à tête, pas plus après qu'a\ ant.
Dans le salon d'un comte, pair de France, noble en i 500 et fort riche, j'ai froid près de la fenêtre, quand il y a \'ent du nord. Votre objection pro\ ient de la vérité probable, mon assertion de l'étude de la nature. Votre objection serait parfaite en Angleterre.
J'ai relu \otre lettre :
« Quand même Armance, couchant avec Olivier, toutes les nuits, à Marseille, serait étonnée : 1° Elle l'adore, et, avec la main, il lui donne deux ou trois extases chaque nuit. 2° Par timidité, par pudeur féminime, elle n'oserait rien dire.
Mais l'amour seul suffit pour tout expliquer.
Le genre de peinture dont je me sers, le genre noir sur blanc, ne me permet pas de suivre la vérité. En 2826, si la civilisation continue, et que je revienne dans la rue Duphot, je raconterai qu'Olivier a acheté un beau godemiché portugais, en gomme élastique, qu'il s'est proprement attaché à la c... et, qu'avec ledit, après avoir donné une extase complète à sa femme, et une extase presque complète, il a bravement couronné son mariage, rue de Paradis, à Marseille.
Quand on est songe-creux, homme d'esprit, élève de l'Ecole Polytechnique, comme Olivier, voilà ce qu'on fait. Donner des extases avec la main, quelle belle périphrase pour éviter le mot sale : branler ! Donner des extases, etc., a été l'objet des méditations
d'Olivier pendant tolite sa jeunesse. Il faut
que vous sachiez qu'il passait sa jeunesse
chez les filles ; et c'est ce que j'ai cherché à
indiquer modestement. Armance lui compte
cette calomnie que l'on fait sur son compte.
Mais, pour Dieu, répondez sur l'article
chaleur. Gardez ma lettre, nous
en reparlerons peut-être
en 2826.
EROTIQUE
Civita-Vecchia^ le 11 avril 1 83 i
JE vous écris uniquement pour vous donner signe de vie, et d'une mauvaise vie. Le 2 6 mars, en sortant du plus bel appartement du monde, Palazzo Colonna, où j'avais dîné a\'ec Horace Vernet, sa femme, son père et sa fille (tout cela m'avait enflammé sans doute), j'ai trouvé dans la rue, qui ? — la Tramontana, laquelle m'a donné un rhume abominable qui dure encore aujour-
d'hui. En même temps, la Tramontana me vola ma bourse avec douze napoléons ; quel bonheur que cela ne me soit pas arrivé à mes autres \ ()\'ao^es ! — Tout cela n'était rien ; j'ai \ oulu prendre de l'eau de sureau chaude, pour transpirer ; j'oubliais que l'eau chaude, le soir me donne cette fameuse né- \Talgie dans le \ entre, qui me fait jurer. Elle est venue, la coquine, cependant pas jusqu'au jurement, mais bien forte pourtant pendant quatre jours.
Si forte, que je n'étais séparé que par une petite porte mal fermée, de la plus jolie femme de ce pa\s. Je l'ai entendue crier toutes les nuits ; c'était pour une espèce de névralgie, mais agréable. Elle jette de petits cris, par interxalles, pendant trois quarts d'heure ; elle n'est mariée que depuis deux mois. — Une chose a coupé court à mon
imagination : la chaise percée est à côté du lit. Le premier jour j'ai entendu son mari faire une p... abominable sur cette chaise. Ils sont fort pauvres, il y a sept orphelins ; tout cela rit si fort, que j'en suis étourdi, mais cependant heureux.
^\ juin 1832
L'amour me donna, en i 8 2 i , une vertu bien comique : la chasteté.
Malgré mes efforts, en août 1 8 2 1 , MM. Lussinge, Barot et Poitevin, me trouvant soucieux, arrangèrent une délicieuse partie de filles. Barot, à ce que j'ai reconnu depuis, est un des premiers talents de Paris pour ce genre de plaisirs assez difficile. Une femme n'est femme pour lui qu'une fois : c'est la première. Il dépense trente mille francs de ses quatre-vingt-mille, et, de ces
trente mille, au moins v ingt mille en filles.
Barot arrangea donc une soirée avec Madame Petit, une de ses anciennes maîtresses à laquelle, je crois, il venait de prêter de l'argent pour prendre un établissement (to raise a brothel), rue du Cadran, au coin de la rue Montmartre, au quatrième.
Nous devions a\'oir Alexandrine — six mois après entretenue par les Anglais les plus riches — alors débutante depuis deux mois, nous trouxâmes, xers les huit heures du soir, un salon charmant, quoique au quatrième étage, du Champagne frappé de glace, du punch chaud... Enfin parut Alexandrine conduite par une femme de chambre chargée de la surveiller ; chargée par qui } je l'ai oublié. Mais il fallait que ce fût une grande autorité que cette femme, car je \'is sur le compte de la partie qu'on lui avait
donné vingt francs. Alexandrine parut et surpassa toutes les attentes. C'était une fille élancée, de dix-sept à dix-huit ans, déjà formée, avec des yeux noirs que, depuis, j'ai retrouvés dans le portrait de la duchesse d'Urbin,parle Titien, à la galerie de Florence. A la couleur des cheveux près, Titien a fait son portrait. Elle était donc formée, timide, assez gaie, décente. Les yeux de mes collègues devinrent comme égarés à cette vue. Lussinge lui offre un verre de Champagne qu'elle refuse et disparaît avec elle. Mme Petit nous présente deux autres filles pas mal, nous lui disons qu'elle-même est plus jolie. Elle avait un pied admirable, Poitevin l'enleva. Après un intervalle effroyable, Lussinge revint tout pâle.
— A vous. Belle [sic). Honneur à l'arrivant ! s'écrie-t-on.
Je trouv e Alexandrine sur un lit, un peu fatiguée, presque dans le costume et précisément dans la position de la duchesse d'Urbin, du Titien.
— Causons seulement pendant dix minutes, me dit-elle avec esprit. Je suis un peu fatiguée, bavardons. Bientôt je retrou- \ erai le feu de ma jeunesse.
Elle était adorable, je n'ai rien vu d'aussi joli. Il n'y avait point trop de libertinage, excepté dans les )'eux qui, peu à peu, redevinrent plein de folie, et, si l'on veut, de passion.
Je la manquai parfaitement, fiasco complet. J'eus recours à un dédomagement, elle s'y prêta. Ne sachant trop que faire, je voulus revenir à ce jeu de mains qu'elle refusa. Elle parut étonnée, je lui dis quelques mots assez jolis pour ma position, et je sortis.
A peine Barot, m'eut-il succédé que nous entendîmes des éclats de rire qui traversaient trois pièces pour arriver jusqu'à nous. Tout à coup, Mme Petit donna congé aux autres filles et Barot nous amena Alexandrine dans le simple appareil.
« D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil. »
— Mon admiration pour Belle, dit-il en éclatant de rire, va faire que je l'imiterai ^ — je viens me fortifier a\'ec du Champagne.
L'éclat de rire dura dix minutes ; Poitevin se roulait sur le tapis. L'étonnement exagéré d'Alexandrine était impayable, c'était pour la première fois que la pauvre fille était manquée.
Ces messieurs voulaient me persuader que je mourrais de honte et que c'était là le moment le plus malheureux demavie. J'étais
étonné et rien de plus. Je ne sais pourquoi l'idée deMétilde m'axait saisi en entrant dans cette chambre dont Alexandrine faisait un si joli ornement.
Enfin, pendant dix années, je ne suis pas allé trois fois chez les filles. Et la première après la charmante Alexandrine, ce fut en octobre ou en novembre 1827, étant pour lors au désespoir.
Romain a une fio-ure à la bourwoise, a\ ec un teint et des couleurs magnifiques ^ veux dediamants et cheveux châtains, comme Bourgoin.
La première femme dont il ait été amoureux, à ma connaissance, est une fille du Palais-Royal. Pendant qu'il était à l'Ecole poKtechnique il allait tous les soirs, avec plu-
sieurs Bretons, au bal du Plaisir. Pendant un an et demi, il n'eut de société que celle des filles. Ce fut à ce bal qu'il devint amoureux de l'une d'elles, au point d'y rêver toute la nuit et de se lever avec des transports dans sa chambre. Un jour qu'il avait la fièvre et le délire, il la demandait à grands cris, il échappa à Coïc de lui dire : « Laisse-la ta salope. » Romain se leva et voulu le tuer. Cependant il ne l'a jamais enfilée. Il valsait avec elle tous les soirs, lui payait des rafraîchissements, l'embrassait, mais ne l'enfilait point.
Je n'ai jamais pu tirer que ces faits à peu près, et actuellement, lorsqu'on lui en parle, il en rit en disant : « Laissez donc cette gousse-là ! »
Elle ne le branlait pas même. Voici comment Coïc et moi nous expliquions cela :
il \'oulait pou\ oir la respecter et tâcher de se la figurer digne de son amour.
Cette passion lui a laissé un grand amour pour les filles. Il y \a beaucoup, sans s'en dégoûter jamais. L'hiver (de l'an xii), il ne quittait pas le Palais-Royal, connaissait presque toutes les filles,et a dépensé beaucoup a\'ec une d'elles, nommée Joséphine. Il a autant de plaisir à foutre une fille qu'une femme honnête qu'il n'aimerait pas.
Vers l'an x, il n'allait plus courir tous les jours les bastringues, il \o\'ait la société honnête. Il allait souvent chez M. Isnard, tribun, chez qui logeait une de ses cousines. Resté seul un instant a\ec Mlle Isnard l'aînée qui touchait le piano, assise sur un sofa où il était aussi, saisi d'un transport il voulut l'enfiler. Il ne lui avait jamais parlé d'amour de sa vie.
STEISI DHAL
Il se met donc en devoir de la trousser ; la demoiselle se défendait peu et surtout ne disait rien. Il la renversait sur le sofa, lorsque, par malheur, deux chaises et deux cannes, renversées par les pieds des combattants, tombèrent avec fracas, et les personnes des chambres voisines accoururent. La première de ces personnes était la cousine de Romain, qui ne fit pas de bruit, mais l'autre était le bâtard. Romain en le voyant saute par la fenêtre (Isnard était un Marseillais excessivement fort et violent) et oublie son chapeau. Il sauta, je crois, de cette terrasse qui est sur le quai Voltaire, à gauche du Pont-Royal. Mais le lendemain, il voulut avoir son chapeau, vu qu'il n'avait point d'argent pour en avoir un autre; il l'envoya chercher et on le lui rendit. Il ne retourna plus chez M. Isnard. Il a, depuis, rencontré la demoi-
selle en société : il ne lui a plus reparlé de l'accident, la demoiselle ne lui a pas fait mauvaise mine, et ils ont été ensemble comme aupara\ant.
Les demoiselles Rhédon autorisent beaucoup la familarité. Coïc m'a dit souxent qu'on leur prenait les mains, \oire même la gorge et le cul, sans qu'elles s'en formalisassent. Coïc était charmé surtout de la seconde, Sophie, qui est borgne, qui a la gorge molle, disait-il (à dix-huit ans !), et qui a pour mains des manottes (grosses mains rondes). En faisant l'énumération de ses qualités, Coïc n'en était pas moins charmé. Nous a\'ons disputé trois heures, à Bard, sur la supériorité de Mlle Sophie sur les demoiselles de Grenoble ; nous ne connaissions ni
l'un ni l'autre les parties adverses. Il me disait : « J'aimerais mieux coucher ce soir avec cette gousse-là qu'avec n'importe quelle femme de Grenoble. »
A Suze, après souper chez Mme Deschamp, Derrien me dit :
(( Allons voir cette bougresse-là !
— Oh ! bah ! à cette heure-ci, tout est couché. (Il était onze heures.)
— Nous enfoncerons les portes, si on ne nous ou\Te pas. »
Il était un peu ivre, échauffé seulement. Le mari était absent. La femme nous ouvre, presque en chemise, et nous allons nous asseoir près de son lit. Romain se mit auprès d'elle et lui parla beaucoup de sa fatigue : il était arrivé ce jour-là de Lanslebourg avec
l'abbé Gabet, qui l'avais mis en train par ses joyeux propos. Après avoir parlé toujours de sa fatigue, il dit :
(( Je voudrais bien ne pas bouger d'ici de toute la nuit. » Et Mme Jacquet de nous offrir civilement à chacun un lit.
Soudain mon Derrien vous l'étreint, la serre et la tient ainsi huit ou dix minutes. Elle ne faisait qu'en rire, et lui disait à la fin :
« Allons, laissez-donc, laissez-moi me coucher. »
Mais Derrien demandait un baiser pour s'en aller. Il l'obtint, il en demanda un second ce second il voulut le prendre de force : il étend ma femme sur son sota, l'embrasse, la mord, lui prend les tétons ; et Mme Jacqviet se plaignit qu'ail lui avait fait mal aux tétons. Ce sont ses propres mots.
Jusque-là, elle m'avait dit en riant : « Il
est un peu saoul, n'est-ce pas ? Et moi, tranquillement assis sur un fauteuil, je répondais : Eh ! Eh ! je ne dis pas. »
Mais le mal aux tétons lui fit prendre un air plus sérieux, jusqu'à ce que Derrien déchargeant lui laissât un petit moment de repos. Je m'aperçus de sa faiblesse momentanée et crus qu'elle le calmerait ; mais il recommença de plus belle. Et, interpellé par Mme Jacquet, je me remis tranquillement en devoir de le prendre aux cheveux et je parvins à la débarrasser. Elle fut pleurer dans un coin et nous dit :
(( Polissons ! sortez d'ici, malhonnêtes que vous êtes ! »
Derrien, qui jusqu'ici avait été furieux de foutre, fut un peu troublé et dit avec un air embarrassé : « Eh ! bien, nous allons sortir. » Puis, se retournant : « Mais, voyons :
qu'est-ce que \ous a\'ez ! qu'a\'ons nous fait ? »
— C'est dans les bordels qu'on se com-
porte comme çà », dit Mme Jacquet.
— Oh ! \ous ne sa\ez pas comment on se comporte dans ces endroits-là w, dit Derrien.
— Je le sais mieux que vous.
— Ah ! c'est différent. Eh ! bien,
pardon ! »
La bonne femme finit par rire et dit : « C'est pardonné. »
Derrien alors \ovilut l'embrasser et recommença. Elle se mit à pleurer. J'emmenai alors Derrien et demandai pardon pour lui à Mme Jacquet, rejetant tout sur son uresse. Elle me dit que j'aurais dû l'empêcher plus tôt.
Jacquet, homme de trente-sept ans, grand (comme Percevant), très creusé de petite vérole, yeux à la Cambacérès, laid, louche, tournure médiocre, né à Chaumont, à deux lieues de Suze. Il parle très purement français, à l'exception des puis qu'il met à tout bout de champ. Etait avocat a\ant la Révolution à Suze, était fils d'un notaire peu riche.
Je ne le connais maintenant que depuis l'entrée du général Thureau dans le Piémont, par le mont Genèvre (an...). Il s'attacha aux Français; il a la réputation, dans le pays, d'avoir été mouchard de ce général. Lors de la débâcle de Schérer, il émigra, et vint à Briançon, Gap, Grenoble.
La première nuit de son mariage, il
rendit tous ses biens communs à sa jeune femme de dix-huit ans et jolie (selon les habitants de Suze et les ingénieurs); huit jours après le mariage, elle se plaignit de ses douleurs à sa mère, qui lui dit : « Tu n'es qu'une enfant ; c'est ton pucelage. » Mais après des plaintes réitérées, la mère examina les pièces de sa fille et \it : « Oh ! ciel ! poulain, chancres, » etc. Je ne sais comment le mari s'excusa, mais la chose fut publique pendant quelque temps dans Suze. Un é\ ènement faillit ajouter à cette publicité : Madame Jacquet accoucha, et l'enfant fut donné à une nourrice à cinq lieues de Suze ; l'enfant corrompit le lait de la nourrice, ce qui fit périr l'enfant de la nourrice. On étouffa cela a\ec de l'argent. Depuis, la petite Jacquet s'est bien portée et la nourrice aussi, on les a traitées l'une et l'autre.
Depuis son mariage, tout le monde dit que Mme Jacquet est bien changée ; ses dents se carient et elle sent bien mauvais^ elle a l'air de soviffrir.
Cependant, nous avons su à Turin par un ruffian que Jacquet avait encore la vérole la plus forte en fructidor an xii, c'est-à-dire deux ou trois ans après son mariage, et que, pour comble, il a\ait enfilé à Turin une fille très poivrée.
Voici comment je suis sûr de tout cela : Coïc V oulut enfiler en l'an xi Mme Jacquet ^ il la suivit à Turin pendant l'hiver de l'an xii, la mena au bal et au spectacle. Un jour qu'il voulut terminer l'afl^aire, elle lui avoua tout. Coïc lui conseilla de se faire guérir et chargea Derrien de lui apporter du rob de Paris.
Les deux époux se sont bien séparés
quelquefois pour se guérir, mais Jacquet, à qui cela était à peu près impossible, pressait toujours le retour de sa femme.
Jacquet sa\ ait bien que Coïc axait fait la cour à sa femme, mais il était tranquille ^ il était peut-être sûr que Coïc connaissait son cas, aussi a-t-il toujours eu un extrême ménagement pour lui, attendu que le bruit qui s'était d'abord répandu dans Suze était dissipé, on croyait qu'ils s'étaient faits guérir.
Jacquet semble n'avoir pas de peine à supporter la \érole. Il monte à cheval, joue aux boules, etc. Cependant un autre fait nous autorise à croire qu'il l'a : un jour, il plaisantait son secrétaire, lui disant qu'il avait la vérole ; le secrétaire sort son vit, l'étalé sur le bureau et le défie d'en faire autant. Jacquet rouo-itet recula.
Jacquet est très menteur, il a l'air très
faux. Il a été payé par les entrepreneurs de Perrino.
Il a acheté, depuis qu'il est sous-préfet, une cassine de 60.000 livres aux environs de Suze. Il est lié d'amitié avec tout ce qui est déshonoré à Turin.
Il a cherché par tous les moyens à être nommé législateur ; il ne l'a pas été et a dit après qu'il ne s'en souciait pas. Après avoir manqué cette place, il n'a cessé de tonner contre le gouvernement, se faisant ami de la liberté, disant toujours : « Vous autres Français », quand il avait quelque chose de déshonorant à appliquer à la patrie, sans songer qu'il gardait sa place sous ce même gouvernement, et dans sa patrie étrangère à la France.
Ce bougre-là ne met jamais le nez sur un sentiment ; il combine tout, ce qui nous
a fait penser qu'il laisse la \ érole à sa femme par politique. Il en serait sûrement cocu sans cela ; sa femme le craint et ne l'aime guère.
Il est excessivement joueur. Je me suis trou\ é dans un billard, où il jouait a\ec le lieutenant de o^endarmerie de Suze. Je fus frappé de sa mine scélérate ; à chaque coup qu'il manquait, il prononçait un bouzaron entre ses dents qui répendait un silence terrible dans la salle (un silence de terreur).
Il sut très probablement l'affaire de Derrien a\ec sa femme ; il en fit meilleure mine à Derrien. (Voyez le caractère de Derrien).
Quant il \'oyait que nous allions contre les entrepreneurs et Perrino, il nous riait au nez.
Perrino et ne lui s'aimaient point, ils se plaisantaient même en face, mais ils avaient été réunis forcément.
J'ai joué un jour Pygmalion avec Mme Jacquet. On l'applaudit très fort et elle crut avoir supérieurement joué. Elle disait partout qu'elle avait joué la comédie en français. Elle aurait bien voulu la rejouer. Elle m'en parlait toujours, mais je laissai éteindre son envie et elle m'en voulut.
Nous nous amusions souvent de ses naïvetés, comme lorsqu'elle demandait :
« qu'est-ce que gamiicher } » Je lui répondis : « C'est introduire la langue dans le vagin ! » Elle ne répondit rien.
Elle craint son mari et le respecte à cause de sa place. Il y a pour elle un bonheur à être femme d'un sous-préfet ^ elle lui raconte tout ce qu'on lui dit et tout ce qu'on lui fait.
Taille égale à celle d'Ariane, gorge belle,
peau idem, nez petit, veux grands, noirs, mais d'un froid ? Quand elle écoute, regarde, ou que sa figure a quelque expression, ses \ eux de- \ iennent gros et déplaisent en général à tout le monde. C'est une jolie femme; pas pour moi.
Conclusion : bête, troide, jolie, \aniteuse.
\Jnt petite présomption : Si son mari mourait, qu'elle se guérît de sa \érole, on pourrait très facilement en faire une femme entretenue. Elle était née pour être putain.
Addition : Elle est jalouse de son mari qu'elle n'aime pas. Lorsqu'il devait passer l'hiver à Pans comme législateur, elle \'Oulait le sui\Te de toute force, disait que rien ne pouvait l'empêcher. Elle était bien fière alors et nous recevait avec plus de grandeur qu'auparavant.
L'affaire de Derrien lui fit prendre aussi un air de fierté envers nous.