‹ Les écrivains français du xvie siècle: choix de morceaux avec une introduction, de brèves notices et des notesChapitre 56 sur 60 · EPISODES D UN REPAS RIDICULE · texte numérisé non relu

EPISODES D UN REPAS RIDICULE

Un valet, se levant le chapeau de la teste,

Nous vint dire tout haut que la souppe estoit preste.

Je cogneus qu'il est vrai ce qu'Homère en escrit,

Qu'il n'est rien qui si fort nous resveille l'esprit;

Car j'eus au son des plats l'ame plus altérée

Que ne l'auroit un chien au son de la curée.

Alors, parmi ces gens, un gros valet d'estable,

Glorieux de porter les plats dessus la table,

D'un nez de majordome et qui morgue la faim.

Entra, serviette au bras et fricassée en main,

Et, sans respect du lieu, du docteur ni des saulces.

Heurtant table et tresteaux, versa tout sur mes chausses.

Sur ce poinct, on se lave, et chascun, en son rang,

Se met dans une chaire ou s'assied sur un banc.

En forme d'eschiquier les plats rangés sur table

N'avoient ni le maintien ni la grâce accostable;

Et bien que nos disneurs mangeassent en sergents,

La viande pourtant ne prioit poinct les gens.

Devant moi justement on plante un grand potage

D'où les mousches, à jeun, se saulvoient à la nage.

Le brouet estoit maigre, et n'est Nostradamus,

Qui, l'astrolabe en main, ne demeurast camus.

Si, par galanterie ou par sottise expresse,

Il y pensoit trouver une estoile de gresse.

Pour moi, si j'eusse esté sur la mer du Levant,

Où le vieulx Louchaly fendit si bien le vent,

Quand saint Marc s'habilla des enseignes de Thrace,

Je la comparerois au golphe de Patrasse,

Pour ce qu'on y voyoit, en mille et mille parts,

Les mousches qui flottaient en guise de soldarts,

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Qui, morts, sembloient encor, dans les ondes salées,

Embrasser les charbons des galères bruslees.

Esmiant, quant à moi, du pain entre mes doigts,

A tout ce qu'on disoit, doulcet, je m'accordois.

Leur voyant de piot la cervelle eschaufTee,

De peur, comme l'on dit, de courroucer la fee...

Mais bientost tous ces gens, à se picquer ardents,

S'en vinrent du parler à tic tac, torche, lorgne :

Qui, casse le museau; qui, son rival esborgne;

Qui jecte un pain, un plat, une assiette, un couteau;

Qui, pour une rondache, empoigne un escabeau.

L'un faict plus qu'il ne peut, et l'aultre plus qu'il n'ose.

Et pense, en les voyant, voir la métamorphose

Où les Centaures saouls, au bourg Atracien,

Voulurent, chauds de reins, faire noces de chien.

(Satires.)

Le lecteur trouve à cet endroit des notes où l'on n'a pas eu dessein de lui faire, en trois mots, admirer ceci, dédaigner cela. Ces critiques et ces enthousiasmes imposés d'autorité jettent peu de lumière dans l'esprit des jeunes gens. Il a paru meilleur de mettre sous leurs yeux quelques pages d'auteurs illustres, voisines par la pensée, voire par la forme, des morceaux contenus dans ce recueil, soit qu'un écrivain du xvi° siècle ait imité un maître plus ancien, soit que lui-même ait servi de modèle ou de guide.

Par une double attention, le lecteur intelligent rapprochera deux pièces choisies, il en saisira les rapports et les ditlerences, il en percevra, pour ainsi dire, les lumières et les ombres relatives, et, comme parlent les philosophes, la lin de cette comparaison sera un jugement.

Cette opération de l'esprit, souvent répétée, non -seulement forme notre goût par un progrès insensible, mais, ce qui vaut mieux encore, elle nous excite à penser, et elle va tout naturellement à nous apprendre 'art d'écrire.

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