IL NE FAUT PAS QUE L' ENFANT PLEURE
Et surtout, comment Tobliger à parler?
Car, sans avoir rien appris, rien découvert, et seulement parce que l'instinct les avertissait — l'instinct de deux créatures qui, depuis plus de quatre ans, étaient traquées — elles sentaient autour d'elles un espionnage constant.
Elles étaient sur leur garde, à la fabrique, dans la rue, chez elles, partout.
Elles retrouvaient tout à coup, sur leur chemin, des figures louches qu'elles connaissaient et qui semblaient no plus vouloir les quitter.
•138 LES ÉGUMEUnS DE GUERRE
Avenue de Saini-Ouen, elles avaient surpris, certain soir, cet espionnage.
Ce ne fut pas la seule fois...
Quelqu'un rôdait là, sans cesse, autour d'elles, soit devant leur porte quand elles se mettaient au lit, soit devant la chambre de Noémie, lorsqu'elles y venaient pour dorloter le petit Armand^
On avait intérêt, sans doute, à entendre ce qu'elles disaient, entre elles, ou si, avec Noémie, elles échangeaient quelques paroles décisives.
Une nuit où Rose-Lys ne dormait pas, ce fut le frôlement à la porte, déjà entendu.
Gela devenait une hantise dans leur vie, un cauchemar; elles avaient peur.
Un soir elles s'aperçurent qu'on avait pénétré chez elles, fouillé; certes, on avait eu soin de tout remettre en ordre, mais pas si bien pourtant que toutes deux, sans s'être consultées, ne se fissent la môme remarque. Leur premier soin fut de changer la serrure de leur cham.bre et de mettre des verrous de sûreté. Mais ce même soir, comme elles entraient chez Noémie, elles la trouvèrent à genoux devant son armxOire, et toute tremblante. Sans être interrogée elle leur dit :
— Après midi, j'étais descendue avec le petit pour faire quelques pas dans l'avenue... Il faut bien le sortir un peu, le mignon... et quand les voisines n'ont pas le temps, alors j'oublie mes vieilles jambes infirmes et je me traîne comme je peux... Eh bien! on a pi*ofité de mon absence pour pénétrer chez moi... J'en suis sûre... m.on pauvre linge n'était plus à la même place... On avait mal replié leb draps, et on avait replacé les mouchoirs à la place des chemises... Et cependant, j"ai beau compter, on ne m'a rien volé... non... rien du tout...
La même pensée vint aux jeunes filles.
— Alors si l'on ne vous a rien volé, qu'est-co que S'en cherchait donc?
Noémie ne répondit pas. Son regard défiant les enveloppa tour à tour... Peut-être avait-elle un soupçon et n'était-elie pas éloignée de les croire coupables.
Puis voici qu'elle se met à pleurer, tous ses nerfs en danse.
Et dans ses pleurs, elles distinguent une plainte :
— Si l'on est venu une fois, on reviendra... et j'ai peur!...
— • Pourquoi reviendrait-on? Pour voler vos frusques, un peu de linge, votre pendule?
« Mais tout cela, au Mont-de-Piété, ne rapporterait pas cinquante francs!... Et un pareil risque pour un si petit bénéfice...
Rolande ajouta en riant :
— Ah ! si l'on se doutait que vous cachée ici un trésor, ce serait autre chose...
L'allusion était trop directe, certes, car, pendant la semaine qui suivit, Noémie refusa de leur ouvrir la porte.
Si elle céda, ce fut parce qu'elle voyait les yeux de l'enfant s'emplir de larmes.
Elle leur présenta un visage de plus en plus fermé, lorsqu'elle les revit. Et durant tout le temps qu'elles restèrent à jouer avec Armand, à le ^faire manger, à le déshabiller et à le coucher, Noémie ne leur adressa pas un seul mot.
Et l'espionnage mystérieux continua autour d'elle.
Une nuit, Rose-Lys se releva deux fois brusquement, et se jeta, demi-vêtue, dans le corridor, pendant que Rolande dormait profondément.
Le matin, pendant qu'elles prenaient leur petit déjeuner, prêtes à partir au travail de la fabrique, Ros.e- Lys posa sa main sur le bras de Rolande :
— Tu dormais si bien cette nuit que tu n'as rien entendu...
. — Que s'est-il passé?
— Oh! presque rien... seulement, j'ai fait u*Q dé-
i 40 LES ÉCUMEURS DE GUERRE
couverte... Celle qui nous espionne... je l'ai reconnue «nfin... et cela va cclaircir bien des choses... c'est Mme Camille...
Rolande tressaillit et baissa la tôte.
— Ah! dit-elle, depuis l'Allemagne je n'ai pas cessé aêtrc suivie... En voilà la preuve... A la gare de l'Est, cette femme nous attendait... Elle a pris soin de nous... mais en nous guidant et en ayant l'air de nous • rendre service, elle a fait de nous ses instruments.
— Mme Camille demeure dans la maison... Comprends-tu ce que cela veut dire?
— Cela veut dire que nos ennemis connaissaient l'adresse de Pulchérie et la surveillaient, parce qu'ils se doutaient, depuis Reims, que la pauvre fille possédait les documents qu'ils recherchent... Cela veut dire qu'ils n'ont rien trouvé encore... cela veut dire que, sachant par les annonces des journaux et par Mme Camille, notre désir de retrouver notre compagne, ils ont facilité nos recherches en nous envoyant mystérieusement l'adresse qu'il nous fallait... La mort de Pulchérie a déjoué leur plan... Maintenant, ils sont comme nous... ils soupçonnent Noémie d'avoir reçu des confidences... c'est autour d'elle qu'ils concentrent leurs eiTorts... et autour de nous...
Rolande ajouta, après un court silence, et en frissonnant :
— Je no comprends pas pourquoi ils ne m'ont pas assassinée...
— Si nous allions nous confier à la police?
— Impossible! fit Rolande en haussant les épaules... Que lui dirai-je, à la police? Tu ne sais pas, toi, tu ne peux pas savoir... Il y a des choses qu'il ne faut pas que l'on sache, et que personne,.ne sait... en dehors de moi... Alors on me traiterait de folle... Ya, je suis bien seule à me défendre, puisque...
Elle se tut.
Sa pensée se reportait vers Simon... Simon qui ne
donnait pas de ses nouvelles... qui était mort saris doute... et ses yeux s'emplirent de larmes...
Et parce que Rose-Lys devinait, son cœur, aussi, se gonfla...
pans la même tristesse secrète, sans échanger une parole, elles confondirent leurs âmes. Le même jour, vers deux heures de l'après-midi, Mme Camille, souriante et bienfaisante comme d'habitude, entra chez Noémie.
Elle apportait à la pauvresse un peu de sucre et du chocolat.
Elle lui faisait ainsi souvent la charité et, du reste, participait comm^ les autres à l'entretien de l'enfant.
Il faisait beau. Le soleil brillait. Depuis vingt-quatre heures la grosse Bertha se taisait. Les nouvelles du front étaient bonnes. Les troupes françaises avaient repris l'offensive et l'effort allemand venait d'être rompu. Un immense espoir emplissait tous les cœurs. La nuit épaisse étendue depuis quatre ans sur le monde était traversée de coups de lumière qui laissaient entrevoir l'aurore de la victoire.
— • Je vais promener le petit, dit Mme Camille.
— Bien sûr, ma bonne dame, puisque je ne peux pas le faire moi-même.
Et Noémie resta seule.
En clopinant, elle se mit à frotter ses meubles et fit la toilette de la pendule. Elle n'aimait pas rester à rien faire, et comme ses doigts déformés se refusaient à tous les travaux délicats, elle s'occupait ainsi, toute la journée, à faire reluire les choses qui l'entouraient.
Il n'y avait pas dix minutes qu'elle était seule, lorsqu'elle entendit des pas qui allaient et venaient dans le couloir.
Elle en fut un peu surprise parce qu'à cette heure- !à, en général, toutes les chambres étaient vides, les
ouvrières qui les occupaient étant au magasin ou à l'usine et ne rentraient que le soir.
Et sa surprise augmenta lorsque les pas s'arrêtèrent devant sa porte.
Un silence.
Noémie, son torchon à essuyer h la main, le bras fin l'air, écouta.
Des gens, là, de Tautre côté, s'entretenaient k voix basse.
Ils semblaient se consulter!
Personne à l'étage. Noémie était toute seule.
Sans savoir pourquoi, elle eut peur, regarda autour d'elle avec un geste machinal pour savoir comment .elle pourrait se défendre, si on l'attaquait.
Les voix se turent et l'on frappa.
Elle ne répoxidit pas.
Un silence encore et, derechef, on frappa.
Elle retenait sa respiration et, comme elle se trouvait dans l'axe de la porte, elle se glissa de côté, vers le lit, pour n'être pas vue, si les autres avaient l'idée de mettre les yeux à la serrure.
Elle perçut nettement des mots proférés, à voix plus haute.
— Elle est pourtant chez elle... J'en suis sûr...
— Elle ne veut pas ouvrir...
— Alors, forçons la porte!
Des outils grincèrent... tâtonnèrent... Ce ne fut paâ long... la parte céda...
Un coup de poing l'ouvrit toute grande.
Et sur le seuil deux hommes parurent.
Ils procédaient sans ménagements, en gens certains de ne pas ê-tre dérangés.
Eperdue de frayeur, la vieille s'était laissée tomber sur le bord de son lit.
Elle eut à peine la force de bégayer :
— Qu'est-ce que vous voulez?... Jç ne vous connais pas... En voilà des façons d'entrer chez les gens..^
— Excusez, ma bonne, et n'ayez pas peur, ïîous ne vous ferons pas de mal.
— En attendant, vous faites sauter les serrures... Est-ce que vous vous attendiez à trouver le Pérou chez moi?... Vous étiez niai renseignés...
— Oui, nous sommes entrés un peu brusquement... c'est votre faute... Nous voulions avoir avec vous un entretien... dans votre intérêt... nous savions que vous étiez chez vous, et alors comme il était manifeste que vous refusiez de nous ouvrir...
— Je' suis libre, je suppose?.,.
— Certainement, ma bonne, certainement... fit le plus grand des deux, le seul qui parlât.
— Puisque je suis libre, je ne vous retiens pas... vous pouvez vous en aller.
— Pas avant d'avoir causé, puisque nous sommes venus pour ça...
— Qui ctcs-vous?
— Des gens qui vous veulent du bien, beaucoup de bien...
— Qui vous a parlé de moi?...
— Est-ce que tout le m.onde, dans le quartier, ne connaît pas la bonne vieille Noémie, si dévouée, si charitable, malgré sa misère... et qui a toujours un sou à donner à de plus pauvres qu'elle?
— Ah! bon, vous en voulez à ma bourse et vous n'êtes que des cambrioleurs...
Noémie se rassurait.
Même, ridée d'être volée, elle! lui amena un sourire joyeux.
— Il me reste cinquante centimes pour aller jusqu'à la fm du mois... et la fin du maois, c'est dans trois jours...
Elle souleva sa jupe, plongea le bras dans une poche profonde retenue par un cordon passé à la ceinture et qui semblait gonflée de toute sorte d'objets variés, atteignit ce qu'elle cherchait, retira un vieux porte-
monnaio au cuir râpé, l'ouvrit, et fit tomber dans la paume de sa main une pièce de dix sous et un sou»
— Je vous les donne bien volontiers, dit-elle... Gamahut avait assassiné une vieille femme pour lui prendre quarante-deux sous... Avec moi, vous le voyez, ça ne payerait pas vos frais...
Les deux hommes se mirent à rire.
— Mais nous n'avons pas l'intention de vous assassiner...
Le plus petit des deux, qui avait une tête de belette, alla refermer la porte, à laquelle il donna deux tours de clef.
— Voilà, dit-il, comme ça nous sommes entre nous. Nous pourrons nous raconter nos affaires et personne ne viendra nous déranger.
Noémie fut reprise de crainte.
Elle avait traversé la chambre, et se trouvait près de la fenêtre.
Geile-ci était entr'ouverte et c'était là que, toûî^à l'heure, la bonne femme secouait son linge, après avoir essuyé ses meubles.
Elle se pencha dans la cour, et elle allait crier, appeler à l'aide, lorsque deux mains brutales la retinrent en arrière, la jetèrent dans le fauteuil de moleskine, pendant que la fenêtre se refermait.
— Pas de bêtises! Nos affaires ne regardent que nous. Les voisins n'ont rien à y voir...
Toujours souriant, l'homme dit comme s'il ne menaçait pas :
— Surtout, pas un cri... Si vous faites mine d'appeler, nous nous fâcherons...
^négligemment il ouvrit un long couteau dont la lame claqua, sous le ressort, et le replaça, tout ouvert, dans la poche de son veston.
Noémie avala sa salive dans un effort visible.
Sa gorge était toute sèche... Ses pauvres yeux pâles.
tout enfouis dans une multitude de petites rides, exprimèrent répouvante.
— • Et encore une fois, si vous êtes bien sage, on n& vous fera aucun mal.
— Mais enfin... que... prétendez-vous? que voulezvous de moi?
— On va vous le dire...
Ils s'étaient assis, de chaque côté du fauteuil de moleskine, Nicky Lariss barrant le passage vers la fenêtre. Sturberg barrant le chemin de la porte...
— Vous êtes bien la sœur de Pulchérie Boitel?
— Oui...
— Pulchérie Boitel n'avait pas d'autre parente qu& vous?
— Elle et moi, c'est tout ce qui restait de la famille,
— Par conséquent, vous êtes seule héritière?...
— ' Hein? fit Noémie qui n'avait pas bien entendu... Vous dites?
— ■ Que vous êtes seule et unique héritière de votra sœur...
— . Vous êtes fous... héritière de quoi?...
— De sa fortune, parbleu I
Cette fois et malgré ses terreurs, Noémie éclata de rire...
— ■ Ahl bon! Ahl boni la fortune de Pulchérie. Mais vous ne savez donc pas qu'elLe vivait de charité comme moi et qu'elle était à l'Assistance publique, comme moi...
-r- Nous savons tout cela et aussi qu'elle était riche,.
— Riche!
— Riche!
— Immensément... et qu'elle cachait sa fortune...
— Dans ses bas, qu'elle raccommodait tous les jours?...
■ — Dans une pochette de cuir, qui, probablement, ne la quittait pas... ou qu'elle avait si bien enfouie
dans quelque coin, chez elle, que personne n'en avait connaissance.
^^ Une... une pochette...
Et Noémie, la gorge broyée, brusquement se tut...
Les deux hommes continuaient de sourire.
Le regard du plus grand disait à l'autre :
• — Nos déductions étaient justes. Nous ne nous gommes pas trompés...
Cette scène avait un témoin... Ce témoin, c'était la chatte Grisette...
Roulée au fond du panier capitonné qui était sa retraite habituelle, Grisette ne s'était pas dérangée à l'entrée des deux hommes... Elle s'était contentée de les regarder avec ses yeux d'or, où lïris était presque invisible, après quoi ^lle avait fait une cabriole et maintenant elle étalait son ventre blanc en l'air, les pattes dressées et comme morte, dans son berceau; mais un geste de frayeur de Noémie fit vaciller un fil noué à l'un des bras du fauteuil, et au bas duquel était attachée une pelote de papier grosse comme un œuf. La pelote se mit à danser et, dans son mouvement de pendule, vint effleurer les pattes de Grise îte en l'aguichant. C'était son jeu favori et elle y passait souvent des heures avec sa maîtresse qui lui donnait la réplique. Un coup de patte lança sa pelote qui se rabattit sur son nez. Elle s'y cramponna, toujours couchée sur le dos, la mordit, la relança. Après quoi, étonnée sans doute d'être ce jour-là seule à cette distraction et que Noémie ne fit point attention à elle, Grisette sauta sur les genoux de la vieille, ronronna, fit son lit sur la jupe, et se coucha.
Doucement, avec une grande bienveillance, Sturberg continuait :
— Vous ne connaissiez pas l'existence de cette pochette?...
— Mais non... non... et je crois que vous voulez
— Nous rirons ensemble tout à Theure, ma bonne... Et Pulchérie ne vous en parla jamais?
— Jamais...
— Pendant sa vie, peut-être, mais au moment d& mourir?...
— Ni pendant sa vie, ni au moment de sa mort...
— Vous le jurez?
— Oui, je le jure! fit Noémie sans hésiter.
— Par tout ce que vous avez de plus sacré au monde?
Noémie haussa les épaules.
— Je suis seule, je suis vieille, je n'ai pas peur de mourir, bien au contraire... Je n'ai plus ni parents,. ni amis... Ceux qui prennent soin de moi sont des étrangers... Je n'ai rien au monde. Il ne me reste que Grisette... Vous voyez que je ne peux pas vous jurer ça...
— Pourtant, la pochette de cuir existe...
— Si vous en êtes sûr, cherchez-la et trouvez-la...
— C'est ce que nous ferons tout à l'heure... mais auparavant, et pour éviter tout moyen brutal, nous voudrions vous convaincre... Cette pochette vaut un© fortune... Pulchérie pouvait l'ignorer... Vous voîci instruite... Une grosse, très grosse fortune... Ne mentez pas... Vous savez où elle est cachée... Nous vous Tachetons... Fixez vous-même votre prix... et tout se passera en douceur... Sinon...
— ■ Je ne comprends pas un mot à tout ce que vous me dites...
— Sinon, nous emploierons la force... et vous ne toucherez pas un centime... Vous avez un quart d'heure pour vous décider... le temps de fumer deux cigarettes...
Il alluma une première cigarette et flâna dans la chambre, examinant les humbles meubles.
Si peu philosophe et si peu doué qu'il fût do sensibilité, il ne pouvaU s'eni^ôchor de remarquer le eon-
traste singulier, presque déconcertant, qu'il y avait entre la pauvreté dont il se rendait compte et Ténormité de rimportancc du document que cette miséreuse cachait auprès d'elle...
Il ne mentait pas quand il disait que ce document valait une fortune.
Et quelle fortune!...
Pas un membre de la famille impériale d'Autriche ou d'Allemagne qui n'eût sacrifié quelque part de richesse pour rentrer en possession de cette feuille de papier volée à GodoUo par l'audace d'une jeune fille qui se vengeait...
Pas un membre du gouvernement de l'un et de l'autre pays!...
L'accusation formidable de la plus monstrueuse intrigue était suspendue sur ces têtes... prête à retomber, sous la colère du monde entier... et cette preuve de la Grande Honte et du plus grand des crimes, de pauvres vieilles mains, infirmes, aux doigts déformés, la détenaient, par hasard!...
Et c'était une volonté de pauvresse, têtue, obéissant à l'on ne savait trop quels ordres ou quels engagements ou quelles craintes, qui refusait de s'en dessaisir...
Sturberg, après avoir tapoté contre les vitres, se tourna vers elle.
Il avait fini sa première cigarette.
Il en jeta dans la cheminée le petit bout brasillant et fumant.
— Encore une! dit-il... Et tâchez de vous décider vite, ma bonne mère...
Elle restait enfoncée, avec une obstination manifeste, sans un mouvement, au fond du fauteuil de moleskine, les mains jointes, le buste droit, le cou raide.
Grisette avait sauté de ses genoux pouf regagner son panier et s'était remise à balancer à coups de pattes la pelote de papier.
Une fortune pour racheter certaines phrases du document... ,
Une fortune pour chacune de ces phrases...
Pour chacun de ces mots...
Ceux-ci, par exemple :
« ...Le complot, organisé par nous a été sinon « ébruité dans tous ses détails, du moins soupçonné...
« ...Je garde bien en mains les conjurés que j'ai « choisis...
« ...Je redoute dans une foule aux sentiments pa- « trio tiques exacerbés, la contagion de l'exemple qui « viendrait du complot tel que nous Tavons préparé. »
Tout cela était de la main du préfet Edmond Gerde.
Mais quelles fortunes paieraient les commentaires ou les ordres en marge de la lettre, qui étaient de la main môme de l'archiduc François-Ferdinand I
Ceux-ci :
« Je repousse l'intervention de toute police qui em- '' pécherait l'exécution du complot et renverserait « ainsi tous mes plans... »
D'autres, si graves, et qui trahissaient la pensée politique du prince :
« Il devra résulter des premières dépositions de « l'enquête que la tâche, de m'assassiner a été com- « mandée aux conjurés par le gouvernement serbe « lequel ressortira, de ce chef, comme nettement pro- « vocateur. »
Ceux-ci enfin, qui étaient à, eux seuls toute une révélation :
« Je sais à quoi m'en tenir sur le peu de danger « que présente cette conspiration puisqu'elle est notre « œuvre et je me fie à votre clairvoyance... »
La deuxième cigarette était finie. Sturberg consulta sa montre.
— Vous avez encore cinq minutes...
— C'est bien inutile d'attendre, si vous avez quelque chose à faire, dit la vieille paisiblement.
— Ne soyez pas entêtée... Contre remise de la pochette de cuir, ou, si la pochette n'existe plus, contre remise des papiers qu'elle contenait, je vous offre...
Il sembla calculer mentalement.
— Je vous offre cinquante mille francs, payés comptant... en biliets et même en or... en or, vous entendez?... en or, que vous pourrez aller porter à la Banque de France, pour concourir, comme tout le monde, à la défense nationale.
— Cinquante mille francs! murmura la pauvre Noémie, ébahie...
— Que vous placerez en rente viagère... Ça vous ea constituera, un revenu!... Ça colle?
— Ça ne colle pas du tout, puisque je ne sais pas ce que vous voulez...
Sturberg eut un geste d'impatience.
— Vous comprendrez mieux, j'en suis sûr, ai je porte la somme à cent mille...
— Vous dites?
— Cent mille francs... En rente viagère, à votre âge, vous trouveriez facilement du dix pour cent. Ça vous donnerait dix mille francs p'ar an... plus de huit cents francs par mois...
Noémie se remua dans le fauteuil de moleskine. Elle murmura, en une invocation singulière :
— Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moi!... Elle avait peur de céder à la tentation.
— Je vous laisse le temps de réfléchir... dit l'homme.
Et il alla tapoter, en sifflant, contre les vitres.
Noémie marmonnait des choses tout bas, très vite, à elle-niême...
Noémie traversait une crise...
Noémie riait et pleurait... elle était profondément malheureuse...
Cent ni lie francs I Dix millo francs de rental Quelle fortune, jamais rêvés î... Et que de joies elle répan-
drait autour d'elle!... Car Noémie, celte pauvresse, avait elle-même ses pauvres! Elle avait besoin pour vivre de la charité des autres... Mais elle avait besoin, aussi, d'être charitable... Elle rognait sur sa part de pain, sur sa part de sucre, sur sa part de charbon... Voilà pour ses semblables... Et ce n'était pas tout... Il y avait les bêtes... Elle changerait le panier de Grisette, qui commençait bien un peu à se disloquer... Grisette serait logée somptueusement et ce serait dans de la soie ou sur du velours qu'elle pourrait faire la toilette de ses oreilles où fourrer sa langue râpeuse, en fermant les yeux, dans la douce fourrure de son ventre blanc... Enfin, Noémie ne s'opposerait plus, comme elle l'avait fait par crainte d'une multiplication exagérée, aux sentiments maternels de la chatte. Elle les favoriserait plutôt... Avec dix mille francs de rente, on peut se permettre bien des choses!... Et voilà ce qu'elle se racontait tout bas... dans un rêve... Sturberg lui frappa sur l'épaule :
— C'est entendu... J'envoie mon ami chercher les cent mille... et vous me donnez la pochette?
Du rêve, Noémie retombait dans la réalité.
— ■ J'accepterais bien, dit-elle, mais je n'ai rien à vous donner en échange.
Le poing de Sturberg se leva et retomba brutalement. La vieille jeta un cri de douleur.
— • Tu te moques de nous... c'est bien... Et, comme je n'ai pas de temps à perdre...
Il fit un signe à Nicky Lariss :
— Hâte-toi!
Alors, dans la chambre si propre, si ordonnée, où il y avait une place pour chaque chose, et où chaque chose était à sa place, ce fut un remue-ménage pitoyable que la miséreuse, témoin impuissant, regardait avec une indignation prête aux larmes.
Tout fut mis sens dessus dessous.
Le linge déplié.
Lo lit, les matelas crevés, fouillés de fond en comble.
Nicky soulevait les meubles, examinait sous les pieds...
Rien ne fut oublié, jusqu'au mouvement de la pendule... jusqu'à la plaque de la cheminée... et toutes les briques du carrelage furent soulevées, inspectées avec soin... les murailles sondées... sondé le fourneau de la cuisine, retournées les casseroles et la théière, la cafetière... renversés sur le sol les petits paquets des maigres provisions... et le seau à charbon... et les fagotins de menu bois pour allumer le feu... lacéré, vidé de son crin le fauteuil de moleskine... coupée la paille des chaises... et Noémie, enfin, nue et tremblante, vit Nicky tournant, retournant, fouillant la doublure des vêtements et secouant les poches...
Pendant que Nicky travaillait à son infâme besogne, Sturberg se livrait à un examen singulier...
Il avait pris le poignet de la vieille, avait cherché le pouls, et le tâtait.
Il resta ainsi le temps que dura la perquisition de Nicky Lariss...
Il y semblait étranger...
Toute son attention s'absorbait sur la vieille bonne femme...
Celle-ci, quand elle avait senti son poignet serré entre les doigts de cet étrange docteur, lui avait dit :
— Qu'est-ce que vous tâtez? Je ne me sens pas malade...
Sturberg n'avait pas répondu.
Noémie, finalement, n'y prit plus garde.
Elle se contenta de suivre, d'un regard efifaré, les allées et venues de Nicky...
Il existe un jeu de fillettes qui consiste pour l'une d'elles à deviner, parmi le groupe de ses compagnes, celle qui a parlé et ce qu'elle a dit... La plus grande dirige le jeu par une sonnerie lente et régulière, qui s'accentue au fur et à mesure que la chercheuse s'ap-
prooîio de la fillette aux paroles mystérieuses, et qui redevient lente, lointaine et comme assourdie quand €lle s'en éloigne...
C'était, au tragique, un pareil jeu qui se jouait en ces minutes, dans cette chambre misérable, entre ces deux bandits et cette pauvresse...
Le pouls de Noémie, c'était la sonnerie indicatrice de la cachette, lorsqu'il s'agitait tout à coup, dans un afflux d'épouvante, palpitant sous le doigt de Sturberg.
Cela voulait dire, cette émotion, que Nicky Lariss se rapprochait de la cachette et que Noémie tremblait pour le précieux dépôt dont elle avait la garde.
Le pouls, c'était aussi la sonnerie indicatrice, quand il redevenait calme, que Nicky Lariss, dévoyé dans ses recherches, s'éloignait de son but.
Quand le pouls battait la chamade, Sturberg murmurait en allemand :
— Attention... Tu ne dois pas en être loin...
Et quand il battait à pulsations régulières, Sturberg disait :
— Non... tu n'y es plus!.,.
Dès que Noémie se rendit compte, elle ferma les yeux... obstinément...
Alors, avec un grondemxcnt de fureur, Sturberg la laissa...
C'était juste au moment où Nicky Lariss avisait tout à coup Grisette qui, renversée sur le dos, balançait la pelote de papier à coups de pattes.
Nicky Lariss se pencha et prit la pelote.
Or, ne se sentant plus sous la surveillance de Sturberg, Noémie ouvrait les yeux.
Et si Sturberg lui avait encore retenu le poignet, pour saisir les battements du pouls, les pulsations de son cœur, il eût cette fois surpris l'émotion violente qui secouait la pauvre femme...
Son regard ne quittait plus Nicky, penché sur le panier de Grisette...
Nicky déplia la pelote roulée en boule...
Et il la rejeta d'un geste désappointé...
La pelote n'était qu'une feuille de papier blanc, çt pas du tout le fameux document qu'il cherchait.
Mais l'émotion de Noémie ne cessait pas.
Elle dura tant que Nicky fut penché sur Grisette, pensif, furieux et décontenancé.
Lorsqu'il s'en éloigna, une vive rougeur colora le visage de la miscreuse... les yeux se refermèrent sur son regard qui brillait do triomphe, et sur ses lèvres flétries, qui s'enfonçaient sur le vide d'une bouche jédentée, un rapide sourire passa...
Toutes les tentatives des deux hommes restaient vaines.
Et ce fut à cette minule-là que des coups furent frappés à la porte.
Noémiie respira.
On venait à son secours. Elle allait être délivrée.
Gomme personne ne répondait, une voix cria à l'extérieur :
— Maman Noémie, c'est moi... Pourquoi tu t'es enfermée?... Ouvre!
C'était Mme Camille qui revenait de la promenade avec l'enfant.
La porte fut ouverte par Nicky Lariss. Ils entrèrent.
Un regard d'intelligence s'échangea entre les deux hommes et leur complice.
Camille partit, Nicky referma à double tour.
Pourtant, Noémie, alarmée, avait dit :
— Restez donc, madame Camille... Vous ne nous gênez pas... au contraire...
Et Sturberg, d'un ton singulier, demanda :
— C'est bien lui dont les yeux sont malades?
— Oui, mais il est bien soigné par le médecin du quartier. Il guérira...
— Il guérira, insistait Sturberg, mais à une condition, n'est-ce pas?
Effrayée, Noémie releva la tête,
— Oui...
Qui l'avait donc renseigné, cet homme?
Il poursuivait :
— Cette condition, c'est qu'il ne faut pas que l'enfant pleure?
— ■ Oui... le médecin a ordonné... balbutia la vieille. Il a dit que ce serait dangereux... et que, si l'enfant pleurait, cela déterminerait une inflammation soudaine, et que le cher petit pourrait devenir aveugle... Aussi, comme on le dorlote I Comme on le gâte! Comme on lui donne tout ce qu'il veut! Dans la maison, et dans le quartier, c'est à qui l'empêchera de pleurer... Et depuis que nous l'avons recueilli, il n'a pas versé une larme... Je m'en vante... Aussi, le médecin a-t-il déclaré avant-hier que ce n'était plus qu'une affaire de quelques jours... Et il en abuse, le cher petit... Il a compris... Il n'est pas bête... Et, quand il a envie de quelque chose et qu'on refuse, il dit : « Si on ne me le donne pas, je vais pleurer! » Alors, on le lui donne, et il ne pleure pas... Voilà!
Elle l'embrassa tendrement, le porta sur son îit :
— Fais ton petit dodo, pour te reposer... Ces mes^ sieurs vont partir!...
Et à Sturberg :
— • Car jo suppose que vous savez h quoi vous en tenir, que vous allez me laisser tranquille et que je ne vous reverrai plus?... Vous n'avez pas le droit de rester ici... On a beau être du pauvre monde, je m'adresserai, s'il le faut, au commissaire de police...
Sturberg lui saisit le poignet, l'attira contre lui d'un coup violent.
Et visage contre visage :
— Ecoute, ma vieille, et réfléchis... et vite... car je ne veux pas moisir chez toi plus longtemps... Il ne faut pas que cet enfant pleure...
— Non, flt-elle, redevenue tremblante.
— Il pleurerait s'il te voyait pleurer?
— J'en suis sûre... il m'aime comme une maman.
— Eh bien! tu vas me remettre le document que tu caches...
— Puisque je vous dis...
— Assez! Tu vas me le remettre, sinon... A Nicky Lariss :
— Prends l'enfant, et si la vieille n'obéit pas^ donne-lui le fouet...
— Vous allez... Vous... Vous ne ferez pas cela...
— Dans cinq minutes, si tu ne te décides pas.
— Vous n'oserez pas! cria-t-elle, la voix pleine de sanglots.
— Un peu, qu'on se gênerait!
— Mais vous êtes donc des monstres...
— Possible!...
Nicky avait pris l'enfant dans ses bras. L'enfant se débattait, hurlait, avait peur. Noémie se jeta sur Sturberg, griffes en avant.
— Vous êtes des misérables... des voleurs... des assassins...
— Une fois, veux- tu obéir?
— Il n'y a rien ici pour vous.
— Deux fois, veux-tu me donner les papiers dont tu as la garde?
— Je ne comprends pas ce que vous dites.
— Nicky, apprête-toi!...
Alors, Noémie éclata en sanglots, tomba sur les genoux, suppliante :
— Epargnez-le... Ne le faites pas pleurer... C'est un pauvre petit abandonné qui n'y peut rien, à tout cela... Est-ce que c'est sa faute? Et vous voudriez le rendre infirme pour toute sa vie?
— Trois fois... veux- tu t'exécuter?...
Elle bégayait :
— Je ne peux pourtant pas le laisser martyriser... J'avais promis... tant qu'il ne s'agissait que de mo^.»
on pouvait me couper en morceaux et me faire saigner par tous les bouts, je n'aurais rien dit... Mais jen'avais pas compté sur mon enfant, sur mon gosse... Voilà qu'il me regarde avec épouvante... Voilà de grosses larmes qui viennent à ses pauvres yeux enflammés... Mon Dieu! Mon Dieu! il est perdu... si je ne dis rien... Mon Dieu! est-ce que je peux, voyons^ est-ce que je peux? Alors, vous n'avez pas pitié?
— Nicky...
— Non, non, arrêtez... ne le battez pas... C'est monstrueux, entendez-vous, monstrueux... Et si vous, qui me torturez, vous avez un enfant, eh bien, je vous le jure, car Dieu est juste, vous serez puni, puni bientôt dans votre enfant...
— Nicky....
— Non, non, je vous dirai... ce que vous voulez... — • Tu mentais tout à l'heure?
— Oui, je mentais... J'avais promis à Puîchérie...
— Ces papiers, elle te les avait confiés...
— Oui, en mourant... Mais j'ignore ce qu'ils sont, ce qu'ils valent... comme elle l'ignorait elle-même... Pendant son agonie, elle m'a remis une pochette de ■ cuir, en me disant : « J'avais proînis de mourir plutôt « que de m'en défaire... J'ai tenu parole... Mainte- « nant, c'est ton tour... Prends-la... Cache-la, n'en « parle à personne... Au péril de ta vie... Remets-la « seulement... un jour... à, à... » Et puis, sans me dire aucun nom, elle est morte, juste au moment of: éclatait, pas loin de nous, un obus de la grosse Bertha... C'est la Bertha qui l'a tuée...
— Où est cette pochette? Pas chez toi, sans doute... nous l'aurions trouvée?
Elle haussa les épaules, tout en pleurant :
— Vous n'avez pas visité partout.
Elle souleva Grisette hors du panier, la coucha tendrement dans le fauteuil de molelskine, et tendit le panier à Sturberg.
158 LEG ÉCL'Âii:L'i»S DL! GL-'EliRE
— Cherchez là-dedans...
Slurberg, d'un coup de canif, fendit la ouate du coussin...
Il eut un cri de triomphe, une sorte de rugissement de joie, ses mains frémirent.
Là, reposait, dans la douce chaleur du corps de Grisette, le sachet de cuir.
Et, du sachet, il tira l'enveloppe intacte, dans laquelle il sentit le cachet de cire de Tenveloppe seconde — on se rappelle les précautions prises par Rolande — où se trouvait le document volé à François- Ferdinand.
Pendant quelques instants, il resta sans parler. La joie le sufToquait. Quant à Nicky il avait reporté Tenfant dans le lit et pâle de rage concentrée, d'envie dissimulée à peine il regardait son complice avec des yeux de haine...
Quant à Noémie, anéantie, le corps agité de secousses nerveuses, elle se taisait.
Enfin, Sturberg murmura, ea ouvrant son portefeuille :
— Pour te prouver, ma vieille, que nous sommes de braves gens, je vais te récompenser bien que tu ne le mérites pas.
— Gardez votre argent... voois n'avez eu raison dé moi que par la force.
— Gomme tu voudras!
— A présent, un conseil, si tu ne veux pas qu'il Varrive un malheur... garde pour toi ce qui vient de se passer ici... Nicky, nous n'avons plus rien à faire... Filons!
Ils disparurent, silencieusement, si prudents que Noémie ne les entendit pas, lorsqu'ils descendirent Tescalier.
Le soir même partit de Paris un télégramme qui n'excita aucun soupçon et fut visé par la censure, laquelle s'appliqua surtout, comme on sait, pendant la
guerre, à suspendre renvoi des dépêches inoffensives. Ce télégramme, signé Schwartz et Gie, à la maison de Virtenheim de Bâle, disait :
(( Sommes en possession de votre commande. Ex- « cusez retard à livraison, indépendant de nos efforts « et de notre bonne volonté. Prière nous faire savoir « d'urgence si nous devons vous l'expédier ou si vous « préférez attendre fin hostilités qui peut être pro- ^c chaine... »
En descendant de chez Noémie, ils avaient croisé, sur le trottoir de l'avenue, Mme Camille qui les attendait.
Brièvement, les trois complices échangèrent quelques mots et se séparèrent. Les deux hommes sautèrent dans un taxi qui les attendait, la femme rentra dans la maison.
Si courte qu"eût été cette conversation, elle avait eu deux témoins.
Rose-Lys et Rolande revenaient de la fabrique.
La vue de Mme Camille attira leur attention, et cette attention se reporta sur les autres. Ces figures ne leur étaient pas inconnues... les yeux surtout... malgré l'adroit camouflage...
Elles se rangèrent derrière un kiosque pour laisser passer Mme Camille.
— Qu'as-tu découvert? Tu les as reconnus?
— Oui... l'un par l'autre... l'un, le plus grand, le ^pius fort... Oh! il est bien déguisé, mais on ne pense pas à tout... et près de la tempe droite, une cicatrice apparaît... que j'avais remarquée à Medgyar, dès les premiers jours, et surtout en wagon dans le train qui me reconduisait en France... Sturberg, le chef...
Elle s'arrêta. Son cœur battait. Elle étouffait.
— Lo second... aux yeux cruels, au regard implacable, Nicky Lariss...
fi 60 LES ÉCUMEURS DE GUERRE
Et la même pensée, la même crainte les envahit.
- — Que sont-ils venus faire dans cette maison?
Hélasl la réponse n'était pas difficile...
Elles s'élancèrent dans l'escalier, oppressées par un pressentiment de malheur.
Puisque ces deux misérables avaient retrouvé" la trace de Pulchérie, celle de Rolande, le même soupçon leur était venu, sans aucun doute, comme il était venu aux jeunes filles... Et, au bout de ce soupçon, Noémie.
Elles frappèrent chez la vieille.
Une voix chevrotante, à peine distincte, répondit.
Elles entrèrent.
Noémie, affalée dans son fauteuil de moleskine, sanglotait bruyamment. Et, à la vue des jeunes filles, ses sanglots redoublèrent.
Elles la prirent dans leurs bras.
— Noémie! Noémie! ma pauvre femme... qu'avezvous? Que se passe-t-il?
Dans ses hoquets elles comprirent qu'elle répétait sans cesse :
— Ils me l'ont volée! Ils me l'ont volée, les maudits!
— Qui? Deux hommes, n'est-ce pas?
— Oui.
— Et ce qu'ils vous ont volé, c'est une pochette de cuir qui renfermait des papiers...
— Oui... Des papiers... des papiers si graves que, en me les confiant au moment de mourir Pulchérie m'avait fait jurer de ne les remettre à personne... à personne...
— A personne? Ce n'est pas possible... Elle a dû prononcer un nom... le mien, Rolande de Chambry, ou le nom de Rose-Lys Barbaral...
— . Elle n'en a pas eu le temps... Elle est morte... d'un coup, comme ça, juste au m.oment où éclatait dans le quartier im obus de la grosse Bertha...
— Ces papiers m'appartiennent, dit Rolande avec-j colère.
— Je ne savais pas.
— Nous vous l'avons fait comprendre, pourtant...
— J'avais peur d'être trompée... j'avais peur de ce qui est arrivé...
— Et c'est un grand malheur, ma pauvre femme, de n'avoir pas eu confiance en nous.
— Pardon! Pardon! Je ne voulais rien dire... Si vous s.Tviez... Ces méchantes gens!... ils m'ont torturée... D'abord, ils ont tout bousculé i<^i parce que je refusais de parler... Mes affaires si propres, si bien rangées... Re,2:ardez dans quel état!... Et quand ils ont été sûrs qu'ils ne trouveraient rien... alors... alors... ils se sont attaqués au petit... Ils ont menacé de le faire pleurer, si je ne parlais pas... Le faire pleurer, c'était le rendre aveugle... J'ai parlé... qu'est-ce que vous auriez fait, à ma place?
Ses larmes recommencèrent à couler de plus belle. Et elle murmurait :
— S'il n'y avait pas eu l'enfant, ils auraient pu me martyriser, me découper en tout petits morceaux... ils n'auraient rien obtenu de moi, rien!!
Elle fit claquer son ongle très propre sur la seule dent qui lui restait.
— Pas çal
Elle prit Grisette dans ses bras et se mil à la caresser.
— C'était celte mignonne qui gardait votre trésor et ils ne s'en doutaient pas, les bandits... La pochette était dans le coussin ouaté, bien au chaud de la fourrure blanche de la chatte... Qui est-ce qui aurait pu la découvrir?...
De toutes ces plaintes, de toutes ces larmes, un fait ressortait :
Le document de l'archiduc était entre les mains de Sturberg,
Il ruse contre ruse, ou violeiàce contre violenoe, i\
162 LEg lÈeùMEUftS OB (îtJfiflRK
fallait le reconquérir, avant que les papiers n'eussent repris la route do l'Autriche...
Sans ressources, sans personne pour les défendre, isolées comme elles étaient, la tâche apparaissait audessus de leurs forces.
Elles le comprirent.
Et, rentrées dans leur chambre, elles s'abandonnèrent à leur douleur.
Le lendemain, dans la soirée, un télégramme, venant de Bâle, arrivait à Corbeil, à l'adresse de Schwartz et Cie.
Il répondait à la dépêche partie la veille.
Et comme cette dépêche, il était écrit en langage convenu.
Du reste, revêtu du visa de la censure, <îui n'y avait vu aucun mal.
Il disait :
« Retardez envoi marchandises, à cause des risques « à courir. Attendez fin des hostilités. Faites situa- « tion nette en vous débarrassant au plus tôt des in- « termédiaires. Mieux vaut agir désormais directe- « ment de vous à nous, sans personne interposée.
« Signé : Virténhëim. »
Les deux complices étaient face à face, au château de VEelvetia, lorsque le télégramme leur fut remis.
Sturberg-Schwartz le lut, le relut, sembla le méditer.
Après quoi il le tendit silencieusement à Nicky Lariss.
Quand celui-ci le reposa sur la table, ils se regardèrent longuement :
— Qu'en penses-tu? Faut-il te le traduire?
— Non... c'est simple...
— Ce qui signifie?
— Que ce petit papier, qui n'a l'air de rien, est un arrêt de mort, ni moins ni plus, pour Rolande de Chambry,.,
LBS ÉCUMEUR8 DB GUEHRB 163
— Et leur raisonnement, là-bas est logique... Ils savent que le document est entre nos mains... bien... Mais ils ne sont pas encore tranquilles... tandis que Rolande morte, rien ne restera du secret de Sarajevo... Ni le secret... ni celle qui l'avait surpris... Ils raisonnent comme j'ai j'aisonné moi-même, tu te souviens?
Nicky Lariss s'était levé, en proie à une agitation nerveuse.
Il vint tout à coup se planter devant son chef.
— Sturberg? fit-il d'une voix étouffée.
— Quoi?
— Pour la dernière fois, je te rappelle que j'aime Isabelle... Ne me pousse pas à bout... Je suis ton compagnon de dangers, de misères et de crimes... Nous nous valons... Donne-la-moi I...
— Nonl... dit rudement Sturberg... Et qu'il n'en soit plus question I
l'heure de la justice approche
Sans défiance encore sur la personnalité de Schwartz, les jeunes filles reçurent tout à coup, à la fabrique de Saint-Denis, des propositions qui les appelaient toutes deux à Gorbeil, avec des conditions avantageuses : appointements augmentés, diminution de travail, et surtout travail plus doux, plus conforme à leurs habitudes, à leurs forces, à leur éducation.
Ce fut Mme Camille qui, dans leur petite chambre, un soir de dimanche, très empressée et bienveillante, vint leur transmettre ces propositions.
— Bien entendu, je compte que vous acceptez?
164 tBë ictJMstmâ dk ôuicÈiai
« 0*est unô vraie chance...
— Aucune raisun pour refuser de pareilles offres, dit Rolande.
— Vous habiterez au château de VHelvetia, car M. Schwartz tient à avoir auprès de lui ses secrétaires. Peut-être aurez-vous un peu moins de liberté... Mais, par compensation, la vie sera plus confortable... Vous pourrez donc déménager... et même vendre vos meubles... à VHelvetia vous trouverez ce qu'il vous faut.
Elle se leva, pour partir, toute rieuse, et leur tendit les mains :
— ■ Alors je puis téléphoner à M. Schwartz que c'est entendu?
— • Oui, fit Rolande laconique, c'est entendu.
— Pour moi aussi, dit Rose-Lys, je suis heureuse de ne pas quitter Rolande.
Sur le seuil, au moment de sortir, Mme Camille se retourna :
— Gest curieux, j'aurais cru que cela vous aurait fait plus de plaisir...
— • Nous avons tant souffert que nous ne sommes plus très expansives.
Et quand la porte fut refermée, les jeunes filles se regardèrent.
Leur pensée intime, ce fut Rose-Lys qui la formula :
— • Cette femme est la complice de ceux qui te veulent du mal... La proposition qu'elle vient de nous faire cache un piège...
Comme Rolande ne répondait pas, paraissait lointaine et préoccupée :
— A quoi rêves-tu?
La jeune fille murmura deux fois, sur un ton singulier :
— Schwartz?... Schwartz?...
Rose-Lys attendit... Mais Rolande n'ajouta rien de
^lU5.
tfig icuMBung m mnmn IdS
U aoif, elles ^onaôrem à Noèmie ia g&fd* de i^ur ch&mbre et de leur petit mubiiier, et le leudemains par i© premier train du matiiij elles s'cnifaarquaient pour Corbeil, emportant le linge et les vêtements qui leur étaient nécessaires.
Tout le temps du voyage, Rolande resta silencieuse.
En vain Ilose-Lys demandait :
— Tu n'as rien? Tu ne souffres pas? Que crains- tu?
A Corbeii, une auto les prit à la gare et les emporta vers [Eelvelia, bâti sur les coteaux de la Seine. Le paysage se déroulait sur les deux rives du fleuve, à travers les. bois, les prairies, les jardins et les parcs. Le château était fastueux et cossu. De larges pelouses d'un vert foncé, rafraîchies, durant la sécheresse estivale par des tuyaux d'arrosage, dégringolaient vers la Seine, parmi des massifs de fleurs éclatantes. L'été vivait encore là, bien qu'on fût en plein automne, et rien n'y trahissait la négligence, le laisser-aller ou l'oubli, maigre les tristes et graves préoccupations de la guerre. Ce jour-là, dans un ciel très légèrement voilé, le doux soleil d'octobre luisait. Et, tous les matins, les communiqués de la grande bataille qui se livrait depuis le 18 juillet apportaient des nouvelles de victoires.
Elles furent introduites par un valet de chambre très correct et qui était un mutilé de la guerre, dansic bureau de Schwartz.
Schv^^artz, absent, les fit attendre un quart d'heure.
Autour d'elles, rien ne justifiait leurs soupçons intimes. Ameublement d'un bureau style Empire, sobre, avec quelques objets de luxe, deux bronzes de cUez Siot, deux tableaux de paysages suisses, neige et solitude, des souvenirs de guerre, et c'était tout.
Sur le bureau, des lettres ouvertes, des papiers épars, laissés à, l'abandon, sous l'œil indiscret de quiceQ<n^ voulait Us regarder, semblaient dire;
HjQ leb écumeurs de guerre
— Nous n'avons rien h nous reprocher et rien à craindre...
Le maître entra. 11 était grand, lourd et fort, avec des épaules massives.
Il dit d'une voix pleine, avec un accent prononcé :
— Ne vous dérangez pas... Restez assises... Mme Camille m'a parlé de vous... Elle paraît s'intéresser beaucoup à votre sort... Vous connaissez des langues étrangères?
— L'anglais, dit Rose-Lys... Je le parle couramment.
— Ut vous, l'allemand? m'a-t-ori dit, fit Schwartz en se tournant vers Rolande.
— Oui, monsieur... articula faiblement la jeune fille.
Elle était en proie à une émotion qu'elle dissimulait avec peine.
Cet homme, elle l'examinait, pour ainsi dire, de tout son corps et de toute son âme.
Une révolte intime lui criait l'imposture criminelle...
Rien, si ce n'est la carrure et la taille, ne lui rappelait le bandit de Medgyar. Rien non plus ne rappelait un des deux hommes entrevus à la gare de l'Est, un des deux hommes surpris avenue de Saint-Ouen. Si elle ne se trompait pas, celui-là devait être maquillé avec un talent supérieur pour la faire douter ainsi! C'était surtout les yeux qu'elle interrogeait. Et, les yeux, elle ne les reconnaissait pas. Ceux qu'elle voyait était bridés, restaient mi-clos, avec cent petites rides rouges qui les amincissaient. Et à toute minute, Schwartz se collait sur le nez un binocle légèrement teinté comme s'il eût voulu mettre fin à un examen qui le gênait.
Elle essaya d'apercevoir la cicatrice, à la tempe droite.
Mais les cheveux drus, épais, y étaient soigneusement amenés. Rien n'y était visible.
Il lui sembla toutefois — était-ce pas une surexcitation de son trouble extrême? — que Schwartz n'avait pas toujours le môme son de voix. Il affectait de parler d'une voix forte, qui était plutôt grave, et souvent des membres de phrases lui échappaient, sur un ton plus aigu...
Et cette voix, la seconde, soulevait en elle tout un monde de terreurs.
Elle l'avait entendue à Medgyar...
Elle l'avait entendue, après l'accident d'auto, quand l'un disait à l'autre :
— Si nous l'achevions?
Elle l'avait entendue dans la carriole du voiturier Bertrand, sur la route de Rethel à Glairefontaine.
Et, sans cesse, dans tous ses cauchemars, elle l'avait entendue.
Rose-Lys contemplait Schwartz d'un regard non moins ardent. •
Elle aussi l'avait entendue, cette voix... en quelles heures tragiques!... Et la silhouette d'un des deux Flamands, poussant ses vaches, lui revenait à la mémoire.
Indifférent et monotone, Schwartz achevait ses recommandations.
Après quoi il se leva pour leur donner congé.
Il leur laissait la liberté de la matinée pour s'installer.
Il prit la peine de les reconduire jusqu'à la porte, avec un sourire poli ;
— ■ Du reste, dit-il sur le seuil, je vous présenterai à ma fllle Isabelle, qui sera pour vous une compagne et vous rendra mille petits services.
Il salua, referma, et elles se trouvèrent seules dans un large hall somptueux, ouvert, d'un côté, sur les pe-
168 LES ÉGUMEimS DE «TJïnilB ^
louses et les jardins, de Tautre sur la vallée de la Seine.
Or, au moment où elles le traversaient, le hall ^.^trit désert.
Seulement, sur le perron, la grande porte venait de s'ouvrir et un homme entrait.
D'un pas rapide et sautillant, il passa auprès d'elles.
Ayant frôlé Rolande, il murmura, pour s'excuser :
— Pardong!...
Et il s'engouffra dans le cabinet de travail du maître de la maison.
Rose-Lys et Rolande, là encore, n'échangèrent pas une parole.
Elles se serrèrent la main, furtivement, avec une violence nerveuse.
Puis, tout à coup, Rolande, échappant à son amie, revint sur ses pas, et la marche amortie dans l'épaisseur des tapis, s'approcha de la porte par laquelle le nouveau venu avait disparu. Ce fut irraisonné, un de ces gestes décisifs auxquels pousse l'instinct.
Et Rose-Lys la vit, la tête penchée, qui écoutait. Elle la vit qui, soudain, chancelait, s'appuyant contre le mur.
Puis, se redressant, Rolande, effarée mais les yeux brillants, se rapprocha de sa compagne.
— Ils se sont mis à parler vivement, à voix basse... et pourtant j'ai surpris un nom que par deux fois ils ont prononcé... Godolloî... Godollol...
Elle entraîna Rose-Lys.
— Viens... ne restons pas là!...
Du reste, un valet de chambre venait les rejoindre.
Il les conduisit au second étage, dans deux chambres contiguës, vastes, très claires, élégantes dans leur simplicité.
Et avec un bon sourire, le mutilé leur dit :
■^ Yous ggre? Um là. ^'est-o§ ipml Tw© auprès ds
ÎMB ÉGUMEURâ DB GtJERRK 16î'
Tautre?... Les sonnelles marchent. On les a réparées ces jours-ci et lorsque vous aurez besoin do quelque chose?
Les jeunes filles écoutèrent le pas lourd de sa jambe articulée qui s'éloignait.
Celui-là, du moins, n'était pas un traître et, sur le revers gauche de sa livrée, deux courts rubans, l'un vert, avec des palmes, et l'autre jaune, disaient sa loyauté.
Rolande murmurait de nouveau :
— Godoilo! Godoliol... Ce sont eux... Maintenant je ne doute plus... Si bien déguisés qu'ils soient...
Rose-Lys répéta :
— Oui, ce sont eux... Je les avais reconnus... et pourtant je n'osais...
— Pourquoi nous ont-ils fait venir? • La réponse était facile...
Elle leur jaillit à l'esprit en même temps, avec la même épouvante.
— Ils veulent se débarrasser de nous... Rolande étreignit son amie dans ses bras.
— • De moi... seulement... de moi... Et non de toi... Oui, je le sens, je suis en plein danger, comme Jo Vêtais dans le camp, puis dans la prison d'Allemagne; comme je l'étais à Clairefontaine où ils ont voulu m'assassiner; comme je l'avais été pendant deux jours à Medgyar...
Elle se tordit les mains.
— Et Simon qui est mort! Car il est mort... puisque depuis tant de jours nous n'avons reçu de lui aucune nouvelle!... Et mon frèrel... Disparu, lui aussi... Mort de misère, de froid et de faim dans la sombre et sinistre Allemagne... Mon Dieul Mon Dieul qui viendra à notre secours...
— Fuyons, veux-tu? Ne restons pas ici une minute d« plus... No«8 Aous cacherons n'importe où, dans
ce Paris où iJ est si facile de disparaître... Et partout nous trouverons aisément à nous employer...
Rolande resta longtemps sans répondre, assise, les coudes sur les genoux et la tète dans ses mains.
— Jamais je n'ai été aussi près de la mort, dit-elle. Et pourtant, je reste... Oh! je lis dans leur pensée... Maintenant qu'ils sont redevenus maîtres du redoutable document qui prouve l'infamie et la préméditation de leurs souverains, n'est-il pas naturel qu'ils songent à faire disparaître celle qui possédait leur secret... Et pourtant, je reste...
— Ce Sturberg, ce Nicky Lariss, si nous les dénoncions?
' — Leurs précautions sont trop bien prises... Qui nous croirait?... Qui songerait à accuser Schwartz qui, pour arriver au triomphe, où il exulte en ce moment, a travaillé depuis quatre années à la défense nationale française? Schwartz, un ennemi?... Quelles preuves donnerions-nous? Sans preuves, à qui m' adresser? A qui raconter la tragique histoire à laquelle ils faisaient allusion sans doute tout à l'heure en prononçant ce nom odieux de Godollo? Ne pouvons-nous pas être certaines que, depuis quatre années que ce Schv^artz travaille chez nous et s'enrichit, il a dû étayer sa personnalité nouvelle de tant de matériaux prudemment entassés que ce serait faire rire de nous, et nous faire soupçonner peut-être, que de porter contre lui une pareille accusation?...
Elle reprit, après un silence :
— Les papiers qu'il m'a volés sont ici... Il n'a pas dû s'en séparer encore... Ici, Rose-Lys, ici... comprends-tu?... près de nous!... à portée de ma main, sous nos yeux presque... dis, tu comprends?... Oui, je joue ma vie, mais je reste... Ils ont prononcé jadis contre moi un arrêt de mort... Voici près de cinq ans que la lutte est sans merci entre eux et moi... Et à la dernière minute, quand peut-être l'heure de la jus-
tice va sonner pour eux, je fuirais?... Non, je reste... Mais toi, Rose-Lys, toi... tu n'es pas forcée de partager mon sort.,, et je t'approuverais de partir...
— Je partagerai ton sort... je ne puis plus me séparer de toi...
On entendit un pas lourd qui martelait le parquet en se rapprochant.
On frappa.
La bonne tête du poilu mutilé apparut dans l'encadrement de la porte.
— Mesdemoiselles, le patron a dit comme ça qu'on vous servirait vos repas chez vous... qui ce serait plus commode... et que vous seriez plus libres...
Et il referma.
Une demi-heure après, en effet, une fille de service monta leur déjeuner, délicat et copieux.
— Hein? fit-elle en riant, ça ne sent pas les restrictions ici?
Elles restèrent longtemps sans oser toucher à rien... Rose-Lys formula sa terreur :
— Du poison?
Mais Rolande secoua la tête :
— ■ Non... Le poison, c'est trop dangereux... cela laisse des traces... Mangeons!
LE COMMANDANT SIMON LEVAiLLANT
Comment, par quelle suite de coïncidences tragiques, Rolande et Simon avaient-'ils été séparés, depuis
172 LBS ÉGUMBURS DB 6UEIIR?
quatre années, aussi complètement que par la mort?
La guerre a été fertile en douleurs pareilles et bien des existences ont été bouleversées sans pitié par des catastrophes toujours en marche.
Un jour, nous l'avons dit, alors que les jeunes filles étaient encore au village de Clairefontaine, Rolande avait réussi, grâce au dévouement d'un réfugié belge qui regagnait Bruxelles et qui gardait des relations secrètes avec des gens de la frontière hollandaise, a faire passer une lettre en France, à l'adresse de Simon Levaillant.
Où était-il? Elle n'en savait rien. Elle s'était contentée do mettre, avec le grade et le nom de Levaillant, le numéro de son régiment. Et elle avait abandonné le souvenir tendre, venu de la région occupée, à la grâce de Dieu et aux aventures du hasard.
Et la lettre, pourtant, avait fini par arriver au but, sur les lignes de Tahure.
Ce fut un soir de l'hiver 1917 que Simon la trouva sur la planchette qui lui servait de table, en rentrant dans sa cagna, au front de Gham.pagne.
Depuis huit jours il pleuvait sans arrêt. Les plaines, creusées de tranchées sur une profondeur de cinq kilomètres, n'étaient plus qu'un immense champ de boue blanchâtre, dans laquelle on enfonçait jusqu'aux genoux. Le mauvais temps était peu propice aux attaques, de part et d'autre, et sauf quelques coups de fusils, sauf un roulement de mitrailleuse, ou de loin en loin l'éclatement d'un obus, qui prouvait de chaque côté que l'on se surveillait, le secteur était tranquille.
La lettre était passée par tant de mains, dans les Ardennes, en Belgique, en Hollande, dans les postes françaises, que souillée, salie, elle ne laissait plus voir sur son enveloppe, du reste intacte, qu'un semblant d'adresse, où Ton reconnaissait avec peine le nom de Simon Levaillant.
Son ordoi^auce, Rameau, venait de lui âj£A.;
LES ÉGUAJBUH8 »B eUEAAB 178
— Il y a une lettre pour vous, mon commandant. En ajoutant ce correctif singulier :
— A moins quelle ne soit pour un autre. Simon regarda les lettres à demi effacées et la reposa sur la planche.
Et la pensée que Rolande pouvait lui écrire ne retint même pas son attention.
Rolande! Hélas! 11 la croyait morte... Ne l'avait-il pas laissée dans cet état étrange, profond, de torpeur, dont ni larmes, ni supplications ne l'avaient tirée?
Et les médecins, découragés, n'avaient-ils pas perdu tout espoir?
L'ordonnance n'était à son service que depuis un mois. Et le soldat, retour la veille de permission^ avait conté à deux copains, à la gare de l'Est, en prenant le train, l'aventure qui l'avait rapproché de son officier.
Un dragon venait de demander h Rameau, montrant sa croix de guerre :
— • Et toi, vieux, comment que tu Tas obtenue, ta citation?
— Laquelle? J'en ai trois.
— La première. N'y a que celle-là qui compte. Les autres, après, ça vient tout seul.
— C'est bien simple. Je l'ai obtenue sans ]e faire exprès. C'était dans ce sacré chien de pays, de boue et d'eau, du Nord, tu sais? à Saint-Georges?
— Pire que celui d'ici... J'en ai encore les pieds gelés.
— On faisait une attaque et on venait de sortir des tranchées... Les mitrailleuses et les obus rappliquaient, comme de juste... Et voilà-t-il pas que j'aperçois, dans la boue, un bonhomme qui ^tait noir de la tête aux pieds, et qui avait l'air de se défiler en laissant les camaros passer en avant... La frousse, vous savez?
~ Ouiw,
— J'aime pas çal
— Damel
— Qu'est-ce que je fais? Ni une ni deux. J'arrive près de lui et je lui flanque un coup de pied dans le... comme si que vous diriez au derrière ... Il se retourne... Il s'essuie la figure... Il avait l'air de se réveiller... Et qu'est-ce que je vois!... Ah! pétard de sorti... Le commandant!!... Il venait d'être plaqué dans la gadoue par une explosion de marmite... Pas blessé... Rien... La commotion, comme on dit... Il se relève en se frottant le bas du dos... Il roulait des yeux furieux... C'est que j'avais tapé dur... et je n'en menais pas large... Cas de conseil de guerre... Douze balles... Il me dit :
« — C'est toi, Rameau... je te retiens... ton compte est bon...
« Et il repart en hurlant :
« — En avant! »
— Tout ça, fit le copain de Rameau, ça ne nous dit pas ta citation.
— Quèque temps après — j'étais pas crâne — je l'ai reçue... Elle disait :
« A fait preuve d'intrépidité en excitant ses cama- » rades à marcher au combat sous la mitraille et les » obus, dans un terrain défoncé et marécageux... A » relevé son commandant qui s'enlizait, évanoui par » une commotion... »
— • Ah ben! mon vieux...
— Ben quoi? Je l'ai-t-y gagnée ou je l'ai-t-y pas gagnée?
Le copain avait répondu, sentencieux :
— Pour sûr!!
Un peu séché,. Simon s'assit sur un escabeau et décacheta la lettre.
Aux premiers mots, à la vue de l'écriture, il eut une exclamation étouffée. Et ce soldat, qui, depuis des années, avait bravé la mort tant de fois, appuya
tîcs sauMEUAa ob gueerb i75
sa tête contre ses mains, pris tout à coup de vertige, pendant que Rameau, alarmé, disait :
— On vous annonce un malheur^ mon commandant? ■ — Non, non... Ne me parle plusl... laisse-moi 1...
Il essaya de lire, mais ses yeux étaient brouillés par les larmes.
M il répétait tout bas :
— Vivante I Est-ce possible, mon Dieu!...
Lettre pleine de passion et de douleur, et aussi d'espérance...
« Je t'écris du fond de notre prison, car oous
» sommes emprisonnées dans ce coin de France, au
» milieu des soldats allemands, nos geôliers,.. Je
» t'écris au hasard, en profitant d'un dévouement qui
» s'offre à moi et qui, au péril de mort, se charge de
» cette lettre... Je t'écris sans savoir, hélas I si ma
» lettre te parviendra jamais... Si elle te parvient,
» ami chéri, qu'elle t'apporte du moins le souvenir
» de ta tendre Rolande, car ta pensée est la seule
» chose qui me soutienne parmi nos souffrances, nos
» misères et les brutalités dont nous sommes chaque
« jour victimes... Où es-tu?... As-tu été blessé?... Je
» n'ose penser, je refuse de croire que tu es mort...
» Que cette feuille légère que j'écris la nuit, dans mois
» lit, sur lequel il pleut, pendant que Rose-Lys fait
)) le guet pour que nous ne soyons pas surprises, que
j) cette feuille que je couvre de baisers t'apporte mon
» cœur fidèle... J'ai recouvré ma raison... Je suis gué-
» rie... Les jours anéantis que j'ai passés depuis que
» je t'ai serré pour la dernière fois dans mes bras,
» le soir de Glairefontaine, ne sont plus qu'un mau-
» vais souvenir qui s'efface... Je t'aime... »
Durant des pages et des pages, elle contait ensuite ce qui leur était arrivé à toutes deux, et le meurtre de Jean-i^uis, et le meurtre de Barbarat,..
176 Lbs écUMEURS >B acmfiHB
Elle parlait du document, à mots couverts, car il ne fallait pas que les ennemis pussent comprendre, si la lettre tombait entre leurs mains.
Elle disait comment elles vivaient, leurs privations, et comment elles étaient, sans pitié pour leur faiblesse, condamnées à de durs travaux.
Et c'était ainsi que sa protestation ardente s'était envolée de ses mains et, à travers les dangers, dans bien des cahots et des tempêtes, était venue enfin, presque miraculeusement, se poser sous les yeux de Simon.
Combien de fois il la relut...
Puis, à côté de tant de joie, quelle douleur et quel deuil, et quelle rage de vengeance aussi en apprenant que son père avait été assassiné 1
Les heures de la nuit s'écoulèrent... Il ne ressentait pas le besoin de dormir... Ce ne fut que vers le matin que le sommeil l'emporta et qu'il se jeta sur son sommier.
Au réveil, la pluie continuait sans arrêt. Le sol, saturé, laissait couler dans la cagna un liquide blanchâtre détrempé dans la chaux. La voûte de terre, mal étayée, se crevassait et menaçait ruines. Rameau s'évertuait à réparer le dommage, vidait l'eau avec une pelle, déblayait au dehors les rigoles d'écoulement.
Et, appuyé sur son coude, ayant encore quelques minutes de repos, Simon rêvait, en relisant, pour la dixième fois, la lettre de Rolande.
Après la joie de l'avoir ainsi retrouvée, et retrouvée vivante, une douleur profonde qui venait de son deuil...
Au souvenir de son père, du brave homme si tendre qu'était le paysan, son cœur se fendait, et il pleurait, car dans ce cœur rude, il savait ce qu'il y avait de dévouement et d'affection, et combien Jean-Louis était fier de son fils.
Et parmi les réticences de la lettre, parmi bw-
Las ÉCtJMBUHS DB GUBHÀB i7t
laines phrases au sens ambi^ et comme lointain, il devinait que Jean-Louis était mort parce qu'il avait tenu pour sacrée la mission confiée par Simon...
Quel était donc ce document terrible pour lequel coulait tant de sang?
Puis il pensa, à lui-môme, à l'accusation qui avait pesé sur lui aux jours de la mobilisation et à l'espérance radieuse que lui apportait cette lettre...
Plus qu'une espérance, la certitude de sa réhabilitation.
Parmi ceux qui l'avaient jugé, quf douterait de son innocence, désormais, devant la preuve d'amour toutepuissante que Rolande lui envoyait?
Mais ses juges, où étaient-ils?
Il repassait leurs noms, il en faisait le compte, dans SB, mémoire.
Norbert de Ghambry, disparu depuis longtemps, mort ou prisonnier.
Rosier, tué dans les Flandres, au début de la bataille de l'Yser.
Gerbeaux, nommé comme lui chef d'escadron, dans lo même régiment, et commandant le secteur voisin, à gauche de Tahure.
Voilà pour ses trois accusateurs.
Et ceux qui l'avaient jugé?
Le colonel Normand était général commandant une brigade à Saionique.
Simon lui écrirait...
Pendant ces premières années de guerre, où il avait combattu près de son chef, que de fois il avait vu se poser sur lui, dans une interrogation muette, les yeux douloureux du colonel! Et n'avait-il pas compris ce que disait ce regard?
« Malgré tout, je ne puis vous croire coupable... J'attends comme vous la vérité! »
Il copierait pour son colonel la lettre de Rolande et il la lui enverrait : « Et maintenant, mon géHéral,
ajoutcrait-il, doutez-vous encore? Et ne vais-je pas recevoir de vous, bien vite, la parole que j'attendais depuis si longtemps. »
Les autres?
Le capitaine de Montbois, tué.
Le lieutenant de Fergerac, grièvement blessé, était toujours au service, mais à Farrière.
Le chef d'escadron de Laplasse commandait le régiment, depuis le départ du colonel Normand pour l'armée d'Orient.
Et le sous-lieutenant Andréoud était capitaine, auprès de lui.
Ce fut le colonel de Laplasse qu'il vit le premier, dans son abri blindé,
Laplasse comprit tout de suite que Simon était en proie à une émotion intense.
— Du nouveau, fit-il, en s' avançant vivement vers le jeune homme.
^- Oui. Oh] oui, mon colonel, prononça Simon d'une voix profonde.
— Et quoi donc? Le téléphone n'a pas cessé de marcher depuis ce matin, mais pour des broutilles administratives... Et tous les jours depuis un mois ce sont les gratte-papier qui sont les maîtres... Ce qu'on s' ennuie I
Il bâilla à se décrocher la mâchoire...
Mais voyant que Simon lui tendait une lettre, et que les mains qui tendaient cette lettre étaient toutes tremblantes...
— Evidemment, il s'agit d'un malheur... d'ujD grand malheur personnel...
— Oh! non, mon colonel, lisez, lisez,,. Et le pauvre garçon éclata en sanglots, Laplasse parcourut cette lettre.
Elle s'échappa de ses mains.
Et il ouvrit les bras h Simon qui s'y laissa tomber ^n pleurs.
— Nous avons été contraints de vous considérer comme un coupable, car les circonstances tragiques du crime vous accusaient... Mais notre conscience, à tous ceux qui, vous ont jugé, se révoltait contre cette accusation.
Le colonel s'arrêta, puis, après avoir serré plus étroitement son camarade contre sa poitrine :
— Au nom de ceux qui vivent encore, mais qui sont loin de nous, comme le général Normand et notre ami Fergeac, au nom de ceux qui sont morts, comme Rosier, comme Chambry peut-être, comme Montbois, je vous demande pardon.
— Ohl mon colonel, ma joie est si grande... j*ai tout oublié.
Avec Gerbeaux ce fut la même scène.
Gerbeaux simplement ajouta :
— Le jour douloureux où nous étions réunis pour t'interroger, n'oublie pas que, tout en reconnaissant la vérité des faits qui se levaient contre toi, j'ai protesté en déclarant que je ne pouvais te croire coupable... Le seul qui, du reste, nous paraissait convaincu, c'était Chambry... Et encore I n'était-il pas conduit en tout cela par la haine irraisonnée et incompréhensible dont il te poursuivait?
Même scène avec Andréoud...
Et Simon songeait à Norbert.
— Est-il mort? Est-il vivant? J'avais promis à Rolande de faire sa conquête. A présent, cette conquête serait facile... Lui non plus ne refuserait pas de me donner sa main...
Pendant longtemps, ensuite, Simon attendit d'autres lettres.
Il lui semblait que puisque Rolande avait trouvé le moyen de lui faire parvenir une fois de ses nouvelles, d'autres fois elle le pourrait encore.
Rien ne vint. '^
Ce fut la séparation, complète.
ISO LES ÉGUMSURS BI CUKRRS
C'est que, dans l'intervalle, les jeunes filles avaient été évacuées en Allemagne, séparées, Rolande mise en surveillance spéciale et toute permission de correspondre avec la France interdite.
La guerre continuait...
Vint la grande offensive allemande de 1918.
Simon fut fait prisonnier au Kemmel, et envoyé au camp de Mannheim.
A peine y arrivait-il qu'il songeait à s'évader.
Il y réussit vers la lin d'avril, en passant par la Suisse.
C'était vers l'époque où Rose-Lys et Rolande faisaient partie d'un convoi d'évacués. On se rappelle qu'aussitôt en France, elles s'étaient renseignées sur Simon et Norbert... Norbert paraissait supprimé du monde... Du moins, elles avaient appris l'internement de Simon à Mannheim et lui avaient envoyé lettres et colis...
Ces colis et ces lettres arrivèrent au camp des prisonniers...
Les lettres furent détruites, les colis distribués entre les Boches de garde.
Rien ne parvint à Levaillant, et pour cause : il était parti.
De retour en France, il avait regagné son corps.
L'offensive allemande se poursuivait, acharnée, menaçait d'être victorieuse... La France et le monde traversaient de nouveau de mortelle angoisses.
A Lassigny, Simon fut relevé mourant, empoisonné par les gaz.
Soigné d'abord dans une ambulance de Compiègne, il fut envoyé ensuite à Paris, et de là évacué à Corbeil, à l'hôpital de l'Helvétia.
Ce ne fut point le hasard qui l'y conduisit.
Sturberg, de loin, veillait sur le jeune homme. Il aimait, on l'a vu, ramasser autour de lui, pour plus dd sûreté, ceux do qui pouvait naître un danger, oar
le danger était moins redoutable lorsqu'il pouvait le voir naître, et s'épanouir.
Il n'avait pas été, ensuite, sans remarquer que l'officier avait produit sur Isabelle une impression profonde. Outre que, dans l'adoration qu'il avait pour sa fille, il était incapable de lui résister ni de lui donner des ordres, il ne voyait pas sans plaisir cette liaison s'ébaucher. Il l'avait dit à Nicky Lariss. C'était une sécurilé de plus.
Impuissant, la rage au cœur, Nicky Lariss avait assisté, de loin, au développement de cet amour.
Isabelle, du reste, ne s'en cachait pas. Elle n'en avait pas la force. Prise dans tout son être, dès les premiers jours où elle s'était vue au chevet de l'officier, elle s'était abandonnée à l'attrait qu'il lui inspirait.
Elle ne se fiait à personne et prenait pour elle les soins à lui donner.
Ses visites régulières et qui même se renouvelaient sans raison et pour le moindre prétexte, ses attentions délicates, comme ses regards et ses attitudes attendries, quand elle se penchait sur le malade, tout en elle trahissait si bien le sentiment profond qui envahissait ce cœur de femme, que son amour bientôt ne fut plus un secret pour les blessés.
Entre eux, il en plaisantèrent d'abord.
Mais ils n'osèrent^ en parler à Simon.
Simon, en efi'et, ne s'apercevait de rien.
Dans les premiers temps, comme il souffrait beaucoup, comme sa vie était en danger, et comme le bruit courait que, même s'il était sauvé, il resterait très faible, avec des poumons délicats, une grande pitié avait entouré cet empoisonné.
Plus tard, lorsque presque miraculeusement — et on ne se gênait pas pour dire qu'Isabelle était l'auteur du miracle — il fui debout, faisant mentir tous les pronôsties, mix allure fut si réservée» ses yeux res^
tèreiit si tristes, il recherchait si visiblement la solitude qu'aucun de ceux qui étaient ses camarades d'hôpital ne lut tenté de pénétrer dans son intimité.
C'est qu'en effet le jeune homme était en proie à une insurmontable tristesse. Tous les deuils, toutes les souffrances, les fatigues, les joies de vaincre ou les désespoirs d'être vaincu, toutes ces angoisses de guerre n'avaient pas fait pâlir la douce lumière qui luisait dans son cœur et la figure de Rolande vivait en lui rayonnante.
Oii était-elle? Qu'était-elle devenue? Avait-elle survécu?
La première lettre — rayon fugitif dans l'atroce huit de leur séparation — n'avait été suivie — il le croyait — d'aucune autre.
Dès lors quelle révélation funèbre lui apporterait la fin de cette guerre, que maintenant Ton disait toute proche? Autour de lui, les autres devinaient une peine mystérieuse et on respecta sa solitude et son silence. Il avait pris pour un dévouement banal, qui s'adressait à tous en égale part, les soins empressés qu'il recevait de la jolie infirmière.
Il était si loin de toute pensée d'amour qu'il îie pouvait concevoir que pareille pensée pourrait venir h une autre.
Elle était si attentive et si douce, si prévenante et si intelligente à obéir à toutes les délicates prescriptions du médecin, que parfois, avec un sourire triste, il la remerciait simplement en laii disant :
. — Comme vous êtes bonne!...
Toute blonde et toute vaporeuse dans ses blancs vêtements, avec ses yeux d'un bleu céleste, son élégance rare, elle était vraiment une apparition jolie et consolante, frôlant ces lits où tant de braves gens soufflaient le martyre. Elle s'exprimait très purement en français, ayant été élevée à Vienne dans une pension tenue par des dames françaises. Un très
LÉS iCUMEUftS DE GUBRUE lé3
léger accent relevait sa parole d'une note originale. Pas un de ces soldats n'avait jamais pensé que cette jeune fille était d'une race ennemie, et que son père jouait en France, depuis 1914, un rôle monstrueux. Gomment pareil doute leur fût-il venu? Leur soupçon se fût écrasé devant le luxe de cet hôpital et de ce château, devant le travail intense des usines et des fabriques qui, toutes, à la défense du pays, apportaient leurs efforts gigantesques. Sturberg n'était pas l'homme qui se cachait, mais, au contraire, il affichait son amitié pour la France, et cette amitié ne rencontrait en haut lieu aucune suspicion. N'en donnait-il pas des preuves constantes? Par où, par quelle fissure le doute fût-il entré?
Mais si un miracle s'opérait dans la santé de Simon, un autre miracle transformait lentement Isabelle.
Elle avait fondé cet hôpital pour obéir à son père, et, du reste, heureuse de lui obéir et de soulager des souffrances, puisqu'elle portait en elle toutes les compassions de la femme.
Dans les premiers mois, néanmoins, elle était restée, au fond de son cœur, l'ennemie. Elle soigna des blessés avec un dévouement sans borne, mais à ce dévouement la tendresse manquait... Elle accomplissait une tâche officielle, de son mieux.
Bientôt, peu à peu, au contact de ces empoisonnés qui lui étaient envoyés de tous les champs de bataille, sa mentalité changea.
Et tout d'abord, quels lamentables débris lui arrivaient! Cadavres vivants où il restait à peine un souffle de viel
Parfois, malgré ses soins, elle en voyait partir beaucoup pour le cimetière.
Puis elle avait la joie d'en voir quelques-uns, lentement, un peu plus chaque jour — on eût vraiment dit h regret — se retenir à la vie.
Ceux-là, du moins, lui restaient de longues semailles,
164 L&8 l^CUMSUHS DQ aUXHKâ
même de longs mois, avant d'êlre envoyés en convalescence dans quelque station du Midi.
Elle vivait avec eux. Elle les entendait parler. Elle écoutait les récits qu'ils échangeaient des durs combats qu'ils avaient livrés, de leurs souffrances, de toutes leurs misères.
Peu à peu elle les aimait.
Ils ne lui apparaissaient plus comme des hommes d'une autre race que sa propre race, à elle, combattait. Elle se dédoublait, pour ainsi dire, pour ne voir en eux que ce qu'ils étaient, des cœurs tendres, pleins de la justice de leur cause, où n'entrait même pas l'orgueil de leurs héroïsmes.
Dans les premiers temps, elle s'était imaginé qu'ils se répandraient en insuites contre ceux qui avaient voulu cette guerre.
La haine pour ceux-là ils la conservaient au fond d'eux-mêmes, mais dans leurs x)2iroles elle n'éclatait jamais.
Et même ils se grandissaient en reconnaissant la valeur de leurs adversaires.
Que de fois le même mot parvint jusqu'à ses oreilles :
— • Ce sont de rudes soldats! Quel dommage que ce soient des brutes!
Et elle entendait alors des récits d'atrocités qui lui faisaient horreur, auxquelles elle n'eût point ajouté foi, si ceux-là qui les contaient, avec simplicité, avec sincérité, et avec tant de répulsion, n'en avaient été les témoins, ou, parfois, les victimes.
Ignorante des desseins de SLurberg, son pays ne lui paraissait plus maintenant que très lointain et elle épousait la mentalité française.
Et elle en était venue à ce point d'oubli qu'elle se prenait à dire, souvent, quand arrivaient les nouvoiles t
LBS ÉCUMEURS DE GUBRRI iW
— Le communiqué est très bon, ce matin. Nol^ avons encore avancé...
n faut bien le reconnaître. Ce n'était pas seulement le dévouement à tous les blessés qui avait opéré ce miracle... mais surtout le dévouement à l'un d'entre eux, en particulier.
Et celui-là, on le sait, était Simon.
Lorsqu'il se leva pour la première fois et que le médecin lui permit de faire quelques pas dans le jardin et jusque sous les arbres qui descendaient vers la rive de la Seine, il eut besoin d'un bras pour le soutenir.
Et il trouva Isabelle, émue et souriante...
Dès lors, elle ^etta ses promenades. Comme elle était un peu maîtresse, elle les restreignait ou les multipliait, au eré de sa propre volonté, en s'arran- ^eanf de telle façon qu'elle était toujours libre et que Simon n'avait pas besoin d'une autre compagne.
L'amour éclatait dans ses yeux et dans le trouble de sa parole.
Il fallait, pour ne s'en point apercevoir, Fâme absente de l'officier, l'âme qui errait, loin de là, autour de Rolande.
L'amour d'Isabelle s'irrita peu à peu de cette réserve indifférente, et la jeune fille connut ses premières souffrances.
Au fur et à mesure que le temps s'écoulait, que la santé de Simon se rétablissait, elle voyait arriver le jour où le soldat irait, sans hésiter, reprendre sa place au front de bataille.
Et elle savait qu'à partir de ce jour-là, même vivant, il serait perdu pour elle si, entre eux, elle ne provoquait pas une explication.
Qu'en espérait-elle? Elle ne se le demandait pas... Elle avait peur, simplement... Et elle se disait : « Puisqu'il m §dinble pas voir OPml)i©n je raim©, êl
que loin de lui ma vie serait sans but... eh bieni il
entendra, du moins, l'aveu que je lui ferai. »
Mais elle n'osait... Elle le tenta, se reprit... Et Simon s'éveilla au premier soupçon.
Il se demanda s'il n'avait rien fait pour provoquer cet amour.
Sa conscience était sans reproches.
De ce jour-là, il l'évita. Du reste, il devenait plus fort. Il n'avait plus besoin d'être accompagné. L'été était passé. L'automne était venu, et avec l'automne de cette année-là, les victoires décisives. Il se sentait assez robuste pour supporter les fatigues qui l'attendaient. Depuis un mois déjà il avait sollicité du médecin chef de l'Helvétia l'autorisation de quitter l'hôpital. Les camarades, là-bas, se battaient, poursuivaient les Boches. Son régiment, après avoir depuis si longtemps rempli dans les tranchées le rôle des fantassins, était reformé, il le savait, et les dragons, la lance au poing, la carabine ballottant dans le dos, traquaient l'ennemi qui fuyait, par les Ardennes vers ses frontières. Il voulait être de la fête... à l'honneur, et il en avait le droit ayant été depuis si longtemps à la peine.
— Vous le verrez, docteur, disait-il avec désespoir, j'arriverai quand il sera trop tard et qu'il n'y aura plus rien à faire...
— C'est que vous êtes si peu solide encore... J'ai ma responsabilité!
Enfin, il consentit. Mais alors il était question de l'armistice et l'univers entier était suspendu à la miraculeuse nouvelle que l'on attendait.
Ce fut un dimanche, le 10 novembre.
II devait rejoindre son corps le 15 et 11 avait décidé qu'il passerait à Paris ses quatre jours de liberté, afin de s'enquérir de Rolande. Une partie des Ardennes était évacuée. Grandpré, Vouziers, Rethel n'étaient plus en esclavage. Peut-être pourrait-il apprendre quel avait été; depuis deux annéesj le sort de sa fiancée, et
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peut-être môme lui serait-il possible de passer par Glairefontaine en rejoignant sou régiment qui opérait dans les environs de Sedan, sur la frontière de Belgique.
Il avait décidé qu'il quitterait Corbeil le lendemain.
Cette décision, Isabelle n'était pas sans la connaître et il y avait en elle un peu de détresse, à l'approche de cette séparation.
Elle ne fit — ce qui était bien naturel — aucune tentative pour se rapprocher de Simon en ces deux jours qui lui restaient à vivre auprès de lui. Elle était certaine, en effet, que l'officier ne partirait pas sans venir lui exprimer sa gratitude pour tous les soins qu'il avait reçus.
Elle s'arrangea seulement pour être seule avec lui lorsqu'il viendrait.
Et ce fut dans un petit salon élégant et simple, tendu d'étoffes blanches, où couraient de légers filets bleus, qu'elle le reçut.
Le salon, qui faisait partie de l'appartement particulier d'Isabelle, était contigu à celui de Sturberg dans lequel deux pièces avaient été réservées h ses secrétaires et, comme les portes étaient restées ouvertes, on entendait le cliquetis rapide des machines à écrire, sous les doigts agiles de quelques dactylographes,
L'après-midi de ce dimanche était pluvieux et maussade. Le travail ne cessait pas chez Sturberg, le dimanche. Toute la France faisait, en ces jours de fièvre, un effort immense dans ses ateliers, ses usines, ses fabriques et ses forges, afin de pourvoir aux dépenses gigantesques de canons et de munitions que le front victorieux réclamait sans cesse.
On suintait que la fin approchait, pleine de gloire, et que c'était la délivrance, et la nation était haletante, arc-boutée sur ses reins et les muscles gonflés pour un dernier assaut de la lutte monstrueuse.
Comroe le jour était «ombrei Isabelle avait ?elevé les riiir',aux mr les fenêtres afln de laisser pénétrer plus d^ lumière.
Et, ce jour-là, à cause de rhuraidité froide, aucun malade iVavaii eu la permission de sortir. On ne voyait, traversant la cour et les jardins, que des directeurs ou quelque employé faisant, pour une communication pressante, la navette entre le château et la fabrique.
Quand une femme vint annoncer à Isabelle que Simon Levaillant désirait lui parler, elle fut troublée infiniment, bien qu'elle s'y attendît.
Et en s'avançant vers lui, les mains offertes, son sourire tremblait.
Sans autre préambule, le cœur chaleureux, Simon lui disait :
— Je vous ai remerciée chaque jour, mademoiselle, de tout le dévouement dont vous nous donniez tant de preuves, mais je tiens à ce que vous sachiez que je me rends très bien compte que je vous dois, à vous en particulier, de vivre, et mon retour à la santé... Je ne vous oublierai jamais...
Elle secoua la tête.
— Si, vous m'oublierez...
— Non, mademoiselle, ni vos soins si attentifs ni le charme de votre beauté dont l'approche était pour tous les douloureux qui frissonnaient dans leur lit, un soulagement et une espérance de vie meilleure.
— J'ai soigné tous mes blessés et tous mes malades, sauf un seul, avec une égale tendresse comme s'ils avaient été des frères pour moi ou des membres de ma famille... sauf un seul pour lequel ma pitié était plus grande que pour les autres, auprès duquel j'étais plus heureuse que partout ailleurs. La gratitude de ceux qui étaient là me touchait profondément et ils avaient une si gentille façon de l'exprimer! Mais H* eussent-ils rien dit que j'aurais été entièrement ré-
ôompènsé© par I0 sourire d'un seui. J'ai boatô de vous laisser voir ainsi le fond de ma pensée, mais voici rheure inévitable de notre séparation.,. Nouê nô nous reverrong jamais, sans doute... Et je n'ai pas le courage de vous laisser partir sans que vous ayez du moins deviné... quelle sorte... de sentiments vous laissez ici...
— Mademoiselle...
Il lui prit la main et la garda dans la sienne.
Elle baissait les yeux. On eût dit qu'elle était devant un juge.
— ■ J'ai peur de vous causer de la tristesse et pourtant je ne puis pas vous laisser ignorer ce qui se passe en moi... Je vous jure, mademoiselle, que si mon cœur avait été libre, et s'il n'était pas tout plein d'un grand deuil, j'aurais été touché de votre attention. Si vous m'avez vu toujours silencieux, renfermé, fuyant même les entretiens dans lesquels vous tentiez de me distraire, ce n'est pas seulement parce que je ne pouvais chasser de moi un souvenir auquel se rattache toute mon enfance, toute ma jeunesse, c'est aussi parce que j'entrevoyais l'heure détestée où je devrais m'expliquer avec vous... Ma vie a été remplie par un grand amour... dont je porte le deuil... car je ne sais depuis des années, ce que ma fiancée est devenue... et j'ai peur... J'ai peur qu'à force de misères, de privations et de mauvais traitements elle ne soit morte en pays occupé... Vous le voyez, mademoiselle, je suis frappé trop cruellement pour qu'il me soit possible de m' abandonner à la joie de vous aimer...
Les yeux, d'abord baissés, s'étaient fermés complètement. Elle souffrait, son cœur battait à grands coups précipités... Et elle était pâle... pâle... Dans la main de l'officier ses doigts, qu'elle n'avait pas retirés, se glaçaient.
Elle murmura, très bas :
^- Quel beau rêvel...
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Et c'est alors seulement qu'elle retira sa main.
— Je vous demande pardon... monsieur... de vous avoir laissé deviner... de n'avoir pas su me taire... Une jeune fille française aurait eu plus de réserve, je le comprends... mais cette séparation brusque!.,, la fièvre des événements qui se passent... de ceux qui sont attendus... et surtout la certitude que demain vous serez loin de nous et que ce sera fini... tout cela fait que...
Elle se tut.
On devinait que si elle avait continué de parler les larmes auraient coupé sa voix... Simon, grave, la plaignait... si franche dans son aveu, et surtout si prête à la souffrance...
Ils s'étaient rapprochés de la fenêtre tout en causant.
Un bruit de pas, en bas du château, sur les allées, attira l'attention du jeune homme... une attention de curiosité machinale et de pensée absente.
Une jeune fille, d'un pas alerte, un portefeuille en cuir sous le bras, suivait les contours des massifs sur lesquels s'abattait de temps en temps, comme à regret, quelque feuille morte que l'automne détachait des arbres.
Elle était enveloppée, à cause de l'humidité du brouillard qui tombait en gouttes de pluie chaque fois qu'un peu de vent secouait les branches, d'un grand manteau de caoutchouc dont le capuchon était relevé sur sa tête nue.
Comme elle tournait le doa, Simon ne pouvait voir ses traits.
Et, du reste, il n'arrêta pas sur elle son regard et lo détournait déjà lorsqu'un détail, un geste, une attitude rapidement surprise, éveilla soudain sa mémoire, et lui fit reporter les yeux sur la silhouette qui s'éloignait.
Cette silhouette, cette façon de tourner la tête, ce
LES ÉGUMEURS DE GUÊRRIS l9i
geste qu'elle venait de faire pour ramener contre elle les pans flottants du manteau, et la couleur des che* veux, un instant entrevue, dans l'éclair de ce geste, tout cela, brusquement, venait d'évoquer une image lointaine et chérie... celle de Rolande!...
Et sans réfléchir à ce que sa question avait d'étrange :
— Quelle est cette jeune fille?
— Une des secrétaires de mon père... depuis très leu de temps chez nous...
Isabelle avait repris son calme... Elle murmura avec un sourire triste :
— Je vous ai demandé pardon...
~ Et moi, mademoiselle, je voudrais vous supplier
de ne pas me retenir... Votre amitié...
— Je n'ai pas de jalousie, je n'ai pas de rancune, mon cœur ne peut haïr... Vous vivrez toujours ici — fit-elle en appuyant la main sur sa poitrine — tel que vous y avez vécu depuis le jour où je vous ai vu pour la première fois...
C'est ainsi qu'ils se séparèrent.
Mais c'est à peine si l'officier entendit les dernières paroles de la jeune fille.
Et une sorte d'inquiétude vague montait en lui.
En bas, il hésita.
Irait-il vers cette silhouette entrevue et qui disparaissait dans le lointain des arbres? Ou bien, en haussant les épaules, allait^il s'éloigner?
Et pendant qu'il se faisait ces réflexions, il marchait vers le fantôme dont certains gestes avaient bouleversé son cœur...
Il ne put le rejoindre. Il le vit qui entrait à la fabrique.
— ■ Mais elle reviendra et suivra le même chemin...
Alors, il prit place sur un banc de pierre et attendit patiemment,
IttB LEB ÉClTMEURfl DE GUEIIRE
Quelques minutes seulement s'écoulèrent et là-bas, sortant de la cour où passaient et repassaient des ouvriers reprenant le chemin qui menait au château, une jeune fille se montrait...
Indécise encore à cause de l'éloignement, mais plus visible, plus précise à chaque pas qu'elle faisait en se rapprochant du banc de pierre.
Elle se hâtait et comme le brouillard tombait toujours en fines gouttelettes, à tous les passages du vent, elle avait gardé son capuchon...
Elle s'en venait tête baissée, ne s'occupant de rien autour d'elle.
Elle n'avait pas aperçu Simon...
Au fur et à mesure qu'elle s'approchait, Simon s'était levé.
Son cœur ne battait plus... Quelle singulière vision 1 Quelle étrange folie!
Elle passa près de lui sans le regarder...
Mais alors, elle entendit un appel, un murmure, un son de voix qui était un cri, un sanglot, qui était peutêtre aussi comme le désespoir exhalé d'un homme qui n'avait plus confiance en lui-même et s'imaginait en proie h une vision déconcertante... Et son nom à elle, son nom de jeune fille, son nom de Rolande, venait d'être prononcé.
Elle leva la tête et regarda l'homme qui avait laissé échapper un pareil cri...
Et, l'ayant regardé, elle recula, les mains tendues... disant :
— Simon! Simon!
Après quoi, raide. elle s'abattit sur les herbes humides du sentier.
Simon délirait, ne savait que dire, en la soulevant dans ses bras :
— C'est toi! Ma Rolande!... Mon cher petit!.., ^iprs, tous l^s 4eux Qe trouvî^nt plus âe ,mots poijr
exprimer leur bonheur infini, se mirent à pleurer.., et de pleurer, cela les calma...
— Je te croyais mort...
— Et moi, je n'osais plus croire que tu étais vivante!...
• — • Mais comment? Comment?
Chacun des deux racontait. Et ils étaient si pressés de tout dire qu'ils parlaient ensemble... Et les questions se mêlaient aux réponses... Puis, souvent, ils se taisaient... Ils se taisaient pour se regarder en souriant, en se serrant les mains... Et on cet instant de plénitude, tous les mauvais souvenirs étaient effacés de la mémoire de Rolande... elle oubliait les misères de l'invasion... la longue maladie qui avait suspendu ses facultés... les cruautés des Allemands, à Clairefontaine, et plus tard au camp, où ils l'avaient obligée à un métier d'esclave... En cet instant, l'année tragique de son séjour à Medgyar et le guet-apens, et le crime, elle oublia tout... noyée dans la tendresse qui tombait du regard de son ami chéri...
A la même minute, au château, Nicky Lariss venait d'entrer. chez Isabelle. Il avait vu, quelques minutes auparavant, Simon Levaillant en sortir. Sa jalousie lui avait fait deviner l'objet de cette entrevue.
Et, en entrant, il avait surpris Isabelle sanglotant, la figure dans les mains.
Ces sanglots, c'était plus qu'un aveu d'amour, c'était aussi un aveu de défaite. --^
Quand elle le vit, et que d'un geste esquissé elle voulut le congédier, il dit :
— ■ Je savais qu'il ne vous aimait pas et quMl ne pourrait vous aimer...
Chez elle, les larmes redoublaient... Il ajoutait, mon^ trant la fenêtre :
194 LES ÉGUMEUR8 DE GUERmï
— Regardez là-bas... Voici la preuve que je ne voua trompe pas...
De la fenêtre on apercevait le banc de pierre, au bout do l'avenue menant à la fabrique, et sur le banc de pierre Simon et Rolande.
— Rolande de Çhambryl
— Oui, ils s'aiment depuis l'enfance...
Nicky Lariss s'arrêta... La jalousie, la douleur, la haino et l'amour emplissaient l'âme du misérable... et aussi le besoin de se venger du mépris que lui manifestait Sturberg. C'était le reptile immonde, au venin mortel, et mordant au talon.
— Isabelle, il faut que vous sachiez tout... Même si le cœur de Sim.on Levaillant eût été libre, il ne vous eût point aimée; il aurait bien fallu lui dire un jour que vous êtes- Autrichienne, et alors il eût appris du même coup le rôle que joue en France votre père depuis cinq ans... Car lui et moi nous étions en France avant la guerre... Lui et moi nous avions quitté Vienne à la poursuite d'une femme qui n'est autre que Mlle de Chambry... Lui et moi nous avions reçu de la police impériale une mission si grave que de son échec ou de son succès pouvait dépendre le sort de l'empire... Cette jeune fille, une nuit, nous avons voulu l'assassiner... Votre père avait donné l'ordre... C'est moi qui l'ai exécuté!... Elle a survécu... Un autre jour, nous avons attaqué Levaillant dans les rues de Sedan, et nous avons été obligés de fuir... Il nous fallait, il fallait à l'empereur, -un document qui avait été volé à Oodollo par Mlle de Chambry, alors que, pendant une fête, elle était en tête à tête avec le prince. François-Ferdinand... Pour le secret tragique que ce document renferme, le sang a été versé... Nous devions le reconquérir à tout prix, et ne pas hésiter sur les moyens... Aux environs de Reims, nous nous en étions emparés, pendant la retraite de Charleroi... Il nous ^ été repris... Nous avons fait fusiller deux hommes,
LES ÊCUMEURS DB GUEI^RE 195
pour rien... Ces deux hommes étaient : l'un, le père du commandant Levaillant; l'autre, le père de Rose- Lys Barbarat. Et vous aimez le fils de Thomme que votre père a assassiné... Nous avons cherché partout, vainement, et c'est alors que Sturberg, pour être plus libre et ne point éveiller de soupçons, put se faire passer pour Suisse, obtint des commandes importantes de FEtat... et qu'il eut tout loisir de poursuivre en paix la mission que le gouvernement autrichien lui confirmait souvent, en faisant briller à ses yeux des promesses magnifiques pour le cas où il réussirait... Le document, depuis quelques jours, est relombé entre nos mains... et... ce n'est pas tout... Maintenant que votre père a triomphé et qu'il n'a plus à craindre pour notre pays des révélations n:ienaçantes.., l'ordre qui lui a été envoyé par dépêche est formel... Rolande do Chambry est condamnée... et voilà pourquoi elle est ici, sous ses yeux... sous notre surveillance... dans rimpossibilité d'échapper au sort que Sturberg lui réserve,..
C'était ce même récit, en d'autres termes, que Rolande faisait à Simon, reliant ainsi la vie présente à celle que tous deux avaient vécue dans les jours qui avaient précédé la guerre, jusqu'au moment de leur séparation. A plusieurs reprises, la jeune fille avait prononcé les noms de Sturberg et de Nicky Lariss, les deux bandits lancés contre elle et qui avaient été la cause de tant d'épouvantes et de tant de cauchemars. Puis elle conta leurs aventure^, à Rose-Lys et à elle, en Allemagne, et leur retour en France et comment elles étaient entrées à la fabrique de Saint-Denis, puis enfin à Gorbeil. C'est ainsi que Simon apprit comment la fatale pocnette de cuir contenant le document avait été confiée à la pauvre et peureuse Pulchérie, puis à Noômie et comment elle était entre les mains de Sturberg. L'officier avait écouté passiomié- .ment ce récit, frémissant à tous les périlsf qui avaient
i% LES ÉGUMËUR9 DK GUERRK
menacé cclto chère et précieuse existence. Et de temps CD temps il portait à ses lèvres la main qu'il n'avait cessé de retenir dans la sienne.
— Tout ceci n'est rien, dit-elle après un silence... Ce que j'ai à t'apprendro maintenant est beaucoup plus immédiat et plus grave...
Elle jeta un regard autour d'elle, vers le château et sous les arbres.
— Ne manifeste aucune émotion de ce que je vais te dire. Il se peut que sans que nous y prenions garde, on nous observe... Et depuis trop longtemps déjà nous sommes réunis...^ Des soupçons peuvent naître... Ici, les dangers, et quels dangers! sont partout...
Baissant la voix :
— Tu sais comment Rose-Lys et moi nous nous sommes habituées à dissimuler nos impressions... Nous avons compris que les deux misérables nous poursuivaient et que jamais, nulle part, leur surveillance ne nous avait négligées. A ce point... à ce point... ne va pas croire à quelque aventure imaginée par notre épouvante... à ce point qu'une certitude nous est venue... c'est que le maître de la fabrique de Saint-Denis... celui de l'usine de Corbeil, Schwartz, en un mot... n'est tout simplement que l'un des deux hommes qui veulent ma mort... Sturberg...
• — Une certitude, dis-tu?
— • Oui... et son complice ne l'a pas quitté... Longtemps nous avons hésité à les reconnaître. Maintenant, rhésitation n'est plus permise... Et alors...
— • Alors, dit-il, pourquoi n'avoir pas livré ces bandits à la justice?
-^ Parce qu'au premier doute qui leur viendrait, le document qui est en leur possession disparaîtrait...
— Ils ne l'ont plus... Ils ont dû le mettr^^ en sûreté... loin de France...
— Oui, en sûreté, mais au château même, dans le coffre-fort du bureau particulier de Sturberg.
LES ÉeUMEUHS DE GUERRE 497
— Gomment le sais-tu?
— Je l'ai aperçu, un matin, en entrant. La porte du coffre-fort était ouverte et Sturberg rangeait des papiers. En m'apercevant, il fut si troublé qu'il referma violemment le meuble de fer, et il fit un pas vers moi, comme s'il allait m'assaillir... Mais il ne surprit rien sur mon visage qui trahît que j'avais vu... Ces deux monstres sont sur leur garde... Ce n'est point la force qu'il faut employer contre eux, mais la ruse. Tu comprends bien qu'ils ne redoutent pas d'être dénoncés... Une dénonciation leur ferait hausser les épaules... depuis tant d'années qu'ils travaillent pour la défense de notre pays... qu'ils passent des traités avec l'Etat et qu'ils en reçoivent des commandes... Une dénonciation ne trouverait que des incrédules... et n'aurait d'autre résultat que d'éveiller leur attention et de redoubler leur prudence...
— Selon toi, que faudrait-il faire?
— Un coup d'audace... s'emparer d'eux brusquement, avant de leur laisser le temps de se reconnaître et de réfléchir... de rien tenter surtout...
— Peut-être. J'y penserai et demain je te dirai quel sera mon plan.
— • Maintenant, séparons-nous... Nous sommes restés ensemble trop longtemps... Sois sûr que nous avons été vus et que tu vas être espionné par Nicky Lariss comme Rose-Lys et moi nous le sommes.
— Je comptais partir pour Paris parce que je voulais m'enquérir de ce que tu étais devenue et en rejoignant mon régiment vers Sedan, je serais passé à Glairefontaine... Mes projets sont changés... Je ne partirai qu'à la dernière minute... J'ai donc encore trois jours à rester à l'hôpital.
— ■ Te savoir auprès de moi, même en faisant semblant de ne pas nous connaître, et en évitant de nous rencontrer, c'est une joie si grande, si grande, après tant de malheurs 1... Je n'ose y croire...
108 LBS ÉGUMBUHS DE GUERRE
Elle abandonna un moment sa tôle contre l'épaule de son ami...
Et elle entendit la voix tendre qui murmurait à son oreille :
— Je t'aime, cher petit...
Oui, il l'aimait, et c'était cela surtout qu'elle craignait.
L'aimerait-il encore quand elle lui révélerait la vérité affreuse?
Dans le petit salon où Nicky Lariss avait rejoint Isabelle, rentretien se poursuivait.
Isabelle, debout, les yeux baissés, troublée par les révélations si graves qu'elle venait d'entendre, interrogeait maintenant le complice de Sturberg.
— Vous savez où mon père a caché ce document?
— Je le sais... Il n'a pas de secrets pour moi. Elle répliqua, avec un mépris qui accabla le misérable :
— Il ne soupçonne pas que vous le trahissez...
— ■ Est-ce le trahir que révéler ce secret à sa fille?
— Oui, car votre pensée je l'ai comprise. Vous vous êtes dit que, connaissant l'existence de ce document, jexigerais de vous que vous me ie livriez...
— C'est vrai, fit-il, farouche.
— Et que je le restituerais à celui et à celle qui doivent en avoir la garde.
— C'est vrai.
— Et du même coup, vous vous vengez de mon père que vous haïssez parce qu'il vous écrase de sa supériorité et de son intelligence.
— Oui, je le hais autant que je vous aime... En vous livrant ces papiers, je vous donne une preuve de ma haine pour lui et de mon amour pour vous...
• — Et si j'avertissais mon père?
LKS ÉCUMBUR8 DH GUBRRB i09
— Non, vous ne vous y résignerez pas... Elle resta longtemps hésitante, puis, soudain :
— Je veux ce document, demain, sans faute, — • Vous serez obéie...
Il s'inclina et sortit.
Isabelle pensait, le regard au loin sur Simon et Rolande, au bout de l'avenue :
— En ce moment, cette fille lui dit tout ee qu'elle sait, ee que nous sommes venus faire en France... ce qu'est mon père... ce que je suis... Elle le met en garde contre tous, contre moi... Je ne suis plus pour lui la jeune fille qui l'aimait d'un amour immense... Je ne suis plus que celle qui a voulu se servir de sa beauté pour le mieux tromper, pour l'aveugler... pour l'attirer dans un piège, car mon amour ne peut plus être pour lui qu'un piège... Et moi qui avais rêvé d'être aimée, je n'ai trouvé que son mépris... Ah! du moins, qu'il sache que j'étais innocente... que j'ai agi loyalement... Et quelle plus grande preuve pourrais-Jo lui donner de ma franchise et de mon amour qu'en lui restituant ces papiers, qui semblent être, pour lui et pour elle, aussi précieux que la vie même!!
LA FÊTB SANGLANTS
Le monde était dang l'attente de la grande nouvelle. L'armistice allait être signé le lendemain, 11 novembre.
Sturberg partit le soir pour Paris et annonça qu'il
ne serait de retour que dans la matinée, le jour suivant.
Il donna ses ordres à Nicky Lariss :
— Tu ne t'absenteras pas...
Nicky Lariss ne répondit que par un mauvais sourire.
Le hasard venait de travailler pour lui.
Au courant de la nuit, il s'introduisit dans l'appartement de Sturberg. Il avait apporté avec lui tous les outils délicats dont il aurait besoin pour un travail long et minuti'eux... Du reste, il n'en était pas à son coup d'essai et la besogne qu'il allait entreprendre lui était familière... Tl brancha ses appareils sur le courant électrique et découpa artistement la feuille de la porte de fer dans laquelle se trouvait encastrée la serrure du coffre-fort. 11 travaillait en silence et rideaux clos. De temps en temps, pour régler ses efforts, il faisait jaillir un léger pinceau lumineux d'une lampe électrique de poche. Pourtant, au fur et à mesure qu'il avançait vers la fin, il se sentait pris d'un effroi singulier. Allait-il trouver là le précieux dépôt qu'il y cherchait? Sturberg. au dernier moment, ne l'avait-il pas changé de place? Et même ce voyage soudain à Paris n'était-il pour rien dans cette affaire? Nicky se m.it à rire en haussant les épaules. Il allait s'imaginer des choses! Est-ce que Sturberg ne se rendait pas à Paris trois ou quatre fois par semaine? Du reste, encore quelques minutes et il verrait bien...
La porte du coffre-fort était béante.
Et comme un objet précieux qu'on ne voulait souiller par aucun contact, seule sur une des tablettes était la pochette de cuir.
Il s'en empara avec un frémissement de joie, un soupir où toute sa haine satisfaite s'exhalait...
Mais au premier regard que Sturberg, à son retour, jetterait dans son bureau, il verrait l'attentat, et Nicky pensait :
LES ÉGUMBUHS DE GUERHB 201
— C'est moi qu'il soupçonnera avant tout autre... Et s'il soupçonne également que j'ai conservé sur moi lo document, je suis perdu...
Il n'hésita pas.
Il se glissa jusqu'à la chambre d'Isabelle. Il frappa. Elle entendit, car elle ne dormait pas. Mais, surprise amsi en pleine nuit, elle n'osait répondre. Il insista. Alors, elle se leva, s'approcha de la porte, demanda :
— Qui êtes-vous et que voulez-vous?
Quand elle reconnut Nicky, elle passa rapidement une robe et ouvrit.
L'homme n'entra pas, resta sur le seuil.
Dans l'entre-bâillement de la porte il tendait le bras et la main offrait un étrange cadeau, une vulgaire pochette de cuir noir, carrée, se fermant avec un bouton de pression en cuivre. Elle la prit, sans un mot, car elle devinait. L'homme, alors, retira le bras, disparut, repoussa lui-même la porte et elle entendit les pas qui, en s'éloignant, faisaient crier le parquet.
Sturberg revint de Paris vers neuf heures du matin.
Il rapportait la nouvelle que l'armistice était signé, sur le front, depuis six heures cinquante minutes.
Il manifestait une grande joie.
Sur son ordre, et avant même de rentrer à l'Helvetia, les travaux de fabrication furent interrompus à l'usine, les ouvriers eurent congé... la sirène d'appel, qui tant de fois avait donné l'alarme, roula ses vibrations qui, malgré l'allégresse, gardaient je ne sais quel sens macabre... comme une note funèbre parmi l'ivresse et l'exaltation qui éclataient dans tous les cœurs.
Enfin Sturberg donna ses instructions pour que, dans la soirée même, une fête fût improvisée au château en l'honneur de la victoire formidable et de la paix enfin conquise.
202 I)B8 ÉGUMBUR8 DB GUERAB
Car il devait jouer son rôle jusqu'au bout.
Puis, il pénétra au château et gagna son cabinet.
Devant le désordre qui régnait et la preuve manifeste du crime, il eut un cri de rage et de désespoir, car avant même de s'assurer du vol, il avait compris que ce n'était pas aux valeurs renfermées là que l'on avait voulu sattaquer, mais au dépôt redoutable, infiniment précieux, plus précieux que toutes les fortunes et qu'il avait màs des années à conquérir...
Un simple coup dœii lui suffit.
La pochette avait disparu... et parmi les valeurs et les billets, parmi les papiers amoncelés, rien n'avait été touché... toutes choses étaient restées en place.
Qui avait été assez hardi?
Dans un grondement de folie furieuse, un nom, un seul, monta à ses lèvres :
— Nicky Larissl...
L'homme lui semblait tout indiqué. Il ne chercha nulle part ailleurs. Il ne pensa ni à Rose-Lys dont il connaissait l'énergie, ni à Rolande, dont il connaissait la vaillance, ni même à Simon... C'était Nicky, pas un autre.
Il sonna et raffermissant sa voix qui resta étouffée et tremblante :
— Cherchez partout Nicky Lariss et envoyez-le-moi sur-le-champ...
Nicky attendait. Il était prêt. Il voulait jouir de son triomphe et de sa haine Et il souriait, quand il entra... Quand il entra, il ne salua pas... Quand il entra, il ne regarda même pas vers le coffre-fort éventré... Et entre les deux complices, il n'y eut pas d'abord d'autres paroles que celles-ci :
— C'est toij n'est-ce pas?
-- Oui. ^
-— Tu te venges?
^ Oui,
■c*f*«**»— rf
— Je te rachète le document le prix que tu voudras...
— . Tu ne pourrais plus le payer...
— Je mettrai à ce rachat toute la fortune que j'ai gagnée pendant la guerre...
— Il est trop tard...
— Je te donnerai Isabelle... Isabelle que tu aimes...
— Ta volonté ne suffit pas... il faudrait celle de ta fille... Tu ne pourrais la contraindre.
— Alors, je te tuerai...
— Je suis sur mes gardes... et toutes mes précautions sont prises.
Alors, Sturberg se tut. Il marchait à grands pas de long en large dans son cabinet et Nicky Lariss, une main dans sa poche et tenant prêt son revolver, ne le perdait pas de vue... Longtemps, le silence dura...
Tout à coup, Sturberg s'arrêta devant Nicky :
— Que m'importe que la lettre de François-Ferdinand soit entre tes mains ou entre les miennes... n'àvions-nous pas reçu tous les deux mission de la reconquérir?
— Cette lettre ne reprendra pas le chemin de l'Autriche...
— Que comptes-tu en faire?
— Je ne l'ai plus... et je me désintéresse de ce qu'il peut en advenir...
Sturberg chancela sous ce coup inattendu. Il eut à peine la force de demander encore :
— Tu as remis le document à Mlle de Chambry? Avec un sourire énigmatique Nicky Lariss répondait :
— Il est entre les mains de celle qu'il intéresse le plus...
Sturberg s'élança sur Nicky, prêt à le broyer dans ses mains puissantes.
Nicky esquiva le ohoc... Sturberg alla se buter contre le bureau et quand il se retourna pour renouveler
1^4 LES ÉCUMEXmS DE GUERRE
son attaque, il vit contre sa poitrine le canon d'un revolver... Alors, il gronda :
— Va-t'en I Mais je ne suis pas vaincu... et malheur à cette fille!
Pour improvisée qu'elle fût, la fête à l'Helvetia, quand vint le soir, n'en fut pas moins réussie. Elle était servie, du reste, par l'enthousiasme populaire et le délire d'ivresse joyeuse et glorieuse qui animait la foule.
Sturberg avait livré ses jardins à ses ouvriers et y avait fait préparer des installations de fortune. En hâte on avait recruté un orchestre et organisé un bal. Ce fut cordial et très gai. Le temps s'y prêta jusque vers neuf heures. Alors le ciel qui avait été brumeux pendant toute l'après-midi s'épaissit de nuages de pluie, qui finirent par crever. Les danseurs tinrent bon contre la mauvaise chance, mais il fallait bien céder et peu à peu les jardins devinrent déserts. Ce n'était qu'une partie de la fête, celle qifi se donnait à l'extérieur. Elle se continuait dans le château. Tous les officiers valides ou à peu près, malades ou blessés, avaient été conviés par Sturberg. Pendant la journée, ceux à qui leur état de santé ne permettait pas de sortir, s'étaient postés à toutes les fenêtres de l'hôpital et de là prenaient leur part de la joie commune.
Rose-Lys, prévenue par Rolande du retour de SirriOîî, n'avait point voulu paraître à la fête. Non qu'elle obéît à quelque sentiment de jalousie. Elle désirait être seule, simplement, sans participer à leur bonheur et sans y chercher une nouvelle occasion de souffrir. Toutefois, la nouvelle imprévue de la présence du jeune homme, tout en jetant de l'émoi dans son cœur, la retrouva au bout de quelques instants plus calme qu'on ne l'aurait cru. Depuis si longtemps elle sétait
habituée au sacrifice que la résignation était venue et elle avait dépensé auprès de Rolande, dans les premiers temps de leur réunion, toutes les forces de son énergie et de son dévouement. La blessure lentement s'était cicatrisée en elle, car c'était une droite et honnête fille. Si sa vie avait continué de se dérouler à Clairefontaine comme avant la guerre, avec les événements prévus du train ordinaire de la paix, sa douleur intime se fût exaspérée sans doute en se nourrissant d'elle-même. Mais, après tant de catastrophes, tant d'autres souffrances, tant d'angoisses et d'incertitudes traversées, un grand apaisement se faisait en elle. Ces années de catastrophes jetaient sur ses anciens rêves un lourd voile où ils s'ensevelissaient et s'étouffaient. Parfois elle en venait à s'interroger : — Tu ne l'aimes plus?
Si, elle l'aimait encore. Pourtant elle souffrait moins. C'est donc qu'elle aimait autrement, et que son cœur simple s'était ouvert à une affection, moins exclusive, où entrait encore du regret avec de la mélancolie, sans doute, mais bien éloignée des accès de révolte intérieure et de désespoir où tant de fois, jadis, elle était tombée. La vie, et quelle vie, ^tait passée là...
Sturberg se montra dans cette fête, apportant dans tous les groupes son sourire et sa bonne humeur, alors qu'il bouillait de rage de sa déconvenue et de sa défaite. Mais la colère ne l'aveuglait pas. Il réfléchissait. Pour lui, aucun doute. Nicky Lariss avait restitué la lettre d'Edmond Gerde, volée dans le cabinet de travail de François-Ferdinand. A qui, si ce n'était à Rolande, Nicky aurait-il pu donner cette lettre? Et. selon la propre réponse de Nicky Lariss, ouelle autre que Rolande ce document intéressait-il? Et, calculant ses chances, Sturberg pensait que la pochette de cuir devait être encore, à cette heure, entre les mains de la jeune fille. Depuis son retour de Paris
et ravoii de son complice, il n'avait pas cessé de là surveiller. Elle avait travaillé une partie de la matinée avec Rose-Lys, puis toutes deux — il s'en était assuré — étaient rentrées chez elles. Elles n'en étaient pas ressorties de tout l'après-midi. D'autre part, Simon Levaillant, de son côté, était resté invisible, n'avait pas quitté sa chambre, à l'hôpital.
Ce l'ut seulement le soir, au bal improvisé dans le château, qu'ils apparurent, sans se rejoindre, obéissant à leur convention secrète de ne point se reconnaître et de se traiter en étrangers.
Cette prudence môme était un danger, car Sturberg se dit :
— Ils s'entendent... Déjà ils se sont vus et concertés...
Et avec un frisson de colère et de peur :
— Déjà peut-être il est trop tardi
Deux autres yeux — deux yeux très beaux et très tristes — les surveillaient également, ne perdaient rien des regards que Simon et Rolande pouvaient échanger, ni des gestes par lesquels ils pouvaient se comprendre...
C'était Isabelle, fiévreuse et douloureuse.
Elle vit tout à coup que, après s'être longtemps tenus à l'écart, les deux fiancés essayaient, par d'insensibles et adroites manœuvres, de se rapprocher.
Elle avait quitté le salon où ils se trouvaient, et d'un autre salon voisin, par l'entre-bâillement d'une portière, elle les voyait, le cœur battant, se diriger de son côté...
Ils passèrent sans se regarder...
Mais les lèvres avaient remué, des paroles basses et rapides avaient été prononcées.
Pas si basses qu'Isabelle ne les entendît...
— ■ Je vais aller t'attendre près du pavillon du bord de l'eau...
Et c'était Simon qui avait parlé.
LteB ÉGUMELTRS ua uUJc.iiR£. ^{j i
Sturberg était trop loin pour entendre, mais il avait deviné un rendez-vous donné. Dès lors, sa surveillance redoubla. Il sentait qu'il alTivait au point crilique du drame commencé en 1914, dans les bois de GodoUo, et que ce drame allait avoir, dans quelques minutes, son dénouement définitif. Il voyait se préparer sous ses yeux un cliassé-croisé dont il devait profiter, s'il ne voulait pas renoncer pour toujours à la chance de rentrer en possession du document. Et pour lui, ce qui se passait était très clair et très simple. Afin de se venger, par haine et par envie, Nicky Lariss l'avait trahi au profit de Rolande. Mais Rolande, faible, ne garderait pas pour elle la trahison et confierait à Simon, pour le mieux défendre, le précieux dépôt tant convoité.
Voilà ce qu'il adviendrait tout à l'heure.
yoilà l'occasion que lui offrait le hasard et qu'il ne laisserait pas échapper.
•Et, dans l'état d'exaspération où l'avait jeté le vol de isiicky, il n'était plus maître de sa volonté, et sa volonté glissait vers le crime.
Le meurtre de Rolande? Il l'avait envisagé bien dos fois. C'était une décision depuis longtemps arrêtée dans son esprit.
Est-ce que, depuis des années, un arrêt de mort ne pesait pas sur elle?
Est-ce que, tout récemment, cet arrêt n'avait pas été renouvelé?
Et n'était-ce pas pour cela, et pour choisir son heure, qu'il l'avait fait venir à l'Helvetia, afin de la frapper plus sûrement?
Certes, les événements l'avaient devancé. La débâcle de l'armée allemande bouleversait l'équilibre de ses plans. L'armistice signé, la liberté rendue aux réfugiés de retourner dans leurs foyers dévastés, lo départ certain de Rolande, qui nh s'attanlerait plus ^à Gprbeil d regagnerait Clairefpntaine, tout cel£|
constituait des événements imprévus qui forçaient Sturberg à agir sans délai.
Il y était résolu.
En passant quelques minutes plus tard auprès d'Isabelle, il la vit illuminée d'une Uamme intérieure, les yeux éclatants, belle comme jamais elle ne le fut.
Et il la regarda avec tendresse, un instant distrait do ses pensées sanglantes.
Elle lui sourit, en faisant un geste d'amitié.
Il ne put sempêcher de dire :
— Gomme tu es belle!...
Elle répliqua, toute à son émoi et à son projet mystérieux :
— C'est que je suis heureuse!...
Il la suivit longtemps d'mi regard inquiefl, sans comprendre.
Puis, de nouveau, il concentra toute son attention sur Rolande et sur Simon...
Ce fut Simon qui, le premier sortit.
Tout d'abord, il se mêla à la foule qui avait envahi les jardins et qui, faisant contre fortune bon cœur, résistait à la pluie survenue et dansait. Mais la pluie, peu à peu, était victorieuse et la foule se désagrégeait.
Simon traversa les couples et Sturberg le vit disparaître dans l'obscurité; il descendait vers la Seine, par les pelouses et les avenues de grands arbres. En bas, se trouvait une petite porte, dans le mur de clôture, auprès d'un pavillon non habité et qui servait à remiser les outils du jardinier.
Ce que Sturberg venait de surprendre, Isabelle le voyait aussi.
Et, comme elle était avertie, elle murmura :
— ■ Il court au rendez-vous pour l'y attendre.
Rolande n'avait pas quitté les salons.
Mais pour Sturberg — comme pour Isabelle • — aucun doute... . ,. .,^
LES écUMÈURS DE GUERRfî 209
Elle s'apprêtait à rejoindre Simon sur la rive de la Seine. i .^
Chez Sturberg, son parti fut pris aussitôt.
Personne ne le vit s'esquiver, passer par les communs, faire un détour pour éviter les quelques rares danseurs obstinés sous l'averse et revenir vers les pelouses.
Une fois là, lentement, il descendit, s'arrêtant à chaque pas...
La nuit était profonde, d'un noir d'encre, et favorisait son projet sinistre.
En passant dans le vestibule, il avait remarqué, parmi les cannes laissées là, un fort bâton tordu avec une liane festonnant autour, soigneusement sculpté, œuvre patiente d'un poilu.
Il s'en était emparé, à tout hasard.
L'ombre de la nuit était si opaque que Sturberg n'avait pas besoin de se cacher. Il suffisait qu'il se tînt immobile pour faire corps avec la nuit. Pourtant, il se dissimula derrière le tronc d'un marronnier, à la descente des jardins vers la berge. Et là, il attendit Rolande...
Sûr que Rolande viendrait...
Sûr qu'elle possédait le document de mort...
Sûr qu'elle allait le confier à la protection de Levaillant...
La pluie redoubla... Les jardins se vidaient... On entendait, au loin, des cris de femmes qui couraient vers des abris... des appels... des rires... avec des voix d'hommes qui narguaient les trombes d'eau et chantaient Madelon.
Nuit propice à tous les guets-apens, propice au crime...
A peine est-il caché que, morceau de la nuit glissant dans la nuit, voici venir une ombre, enveloppée de la tête aux pieds d'un long manteau sombre, dont le capuchon rabattu protège le visage contre la pluie.
210 LES ÉGUMEURS DE GLERRK
Une femme...
Elle se hàle, familière avec les sentiers. Parfois môme, elle court...
Et à Sturberg aux aguets ne viendrait pas la pensée que cette femme peut ne pas être celle qu'il atLcnd... Car c'est l'allure de Rolande, sa taille... la légèreté de aa démarche... C'est elle... En douterait-il que toute hésitation s'envolerait, lorsqu'il la voit passer près de lui, car il lui semble bien qu'il a aperçu, dans la main de l'ombre quelque chose de noir, une sorte de portefeuille carré... qu'elle serre convulsivement...
Mais cela, Ta-t-il vraiment vu?... Et comme on cet instant toute sa pensée, sa iorce de volonté, sa rage, sa vie, se concentrent sur cet objet, n'a-t-il pas été le jouet dune illusion?... Il ne se le demande m^^me pas... Il va à coup sûr vers le crime... rien ne le dérange de sa route...
Alors, il s'élance...
Au-dessus de la tête de la femme, un lourd bâton voltige, tournoie, s'abat comme une massue.
La femme tombe en avant, les bras en croix...
Pas un cri, pas un soupir, pas un geste...
Tout cela s'est passé dans le siience des goutles de pluie qui crépitent sur les branches sèches.
C'est bien la pochette qu'elle tenait à la main, cette femme.
Il la lui arrache avec violence, d'un coup brutal, à casser les doigts délicats.
Et il étouffe un rire de triomphe.
Cette proie tant convoitée, conquise, perdue, reconquise, il la gardera, cette fois, si bien que si jamais on la lui reprend, ce ne sera que sur son cadavre.
Il s'enfuit, pris 4q folie joyeuse.
Il court, saps même s'inquiéter du chemin qu'il a prie.
Du reste, il est si ému, si troublé, qu'il a besoin d'un peu de calme, avant de reparaître dans les salons du château.
La pluie cesse. Il ne tombe plus maintenant que les gouttes balayées en coups d'arrosoir par le vent, qui les ramasse en haut des branches.
Sans y prendre garde, il est arrivé au mur de clôture.
Près du pavillon du jardinier.
En déchirant le voile opaque des nuages, le vent laisse des éclaircies de bleu par où pénètre de temps en temps la lumière de la lune.
Il remarque que la porte donnant sur la berge de la Seine est ouverte.
Et une silhouette, celle d'un homme, passe et repasse, à intervalles réguliers, devant l'ouverture, celle d'un soldat, celle de Simon Levaillant.
Sturberg le reconnaît et se- mot à rire silencieusement.
— Il attend Rolande!... Il peut, maintenant, l'attendre!...
Et il serre contre son cœur la pochette de cuir.
Mais il y aurait danger pour lui s'il était aperçu... Il s'éloigne sans bruit, les pas amortis dans l'horbo m.ouillée.
A peine a-t-il fait quelques pas qu'il se jette vivement derrière un arbre.
Une ombre encore traverse, là-bas, des pans do lumière et se dirige ' • -' "^ coté... Une femme...
Rien de plus naturel, du reste... Une ouvrière, sans doute, qui, prenant au plus court, et profitant de réclaircie, se hâte do regagner son logement.
Elle se rapproche...
Et celle-là, aussi, va passer si près de lui qu'il pourrait toucher son manteau, la saisir à l'épavile, la renverser et la tuer, comme il a fait de l'autre, tout à l'heure.
En frôlant l'arbre derrière lequel il se tient, elle a rejeté en arrière, sur les épaules, le capuchon qui lui couvrait la tête...
Comment peut-il retenir le cri horrible qui lui monte aux lèvres?
Il a reconnu Rolande...
— • Elle n'est pas mortel!
Elle ne semble même pas avoir été blessée... La démarche est aisée, rapide et élégante. Et si le visage, pourtant, est un peu pâle, c'est k cause de la clarté lunaire et nuis sans donte de l'émotion qu'éprouve la jeune fille en se rendant à ce rendez-vous auprès de l'aimé si cher à son cœur...
Après un instant de stupeur, le misérable se demande :
— Qui donc, là-bas, ai-je assassiné?
Celle-ci, est-ce bien vraiment Rolande de Chambry, l'exécrée, la redoutée?
Il voudrait ne pas croire...
Mais la voici dans les bras de Simon... Ils s'étreignent d'un élan passionné... il entend sa voix, sa voix chaude et ardente... Et, sans desserrer leur étreinte, ils s'éloiarnent le Ion? de la berge... Et Sturberg ne verra plus rien, n'entendra plus rien...
— Qui donc? qui donc? répète-t-il.
Il essuie son front, mouillé, non de pluie, mais d'une froide su.eur d'angoisse.
— Rose-Lys?
Non... Rose-Lys est plus petite que Rolande... Il ne s'y serait pas trompé...
Il remonte les pelouses, insensiblement se rapproche du quinconce de marronniers où, tout à l'heure, s'est commis l'attentat... Les iardîn.^ sont toujours déserts... Mais, au loin, près de l'Helvetia, reprennent les cris joyeux et on entend de la musique et des chants. .."^J M^l^^-^WMM
Dans un carré de lumière, une masse noire s'esjt abattue, les bras en croix...
Il se recule, effaré, trébuchant... Celle qu'il a tuée est là... Rolande est dans les bras de son fiancé... Il a frappé au hasard... Mais, pourtant, c'était bien celle-là qu'il voulait atteindre, puisqu'elle apportait le document tragique?
— Qui donc, alors?
Il pourrait s'avancer, soulever un coin d^ ce manteau, s'assurer...
Il n'ose... Il a peur... il court vers le château... Je ne sais quelle horreur l'emplit...
Devant l'Helvetia, des couples se sont reformés avec des tambours et des clairons. Des torches brillent dans la nuit et des lanternes au bout de bâtons et des lanternes vénitiennes qui s'agitent et des lanternes électriques de poche et même des lanternes de bicyclette éclairées à l'acétylène. On a usé de tout pour organiser une retraite aux flambeaux. Et le cortège se met en marche, faisant d'abord le tour du château et de l'hôpital, pendant que des blessés, penchés aux fenêtres, crient vivat et applaudissent.
Dans les salons du château, les danses continuent.
Il reste paralysé. Ses pieds de plomb sont cloués au tapis.
Il cherche au hasard sans vouloir se dire ce qu'il cherche.
Rolande?
Il sait bien qu'elle n'est pas là puisqu'il vient de Taoercevoir sur la berge.
Rose-Lys ? " -- ^rr— ^i-sj^?
Il sait bien qu'elle n'est pas là puisqu'en rentrant au château il vient de l'apercevoir qui, de sa chambre, regardait la fête tumultueuse...
Gomment devinerait-il, parmi les femmes et les jeunes filles rieuses, tout à la joie de la délivrance, hors du cauchemar de la guerre et qui ^'ainiisent,
comment devinerait-il le nom de celle qu'il a tuée et dont le corps rigide est étendu là-bas dans l'humidité?
Il cherche, pourtant, il cherche toujours...
Quoi? Une indication... Un hasard... L'éblouisser ment de la vérité...
Et, tout à coup, il se dit :
— Pourquoi Isabelle n'est-elle pas là?... Isabelle, tout h l'heure si heureuse!
Il s'informe, machinalement d'abord, puis avec plus de fièvre, au fur et h mesure qu'on lui répond partout : ' -^ ■■'"'
— Nous ne savons pas...
Les domestiques, interrogés, ne peuvent rien dire.
Sturberg, les tempes serrées, la folie au cerveau, court à l'appartement de sa fille.
L'appartement est vide. Il appelle la femme de chambre. Il questionne.
— Tout à l'heure. Mademoiselle est venue... oui... en grande hâte... Elle a passé un caoutchouc et, sans mettre de chapeau, rabattant le capuchon, elle est partie sous la pluie, sans dire où elle allait...
Sturberg reste un instant comme foudroyé... Il a mal entendu? Il fait répéter. Il bégaye... Sur son dur visage les yeux affolés roulent, dans une peur atroce... la bouche se contracte en un sourd gémissement.
La femme do chambre s'Inquiète :
— Monsieur! Monsieur!...
Mais il s'enfuit en criant :
— Ce n'est pas possible! Ce n'est pas vrai... Ce n'est pas vrai...
Il traverse les pelouses, descend vers la Seine...
"Voici le quinconce des marronniers... sous lesquels gît la masse noire, bras en croix, étendue dans son carré de clarté lunaire...
Il se précipite sur ce corps, soulève la tête sanglante, la tourne vers la lumière... et de longs cheveux blonds, où lo sang s'est coagulé, s'éparpillent sur
LES ÉGUMEURS DE GUERRE 2l5
ses bras... La lune éclaire un pâle visage, souillé, dont les yeux sont fixes.
Alors, de la berge où Simon et Rolande se disaient leurs tendresses...
Des avenues du château où se promenait la retraite aux flambeaux...
Dominant les murmures, et les cris, et les rires, et les vivats, et les chansons...
L'on entendit un hurlement étrange, un long hurlement de bête. Et tous les bruits cessèrent pour écouter.
Les premiers qui se rendirent à cet appel lugubre furent Simon et Rolande.
Ils trouvèrent Sturberg à genoux devant Isabelle, un bras passé autour de la tête blême, l'autre bras caressant les cheveux...
Et Sturberg hurlait... ie front en arrière, les yeux vers le ciel, hurlait comme un chien perdu...
Il vit Rolande... il vit l'officier...
En un dernier éclair de sa raison défaillante, il les reconnut... Il arracha de sa poche quelque chose de noirâtre, et le tendit à Rolande... Il bégaya :
— Allez-vous-en I Allez-vous-en K..
Quand les gens arrivèrent auprès de lui avec leurs lanternes et leurs torches, ils le trouvèrent étendu, inanimé au long de sa fille qu'il serrait dans ses bras... et l'étreinte était si étroite, convulsive, qu'on ne put détacher les deux corps, et qu'il fallut les transporter ainsi au château.
Le médecin, appelé en hâte, ne pouvait que constater la folie de Sturberg.
Quant à Isabelle, elle respirait encore, et des soins lui furent donnés. Ce fut au bout d'un mois seulement qu'elle fut hors de danger. Avait-elle deviné l'horreur de l'attentat dont elle avait été victime? Peut-être, car lorsqu'elle put se mouvoir et parler, et qu'elle fut en état de répondre aux questions du juge
chargé de l'enquête, elle no répondit que ces seuls mots, toujours les mêmes :
— Il n'y a pas eu de crime... Je suis tombée contre une racine d'arbre, et c'est tout.
Du reste, le jour même de la fête de l'armistice à l'Helvetia, une dénonciation très claire, appuyée de preuves, arrivait à la Sûreté générale contre Sturberg. Elle était l'œuvre de Nicky Lariss qui avait pris la fuite. m
Sturberg, arrêté, fut interné à Bicêtre, car sa folie était furieuse, en même temps qu'Isabelle était reconduite à Vienne par les soins de la police française.
Quant à Nicky Lariss, sa trahison et sa lâcheté ne le mirent point hors de cause : à la frontière suisse, ses papiers, examinés par un agent pointilleux et soupçonneux, à la gare de Bellegarde, ne parurent pas réguliers... Certaines dates éveillèrent l'attention du commissaire spécial... Il y avait des grattages très adroitement dissimulés... Bref, on le retint pour supplément d'informations.
Ces informations, Nicky Lariss ne les attendit pas.
On le trouva, le lendemain même de son arrestation, pendu dans sa cellule avec ses bretelles qu'on avait oublié de lui enlever.