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Les écumeurs des rivières

Je défie les touristes, je défie même beaucoup des habitants de Paris, qui ont une fois suivi le boulevard de Sébastopol, de soupçonner qu'il y a tout près de là une rue qui se nomme rue de Venise, et de soupçonner surtout ce qu'est la rue de Venise.

Elle commence pourtant rue Beaubourg et aboutit au boulevard lui-même. Il est vraie que c'est une ruelle bien plutôt qu'une rue, et qu'on l'a traversée avant même de songer à s'inquiéter du nom qu'elle porte.

Petite, étroite, courte, sans horizon, presque sans ciel, c'est une des rues du vieux Paris les plus horribles que l'on puisse imaginer, en dépit des tentatives d'alignement qui en ont déjà élargi l'entrée.

Néanmoins, la rue de Venise est habitée, et fort probablement par de très-honnêtes gens, car tout le monde ne peut pas demeurer sur le boulevard de Sébastopol.

A l'époque où se passe cette histoire, c'est-à-dire au commencement de l'année 1870, deux des personnages qui vont jouer un rôle dans ce récit dramatique occupaient dans la même maison deux petits appartements situés l'un au-dessus de l'autre, et composés chacun d'une chambre à coucher et d'un cabinet.

En s'aventurant à tâtons dans une allée sombre, étroite et humide, on arrivait à un escalier non moins sombre, no nmoins étroit, non moins humide, au fond duquel des ouvertures qui avaient la prétention d'être des fenêtres, laissaient parcimonieusement pénétrer un jour blafard et douteux.

Au risque de se rompre vingt fois le cou, on finissait par atteindre le faîte de l'escaliier, et après avoir péniblement grimpé quatre étages, on mettait enfin le pied sur un palier.

Sur ce palier, les yeux habitués à l'obscurité découvraient à la longue une porte. La clef est dans la serrure; il nous suffira donc de la tourner. C'est là. Entrons.

La chambre dans laquelle on pénètre est assez grande. Elle est éclairée par une fenêtre à guillotine, garnie d'innombrable petits carreaux, devant lesquels pend un rideau de mousseline usé, mais patiemment reprisé. Cela témoigne d'une certaine pauvreté et aussi d'une laborieuse industrie.

Dans cette pièce, en effet, tout est pauvre, mais tout est propre.

La commode en bois de noyer vulgaire est luisante, et les cuivre? brillent d'un aussi vif éclat que s'il sortaient de la boutique du marchand. La table de bois blanc se cache sous une toile cirée, imitant assez vaguement l'acajou, mais soigneusement bordée. Les deux chaises de paille laissent clairement deviner aussi que la main qui les frotte ou les bat habituellement n'est point paresseuse.

Aujourd'hui, il y a bien un peu de poussière sur les meubles, sur la pendule noire et sur les flambeaux de cuivre qui ornent la cheminée, mais on en trouve immédiatement l'explication, pour peu qu'on jette sur le lit le même regard investigateur.

Ce lit est également en noyer, assez confortablement garni d'une paillasse, d'un matelas un peu mince et d'un traversin. Les draps, fort blancs, sont en grosse toile et rapiéciés en plus de vingt endroits. — Toujours la même lutte entre la misère et la propreté.

Sur ce lit une femme gît, étendue, immobile, et les yeux fermés.

Au premier abord, on lui donnerait cinquante ans environ; mais, en l'examinant avec attention, on s'aperçoit que les privations et la maladie ont flétri le teint, creusé les traits et sillonné de rides précoces' ce visage décoloré. Bien plus, en détaillant les lignes anguleuses de cette figure ravagée, on reconnaîtrait que cette femme a dû être jolie, sinon belle.

Cette vieillesse anticipée est évidemment le résultat d'un travail ingrat, de la misère, des privations, et probablement aussi de profonds chagrins. C'est de tout cela que cette femme est malade, qu'elle souffre, qu'elle meurt.

Au chevet du lit, à côté d'une table de nuit en noyer, sur laquelle fume un bol de tisane, dans un vieux fauteuil recouvert d'antique velours d'Utrecht jaune à ra-

mages, est enfoncé un être difforme, bossu, malingre, dont la tête disproportionnée, mais jeune, intelligente, fine, résolue, semble reposer presque directement sur deux jambes torses et grêles.. Silencieux et réfléchi, il lit, ou plutôt il fait semblant de lire le journal qu'il tient à la main; mais ses regards, obstinément fixés dans le vide, attestent une profonde préoccupation.

De temps en temps, il jette sur le lit un coup d'œil anxieux, pousse un soupir douloureux, et reprend sa lecture, ou du moins le cours de ses réflexions amères.

A droite, une porte entre-bâillée permet d'entrevoir un obscur petit cabinet, meublé d'un lit de sangle, de son matelas, et d'une chaise, — la chambre de ce pauvre garçon, sans doute.

En ce moment, la malade ouvre les yeux, se tourne péniblement vers lui, et l'appelle d'une voix éteinte: * — Adolphe !

Avec une vivacité qu'on n'aurait part soupçonnée, il bondit joyeusement auprès d'elle.

— Voilà, mère !

— J'ai soif, mon garçon.

Avec une sollicitude touchante, Adolphe souleva la mourante, et, de l'autre, approcha de ses lèvres le bol de tisane, dont il lui fit boire la moitié doucement et par petites gorgées.

— Merci, murmura sa mère, dont la tête se renversa lourdement sur le bras de son fils.

Il l'appuya sur le traversin avec des précautions infinies, dégagea son bras et revint prendre place sur le fauteuil, sans quitter des yeux la pauvre femme.

Epuisée par l'effort qu'elle venait de faire, elle avait de nouveau fermé se paupières alourdies et repris son immobilité.

Tout à coup des pas précipités se firent entendre dans l'escalier.

A peine Adolphe s'était-il levé pour s'informer des motifs de ce bruit inaccoutumé, que la porte extérieure s'ouvrit bruyamment et que deux hommes de mine suspecte firent irruption dans la chambre.

— Eh ! Dodophe ! cria le plus jeune. Enfin te Vlà donc!

Adolphe fronça terriblement les ourcils.

— Ginglard ! Bouteleux ! Vous ici ! fit-il. Silence, ajouta-t-il en étouffant sa colère.

— Que qu'y a donc ? demanda Ginglard avec mystère. Pour toute réponse, le jeune bossu montra d'un geste

désespéré le lit sur lequel agonisait sa mère.

— C'est donc pour çà que t'es pas venu au rendezvous d'à ce matin ? dit Bouteleux.

Adolphe fit de la tête un signe douloureusement affirmatif.

— Et ce soir . . . est-ce qu'on te verra ?

— Non.

— T'as tort, mon vieux, il paraît qu'il y a un coup superbe à faire du côté d'Bezons.

— Veux-tu te taire, animal! s'écria Adolphe en lui posant la main sur la bouche.

En même temps il se tourna avec inquiétude vers la mourante, comme pour s'assurer qu'elle n'avait rien entendu.

Eassuré par son immobilité, il désigna d'un geste impérieux la porte aux deux visiteurs.

— Ainsi, on n'te verra pas ? demanda encore Ginglard.

Au lieu de répondre, Adolphe les repoussa violemment.

— Vous en irez-vous ! rugit-il d"une voix étranglée.

— C'est bon, mon petit Apollon ... on s'en va, ricana Bouteleux, en haussant les épaules; mais t'as tort. Vrai, t'as tort ! Après tout, not' part n'en s'ra qu'plus ronde. Tant pis pour toi l

Et il entraîna Ginglard, qui jetait sur la patiente un regard de commisération.

En les voyant partir, le jeune hommtj poussa un soupir de soulagement. Au même instant, le malade l'appela d'un ton dolent.

Adolphe devint livide et se prit à trembler.

— Mon Dieu ! gémit-il. Elle a tout entendu ! Et il tomba à deux genoux devant la mourante.

La pauvre femme jeta sur "son enfant un regard alngui.

— Il y avait quelqu'un ici, tout à l'heure, dit-elle. Est-ce que le médecin est venu?

— Oui, répondit Adolphe avec empressement. Il sort d'ici.

Eh bien, s'est-il enfin prononcé ?

— Oui, oui, affirma vivement le petit bossu, dont le cœur battait à lui rompre la poitrine, il m'a assuré que tu allais mieux.

Elle secoua la tête avec incrédulité.

— Tu ne me crois pas ? demanda son fils.

— Hélas ! non, mon cher enfant.

Et comme celui-ci se redressant d'un air effrayé:

— Oh ! reprit-elle, je sais bien que si cela dépendait de toi je serais bientôt sur pied, mais tu n'y peux rien, mon garçon. . . malheureusement.

— Te voilà encore dans tes idées noires, fit Adolphe avec un accent de tendre reproche.

— Tu te trompes, mon enfant, je ne peux pas avoir de ces idées-là quand tu es à côté de moi. Ce serait méconnaître la tendre sollicitude avec laquelle tu me disputes à la mort depuis quatre longues années.

— N'est-ce pas tout naturel ? répliqua le jeune bossu.

— Je sais bien que c'est naturel, mais combien d'autres, à ta place, sacrifieraient leur devoir à leur intérêt ou à leur plaisir. Voilà près d'un mois que tu ne tra-

vailles pas, mon cher enfant ! Et ce n'est pas pendant tes et courtes absences que tu as pu gagner de quoi payer les visites du médecin, les notes exorbitantes du pharmacien.

— C'est vrai, mère, mais je te l'ai dit, M. Durand est venu à notre secours.

Ah! c"est un digne homme que ton patron! Chaque fois que nous avons été dans le besoin, il nous a généreusement secourus. Aussi, je serais allée souvent le remercier, si tu m'en avais pas toujours empêchée.

Adolphe devint écarlate.

— C'est que je le connais . . . balbutia-t-il avec embarras. Ça l'aurait gêné, ce brave homme ! Il m'avait menacé de me renvoyer, si je te disais même que cet argent nous venait de lui.

c'est égal, mon garçon, je n'aurais pas dû t'écouter, et si tu m'avais seulement donné son adresse. . .

— Aussi je ne te l'ai pas donnée.

— Tu n'as pas mieux fait pour cela. Je me reproche presque d'avoir accepté si froidement les bienfaits de ce généreux inconnu. Et quand je pense qu'il y a près de quatre ans que cela dure ! . . . quatre ans que je suis . toujours malade, «pie je suis incapable de gagner ma vie . . . quatre ans que je suis à ta charge ! . . .

Eh bien ! chacun son tour, c'est trop juste, riposta Adolphe. Qu'as-tu fait toi, jusqu'à ce que j'aie atteint mes dix-huit ans? Xe m'as-tu pas élevé, nourri, choyé? X 'as-tu pas payé mon apprentissage de relieur?

— Hélas! cher enfant. Que n'ai-jc pu faire davantage ?

Qu*aurais-tu donc voulu faire de plus? Tu as passé pour suffire à ce labeur les jours et les nuits? tu as usé tes forces, ta santé, de sorte que si tu es clouée aujourd'hui sur ce lit de douleurs, c'est à cause de moi. Et tu crois que je puis oublier cela ?

— Oui, tu es bon, je le sais bien, fit la malade d'une voix attristée. L'amour que tu as pour moi est mon unique consolation; mais il y a une chose qui pèsera éternellement sur ma conscience, £ur mon repos . . .

— Laquelle ? demanda vivement Adolphe.

— C'est de t'avoir laissé grandir tel que tu es, c'est de te laisser seul en ce monde, contrefait, bossu, objet de la risée, sinon du mépris public, quand, avec un peu d'argent, il aurait été si facile. . .

— Mais puisque tu n'en avais pas, pauvre mère !

— C'est précisément ce que je regrette, mon cher ami. Les médecins m'avaient déclaré dans ton enfance qu'en suivant la méthode orthopédique je parviendrais à corriger la difformité dont tu étais déjà menacé, et qui de jour en jour s'est accentuée davantage. Ah ! Dieu m'est témoin que pour arriver à ce résultat j'aurais fait tous les sacrifices, mais je n'ai jamais pu réunir le quart de la somme nécessaire ! J'ai usé mes yeux à pleurer au moins autant qu'à travailler, quand j'ai compris que cette tâche était au-dessus de mes forces.

— Bah ! voilà bien de quoi te désoler, fit en riant Adolphe. Les bossus ne sont-ils pas tous gens d'esprits ? C'est une grâce d'état, cela, mère, tu le sais bien.

— Baille tant que tu voudras, répondit soucieusement la malade, mais on ne vit pas d'esprit, ici-bas, quand on est sans fortune et presque sans éducation. Pour lutter, dans de telles conditions, il faut être robuste avant tout. Or, tu as de l'esprit, soit: tu es adroit, tu es agile, je le veux bien, mais tu es faible, mon enfant.

Tiens ! on ne peut pas tout avoir, riposta gaîment Adolphe. Avec la moitié des qualités que tu me reconnais, on peut déjà se tirer d'affaire.

— C'est dans cet espoir que je t'ai fait apprendre un métier facile, ou du moins qui ne soit pas au-dessus de tes forces. Dans quel embarras j'étais! Que de gens j'ai

consultés avant de me décider à faire de toi un relieur. Il n'y avait guère qu'un état, qui me séduisît plus, c'était celui d'horloger. Malheureusement l'apprentissage coûtait trop cher ; l'argent m'a manqué. L'argent ! toujours l'argent !

— Oh ! ma foi ! relieur ou horloger ... fit négligemment le petit bossu.

— Pourvu que l'on gagne honorablement sa vie, tu as raison, dit la malade. Aussi, tu ne te figures pas les tourments que tu m'as causés pendant ton apprentissage ! Ton patron me disait que tu étais paresseux, flâneur, que tu perdais tout ton temps, que tu ne ferais jamais rien de bon. . . J'étais réellement inquiète de ton avenir !

Adolphe se détourna avec embarras.

— Oh ! ce n'est pas un reproche, reprit-elle. Tu as joliment' mis d'eau dans ton vin depuis cette époque! Pourtant, ton second patron m'en disait tout autant sur ton compte. Ce n'est que du jour où tu es entré chez M. Durand que tu es devenu sage, raisonnable, travailleur. . .

Le jeune bossu baissa les yeux et toussa bruyamment.

— C'est que tu avais senti enfin que le travail est la base de toute honnêteté, n'est-ce pas? poursuivit sa mère. C'est que tu m'aimais, c'est que tu me voyais hors d'état de suffire même à mes besoins. Oh ! combien j'ai remercié Dieu quand j'ai vu se produire en toi un changement si radical ! Il est vrai qu'il me devait bien cela, après tout ce que j'avais souffert . . .

Pendant la fin de cette conversation, Adolphe avait entièrement perdu contenance. Son visage s'était rembruni, ses sourcils s'étaient contractés, ses regards lançaient des éclairs de colère.

— Qu'as-tu ? interrogea la pauvre femme. Je t'ai dit que je ne te reprocherais rien. Quel grief pourrais-je avoir contre toi, en effet ? Axrje jamais manqué de rien ?

N'as-tu pas pourvu à tous mes besoins ? N'as-tu pas satisfait jusqu'aux caprices insensés, relativement onéreux parfois, que m'inspirait la maladie ? Et tout cela par le fruit de ton travail le plus souvent . . . car enfin M. Durand ne nous est venu en aide que dans des circonstances critiques, comme celles où nous sommes en ce moment et tu t'es acquitté chaque fois envers lui ; tu me l'as affirmé du moins . . .

— C'est la vérité, mère, fit Adolphe d'une voix sourde ; mais chaque fois que j'entends récapituler ainsi les douloureuses épreuves par lesquelles tu as passé, c'est plus fort que moi, je ne puis m'empêcher de songer à celui qui t'a vouée à cette honte, à cette misère . . .

— Encore ! soupira la malade.

Oui toujours, reprit Adolphe avec force. Je ne puis pas oublier, moi, que si tu t'es débattue si longtemps dans ces souffrances, c'est par la faute d'un misérable. . .

— Mais c'est ton père, malheureux ! s'écria la pauvre femme avec effroi.

— Mon père, cet homme! Est-ce que je porte son nom? Est-ce que je connais même ce nom, derrière lequel il abrite tant d'indifférence et de lâcheté? Tu n'as jamais voulu le prononcer devant moi.

— C'est que la violence de tes paroles, m'a épouvantée chaque fois qu'il a été question de lui.

— Oh ! rassure-toi. Ce n'est pas pour moi que je lui en veux, c'est pour toi. Qu'il n'ait pas daigné me donner son nom, peu importe ! On peut bien se passer de ça. Mais qu'il t'ait abandonnée, toi, fille honnête et mère exemplaire, voilà ce que je ne lui pardonne pas. Tout ce que je t'ai vu souffrir, pleurer de l'armes, passer de nuits à l'ouvrage, se retourne dans ma pensée contre cette homme qui t'a condamnée à cette éternelle torture, et qui, après t'avoir volé ton honneur, t'a volé ton bonheur, ton repos, ta santé, ta vie peut-être . . .

— Ecoute, mon enfant, tu m'effrayes, dit la malade. Veux-tu me jurer de pardonner à cet homme, de l'oublier, je te dirai alors son nom . . .

— Jamais, protesta énergiquement Adolphe.

— Tu refuses ?

— Si je te promettais, ce serait me parjurer.

— Alors, qu'il soit fait selon ta volonté. Ni vivante, ni morte, je ne veux que tu connaisses le nom de cet homme. Je l'ai aimé, je lui ai pardonné, ce n'est pas au moment de paraître devant Dieu que je livrerai mon secret. Tu te fies, pour le découvrir, à ces lettres sur lesquelles tu m'as surprise parfois à verser des larmes amères. Ces lettres, je veux les anéantir à l'instant. Elles sont là ,dans le tiroir de cette commode dont voici la clef. Prends-les, je l'exige.

Adolphe obéit docilement, ouvrit le meuble, en tira un paquet de sept ou huit lettres, qu'il serra d'une main convulsive, tandis que son regard brillait d'un éclair de haine.

— Brûle-les devant moi, reprit la mourante avec force. Et, comme son fils hésitait :

— Je te l'ordonne, ajouta-t-elle.

Il fit quelques pas vers l'âtre, pendant que sa mère se penchait hors du lit pour épier ses moindres mouvements. Il plaça les papiers dans la cendre, prit une allumette et l'en approcha avec une obéissance qui surprit la moribonde.

Aussitôt la flamme s'éleva, le papier se tordit sous cette étreinte brûlante . . . puis il ne resta plus rien qu'un petit tas de cendres noirâtres, au milieu desquelles coururent encore de fugitives étincelles . . .

La pauvre femme poussa un grand soupir de joie, et se renversa tout à coup en arrière.

— Il ne le saura pas ! murmura-t-elle avec joie. Sa tlte retomba sur l'oreiller comme une massue.

Elle était morte !

Adolphe était resté accroupi devant la cheminée, comme pour contempler de plus près Tauto-da-fé dont sa mère le condamnait à se faire l'exécuteur.

Quand il la vit retomber sf lourdement, quand il vit se fermer ces paupières bistrées, pendre le long du lit ce bras inerte, il se redressa de toute la hauieur de sa petite taille et bondit au chevet de la morte.

Il lui prit la main, l'appela d'une voix étranglée, et, s'apercevant qu'elle ne lui répondait 'jjas, que pas un muscle ne tressaillait en elle, il se jeta sur son corps, en sanglotant, couvrit de baisers sa main tiède encore, ses yeux éteints, son front pâle, sa bouche décolorée.

— Mère ! mère ! criait-il entre chaque baiser.

Hélas ! que ne pouvait-elle entendre ces appels désespérés! Malgré tout, il espérait que sa voix, ses larmes, ses embrassements auraient le don de la ranimer, car il ne renonça à ses tentatives de résurrection qu'en sentant ce cadavre insensible se refroidir sous ses lèvres brûlantes, ces doigts décharnés se glacer et se raidir entre les siens.

Alors il joignit pieusement sur la poitrine de la pauvre femme ces mains rigides. Puis il se laissa glisser sur les deux genoux.

— Fini, murmura-t-il avec accablement. C'est fini !

Un cri rauque déchira sa poitrine et des larmes abondantes jaillirent de ses yeux. Abîmé dans sa douleur, il n'entendit pas qu'on frappait à la porte de la chambre, et ne répondit pas aux coups multipliés qui retentirent à des intervalles inégaux.

En dépit de ce silence, la porte s'ouvrit lentement, presque sans bruit, et un jeune homme de vingt-six ans au plus parut sur le seuil.

Il était grand et élancé, vêtu d'habits qui tenaient le milieu entre la classe ouvrière et la classe bourgeoise.

Le visage de ce jeune homme était beau; son attitude pleine de grâce et de noblesse.

Avant d'entrer dans la chambre, il jeta sur le lit de la nialade un regard attristé. Il aperçut ces mains jointes, et, prosternés devant le cadavre, le corps affaissé du malheureux bossu, dont les cris et les sanglots avaient déjà frappé son oreille.

Il s'approcha lentement, se laissa tomber également à genoux devant la morte, et prit silencieusement la main d'Adolphe, qu'il serra dans la sienne avec une commisération sincère.

Cette étreinte amicale rappela à lui le malheureux orphelin. Il jeta un coup d'œil rapide sur celui qui venait l'arracher à sa douleur.

— Monsieur Raphaël ! s'écria-t-il avec une respectueuse déférence.

Il se leva et força le nouveau venu de se relever à son tour.

— Hélas ! monsieur, gémit-il. Vous le voyez, la sainte femme vient de rendre son âme à Dieu !

— Je m'y attendais, mon ami, répondit Eaphaël. Depuis trois jours la chère dame avait été condamnée.

— Vous avez raison, monsieur ; mais j'espérais que le ciel aurait pitié de moi . . .

— Le ciel réserve à chacun d'étranges épreuves, fit soucieusement Eaphaël. J'en sais quelque chose, mon pauvre graçon, moi qui ai vu mourir mon père à la peine ... et dans quelles circonstances encore ! . . . Mais que voulez-vous ? . . . à ces malheurs irréparables on ne saurait opposer autre chose qu'une amère résignation

Il poussa un soupir douloureux, et demeura quelques instants absorbé dans une sombre rêverie. Mais il secoua énergiquement la tête comme pour s'arracher à cette préoccupation involontaire.

— Voyons, fit-il résolument : souffrir est bon, pleurer

est juste ; mais il y a des formalités à remplir. Vous n'avez pas fait la déclaration de décès à la mairie ? '< — Pas encore.

— Avez-vous un parent qui s'acquittera de cette pénible mission ?

— Je n'ai pas de parent, répondit tristement le bossu.

— Ni d'ami intime ?

— Des amis intimes, moi ? fit Adolphe avec un sourire amer. Mais regardez-moi donc; est-ce qu'on est l'ami d'une caricature comme moi?-

— La preuve qu'on peut l'être, reprit doucement Kaphaël, c'est que je ne suis venu ici que pour me mettre à votre disposition.

— Oh ! pardonnez-moi, monsieur, dit Adolphe avec vivacité, j'oubliais toutes les bontés dont vous m'avez comblé.

— Mais je ne vous ai comblé d'aucune bonté, se défendit Raphaël avec feu. A vous entendre, on pourrait croire que je suis quelque généreux philantrophe dans la bourse duquel vous avez puisé. Non, non. Nous habitons la même maison, j'ai ma mère auprès de moi comme vous aviez hier la vôtre; je suis un ouvrier comme vous, voilà ce qui nous a rapprochés. La similitude de notre position, de nos occupations, de notre pauvreté, a été entre nos mères et nous le premier trait d'union. Pendant que nous nous rendions chacun de notre côté à l'atelier, les deux pauvres femmes travaillaient ensemble et échappaient ainsi aux dangers de la solitude, du chagrin. . . Q'ai-je fait pour vous que vous n'avez pas fait pour moi? Je ne suis pas plus votre obligé que vous n'êtes le mien, ou bien alors je suis le vôtre à des titres égaux.

— Oh ! vous aurez beau dire, fit le bossu en hochant la tête, ce n'est pas la même chose. Madame votre mère est de bonne famille. Vous-même, tous avez reçu une

éducation qui n'est pas celle d'un ouvrier, à laquelle je n'ai jamais aspiré ni atteint moi-même. Votre intérieur, si simple que vous le jugiez, n'est pas davantage celui des gens de mon espèce. Quant aux services que vous avez rendus cent fois à ma pauvre mère et moi, s'ils ne se sont pas traduits en espèces, ils m'ont été plus sensibles et plus précieux cent fois, en raison de la délicatesse avec laquelle vous preniez à tâche de les dissimuler.

— Quels services ? demanda Raphaël. Prétendez-vous parler d'une tasse de thé par ci, d'une tasse de chocolat par la. . .

— Je m'entends, répliqua finement le bossu — et je me comprends. C'est pourquoi je vous remercie encore et toujours de vos bontés.

— Allons, dit Eaphaël, je m'aperçois que je n'aurai pas le dernier mot avec vous. En ce cas, permettez-moi de remplir les formalités auxquelles votre affliction vous empêche de songer. . . d'aller à la mairie faire la déclaration indispensable.

— Ah ! c'est juste murmura Adolphe accablé.

— En outre, il faudra que vous me donniez l'adresse de M. Durand, votre patron . . .

— Pourquoi faire ? demanda le bossu, qui devint pâle.

— Pour le prévenir, lui et ses ouvriers, afin qu'ils assistent à l'enterrement. . .

— Oh ! c'est inutile, s'écria vivement Adolphe. Raphaël le regarda avec surprise.

Le bossu devina ce qui se passa dans l'esprit du jeune homme.

— Ah ! vous croyez que tout le monde est comme vous, fit-il. Vous vous imaginez que la douleur d'un bossu est chose à laquelle on compatisse ! Un bossu qui pleure ! Allons donc, cela ne se serait jamais vu ! Cela prêterait à rire plus encore que les saillies de son épine dorsale

ou de son esprit. Je ne veux pas donner ce spectacle au cadavre de ma pauvre mère. J'accompagnerai seul la voiture qui me la prendra pour jamais.

— Comme il vous plaira, dit Raphaël; mais vous me permettez bien, je l'espère. . .

— Oh ! à vous, monsieur, tout est permis. Vous êtes le seul de tous ceux que j'ai connus qui ait bien voulu voir en moi un homme ou quelque chose d'approchant.

— A la bonne heure ! mais pour parer à ces frais, demanda timidement Raphaël, avez-vous quelques économies ?

— Rien, monsieur, je n'ai rien ! La maladie de ma pauvre mère a tout dévoré: mon temps et mon argent; mais j'y pourvoirai d'ici à demain; je vendrai. . .

— Ne vendez rien, ne vous pressez pas, je vous avancerai ce qu'il faudra .' . .

— Ah ! monsieur, que de reconnaissance ! . . .

— Bah ! une heure de mon temps, une douzaine d'écus, et tout sera dit. Au revoir? fit Raphaël d'un ton léger.

Et il s'éloigna précipitamment, afin de se soustraire aux remerciements de sorrvoisin.

Adolphe le reconduisit jusqu'à la porte et le regarda disparaître avec attendrissement.

— Ah ! soupira-t-il, si j'avais rencontré partout cette charitable pitié. . .

Il revint lentement au chevet de la morte, et tira son mouchoir pour essuyer les pleurs qui s'échappaient de ses yeux.

Un paquet de papier soigneusement attaché vint rouler à ses pieds.

— Ah ! les lettres de cet homme ! murmura-t-il. Je les avais oubliées.

Soudain, son œil devint sec et s'alluma d'un éclair de haine,

D'une main agitée, il fit glisser la faveur qui retenait ces quelques lettres, et jeta sur chacune d'elles un regard rapide. Elles étaient toutes écrites de la même main et signées du même nom.

— Morinval ! s'écria-t-il avec une joie farouche. Enfin je connais ce nom, que ma pauvre mère me cachait avec tant de soin ! C'est donc ce Morinval qui l'a tuée, ce Morinval qui a fait de moi un être difforme et repoussant ! . . .

Alors il se tourna vers le cadavre immobile.

— Ah ! s'il est pauvre, murmura-t-il, je lui pardonnerai comme tu l'as fait, pauvre martyre ! Mais s'il est riche ... /

Il n'acheva pas sa pensée, mais il brandit dans l'espace un bras menaçant.

Il avait désobéi aux ordres de la mourante. Pourtant, il ne s'en repentait point. X'était-il pas intéressé plus que tout autre à connaître le nom de son père. Les cyniques consolations, les excuses banales que renfermaient ces lettres ne justifiaient-elles pas la conduite qu'il avait tenue?

On devinera sans peine à l'aide de quel stratagème il les avait sauvées de la destruction qu'avait ordonné sa mère.

Tout d'abord il était décidé à obéir, à brûler, selon le désir de la malheureuse abandonnée, les preuves qu'elle voulait annéantir; mais il avait été retenu par une invincible curiosité.

Au moment où il s'approchait de la cheminée, il avait lestement substitué au. paquet de lettres qu'il avait pris dans la commode le journal qu'il tenait à la main, quelques minutes plus tôt. Il ne lui avait vu pas été difficile de tromper les yeux volés de l'agonisante. Elle avait vu briller la flamme, elle avait vu se tordre le papier, elle crut que le sacrifice était accompli et s'en^

dormit paisible dans l'éternité, sans soupçonner quel héritage de haine et de vengeance elle laissait entre les mains de son fils.

Celui-ci continuait, en effet, la lecture qu'il avait commencée. Un rire strident s'échappait parfois de sa lèvre crispée, son pied frappait le carreau de la chambre avec une agitation fiévreuse, son regard brillait d'une colère mal étouffée.

Il venait d'achever la dernière lettre, il terminait, le douloureux inventaire qu'il avait entrepris, lorsqu'un bruit de pas retentit dans l'escalier.

En attendant frapper à la porte, il glissa rapidement dans sa poche les papiers qu'il venait de parcourir, ouvrit et se trouva en présence de quatre personnes.

C'était d'abord le médecin de la mairie qui venait constater le décès. La vérification ne fut pas longue. Il tâta le pouls, se pencha sur le visage de la morte, se releva, et fit un petit signe de tête, qui voulait dire :

— C'est très-bien.

Alors il salua d'un autre signe de tête et se retira.

Derrière lui venait Eaphaël accompagné de deux femmes.

L'une était vieille, sèche, ridée, et premenait autour d'elle un regard curieux. L'autre avait quarante-cinq ans environ, était bien conservée et gardait une attitude grave et recueillie.

Eaphaël lui prit la main et lui fit faire un pas en en avant.

— Voici ma mère, dit-il, qui a bien voulu se charger d'ensevelir votre pauvre morte, ce dont nous autres hommes ne saurions décemment et convenablement nous acquitter. Elle a amené pour l'aider cette femme qui l'accompagne.

Quand il reconnut la mère de Eaphaël, qui avait été la consolatrice, la bienfaitrice, presque l'amie de celle

qu'il venait de perdre, Adolphe se rappela tout à coup les bonnes causeries du soir, les longues heures de travail que les deux femmes avaient passées ensemble.

Ce souvenir provoqua en lui une nouvelle explosion de douleur. Touché jusqu'aux larmes de cette nouvelle preuve de sollicitude, il s'inclina devant la généreuse dame, et saisit sa main, sur laquelle il appuya son front brûlant.

Raphaël profita de cet instant de prostration pour l'entraîner.

Ils descendirent à l'étage inférieur, et il pénétrèrent dans iin logement exactement disposé comme celui qu'ils venaient de quitter, mais infiiniment mieux meublé et disposé surtout avec un goût exquis.

Les gros meubles, c'est-à-dire le lit et l'armoire à glace, n'étaient pas neufs, mais l'acajou, noirci par le temps, avient de magnifiques reflets sous la couche de vernis dont il était recouvert.

Une paire de rideaux en gros reps algérien semé de fleurs et d'arabesques en soie, multicolore, pendait de chaque côté de la fenêtre.

En face du lit, on apercevait un petit buffet de palissandre dont l'étagère était couverte à profusion de bibelots de toute espèce.

Les sièges larges et mœlleux se prélassaient autour de la chambre soigneusement abrités par des guipures faites au crochet.

Au milieu de la pièce un magnifique guéridon disparaissait presque sous le tapis un peu fané, mais lourd et laineux, qui le protégeait.

Le long des murs pendaient deux portraits à l'huile signés Pérignon, admirablement peints, superbement encadrés d'une bordure légèrement noircie; autour de ces deux sujets principaux étaient groupés, dans un désordre plein d'art, des gravures, des esquisses de tous les maîtres, de toutes, les écoles, de tous les tempe.

Sur la cheminée, on apercevait une pendule de marbre noir surmontée d'un bronze de Barbedienne représentantie buste de la Du Barry. De chaque côté, deux candélabres élevés étaient séparés par deux vases de Bohême lourds et progondément gravés.

Ainsi meublée cette pièce avait l'air beaucoup moins grande que celle d'où sortaient les deux jeunes gens, bien qu'elle eût la même dimension.

Dans le cabinet contigu à cette chambre, on distinguait un lit de fer ouvragé et un fauteuil d'accajou garni de damas de laine rouge.

Personne évidemment ne se serait attendu à trouver, rue de Venise, dans une semblable maison et chez un simple ouvrier, un intérieur aussi luxueux.

Avec un peu d'attention, on reconnaissait sans peine que ce mobilier, un peu disparate, provenait d'un appartement confortable, sinon somptueux. C'était probablement les épaves de quelque terrible naufrage, sauvées à grand'peine du désastre qui menaçait de les engloutir.

En effet, ce portrait de femme signé d'un nom bien connu dans la peinture, et qui avait coûté trois mille francs au bas mot, était celui de la mère de Eaphaël. Quinze ans avaient passé sur la toile sans l'altérer, et sur l'original sans en ravager trop cruellement les traits. Dans cette femme gracieuse et jeune, parée d'une toilette de bal, sur les épaules rondes et blanches de qui se détachait un collier de perles fines, on reconnaissait encore la femme de quarante-cinq ans, grave, un peu triste, mais belle encore, qu'emprisonnait aujourd'hui une robe de laine noire aux plis sévères.

Le portrait de l'homme était du même auteur et remontait à la même époque. C'était celui de son mari, le père de Eaphaël.

Quel drame avait brisé cette existence? Quel vent de malheur avait détruit ce bien-être? Personne ne le savait.

Madame Desarceaux était venu s'établir dans le quartier et y habitait depuis huit ans, sans avoir jamais confié aux commères qui essayaient de l'interroger, les motifs qui l'avaient conduite dans cette rue, plus lointaine et plus ignorée que les déserts du Sahara.

On la voyait aller et venir, polie, discrète, douce, affable, mais gardant toujours une prudente réserve.

Les voisines avaient beau vouloir la traiter en camarade, madame Desarceaux leur était tellement supérieure par le visage, par la distinction, par le langage, qu'elles renoncèrent promptement à la considérer comme leur égale.

Son fils, lui-même, partageait le prestige dont jouissait l'honorable dame.

Il avait dix-huit ans déjà, quant il vint occuper avec sa mère le logement qu'il habitait aujourd'hui. Or, d'après sa tenue, ses manières, il était évident que Eaphaël avait reçu une brillante éducation.

Il était ouvrier tourneur, on le savait. On connaissait même le nom et le domicile du patron chez lequel il travaillait depuis huit ans. On n'ignorait pas qu'à force d'assiduité, et par suite de sa conduite exemplaire il était arrivé rapidement à devenir le premier ouvrier de la maison, puis le contremaître de l'atelier, et enfin le factorum du patron, presque aussi patron que le patron lui-même.

Les jeunes ouvriers du quartier avaient voulu, à plusieurs reprises, l'entraîner au cabaret, lui faire partager leurs parties de plaisir un peu bruyantes. A ces propositions il avait répondu doucement, mais nettement qu'il avait une mère à soigner, et qu'il l'aimait trop pour ne pas lui donner toutes les satisfactions possibles.

De toutes parts, s'éleva autour de ces deux étrangers un concert d'éloges, d'admiration, de respectueuse déférence. Les mères proposaient Eaphaël comme modèle

à leurs enfants, et les enfants auraient tous souhaité d'avoir une mère comme celle de Kaphaël.

C'est dans cet intérieur tranquille et irréprochable, que la mère d'Adolphe et son file avaient été admis par exception, — exception dont le spirituel bossu comprenait tout le prix !

Kaphaël avait pris en pitié la difformité du pauvre garçon.

Ce fut lui qui soutint le courage du malheureux orphelin, ce fut sur son bras que celui-ci s'appuya le lendemain pour suivre le corbillard triste et nu qui emportait la dépouille de la pauvre morte.

C'était un contraste que les passants ne manquèrent pas de souligner par un sourire, que celui de ce magnifique jeune homme soutenant cet être grotesque dont le cœur se brisait.

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