‹ Les égarements de MinneChapitre 1 sur 1 · LES · texte numérisé non relu

LES

ÉGAREMENTS DE MINNE

a Je vais coucher avec Minne! »

Le petit baron Couderc énonça cette résolution d'une Yoix distincte et concentrée, puis rougit violemment et releva son col de fourrure. La canne au port d'armes, il parut vouloir conquérir ce steppe vaste et morne où Ton plonge, au sortir de l'aveuglante rue Royale, en de fumeuses ténèbres. On ne vit plus de lui qu'un peu de nuque court tondue, si blonde que les cheveux s'y moiraient comme du verre filé, et un nez insolent de petite gouape distinguée.

Protégé par les arbres nus de l'avenue Gabriel, il osa répéter, défiant un dos frileux de sergent de ville :

« Je vais coucher avec Minne ! Ça fait que, depuis mon début, j'aurai eu... combien déjà? r Anglaise de mon petit frère, trois grues... et Minne. Mais Minne... n'est pas une femme comme les autres. La clef que j'avais glissée sous la serviette à thé, elle l'a prise sans rien dire... Si elle allait me faire une blague et tout dire à son mari?... »

En arrivant rue Christophe-Colomb, il cessa de conjecturer pendant qu'il tournait la clef dans la muette serrure de son petit rezde-chaussée. Il ne pensa plus qu'aux gâteaux à disposer, à la bouilloire électrique, au déshabillage qu'il souhaitait théâtral et cinématographiquement rapide. Sa grande jeunesse recommença à le gêner. On a beau être le petit baron Couderc, de qui les dames de chez Maxim's disent, indulgentes : «En voilà une petite frappe, ma chère : il n'y a qu'à le voir!... » on ne se doute pas des responsabilités que vous créent ces dons pesants : un nez qui oblige à l'insolence, des yeux myopes

LES EGAREMENTS DE MINNE i

à VOUS faire gifler, et une bouche qui ne se doit fermer sur un « mot » chineur que pour mépriser plus spirituellement encore, un coin en haut, Taulre en bas.

Il assura son sourire de côté, machinalement, parce qu'un manteau de femme se balançait, inattendu, à une palère de l'antichambre. Au fond, il se sentit secoué...

— Comment? elle est déjà là? Bon Dieu, et les gâteaux, et la bouilloire, et tout!... Rien n'est prêt... Pourvu que le feu marche!...

Elle était là, son chapeau enlevé, assise devant le feu. Sa robe simple couvrait ses pieds; ses ciieveux blonds, en casque, électrisés par la gelée, la nimbaient d'un argent factice. Une jeune fille des gravures anglaises, ses mains croisées sur les genoux... Et quelle gravité enfantine sur ces traits d'une finesse presque trop précise!... iVntoine, son mari, le lui disait toujours : « Minne, pourquoi astu l'air si petite quand tu es triste? »

Elle leva les yeux sur le blondin qui entrait

et lui sourit, tout éclairée de confiance. Son sourire lui faisait, à cette enfant, une figure de femme. Elle souriait avec une expression à la fois hautaine et prête à tout qui surprenait, qui donnait aux hommes l'envie d'essayer n'importe quoi...

— Mais, Minne... comment me faire pardonner?... Je ne croyais pas être en retard...

Minne se leva et lui tendit sa main étroite, déjà dégantée :

— C'est moi qui suis en avance...

Ils parlaient presque de la même voix, lui avec une manière parisienne de hausser le ton, elle d'un mezzo posé et un peu ralenti, comme une jeune fille du monde qui jouerait la comédie.

Il s'assit près d'elle, démoralisé par leur solitude. Plus d'amis en galerie malveillante, plus de mari; inattentif, le mari, c'est vrai, mais on pouvait au moins se donner en sa présence des joies d'écoliers malicieux : la main qu'on effleure sous la soucoupe à thé, la

moue de baiser qu'on échange derrière le dos d'Antoine... Hier encore, hier, après-midi, le petit baron Jacques pouvait se dire : « Je les roule tous, ils n'y voient que du feu! » Aujourd'hui il est seul avec Minne, cette Minne qui arrive tranquille au rendez-vous, en avance, en avance!

Il lui baisa les mains pour pouvoir l'examiner furtivement. Elle pencha la tête et sourit, de son sourire orgueilleux et équivoque qui avait l'air de dire aux gens : « Je sais sur vous quelque chose de très mal et d'excitant. » Alors il se jeta goulûment vers la bouche de Minne et la but sans rien dire, mi-agenouillé, si ardent et si nerveux tout à coup que l'un de ses genoux trépida, d'un mouvement inconscient et maladif.

Elle suffoquait un peu, la tête en arrière. Son casque blond pesait sur les épingles, près de se fondre en un flot lisse, à peine ondulé...

— Attendez, murmura-t-elle.

Il desserra ses bras et se mit debout. La

lampe éclaira le dessous de son visage changé, les narines pâlies, la bouche mordue et vive, le menton frais et tremblant, tous les traits enfantins, vieillis par le désir qui délabre et ennoblit.

Minne. restée assise, le regardait, obéissante et anxieuse, anxieuse Comme elle

affermissait vaguement son chignon, son ami lui prit les poignets :

— Ohî ne te recoiffe pas, Minne!

Sous le tutoiement elle rougit un peu, offusquée et contente, et baissa ses cils plus foncés que ses cheveux.

— Peut-être que je l'aime, songea- t-elle secrètement.

C'est qu'à cette minute il lui sembla beau, beau simplement, d'une manière animale et impersonnelle, « comme tout le monde », songea-t-elle encore avec une mémoire naïve et cynique, parce qu'elle revoyait d'autres hommes jeunes, qui avaient été beaux ainsi, tout à coup, devant elle.

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Il s'agenouilla de nouveau, les mains tendues vers le corsage de Minne, vers la complication évidente de ses agrafes invisibles, les doubles boutonnières de son col droit glacé d'empois. Elle vit, à la hauteur de ses lèvres, la bouche entr'ouverte de Jacques, une bouche d'enfant haletant, qui avait laissé tomber son sourire en coin et que la soif d'embrasser séchait. Les bras au cou de son ami agenouillé, elle baisa de bon cœur cette bouche, gentiment, en sœur trop tendre, en fiancée qu'enhardit l'innocence ; il gémit et la repoussa, les mains fiévreu«es et maladroites.

— Attendez, répéta-t-elle.

Debout, elle commença posément de défaire le col blanc, la chemisette de soie, la jupe plissée qui tomba tout de suite.

Elle sourit, à demi tournée vers Jacques :

— Croyez-vous que c'est lourd, ces jupes plissées !

Il s'empressait pour ramasser la robe.

— Non, laissez, je quitte mon jupon el ma jupe ensemble, comme ça, de façon à remettre tout à la fois, vous voyez?

Il fit signe de la tête, qu' « il voyait » en effet. 11 voyait Minne en pantalon, et qui continuait son déshabillage tranquille. Pas assez de croupe pour évoquer la p'tite femme de Willette, pas assez de mollet non plus. Une pensionnaire fourvoyée, plutôt, à cause de la simplicité des gestes, de la raideur élégante, et aussi à cause du pantalon à jarretière qui méprisait la mode, pantalon étroit qui précisait le genou sec et fin.

Pendant le temps d'un battement de cils, il put réfléchir, parce qu'elle était un peu plus loin de lui, et rectifia son attitude. Il fut, carré dans un fauteuil, « le petit baron Couderc » qui regarde sa maîtresse se déshabiller.

— Jambes de page, des merveilles! jeta-t-il tout haut, et la palpitation de son cœur rendait ses amygdales grosses et douloureuses.

Minne fit la moue, puis sourit. Une subite

pudeur sembla l'oppresser, quand elle dut dénouer ses jarretelles; mais, une fois en chemise, elle reconquit son calme et rangea méthodiquement, sur le velours de la cheminée, ses deux bagues et le bouton de rubis qui fixait son col à sa chemisette.

Elle se vit dans la glace, pâle, jeune, nue sous la chemise fine, et comme son casque d'argent à peine doré chancelait d'une oreille à l'autre, elle défît et aligna ses épingles d'écaillé. Une mèche bouffante demeura en auvent au-dessus de son front et elle dit :

— Quand j'étais petite, maman me coiffait comme ça.

Son ami Tentendit à peine, bouleversé de voir Minne à peu près nue, et soulevé, noyé d'une immense, d'une amère vague d'amour, d'amour vrai, furieux, jaloux, vindicatif :

— Minne î

Un peu saisie de l'accent nouveau, elle s'approcha, voilée de cheveux blonds, les deux mains en coquilles sur ses seins si petits :

— Quoi donc?

Elle était debout contre lui, tiède d'avoir frôlé le grand feu, tiède d'avoir quitté sa robe lourde; et son parfum aigu de verveine citronnelle faisait penser à l'été, à la soif, à l'ombre fraîche...

— 0 Minne ! sanglota-t-il, jure-le-moi : jamais, pour personne...

— Pour personne ?

— Pour personne, devant personne, tu n'as rangé tes épingles et tes bagues; jamais, tu n'as dit ainsi que ta mère te coiffait comme ça; jamais tu n'as, enfin, tu n'as...

Il la tenait dans ses bras, si fort qu'elle plia en arrière comme une gerbe qu'on lie trop serré, et ses cheveux frôlèrent le tapis. Elle éclata d'un rire pointu:

— Vous jurer que je n'ai jamais... que je n'ai jamais?... oh ! que vous êtes bète !

Il la garda contre lui, ravi du mot.

Toute renversée sur ses bras, il la contempla de près, curieux du grain de la peau, des

veines des tempes, vertes et bleues comme des fleuves, des yeux noirs où danse la lumière... 11 se souvint d'avoir regardé avec la même passion craintive la nacre bleue, les antennes plumeuses, les sigaes blancs en forme de C sur velours noir, toutes les merveilles d'un papillon enfin captif qu'il n'avait cru ne jamais atteindre, un jour de vacances... Mais Minne se laissait déchiffrer sans battre des ailes...

Une petite pendule de voyage sonna; ils tressaillirent ensemble :

— Déjà cinq heures! soupira Minne, il faut nous dépêcher.

Les deux bras de Jacques descendirent, caressèrent les hanches fuyantes de Minne, et l'égoïsme vaniteux de son âge faillit se trahir tout dans un mot :

— Oh ! moi, je...

Il allait dire, jeune coq fanfaron : « Moi, j'aurai toujours le temps! » Mais il se reprit, honteux devant cette enfant qui lui apprenait

à la fois, en quelques minutes, la jalousie, le doute de lui-même, une petite convulsion du cœur inconnue, et celte paternité délicate que peut inspirer à un autre enfant de vingt ans la nudité confiante d'un être fragile, que l'étreinte fera peut-être crier...

Min ne ne cria pas.

Le jeune homme vit seulement, sous ses lèvres, un extraordinaire et pur visage d'illuminée, des yeux noirs, agrandis, qui regardaient loin, plus loin que la pudeur, plus loin que lui-même, avec l'expression ardente et déçue que durent avoir, au haut de la tour, le-s yeux de sœur Anne... Minne, terrassée sur le lit, subit son amant en martyre avide qu'exaltent les tortures, et chercha, d'une cambrure fréquente et rythmée de sirène, le choc de sa fougue... Mais elle ne cria point, ni de douleur, ni de plaisir, et quand il retomba le long d'elle les yeux fermés, les narines pincées et pâles, avec un souffle sanglotant, elle pencha seulement, pour le voir

LES ÉGAREMENTS DE MINPsE 13

mieux, sa tête qui versait hors du lit un flot tiède et argenté de cheveux blonds.

...Ils durent se quitter, malgré que Jacques la caressât avec une folie d'amant qui va mourir, et qu'il baisât sans fin ce corps effilé qu'elle ne défendait guère. Tantôt étonné, il en suivait les contours lentement, d'un index précautionneux qui dessine, tantôt il serrait entre ses genoux les genoux déliés de Minne, jusqu'à les meurtrir ; ou bien il jouait, cruel et égaré, à effacer sous ses paumes la saillie si faible des seins. 11 la mordit à l'épaule, tandis qu'elle se rhabillait. Elle gronda tout bas et vira vers lui d'un fauve mouvement... Puis elle rit tout à coup et s'écria :

— Oh ! ces yeux ! ces drôles d'yeux que vous avez !

Dans la glace, il se trouva une drôle de figure, en effet, les yeux creusés, la bouche en avant, gonflée — où donc le sourire en coin? — les cheveux en mèches sur les sourcils détendus, un air, enfin, un air ivre

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de noce triste, avec quelque chose en plus, quelque chose de brûlant et d'éreinté qu'on ne peut pas dire...

— Et toi, Minne?

Il la prit tendrement par les poignets.

— Méchante, ça ne se voit pas! On ne dirait jamais que tu...

— Si vous ne me laissez pas partir, je ne reviens plus!

Elle le menaça d'un sévère petit doigt tendu, puis frissonna en regardant la fenêtre.

— Dieu ! ça va être affreux, dehors, après ce bon dodo chaud, et ce feu, et cette lampe rose...

— Et moi, Minne? me ferez-vous la grâce de me regretter, après la lampe rose?

— Ça dépend, fit-elle, en coiffant sa toque piquée de camélias blancs. Ça dépend. Oui, si vous me trouvez un fiacre tout de suite.

— La station est tout près, avenue de TAlma, soupira Jacques, en brossant sa raie au

LES EGAREMENTS DE MIXNE lo

petit bonheur. Zut I il n'y a plus d'eau chaude...

— C'est bien rare qu'il y ait assez d'eau chaude, songea Minne tout haut.

11 la regarda, les sourcils levés, le coin de la bouche retroussé, reprenant peu à peu, avec ses babils, sa figure de « petit baron Couderc. »

— Ma chère amie, vous dites quelquefois des choses qui me feraient douter de votre bon sens, ou de mes oreilles I

Minne ne jugea pas nécessaire de répondre. Elle se tenait sur le seuil, fine et modeste dans sa robe sombre, les yeux distraits, déjà partie.

« Encore un ! » songeait Minne, crûment.

D'une épaule rageuse, elle s'accota au drap décoloré du fiacre et renversa la tête, non par souci d'être vue, mais par horreur de tout ce qui passait dehors.

— Encore un... Le troisième, et sans succès ! C'est à y renoncer. Si mon premier ne m'avait pas assurée que je suis « parfaitement conformée pour l'amour » j'irais consulter; mais il devait s'y connaître, puisqu'il était interne des hôpitaux...

Elle serra ses poings l'un contre l'autre dans son manchon.

— Enfin, voyons, ce petit, il est gentil, il sent bon, il meurt de plaisir sur moi, et moi je suis là, à attendre, à dire : « Évidemment,

ce n'est pas désagréable, mais montrez-moi ce qne vous avez de mieux... » C'est comme cet italien, ce compositeur qu'Antoine a connu chez Pleyel... allons, celui qui avait des dents jusqu'aux yeux... Diligenti. Quand je lui ai demandé, chez lui, ce qu'on appelait dans les livres des « pratiques infâmes, » il a ri, et il a recommencé ce qu'il venait de faire! Voilà ma veine, voilà la vie que je suis condamnée à mener, jusqu'à devenir une vieille dame î...

Elle ne pensait guère à Antoine, en cette minute-là, que pour le charger d'une responsabilité initiale : « C'est sa faute, je parie, si je ne sens rien. Il a du me détériorer quelque chose de délicat. »

Elle envoûtait davantage à son mari, après chaque adultère infructueux.

« Pauvre Minne »... soupira-t-elle, lorsqu'elle vit que le fiacre dépassait la rue Jouffroy. Encore deux minutes et elle descendrait avenue de Yilliers, tout près de la place

Pereire; tiaversant le trottoir sec et glacé ; tout de suite après, ce serait l'escalier surchauiïé qui seut rétofîe et la poussière, et puis enfin les gi-ands bras d'Antoine, sa joie canine. iMinne baissa la tête, résignée. Il n'y avait plus d'espoir pour aujourd'hui.

Deux ans de mariage, et trois amants.

Des amants ? Pouvait-elle les nommer ainsi dans son souvenir? Elle ne leur accordait qu'une indifférence faiblement vindicative, à ceux-là qui avaient goûté près d'elle le convulsif et court bonheur qu'elle cherchait avec une persistance aussi vite découragée que vite renouvelée. Un seul souvenir net, détaillé abominablement, d'une neuve couleur de coupure fraîche : la première nuit de ses noces.

(( C'est la faute d'Antoine ! » songeait Minne à toute heure, avec quelle douleur têtue et cachée ! N'y avait-il pas un homme au monde, un être différent de tous les autres, qui pût un jour éteindre en elle sa mémoire épouvantée? Hélas ! Minne aurait dessiné du

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doigt, sur le mur de sa chambre. Fombre qui caricalurait Antoine, celte nuit-là : un dos bossu d'eiïort, les cheveux en mèches raides, rebroussés, une courte barbe de satyre, toute l'image fantastique de Pan besognant une nym[)he...

Au cri aigu de Minne blessée, Antoine avait ré[)ondu par une manifestalion idiole de joyeuse gralilude, de soins tardifs, de dorlotements fraternels — il était bien temps ! Puis il avait pleuré de grandes larmes, longues, incompréhensibles, aupiès de cette enfant ramassée sur elle-même, les genoux serrés; il avait prononcé des | aroles sans suite : « 0 Minne, je suis si heureux ! Tu comprends, Minne, papa me Favait bien altirmé, mais depuis le matin où... le niatin de la nuit où on t'a rapportée évanouie... enfin, je me demandais toujours si on ne m'avait pas caché la vérité, et si lu élais encore... 0 Minne, je l'aime tant! Tu n'as jihis mal? Tu m'aimes? Nous serons si heureux!... »

Elle claquait tout bas des dents et ne pleurait pas. Elle respirait avec surprise celte odeur d'homme nu. Rien ne l'enivrait, pas même sa douleur, — il y a des coupures qu'on se fait avec le grand couteau de cuisine, ou des brûlures de fer à friser qui sont autrement insupportables. Seulement il y a la manière...

Elle espérait mourir, sans trop y croire...

Son mari tout neuf, son ardent et maladroit mari s'étant endormi, Minne avait tenté, timidement, de s'évader des bras fermés encore sur elle, mais ses doux cheveux de soie mêlés aux doigts d'Antoine la tenaient captive. Tout le reste de la nuit, la tête tirée en arrière, Minne avait songé, immobile et patienle, à ce qui lui arrivait là, aux moyens d'arranger les clwses, à l'erreur profonde d'avoir épousé ce une espèce de frère »... — Au fond, concluait-elle, c'est la faute de maman. Je sais bien que ce n'était ni très prudent, ni très pratique, cette idée de quitter

la maison à minuit... pour aller retrouver le Frisé \ Les petites filles, ça vous a des idées!...

Elle contemplait sa fugue enfantine et tragique comme de très loin , par-dessus les cinq ans écoulés déjà, depuis le soir où Minne, en pierreuse d'opérette, avait, à travers une nuit de brouillard, cherché le Frisé, préservée magiquement de tous les périls frôlés , comme si la flamme blonde de son chignon tordu en casque eût conjuré les larves entrevues...

— C'est la faute de maman, oui, si on y réfléchit bien. Cette pauvre maman, elle était demeurée persuadée que je portais écrit sur mon front : « Voici la fille qui a découché! » Découché, la belle affaire, pour ce que ça m'a rapporté ! J'aurais dû m'expliquer mieux, j'y consens, raconter avec des détails que je n'avais rencontré sur ma route qu'un vieux, deux femmes et un gros rhume, et pas de

* Voir Minne.

Frisé... Tant pis ! L'oncle Paul me bat froid, et prétend que maman est morte de mon silence... Maman est morte parce que maman est morte, voilà. S'il avait fallu que j'aille leur expliquer le Frisé, nos amours si tôt rompues, ma fuite quand il m'a appelée, et tout, nous n'aurions pas encore fini à présent... Maman n'a rien trouvé de mieux à dire que « Épouse Antoine, ma chérie, il t'aime, et d'ailleurs tu ne peux guère en épouser un autre... » Allons donc! Je pouvais en épouser trente-six mille autres, et surtout tous les autres excepté celui-là!... Mais puisque je ne voulais pas parler ! C'est mon droit, peut-être, de me taire! Que posséderé-je sinon les pensées que je porte, toutes mes pensées qui ne sont à personne, à personne, à personne !

Minne, depuis son mariage, vivait close dans le passé, sans se douter qu'il n'est pas normal, chez une femme presque enfant, de commencer toutes ses méditations par :

« Autrefois... »

Le rêve effréné qui l'emportait naguère vers l'avenir, vers le Frisé, vers le monde obscur qui peuple l'ombre des fortifications, semblait s'être éveillé en sursaut et l'avoir laissée effarée, sans mémoire précise. Elle avait gardé son habitude de songer longuement, les yeux tendus, mais ses divagations assagies avaient changé d'objet. « On grandit, disait-elle d'elle-même, avec un petit sourire de mépris, on devient raisonnable. » Cet 0)1 vague et général désignait sans doute

la fillette d'hier, ses débauches d'invention sanglante, son goût du feuilleton, voire du fait divers...

Autrefois, elle cherchait, dans la personne équivoque et séduisante du Frisé, l'espoir de satisfaire sur une tribu mal domptée son goût despotique du pouvoir...

A présent, déçue, humiliée, faut-il dire renseignée? elle commençait à deviner que l'Aventure, c'est lAmour, et qu'il n'en est pas d'autres. Mais quel amour? « Oh! suppliait Minne, en elle-même, un amour, n'importe lequel, un amour comme tout le monde, mais un vrai, et je saurai bien, avec celui-là, en créer un qui soit digne de moi seule ! »

Pauvre Minne, errante d'amant en amant, jusqu'à ce petit baron Couderc, si vite ébloui, et qu'elle se sentait déjà détester...

— Ah ! je savais bien que ce coup de sonnette-là, c'était ma Minne ! Je parie que tu vas m'en vouloir parce que tu es en retard?

Elle sourit, encore qu'elle n'ait guère envie de rire, de savoir si prévue — et si respectée — son injuste humeur. Au fond, elle retrouve sans déplaisir ce grand garçon à figure chevaline, beau si on veut, et qui habille sa jeune figure d'une barbe sérieuse. « x\u moins, songe-t-elle en enlevant sa voilette, je suis sûre de celui-là, je n'en attends plus rien. C'est quelque chose, au point où j'en suis. »

— Pourquoi, en retard? La belle affaire î On dîne ici, je suppose?

Antoine lève des bras scandalisés qui touchent presque le plafond :

— Bon Dieu ! Et les Chaulieu ?

— Oh ! dit Minne. Et elle reste plantée, la voilette pendante à ses doigts fins, si délicieuse avec sa figure d'enfant grondée qu'Antoine se jette sur elle, la soulève de terre, veut l'embrasser; mais elle se dégage vite, les yeux refroidis.

— C'est ça, va, retarde-moi encore ! D'ailleurs on dîne à huit heures et demie chez eux, et si Maugis est invité nous ne serons jamais les derniers.

Elle glisse vers la porte de sa chambre et là se retourne, les lèvres plissées d'une moue :

— Tu y tiens, toi, à ce dîner?

Antoine ouvre la bouche, puis la referme, puis la rouvre sous un flot si évidemment pressé d'arguments que Minne s'énerve et crie, avant qu'il ait parlé :

— Oui ! Je sais î Tes relations chez Pleyel! Et la publicité des journaux affermés par Chaulieu! Et Astruc qui veut te commander un barbytos pour ses cours esthétiques! Je

LES ÉGAREMENTS DE MINNE 3t

sais tout, tout, je te dis ! Dans dix minutes je serai prête î

Elle disparaît et claque la porte.

— Puisqu'elle sait tout ça, se dit Antoine, resté debout dans le salon, pourquoi me demande-t-elle si je tiens à ce dîner?

L'amour d'Antoine ignore la supercherie, comme la modération. Sa tendresse le fait trop tendre, et trop gai sa gaîté, et trop soucieux son souci. Peut-être n'y a-t-il d'autres barrières, entre elle et lui, que ce besoin, — cette manie, dirait Minne — d'être sincère sans détour?

Un jour, l'oncle Paul, le père d'Antoine — ce malade qui accuse Minne d'avoir tué Maman par son silence — a dit à son fils devant Minne :

— Il faut se défier de son premier mouvement I

— Oh ! c'est bien vrai, a répondu Minne, docilement... et elle a achevé en elle-même:

« Surtout les gens qui ne mentent pas spontanément. Ce sont des paresseux qui ne se donnent pas même la peine d'arranger un peu la vérité, quand ce ne serait que par politesse, ou bien pour intriguer les autres ...»

Antoine est un de ces incorrigibles. Il s'écrie vers Minne, à chaque instant : « Je t'aime I » Et c'est vrai. C'est vrai d'une manière absolue, sans nuances, pour toujours.

— Où en serions-nous, philosophait Minne, si, usant du même procédé d'affirmation, je m'exclamais avec une conviction égale à la sienne: a Je ne t'aime pas ? »

Cette fois encore, planté dans le salon blanc à bouquets, il discute loyalement avec Minne absente.

— Pourquoi me l'a-t-elle demandé, puisqu'elle le savait ?

Il bouscule en passant le « barbytos » qu'il a fait construire chez Pleyel. La grande lyre gémit, lamentable et harmonieuse... « Bon Dieu, mon modèle 8 !... » Il la palpe a\ec sollicitude et se sourit dans la glace, rhapsode barbu.

Antoine n'est pas un aigle, mais il a le bon sens de s'en rendre compte. Tourmenté du besoin de se grandir aux yeux de Minne, il a demandé conseil à Gustave Lyon qui, avec une bonne grâce obligeante et vive, un peu méprisante {« Tiens, petit, voilà un coin de laboratoire pour jouer ; amuse-toi bien ») lui a dessiné le gabarit du « barbytos », indiqué la longueur^ le nombre des cordes, leur diamètre et leur degré de tension... Et, patiemment, dans la lumière sévère du vaste laboratoire, Antoine reconstitue des instruments bizarres qu'il affirme grecs ou égyptiens. « Je me serais aussi bien occupé d'automobiles,

s'avoue-t-il parfois, mais... mon barbytos me vaudra peut-être un bout de ruban rouge... »

La porte de la chambre à coucher se rouvre ; Antoine tressaille.

— J'ai dit dix minutes, jette une petite voix triomphante. Regarde ta montre !

— C'est épatant, concède ce modèle des maris. Que tu es belle, Minne !

Belle, on ne sait pas bien, mais singulière et charmante, comme elle fut toujours. Elle est habillée d'un tulle vert, vert bleu, vert turquoise, une robe couleur d'aigue-marine. Une ceinture d'argent, une rose d'argent au bord du décolletage discret, c'est tout. Mais les épaules frêles de Minne, les cheveux étincelants de Minne, ses yeux noirs qui ne vont pas avec le reste, qui étonnent, et au-dessus de son collier — des perles pas plus grosses que des grains de riz — deux toutes petites salières si attendrissantes...

— Viens vite, ma poupée.

Chez les Chaulieu, chacun arrive avec une âme de combat, les poings serrés, la mâchoire contractée et défensive. Les plus forts montrent une mine affectée d'aise et de bien-être, la face reposée d'un bon ami qui vient chez ses bons amis pour passer tranquillement la soirée. Mais ceux-là sont rares.

En thèse générale, quand un homme annonce dans la journée : « Je dîne ce soir chez les Chaulieu », les visages se tournent vers lui avec intérêt ; on dit « ah ! ah ! » et cela signifie : « Bonne chance î vous sentezvous en forme? Les biceps sont bons? Si vous m'en croyez, vous dînerez légèrement, et vous prendrez une tasse de café après, sans liqueurs, pour être en possession de tous vos movens, etc., etc. »

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Dégagé de toute légende, le salon des Chaulieu n'a pas de quoi inquiéter les plus fiers courages, les réputations les mieux assises. « M™^ Chaulieu est une harpie » soit : mais il se trouve encore des esprits paisibles sur qui cette révélation ne produit point d'autre effet appréciable que, par exemple, celle-ci : « M"^ Chaulieu est un peu bossue. »

Cette insigne créature se pare de méchanceté, comme d'autres de vice. Pratique, elle s'est fait connaître d'abord en parlant d'ellemême, d'elle-même, et encore d'elle-même. Patiente, elle a, durant cinq ou six années, commencé toutes ses phrases par: « Moi, qui suis la plus méchante femme de Paris... » Tout Paris, docilement, redit à cette heure avec un touchant ensemble : « M^' Chaulieu, qui est la plus méchante femme de Paris... »

Peut-être n'est-ce chez elle qu'activité inemployée, énergie de bossue dont la bosse est en dedans, car son corps trop frêle porte solennellement une grande et magnifique

tête de juive d'Orient. Assise à table, elle triomphe et dépasse d'un chignon les autres femmes, royauté passagère d'où elle déchoit, le temps de passer au salon.

Chaulieu, son silencieux mari, est un homme discret, découragé et bûcheur, épouvanté de sa compagne. On dit volontiers en parlaut de lui : « Ce pauvre Chaulieu », bien qu'il laisse paraître, sur sa figure de petit hidalgo camus, la seule mélancolie des malades incurables et résignés. Il accepte fièrement le malheur d'être l'époux de sa femme, et son silence signifie : « Laissez-moi tranquille avec votre pitié, je le sais mieux que vous que ma conjointe est exécrable ».

Irène Chaulieu s'habille coùteusement, porte des robes blanches de dentelles et de tulle qui gagneraient encore à connaître plus fréquemment le teinturier dégraisseur, des zibelines d'occasion et des gants blancs toujours un peu craqués, à cause de la nervosité remuante de ses petites mains, et toujours

un peu sales, parce que ses petites mains, tripoteuses et moites, accaparent la poussière des bibelots, le sucre des gâteaux, la tache graisseuse d'un sand>Yicli ou les traces oxydées d'une chaîne de cou qu'elles tourmentent sans cesse.

Chez elle, assise , afin de paraître plus grande, sur Textrème bord d'une chaise, Irène Chaulieu se tient au fond d'un immense salon carré, face à la porte pour dévisager ses amis dès qu'ils entrent, et les suivre, durant qu'ils traversent ce parquet brillant comme une mare, de ses souhaits malveillants et de son beau regard brutal.

Telle est l'étrange amie que le hasard a donnée à Minne. Irène Chaulieu s'est jetée vers cette enfant inconnue, avec la curiosité collectionneuse qui la fait si aimable aux derniers venus, tout animée de la joie de connaître, d'éplucher, de détruire. Et puis, mon Dieu, Antoine n'est pas si mal, grand et barbu, une dégaine de brésilien honnête....

La prévoyante sensualité d'Irène Chaulieu sait ménager Tavenir.

— Ah! les voilà, enfin I

Antoine, derrière Minne qui traverse en patineuse le parquet glacé, marmonne : « Je te l'avais bien dit que nous serions les derniers»... ets'eiïondre en un profond salut sur la main tendue d'Irène Chaulieu.

— Que d'excuses, Madame...

Mais elle ne le regarde même pas, occupée à détailler la toilette de Minne.

— C'est cette belle robe, ma chère, qui vous a mise en retard ?

Son ton chàlie plus qu'il n'interroge ; mais Minne, distraite, n'en semble pas émue. Elle inventorie, l'œil noir et grave, les convives masculins, et oublie de dire bonsoir à Chaulieu qui s'écrie mollement, fatigué jusque dans l'enthousiasme :

— Vous ressemblez étonnamment, en moins ample, à la dure petite fille de Siegfried et de Brunnhilde !

— Vous l'avez connue ? plaisante Minne, flattée,

. — M moi, ni personne, ma chère enfant, des accidents déplorables, survenus dans sa famille, empêchèrent qu'elle vît la lumière.

Irène Chaulieu rompt le dialogue tétralogique comme pour infliger un pensum :

— Minne, notre illustre ami Machin désire vous connaître.

Cette fois, Minne semble s'éveiller de son indifférence. Machin l'académicien, celui qui... vous savez bien, voyons! On dit que toutes les héroïnes de ses romans furent des héros, féminisés après coup, car son éditeur n'aurait jamais consenti... on dit cela, mais Minne ignore ce détail. « En voilà un, songet-elle, qui doit s'y connaître, en voluptés ! » Elle se penche, attentive et charmée, vers le petit homme au nez de perroquet qui salue

en vieille danseuse. Déçue vite : « 11 a de la poudre de riz dans les poils de ses sourcils », remarque-t-elle, « et puis il sent trop bon, et il ne me regarde pas assez. Il regarde si je le regarde, voilà tout »...

Irène Chaulieu se lève, traînant deux mètres de guipure poussiéreuse, et s'empare du bras de Machin. Sa tête royale et busquée, son petit corps raidi sur des talons périlleux proclament Torgueil d'une chasse fructueuse.

« Je Tai leur académicien !... »

— Maugis, jette-t-elle par-dessus l'épaule, vous offrez le bras à Minne.

Minne suit, sa main gantée posée sur la manche de Maugis, qu'elle n'a jamais vu de si près. (( Il est drôle, mon voisin. 11 a des yeux d'escargot, un peu. Mais j'aime assez cette moustache militaire. Et puis il a un nez trop court qui m'amuse. En voilà un qui passe pour la mener joyeuse, comme ils disent î Irène Chaulieu affirme qu'en général on peut faire beaucoup de fond sur ces

hommes de la génération précédente... En somme , le trait le plus caractéristique de sa physionomie, c'est son chapeau à bords plats ;... oui, sa calvitie manque un peu de personnalité... »

« Tiens, j'ai mal aux reins. . . Pourquoi ? » Et s'asseyant à table devant les fleurs, Minne s'écrie en elle-même, avec le petit geste théâtral de se toucher le front : « Mais je n'y pensais plus : c'est ce petit Courdec, aujourd'hui !... » Elle sourit froidement et refuse du potage :

(( Comme c'est gai, de collectionner des impressions aussi savoureuses I Sans ma courbature, vrai, j'oubliais mon troisième amant. »

A sa gauche, Chaulieu boit de Teau de Vichy, préventif et résigné : « 11 n'y a pas de maison où on mange aussi mal que chez nous. » A sa droite, Maugis l'épie et son œil saillant ne veut pas être surpris ni charmé. En face d'elle, Irène Chaulieu, superbe et

plus grande que son voisin l'Immortel, expédie sa bisque, y trempe un bout d'écharpe qui en a déjà vu bien d'autres, et « fait du plat » à Machin, avec cette brutalité dans la louange, ce cynisme dans l'admiration, qui subjuguent parfois son objet et l'amènent passif, heureux, jusqu'aux lèvresbuveuses et bien ciselées d'h'ène, jusqu'entre ses bras musclés de dompteuse...

Antoine sourit à sa femme. Elle lui rend le sourire en renversant la tète, pour que Maugis suive le mouvement du cou, note l'éclair noir des yeux entre les cils blonds... « On ne sait jamais », songe-t-elle, pratique.

Aux deux bouts de la table, des gens vagues, cousines pauvres d'Irène Chaulieu et jeunes prodiges de notre littérature, pas encore bacheliers, mais qui traitent Mallarmé de rétrograde : un marchand de pierres, israélite, sur qui l'hôtesse, qui convoite un saphir étoile, essaiera vainement tout à l'heure ses regards les plus explicites et son cynisme fra-

44 LES EGAREMEINTS DE MINNE

ternel : « Nous qui sommes deux bonnes crapules »... Le blond pianiste beethovenien, Risler, s'est annoncé pour onze heures.

Minne reluque tous ces gens-là et rit : « Ce pauvre iVntoine, il a encore écopé la tante Rachel ! Ça ne rate jamais. Comme il n'y a guère que lui de poli, ici, on lui repasse toutes les vieilles parentes... »

— Vous ne buvez pas, Madame ?

(( Ah ! ah ! il se décide ce gros Maugis ? Quelles moustaches, tout de même ! Je ne peux pas m'habituer à entendre sortir de ces broussailles sa voix de jeune fille un peu enrhumée. »

— Mais si, Monsieur, se récrie Minne, très jeune fille du monde. Je bois du Champagne et de Teau.

— Comme vous avez raison : le Champagne est le seul vin tolérable de cette maison, parce que Chaulieu, chargé de la publicité du « Clos-Willy », se fait payer en nature.

— Je ne savais pas. Si Irène vous entendait!

— Pas cledanger! Regardez-la. Elle s'éreinte en effets de corsage pour le coupolard Machin,... une entreprise bien désintéressée ; et elle ne m'entend pas.

— C'est ce qui vous trompe, mon petit Maugis ; j'entends toujours tout.

Le regard et la phrase tombent sur l'imprudent, qui plie le dos et tend deux mains, comiquement jointes, en môme papelard :

— Pardon, ferai plus! gémit-il.

Mais on ne désarme pas si vite Irène Chaulieu, fille de cette race qui mutilait les Amalécites vaincus.

— Ne vous mettez pas mal avec moi, mon petit Maugis, ça pourrait vous coûter cher !

Blessé d'êtremenacé devant Minne, l'homme aux moustaches de gendarme devient tout de suite grossier :

— Cher ? Ma pauvre amie, je suis bien tranquille : les femmes ne m'ont jamais rien coûté, et ce n'est fichtre pas pour vous que je changerais mes habitudes.

Irène Chaulieu flaire le vent en cavale de sang et va répondre... Déjà tous les convives se taisent et se penchent ainsi qu'au théâtre... La voix douce et vannée de Chaulieu détourne (quel dommage !) la tempête :

— Je le savais bien, que la timbale serait ratée I

Bien que l'assertion soit rigoureusement exacte, la plupart des convives jettent à ce martyr des regards féroces : Chaulieu leur fait manquer un de ces attrapages soignés, — la spécialité de la maison — et puis, comme dit Maugis, pendant ce temps-là on ne penserait pas à ce que l'on mange.

N'empêche que Minne glisse à son voisin, ce brave, une œillade singulièrement flatteuse. a Ses moustaches ne mentent pas, c'est un héros I » Le héros sent venir, d'elle à lui, cette sympathie d'ordre inférieur, penchant de la pelite femme du monde pour le champion qui vient de tomber un adversaire..: 11 est tout prêt à en profiter, séduit par Tin-

LES EGAREMENTS DE MIXNE 47

quiétaiile beauté de Minne, son charme de bibelot hors commerce...

Le dîner se dégèle. Irène Chaulieu flambe d'entrain, grisée par sa première escarmouche. Elle ne mange plus, parle comme on délire, comble de calomnies inédites l'oreille tendue de l'académicien qui prend des notes. Antoine l'entend avec épouvante défendre une amie de fraîche date :

— Non, mon cher maître, vous ne vous ferez pas l'écho de pareilles infamies ! Suzie est une honnête femme, qui n'a jamais eu avec son amie Claudine les relations que l'on dit ! Suzie est bien trop saine, trop droite... Suzie a des amants...

— Ah ! Elle a des amants ?

— Parfaitement, elle a des amants, beaucoup d'amants, c'est son droit, c'est celui de toute femme trompée par la vie, et je n'admettrai jamais qu'on parle d'elle, devant moi, en des termes même équivoques î...

« Bon Dieu ! » soupire Antoine assommé.

« Si jamais celte mégère-là prenait ma Minne en grippe, nous serions frais ! Ma petite Minne si pure !... Elle rit comme une gosse des fumisteries de ce gros journaleux. Rien de tout cela ne l'effleure... »

Minne rit, en effet, la tête en arrière, et on voit le rire descendre en ondes sous la peau nacrée du cou, jusqu'aux deux petites salières si attendrissantes... Elle rit pour s'embellir et pour éviter de répondre à Maugis emballé, qui lui dépeint son soudain amour en termes descriptifs, vigoureux et sans voiles.

— Et vous verriez quel balb aimoir, avec des divans partout I

— Des divans ! répète Minne, tout à coup réservée. Vous entendez, monsieur Chaulieu, ce que me dit mon voisin ?

— J'entends bien, répond Chaulieu, mais je faisais, par discrétion, le monsieur qui savoure sa salade Femina. Et, bon Dieu, ce qu'elle est mauvaise ! Avec quoi peut-on bien fabriquer l'huile d'olives, chez moi?

Minne le tire par la manche, gamine :

— Mais, monsieur Chaulieu, on me dit des choses horribles, défendez-moi I

Chaulieu tourne vers Minne sa figure camuse, déformée par l'hémiplégie du monocle :

— Comment, ma pauvre enfant, vous en êtes déjà à demander secours? Dans ce cas-là, il y a...

— Il y a ? insiste Minne, très coquette, ses beaux yeux noirs effilés en sourires jusqu'aux tempes...

Chaulieu, du menton, désigne Antoine :

— Mais... celui-là, de qui les biceps me semblent compter,... hé, Maugis, qu'est-ce que tu en dis ?

Maugis, embêté au fond, ricane, pose lourdement ses coudes sur la table, et bombe son large dos, en homme sûr de sa vigueur:

— Mon vieux, pourvu qu'une femme ait des faiblesses, la force du mari, je m'en fous î

— C'est une opinion...

— Dites-moi donc, petite Madame blonde.

signale le gros homme, il m'a Tair occupé, votre mari ?

Très occupé. Irène Chaulieu, dès qu'elle a vu le jeu de Maugis, a résolument tourné le dos à rimmortel et s'est jetée sur Antoine, sur le mari, sur Tennemi... Protégeons les adultères possibles, que diable!... Elle lui masque tout un côté de la table, de son chignon en coques, de son éventail ouvert, d'une épaule effrontément évadée du corsage. Elle l'ahurit de paroles, se découvre un intérêt récent et passionné pour cette harpe-Lyon...

— Mais, cher ami, c'est une révolution dans la musique ! Je m'intéresse tant à tout ce que vous faites !

— Ce n'est pas moi, hasarde loyalement Antoine, c'est le patron qui Fa inventée. Moi, je m'occupe du barbytos...

— Laissez, laissez, vous êtes trop modeste. . . Ah! si j'étais homme! A nous deux, nous remuerions le monde!... Quand on a votre force, votre jeunesse, votre...

Le beau regard oriental d'Irène Chaulieu s'appuie sur celui d'Antoine ; ses cils, lourds de mascaro, battent paresseusement comme Taile d'un papillon posé...

« Ma parole, c'est à moi qu'elle en veut ! » constate Antoine. « Pourvu que Minne ne voie rien... Je ne tiens pas à avoir une scène dans la voiture, moi !... »

Il cligne, gêné, fatigué aussi par l'électricité qui tombe crue sur la nappe brodée et rejaillit blafarde jusqu'aux visages. Un coup de timbre lointain met fin à son supplice, et Chaulieu avertit sa femme d'un petit claquement de langue...

— Hep, Irène !

Elle se lève à regret, enroule son écharpe, accroche et entraîne des pelures de bananes, en disant tout haut :

— L)éjà les CLire-dents qui rappliquent? Je vais encore trouver au salon des têtes à quarante-cinq degrés. Tant pis, je n'y peux rien ! Tout le monde voudrait dîner ici. . . Minne, vous

ferez la jeune fille de la maison, pour le café.

Minne ne déteste pas cet office insipide et délicat, qui consiste à manier, dans un salon encombré, des tasses fragiles, une cafetière au débit intermittent, et la pince à sucre qui tombe tout le temps. Elle y apporte des mains soigneuses, une application de fausse ingénue qui attendrit les célibataires bien remplis.

— Quel trésor, mon cher, qu'une petite femme comme ça chez soi! Elle doit repriser les chaussettes, qu'est-ce que tu paries?

L'emballement de Maugis n'a plus de bornes. Il vient de confier ceci à un jeune poète, trop jeune pour n'être pas blasé sur la beauté des femmes :

— Ce petit cou à étrangler! Et ces cheveux fins à décoiffer! Et ces yeux... à tout faire î

Irène Chaulieu survient, chétive et excitée.

— Là, là, Maugis, quel emballement!...

Convenez du moins que je suis une bonne amie... A table, pour vous laisser le champ libre, j'ai occupé le mari.

— C'est vrai, je vous revaudrai ça. . . 11 vous parlait d'instruments fantastiques, de triangles chromatiques, je crois?

— A peu près. Figurez-vous une harpe sans pédales...

— Pour culs-de-jatte alors?

— Si vous voulez... Elle a deux plans de cordes, et...

— Deux? Je me demande ce qu'on peut y récolter, dans ces deux plans î Des bottes d'arpèges?...

— Quel type vous faites, mon gros Maugis ! Pour le plaisir de lâcher un calembour idiot, vous ne pensez déjà plus à votre passion de tout à l'heure !

— Comment, je n'y pense plus, ! Je vous

fous mon billet que si nous étions seuls, elle et moi, dans une île déserte...

— Malheureusement pour vous, il n'y en a plus...

— Du moins dans le quartier c'est vrai... Ben, vous savez, moi, à défaut d'île déserte, je me contenterais très bien de rencontrer cette petite Minne dans ma chambre à coucher. Nom de nom, qu'elle est jeunette et...

— Mon pauvre Maugis, vous me faites pitié! Risquer comme ça, en sortant de table, la congestion, pour... même pas pour le plaisir... Il n'y a rien à faire avec Minne.

L'homme de lettres lève ses lourdes épaules :

— Elle n'a pas eu d'amants ? Raison de plus ! Une femme qui n'a pas encore marché se méfie moins.

— Ça dépend, objecte Irène nonchalante, les cils couchés en abat-jour, il y a celles à qui les hommes ne disent rien...

Maugis lance, pour mieux écouter, sa cigarette dans un vase de roses.

— Non ? vrai ? Elle en est ? She is comme ça ? Racontez-moi tout: on est des vieux copains, nous deux, pas, Irène?

— Oui, à présent! jette-t-elle ironiquement. Vous êtres trop chineur, mon gros, vous ne saurez rien.

Tranquille, sûre d'avoir semé de la graine de mensonge, elle s'en va vers des couples qui arrivent. Rares, les couples ! Le célibataire abonde et l'homme marié venu seul : « Ma femme a une de ces migraines! »

Irène Chaulieu sourit, tend ses petites mains aux ongles brillants et aux paumes sales. Le grand salon glacial se peuple enfin, perd sa sonorité d'appartement à louer... Irène tolère la cigarette, et Minne verse les liqueurs, si sage dans sa robe bleue, sans lever les paupières.

— Un peu de curaçao sec, Monsieur?

Elle dit cela d'une voix distinguée, une

voix qui s'ennuie poliment.

— Un peu de curaçao sec. Monsieur?

Pas de réponse. Minne lève les yeux et se trouve devant le petit baron Couderc qui vient d'entrer...

Il n'en revient pas! Pourquoi ne lui a-t-elle pas dit qu'il la verrait ce soir? Pourquoi n'at-elle pas l'air plus émue? Car enfin, il n'y a pas trois heures que là-Las, rue Christophe- Colonmb, elle détachait ses jarretelles avec une pudeur si charmante et si drôlement placée... A ce souvenir il suffoque un peu, porte la main à son col, et son teint d'enfant frais s'empourpre d'un seul flot... 11 murmure très bas :

— Mais... mais vous êtes donc ici?

— On le dit, raille-t-elle, en souriant des yeux.

Elle lui laisse aux doigts un verre grand comme un dé et s'en va, Hébé indifférente, servir Antoine.

M""^ Chaulieu a tout vu, Maugis aussi.

— Bon Dieu, Irène, qu'est-ce qu'il a pris, le gosse ! souffle le chauve, intéressé vio-

lemment. Vous avez yu ce qu'il a tiqué? Jrène n'a pas compris ; mais sa cervelle active fermente de nouveaux mensonges :

— Ça vous étonne ? Pas moi ! Vous ne savez donc pas ? Ce petit Couderc est fou d'elle, mais elle ne veut rien savoir, ça court dans tous les salons. Quand je vous le disais que les hommes l'embêtent! Elle a du fiel, l'enfant, vous n'avez pas vu sa bouche remuer quand elle lui offrait mes alcools? Elle a dû lui dire quelque chose de carabiné ; il fera bien de ne plus se retrouver devant elle !

— C'est ça, c'est ça! Il ne s'en remet pas, regardez-le... Pauvre môme, il fait pitié!

— Pitié ? (Irène se redresse, ou fait ce qu'elle peut pour se redresser, très ange du foyer.) Vous êtes encore épatant, mon cher, à vouloir que toutes les femmes passent leur vie dans les garçonnières! C'est bien fait pour petit Couderc, après tout ; moi, j'aime les femmes qui se tiennent.

Car Irène Chaulieu n'en est pas à une con-

tradiclion près. Cela donne à sa conversation cette variété cahoteuse qu'apprécie Maugis de qui la moelle épinière n'est pas sans appréhension : il croit faire de la gymnastique suédoise.

Le reste de la soirée, jusqu'à minuit, le petit Couderc souffre. Il supporte son nouvel état d' « amant heureux », avec impatience et étonnement. « Enfin, bon Dieu, j'ai déjà aimé, et ça ne faisait pas si mal ! »

La semaine d'avant, son flirt avec Minne lui procurait un agacement délicieux, l'exaltait comme un vin léger qui fait chanceler la tête sans couper les jambes... Il aurait voulu se battre devant elle, insulter à tout ce qui existe, enlever une autre femme pour qu'elle le sut et l'admirât, — mais il ne subissait pas ce morne et ardent amour, si près des larmes et de la violence, cet Amour que le premier jour de possession avait délié du gîte sombre où il dormait, tout armé... Jacques souffre de jalousie, puisqu'il aime,

et son mal lui donne une contenance un peu courbée et gauche, un air de rhumatisant précoce.

Sans déférence pour Edouard Risler qui pleyèle à tour de bras une tumultueuse rengaine de Liszt, Maugis a rejoint Minne et la fait rire. Comme elle rit d'une manière inconvenante, son joli cou renversé et roucoulant !...

« Elle n'a ri qu'une fois aujourd'hui, songe son trop jeune amant, c'est quand elle m'a dit que j'étais bête. Seigneur! je le suis encore bien plus qu'elle ne le croit... Quelle sale tête il a, ce Maugis î II ressemble au « Frog Prince » de \A'alter Crâne, au crapaud qui enjambe le bord delà fontaine... Tant pis, je vais mettre la puce à l'oreille du mari. »

Jacques Couderc relève son nez de gavroche, affermit son sourire en coin, et s'en va crânement « rapporter » à Antoine qui fume en paix près de la table de poker, dans le clan des hommes mûrs, car sa barbe abondante

et sa figure de cheval sérieux lui ont créé des relations au-dessus de son âge. Et puis, le collaborateur de Gustave Lyon ne folâtre pas avec des gigolos.

— Monsieur...

— Cher Monsieur...

Ils échangent un shake-hand de pianistes, à se dévisser l'épaule, et Antoine sourit, paternel :

— Vous avez vu ma femme?

— Oui... c'est-à-dire, elle causait avec Monsieur... Monsieur Maugis, je crois, alors je n'ai pas cru devoir...

— Vous ne connaissez pas Maugis?

— A peine... C'est un de vos amis personnels ?

Antoine ensence gravement et fume par les naseaux :

— Non, pas du tout. Je le rencontre ici et dans les concerts. Il amuse Minne.

Jacquesjette sur Antoine un furieux regard et reprend d'une voix douce :

— Charmant garçon, d'ailleurs. Un peu bohème, mais, quand on est célibataire, n'est-ce pas?

— Je ne vous le fais pas dire.

— Mais je ne le dis pas non plus ! se récrie imprudemment Jacques Couderc. On a la rage de m'attribuer des conquêtes que... En tous cas, je n'ai pas, comme Maugis, la manie de coucher avec des vieilles dames, moi!

(Imputation toute gratuite, car Maugis serait plutôt enclin aux petites personnes très jeunes.)

Dégonflé, Jacques passe sa main sur ses cheveux en brosse soyeuse et siffle entre ses dents, attendant l'effet. Antoine lève les sourcils et regarde dans la direction de Maugis, toujours assis près de Minne.

— Comment! Maugis couche avec des vieilles dames? non, vrai!

Son accent dénote une indéniable admiration, de sorte que le petit Couderc s'indigne :

— Ça ne vous dégoûte pas plus que ça?

— Moi? Mais je trouve ça merveilleux, cher Monsieur! Vous pourriez me mettre dans un lit avec une femme d'âge, pendant sept ans, je resterais comme... comme... je ne peux pas dire quoi, moi!

Le baron Couderc se lève, déçu :

— Évidemment, c'est un point de vue.

V^ous permettez? Je crois que M"^^ Minne me fait signe.

Ce n'est pas un signe, mais un froncement têtu de sourcils. Minne voit, Minne sent un commencement de danger contre lequel se dresse son àme brave et rusée. Elle regarde venir Jacques, et ses sourcils de velours blond, joints au milieu du front, accrochent la lumière et protègent ses yeux d'une visière d'ombre... 11 est gentil, cet enfant qui vient à elle, et si bien habillé!

(( Le pantalon de Maugis visse, constate Minne, et puis je n'aime pas beaucoup ses revers de moire... Mais Jacques est trop jeune. Sans rire , j'ai cru qu'il nous ferait un

esclandre ce soir! Qu'il m'aime moins et mieux, et peut-être que... Hélas I il est trop jeune I je n'aurais jamais dCi compter sur un amani si jeune pour faire de moi une femme comme les autres... Quand je pense à ce que disait Marthe Payet, l'autre jour... « Moi, je suis comme la petite Grecque de Pierre Louys ; quand je suis avec mon amant, le plafond tomberait sans me couper le fil de mes idées! » Jacques aussi, il est comme la petite Grecque... Oh! je le battrais! »

Elle se tourne un peu du côté de Maugis dont le souffle caresse le duvet de son épaule : « Celui-ci... on ne peut pas lui reprocher d'être trop jeune... au contraire. 11 n'est pas beau... xMais cette assurance, cette voix de jeune fille sous cette moustache d'ogre, ce... je ne sais quoi... Ah! oui, s'interrompt-elle résignée, le je ne sais quoi des hommes qu'on ne connaît pas beaucoup ! »

Jacques est revenu à Minne, qui lui tend une main gantée. Il l'effleure des lèvres,

penché, et attend pour Maugis une présentation qui ne vient pas. Maugis fume, suave et vague, les yeux vers Tazur pommelé du plafond... Minne se lève, déplisse son tulle bleu, et marche vers la table qui porte les rafraîchissements, pour que son amant l'y suive...

— Un verre d'orangeade, chère Madame?... Minne, supplie-t-il tout bas, vous saviez que ^ vous veniez ici ce soir, et vous ne me l'avez pas dit! Pourquoi?

— C'est vrai, avoue-t-elle. Je n'y ai pas pensé.

Elle lui parle de profil, une coupe aux doigts, inondée de lumière crue. Ses cils retroussés semblent la flèche que lancent ses yeux aux aguets , le peu de Champagne qu'elle a bu rosit sa petite oreille compliquée. ..

— Minne! poursuit-il, enragé de tant de grâce, jure-moi que tu ne voulais pas me cacher ton flirt avec cet ignoble individu!

Elle tressaille, mais ne se tourne pas vers Jacques :

— Connais-je d'ignobles individus? Et osezvous aujourd'hui, aujourd'hui, me soupçonner d'une telle vilenie !

Il jette à travers la table son sandwich entamé , qui tombe parmi les cerises déguisées :

— £hl c'est aujourd'hui seulement que je peux penser à cela, parce que c'est d'aujourd'hui que je souffre, d'aujourd'hui que je t'aime I...

Minne s'est retournée; elle plonge dans les yeux défiants et tristes de son amant son grave regard qui boit les images :

— D'aujourd'hui? Parce que vous m'avez eue? Réellement?... Expliquez-moi, oh! ditesmoi comment il se peut que l'amour... Enfin vous m'aimez davantage parce que, cet aprèsmidi...

11 croit comprendre... Minne veut ranimer son imagination à des souvenirs tout proches : elle veut goûter, devant tous, l'outrage exquis d'une évocation précise... Son teint transpa-

rent d'enfant sanguin s'embrase et pâlit rapidement, le voici de nouveau changé et sans défense, comme elle l'a vu tout à l'heure rue Christophe-Colomb :

— Oh! Minne, quand tu t'es détournée pour dénouer les jarretelles...

Il délire et tremble, son genou gauche trépide, comme là-bas... Elle l'écoute, très sérieuse, sans baisser le regard, sans frémir aux mots brûlants, et quand il s'arrête, honteux et enivré, elle n'a qu'une exclamation, à peine prononcée, de découragement :

— C'est inconcevable !

— Minne, j'ai sommeil, et toi?

— Ah, zut! Il faut que je me lève demain, je veux dire ce matin, à sept heures I... Maugis t'a fait rire?

— Tu sais, ma Minne, c'est une sale espèce, au fond, je crois, ce Maugis... Je parie qu'il t'a fait la cour? D'ailleurs, ça m'est égal.

— Merci, dit une petite voix sèche dans l'obscurité du fiacre.

— Ça m'est égal, entendons-nous! Ça m'est égal parce qu'il n'aime que les femmes d'âge.

— Il te Ta dit?

— Non, c'est le petit baron Couderc qui me l'a raconté.

68 LES ÉGAREMENTS DE iMINNE

— Tu te renseignes bien, fait Minne qui a du mal à ne pas rire.

— Ça m'est surtout égal, chérie, parce que tu es ma Minne, et que je suis bien tranquille. Et puis je t'ai rendu la pareille, ce soir... Ah! ah! Minne, il y a une dame qui m'a fait de l'œil !

— Non?

— Parfaitement! On croirait à t'enlendre que j'ai cinquante ans et du ventre... Et une dame jolie, encore !

— Ça n'abonde pas chez les Chaulieu ce genre-là. A moins qu'Irène elle-même...

— Hé! hé!

— Quoi?

— Hé! hé!

— Ah! c'est elle? Tu sais, mon pauvre Antoine, si tu n'as que ça à ajouter à ta carte d'identité, comme signe particulier : « Homme à qui Irène Chaulieu fait de Foeil... »

Antoine cherche à tâtons la taille pliante de Minne et la serre contre lui :

— Dieu ! Miiine, que tu m'amuses quand lu prends ce ton de vieux roué qui connaît la vie! Ça me rappelle le temps où tu me médusais, tu sais, avec des histoires de l'autre monde.

— Ce n'étaient peut-être, objecte Minne, que les histoires d'un autre monde...

Minne se lève tôt, pour une Parisienne qui sort souvent le soir. A neuf heures, elle a pris son bain et mange ses rôties sans langueur, très éveillée, dans son cabinet de toilette blanc. A chaque étage de la grande maison neuve, il y a le même cabinet de toilette blanc, le même petit salon gris perle à fausses boiseries, le même grand salon à baies vitrées... Cela désole l'imagination, mais Minne n'y pense pas.

Ensachée dans sa robe blanche de moinillon, la natte en corde d'or dansant sur les reins, elle savoure ce matin, pas encore blasée, l'exquise solitude où la laisse le départ quotidien de son mari.

Jusqu'à midi elle sera seule, seule à lisser

en arrière, tout aplatis, ses cheveux polis par la brosse, ce qui lui fait une figure japonaise d'enfant très jeune ; seule à regarder la couleur du temps, à vérifier d'un index pointu le balayage des petits coins ; seule à camper sur un chapeau le paradis, qu'éparpille son souffle et qui se couche comme une graminée des prés; seule à rêver, à lire, à écrire, à jouir de l'enivrante solitude qui, depuis toujours, a conseillé Minne.

C'est par un matin d'hiver, clair et sonore comme celui-ci, qu'elle a couru chez Diligenti, vague compositeur italien. Elle l'a trouvé à son piano, embêté, flatté, irrésolu... Pour la punir de le déranger à cette heure-là, et pour ne pas perdre une occasion, il a, rageur, possédé Minne vite déçue...

Mais, aujourd'hui, Minne se sent une âme casanière de ménagère raisonnable. Sa déception d'hier — la quatrième — lui donne à réfléchir et elle réfléchit devant sa tasse vide, les mains croisées sur les genoux :

« Il faut aviser. Parfaitement, il faut aviser. Je ne sais pas encore comment, mais j'en ai assez. Ça finit par devenir une question de dignité. Je ne peux pas m'en aller de lit en lit, faire plaisir^à messieurs Chose et Machin, pour l'unique satisfaction d'avoir un peu mal partout et mon chignon à refaire, sans compter les bottines qu'on remet toutes froides et quelquefois mouillées.

c( De quoi est-ce que j'ai l'air? Irène Chaulieu dit qu'il faut se ménager, si on ne veut pas paraître tout de suite cinquante ans, et elle assure que pourvu qu'on crie ahl ah ! qu'on serre les poings et qu'on fasse semblant de suffoquer, ça leur suffit parfaitement.

« Ça leur suffît peut-être, mais pas à moi.

(( Si vraiment je ne suis pas un cas particulier, s'il existe d'autres malheureuses qui cherchent ce que je cherche, pourquoi n'y a-t-il pas des espèces de médecins pour insensibles ? Ils seraient savants et discrets, ils procéderaient par auscultation : « Que sentez-

VOUS ici? Rien? Et là?... Expliquez-moi ce que vous éprouvez... Y a-t-il amélioration depuis la dernière fois? » Comme ce serait utile ! Personne ne rirait, car il n'y a guère, hélas, de quoi rire... »

L'arrivée d'une lettre interrompt l'amère rêverie de Minne...

« C'est de Jacques... Déjà! Comment a-t-il fait? il a écrit avant la levée de trois heures du matin, dans un café, je parie...

Minne chérie, Minne rêvée, Minne terriblement aimée, je t'attends aujourd'hui chez nous. Je ne peux pas te dire, ma chère petite reine, tout ce que tu apportes dans ma vie, mais je sais depuis hier, je sais d'une manière absolue que, si je n'arrive pas à te voir autant que je veux, tout croulera! Et je changerai tout ce qui existe. Ne ris pas, Minne, je ne mets pas d'orgueil à t'avouer que je n'aurais jamais soupçonné ce qui m'arrive là. Es-tu l'amour? Es-tu une maladie de mon cerveau ? A coup sûr tu n'es pas le bonheur, Minne chérie...

Jacques.

Elle déchire le papier en tout petits morceaux, avec une application vindicative... « ...Et lui, est-il le bonheur pour moi?

Cet égoïsme I... Il ne parle que de lui ! Ce n'est pas en ce petit si jeune que je puis me réfugier, m'avouer, me raconter, supplier : « Guérissez-moi ! Donnez-moi ce qui me manque, ce que j'appelle si humblement, qui me ravalera au rang des autres femmes... » Toutes les femmes que je connais parlent de ça dès qu'elles sont seules, avec des paroles et des regards qui salissent l'amour... Tous les romans aussi et il y en a qui sont d'un formel !... Celui d'hier encore... »

Elle ouvre un volume tout moite d'encre fraîche et relit :

Leur étreinte fut à la fois une assomption et un paroxysme. Alida rugissante enfonça ses ongles aux épaules de l'homme, et leurs regards e^arcerbés se croisèrent comme deux poignards empennés de volupté... Dans un spasme suprême il sentit sa force se dissoudre en elle^ tandis qu'elle, les paupières révulsées, dépassait d'un envol les sommets inconnus où le Rêve se confond avec la sensation...

(( C'est péremptoire, ça ! conclut Minne en fermant le livre. Je me demande quelquefois

ce qu'Antoine a bien pu faire de son célibat, pour être aussi... inculte. »

Minne pense peu à Antoine, d'ordinaire. 11 lui arrive de l'oublier, et aussi de l'accueillir joyeusement, comme s'il était encore le fraternel cousin d'avant... Aujourd'hui, lorsqu'il rentre affamé, fleurant le palissandre et le vernis, son bavardage heureux et pressé échoue contre le mutisme de Minne, un mutisme à petite bouche pincée, à sourcils excédés...

— Qu'est-ce que tu as?

— Rien.

Elle n'a rien. Elle en veut à Antoine du rendez-vous que lui donne Jacques cet aprèsmidi. Ce petit lient de la place ; il supplie, il s'impose, il se plaint... Il ne fait pas l'affaire. C'est le baron Couderc, évidemment... « La belle avance ! » songe Minne. « Ça m'amuserait si je le volais à quelqu'un, ou bien si je pouvais le direà Irène Chaulieu... Mais pour moi, qu'il soit le baron Couderc ou le blan-

LES ÉGAREMENTS DE MINiXE 77

chisseur du coin, le résultat ne diffère pas... » Elle ira pourtant rue Christophe-Colomb.

Elle ira parce qu'elle ne recule jamais devant rien, même devant une corvée, et puis, c'est encore si nouveau leur aventure d'amour!... Dans la salle à manger d'angle où il entre tant de lumière qu'on en a froid, assis devant Minne, Antoine dévore du veau froid et un article d'Harduin dans le Matin ; puis il contemple avec extase sa femme qui, serrée dans une robe foncée, toute unie, la tête droite audessus du col blanc, ressemble à une petite vendeuse très distinguée, une vendeuse pour grands-ducs. Il tâche en bavardant d'adoucir l'expression distante de ces yeux noirs, tourment de toute sa jeunesse, de cette bouche qui mentit autrefois si follement, si artistement, et qui, depuis, se tait, entêtée, croit-il, dans une enfantine sagesse.

— J'ai bien déjeuné, ma Minne. C'est toi qui as fait le menu ?

— Mais... oui, comme tous les jours...

— C'est épatant ! Ma tante ne t'avait pourtant pas appris. C'est difficile de satisfaire un mari gourmand?

Minne se rengorge :

— J'ai appris toute seule. Les sauces sont démodées, les entremets compliqués n'ont plus de succès, les- légumes manquent en cette saison, si je ne me donne pas un peu de peine, on mangera aussi mal ici que chez les Chaulieu.

Elle joue à la madame, croise ses mains et professe sur les denrées d'hiver. Antoine jubile et l'admire, à demi caché derrière son Matin... Minne perçoit le tremblement insolite du journal et proteste.

— C'est trop fort ! Pourquoi ris-tu?

— Pour rien, ma poupée. Je t'aime trop... Il se lève et vient baiser tendrement les

beaux cheveux brillants, bouffants sur le front, tordus sur la nuque, en catogan noué d'un velours noir. Minne boude un instant, sans colère, la tête appuyée au flanc de son mari...

— Tu sens le piano, Antoine.

— Je le sais bien. C'est très sain. Gustave Lyon me disait ce matin qu'ils n'ont jamais de mites chez eux l'été. Il ajoutait même — c'est curieux ce qu'il est gai ! — qu'on pourrait utiliser pratiquement cette remarque en installant un piano à queue dans chaque armoire à robes I...

Minne daigne rire, ce qui remplit Antoine d'allégresse.

— Hop, chérie, \iens verser mon café, il faut que je file!

Il l'enlève dans ses bras et la porte dans le salon blanc à bouquets, qui conserve une odeur banale de tentures neuves, parce que Minne n'y reçoit guère et habite plus volontiers sa chambre à coucher et surtout le cabinet de toilette.

— Qu'est-ce que tu fais, mignonne, cet après-midi?

Le visage de Minne se durcit un peu, non qu'elle redoute un soupçon, mais ce second

rendez-vous, au lendemain du premier, menace son repos...

— Des courses embêtantes... Mais je rentre de bonne heure.

— Oui, je sais ce que ça veut dire ! Tu vas m'arriver à sept heures et demie, avec un air de tomber de la lune, en t'écriant : « Comment î moi qui croyais qu'il était six heures ! »

Minne secoue la tête sans gaielé :

— Ça m'étonnerait bien.

Dans le petil rez-de-chaussée de la rue Christophe-Colomb, elle trouve le Ihé bouillant, le coke qui croule en braise rose. Les sandwiches au caviar, déballés trop tôt, se recroquevillent comme des photographies mal collées. Jacques est là depuis une heure, plus trépidant qu'hier, plus grave aussi, et Minne le trouve changé ; il a quelque chose de sincère et de sérieux qui ne lui va pas du tout, (y C'est ma veine », songe- t-elle. Et elle cache sa mauvaise humeur sous un sourire mondain.

— Comment, vous êtes déjà là, cher ami ?

Le petit baron fait signe que oui, lui serre les doigts très forts, a Ma parole, se dit Minne, on jurerait qu'il a envie de pieu-

rer I Un homme qui pleure, ah ! non, ah ! non... ))

— Qu'est-ce que vous avez contre moi? Je suis en retard ?

— Oui, mais ça ne fait rien.

11 l'aide à quitter sa fourrure, reçoit dans ses mains dévotes le petit tricorne piqué de camélias, et pâlit de lui voir la même robe qu'hier, un col strict où scintille le même bouton de rubis... Il se sent navré et perdu:

«... Mon Dieu, songe-t-il, que je l'aime déjà I C'est terrible, je ne savais pas... Hier, ça allait encore, mais aujourd'hui, je suis au-dessous de tout, je ne suis bon qu'à pleurer et à coucher avec elle jusqu'à en mourir... Elle va me prendre pour un goujat... »

Elle se tourne vers lui, agacée de son silence :

— Dites donc, Jacques, laissez-moi placer un mot.

11 sourit, d'un sourire qui a délaissé toute son heureuse insolence :

— Ne VOUS moquez pas de moi, Minne, je ne suis pas dans mon assiette.

Minne s'approche, empressée, caresse les doux clieveux du blondin assis devant elle:

— Mais il fallait le dire ! C'était si simple de remettre à un autre jour... un pneu aurait suffi...

Cette fausse sollicitude rallume dans les yeux de Jacques une inquiétante lumière. Il se lève et parle presque durement :

— (( Remettre!... un pneu ! » suis-je un invalide ? Il ne s'agit pas d'une grippe ni d'une migraine. Croyez-vous que je puisse me passer de vous ?

Il n'a pas sn se contenir ; il s'explique maladroitement et Minne se cabre :

— Alors, quand vous ne pourrez pas vous passer de moi, il faudra que je vienne ici, à n'importe quelle heure?

Elle n'a pas haussé le ton, mais sa bouche nerveuse blanchit et elle regarde son amant

de bas en haut, en bête faible et menaçante. 11 s'effraie et ressaisit les froides petites mains dégantées :

— Dieu, Minne ! mais nous sommes fous ! Qu'est-ce que j'ai? Qu'est-ce que je dis? Pardonne-moi... C'est que je t'aime, tout le mal vient de là, c'est que je me fais un mal infini en pensant à toi, à toi telle que tu étais hier, telle que tu vas être... Dis, dis, n'est-ce pas ? Tu vas être encore la petite fille qu'on crucifie et qu'on viole, plus pâle que tes cheveux, et et puis toute fatiguée sur le lit, avec tes pieds pointus et joints...

Il parle et déshabille Minne. Ses baisers, l'accolement de son jeune corps vigoureux et rose, qui sent la blonde, l'éclair de beauté mystérieuse qui le visite à cette minute-là, raniment aux fonds des yeux sombres de Minne, encore une fois, l'espoir du miracle attendu...

Mais, encore une fois, il défaille seul, et Minne, à le contempler si près d'elle, immo-

LES ÉGAREMEiNTS DE MINNE 85

bile, mal ressuscité d'une bienheureuse mort, déchiffre au plus secret d'elle-même les motifs d'une haine naissante : elle envie férocement Fextase de cet enfant fougueux, la pâmoison qu'il ne sait pas lui donner : « Ce plaisir-là, il me le vole ! C'est à moi, à moi, ce foudroiement divin qui le terrasse sur moi, je le veux ! Ou bien qu'il cesse de le connaître par moi, et qu'il souffre, plus heureux que moi encore, puisqu'il pourra se souvenir et regretter !... »

— Minne !

L'enfant apaisé soupire ce nom doucement, et rouvre les yeux dans l'ombre colorée des rideaux. Il n'est plus méchant, il n'est plus jaloux, il est heureux et câlin, et cherche Minne à travers le grand lit...

— Minne, tu reviens? Tu es longue!...

Comme elle ne revient pas, il se soulève,

s'assied et demeure béant, à constater que Minne, corsetée, renoue le velours noir de son catogan.

— Tu es folle! Tu l'en vas?

— Mais oui.

— Où?

— Chez moi.

— Tu ne m'avais pas dit... Ton mari?..

— Antoine ne rentre qu'à sept heures un quart.

— Alors ?

— Je n'ai plus envie de rester.

il saute du lit, nu comme Narcisse, butte sur des bottines éparses. Sa nudité rose, auprès de Minne déjà vêtue, le puérilise et Fhumilie, sans qu'il songe à se rhabiller.

— Minne? Qu'est-ce que j'ai fait pour que tu me quittes ? Je t'ai fait mal î Peut-être que je t'ai fait un peu mal?

Elle va parler, répondre : « Même pas ! », revendiquer sa part de joie, dire sa longue recherche navrante, ses chutes infructueuses. . . Une pudeur spéciale, basée sur le sentiment de la propriété, referme ses lèvres sur tous les aveux : que ce secret-là, avec les divaga-

lions cVautrefois, soit du moins son triste lot, le trésor de Minne...

— Non, je n'ai rien... Je m'en vais, voilà tout... J'en ai assez.

— Assez de quoi ? De moi ?

— Si vous voulez. Je ne vous aime pas suffisamment.

Elle lui assène ça comme un madrigal, en enfilant ses deux bagues. Pour lui, tout ceci est un cauchemar, ou une mystification... Qui sait ? Une bonne blague ? Cette petite Minne blonde vous a un air de pince-sansrire...

— Minne chérie, vous en avez de bonnes I On ne s'ennuie pas une minute quand vous êtes là !

Il rit, toujours tout nu, et passe la main dans ses cheveux pâles, en cherchantmachinalement sa raie...

Minne, les mains dans son manchon, le dévisage. Elle le hait. Elle en est certaine, à présent. Elle scrute cruellement, sans honte,

les détails de cette figure d'enfant vanné, le dessous des yeux mauves, la bouche molle et rougie, la poitrine où mousse une toison blonde qui durcira, Tàge aidant, les cuisses un peu maigres et musclées, les pieds avilis par des chaussures étroites... Elle le hait. Elle se penche davantage et lui dit doucement :

— Je ne vous aime pas assez pour revenir. Hier, je n'en étais pas sûre. Avant-hier, je n'en savais rien. Vous ne saviez pas, hier, que vous m'aimiez. Nous avons fait, tous deux, des découvertes.

Puis elle glisse vivement vers la porte, pour qu'il n'ait pas le temps de lui faire du mal.

Antoine, qui revient à pied de la rue Rochechouart, se sent morne pour deux raisons : d'abord parce qu'il dégèle et que, du pavé gras, fume une vapeur infecte ; ensuite parce que Gustave Lyon, mal luné, l'a traité de « luthier pour momies » devant l'actif Caressa et le languide Jacques Thibaud qui contestaient l'utilité d'une sixième corde dans le barbytos. (( Eux qui me chinent déjà parce que je n'ai ^r^ que vingt-quatre ans, rumine le malheureux, qu'est-ce que ça sera maintenant! »

En proie à ces pensers navrants, Antoine est rentré sans tumulte, n'a pas chanté dans l'antichambre, n'a pas fait choir des patères, en y accrochant son chapeau, les trois parapluies suspendus... Il pousse la porte du

salon avant que rien l'y ait annoncé et s'arrête surpris : Minne est là, endormie sur le canapé blanc à bouquets...

Endormie ? Pourquoi endormie ? Elle a posé son chapeau sur la table, jeté ses gants sur une statuette, et son manchon, roulé à ses pieds, semble un chat accroupi dans l'ombre...

Antoine ressent vivement tout ce que ce spectacle a d'insolite ; cela ressemble si peu à Minne, ce désordre, ce sommeil de vaincue... Il s'approche davantage : elle dort, la tête appuyée au dossier sec, et le pur métal de ses cheveux a coulé un peu sur son épaule. Elle dort, les mains ouvertes et jetées en avant, et sa pâle figure respire à peine. Antoine se penche, le cœur battant, ému d'être là, vaguement pénètre de crainte et de honte comme s'il ouvrait une lettre volée. .. Cette enfant qu'il adore, comme elle sommeille tristement ! Le velours des sourcils blonds se plisse, la bouche détendue s'abaisse aux coins, et les

narines délicates, dilatées, respirent tout à coup plus fort... Ce navré visage aveugle vat-il fondre en larmes ?

« Qu'a-t-elle de changé? » songe Antoine avec angoisse. « Ce n'est plus la même Minne... D'où vient-elle si fatiguée et si triste? Son sommeil est désolé et je ne l'ai jamais sentie si loin de moi... Ya-t-elle recommencera mentir?... »

C'est un mensonge déjà que cet assoupissement harassé, cet autre visage qu'elle ne lui montre jamais...

11 recule d'un pas, Minne a remué... Ses mains tressaillent faiblement, comme les pattes des chiens qui courent en rêve, et elle s'assied en sursaut, effarée :

— C'est vous ? Quoi donc? C'est vous ? Antoine la regarde profondément :

— C'est moi, Minne. Je rentre à l'instant. Tu dormais ?.. Pourquoi me dis-tu « vous » ?

Minne, si pâle, s'empourpre jusqu'aux cheveux et aspire l'air, un grand coup :

— Ah ! c'est toi I Quel mauvais rêve î Antoine s'assied près d'elle, soulagé de

reconnaître Minne, mais encore étreint de doute et de malaise.

— Raconte ton mauvais rêve.

Elle sourit, de son féminin et audacieux sourire, en secouant sa mèche blonde défaite :

— Merci ! Pour me faire peur î

— Je te rassurerai, ma Minne, dit Antoine en la prenant toute dans son grand bras.

Mais elle rit et s'échappe frissonnante, et danse pour se réchauffer, pour s'éveiller, pour oublier la menaçante image que faisait, dans son rêve, un corps d'adolescent, nu et blond, étendu sans vie sur un tapis tout rouge...

Aujourd'hui c'est dimanche, un jour qui détraque la semaine, pareil à tous les dimanches et différent de tous les autres jours. Antoine installe régulièrement Minne dans quelque concert, aux fauteuils de balcon, ou dans un coin déloge, car Gustave Lyon, munificent, donne chaque semaine des billets.

Minne ne saurait pas dire, vraiment, pourquoi elle est plus frileuse le dimanche. La longue immobilité de l'après-midi, peut-être, l'ennui de filer tout de suite après déjeuner, sans digérer, sans flâner sur un journal ou un livre?... Elle arrive au concert claquant des dents et la musique ne la réchauffe guère, parce qu'elle l'écoute trop.

Elle écoute penchée, les mains jointes dans

son manchon, attentive à regarder le chef d'orchestre, comme si le geste de Chevillard ou de Colonne allait enfin lever le rideau d'un spectacle mystérieux qu'on devine derrière la musique , et qu'on ne voit jamais.

« Mon Dieu, soupire Minne, pourquoi rien n'est-il jamais parfait? On croit se sentir près d'être comblé, c'est comme une envie de pleurer qu'on a par tout le corps, et rien n'arrive. »

Pour ce jour de congé, mauvais et bon, Minne se pare adroitement, avec une entente des couleurs qu'on accorde généralement aux femmes aimées des peintres. Minne, qui n'aime aucun peintre, porte, en ce gris dimanche de froid dégel, une robe grise en velours couleur d'argent terni, et uneétolede renard noir, — cadeau d'étrennes d'Antoine. Sous les amazones grises du chapeau, ses cheveux rayonnent, emboîtant la nuque d'un casque serré en or poli. Debout dans le cabi-

LES EGAREMENTS DE MINxNE 95

net de toilette, multipliée par les glaces d'un triptyque, Minne s'avoue satisfaite :

— Je représente assez bien l'idée qu'on se fait de la femme du monde.

Puis elle s'en va taquiner son mari, car sa propre perfection la rend volontiers autoritaire.

Antoine s'habille dans une petite pièce installée à la diable à côté de son fumoirbureau, Minne ne tolérant pas auprès d'elle des « affaires d'homme » qui sont noires, rudes à toucher, ni des dessous masculins.

a Si, au moins, on pouvait mettre des rubans partout, aux caleçons, aux chemises de nuit, aux gilets de flanelle, ça ferait moins vilain quand on ouvre une armoire. »

Antoine s'habille tout seul, formé par le collège à une célérité silencieuse. Très silencieuse même, ce dimanche gris et mou...

— Allons, x\ntoine, allons ! gronde la petite fée en argent.

11 tourne vers elle sa figure barbue et

préoccupée, ses yeux noirs et blancs de bon rastaquouère :

— Tiens, Minne, mets-moi donc le bouton de ma manchette gauche.

— Je ne peux pas, j'ai mes gants.

— Tu pourrais en ôter un...

11 n'insiste pas davantage, et la même pensée revient peser sur ses sourcils. Minne s'admire dans le miroir incliné d'une vieille psyché reléguée dans ce coin et qu'elle ne consulte jamais ; il y a toujours quelque chose de nouveau à apprendre sur soi dans une glace inconnue... Elle chante soudain, de sa voix de petite fille, demeurée haute et pure :

J'ai du di, J'ai du bon, J'ai du dinédinogé, J'ai du zon, zon, zon, J'ai du tradéridéra ; J'ai du verl-t-etjaune, J'ai du vi-o-let, J'ai du bleu teindu, J'ai de l'orangé !

Antoine s'est retourné, saisi :

— Qu'est-ce que c'est que ça ?

— Ça? Eh bien, c'est une chanson.

— Où Tas-tu apprise ?

Elle cherche, un doigt sur la tempe, et se rappelle tout à coup que son premier amant, l'interne des hôpitaux, chantait cette paysannerie provençale sur un pas d'obscène fantasia. Le souvenir Famuse et elle éclate de rire :

— Je ne sais pas. Quand j'étais petite... Peut-être dans la cuisine, avec Célénie.

— Ça m'étonne, dit Antoine, avec plus de sérieux que n'en comporte l'incident. Je l'ai connue autant que toi, Célénie...

Minne lève la main insouciante :

— Possible. Tu sais qu'il est presque deux heures, et ça va être terrible pour trouver une voiture.

Dans le fiacre, comme Antoine ne parle guère, tout froncé d'un malaise qu'il ne dit pas, Minne veut le conseiller, le réconforter :

— Mon pauvre Antoine, si tu as besoin de deux jours pour te remettre d'une bousculade

amicale de Gustave Lyon, qu'est-ce que tu feras dans la vie ? Il faut bien que quelque chose cloche, et si lu n'asjamais d'autre catastrophe dans Ion existence...

Elle soupire, si maternellement désabusée, que toute la mauvaise humeur d'Antoine fond en chaude tendresse, et qu'il ressent seulement, en franchissant le trottoir du Chàtelet, l'agressif orgueil de tout homme qui promène à son bras une très jolie créature.

— Regarde, Antoine, Irène Chaulieu est îà, dans une loge, avec son mari.

— Et avec Maugis. Il lui a promis qu'elle figurerait dans sa série : Quinze femmes à^aujounïhui.

— La belle affaire, réplique Minne, arrogante. Il me l'aurait aussi bien promis à moi ; pour ce que ça l'engage!

— Non? fait Antoine stupéfait.

— Parfaitement, l'autre soir à dîner, si j'avais voulu... Mais je n'ai pas voulu, ça m'a l'air d'un monsieur à se faire payer en nature.

— Minne !

— Quoi?

— Pas si haut, donc ! Tu as une façon de parler bas !... Ainsi, Maiigis t'a proposé ?

Antoine se penche sur les yeux de Minne, ces beaux yeux désespérants où veille la petite flamme du mensonge...

— Oh ! Antoine, je t'en supplie, pas de scène conjugale ici, ni ailleurs. Surtout à propos de ce gros jouisseur sans conséquence de Maugis. Et puis tais-toi, Raoul Pugno (ah! il a engraissé) s'installe devant son pleyel et M°^® Colonne va te faire les gros yeux :

Il se tait. Au fond il s'en fiche de Maugis. Son malaise, qui date d'hier, dépend de Minne, de Minne seule. Il pense bien, mon Dieu, il est sûr, que Minne ne fait pas de bêtises ; il a seulement peur de savoir qu'elle recommence à mentir pour le plaisir de

mentir, qu'elle cultive de nouveau ce jardin pervers, féerique, mal connu, oii erra toute son enfance de fillette mystérieuse...

— Tiens, le petit Couderc, remarque Antoine.

L'œil seul de Minne a bougé :

— Où donc ?

— Il vient d'entrer dans la loge des Chaulieu. Ce qu'ils y jabotent dans cette loge! On les entend d'ici.

Effectivement, Irène Chaulieu jase comme à l'Opéra, se pose de trois quarts contre le rouge triste de la tenture, et ses paupières à l'orientale battent, pour exprimer la lassitude, le désir, la défaite voluptueuse. Des dentelles authentiques et défraîchies pendent de ses manches, engoncent son cou.

— C'est pourtant vrai, souffle Minne, qu'elle a toujours l'air de s'habiller chez les revendeuses de la rue de Provence.

Elle a feint de soigneusement éplucher la toilette d'Irène, afin de constater, sur toute

LES EGAREMENTS DE MINNE iôl

la personne de Jacques Couderc, d'indéniables ravages : il est couleur de lendemain de noce, ce petit ! Le cerne de ses yeux, même de loin, les embrume d'un halo mauve, et Tune de ses mains fait danser son chapeau fébrilement. Il s'abstient de regarder Minne, qui méprise etjubile.

c( Je déteste ces gens si nerveux qui ne savent pas cacher leurs émotions I L'autre jour, rue Christophe-Colomb, c'était son genou qui avait la danse de Saint-Guy; aujourd'hui c'est son chapeau ! Tous ces tics, ça indique la dégénérescence. »

Elle se venge tout bas du bref frisson, agacement et pitié, qui vient d'effleurer sa nuque. Puis, attentive maintenant que Pugno a fini de perler son Grieg, le menton tendu, les yeux rivés au bras romantique de Colonne, elle paraît se livrer toute à Shéhérazade.

Sa taille se balance au rythme des flots, trombones déchaînés que crête un coup de cymbale blanchissante, un sourire pâlot

étire les coins de ses lèvres quand Rimsky- Korsakow la traîne de vaisseau en harem, de naufrages en fêtes à Bagdad ; quand, au sortir du prestigieux vacarme d'un combat de géants, il la plonge jusqu'aux lèvres dans la confiture orientale (ambre et pétales de rose qu'englue encore l'huile de Sésame), d'un amoureux dialogue du Prince et de la Jeune Princesse. Cette musique excessive vat-elle livrer à Minne le secret d'elle-même? Trop de douceur, par instants, ou bien les violons impudiques, l'irrésistible tournoiement, qu'on devine, d'une beauté voilée d'écharpes, entr'ouvrent çà et là des bouches sur un « ah ! » extatique et un peu honteux...

Dans la loge d'Irène Chaulieu, un malheureux enfant cherche à comprendre ce qui lui arrive. La musique l'éparpillé, disperse les fils rompus de sa volonté, et il lui faut beaucoup de courage, quand les violons jouent à l'aigu, pour ne pas hurler comme les chiens autour des orgues de Barbarie. La

présence de Minne le confond. Elle Ta abandonné, nu et faible, — celte Yolte preste de danseuse, dans la porte ouverte, qui a fait tournoyer sa jupe lourde! Elle l'a abandonné, encore ivre d'elle, avec des mots qu'on ne peut imaginer, des mots si secs et si mesurés, des yeux noirs si sauvagement résolus...

« Reprenons les faits un à un », se redit-il, pour se persuader qu'il est méthodique et lucide. Hélas, l'histoire de leurs amours tient en trois lignes. Il l'a vue, elle l'a séduit parce qu'elle ne ressemble à personne, et puis elle s'est donnée simplement en silence, l'autre jour...

— Quelle chaleur dans cette salle I soupire Irène Chaulieu.

Son éventail porte jusqu'à Jacques Couderc un parfum poisseux et lourd, et il se sent mal à l'aise... Ah! comme une goutte de verveine citronnelle, évaporée, rajeunirait l'air poussiéreux... Citrons écorchés, feuilles velues qu'on froisse pour qu'elles

livrent leur verte odeur, jeunesse de l'été commençant, paille du seigle à peine blondi, — le parfum de Minne, les cheveux de Minne, la peau de Minne, les yeux de Minne, sources sombres où viennent boire et se mirer les songes!... « Se peut-il que j'aie eu tout cela? et comment Tai-je mérité ? et comment Tai-je perdu ? »

Sa douleur le vieillit au point d'abolir en lui la vanité qui enchante les heures de cet âge. Et comme Irène Chaulieu se tourne vers lui dans le moment où il regarde Minne, il pense qu'il va peut-être bien la tuer...

— Dites donc, mon petit Jacques, vous avez une fichue mine. La noce, la pâle noce? Les coupables voluptés? Qu'est-ce que vous vous êtes fait faire? Ça ne m'ennuierait pas, vous savez, de le savoir en détail, sinon de le voir!

11 lui sourit avec effort, exagère sa myopie insolente :

— Si jeune, et déjà voyeuse !

Irène Chaulieu lève son nez de peseur d'or :

LES EGAREMENTS DE MINNE IOd

— Mon petit, vous avez les préjugés d'un bourgeois du Marais. Et si ça m'amuse, moi, de doubler mon plaisir par la vue du plaisir d'autrui? Vous me faites rire, avec vos prétentions d'assigner à la volupté des limites convenables ! Mon âme à moi demeure assez orientale, Dieu merci, pour concevoir et embrasser la sensualité de tous les siècles...

Elle continue, à travers les Chut inàï^nés qui sifflent, et n'entend même pas Maugis qui ronchonne, presque haut :

— Qu'est-ce qu'elle a encore lu, depuis hier, la bougresse !

Jacques Couderc se tait, hébété, et Tentr'acte vient à propos lui accorder la liberté de remuer, de sortir, de promener son mal et de l'offrir aux coudoiements du foyer.

Un court instant, il médite d'attendre Antoine, de saluer Minne, de l'effrayer par une menaçante impertinence, mais une espèce de torpeur morale l'en empêche ; tout ce qu'il veut préciser, préparer, se dissout à

mesure, et il descend, lâchement, le grand escalier.

Cette fuite honteuse donne à Minne, les jours suivants, une grande sûreté de soi, la conscience d'être la plus forte et d'avoir puni justement.

La semaine du jour de l'an, qui trouble même les calmes abords de la place Pereire, maintient Minne, de force, parmi des soucis de bonbons, de visites, de cartes et de cadeaux. Son esprit, sournois et fantasque, jamais léger, se détache 'pour toujours, croitelle) de la plus brève et méchante aventure qui l'ait jamais occupée depuis son mariage. Elle a progressé dans Tamertume, jusqu'à concevoir le plus injuste ressentiment... Elle ne sait quel nom, sinon celui de haine, donner à ce qui est simplement, dans sa

secrète chambre à souffrir, si bien fermée, le Regret.

Oui, Minne a regretté, parce que l'amant était jeune, neuf à presque tout l'amour, sincère, emporté et triste dès qu'ils étaient seuls... Ordonnée parmi ses désordres, elle a supputé ce que pourrait valoir, pour une autre maîtresse, un tel amant.

Mais cette semaine d'inutile fièvre marque une trêve dans la double existence de Minne. Elle s'affaire comme une demoiselle de chez Boissier, rédige des listes de visites, glisse des cartes dans des enveloppes, accapare pour son « travail » la grande table du salon, et reprend son air soucieux de fillette qui joue à la dame. Elle accueille Antoine, dès le seuil, par des questions précises et malveillantes :

— Et les d'Houville, c'est comme ça que tu as pensé à Jaguar, leur petit garçon?

— C'est vrai, je l'ai oublié.

— Et cette vieille sorcière de Moupet des Tares ?

— Oh! Zut! encore une...

11 baisse son nez de cheval mélancolique sur sa barbe noire. Minne soupire, excédée :

— Enfin, mon ami, s'il faut que je sois seule pour penser à tout, vraiment ce n'est pas un métier !

Rien, pour Minne n'est « un métier », et c'est une locution favorite qu'elle place avec un à-propos très varié. Si ce n'est pas un métier de songer à tout, ce n'est pas un métier non plus de ramasser trois fois par jour la canne d'Antoine derrière le porteparapluie, et ce n'en est pas un que de courir tout le temps après le crochet à bottines... Seule, après chaque déconvenue amoureuse, elle lève ses minces épaules et atteste le ciel, en silence, que « ce n'est pas un métier... »

Et puis, est-ce un métier, je vous le demande, que la perspective d'aller voir demain l'oncle Paul, le père d'Antoine, ce malade hostile qu'elle devra embrasser, em-

brasser sur son front couleur de buis, horreur!... Les nerfs de Minne se convulsent d'avance, et elle ravage à deux mains sa chevelure d'où pendent des mèches de soie embrouillée.

— A quelle heure, demain, x\ntoine ?

— A quelle heure, quoi ? demande celui-ci du fond de sa barbe assyrienne.

— A quelle heure l'oncle Paul, naturellement?

— Je ne sais pas, moi. A deux heures. Ou à trois heures. On a toute la journée.

— Tu me combles. Bonsoir, je vais me coucher, je ne tiens plus debout.

Elle s'étire, bâille âprement, s'ennuie soudain, son ardeur rageuse tout d'un coup tombée. Elle se penche pour offrir distraitement un coin de joue, un bout de chignon et d'oreille au baiser de son mari.

— Tu vas te coucher, ma poupée ? Dis donc, je...

— Quoi ?

liO LES EGAREMENTS DE MINNE

— j'y vais aussi.

Elle le regarde félinement de côté, en étrangère défiante... Il n'y a pas de doute, Antoine la suivra dans sa chambre, dans son lit... Elle hésite. « Suis-je malade? ou fatiguée ? Faut-il faire une scène et bouder? ou dormir? Ce sera difficile... »

Difficile à coup sûr, car Antoine rôde autour d'elle, respire dans toute la pièce le clair parfum de Minne... Elle le suit des yeux. Il est grand, plutôt trop. Gauche lorsqu'il est habillé, la nudité le met à l'aise, comme les hommes bien bâtis. Trop de poils sur la figure et un peu partout... Un nez bossu au milieu, des yeux de charbonnier amoureux... (( Voilà, c'est mon mari. Il n'est pas plus mal qu'un autre, mais je le connais trop. En somme, pour ce soir, j'aurai la paix plus tôt si je consens... » Sur cette conclusion qui contient toute la philosophie des esclaves, elle va lentement à sa chambre, et retire en marchant les épingles de ses cheveux.

L'oncle Paul est affreux à voir. Sa tête d'autrefois, — cette tête en bois durci de missionnaire qu'on a un peu scalpé, un peu brûlé, un peu laissé mourir de faim dans une cage au soleil, — est devenue un masque macabre où vivent encore les yeux. Ratatiné dans un fauteuil, il joue à cache-cache avec la mort, au milieu d'une chambre vide peinte à la chaux, veillé par une infirmière qui a l'air d'une vache blonde. Il accueille ses enfants sans parler, tend une main desséchée et attire exprès Minne vers son front nu, heureux de la sentir raidie et prête à crier.

Ils se comprennent admirablement, elle et lui, par-dessus Antoine qui a le cœur tendre

et myope. Minne, par ses yeux noirs, devenus fixes et grands, lui souhaite la mort ; lui, il la maudit à toute minute, « parce que le silence de Minne a fait mourir Maman de chagrin. »

Elle lui demande de ses nouvelles d'une voix ralentie. Il trouve un souffle pour la complimenter de sa rohe gris d'argent. S'ils vivaient dans la même maison, on ne sait pas ce qui pourrait se passer.

Aujourd'hui, l'oncle Paul s'amuse à retenir Minne longtemps, dans l'atmosphère d'hôpital. « Ce n'est pas tous les jours le 1^^ janvier, » articule-t-il en suffoquant. Il provoque et prolonge, en respirant trop fort, une quinte de toux dont la sonorité et les nausées finales font blanchir et frémir de dégoût les joues de Minne. Quand il a repris haleine, il donne, à la prière d'Antoine, des détails minutieux sur ses fonctions naturelles, et surprend avec bonheur le regard assassin de sa belle-fille, fixé sur une fiole de mor-

phine... Puis il rassemble ses forces pour les dépenser en prodigue et commence lentement à parler de la mort de sa sœur, la maman de Minne... Cette fois, c'est un vain gaspillage d'énergie. Minne qui se sent tout à fait innocente du trépas de Maman, écoute sans remords, heureuse de changer de conversation, se détend un peu, place un mot, un sourire mélancoliques... Le malade braque sur elle des yeux indignés: « Elle est bien forte I » se dil-il. Et, lassé de son jeu de justicier, il met fin à la visite.

Dehors, sous la nuit piquante et glacée qui déjà se ferme, Minne a envie de danser. Son élargissement lui inspire — ô merveille î — une éclectique indulgence . Elle donne un nickel à un pauvre, prend d'elle-même le bras d'Antoine, et pense, en sa joie généreuse : « Si Jacques Couderc était là, ma parole, je l'embrasserais ! »

Ce sentiment d'évasion persiste jusqu'au soir, jusqu'à l'heure tardive où Minne, à

regret, se couche. Elle est inquiète, heureuse, mobile, rajeunie... Antoine « qui ne peut rien faire comme tout le monde » (et tout le monde c'est Minne, n'est-ce pas?) ne vibre pas à Tunisson. Sa visite à ce demi-cadavre l'a laissé triste, orphelin, égoistement effaré... a Ce qu'on peut devenir, tout de même ! » En outre l'obligation de terminer le soir même la conférence qu'il doit faire àUa salle Pleyel, sur les sambuques trouvés dans les hypogées de la 18' dynastie, inflige des élancements douloureux à son cervelet de pseudo-érudit. Il penche son grand nez qui fait ombre sur des papiers raturés, et la lampe moire ses cheveux d'un noir bien ciré. Minne jase, un livre, qu'elle ne lit pas, ouvert sur ses genoux :

— ... C'est quelque chose, tu comprends, que la conscience d'avoiraccompli son devoir : toutes mes visites, tu entends, Antoine ?

— Heu ..

— ... Sauf les Chaulieu, naturellement.

— Pourquoi, « naturellement? »

— Parce qu'Irène ne reçoit que le samedi, grosse bête. J'irai samedi. Et tu ne sais pas, Antoine?... Antoine!

— Oui.

— Une aventure impayable ! Chez M"^^ d'Houville, qui écrit de si jolies choses et où les gâteaux sont si bons, j'arrive en même temps que la grosse princesse Wini-Singer , qui venait pour montrer sa robe de chez Jacob, sa nouvelle, la bleu indien. Et qu'est-ce qu'elle trouve, dans le salon?

— Je ne sais pas, moi. Quelque chose de sale sur le tapis?

Minne relève sur son front la vague bouffante de cheveux qui l'auréole, d'un geste de penseur las :

— Que tu es fatigant à ne jamais pouvoir être sérieux ! Non. Elle trouve... trois autres dames dans la robe de chez Jacob, en velours chiffon : une vin de bordeaux, une noire, et la dernière (dans laquelle étouffait M™*^ de Saint-

Nikêtês, cette c( fouine engraissée w, comme l'appelle Maugis), la dernière blanche ! Si tu avais vu leurs têtes à toutes les quatre! Mon ami, j'ai tu le moment où ça tournait à l'esclandre !...

Elle frappe dans ses mains, parle vite, reprend haleine, bouche ouverte au milieu d'un mot, comme les enfants bavards. L'eau noire de ses yeux bouge et scintille, une fièvre charmante rosit ses joues. Antoine la contemple mélancoliquement. Ah! s'il n'y avait pas cette sacrée conférence à terminer, ce soir...

— Dieu merci, moi, j'étais avec mon joli Béchofî et David î

— Qu'est-ce que c'est encore que ces gigolos ? demande Antoine, en fronçant des sourcils naïvement jaloux.

— Antoine ! Tu n'as pas honte !... Voyons, mon joli costume bleu à taille courte, qui me fait toute mince... Des gigolos ? Que tu es godiche ! Ah ! Ah !

LES EGAREMENTS DE MINNE HT

Elle s'arrête de rire pour sourire et son visage change. Oh! ce sourire de Minne, ce provocant et délicieux sourire qui remonte les pommettes, transforme l'arc de la bouche et tire les coins des paupières... Pour la seconde fois, ce soir, Antoine s'affecte de découvrir sur la figure de Minne un autre visage, un masque qu'y pose légèrement le sourire, ressemblant à Minne et si différent d'elle-même... Il se sent le cœur flottant et mal à Taise, comme le jour où il Fa vue dormir sur le canapé!... Dans ce sommeil soucieux qui la trahissait, dans ce muet sourire voluptueux où apparaît une autre femme, Minne lui échappe... Mais son malaise n'est qu'un éclair, cette fois, car Minne bâille en chatte, crispe ses griffes dans le vide, et annonce qu'elle va se coucher.

— Ya..., soupire Antoine, héroïque.

Minne ne peut pas se coucher tout de

suite. La gelée électrise ses cheveux et ses nerfs. Enveloppée dans sa blanche robe de moinillon épaisse et douce, elle ouvre la fenêtre pour « voir le froid ». On le voit, on l'entend. Du pavé blanc montent, distincts, tous les bruits de la rue; Minne avale un sorbet d'air gelé. Un tramway grince sur les rails de l'avenue et elle sourit à ce bruit qui accompagna de loin la rêverie de ses nuits de fillette, quand elle attendait le sommeil, boulevard Berthier, dans la chambre fleurie de roses peintes...

Elle lève la tête et le halètement des étoiles la surprend. Comme elles tremblent! Cette grosse-là, au-dessus de sa tête, elle va sûrement s'éteindre, on l'aura pendue dans un courant d'air... Ayant assez joué à goûter le froid, Minne referme la fenêtre et se tient debout contre la vitre, trop légère, trop délicatement exaltée ce soir pour se coucher, reprise par l'absurde et ardente certitude que tout le Bonheur peut encore fondre sur

sa vie, comme une catastrophe merveilleuse, comme une brusqueFortune, qu'elle le mérite, qu'on le lui doit... Peut-être n'y faut-il que beaucoup de patience et de courage, et pas trop de réflexion.

L'homme qui fera d'elle une femme pareille aux autres ne porte point de signes mystérieux, sans doute, et si elle le trouve, ce sera « par hasard ». Jadis le Hasard s'appelait Miracle... Le pic d'un carrier, plus d'une fois, creva d'un coup la prison où dormait une source...

Irène Chaulieu a donné rendez-vous à Minne au Palais de Glace, vers cinq heures.

Son a jour » ne suffît pas à la petite Israélite infatigable qui considère le désœuvrement et la solitude comme une maladie.

Tous les jours, elle rassemble en quelque thé des amis, des ennemis, des flirts, d'anciens amants restés dociles. La longue galerie de Ritz connaît ses traînes de dentelles, ourlées de zibeline et de boue. Le Rasta-Palace résonne de sa voix coupante, qui glapit quand elle croit chuchoter. Colombin vieux jeu, le paisible Afternoon du boulevard Haussmann, tous perdent le repos, les jours où Irène Chaulieu y retient sa table. Aujourd'hui c'est le Palais de Glace. Pourquoi ?

Minne l'ignore, mais elle y court ravie, pressée de franchir le seuil de ce temple qu'auréole une renommée peu discrète.

Le Palais de Glace ! . . Minne suppose, Minne voit des girandoles d'électricité brutale, entend une musique férocement cuivrée ; son imagination tourne autour d'une piste en miroir éblouissant... Des femmes, chapeautées en commères de revues, y glissent lubriquement, jupons épars en écume, la cigarette aux lèvres, et l'oreille perçoit une lointaine artillerie de Champagne sautant... Le Palais de Glace, ce doit être quelque chose, en mieux, comme l'ancien Moulin-Rouge...

Minne a revêtu une toilette sombre de femme honnête à son premier rendez-vous, et les ramages d'une voilette d'application tatouent de blanc son fin visage invisible : deux trous d'ombre impénétrable, une fleur rose voilée, décèlent seulement les yeux et la bouche...

— Ah ! Voilà sainte Minne ! Seigneur, d'où

sortez-vous, sous cette muselière ? Maugis, donnez votre place à cette enfant. Antoine va bien? Prenez donc un grog bouillant; on respire la mort ici. Et puis, faut être adéquat aux ambiances, comme disait feu la Revue Blanche. Moi, je bois du thé en Angleterre, du chocolat en Espagne...

— Et de la bière à Francfort ? achève Maugis fort obligeant, debout derrière la chaise de Minne. Je ne savais pas que vous aviez tant voyagé, ma chère.

— Une femme intelligente a toujours beaucoup voyagé, vieil alcoolique I

Maugis, gilet clair, jabot en avant comme une poule grasse, plastronne pour Minne, qui, d'ailleurs, ne semble pas avoir entendu. Elle regarde autour d'elle, déçue, après avoir dénombré d'un coup d'œil les a ombres » de ce five o'clock. Pas brillante, la bande, aujourd'hui! (< Elle m'a invitée comme bouchetrou », songe Minne.

Irène a amené sa sœur aînée, un monstre

batracien sans jambes, gibbeu'x, impossible à marier, qu'elle nourrit, terrorise et contraint à un rôle de muette complicilé. Les habitués du salon Chaulieu ont donné à cette duèsne tératologique le nom sisrnificatif de a Ma sœur Alibi » .

A côté de Maugis, un vague bas-bleu sirote suavement son cocktail très foncé ; un rire fréquent et servile enlaidit la figure de cette blonde déjà molle, car elle espère, par Irène, obtenir des « prix d'artiste » de Chaulieu qui vient d'affermer la publicité d'un syndicat de journaux.

Une autre femme, mince, qui roule, à l'américaine, des épaules en porte-manteau, détourne son profil trop court, sa mâchoire carrée, et s'absorbe en un duo chuchoté avec son voisin, sculpteur andalou à barbe de Christ... Non, pas brillante, la bande !

Irène en enrage, et la mobilité de ses larges yeux, à double frange alourdie de mascaro, révèle sa colère. Minne, qui n'a pas levé sa

LES EGAREMENTS DE MIXNE 125

voilette, détaille avec un calme plaisir le maquillage voyant des joues et des lèvres, l'excès desbijoux du col et des mains nues, douteuses.

Minne attend que Maugis, debout derrière elle, reprenne leur flirt... Il la couve, paternel, d'un regard dont l'alcool a terni le bleu naïf. Son caprice, vite allumé, se traduisait, l'autre soir, par des mots imagés et rapides, offensants, drôles à tout prendre...

Aujourd'hui, il se tait, cherchant à retrouver, sous la robe tailleur, la ligne tombante des épaules nues, les bras pâles et veinés, les deux petites salières attendrissantes...

Son mutisme déconcerte la vieille expérience de Minne... Patiente, elle s'occupe au tournoiement des patineurs.

Cela, du moins, est nouveau, un peu étourdissant à regarder, et de minute en minute plus captivant. Minne se surprend à suivre, d'une inclinaison du buste, ce même élan qui couche tous les patineurs comme des épis sous le vent.

La lumière haute cache les visages sous l'ombre des chapeaux, un reflet de neige monte de la piste écorchée, poudrée de glace qui s'effrite... Les patins ronronnent, et sous leur eftort la glace crie comme un carreau qu'on fêle... Une molle valse conduit la ronde. L'air sent la cave, l'alcool, la fumée de cigare.

Des femmes très parées frôlent le coude de Minne : c'est celles-là qu'elle voudrait voir patiner, toutes plumes tournoyantes, les jupes élargies en toupies... Mais celles-là, justement, causent le plus posément du monde avec des messieurs âgés et bien mis, voire avec de jeunes hommes en pardessus trop minces...

— Minne, vous avez vu Polaire?

— Non ; qui est-ce?

— Ça, c'est bien vous, par exemple ! Vous resterez dans mon esprit (^ la femme qui ne connaissait pas Polaire ! » Là, elle passe.

La voix d'Irène Chaulieu admoneste et

n'admet point de réplique. Minne, docilement, attend le retour de deux silhouettes valsantes, dont Tune, mince, étranglée à la taille, épanouie à la jupe, tournoie avec la légèreté d'une feuille et semble moins une femme qu'une de ces apparences de vases créées par la seule giration d'un fil d'archal incurvé...

Minne n'a point vu de visage à la valseuse... une tache pâle, renversée dans des cheveux noirs, — ni de pieds... un éclair d'acier, le coup de queue d'un poisson au soleil ; mais elle demeure charmée, attendant que repasse le couple enivré de sa danse... Cette fois, elle a senti le souffle d'aile des jupes étendues, distingué l'extase du pâle visage renversé.

(( La seule ivresse du tournoiement, la vitesse des pieds ailés peut donc suffire, songe Minne absorbée, à peindre sur un visage cette mort bienheureuse ?... Je voudrais... si je pouvais apprendre!... Si la récompense que j'attends allait fondre sur moi pendant que je tournerais à en mourir,

m'emporter, ployée ainsi en arrière, et les yeux fermés ! »

Son nom prononcé très bas, près d'elle, l'éveille ; d'un regard, coulé de profil, elle s'assure que Maugis et Irène Chaulieu parlent d'elle... De Maugis, elle ne peut surveiller que le large dos penché, la nuque apoplectique, un peu du nez mobile aux narines romanesques, mais elle distingue aisément les gestes d'Irène, que suit le balancement d'une longue plume recourbée, caressant l'oreille... A n'en pas douter, les épaules d'Irène, son menton capable, un certain abaissement de ses cils viennent d'affirmer à Maugis, en désignant Minne : « Allez-y ! je réponds du succès ! »

Minne accepte sans étonnement l'ignominie courante des rares « amies » qu'elle daigne connaître. La méchanceté, si notoire, d'Irène Chaulieu ne la gêne pas, non plus que le cynisme avantageux de Maugis, — Minne balaie ces gens-là de sa pensée, à sa guise.

LES ÉGAREMExNTS DE MINNE 129

Qu'elle ait rêvé oui ou non ce petit complot, elle se déclare à elle-même, par prudence ^ Je renonce à me laisser séduire par Maugis... 11 ne faut pas commettre des imprudences inutiles. » De temps à autre, Minne énonce, sous forme d'axiome, sa pensée intime, et la prend, ainsi déguisée, pour une règle de conduite.

— Madame Minne paraît bien absorbée, dit Maugis très haut, à la cantonnade.

— Elle pense à son flirt, ricane Irène Chaulieu, qui donne la réplique comme au théâtre.

— Quel flirt? consent à interroger Minne, détournant de la piste un innocent sourire voilé...

— Mais le plus malheureux d'entre tous, ma chère, le petit Couderc !

Raide, fronçant ses sourcils veloutés, Minne attend la suite...

Irène Chaulieu se penche par-dessus la table d'acajou, traînant dans les tasses les queues de sa zibeline ; sa bouche fardée se

130 LES EGARExMENTS DE MINNE

gonfle du besoin de parler, de mentir, de calomnier, de tout savoir...

— Mais on ne parle que de ça, ma chère : On sait comment vous l'avez reçu!..

(Les yeux de Minne rient derrière la dentelle : « C'est plutôt lui, jusqu'à présent, qui m'a reçue ! »)

— ... on voit sa figure démolie, depuis le jour où vous l'avez envoyé se faire... aimer ailleurs, on le rencontre dans des tripots, il perd tout ce qu'il veut au Club-Anglais... Enfin, conclut Irène en rejetant en arrière son buste chargé de fourrures, de plumes et de chaînes sonnantes, on parlerait moins de vous deux, je vous jure, si vous aviez couché ensemble !

— C'est un conseil? demande la douce petite voix de Minne.

Les yeux passionnés d'Irène Chaulieu la couvent d'une flamme maternelle :

— Un conseil, moi? ah! ma pauvre petite, ce n'est pas parce que Maugis est là, n'est-ce

pas, mon vieux Maugis ? mais ça n'est jamais moi qui irais prôner à mes amies des gigolos de vingt et un ans I Ça n'est bon qu'à vous enrosser, ou ça vous demande de l'argent... (« Elle va bien, songe Minne, elle s'en donne quand Chaulieu n'est pas là ! »)

— ...ou bien ça se cramponne, et vous parlez de suicides, de revolver, et de tous les scandales !...

Les yeux graves de Minne s'assombrissent encore. Où donc a-t-elle vu, sur un tapis rouge, un gracieux corps d'adolescent, nu et blanc, étendu... Ah! oui, ce mauvais rêve !... Ses minces épaules frissonnent sous l'étole de renard noir, et Maugis, qui la regarde avec une gourmandise dévote, suit, de la nuque aux reins, le sillage du frisson, revoit les épaules nues, les deux petites salières attendrissantes...

— Allons, Maugis, ne vous excitez pas, conseille Irène, charitable. La glace vous fait un drôle d'effet, aujourd'hui.

— C'est mon heure, bouffonne le journaliste en enflant le jabot. On ne peut pas s'imaginer ce que je suis brillant, entre cinq et sept.

L'éclat de rire d'Irène Chaulieu couvre le ronron des patins, coupe le duo extasié de la dame américaine et du sculpteur andalou, qui rapprochent leurs visages ébahis d'amants qu'on éveille. Seul, le monstre batracien, accroupi en idole hindoue, n'a pas souri.

— .Moi, affirme crânement la petite juive, je serais plutôt du matin. Quoique, pourtant, l'après-midi..., ou même le soir, très tard...

Maugis joint vers elle des mains admiratrices, bat des narines...

— 0 riche nature ! Est-il vrai que l'abondance rend généreux ?

Elle l'écarté du bout de ses doigts sales, aux ongles polis :

— Attendez ! Minne n'a rien dit. Minn'e, c'est votre tour. J'attends vos impressions d'alcôve. Vous m'agacez, à rester là, les mains

dans votre manchon ; vous avez l'air d'une jeune gouvernante anglaise pour vieux messieurs seuls !

— Vous voulez dire a vieux messieurs sales )) murmure Maugis, pour sa moustache.

Minne hésite... Jamais elle n'a eu autant envie de se renseigner... Elle avance un menton câlin, fait Tenfant, et Maugis admire d'avance ce qu'elle va dire :

— Moi, je ne sais pas, je suis trop petite! Je dirai mon mot à la fin, quand tout le monde aura parlé...

Elle désigne vaguement le couple hispanoaméricain, assis genou à genou, qui se sourit avec une niaiserie animale et heureuse.

L'Américaine, d'ailleurs, n'y met pas de façons :

— Moa, ça dépend de qui, avoue-t-elle.

Son français un peu nègre chante et nasille... Maugis se penche vers l'oreille de Minne :

— Elle a l'esprit si large, cette sacrée

Suzie, qu'elle fait de tous les e fermés des è ouverts.

La Suzie en question, qui parle peu mais bien, croit de son devoir d'ajouter :

— D'ailleurs, toutes les heures sont aussi bien.

— Bravo! crie Irène. Vous y allez carrément de votre « petite mort », vous, au moins !

L'Américaine rit lentement, fronce son mufle frais et félin :

— Petite mort? Non, ce n'est pas... c'est plutôt comme quand l'escarpolète va trop haut, vous savez ? Ça coupe en deux, on retombe et on crie : « Ha î »

— Ou bien « Maman î »

— Têsez-vous, monsieur Maugis. Et on recommence.

— Ah ! on recommence ? Mes compliments à votre vis-à-vis !

Irène Chaulieu mordille une rose et réfléchit, les yeux droits devant elle... De courtes

émotions passent sur sa belle figure de Salomé...

— Moi... commence-t-elle... Mais vous ne comprendriez pas.

— Si vous nous fournissiez un dessin explicatif, propose Maugis, avec plan, coupe... et élévation !

Minne rit brusquement, à cause d'un souvenir de photographies rares, rapportées de Carlsbad par son premier amant...

— Non, je veux dire... Vous êtes tous des égoïstes. Vous ne parlez que de ro/ze plaisir, de votre sensation, comme si celle de... du partenaire enfin, n'était pas d'importance. Le plaisir que je donne vaut quelquefois plus que le mien...

— Tant y a que la façon de donner...

interrompt Maugis.

— Zut, vous ! Et puis l'escarpolette... non, c'est pas ça du tout. Moi, c'est le plafond qui crève, un espèce de coup de gong dans les oreilles, une sorte... d'apothéose qui m'est

136 LES EGAREMENTS DE iMINNE

due, l'avènement de mon règne sur le monde... et puis je t'en fiche, ça ne dure pas !

La petite juive, emballée, semble goûter quelque mélancolie sincère.

Quasi déserte, écorchée, dépolie, la piste de glace jette aux visages un blafard reflet qui éclaire ce que cache d'habitude la lumière d'en haut : les dessous des orbites, l'antre double des narines, le rebord des paupières...

Un long gaillard, vêtu de drap vert collant, le polo sur l'oreille, fend la piste d'un élan oblique de nageur.

— Il ne serait pas mal, celui-là, s'il n'avait pas de barbe... murmure Irène. Dites donc, vous, la Minne, j'attends toujours votre mot de la fin.

— Oui, insiste Maugis, vous nous devez le terminal cul-de-lampe, si j'ose dire, de ce mémorable plébiscite. Allons !

Minne se lève, toute mince dans sa robe sombre, semble, d'un efTort de ses épaules,

grandir encore un peu, et Maugis se lève, involontairement, en même temps qu'elle... Elle tend sa voilette sur son menton, en avançant une petite bouche de carpe et feint sous les regards une pudeur d'adolescente :

— Oh î moi, je ne sais pas... Vous comprenez, je n'ai jamais eu qu'Antoine...

Son succès de rire Tinterloque un instant. L'orchestre apaisé, les rires se doublent en écho, dans le vide du cirque. Deux femmes empanachées s'arrêtent et se retournent.

L'homme vert au veston collant retraverse la piste en danseuse, un pied levé.

Suivie du monstre bossu, qui lui ressemble comme une ombre difforme, Irène trottine vers la sortie, l'œil sur le patineur attaché à l'établissement, demeuré là pour elle...

— Il n'est pas mal, n'est-ce pas, Minne?

— Oui...

— Il a quelque chose de Castellane, en plus robuste. Ah! si on ne se tenait pas... Mais on se tient.

— Bien sûr, concède Minne très sage. Ces gens-là, c'est un peu comme des domestiques.

Irène Chaulieu secoue, d'un mouvement d'épaules , toutes ses queues de zibeline pendantes :

— C'est pas ça! Seulement, ils sont gàlés par les grues à béguins; quand on a une faiblesse pour eux, Tout-Paris le sait le lendemain.

Tandis que Minne admire, avec une silencieuse ironie, cette sagesse et cette expérience, Irène Chaulieu congédie le bas-bleu miséreux : elle grince , parce que Maugis s'attarde :

— Allons, gros plein-d'alcool, quand vous aurez fini de lécher les gants de Minne!

L'Américaine et le sculpteur andalou ont disparu, on ne sait où ni comment. Vexée, Irène déclare, pendant qu'un chasseur hèle son automobile, que « Suzie s'est encore fait lever, et que, bientôt, pas une femme honnête n'osera sortir avec elle. »

Minne sent ses ailes pousser.

Depuis huit jours, à deux heures, le métropolitain remmène au Palais de Glace, courtvêtue, ses patins brinqueballants au fond d'un sac à coulisses. En troquant le sac contre un rouleau à musique, Minne réaliserait le type de la fausse élève du Conservatoire, dans toute sa dangereuse perfection : minceur un peu raide comme en train de croître, '^ ' démarche allongée et vive, catogan en torsade polie, la bouche naïve et les yeux mystérieux.

Les premiers jours ont été durs! Minne, horrifiée de sentir fuir sous elle un sol savonneux, tantôt criait menu, d'une voix de souris prise, et tantôt, muette, les yeux dilatés, cramponnait au bras de son professeur de

petites mains de noyée. La courbature initiale aussi fut cruelle, et Minne, à son réveil, souffrait, disait-elle, de deux os nouveaux, (( très méchants », plantés le long de ses propres tibias.

Mais les ailes poussent... Un roulis harmonieux, à présent, balance Minne sur la glace vite, plus vite, encore plus vite... jusqu'à l'arrêt classique en pirouette. Minne quitte le bras de l'homme en vert, croise ses mains dans son manchon, s'élance et glisse droite, les pieds joints... « Dans huit jours, se ditelle, j'en saurai assez pour patiner à cinq heures, et les cocottes me regarderont, et les hommes aussi... »

Mais ce qu'elle voudrait, c'est valser comme Polaire, perdre la notion de tout ce qui existe, pâlir, mourir, devenir la spirale de papier qui vire dans l'air chaud au-dessus du poêle, devenir la banderole de fumée qu'enroule d'un geste, à son poignet, le fumeur absorbé...

Elle essaie de valser, et s'abandonne au bras sûr du gaillard en polo, mais le charme n'opère pas... L'homme vert sent le cervelas et le whisky. Minne, écœurée, lui échappe et glisse seule, les bras tombés, relevant, d'un geste encore craintif, des mains de petite danseuse javanaise...

Elle travaille tous les jours, avec la persistance inutile d'une fourmi qui thésaurise des fétus. Sa mélancolie désœuvrée s'amuse, et le sang rosit un peu ses joues pâles. Antoine est très content.

Aujourd'hui l'ardeur têtue de Minne redouble; à peine si elle a vu dehors que mars amollit les bourgeons et fonce l'outremer du ciel, qu'un printemps chétif exalte l'odeur des bouquets à deux sous, réséda corrompu, jonquilles niçoises qui sentent le champignon, la fleur d'oranger et la tubéreuse... Minne n'a

rien vu. Le Palais de Glace ferme dans huit jours. Dans huit jours, ce sera le miracle, l'extase du derviche tourneur, ou la chute d'un nouvel espoir...

Minne glisse sur la piste presque déserte, raye la glace avec le bruit d'un diamant sur une vitre, tourne court en s'inclinant comme une hirondelle. . . une ligne de plus et son patin touchait la bordure... Elle a frôlé sans le voir un coude appuyé et murmure : « Pardon ».

Quelque chose fait qu'un peu plus loin elle se retourne : l'homme appuyé, c'est Jacques Couderc. Une inexplicable colère la grise tout à coup, devant cet humble et livide visage, ces yeux rougis qui la suivent...

(( Comment ose-t-il? crie-t-elle tout bas. 11 est abominable! Il vient montrer sa pâleur comme un mendiant exhibe son moignon; il ose venir, et ses yeux disent : a Regardemoi maigrir! » Qu'il maigrisse, qu'il diminue, que je perde enfin la vue de cet être... de cet être... »

Elle tourne sur la glace comme un oiseau sous une voûte ; elle semble moins tourner pour son plaisir que pour chercher une issue, résolue à ne pas céder à l'autre, à partir la dernière...

C'est lui qui cède.

Mais sa victoire la laisse cette fois un peu fourbue, tremblante sur ses jarrets fins. Elle a pris son parti : puisque Jacques ne veut pas se détacher d'elle, ni partir, il mourra. Elle le supprime de la vie, redevenue la petite reine cruelle qui, dans ses songes, dispensait le poison, le couteau, la corde et le réchaud à tout un peuple imaginaire

Le lendemain, Minne s'éveille comme si elle devait prendre un train matinal. Les gestes de sa toilette s'accomplissent avec une rapidité de préparatifs, une hâte décisive. Antoine, pendant le déjeuner, reçoit des avis brefs jetés en projectiles à sa tête innocente. Dans le salon, Minne suit chacun des mouvements de son mari, et son pied mince, sous sa robe, bat le tapis : « S'en ira-t-il? »

Il y songe. Mais auparavant, debout contre la cheminée, il mire, inquiet, sa figure de brigand débonnaire et empoigne sa barbe des deux mains.

— Minne, si je faisais couper ma barbe?

Elle hésite une seconde, puis part d'un rire si aigu et si insultant qu'Antoine souffre de l'entendre.

Une nuit qu'il la possédait, pressé, maladroit, haletant, elle a ri de celle manière insupporlable, parce que la poire de la sonnette électrique, sous le rideau du lit, battait le mur d'un tic-tac régulier d'erotique métronome... C'est à cette méchante nuit que pense Antoine, en regardant Minne. Elle a ri si fort que deux petites larmes claires tremblent à ses cils blonds, et les coins de sa bouche tressaillent comme après des sanglots...

Quelque chose de dur les sépare. Il voudrait parler, prononcer le mol qui changerait Minne. Il voudrait lui dire : « Ne ris pas. Sois douce et petite comme tu l'es quelquefois. Sois moins subtile, moins lointaine, mets quelque indulgence h m'êlre supérieure. Que tes yeux noirs, sans bornes, ne me jugent pas. Tu me trouves bêle parce que je fais la bête volontiers. Si je pouvais, je m'abêtirais encore, jusqu'à ne pouvoir que t'aimer, t'aimer sans pensée, dans ces crises de fine

souffrance que ton dédain, ou ta seule dissimulation sont si puissants à m'infliger... »

11 voudrait parler... il se tait et continue machinalement de tenir sa barbe à deux mains.

Minne se lève, hausse les épaules :

— Coupe ta barbe, va. Ou bien non, ne la coupe pas. Ou bien coupes-en la moitié. Tonds-toi en lion comme les caniches. Mais fais quelque chose et remue, parce que c'est terrible, de te voir là, statufié î

Antoine rougit, c'est-à-dire que ses pommettes foncent jusqu'au havane. Rajeuni par l'humiliation, il songe: « Elle a de la chance d'être ma femme! Si elle n'était que ma cousine, elle prendrait quelque chose!... »

11 part, stoïque, sans embrasser Minne.

Seule, elle court à la sonnette :

— Mon chapeau, mes gants, mon sac à patins, vite, vite !

Minne s'agite, respire, court presque. Ah ! comme la vie est plus belle dès que la lueur

d'un danger la dore! Enfin, enfin !... Un seul coup d'œil, hier sur ce Couderc livide, puis je ne sais quelle tiédeur fade dans Testomac, puis ce tremblement des jarrets l'ont avertie que la présence du petit baron, celte poursuite encore discrète, c'était la menace qui s'ignore peut-être, l'aube d'un péril. « Un péril assez grand pour occuper le désert de ma vie? Mes heures raccourcies, remplies d'une idée, d'une crainte froide et chaude comme l'entremets d'Armenonville ! »

Minne court jusqu'au Palais de Glace, et s'arrête au seuil pour composer son visage et dompter sa respiration.

Elle soigne son entrée, marche les yeux à terre, s'attarde au vestiaire et descend sur la piste, la main sur la manche de l'homme en drap vert...

— Ah!... mon lacet!... s'il vous plaît...

Elle se penche, découvre sa cheville fine et sèche. (« Jambes de pages... des merveilles.. . ))) Cambrée, elle file, les yeux vagues, avec un sourire fixe d'acrobate... Elle sait bien qu'il est là, accoudé à la rampe de velours et que chaque geste lui montre Minne nue, raidie d'espoir, telle qu'il ne l'aura plus jamais, jamais... Elle n'a pas besoin de le regarder, elle le voit au fond d'elle-même, elle dessinerait d'une main sûre toutes les ombres, toutes les lignes creuses qu'ont tracées, sur ce pauvre visage d'enfant amaigri, les progrès du poison.

Elle glisse, volte, s'élance, fiévreuse et fière, ravie de se dire : « S'il m'accoste, va-til me saluer ou me tuer? »

Le jeu passionnant se prolonge, « Je ne partirai pas la première ! » se répète Minne, dont tout l'être tendu vibre et se redresse pour la lutte. Et le petit baron Couderc malade, appuyé à la bordure, semble n'avoir plus que cette seule énergie, rester là !...

L'arène se peuple, les patins crient et le promenoir bourdonne; il n'y a presque plus d'enfants. La « petite femme » abonde, généralement enlaidie : le costume court et le corset droit concourent à diminuer la longueur des jambes en avantageant le buste. On regarde Minne dont l'ardeur s'énerve et faiblit. « Pourvu que je ne sois pas rouge! » Au contraire, elle pâlit et s'essouffle, sans qu'en souffre sa grâce.

L'autre est toujours là. Un instant, elle va s'adosser à la bordure du pourtour, droite, les bras étendus et les mains posées sur la rampe de velours. Debout contre un mur sanglant, sous les fusils braqués, Minne n'auFait pas plus de fierté, plus d'ombre grave dans ses yeux noirs. L'orchestre traînaille une valse floue, et l'autre, en face d'elle, assis devant un grog froid, attend.

« Il arrivera ce qu'il arrivera, mais je ne m'en irai pas. Je ne suis plus la petite fille du boulevard Berthier, aiïolée par la pour-

LES EGAREMENTS DE iMINiNE 1^1

suite d'un invalide... Ce petit-là n'aura pas le dernier. »

Elle se repose, elle attend. Elle pense qu'il est tard, qu'iVntoine va rentrer et qu'il s'inquiétera ; elle flaire le guet-apens à la sortie, les supplications qui deviennent des menaces...

La mort est peut-être là, si près que sa main fine, d'un geste, peut la hâter... Et si Minne laissait, en un cri, échapper son émotion, ce cri sincère serait : « Dieu! que je m'amuse! que je m'amuse enfin !... »

Une main la frôle, discrète; une voix dont elle reconnaît le médium étoffé et doux, un peu éraillé, dit derrière elle :

— Mes hommages. Madame, je les mettrais à vos pieds, s'ils n'avaient chaussé déjà leurs patins !

Minne tourne vers l'interlocuteur des yeux de somnambule et se souvient de lui, lentement, comme de très loin... Elle sourit avec un peu d'effort :

— Ah! Oui... Bonjour, monsieur Maugis.

11 baise son gant ; elle observe son crâne

large, bossue, son nez court d'individu spontané et violent, ses \eux bleus qui- furent purs, et sa bouche, seule grâce jeune d'un visage aux moustaches de demi-solde.

Le dodu critique cache sa joie de la rencontre et son envie deMinne sous un masque ingénu; il sourit bonnement :

— Vous êtes fatiguée, petite madame?

— Oui, un peu... J'ai tant patiné!

— Jeunesse égoïste! Ce petit Couderc vous aura encore fait valser jusqu'à la mort, exclusivement?

Minne jette un bras sur sa poitrine, d'un geste qui atteste :

— Mais je n'ai pas patiné avec monsieur Couderc !

Maugis ne sourcille pas :

— Je le savais.

— Ah ? dit-elle, en baissant les sourcils.

— Oui, je le savais. Seulement ça m'est

LES ÉGAREMENTS DE MINNE lo3

agréable de vous l'entendre dire... Vous rentrez?

Un féroce espoir s'élève en Minne : l'autre en fera une maladie !

Vautre s'est levé, a jeté de la monnaie sur la table vernie. Comme Minne cherche la sortie la plus proche, elle voit Jacques Couderc faire en même temps qu'elle trois pas vers la gauche, puis autant vers la droite... Elle s'arrête, il s'arrête. Le joli jeu ! On dirait une pantomime anglaise. Les clowns qui font beaucoup rire ont ce teint de farine, cette comique raideur de cadavre distingué.

— Sortons, dit Minne, tout haut.

Le pantin, de l'autre côté de la piste, emboîte le pas au couple. Décidée à tout risquer, Minne se penche vers Maugis, l'effleure de l'épaule, rit de profil, et tout son dos onduleux frissonne d'aise et de l'espoir du choc attendu. « Vienne le couteau, ou la balle, ou le jonc de fer sur la nuque, prie-t-elle exaltée, mais qu'au moins, d'un de ces manne-

quins qui m'ont salie, me vienne quelque chose d'assez horrible ou d'assez doux pour m'arracher la vie ! »

Près du vestiaire, elle s'arrête, brusque, et se retourne. Le pâle enfant qui les suit s'arrête à trois pas d'elle.

— Monsieur Maugis, que je suis sotte I J'ai oublié mon sac à patins sous la table !

C'est vrai ; elle l'a oublié, exprès.

Pendant que le critique s'empresse, courant d'un petit pas léger d'homme gras, les deux amants immobiles demeurent seuls parmi des inconnus. Le furieux éclat des yeux de Minne somme Jacques Couderc d'oser, d'agir, le défie et l'accable.. Mais le fil somnambulique qui l'attachait à elle casse tout à coup, et il passe devant, lâche, les épaules veules...

Dehors, un crépuscule de printemps mélancolise l'avenue ; Fombre mauve, piquée de feux jaunes, descend si moite et si caressante qu'on cherche dans l'air quelle palme parfu-

mée, quelle ramure fleurie frôle la joue. ..Pourtant les bourgeons poissés dorment encore. Tant de douceur surprend, traîtresse, les nerfs bandés de Minne, et c'est avec un soupir proche du sanglot qu'elle boit une grande gorgée de brise tiède...

— Oui, n'est-ce pas? répond Maugis à ce soupir tremblé. Regardez-moi ce vert du couchant, au bout de l'avenue ; il me bleuit Tàme. Ce daltonisme moral présage chez moi de graves perturbations...

Minne allonge le pas, silencieuse.

— Ah î petite Madame, souffle son compagnon, voici l'heure, pour moi, de regretter Irène Chaulieu...

— Pourquoi? demande Minne, étonnée.

— Parce qu'elle est courte sur pattes, six pouces de jambes et la nuque tout de suite, et qu'à ses côtés je suis l'homme de belle stature, le nonchalant et élancé jeune homme ! Tandis qu'avec vous... ?sous avons l'air d'une fable.

— D'une fable?

— Oui... « Un bouledogue un jour aimait une levrette...»

11 devine dans l'ombre le sourire de Minne et s'enhardit de trouver en elle plus de vraie jeunesse, de raide grâce enfantine, que chez ses petites amies coutumières, les fausses mineures.

— Mais, à domicile, je reprends tous mes avantages... Bon Dieu, déjà l'Étoile... il faut que, place des Ternes je n'aie plus rien à vous avouer!.. Je suis, disais-je avec la modestie qui sied au vrai mérite, l'homme des cinq à sept, l'homme d'intérieur, l'homme qui aime assis...

— Oh ! fait Minne effarouchée.

— ... l'homme des conversations après aimer. J'inspire confiance, je reçois la confidence et ne la rends pas, je conseille et je loue, — en un mot je suis l'homme qu'on aime pour sol^ sinon pour lui. Faut-il ajouter que je fais des boissons glacées, le thé, la femme de chambre, et...

LES EGAREMENTS DE iMINNE 157

— Et que vous ne parlez jamais de vousmême ? interrompt Minne.

— Chamfort Fa dit : « Parler de soi, c'est faire l^mour. »

— Il a dit ça ?

— Oui. Ce n'était pas une nature exigeante.

— En effet !

— Nous sommes tous comme ça, dans les auteurs célèbres, jolie petite Madame. Et si vous vouliez...

— Si je voulais quoi ?

Elle s'arrête à Tangle d'un trottoir, penchée, coquette, accessible... Maugis voit ses dents briller, cherche en vain ses yeux sous le large chapeau :

— Eh bien, c'est pas pour charrier, mais j'ai chez moi des flopées de Kakémonos, de Çakya-Mouni et de Kamasouthras...

— Qu'est-ce que c'est que tout ça ?

— Des peintres japonais parbleu!... Oui, nous en avons, nous en avons, dis-je, de quoi occuper une semaine de visites honnêtes.

Mais, vous savez, pas de blagues! Vous me jurez d'êlre sage?

Elle rit, ne promet rien et le quitte, sur un adieu gentil du bout des doigts.

— Ah ! la jolie gosse, soupire Maugis. Dire que, si je m'étais marié, c'est peut-être comme ça que serait ma fille...

Antoine est à table. Il est à table et mange son potage avec tout le soin qu'exige une barbe opulente... Il esta table, le fait est là, invraisemblable et vrai. Minne, suffoquée, n'en peut croire ses yeux. Dans la salle à manger qui paraît grandie, on n'entend que le bruit agaçant de la cuillère sur l'assiette... A chaque va-et-vient du bras d'Antoine, le ventre poli de la lampe de cuivre reflète une main monstrueuse, le bout d'un nez fantastique.

— Comment ! Quelle heure est-il donc ? Je suis en retard ?

Il hausse les épaules, bougon :

— Toujours la même chanson! Naturellement, tu es en retard! Peux-tu faire autre-

ment ? Il faudrait que le Palais de Glace brûle, pour que tu rentres à Fheure !

Minne comprend que c'est la scène, la première digne de ce nom. Elle ne fera rien pour l'éviter. Elle retire de son feutre les longues épingles, violemment, comme d'une plaie autant de poignards, et s'assied, face au danger.

— [1 fallait venir m"y chercher, mon cher. Tu m'aurais surveillée à ton aise.

— Avec ça qu'on est jamais à l'aise pour surveiller !... laisse échapper Antoine.

Minne indignée se lève à demi :

— Ah ! ta l'avoues : tu me surveilles ! C'est nouveau, ça, et flatteur !

Il ne répond rien, effrite la croûte d'un petit pain sur la nappe.

Oui, il la surveille.

Minne, l'esprit ailleurs, n'a pas assez fait attention à Antoine, depuis quelques jours. Il change; il parle moins, perd l'appétit, dort peu, lentement pénétré d'un seul souci à

LES ÉGAREMENTS DE MINXE IGl

triple visage : Minne. Le sourire, puis le sommeil tourmenté, et encore le rire insultant de cette petite Hécate se superposent dans l'esprit d'Antoine pour y graver la face mystérieuse d'une inconnue, d'une étrangère...

— J'y ai mis le temps ! se dit-il, avec une ironie triste. Gustave Lyon ne manquerait pas de m'appeler, une fois de plus « train de banlieue », s'il savait ça...

Il a emporté au laboratoire Pleyel, dans sa serviette, des photographies de Minne à tous les âges, pour les comparer, angoissé, honteux de cette anthropométrie. Ici, elle avait douze ans et ses cheveux en boucles... Quels yeux, déjà!... Il fallait être idiot pour ne pas s'inquiéter de pareils yeux î Et là toute maigrie, la bouche triste... C'est l'année où on l'a trouvée évanouie à la porte, les cheveux pleins de boue...

(( Oui, oui, j'ai été cet idiot et je le suis encore î Mais, bon Dieu, elle est à moi, et je finirai bien par... »

Il ne sait pas par où commencer, et c'est une maladresse de jeune homme, que de débuter dans une enquête par une scène...

Son tourment est devant lui, précieux et farouche. Qu'est-ce encore que cette lèvre relevée, blanche de colère? Encore un détail inconnu de cette figure dont il croyait tout savoir, jusqu'à la nacre mauve des paupières, jusqu'aux arbres fins des veines ? Va-t-elle chaque jour lui. rapporter une beauté changée, pour le bouleverser d'inquiétude et d'humiliation?

— Tu ne manges pas ?

— Non ! Tu as, pour mettre les gens en appétit, un procédé auquel il me faudra le temps de m'habituer.

« C'est cela, rage Antoine. Elle s'en va, je ne sais où, des journées, pendant que je trime, et c'est elle qui va me flanquer un galop. Ah! quel mari j'ai été jusqu'ici...

— Alors, je ne peux rien dire ? crie-t-il en s'emportant. Tu peux courir des heures, je

ne sais pas avec qui, je ne sais pas même où, et si je risque une observation, mademoiselle s'en va...

— Pardon, Madame, interrompt-elle froidement. Tu oublies que nous sommes mariés.

— Tonnerre de Dieu, non, je ne l'oublie pas! 11 faut que ça change, et nous allons voir...

Minne se lève, plie sa serviette. Tranquillisée de l'entendre crier, elle se compose une physionomie neutre d'infirmière indulgente à son malade, et qui attend la fin de la crise.

— Nous allons voir quoi, sans indiscrétion ?

Antoine fait des prodigieux efforts pour redevenir calme, et pique la nappe du bout d'un couteau à fruits. Sa barbe tressaille, son nez chevalin se barre d'une grosse veine qui bat... Minne, les mains lentes, redresse, dans la verdure du surtout, une fougère qui tremble...

— Nous allons voi r ! éclate-t-il. Nous allons voir pourquoi tu n'es plus la même!

— La même que quoi?

Elle se tientdebout en face de lui, les mains à plat sur la table. Il regarde cette tête attentive, ce fin menton triangulaire, ces yeux indéchiffrables, ces cheveux en vague argentée...

— La même qu'avant, parbleu! Je ne suis pas aveugle, que diable î

Elle garde sa pose de discuteuse et songe : (( Il ne sait rien encore. Mais il va devenir ennuyeux. »

D'une caresse, d'un bras posé sur l'épaule, elle le materait, l'attirerait confus, épris, tout chaud de chagrin contre elle. Minne le sait. Mais elle n'étendra pas la main vers son mari. Ce brusque éveil d'Antoine, la poursuite tenace du petit baron Couderc qui traque et ne menace point encore, Minne les enregistre, passive, comme les gestes de son Destin.

— Es-tu bien sur. Antoine, dit-elle doucement, es-tu bien sûr que je fusse déjà « la même », comme tu dis. auparavant?

LES ÉGAREMENTS DE MlNxXE 165

11 mâche une violelle el regarde fixement le ventre poli de la lampe. Ses sourcils lui barrent le front d'un nœud dur, et l'effort de sa pensée, l'attention qu'il a apportée à écouter croître en lui son mal, courbent sa nuque, remontent sa mâchoire inférieure... Minne n'a-t-elle point vu ailleurs, dans un lointain Autrefois, celle face régulière de brûle? La tribu que chérirent ses songes enfantins abondait en nuques courtes, en mâchoires bossuées de muscles, en fronts étroits envahis de toisons rudes, de chevelures en paille de fer... Elle se souvient non sans douceur, et cherche, au bout des bras d'Antoine, les mains redoutables, parlantes, les expressifs battoirs dont le repos inquiète... Mais Antoine a des mains sans caractère. . .

Le soupir si léger de Minne a tropblé le silence. Antoine se lève, à jeun, et va s'échouer au salon, sur le petit canapé qui porta Minne et son coupable sommeil. Un journal traîne là, qu'il saisit par conte-

nance, qu'il ouvre et replie avec un bruit exagéré.

« En Mandchourie^ ah ! bien, ils peuvent tous crever, les blancs et lesjaunes. Et les théâtres donc ! Indiscrétions d'avant -première. Peuple de badauds que nous sommes ! . . . Vraies jeunes filles du vrai monde désirent mariage. Où la vérité va-t-elle se nicher? Cabinet Camille^ renseignements de toute nature., enquêtes délicates.. . Penh ! sales boîtes à chantage. . . »

11 se sent tout à coup fatigué, seul, malheureux. ((Je suis malheureux », répète-t-il tout bas, avec l'envie de redire tout haut ces trois mots, pour que le son de sa voix l'amollisse encore, le dissolve en larmes apaisantes.

Un bruit grignoteur vient de la salle à manger; par la porte entre-bâillée, Antoine peut apercevoir sa femme : assise en amazone sur le bord de la table, Minne picore un compotier de fruits , écrase la cosse sèche des letchis pour en tirer le petitpruneau exotique, tout ridé...

— Elle a dîné, songe Antoine. Elle a dîné, donc elle ne m'aime pas.

Il veut désormais s'appliquer, en silence, à la dissimulation, et reprend le journal : c( Cabinet Camille... enquêtes délicates... »

Minne, pouvez-vous merecevoirunjourdecettesemaine, demain par exemple? Si vous ne voulez pas venir chez moi, vous pourriez me fixer un rendez-vous au BrilUh; avant quatre heures il n'y a jamais personne.

Jacques.

c( Quelle bête de lettre ! » songe Minne en haussant le épaules. «11 écrit comme un commis de magasin, ce petit Couderc. »

Elle relit : « Minne pouvez-vous me recevoir... » et demeure pensive, l'index entre ses dents coupantes. Cette gaucherie incohérente est d'un imbécile — ou d'un homme affolé... « Plutôt d'un homme affolé», remarque Minne. La raideur de l'écriture, l'absence de formule respectueuse ou tendre...

...Ah! c'est bien tentant!

Elle hésite. Une idée baroque épanouit son sourire audacieux.

(( Si je demandais conseil à Maugis? »

Elle marche n erveusement dans sa chambre, tambourine la vilre qu'effleure un bourgeon verni de marronnier, gonflé et pointu comme une fleur en bouton... Le vent faible, tiède, qui sent la pluie et le printemps, soulève le rideau de tulle. Une désolation sans but, un vide désir enivre le cœur de Tenfant solitaire, qu'une indifférence physique garde iniquement, absurdement pure après les fautes, et qui cherche, à travers des hommes de hasard, son amant inconnu.

Elle les touche, puis les oublie, comme une maîtresse en deuil, sur un champ de bataille, retourne les morts, et les regarde au visage, et les rejette, et dit : « Ce n'est pas lui. »

— Monsieur Maiigis ?

— Tl est sorti, Mademoiselle.

— Ah !

Minne n'avait pas prévu cela. Elle ayait prévu pourtant, et avant toutes choses, l'invraisemblable, mais... (( M. Maugis est sorti...»

— Vous ne savez pas quand il rentrera? — L'irrégularité de ses habitudes ne me permet guère de le conjecturer, Mademoiselle.

Étonnée, « Mademoiselle » lève les yeux sur l'homme qui parle, et reconnaît que ce visage rasé n'est pas celui d'un valet de chambre. Elle hésite :

— Puis-je lui laisser un mot ?

Le jeune homme imberbe dispose en silence, sur la table de l'antichambre, ce qu'il

faut pour écrire. 11 évolue avec une prestesse de danseur et ondule des hanches.

« Le Frisé marchait un peu comme lui... » pense Minne.

Elle s'assied pour griffonner trois lignes à tâtons, car on n'y voit goutte. Mais ces demiteintes plaisent à Minne. « Ça fait plus garçonnière. »

Chei' Monsieur Maiigis^ je suis eiitrée en passant...

— C'est bien gros pour Maiigis, s'objectet-elle tout bas. On a dû le lui servir souvent le coup de la visite par hasard, parce qu'on se trouvait dans son quartier.

Et puis, Minne n'écrit pas facilement. Son imagination qui crayonne à traits hâtifs, mordants, refuse le lent secours de l'écriture. Cher Monsieur, je...

a Et cet être qui reste debout derrière moi ! A-t-il peur que j'emporte le papier à lettres? w

Une porte s'ouvre et la voix de jeune fille

alcoolique résonne, douce, aux oreilles de Minne :

— Hicksem, faites donc entrer madame dans le salon. Chère Madame, vous excuserez la sévérité d'une consigne qui protège mon austère solitude...

Maugis efface son jabot rondelet pour laisser passer Minne, qui pénètre, éblouie d\m flot de lumière jaune, dans une longue pièce meublée de chêne fum.é.

— Oh ! c'est tout jaune ! s'écrie-t-elle gaminement.

— Oui, réplique Maugis modeste. Le soleil à la portée de toutes les bourses... La Provence chez soi!... Je m'en suis collé pour plus de quatre-vingt francs de gaze bouton d'or. Et tout cela pour qui? Pour vous seule!

Son bras désigne emphatiquement les rideaux jaunes tendus aux vitres. Les cils dorés de Minne battent...

Elle se souvient des bains de soleil où son grêle corps de fillette se chauffait, nu, dans la

chambre torridede la Maison-Sèche ... Vieille maison au squelette sonore, calciné sous cent étés, verger d'herbe bleuissante où elle courut avec Antoine, où s'assit leur trop fraternelle idylle... Mais où donc est la branche rose du jasmin-de-Virginie, qui toquait aux vitres du bout de ses fleurs digitées?..

Un peu hallucinée, Minne se tourne vers Maugis comme pour l'interroger, et se tait en apercevant l'éphèbe rasé qui lui ouvrit la porte tout à l'heure. Maugis comprend :

— Hicksem, vous n'auriez pas une course à faire dans le quartier ?

— Si, probablement, répond l'autre, sans que ses yeux mobiles de rongeur trahissent autre chose qu'une courtoise indifférence.

— Bon. Justement, je n'ai plus d'allumettes. Il y a un petit magasin épatant, de l'autre côté de l'eau, qui en vend à deux sous laboîte, c'est vraiment pour rien. Prenez donc un fiacre, vous m'en rapporterez une pour échantillon. Dieu vous garde, MessireîAdemainmatin.

Le jeune homme salue, ondule, disparaît, et Minne regarde un instant la porte qu'il vient de refermer.

— Qui est-ce ?

— Hicksem.

— Quoi?

— Hicksem, mon secrétaire particulier. Il est gentil, n'est-ce pas ?

— Si vous voulez.

— Je le veux absolument. C'est un garçon précieux. Il est très bien habillé, et ça impressionne toujours mes créanciers. Et puis il a de mauvaises mœurs, Dieu merci, cet uranien frusqué à Londres.

Minne hausse ses sourcils veloutés. Comment! Ce gros Maugis moustachu, soiffard et sensible, il... Qui aurait cru ça, à le voir si rose et si dodu, Timpériale agressive, son jabot bien tendu sous le gilet clair?

Il se penche vers elle, familier et moqueur :

— Mais non, petite fille, vous m'avez mal compris. Avec Hicksem, je suis tranquille.

je peux recevoir une amie, deux amies, trois amies, simultanément ou l'une après l'autre, sans que me tenaille ce souci : « La prochaine fois, viendra-t-elle pour moi ou pour les vingt-cinq printemps de mon secrétaire? » Asseyez-vous ici, rapport au vase céruléen qu'enchante votre chevelure...

Minne s'assied, étourdie de lumière jaune et interloquée de trouver Maugis si amical. Il l'installe au creux d'une bergère, approche une table où tremblent des muguets, — des muguets! chez Maugis! — Minne s'étonne davantage et le laisse paraître ; Maugis en sourit bonnement :

— N'était mon indécrottable vanité, petite Madame charmante, je croirais, à vous voir, que vous vous êtes trompée de porte.

Elle passe sa main sur ses yeux, avec une grâce mal éveillée :

— Attendez, c'est si drôle pour moi, ici... Maugis se rengorge et double son menton.

— Oh ! vous pouvez y aller î Je sais que

LES EGARExMEXTS DE MLXNE i77

« c'est joli chez moi » et j'aime à l'entendre dire.

— Oui, c'est joli... mais ca ne vous va pas.

— Tout me va.

— Non, je veux dire... Je n'imaginais pas ainsi l'endroit où vous viviez.

Elle garde ses mains jointes et remue les épaules en parlant, comme une bête délicate aux pattes liées. Maugis l'admire si fort qu'il n'a pas pensé à la toucher... Un silence passe entre eux et les sépare. Minne éprouve une gêne encore vague, un malaise qu'elle traduit par ces mots :

— On est bien chez vous.

— N'est-ce pas ! J'aime mon petit home fje ne parle pas d'Hicksem !) Et d'ailleurs, toutes ces dames m'en ont fait des compliments. Venez voir !

Maugis se lève, prend le bras de Minne sous le sien et s'émeut delà sentir si mince, tiède contre lui...

— Pour les enfants sages, j'ai cette poupée qu'Ajalbert m'a rapportée de Batavia. Zieutez !

11 désigne, sur une tablette, la plus sauvage divinité qu'ait créée un sculpteur de marionnettes javanaises, une créature aux membres filamenteux, mi-vêtue d'oripeaux rouges, et dont la têle en bois peint souritd'une boucbe étroite et fardée, tandis que ses yeux, longs jusqu'à rejoindre les oreilles écartées, gardent une gravité voluptueuse, une sardonique sérénité qui frappe Minne...

— Elle est jolie, ma poupée ? implore Maugis, ridicule et câlin.

— Oui,... elle ressemble à quelqu'un.

— Parbleu, c'est les yeux admirables de M™® de Noailles, tout crachés, avec un soupçon de Bernstein dans le blair..! Car elle l'a dans le nez, ce dramaturge à la godille, kif-kif mézigue.

Minne secoue la tête.

— Non, elle ressemble à quelqu'un que j'ai connu autrefois.

— Un gigolo ?

— Je ne sais pas... Il s'appelait le Frisé...

— C'est un de mes pseudonymes, affirme Maugis en caressant la nudité de son crâne rose.

Minne renverse la tête pour rire pointu et s'arrête parce que Maugis, plus coloré, fixe goulûment l'ombre délicieuse que découvre son menton levé... Elle dégage son bras, coquette :

— Allons voir autre chose monsieur Maugis.

— Xe m'appelez pas a monsieur Maugis », dites !

— Et comment voulez-vous que je...

Le gros romancier baisse des paupières pudiques :

— Je m'appelle Henry.

Elle arrondit ses yeux noirs, entr'ouvre sa bouche enfantine :

— Mais c'est vrai, tout le monde le sait, puisque vous signez ce Henry Maugis » ! C'est

drôle, on ne pense jamais que vous vous appelez Henry, sans Maugis...

— Je ne suis plus assez jeune pour avoir un prénom.

La voix de Maugis, douce et assourdie, s'est voilée davantage, d'une mélancolie réelle. Quelque chose de nouveau fleurit au cœur de Minne, quelque chose qui n'a pas encore de nom dans ses pensées, et que les hommes appellent la Pitié. « Ce pauvre homme, qui n'aura plus jamais, jamais, sa jeunesse ! »

Elle s'accote à l'épaule de Maugis, lui sourit, généreuse, lui offre son fin visage sans plis, ses yeux noirs que dore la fenêtre jaune, la ligne claire et coupante de ses dents . . . C'est la première aumône désintéressée de Minne, aumône charmante et qu'accepte à demi seulement le mendiant trop fier, car Maugis ba ise la joue duvetée, la grille abaissée des cils, mais ne mord point la petite bouche docile...

Minne commence à se déconcerter. Cette

LES EGAREMENTS DE MhXNE 181

aventure met en défaut toutes ses expériences précédentes, et il n'y a point d'exemple que Minne ait franchi le seuil d'une garçonnière sans se sentir, après le salut de gratitude: « Enfin vous êtes venue ! » enveloppée, dévêtue, possédée — : et déçue, le tout avant que tintât la demie de cinq heures. Ce quadragénaire l'offenserait par sa retenue, s'il ne la désarmait par une sentimentalité foncière qui. se devine aux gestes précautionneux, au regard vite embué, et puis...

Et puis, Minne tergiverse sur l'attitude à prendre. Les hommes qui la convièrent (Antoine compris) à s'étendre avec eux sur un lit de fatigue, elle pouvait les traiter, chacun à son tour, comme un mari plus nouveau, ou un camarade vicieux, bref des gamins de vingt ans, de vingt-cinq ans, à qui l'on ordonne, impérieuse et décoiffée : <( Si lu ne me boutonnes pas mes bottines, je ne reviens plus ! » ou bien : « Ça m'est égal qu'il pleuve, trotte me chercher un fiacre ! »

Le simple bon sens conseille à Minne de changer de Ion avec Maugis.

La diiïérence de leurs âges Fluimilie et la réconforte. Causer, assise et vêtue, avec un homme, chez lui ! Hésiter à libérer, devant lui, le flot lisse et argenté de cheveux blonds qu'enserre un velours noir !..

« Ce n'est pas de la pudeur, se dit Minne pour excuser son trouble, c'est de ma part, simplement, du tact, un élémentaire tact. »

Maugis parle, lui montre des reliures rares, son portrait, astucieusement affiné, par Boldini, une Nativité sur ivoire. « Du xv^ allemand, ma petite enfant! » qui voisine avec un faune obscène, verdi, encroûté de la terre où il dormit mille années.

Elle rit, se détourne, une main en écran devant les yeux.

— Hein, depuis mille ans ! Depuis mille ans, il pense à la même chose, sans faiblir ! Ah ! on n'en fait plus comme ça !

— Dieu merci ! soupire Minne, avec tant

de naliirel que Maugis l'examine en coin, méfiant : « Est-ce que cette youtresse d'Irène Chaulieu, par hasard, n'aurait pas menti, en me disant que Minne ne s'intéresse guère aux hommes ? »

Il replace le petit faune devant la Nativité^ tire son gilet clair qui bride sur le ventre.

— 11 va longtemps que vous n'avez vu la Chaulieu?

— Au moins quinze jours. Pourquoi me demandez-vous ça ?

— Pour rien ; je vous croyais très intimes. L'orgueil de Minne se dresse ; la bouche

fine durcit :

— Je n'ai pas d'amies intimes.

Suave et indifférent, l'œil bombé de Maugis erre :

— A^raiment ? C'est curieux. Ça se porte beaucoup cette année.

— (( Ça » quoi ?

Reculée de lui, elle le considère en-dessous, le front en avant. Maugis se passionne

à voir danser le foyer mobile des yeux impénétrables, trembler le coin des lèvres, trépider tout l'animal nerveux, racé, la noble petite bête irritable...

Il a chaud derrière les yeux. Il mordille sa moustache. Minne le voudrait plus humble ; les traditions n'exigent-elles point qu'un amant bien épris s'eiïondre, et supplie, et baise la terre, devant le courroux de sa Dame?

— Je ne croyais pas vous offenser, articule-t-il enfin. Pour qui connaît la nommée Irène Chaulieu...

— Eh bien ?

— Elle ne vous a jamais emmenée dans sa voiture?

— Non.

— J'aurais parié pourtant... Venez-là, ma petite enfant, vous avez l'air d'un quatrième acte de chez Guitry.

LES ÉGAREMENTS DE MIiNxNE ISli

11 rentraîne par les poignets, boudeuse, jusqu'au divan d'angle, douillet désordre de coussins qu'on dirait pétris par un tour de reins spécial...

— X'est-ce pas qu'on se sent plus chez soi?... Je vous disais qu'Irène Chaulieu, éclectique, goûte parfois ce vice littéraire de feuilleter une petite amie. Elle la choisit jolie, jeune, plutôt timide, et l'invite à faire des courses en voiture. Au trentième tour de roue, Irène se métarmophose en fille deMitylène, halète, bat des cils, et commence à discourir sur son altruisme assez particulier, qui s'enivre de la joie du prochain. La jolie prochaine s'intimide ou s'enhardit. Seconde partie du discours : saveur particulière du plaisir défendu, pris en commun, dans une voiture mal close, derrière un dos de cocher. De là aux gestes...

Les yeux noirs de Minne témoignent seulement d'un amusement scandalisé :

— Par exemple ! c'est moi qui n'aimerais

pas ça I En voilure ! Et puis Irène Chaulieu î . . . Vous n'avez jamais regardé ses mains?

— Jamais entre les repas, ça chambarde mes digestions !

— Des mains qui ont l'air d'avoir tripoté je ne sais quoi I

— C'est qu'elles l'ont tripoté, en effet.

— Justement. Moi, j'aurais peur d'attraper des maladies !

Maugis baise les étroites mains de Minne, jolies pattes sèches de biche blanche, si nettes :

— Que j'aime à vous voir, chère enfant, ce probe souci de l'hygiène. Croyez bien qu'ici vous trouverez les derniers raffinements de l'antisepsie moderne, et que le Xérol, le Thymol, le Lysol fumeront à vos pieds comme un encens choisi î... Si vous quittiez ce chapeau ? Vous avez l'air d'une dame en visite. Le renard aussi. Les gants... Vous voyez, je dispose tout ça sur la petite table, rayon des modes et boas.

LES ÉGAREMENTS DE MINx\E 187

Minne s'amuse, rit, détendue, a. Ce n'est pas le petit Couderc qui m'aurait amusée ainsi, qui aurait su me faire oublier pourquoi je viens ici... Il faut pourtant finir par là. »

Et puisqu'elle vient pour ça, n'est-ce pas... ses gants enlevés, elle continue, méthodique, déboucle la ceinture de peau souple, laisse glisser à ses pieds la jupe de voile tourterelle, puis le jupon de taffetas blanc... Et voici, qu'avant que Maugis, abasourdi, ait eu le temps d'en manifester le désir, xMinne se dresse, désinvolte, en pantalon. Pantalon étroit qui méprise la mode, étreint la cuisse élégante, peu charnue, dégage le genou parfait...

— Bon Dieu! soupire Maugis, la nuque cramoisie. C'est pour moi, tout ça?

Elle ne répond rien.

Rassise sur le divan, elle attend, sans que la brièveté de son costume lui suggère de l'embarras, ni des gestes immodestes. La lumière jaune moire la ligne tombante de ses

188 LES ÉGAREMExNTS DE MINNE

épaules, verdit le satin rose du corset. Un fil de perles, pas plus grosses que des grains de riz, joue sur les petites salières attendrissantes.

Maugis, assis près d'elle, tousse, à cause de sa gorge qui se congestionne. Le parfum de verveine citronnelle, exhalé de Minne, se propage en ondes lentes jusqu'à lui, mouille sa langue d'une acidité fruitée... Tant de grâces offertes, et qu'il n'osait encore implorer, ne suffisent pas cependant ; il souhaite la sereine joie animale, la mort de cette appréhension qui, devant cette froide enfant trop paisible, retient ses mains et ses lèvres... Il lui trouve un air absent, un sourire, presque déférent, de fillette prostituée que styia une mère infâme...

Minne a défait patiemment ses quatre jarretelles roses. Le corset, le pantalon, s'en vont rejoindre le rayon des modes et boas.

D'un frileux resserrement de bras, Minne, fait tomber les épaulettes de sa chemise et se

cambre, nue jusqu'aux reins, fière de ses petits seins écartés, qu'en son désir de paraître « plus femme », elle tend, raidie, vers Maugis.

Il touche avec précaution les fleurs de cette gorge chaste, et Minne, candide, ne frissonne pas. Il serre d'un bras la taille qui ploie, obéissante, sans rébellion nerveuse, comme sans sursaut flatteur...

— Pelit glaçon, murmure-t-il.

11 s'assied et Minne, renversée sur les genoux du gros homme, lui passe ses deux bras au cou, comme un bébé ensommeillé qu'on va porter au lit..- Maugis, qui se hâtait, s'amollit soudain à la càlinerie passive de cette enfant nue, qui couche sur son épaule une tête plus résignée que tendre... Il baise les cheveux d'or, et songe, surpris de sentir si gonflé son cœur de noceur sensible... Le corps effilé qu'il berce, maternellement, quel caprice, quel hasard l'a jeté en travers de ses genoux ?...

— Mon pauvre agneau I murmure-t-il dans un baiser. Vous ne m'aimez guère, dites ?

Elle découvre sa figure toujours pâle, où pleurent des cheveux de soie, lève vers lui ses yeux graves :

— Mais... Si... Plus que je ne croyais.

— Jusques au délire ?

Elle rit, malicieuse, se tord en couleuvre et froisse sa peau délicate à la cheviote du veston, aux durs boutons de corne...

— Personne ne m'a poussée à délirer depuis que je suis ici.

— C'est un reproche ?

Minne se sent enlevée comme une poupée, et déjà Maugis, les bras fiers de leur mince fardeau, l'emporte vers de plus secrètes alcôves... Elle se cramponne à lui, subitement épouvantée :

— Non, non I Je vous en prie ! Je vous en prie ! Pas tout de suite î

— Quoi donc? Bobo? Malade?

LES EGARExMENTS DE MINNE 191

Minne respire tumultueusement, les yeux fermés. Ses seins fragiles halètent. Elle semble lutter pour arracher d'elle-même quelque chose de très lourd... Puis elle suffoque, et un flot de larmes abat le frisson dont Maugis la sentait trembler toute. De grosses larmes, fraîches et claires, qui se suspendent, rondes, aux cils blonds abaissés, reflètent un instant les fenêtres jaunes, avant de rouler sans la mouiller sur la joue duvetée...

Maugis sent lui manquer, pour la première fois, sa vieille expérience des très jeunes femmes...

— Ça, tout de même c'est pas banal ! . . . xMa petite enfant, voyons!.. Eh, zut, je ne sais plus, moi ! De quoi est-ce que nous avons l'air, je vous le demande! Heureusement que ce n'est pas la première fois qu'une femme me reste sur les bras !..

Il la reporte au divan, l'y couche, rajuste la chemise qui drape en pagne les hanches

de Minne, lisse les doux cheveux mêlés. Sa main d'abbé grassouillet essuie, légère, les larmes rondes, glisse un coussin sous les reins nus de son étrange conquête...

Minne s'apaise, sourit, sanglote encore un peu. Elle regarde, comme si elle s'éveillait, cette chambre silencieuse, ensoleillée, où ne murmurent que ses soupirs d'enfant battue. Contre la tenture d'un vert sourd et favorable, un buste de marbre tord des épaules voluptueuses et musclées. Une statuette de cire, encagée de cristal, répète un geste de Polaire, bras raidis et nuque renversée. Jetée au dos d'un siège, une robe japonaise est plus belle qu'un bouquet...

Les yeux de Minne vont de découverte en découverte, — jusqu'à cet homme assis près d'elle. Ce gros Maugis à la moustache de demi-solde, c'est donc mieux qu'une épongea whisky-soda, qu'un trousseur de jupes courtes? Le voilà tout ému, son gilet clair remonté, ses yeux bombés, humides et pitoyables. Il

n'est pas beau, il n'est pas jeune, et pourtant c'est à lui que Minne doit la première joie de sa pauvre vie sans amour, joie de se sentir précieuse et chère autrement que par le désir, joie de se sentir protégée, respectée...

Timide, filiale, elle pose sa petite main sur la main qui l'a soignée, la main qui a remonté tout à l'heure sa chemise glissante...

Maugis renifle et enfle sa voix :

— Ça va mieux? On n'est plus nerveuse? Elle fait signe que non.

— Un peu de Porto blanc? oh ! du Porto pour gosses, un vrai sucre...

Elle boit à petites gorgées espacées, tandis qu'il l'admire, stoïque. Le linon transparent voile à demi les fleurs roses des seins, et laisse voir, au-dessus du bas mordoré, un peu de la cuisse fuselée... Ah ! qu'il la prendrait bien de tout son cœur, de tous ses sens, cette enfant si grave sous ses cheveux d'argent !... Mais il la sent frêle et perdue,

misérable comme une bête errante, craintive de l'étreinte, malade d'un secret qu'elle ne veut pas dire.

Elle tend son verre vide :

— Merci. Il est tard! Vous ne m'en voulez pas?

— Non, mon chéri. Je suis un vieux monsieur sans vanité.

— Mais... Je voudrais vous dire...

Elle remet lentement son corset rose, les mains distraites :

— ... que... ça m'aurait déplu tout autant, et même plus, avec un autre.

Maugis voit venir la confidence espérée.

— Oui ? Bien vrai? On est fra^^ile? On a peur?

— Non, mais...

— Allons, dites tout à votre vieille nourrice de Maugis! On n'aime pas ça? Je parie qu'Antoine n'est pas fichu de... enfin, qu'il n'a pas inventé la trente-troisième...

— La trente-troisième?

LES ÉGAREMENTS DE MhNxNE 195

— C'est une locution familière pour exprimer qu'un Monsieur est plutôt malagauche en amour.

— Oh ! ce n'est pas seulement la faute d'Antoine! répond Minne évasive.

— Le petit Couderc?... pas votre type?

A ce nom, Minne vient d'avoir un si farouche geste de tête en arrière, que Maugis croit avoir compris.

— 11 vous barbe, ce potache, hein?

— Le mot est faible, dit-elle froidement. Elle achève en silence de renouer ses quatre

jarretelles et se plante résolument devant son gros ami :

— J'ai couché avec lui.

— Ah î Ça me fait bien plaisir, répond Maugis, morne.

- — Oui, j'ai couché avec lui. J'ai couché avec lui et avec trois autres, en comptant Antoine! Et pas un, pas un, vous entendez bien, ne m'a donné un peu de ce plaisir qui les jetait à moitié morts, à côté de moi, pas un

196 LES ÉGAREMENTS DE xMINNE

ne m'a aimée assez pour lire daas mes yeux ma déception, ma jalousie, la faim et la soif de ce dont moi, moi, je les rassasiais !

Elle crie, tend ses poings fermés, ses bras avides. Elle est théâtrale et touchante comme une enfant qui jouerait Phèdre. Maugis, qui souffre de ce qu'elle révèle et jouit de ce qu'il voit, forme inconsciemment le littéraire souhait de prolonger cette heure rare...

— Alors, jamais... jamais?

— Jamais, répète-t-elle plaintive. Est-ce que je suis maudite? Est-ce que j'ai un mal qu'on ne voit pas? Est-ce que je n'ai rencontré que des brutes ?...

Elle est presque vêtue, mais ses cheveux encore désordonnés pendent, rejetés en crinière sur une épaule. Sous l'effort de son aveu, ses joues se sont fardées d'un rose brûlant. Elle tend vers Maugis des mains mendiantes :

— Est-ce que vous ne voudriez pas, vous, . . . essaver ?...

Elle n'ose rieu ajouter. Son gros ami s'est levé d'un bond de jeune homme et la saisit aux épaules :

— Mon pauvre amour! C'est moi qui vous crie à présent : « Jamais ! » Je suis un vieil homme très épris de vous, mais un vieil homme I II faudrait, pour tenter Fimprobable miracle, moins d'amour que je n'en ai, hélas! Je suis là près de vous, le gros Maugis, avec son bedon jovial sous le sempiternel gilet clair, le Maugis en uniforme!... Mais vous montrer, à présent que je sais votre ignorance navrée, vous montrer la bête qu'il y a sous le gilet clair et la chemise à plis, illustrer votre souvenir d'une désillusion pire que les autres, d'une obscénité sans grâce et sans jeunesse, — non, ma chérie, jamais! Faitesmoi la seule charité de croire que j'y ai quelque mérite... Et puis, filez, ou bien Antoine va s'inquiéter.

Elle essaye un sourire, une malice dernière :

— Il aurait bien tort...

— C'est vrai, mon Minon, mais tout le monde ne peut pas savoir que je suis un saint.

— Pourtant, à présent que je n'ai plus peur...

. Maugis rassemble dans sa main tout l'or éparpillé sur la nuque de Minne ; lentement, il reffîloche à contre-jour pour le plaisir de le voir ruisseler.

— Je vois bien... Mais c'est moi qui n'aurais plus un fil de sec... Mes frêles épaules redoutent le poids d'une telle responsabilité.

Elle n'insiste pas, rassemble ses cheveux rapidement et paraît regarder le fond sombre de ses pensées. Maugis lui tend un à un les petits peignes couleur d'ambre, le ruban de velours noir, le chapeau, les gants...

La voici, telle qu'à l'arrivée, et toute la sensualité du gros homme crie de regret, se raille férocement d'être aussi absurde dans le scrupule...

Mais Minne prête à sortir, appuyée d'une main sur son ombrelle haute, tourne vers lui un charmant et nouveau visage, des yeux alanguis de larmes, une caressante et triste bouche que farde la fièvre. Elle embrasse d'un regard les murs d'un vert assourdi, les fenêtres où meurt le jour couleur de mandarine, la robe japonaise qui flambe dans l'ombre, et dit :

— Je regrette de m'en aller d'ici. Vous ne pouvez pas comprendre ce qu'il y a de nou-

•veauté pour moi dans un tel sentiment... Maugis incline la tête, très grave :

— Je le sais. Je n'ai pas fait grand'chose de propre dans toute ma vie... Laissez-moi, pour ma boutonnière, cette fleur-là : votre regret.

iMinne pose sa main gantée sur la clef de la porte, et implore tout bas :

— Qu'est-ce que je vais faire à présent ?

— Aller retrouver Antoine.

— Et puis ?

— Et puis... je ne sais pas, moi... le footing, les sports, le plein air, les œuvres charitables...

— La couture...

— Oh ! non, ça abîme les doigts. 11 y a bien aussi la littérature...

— Et les voyages. Merci. Adieu...

Elle lui tend sa joue, hésite un moment, les lèvres entr'ouvertes...

— Quoi donc, ma petite enfant ?

L'eiïort plisse l'arc pur des beaux sourcils

blonds. Elle voudrait dire : ce Vous êtes une surprise dans ma vie, une chère surprise un peu cuisante, un peu comique, très mélancolique... Vous ne m'avez pas donné le trésor qui m'est dû et que j'irais chercher jusque dans la boue ; vous avez détourné de lui ma pensée, étonnée d'apprendre qu'un amo,ur, différent de l'Amour, peut fleurir dans l'ombre même de l'Amour. Car vous me désirez et vous renoncez à moi. Quelque chose, en moi, a donc plus de prix pour vous que ma beauté ? »

LES ÉGARExMENTS DE MINNE 201

Elle hausse les épaules d'un geste las, espère que Maugis comprendra tout ce qui tient d'incertitude, de faiblesse quémandeuse, de gratitude aussi, dans le serrement de sa petite main gantée. La lourde moustache effleure de nouveau sa joue chaude... Mirine est partie.

— (( Pauvre martyr obscur », chantonne Maugis qui s'admire et s'injurie.

Il pivole sur ses talons, se trouve nez à nez devant la glace, avec un Maugis congestionné, boursouflé d'émotion rentrée, le menton en poche sous l'impériale agressive. Un reste ^'^

de jour doré moire sa calvitie lisse... -^^^.^^

— J'ai l'air d'avoir cinquante ans, cons- ^' tate-t-il, pessimiste.

Puis il sacre un grand coup, jette une pile de bouquins à terre et coiffe son bords-plats en monologuant, rageur :

— Ce qu'il y a de plus crevant dans cette

histoire morale, c'est que je suis foulu de ^ troncher, ce soir, n'importe quelle petite p rôdeuse, pourvu que la ménesse soit toute

jeune, avec des cheveux de seigle et la taille

d'un vase svelte-..

Minne court presque. Xon qu'elle daigne se soucier de Tlieure, ou d'Antoine. Elle court parce que son état d'esprit, inquiet, s'accommode de la liàte et du mouvement. Elle descend l'avenue de Wagram, surpiise de voir l'air si bleu, au sortir de la chambre jaune. Les vernis du Japon jonchent le trottoir de leurs chatons flétris, et la nuit printanière glace cette fin de journée tiède.

Un écho double le bruit de pas de Minne... Un écho sans doute... ou le pas obsliné d'un suiveur qui garde sa distance? Minne ne l'entend pas tout de suite. Mais elle sent soudain quelqu'un derrière elle et son dos se ride d'un frisson léger, d'un pli d'onde que frôle le vent...

Le regard qui la suit sMnsinue dans ie désordre nouveau de ses pensées, comme un rayon de lumière fend Tair noir d'une chambre close... Elle se retourne, agacée, et reconnaît sans étonnement cet enfant négligeable qui, au Palais de Glace, n'osa pas...

— Ah I dit-elle seulement.

Jacques Couderc comprend parfaitement l'intonation de ce ah ! qui signifie : « C'est vous ? De quel droit ? Je ne serais pas fâchée de savoir ce que vous me voulez, et le plus brièvement possible î »

Elle est devant lui, simple, décidée, les cheveux moins lisses que d'habitude, et l'une de ses mains, nue, rassemble les plié de sa longue jupe.

11 est désespéré d'avance. Pas un mot de pitié ne sortira de cette bouche qui s'arque en un mondain et impersonnel sourire, et ces yeux noirs, où le couchant mire un feu rose, lui disent clairement de mourir, de mourir là, tout de suite...

Il baisse la lête, gratte en rond l'asphalte du LoGt de sa canne. Il- sent sur lui les yeux impitoyables qui jaugent son amaigrissement aux plis flottants du pardessus, au flageolement du pantalon trop large...

— Minne...

— Quoi?

— Je vous ai suivie.

— Bon.

— Je sais d'où vous venez.

— Et puis?

— ... Je souffre affreusement, Minne, et je ne comprends pas...

— Je ne vous demande pas de comprendre. Le son de la voix de Minne, dure, voilée

d'irritation, cause à Jacques une douleur physique. 11 relève, suppliant, sa figure creusée de gavroche tuberculeux.

--Minne... vous ne me trouvez pas changé?

Elle avance les lèvres en une moue dubitative :

— Penh!... un peu pâloi. Vous permettez

206 LES ÉGAREMExNTS DE MLNNE

que je vous quitte? L'air du soir est trop vif pour vous. *

Il avale sa salive en un mouvement de cou pénible, et son sang monte d'un jet à ses joues, leur restitue une jeune transparence.

— Minne... vous exagérez!

— S'il vous plaît?

— Vous exagérez... le... l'insouciance que vous avez de moi. Il me faut une explication!

— Non.

— Si... tout de suile! Vous ne voulez plus me revoir?

Elle a lâché les plis de sa robe, reste droite devant lui, ses poings serrés au bout des bras pendants. Il revoit le terrible et tentateur regard de bas en haut qui le défie.

— Répondez! crie-t-il tout bas, à moitié fou.

— Je ne vous aime pas... J'ai horreur de vous, de votre souvenir, de votre corps. J'ai horreur de vous !

— Pourquoi?

Il redit « pourquoi » en remuant le menton

comme lorsqu'un grand froid ankylose les lèvres :

— Pourquoi?

Elle écarte les bras, les laisse tomber dans un geste de dénûment et d'ignorance :

— Je ne sais pas. Je vous assure, je ne sais pas pourquoi. Il y a quelque chose en vous qui me met en colère. La forme de votre figure, le son de votre voix, c'est comme... c'est pire que des insultes. Je voudrais savoir pourquoi, parce que, enfin, c'est un peu étrange, quand on y pense...

Elle parle avec modération, cherchant des mots qui atténuent son aversion sauvage et -ans mesure, pour l'humaniser, la rendre compréhensible...

— Vous couchez bien avec ce vieux I crîet-il, écorché.

— Quel vieux?

— Le vieux de chez qui vous venez ! . . . Cette espèce d'ivrogne chauve... ce... ce...

Un rire bizarre danse sur le visage deMinne:

208 LES ÉGAREMENTS DE MliNNE

— Ne cherchez pas d'autres épithètes, interrompt-elle. C'est encore une histoire à laquelle vous ne comprendriez rien.

— Non ?

— C'est comme je vous le dis.

Elle respire profondément ; son regard quitte celui de l'ennemi, se perd vers le ciel, d'un mauve hivernal, parmi les branches où se balancent des chenilles duveteuses. Et elle ajoute :

— J'ai déjà assez de peine à y comprendre quelque chose, moi !

Jacques se méprend, croit entendre l'aveu d'une passion à peine avouable, et fait saillir, en serrant les dents, les muscles de ses mâchoires.

— Je vous tuerai, murmure-t-il.

Elle songe à autre chose, les yeux en l'air.

— Vous entendez, Minne ?

Elle feint la distraction, l'étourderie :

— Pardon, vous disiez?

11 se devine ridicule. On ne répète pas une

telle menace, on l'exécute. Mais il est si bas, si envoùlé, si gourd devant elle...

— Je vous tuerai, murmure-t-il plus mollement. Et je me tuerai après.

Le visage de Minne s'illumine d'une férocité allègre, d'une meurtrière activité :

— Tout de suite ! Tout de suite ! Tuezvous ! Avant moi ! Moi, ce n'est pas pressé. Mais vous, oui! Disparaissez de moi, allezvous-en, mourez! Comment n'y avez-vous pas pensé plus tôt?

Il la regarde, béant. Elle le précipite vers la mort, telle une amante presse son amant vers la gloire, comme vers le seul but ingénieux qu'il puisse donner à sa vie brève... à sa stérile tendresse...

— La mort... Vous me la souhaitez vraiment? Vraiment? demande-t-il singulièrement radouci.

— Oui! s'écrie Minne de tout son cœur. Vous m'aimez, je ne vous aime pas, est-ce que tout n'est pas dit pour vous? Est-ce que ce

n'est pas la fin naturelle de votre vie, de toute vie que se refuse à couronner l'amour ?

L'enfant qu'elle voue au trépas semble tout près de la comprendre, et s'abandonne :

— Ah! Minne, après vous, toutes les autres femmes...

Elle l'arrête, impétueuse :

— Il n'y a pas d'autres femmes, puisque vous m'aimez. Évidemment c'est très malheureux, parce que vous êtes si jeune... Mais, n'est-ce pas, on ne doit pas pouvoir changer d'amour? On meurt, on vit du même amour, d'un seul, du seul amour? (y^^i bien cela? Dites-le! Dites-le î

— Oui, Minne.

— Attendez, dites-moi encore... Vous m'avez aimée, comme ça, brusquement, sans savoir ce qui vous arrivait, sans rien prévoir? Oui?Et... l'amour vient ainsi, traîtreusement, à son heure ? 11 vous saisit quand on se croit libre, quand on se sait aiïreusement sain et libre?

— Ohl oui, gémit-il, c'est cela...

— Attendez!... L'amour, je l'ai lu, peut venir à tout âge, à des vieillards secs et froids, embraser tout à coup la On d'une vie qui perdait le désir même de sa flamme ? Il peut venir, dites-le moi, vous qui aimez î à des... infirmes, à des maudits, à...

Grave, il incline la tête.

— Qu'un Dieu m'entende I exhale-t-elle avec ferveur. Et vous, laissez-moi en repos pour toujours!

Elle court derechef vers l'avenue de Yilliers, seule, délivrée.

— Il est resté là-bas songe-t-elle. Il réfléchit à la sagesse de mes paroles. Puisque je ne l'aime pas... Si j'aimais, moi, oh! si j'aimais enfin... Trahie, repoussée, est-ce que mon sang ne s'élancerait pas hors de mes veines, rapide, joyeux de payer la joie d'aimer?

Elle accomplit machinalement les gestes quotidiens, franchit le vestibule sonore, ren-

voie Tascenseur, sonne et se trouve en face de celui pour qui « la joie cFaimer » devient un lent poison... Antoine l'attendait.

— D'OÙ viens-tu?

Elle sort de ses pensées, cligne à la lumière vive, regarde son mari, saisie :

— Je... j'ai fait des courses.

Elle respire vite ; ses mains nues, maladroites, tourmentent le nœud de la voilette. Ses yeux cernés errent, dépaysés, presque craintifs, et le chapeau enlevé laisse voir un désordre somptueux de cheveux renoués...

— Minne î crie Antoine d'une voix tonnante.

Toute pale, elle protège son visage derrière deux mains fragiles de sainte qu'on va martyriser, et son menton levé montre la cravate mal rattachée. . . L'innocence de Minne se pare d'un charme si coupable qu'Antoine lui-même ne doute plus...

— D'où viens-tu, bon Dieu ?

Qu'il est grand, tout noir devant la lampe!

Ses épaules se voûtent, lourdes, pareilles à celles de THomme-des-Bois... Ne va-t-il pas rompre la colonne d'onyx qui supporte la lampe, et la brandir sur Minne comme un tronc de jeune palmier?

— Tu ne veux pas me dire d'où tu viens ? Minne se revoit, chaste et nue, sur les

genoux paternels de Maugis. Son souvenir retourne à la chambre jaune et verte, au viveur sentimental qui ne voulut pas d'elle et la renvoya triste, heureuse et attendrie... Une main, qui n'a pas caressé ses seins ni ses jambes, a essuyé ses larmes... Cela est doux , poignant , d'une amertume fraîche d'eau marine...

— Tu ris, sale bête? Je te ferai rire, moi !

— Je te défends de me parler ainsi.

La voix grondante a blessé Minne, qui se retrouve elle-même, dure, menteuse et brave.

L'Homme- des -Bois n'en croit pas ses oreilles.

— Ta me défends I... ta me défends î...

— Parfaitement, je te défends. Je ne sais pas une femme de chambre qai décoache.

— Tu es pis que ça î J'en ai assez de...

— Si tu en as assez, va-t'en.

Antoine souffle comme un chien de garde, pétrit le dossier frêle du petit canapé à bouquets. Sa colère de brun bonasse l'étrangle, menace de monter à ses yeux en orage de larmes...

Minne, décoiffée, la bouche lasse, la taille un peu veule accotée au marbre de la cheminée, rassemble pourtant en ses yeux admirables tout le défi d'une créature tenace, dont la faiblesse apparente n'est qu'un mensonge de plus.

— Dis-moi d'où tu viens î

— J'ai fait des courses.

— Tu mens î

Elle lève les épaules, méprisante :

— Pcis la peine.

— D'où viens-tu?

LES ÉGAREMENTS DE MINNE 21o

— Tu m'ennuies. Je vais me coucher.

— Méfie-toi, Minne...

Elle le nargue d'un mouvement ironique de narines :

— Me méfier ? Mais je ne fais que ça, cher ami I

Antoine baisse son front lourd et chevelu de terrassier, montre d'un bras la porte :

— Ya-t'en dans ta chambre. Je sais que tu ne céderas pas... et je ne veux pas te casser avant de savoir...

Elle obéit lentement, traînant derrière elle sa jupe longue. Et comme il tend Toreille, espérant on ne sait quoi, il entend, avec un déclic sec de revolver qu'on arme, claquer le verrou.

— Sacré Lovelace, va î Espèce de Don Juan barbu ! Je le dirai à votre femme î Vous entendez? Je lui dirai que vous me faites faux bond pour tout l'après-midi, au moment où nous allions enfin déterminer la tonalité de la primitive syrinx, coureur, juponnier ! (idu a^Jl

<( Il a le mot heureux, l'ingénieur! » pense Antoine qui sourit lugubrement, et descend vers la cour encombrée de caisses et de camions.

Gustave Lyon vient, en ces termes gaillards, de rendre la liberté à Tamateur de lyres antiques, dont les érudites manies l'amusent de plus en plus, et voilà Antoine maître de son après-midi, de tout son aprèsmidi. Il sait comment l'occuper.

A grands pas, il remonte vers le boulevard extérieur. Le mouvement de la rue Tétonne ; il rase les murs avec une timidité de retapeuse nocturne que déconcerte le grand jour.

Depuis que Gustave Lyon Ta promu « Rénovateur du barbytos », il ne connaît plus le soleil de trois heures.

Rue des Darnes^ Cabinet Camille. Rue des Dames ! H y a là une intention du Hasard ironique qui séduit amèrement Antoine.

Son imagination novice invente, rue des Dames, une sorte de vaste Administration, une police de l'adultère féminin, des limiers cyclistes lancés à travers Paris à la suite d'autant de petites Dames farceuses...

(( ...117, rue des Dames... C'est pas possible, je me suis trompé I »

La maison ne paie pas de mine. Antoine y cherche à tâtons la loge du concierge, qu'il découvre enfin dans l'escalier même, niche sans fenêtres creusée dans le mur, à une hauteur qui n'est ni l'entresol, ni le premier.

ni le rez-de-chaussée... Le relent du chou qui mijote guide Antoine jusqu'à Timposte entr'ouvert...

— Le cabinet Camille, je vous prie?

— Troisième, porte à gauche...

L'escalier visse, dans des ténèbres moisies,

de toutes petites marches basses, qui déçoivent l'élan des longues jambes d'Antoine. Il butte et n'ose toucher à la rampe visqueuse. Tout le long du mur, son gant frôle des clefs, des loquets, des portes prêtes à s'ouvrir sur quels sales mystères ?

Une odeur mortelle le renseigne : les water-closets sont dans l'escalier.

Le cœur flottant, il soupire : « Ma pauvre Minne î « comme si le fait de venir la chercher dans un tel bouge dégradait Minne un peu plus...

Au troisième étage, un peu de jour, venu d'une courette, permet de lire, gravés sur l'ovale d'une plaque ternie, les mots : Bureau Camille. Renseignements. Point de sonnette

apparente, mais une pancarle manuscrite prie le visiteur de pénétrer sans frapper...

a Faut-il entrer? Quelle ignoble boîte, grand Dieu ! Je sais bien que les façades reluisantes ne veulent pas dire grand'cbose; mais, quand même....»

Il piétine, nerveux, à la manière des enfants qui se retiennent trop longtemps de faire pipi.

« Si je revenais un autre jour?.. Oui, mais le patron ne m'a donné qu'un après-midi... 11 est vrai que je ne lui en avais pas demandé davantage...»

Il se décide, tourne le bouton et retombe dans les ténèbres moisies, où l'odeur du chou s'aggrave de celle, des pipes froides.

« Je donnerais je ne sais quoi pour un verre de fine un peu sècbe », songe Antoine. Il va tourner les talons, quand une voix violente, derrière une porte invisible, le retient:

— Bougre d'empoté ! Vous l'avez ratée encore, hein, vous l'avez ratée en artiste!

Ah I VOUS la tenez, la filature ! Dans un grand magasin, tonnerre ! Dans un grand magasin qu'il s'en va me la perdre î iMais, nom de Dieu, moi, j'aurais honte de dire que j'ai perdu une cliente dans un grand magasin î Un enfant de sept ans vous filerait un rat d'égout, dans un grand magasin î

Un silence.... Le murmure confus d'une autre voix qui s'excuse...

— Oui, allez lui dire ça, au cocu! Moi, mon vieux, j'ai fini de vous fringuer et tout, et s'il ne vous faut plus que ma botte au derrière...

Antoine rougit et sue dans l'ombre, avec l'impression absurde que le « cocu » dont on parle là-dedans, c'est lui... N'est-ce point Minne qui a dépisté le limier? Souple, menue, l'œil agile, elle connaît les détours d'une Exposition de blanc... Enragé, il frappe à la porte invisible, refrappe, ne reçoit pas de réponse et entre...

La pièce est nue, froide, propre à pre-

mière vue, mais une buée bleue ternit la glace à moulures dorées, et la boue de huit jours, séchée, craque sous les semelles. Un crachoir, deux crachoirs...

L'n individu, M. Camille lui-même, sans doute, repousse vivement le tiroir d'une table où voisinent — provisions, ou pièces à conviction? — une pomme, un pain-flûte, le rouleau d'argent d'un saucisson et un cassetête américain.

— Vous désirez, Monsieur?

Antoine s'avance et heurte un long pied, celui d'un être piteux assis contre la cheminée sur une pile de cartons verts... L'être retire son pied avec un murmure obséquieux, montre une figure inquiétante et rasée de séminariste défroqué, asymétrique et comme meurtrie de Tengueulade.

Antoine frémit d'une pitié dégoûtée, avant de répondre :

— Je désire parler à M. Camille.

— C'est moi. Monsieur.

Le premier individu s'incline devant Antoine avec une aisance autoritaire que justifie le chic bien français de sa mise : gilet montant de velours prune aux boutons ciselés, redingote à revers châle, col carcan, énorme plastron groseille épingle de strass. Vm/'^*'^^;^^^^^

« Celui-là est mieux, constate Antoine soulagé. Un peu rude avec son personnel, mais c'est comme ça qu'on fait les bonnes maisons... »

— Avant tout, prenez donc un siège, je vous prie. Monsieur.

M. Camille avance, pour Antoine, une de ces chaises, reps rouge et clous dorés, qu'hospitalisent encore certains hôtels de province.

— Eh bien, Monsieur, puis-je vous être utile en quelque chose?

Son honnête rondeur n'est pas pour déplaire, et Antoine considère avec moins d'appréhension les épaules carrées, la chevelure en brosse de M. Camille, et sa moustache d'écuyer de manège.

— Voici, Monsieur, ce qui m'amène. Je n'ai pas de soupçons, mais, n'est-ce pas, on aime à être renseigné ?

M. Camille lève une main de prédicateur deux fois baguée :

— C'est le devoir de tout homme de sens ! Puis il hoche un menton indulgent et

averti, tandis que ses yeux de ruffian détaillent Antoine avec célérité, découvrant en lui la poire, la poire bénie...

— Voici, Monsieur, ce que je vous demanderai d'abord. C'est...

Antoine cherche à poser son chapeau, mais un velours de poussière nappe la table peinte en acajou, et le cartonnier de faux noyer n'inspire pas plus de confiance.

— Il s'agit d'une personne... Pour tout dire il s'agit de ma femme. Employé dans yne banque, je la laisse seule toute la journée ; elle est très jeune, influençable...

M. Camille lève son nez de dogue vers le plafond couleur de pipe culottée.

— Ah ! jeunesse !...

Ce coup-ci rexclamation déplaît à Antoine: a De quoi se mêle-t-il, celui-là? »

Il reprend, le ton plus sec :

— Bref, Monsieur, je vous prierai de me faire connaître, heure par heure, Temploi d'une des journées de ma femme.

— Rien de plus facile, Monsieur.

— Il faudrait quelqu'un de très adroit; ma femme est avisée, méfiante, intelligente...

M. Camille veut bien sourire, les doigts dans une poche du gilet :

— Cela tombe à merveille, Monsieur. Je ne puis malheureusement pas m'acquitler moi-même de cette mission, toute de confiance... Pour des raisons de famille, je cache mon nom... Je suis l'àme, sinon le bras... Mais j'ai quelqu'un de sûr, un de ces génies ignorés et modestes...

— Ah î ah î fait Antoine, intéressé.

Du menton, M. Camille désigne l'être assis au coin de la cheminée, qui arrondit d'avance

ses épaules sous la prochaine engueulade...

— Comment, c'est?...

— Mon meilleur employé, Monsieur. Et maintenant si vous le voulez bien, nous allons aborder la question financière. C'est un louis la journée, les frais en plus. Le prix de la journée se règle d'avance, notre maison fait présenter ensuite la note des fiacres. Nous commençons demain ? Parfait. Hector, vous vous tiendrez demain à ma disposition, toute affaire cessante.

Antoine, effondré, paiera tout ce qu'on voudra. Il donne son argent... mais sans espoir.

« La chance est contre moi se lamente-t-il. Cet idiot ne pourra jamais rien savoir de Minne. C'est trop de guigne d'être tombé sur ce cabinet Camille, quand il y en a trois cents, dans les journaux, qui doivent être meilleurs 1 Le bureau « Je sais tout », le salon (( L'infaillible », « l'Agence Roentgen... J'ai pris un quartier modeste où je ne voulais pas être rencontré... »

11 redescend, marche à marche, l'escalier qu'encense la vapeur du chou et croit entendre encore une voix furieuse qui crie :

— Dans un grand magasin, qu'il s'en va me la perdre ! Allez lui dire ça, au cocu, allez lui dire, voir sii'coape...

— J'aurais préféré, soliloque Minne, être malheureuse. Les gens ne savent pas assez que l'absence du malheur rend triste. Un bon malheur, bien net, bien motivé, alimenté, renouvelé à toute heure, — un enfer, quoi, mais un enfer varié, remuant, animé, voilà qui tient en haleine, voilà qui colore la vie !

Elle secoue, d'un hochement de tête, sa fluide chevelure sur sa robe de laine blanche, et redit, Mélisande qui s'ignore, le mot poi-, gnant : « Je ne suis pas heureuse ici. »

Mars s'insinue par la fenêtre entr'ouverte. Une zone fraîche divise en deux l'air immobile de la chambre, et les larges prunelles de Minne, fixes, reflètent le lent balancement d'un bourgeon verni de marronnier.

230 LES ETiAREMENTS DE MINNE

Antoine a quitté la maison tout à l'iieure sans demander si sa femme était éveillée. Minne songe à cela et sourit sournoisement...

(( Voilà un garçon, se dit-elle, où on ne comprend rien. Tant que je l'ai trompé (si cela peul s'appeler tromper) il a été content. Et puis, je renvoie Jacques Couderc, je l'expédie ailleurs, au diable, à la mort, où il voudra ; Maugis me traite en petite sœur, — et là-dessus Antoine devient terrible. Le flair de l'amour conjugal, parlons-en ! »

Elle laisse tomber sa robe de laine, apparaît en corset et jupon, et s'babille pour déjeuner seule, car Antoine, soudain protocolaire, a fait avertir « Madame » qu'un déjeuner d'affaires le retiendrait cbez Gustave Lyon.

La vérité, c'est qu'Antoine, bouleversé à l'idée qu'un espion suivra Minne tout le jour, redoute le tête-à-tête avec sa femme... Sa Minne, sa méchante Minne, tenue des heures, au bout d'un fil invisible, sa Minne qui court,

coupable et gaie, vers Tadultère possible, qui criera « cocher ! » de sa voix pointue et impatiente, sans se douter qu'un œil salarié, derrière elle, note l'heure, l'endroit, le numéro du fiacre î...

Antoine s'est enfui, trop malheureux, car son amour révolté est tout près de prendre le parti de Minne, de lui crier « Ne va pas là-bas^ un mauvais homme veut te suivre... » Il n'a triomphé qu'au petit jour d'une crise abominable qui l'a, toute la nuit, bercé rudement de la colère au pardon, meurtri comme au sorlir de la couchette de torture qu'on montre à Nuremberg. Il s'est enfui plein de larmes et de la certitude qu'il achevait de tuer son pauvre bonheur négatif. « On me l'a donnée pour la rendre heureuse, mais elle n'a pas promis d'être heureuse par moi... »

Il a souhaité la vieillesse, l'impuissance, — mais non la mort. Il a mûri des projets fragiles, — mais non celui d'une séparation. Il a prévu des finsamères et humiliantes, car

c'est le plus grand amour, qui consent au partage... Et chaque fois que, sur son lit détesté, il a tordu son corps en disant: « Ça ne peut pas durer », il admettait en sa pensée le renoncement à toutes choses, sauf à la possession de Minne...

A l'heure même où Antoine échoue dans une hrasserie morne, devant la choucroute sûrie, Minne sort de chez elle. Elle sort pour sortir^ attirée par le soleil, indécise et sans intentions.

Elle s'arrête sur le trottoir, lève son nezfm bridé de tulle blanc et semble espérer ou craindre une averse... Des nuages blancs, quelconques, balaient un fade azur. Ils remontent Favenue du nord au sud, et Minne, la nuque renversée, croit qu'ils suivent le cours d'un fleuve étreint par les hautes bâtisses, qu'ils coulent vers un horizon inaccessible où

tout ce Lieu s'étalera comme une mer dans laquelle se reposeront les nuages pressés...

« Si j'allais chez Maugis? »

Minne se joue la comédie pour elle-même. Elle vient de s'écrier ceci intérieurement, comme si l'idée en fût soudaine, un peu saugrenue, presque comique... Elle ne réussit pas à se duper. L'idée couvait depuis son réveil, tantôt alentissait les mains vives de Minne, tantôt la figeait debout contre une vitre.

Minne fronce ses sourcils veloutés, ce Eh bien quoi ? J'irai chez Maugis. Qui m'en empêche ? » Elle piétine sur le trottoir, semble attendre quelqu'un. Déjà, dans une volte brusque, elle a donné de l'ombrelle à travers un monsieur, un homme plutôt, qui marchait derrière elle et qui a touché son chapeau... Elle a murmuré :« Pardon » et pincé son nez susceptible, à cause de l'odeur miséreuse, tabac froid, bière aigre, exhalée de l'homme...

(( Personne ne m'en empêche ! »

Elle répète, butée, le front en avant: a J'irai chez Maugis ! » et ne bouge pas.

Lente, de ses joues à ses oreilles, et jusqu'au menton triangulaire, une flamme rose se propage et farde Minne, qui baisse lespaupières.

(( Si j'y vais, Maugis va croire que j'y retourne pou?' ça. »

Elle s'irrite et méconnaît la fleur tardive dont l'éclosion la trouble comme une adolescence nouvelle: la pudeur, qui n'est peut-être qu'un scrupule sentimental. Elle a gaspillé son corps ignorant, Ta donné, puis repris, comme on retire à un enfant le jouet compliqué qu'il briserait... Mais elle n'a jamais songé que le don implique la déchéance, et il n'y a rien dans le monde de plus vierge que Tàme orgueilleuse de Minne.

Ah! s'il ne fallait que se donner! Son hochement de tête découragé refuse en même temps un flacre qui rase le trottoir... Mais, à

la honte subtile qui Tarrête, Minne s'avoue qu'elle redoute de Maugis autre chose que la violence connue et banale... Son amoureux quadragénaire saurait-il, aujourd'hui encore, forcer Minne à la confiance, aux molles larmes, au chuchotement vaincu qui bavarde, qui raconte toute une enfance silencieuse vouée aux chimères, la déception du mariage renouvelée, prolongée, parcelles de l'adultère? L'effort est grand. Pour faire, d'une enfant arrogante qui s'appuie sur sa seule volonté, une pupille tendre, abandonnée et docile, il faudrait... l'Amour. L'effort est trop grand, Minne piétine sur le trottoir.

Prenant conscience de sa longue hésitation, elle descend vers le parc Monceau.

a J'ai bien des gants à acheter. . . 11 y a aussi, chez Jane, les chapeaux qui vont partir pour la Riviera... Mais je n'ai envie de rien... C'est un temps où on voudrait avoir quelqu'un à tourmenter. »

Elle marche plus vite, respire dans le vent

un souffle allègre de voyage, suit, la tête levée, la voile blanche (Kun nuage qui vogue au-dessus d'elle, plus vite qu'elle, et ne prend pas garde que son geste découvre, comme exprès, le creux charmant de son menton et le dessous humide de sa lèvre supérieure...

Une acre bouffée de caporal la fait tousser. Qui donc ose fumer dans son rêve? A trois pas devant elle marche un individu dont elle reconnaît vaguement la couleur faite de toutes les nuances du sale, du râpé, pantalon qui fut beige, veston où l'on peut conjecturer encore le gris, rayé de verdàtre et d'orange... Un col très haut, nuance Isabelle, emboîte la nuque long-chevelue, à la séminariste. L'homme traîne les pieds et lève l'épaule droite à la manière des rondsde-cuir.

« 11 sent mauvais. C'est l'homme que j'ai cogné avec mon ombrelle, tout à l'heure. »

Pour le dépasser, Minne presse l'allure. Le parc Monceau, d'ailleurs, l'attire, fleuri de

neuf, aux pelouses crun vert ardent et frais de piment vert, odorant, artificiel et tiède comme une serre close. Minne souhaite qu'on en chasse tous les pierrots hardis, et tous les enfants criards. « Il n'y faudrait, décrète-telle,quedes bengalis, des perruches très vives, pour contraster avec ces gros pigeons mauves, lourds de grain, et qui roucoulent en asthmatiques, comme Toncle Paul... Pouah ! Encore cette odeur de mauvais tabac? »

Elle se retourne, agacée : l'homme est derrière elle, qui vient de s'arrêter et roule une cigarette, l'air absent. Il a un long nez, posé négligemment un peu de côté dans son visage, etil hanche, posé sur une seule jambe, en marcheur habitué à se reposer debout.

« 11 aurait le toupet de me suivre ?.. C'est qu'il marque tout à fait mal, ce type ! Un satyre, ou bien un de ces êtres qui se collent contre les robes, dans la foule. . »

Elle frémit de dégoût devant la figure glabre et luisante du « type » et se souvient

238 LES EGAREMENTS DE MLXNE

d'avoir caressé, horrifiée, la peau sans poil, caoutchouteuse, d'un petit chien chinois...

(( On verra bien ! »

Minne repart, le talon sonore. L'avenue de Messine offre sa facile pente, qui donne envie de courir et de jouer au cerceau...

« Jouons à courir ! »

Elle allonge le pas, heureuse du battement de son sang dans ses oreilles roses, des mille fourmis éveillées à la plante de ses pieds...

— Qu'est-ce que c'est que cette rue-là? Miromesnil ? Prenons Miromesnil.

Elle laisse tomber sa bourse, riant en dessous, et regarde derrière elle : le « Satyre » est à son poste.

« Quel drôle de satyre, si vague et si las !... Les satyres, d'habitude, sont débraillés, barbus et fauves, avec l'œil cynique et un peu de paille dans les cheveux, ou bien une feuille sèche... »

Le morne satyre, arrêté en même temps que Minne, roule vivement une cigarette, et

sa figure revêt ce qu'on nomme, en style scénique, un « air naturel ».

(( Ça fait au moins quatre cigarettes en une demi -heure, enregistre Minne amusée. Pour moi. pour moi seule, ce malheureux risque l'intoxication par la nicotine. »

Elle se plante près d'une vitrine de sellier, assez longtemps pour compter tous les colliers, hérissés de blaireau, cloutés de turquoises, marquetés d'or, niellés, que la mode impose aux chiens de bonne compagnie. Le satyre, patient entre tous les satyres, attend à distance respectueuse, et fume son caporal qui donne la nausée... C'est à peine s'il glisse vers elle un œil jaunâtre, pour s'assurer qu'elle est toujours là. Même, il crache, après un renâclement immonde, il crache au vu et au su de tous, et sûrement Minne, le cœur à l'envers, eût préféré à ce crachat copieux n'importe quel outrage public à la pudeur... Elle tourne des épaules révoltées et repart.

Faubourg Saint-Honoré, un embarras de

240 LES EGAREMEx\TS DE MINx\E

voitures la sépare de son suiveur fidèle. D'un trottoir à l'autre, elle lui tirerait bien la langue ; — mais peut-être n'en faudrait-il pas plus pour déchamer la rage- amoureuse du monstre ?...

Las, l'épaule de travers, le monstre profite de la halte pour tirer un carnet et y griffonner au crayon : ce geste suffit à éclaircir l'erreur de Minne. « Le satyre, le ver de terre, le repoussant et pitoyable admirateur est un vil stipendié 1

Elle voudrait, les oreilles pourpres, se battre elle-même.

(( Comment ai-je pu m'y tromper? Mais c'est Antoine qui me fait suivre; il a trouvé ce moyen inédit et loyal... Je le reconnais là: des procédés de potache I .. . Un potache, il ne sera jamais que ça, un potache, en amour et en diplomatie... Ah ! tu payes quelqu'un pour marcher? 11 marchera, je t'en réponds ! »

Elle marche. Elle bouscule un passant, ravi d'ailleurs, qui cède mollement de l'épaule

pour toucher plus longtemps le busle ferme de cette petite amazone furibonde...

Une forte dame, meurtrie d'un coude pointu, se plaignant, non sans justesse, de l'éducation des « jeunes filles » d'à présent,

Minne lui jette la mort, ou quelque chose

d'analogue, dans un royal et noir regard

Au coin de la rue, Minne songe à un éclat; Tagent soudoyé reprend haleine, justement, roule une cigarette et semble s'intéresser beaucoup à des étoles de zibeline, « prix de fin de saison »...

— Je vais lui dire.... projette Minne.

Mais il tourne vers elle son offensant visage

de séminariste impliqué dans une affaire de mœurs, et elle file, se sentant des jarrets de facteur.

— La Madeleine ? Autant là qu'ailleurs. Et puis les boulevards jusqu'à la Bastille, parfaitement. C'est moi qui mène la chasse, aujourd'hui.

Elle sourit d'un froid petit sourire, et

242 LES EGAREiMENTS DE MINNE

revoit, très loin en arrière, si chélive qu'on l'oublie, une Minne, affolée, gourde de froid dans un déguisement risible, et qui traîne dans des ruelles, boitillante, une pantoufle sans talon. Fillette traquée, miévanouie d'épouvante au son des pas du vieux ^, qu'as-tu de commun avec Minne, fiëre de traîner à sa jupe les chiens d'une police louche ?

(( L'avenue de l'Opéra... Si j'allais au Louvre acheter des gants?... Non, il y a trop de monde à cette heure-ci. »

Elle élit la rue du Quatre-Septembre, dont la dévastation plaît à son état d'àme. Ce ne sont que chausse-trappes, barricades, caves béantes, chaussées effondrées... Un abîme s'ouvre, grouillant de serpents de plomb... Il faut franchir des passerelles de planches, côtoyer des tranchées. « Le satyre aura du fil à retordre », jubile Minne...

* Voir Minne.

De fait, il inspirerait la pitié, n'était le caractère inavouable de sa laideur. Minne le détaille de côté, dans les glaces : il rougit, son nez brille, il transpire et tant de cigarettes ont dû allumer sa soif...

a Pauvre homme, murmure Minne. Après tout, ce n'est pas sa faute... Voilà la Bourse; j'ai envie de lui faire le coup de la rue Feydeau. »

(( Le coup de la rue Feydeau », joie innocente du premier adultère de Minne... Pour retrouver son amant, l'interne des hôpitaux, elle entrait, voilée, dans une maison de la place de la Bourse, et s'en allait par l'autre issue, non moins voilée, ravie d'avoir goûté, sinon Télreinte inutile du grand diable luxurieux et bruyant, à barbe de chèvre, du moins le charme important de la maison à double entrée...

Elle courait au rendez-vous, heureuse d'avoir peur, poursuivie par ce glapissement de meute à l'attache, qui est la clameur de la

Bourse, gravissait en bonds de gamine l'escalier noir, carillonnait, haletante, récompensée par la crainte chatouilleuse qui horripilait son dos et ses mollets, plus que par la caresse sans résultat de l'amant ou les moulinets des bras et des jambes dont, bouc danseur, il accompagnait sa joie,..

« Comme c'*est loin, soupire Minne. Ah ! je vieillis... »

Pour classique qu'il soit, le coup de la rue Feydau réussit parfaitement... Place de la Bourse, Minne serre sa jupe dans les deux poings, traverse au pas gymnastique la cour du n^ 8, attristée par des gens mal vêtus qui processionnent chez 1 huissier Brumeaux, et tombe, rue Feydeau, dans un fiacre providentiel, sans que le pseudo-satyre, ingénu, ait songé à tourner l'obstacle. Ce dont Minne, bercée au tic-tac d'un taximètre, l'en gourmande en son for intérieur.

A-t-on j'amais vu un limier si désabusé, et d'une crapulerie plus spleenétique ? On di-

LES EGAREMENTS DE MINXE 245

rait à Minne que c'est un poète dans la purée qu'elle n'en serait pas surprise !

Minne étend sur le strapontin ses jambes minces, tout engourdies d'une saine lassitude. La poussière blanche velouté ses pieds vernis, qui ont si activement erré. Elle se sent pleine de malice et de mansuétude, et sa colère contre Antoine se repose. Minne s'alanguit dans la victoire.

Il est cinq heures à peine lorsqu'elle rentre avenue de Villiers ; Minne songe qu'elle va pouvoir s'accorder deux grandes heures de robe de chambre, de pieds nus dans les petits mocassins de daim cru, de cheveux frais en pluie lisse sur les épaules...

Mais il est dit que ce soleil qui baise, couleur de mandarine, les rideaux roses, ne veillera pas le doux farniente de Minne... Antoine est rentré ; et sa présence coupe aux lèvres de Minne un bâillement satisfait de chatte somnolente...

— Comment, tu es là?

— Tu vois.

Il marche de long en large dans le salon blanc, comme un client chez le dentiste. Il a la bouche sèche et les yeux arides de quelqu'un qui n'a pas déjeuné. Minne le regarde, les sourcils hauts : il lui semble qu'elle n'a pas vu son mari depuis des semaines... Il a dû errer dehors, lui aussi, on le devine au museau poudreux de ses chaussures, et le charbon fin qui pleut dans l'air parisien a tiqueté son grand nez de tannes noires. . . Minne indécise — on ne prévoit pas tout! — tord son mouchoir.

— Pourquoi n'es-tu pas chez Lyon, Antoine? Il marche, une mèche noire en travers des

sourcils, sans regarder Minne :

— Si on te le demande, tu diras que tu n'en sais rien.

Minne croit rêver. Comment, elle rentre toute gentille, elle vient de s'amuser comme une folle à « semer » le limier, elle voulait dormir, rester avec xVntoine, après dîner.

jouer au petit ménage casanier, et elle tombe sur l'ours le plus grossier, le^plus...

— Oui? Eh bien, mon cher, si tu as tant de loisirs, pourquoi ne les occupes-tu pas à m'espionner toi-même?

— A t'esp...

Arrêté court, il masque la fenêtre de son grand corps aux épaules larges, noir devant Minne toute rose, aveuglée de soleil couchant...

— Mais oui. Je ne sais pas à qui tu t'adresses, mais tu es volé. Et quel personnel! Ma parole, cet après-midi, j'en avais honte pour toi. Des gens à qui on donnerait deux sous. Hein? ce n'est pas vrai? Dis que je mens! Dis que je suis folle! Dis quelque chose! Veux-tu que je te donne l'itinéraire d'aujourd'hui? Tu pourras le contrôler avec le rapport de ton agent particulier...

Elle récite, d'une voix de tête qui écorche les nerfs :

— Partis à trois heures de l'avenue de Vil-

liers, nous avons traversé le parc Monceau, descendu l'avenue de Messine, stationné rue Miromesnil, devant les colliers de chiens, suivi le faubourg Saint-Honoré jusqu'à...

Antoine lève les mains, implore :

— Minne!...

Elle est lancée, elle ne lui fera plus grâce d'un carrefour. Elle compte sur ses doigts, roule des prunelles mobiles d'aiglon irrité, insiste sur le détail de la maison à double entrée, et sans qu'il sache pourquoi, sa jalousie, qu'il portait en lui, tout le long de lui, comme une corde tendue et sensible, se distend, amollie, baignée d'une huile bienfaisante qui délie en même temps la courbature de ses épaules, l'ankylose de sa nuque. . . Il contemple Minne, mais n'entend plus sa colère bavarde... Il découvre lentement, devant cette enfant faible et furieuse, qu'il allait commettre l'erreur criminelle de la traiter en ennemie. Elle est seule au monde, et elle est à lui. A lui, même si elle le trompe ; à lui, même si elle

le hait; sans autre recours, sans refuge que lui. Elle était sa sœur avant d'êlre sa femme : et déjà il eût donné, pour elle, son sang de frère fervent. Il lui doit à présent plus que son sang, puisqu'il a promis de la rendre heureuse. Cela n'est pas facile, car Minne est fantasque, souvent cruelle, mais il n'y a pas de honte à souffrir, quand c'estleseul moyen de donner le bonheur.

Qu'elle suive donc, libre, le chemin capricieux de sa vie. Elle court aux casse-cou, cherche les joies périlleuses^ il étendra les mains seulement quand elle chancellera, mais derrière elle, caché, prudent, comme les mères qui suivent les premiers pas de leur petit, bras grands ouverts et tremblants comme des ailes...

Elle a fini. Elle s'est excitée encore en parlant, elle a crié on ne sait pas quoi, des mots de pensionnaire pédante, des appels à la Liberté, des invectives littéraires, des « c'est bien fait» de gosse...

Deux petites larmes suspendues à ses cils blonds s'irisent de lumière, et elle est à bout de méchanceté. Antoine la prendrait bien dans ses grands bras, la bercerait tout en pleurs, l'endormirait, chaude de chagrin, pour qu'elle s'éveille fraîche, prête à repartir, où?... Mais il sait que ce n'est pas le moment et trop de magnanimité peut jeter Minne dans les pires exaspérations.

— Mon Dieu, Minne, qui est-ce qui te demande tout ça î

Elle redresse son cou d'infante, passe sa langue altérée sur ses lèvres :

— Comment? Qui me demande?... Mais toi-même, mais ton attitude de martyr grognon, mais ton silence de mari qui se contient!... Qui contient quoi? Qu'est-ce que tu sais? Tes valets de police ne t'ont-ils pas renseigné? Ils sont si adroits!

Antoine secoue la tête :

— Tu Tas dit, Minne, ils sont bien maladroits! Mais c'est presque mon excuse. Je ne

LES ÉGAREMENTS DE MINNE 2ol

les connais pas et je les emploie mal... Et j'aurais dû ne jamais les employer.

Un étonnement défiant change le visage courroucé de Minne. Elle cesse d'effilocher la paille bleue du chapeau où s'occupaient ses mains destructrices... Qu'a-t-il dit?

— Tu me pardonnes, Minne?

Elle a, dans ses yeux sombres, la froide suspicion dont vous méprise le regard d'une bête encagée à qui vous dites : « Va! » en ouvrant la porte de la cage... Elle ne coupe pas...

— Minne, voyons?... Faut-il promettre que je ne le ferai plus?

La grâce rassurante, un peu voulue, de son sourire barbu inquiète Minne qui ne comprend goutte à la conduite de son mari. Pourquoi l'espionnage, et pourquoi l'humble excuse, tout de suite après? Où donc est le piège?Elle tend, hésitante, une petite main incrédule, et hasarde, pour dire quelque chose.

— Tu es agaçant, tout de même !

Il tire un peu à lui le bras de Minne, de

qui l'ombre descendante lui cache le visage. Elle cède du coude'et résiste de l'épaule; alors il se penche tendrement vers elle :

- — Un mari est toujours agaçant pour une petite fille comme toi...

(Petite fille... hélas !... Antoine n'a pas vu l'amertume de son sourire...)

— Ecoute, Minne, si tu voulais...

Le crépuscule est rapidement descendu, miséricordieux, et Antoine tient toujours la petite main froide...

— Si je voulais quoi ? Tu sais que je n'aime pas promettre.

— Tu n'as pas besoin de rien promettre, chérie.

Il parle dans Tombre, au-dessus de la tête de Minne, avec un doux reproche dans sa voix basse... 11 lui parle en aîaë, en paternel ami, et c'est une humiliation à goût double, détestable et chère, qui fait tressaillir la mémoire de Minne ; une voix déjà, éraillée, indulgente, n'a-t-elle pas entr'ouvert l'autre jour,

LES EGAREMENTS DE MKNNE 253

tout au fond de Minne, cette secrète celluleà-souffrir, cellale-à-aimer, qu'elle croyait si fort verrouillée?... Elle chancelle un peu, de fatigue et d'incertitude, et s'appuie aux courbes connues du grand corps debout près d'elle.

— Minne... voilà... Gustave Lyon m'envoie à Monte-Carlo, pour parler àGunzbourgd'une audition très intéressante, où l'on entendrait Louise Grandjean chanter des airs grecs, accompagnés sur mon ce Barbytos » reconstitué... Veux- tu venir avec moi ?...

Ah î si Antoine avait eu, pour demander à Minne le don d'elle-même, l'accent dont il vient d'implorer ce banal voyage !... Mais elle ne peut pas deviner qu'il croit mourir d'attente, pendant le court moment qui précède sa réponse étonnée:

— A Monte-Carlo? Moi ?... Pourquoi?

Un sang tumultueux bout aux oreilles d'Antoine. « Sicile refuse, mon Dieu, si elle refuse, si elle veut rester, c'est que quelqu'un la retient ici... »

254 LES ÉGAREMEiNTS DE MINNE

— Pourquoi ? demande encore Minne, surprise.

— Pour me faire un grand plaisir, dit-il simplement.

Minne songe à ses journées vides, à ses péchés sans saveur, à Maugis qui ne veut pas, au petit Couderc qui ne sait pas, à ceux qui viendront et qui n'ont encore ni nom ni visage...

— Quand partons-nous, Antoine?

11 ne répond pas tout de suite, la tête levée dans l'obscurité, luttant contre l'émotion, le soulagement, le besoin de bramer, de se vautrer aux pieds de Minne... Elle partira, elle est libre, elle n'aime personne, elle partira seule avec lui...

— Dans cinq ou six jours. Tu seras prête ?

— C'est tout juste. On s'habille là-bas... Attends que j'allume, on n'y voit plus... Tu ne seras plus méchant, Antoine ?

Il la retient encore une minute contre lui,

dans l'obscurité bleue. Un bras autour des frêles épaules de Minne, sans la trop serrer, sans l'emprisonner, il renouvelle le muet serment de lui donner le bonheur, de le lui laisser prendre où elle voudra, de le voler pour elle...

— Dix-neuf, rouge, impair et passe...

— J'ai encore gagné dix francs, s'écrie Minne, enchantée. Qu'est-ce que tu disais donc, qu'on perd toujours à Monte-Carlo? Antoine, je vais à une autre table.

— Pourquoi, puisque tu gagnes à celle-ci?

— Je ne sais pas. J'ai peur d'user ma veine. Et puis c'est amusant de changer... Tu m'attends sous l'horloge, dis ?

Antoine la suit des yeux, plein d'admiration pour sa robe blanche bruissante, pour sa taille longue qui plie, pour sa nuque dorée et le plateau de crin rose qui la coiffe, minuscule, d'une nouveauté risible et provocante.

<( Elle s'amuse, se dit-il, quel bonheur !...»

Minne, debout derrière le croupier, étend le bras, s'excuse poliment : « Pardon. Monsieur, » et pousse sa pièce de cent sous sur la troisième douzaine. La bille tourne, se ralentit, trébuche...

— Rien ne \a plus !

Minne considère au-dessous d'elle, avec blâme, un jardin de roses et d'iris, terrasse suspendue qui abrite une dame invisible.

(( Quel chapeau î C'est une cocotte, naturellement. »

— Trente-six, rouge, pair et passe.

Minne gagne encore dix francs. Mais elle

ne s'écrie plus de joie. Ce n'est pas amusant de gagner toujours ! Elle ramasse les trois grosses pièces d'argent gris ; presque en même temps se penche un lent Allemand, qui touche, lui aussi, la troisième douzaine,.. Une voix sèche part de dessous le jardin suspendu :

— Pardon, Monsieur, veuillez laisser cette mise.

— Yerzeihung, dièse Einlage gehort mir ! Du tac au tac, la voix sèche de la discu-

teuse rétorque, en allemand, cette fois, vulgarisée par un nasillard accent de Francfort :

— Sie mûssen nur auf ihr Spiel Acht geben... Das Goldstuck geliôrt mir... Lassen Sie mich in Ruh !

L'Allemand n'en revient pas ! Cette dame qui lui conseille cyniquement de faire attention au jeu pour ne pas s'exposer à prendre la mise des autres, cette dame qui Tinvite à la laisser tranquille, elle vient de le voler, il en est sur. D'autres que lui ont dû la voir! Ses yeux inquiets invoquent le témoignage d'une loyale galerie : mais la loyale galerie a autre chose à faire, et Minne se sent une grosse envie de rire, parce que la dame au jardin parle comme Irène Chaulieu, tout à fait comme elle.

Encombrée d'écus, Minne pose quatre pièces sur « manque » au hasard ; le 18 sort- Celte veine persistante, ça devient fatigant!

La petite joueuse se penche, tend les doigts vers les 20 francs gagnés, sans entrain.

— Pardon, Madame, le louis me revient.

Une patte autoritaire, aux ongles brillants

et sales, vient d'arrêter la sienne... La dame au jardin suspendu, qui continue son commerce, se retourne avec l'aplomd que donne une mauvaise conscience...

— Comment, c'est vous, Irène?

— Minne î Par exemple, elle est bonne ! C'est vous qui vouliez me faire mon louis ? Sans rancune, nous partageons. Tenez, je le rejoue pour nous deux.

Les joueurs murmurent. On n'est pas ici pour causer... Irène toise les mécontents de son regard le plus Salomé, et Minne n'est pas loin de l'admirer sincèrement : «Comme aplomb, on ne fait pas mieux... »

Les courtes mains d'Irène tripotent des louis, empilent des pièces, pointent un carnet. Son nez de peseuse d'or s'incline sur une comptabilité crasseuse , sur un butin de

pillarde. Minne, qui a voulu renouer rentrelien, n'obtient plus d'elle que des monosyllabes impatients, des gestes d'épaules qui secouent toute préoccupation, hormis celle du jeu... Sous le chapeau en terrasse fleurie, les yeux d'Irène Chaulieu, au-dessus du nez pincé et pale, appellent l'or, l'adorent, l'insultent, et ses mains d'escamoteuse dépouillent le tapis.

— N'est-ce pas qu'elle est épatante? chuchote une voix dans l'oreille de Minne.

Avec une rose confusion de jeune mariée, Minne reconnaît Maugis. Tout le monde s'est donc donné rendez-vous à Monte-Carlo!

Elle reste droite devan t le gros homme et ne sait que dire. Elle noircit ses gants blancs aux pièces d'argent qu'elle manie, embarrassée, et son sourire contraint s'apitoie, à constater plus nu le crâne de Maugis, plus terne l'or vieilli de sa moustache, plus profond le pli triste de sa joue d'ivrogne gai... Il s'éponge le front, cligne pour se garer du lustre :

— Voulez-vous parier que j'entends ce que vous pensez de moi?

— Non! dit-elle, trop vivement. Je suis contente de vous voir.

— Madame est bien bonne. Et le noble époux?.

— Il m'attend sous l'horloge.

Elle se retourne, cherche des yeux son mari.

L'enfilade des salles de jeux bourdonne. C'est le demi-silence, serré et plein, d'une vaste administration où l'on travaillerait beaucoup. Minne s'habitue mal à cette architecture, que Maugis appelle « le style vestibule », et à l'absence de chaises... Mais elle' collectionne depuis deux jours des physionomies. Elle a vu, autour des tables de roulette, des grues somptueuses que la malchance faisait serviles , des femmes de chambre crottées et arrogantes, des individus à mines d'ouvreurs de portières qui pontaient six mille francs à la fois. L'œil affreux d'une vieille à cabas, dartreuse, croûteuse, puant la

mort, l'a poursuivie toute une nuit... Elle touche, brusque, le bras de Maugis :

— Tenez, là, vite, à la troisième chaise après le croupier du bout! Qu'est-ce que c'est?

— Où donc? Ce vieux monsieur qui porte la moustache en brosse? Ça doit être un adjudant retraité.

— Pas du tout, triomphe Minne, c'est une dame.

— Oh! vous le connaissez à ce point-là?

— Parfaitement! C'est un monsieur quand elle est assise, et c'est une dame quand il est debout... Elle a un petit paletot-sac et une jupe. Vous ne trouvez pas, monsieur Maugis, que les gens ont des figures intéressantes, ici?

— J'allais le remarquer, acquiesce Maugis, déférent.

Minne, qui n'aime pas la raillerie, remue les épaules, boudeuse, et le gros homme s'émeut, rien que pour avoir entendu crier le taffetas de son corsage...

— Il ne faut pas vous moquer, prie Minne

264 LES ÉGARExMENTS DE MINNE

dont les yeux noirs se font humbles; je n'étais jamais venue ici, je ne savais rien de cet endroit. 11 est extraordinaire! On n'y parle pas: on n'y rit pas. La première fois que je me suis écriée : « J'ai gagné! » des gens assis devant moi se sont retournés, l'air offensé. Un vieux monsieur m'a fait : « titt, titt » pour me gronder, et j'ai cru qu'il allait me blâmer publiquement... Tout à l'heure, en attendant que la bille s'arrête, je chantonnais tout bas; une grosse dame à lunettes a remarqué, tout haut, qu'on ne « s'entendait pas jouer... » Vous ne trouvez pas cela fantastique?

— Si ça peut vous faire plaisir.

— Et Irène Chaulieu donc! Vous ne devineriez jamais ce qu'elle fait?

— Elle recueille les orphelins.

— Si ce n'était que ça! Mais elle triche!

— C'est ce que je voulais faire comprendre à Votre Ingénuité.

— C'est dégoûtant, n'est-ce pas ?

— Si 011 veut.

— Comment, si on veiitî A quoi pensezvous donc?

— A... à rien. Seulement vous avez, échappé de votre tempe, un seul cheveu d'or, presque blanc, qui fait point d'interrogation en l'air, et je lui réponds « oui », à tort et à travers... A tort... et à travers... Hé, dites donc... c'est vous qui êtes dans la lune, jolie chevaucheuse de chimères...

Il attend une protestation. Elle ne vient pas. Petit silence gênant.

Injuste, Maugis souhaite, devant cette enfant rêveuse, l'autre Minne, rhabillée en hâte, meurtrie de larmes, et qui lui livra, désemparée, la source débordante et noire de ses yeux uniques... Cette Minne dont il voit encore le, chaste désordre — respecté — il ne la retrouve pas assez dans la robe de dîner d'un blanc métallique, sous ce chapeau de visite de noces.

Minne est lasse de rester debout, et elle

266 LES ÉGAREMENTS DE iMhXxXE

évite de regarder Maugis, sourdement désenchantée, elle aussi, de ne pas suffisamment retrouver en lui l'ami qui sut ennoblir une heure chaude et trouble de sa vie...

Là-bas, au creux du mol amas de coussins, il était décidément moins raviné, l'œil moins vitreux et moins inquiet!... Ou bien la jaune lumière que filtraient les rideaux de gaze fut magique... Là-bas, les paroles leur venaient à tous deux, faciles, sincères; là-bas. leur pensée y brillait, nue, comme Minne ellemême. Ils se sont tout dit, là-bas.

a On ne recommence pas deux fois une telle confession, » songe Minne. a Je ne montrerais pas deux fois un tel héroïsme », songe Maugis.

Mélancoliques, ils se taisent. Écoutent-ils la brisure musicale que ferait, en se rompant, un petit fil très précieux?

— Vous avez gagné? demande Minne pour dire quelque chose.

Il souffle, congestionné, le jabot tendu:

— ]\lieiix que ça. Je viens de voir un de mes amis prendre la pâle culotte.

— Ça vous fait plaisir?

— Je vous crois! Un sale « syslémier » qui passe son temps à répandre sur ma façon de jouer ((( ultra-fantaisiste » qu'il diti la bave de ses mathématiques mépris. Ah ! la, la, ce qu'il trinque, ce scientifard à la noix! D'ailleurs, il est idiot, son fourbi.

— Vraiment? fait Minne avec politesse.

— Vous parlez ! Figurez- vous que cet enflé commence par coller 7^ louis (une paille !) sur manque et 48 sur la dernière douzaine. C'est beau la fortune ! Ensuite il installe 320 balles sur le carré 19, t>0, ±2, 23, quoi encore? trois sigs sur le zéro, 4 sur le 24 plein. Oui, sur le 24, savez-vous pourquoi?

— Je ne m'en doute pas.

— « Parce que ma bonne amie a vingtquatre ans » qu'il s'en va. Pochetée î Elle en a au moins trente-sept, la gonzesse, y a pas de numéro pour elle à la roulette... Donc,

•268 LES KGAREMEMTS DE MIXNE

quand le frère a couvert la table de sa belle galette, le 21 sort, comme de juste, et mon fourneau paume de 2 860 francs !

— 11 perd tant que ça?

— Tant que ça, mon enfant... Tandis que ma montante à moi, la d'Alembert des familles, mise au courant des derniers perfectionnements de la science moderne...

Petite Minne, petite Minne, vousnem'écoutez pas et je vous barbe comme si je vous jouais de la musique du raseur Georges Hue...

— Pas du tout, répond Minne, avec un gentil sourire que Maugis n'espérait plus si confiant, je ne vous écoute pas beaucoup, c'est vrai, mais vous ne me barb... vous ne m'ennuyez pas... je vous dis que non... pas du tout, du tout.

— Avouez que je ne vous amuse guère, allons?

Elle bocbe la tête et fait trembler les roses qui la couronnent :

— Je ne suis pas gaie quand je m'amuse.

Et je peux être contente sans m'amuser, Croyez, — elle appuie à peine sa main gantée, un instant, sur le bras de Maugis — croyez que je suis votre amie, et que je n'ai pas d'autre ami que vous. . . Cela me coûte à dire. .. mais c'est qu'on m'a si mal habituée à l'amitié... Allez jouer, puisqu'il faut jouer ici, et que vous êtes venu pour ça...

— Mais... vous ?

— Moi... Antoine m'attend sous l'horloge. Il s'éloigne, après un baiser sur la petite

main gantée, et Minne reste seule entre les tables où se masse une quadruple rangée de joueurs, tendus, penchés; comme autour d'un cheval tombé. Et toujours ce demi-silence bourdonnant et studieux...

Elle frissonne en songeant à l'âpre vent qui balaie la Corniche, aux voitures découvertes...

La Riviera, Monte-Carlo, des photographies menteuses lui en avaient vanté l'azur, les fleurs, la verdure éternelle... Et voilà

270 LES EGAREMENTS DE IVIINNE

qu'un méchant hasard jette ici Antoine et Minne en pleine tempête sèche, mille paillettes de silex volant sous un ciel plombé, une Métliterranée grise, couleur d'huître commune... En robes de dentelles, les femmes toussent sous des collets de zibeline, et le Portier du Riviera Palace, impudemment, jure sur sa mère que, depuis vingt-cinq ans, il n'a pas vu un temps pareil à Monte-Carlo.

Un palmier, dix palmiers ne suppléent pas à l'Afrique. Quelle monotonie dans leur élan de jet d'eau figé, dans leurs troncs écailleux comme des tatous !... Et les cactus ! On a envie de hausser les épaules, devant cette acrobatie de tartines vertes superposées!...

Ici tout est dur. Les tiges piquent, les feuilles blessent, et il n'y a pas une fleur qui

ne soit armée On aperçoit bien des

orangers vivants et des mimosas pour de vrai, mais tout cela manque de je ne sais quelle grâce molle, arrosée et grasse... « Entre l'été débordant de nos pays et cet hiver

fleuri, songe Minne, il y a la difTérence... la difïerence qui existe entre moi, par exemple, et la belle Suzie, qui devient si belle quand elle a un amant, un a bon » amant, comme elle dit... »

Silencieuse, Minne prend lebras d'Antoine qui l'a longtemps attendue, sous Fhorloge, bien longtemps. Et ils sortent du Casino.

L'heure est théâtrale. Le vent a balayé les nuages ; Minne, surprise, lève vers la lune mauve la pâleur de son visage anxieux.

Les palmiers immobiles jalonnent la pelouse de Tallée qui descend vers le Casino, gazon ras où l'art déshonorant du jardinier inscrivit, en cyclamens pourpres et blancs, des dessins de chàle français... Les hôtels rivalisent de blancheur crue, d'empâtements crémeux; de massif en massif luit une plaque d'émail qui perpétue une courtoise menace contre la liberté deschiens... Mais la beauté de la nuit claire est surtout cela, et dans lèvent qui tiédit passe une promesse de printemps...

•272 LES EGAREMENTS DE MLNNE

(( Il fait presque aussi doux qu'à Paris, )> constate Antoine, optimiste.

Frileuse, dans la victoria attelée de deux biques osseuses et vives, Minne s'accote de l'épaule à son mari qui réfléchit gravement... à quoi?

— Tu as vu Maugis?

— Oui, ma Minne. Il t'a parlé ?

— Il m'a parlé... C'est un bon garçon... Il m'a quittée pour jouer sa d'Alembert perfectionnée, une martingale sûre.

— Sûre, c'est le mot ! Je n'ai pas pu lui tirer deux phrases sensées. Il était hors de lui, les yeux tout rouges, à cause d'un Anglais pochard qui avait laissé porter sa dernière pièce de cinq francs onze fois, parce qu'il s'était endormi sur sa cliaise. Il parlait aussi d'emprunter de l'argent à un nommé Coquini, « usurier-tailleur célèbre pour ses effets » répétait-il avec complaisance...

— Et Irène Chaulieu, tu l'as vue?

— Non? Elle est ici? Qu'est-ce qu'elle fait?

— Elle recueille les orphelins, dit Miniie, avec rimportance que confère une science récente de l'argot.

— Oh ! Minne, gronde doucement Antoine, il ne faut pas avancer de pareilles choses sans en être certaine.

— Eh bien, va jouer à côté d'elle ! Tu m'en diras des nouvelles ! C'est un plaisir coûteux, qui m'est revenu à vingt francs, tout àl'heure. . . D'ailleurs elle ne m'a pas dit trois paroles ; elle est toute différente, ici ; comme Maugis.. . A Monte-Carlo, les gens sont changés...

— Excepté ton mari, ma Minne.

— Excepté mon mari...

Elle rêve, frissonnante sous son manteau quibat des ailes... «Excepté mon mari... » Elle ne sait plus. La voiture monte au trot le lacet aux tournants raides, et tout d'un coup, sombre et pure, apparaît la mer. Un filet d'argent y danse autour d'un long reflet de lumière nacrée comme le ventre pâle des poissons.

— Tu vois, Antoine?...

— Je vois, chérie. Tu aimes ce pays-là?

— Je ne l'aime pas, mais je le trouve beau.

— Pourquoi ne l'aimes-tu pas ?

— Je ne sais pas. Il y a la mer que je n'ai jamais vue. A cause de celte eau sans fin, on y est loin... on y est plus seuls qu'ailleurs...

Il n'ose resserrer son étreinte autour du manteau blanc qui flotte, et se sent plus timide qu'un fiancé. Depuis le soir du verrou, il vit en frère auprès de Min ne, ballotté du soupçon au remords, de la crainte à la colère, — et voici qu'il s'émerveille en pensant qu'il a été le mari de Minne, qu'il a disposé d'elle en pacha confiant, 'qu'il ne lui a jamais demandé : « Me veux-tu ? »

Ces jours d'obtus bonheur sont loin...

Elle frissonne pourtant contre son bras, et la poussière siliceuse, pailletée comme du givre, qui poudre les lèvres d'Antoine, emporte un peu du parfum de verveine citronnelle...

Ils se taisent jusqu'à la grande chambre

pâle, d'où l'hygiène a banni les tentures et les douillets capitonnages. Même les vitres sans rideaux luisent, nues comme celles d'un appartement à louer, persiennes ouvertes.

Encore vêtue de son manteau, coiffée de sa soucoupe de crin rose qui déborde de roses, Minne s'approche de la fenêtre emplie de nuit lumineuse. Les jardins de l'hôtel cachent Monte-Carlo, ses toits rouges et ses casernes blanches ; il n'y a plus, au-dessus d'une haie sombre de cyprès, que la lune et la mer.

Trois nuances de gris, d'argent, et de bleu plombé, suffisent à la froide splendeur du tableau ; et Minne aiguise son regard pour mieux suivre la ligne délicate, le suave et mystérieux coup de crayon qui, tout au bout de la mer, touche le ciel...

Cette nuit sans ombre qui éveille, au cœur récalcitrant de Minne, une sensibilité inconnue, retentit de tous les bruits du jour. Une musique lointaine monte par bouffées, et sur

276 LES ÉGAREMENTS DE xMINNE

rescarpement de la route, claquent des fouets, grincent des roues...

Minne cherche à rassembler son âme éparpillée sur la mer, volant sous la lune; elle remonte, angoissée, vers un foyer qui n'existe pas. Nulle part, où qu'il s'arrête, son esprit ne trouve l'amour assis, et son rêve n'a point de figure... Ah !... que tout est grand ici, et vide, et sévèrement beau, et cruel à la solitude !...

Glacée, Minne se retourne vers la chambre sonore, où fume Antoine en pyjama. Elle est près de lui tendre ses mains tremblantes, royales petites mains dont les paumes ne savent pas mendier, et qui, d'habitude, s'offrent hautes au baiser, les doigts retombants en cloches de digitales blanches...

Il fume une mince cigarette et paraît indifférent. Mais quelque chose a maigri dans sa figure d'honnête Brésilien, quelque chose a marqué les pommettes, attristé le grand nez chevalin, creusé les yeux de brigand amoureux...

Il ne parle plus guère, lui qui bavardait avec une soUise d'enfant heureux...

« Il réfléchit donc? » s'étonne Minne.

Jamais elle n'a pensé autant à lui... Elle se prend à souhaiter qu'il parle, qu'il éveille les échos des murs laqués, et que le son ample de sa voix trouble enfin cette nuit aveuglante, qui entre ici à pleines vitres...

— Antoine î

— Chérie ?

— J'ai froid...

— il faut te coucher.

— Oui... Mets la couverture de voyage sur mon lit. Il fait froid ici, tu sais î

— Les gens du pays disent que c'est tout ;i fait exceptionnel. Et d'ailleurs on peut compter sur une journée magnifique pour demain. Le vent tourne... Tu verras le bleu de la mer... Nous monterons à la Turbie...

Il redouble de banalités, à mesure que le déshabillage de Minne la lui montre plus nue, nouvelle dans une chambre étrangère. Elle

278 LES EGARExMENTS DE MINNE

se hâte, impudique et fraternelle, court au cabinet de toilette et revient grelottante.

— Oli ! ce lit ! C'est abominable ! Les draps sont en glace.

— Veux-tu...

Il allait lui proposer la chaleur de son grand corps brun et tiède, et s'arrête court, comme s'il retenait une inconvenance...

— Veux-tu que je demande une boule ?

— Pas la peine, crie Mi une d'une voix étouffée sous le drap. Mais borde-moi bien... remonte le couvre-pieds... Tourne l'abat-jour de l'autre côté... Merci, Antoine. Bonsoir Antoine...

Il s'empresse, heureux et triste à pleurer, se fait agile et silencieux autour de l'oreiller où s'épanche un flot lisse de cheveux défaits. Une gratitude de chien enfle son cœur...

— Bonsoir, Antoine, répète Minne qui tend hors du lit un pâle petit museau tout froid.

— Bonsoir, chérie. Tu as sommeil ?

LES ÉGAREMENTS DE iMLNNE 279

— Non.

— Tu veux que j'éteigne?

— Pas tout de suite. Parle-moi. Je crois que j'ai un peu de fièvre. Assieds-loi là une minute.

11 obéit, avec sa gaucherie tendre.

— Si tu n'es pas bien ici, Minne, nous pouvons partir demain ; j'ai vu ce roublard de Gunsbourg, il ne m'a d'ailleurs pas laissé placer un mot, il connaissait la question mieux que moi. Le temps de signer des paperasses demain matin, et je suis libre.

Minne creuse de la nuque le coussin de plume, s'arrange au chaud dans ses cheveux comme une poule dans la paille.

— Je ne demande pas à partir, moi.

— Tu pourrais regretter Paris... ta maison... tes habitudes... ton...

Il a détourné la tête, changé de ton malgré lui, et Minne, à travers ses cheveux, l'épie :

— Je n'ai pas d'habitudes, Antoine.

Il fait un eiïort prodigieux pour se taire, et

Minne voit se gonfler, sous l'étoiïe légère, sa poitrine de bûcheron...

— Tu pourrais... aimer quelqu'un... regretter... des amis...

— Je n'ai pas d'amis, Antoine.

— Oh ! tu sais, je dis ça... Ce ne serait pas ])ourte gronder. Je... j'ai réfléchi que le mois dernier j'avais été idiot... Quand on aime, on ne le fait pas exprès, je ne peux pas plus t'empêcher d'aimer quelqu'un qu'empêcher la terre de tourner...

ïl semble, à chaque mot, soulever des montagnes. Sa pensée, subtile et fervente, s'habille à grand'peine des mots les plus lourds, les plus vulgaires, et il en souffre, héroïquement. Ne pas pouvoir, grand Dieu, expliquer qu'il fait à Minne le don de sa vie, de son honneur de mari, de sa jalousie déchirée, de son dévouement complice !... Ne rien trouver qui ne la blesse ou ne la mette en défiance, cette enfant fragile qu'il vient de border dans son lit... Et que va-t-elle répon-

LES ÉGAREiMENTS DE iMINNE 281

dre ? Pourvu qu'elle ne pleure pas, elle est si nerveuse ce soir!... Il se jure, à bout de formules :

« Je veux bien qu'elle me fasse cocu, mais il ne faut pas qu'elle pleure î »

Elle ne pleure pas, heureusement. Il devine, sous les soies d'argent mêlées, l'intensité du beau regard noir...

— Je n'aime personne, Antoine.

— C'est vrai ?

— C'est vrai.

[l dévore, front baissé, une joie et une amertume égales. Elle a dit : « Je n'aime personne », mais elle n'a pas dit qu'elle aimait Antoine...

— Tues bien gentille, tu sais... Je suis content... Tu ne m'en veux pas ?

— Pourquoi est-ce que je t'en voudrais ?

— A cause de mes gaffes, et puis à cause de tout. Quand je pense qu'un moment je voulais tout faire sauter... Mais ce n'est pas

parce que je t'aimais moins, au contraire... Tu ne peux pas comprendre, loi...

— Mais si, pourquoi donc pas ?

— Ce sont des idées d'homme qui aime, dit-il simplement.

Minne tend hors du lit une amicale petite main.

— Mais je t'aime bien, je t'assure.

— Oui? questionne-t-il a^ec un rire forcé. Alors, je voudrais que tu m'aimes assez pour me demander tout ce qui te ferait plaisir, même les choses qu'on ne demande pas à son mari, d'ordinaire, et puis que tu viennes te plaindre, tu comprends, comme quand on est petit : « Un tel m'a fait quelque chose, Antoine, gronde-le, ou tue-le »,ou n'importe quoi...

Elle a compris, cette fois. Elle s'assied sur son séant, ne sachant comment libérer la brusque tendresse qui voudrait s'élancer d'elle vers Antoine comme une brillante couleuvre prisonnière... Elle est toute pale, les

yeux agrandis... Quel homme est-il donc devenu, ce « cousin Antoine », pour s'élever jusqu'à un proxénétisme aussi sublime?... Des hommes l'ont désirée, — l'un jusqu'à vouloir la tuer, — un autre jusqu'à, délicatement, la repousser... Pas un ne lui a dit: « Sois heureuse, je ne demande rien pour moi, je te donnerai des parures, des bonbons, des amants... »

Quelle récompense accordera-t-elle à ce martyr qui atlend, là, en pyjama ? Son amour? Hélas! elle le voudrait, de tout son cœur... Qu'il prenne au moins ce que Minne peut donner, son corps obéissant, sa douce bouche insensible, sa molle chevelure d'esclave . . .

— Viens dans mon lit. Antoine.

Minne dort d'un sommeil fourbu, au fond de l'obscurité rose. Dehors, les fouets claquent, les roues grincent comme à minuit, et sous la terrasse vibrent ensemble guitares et chanteurs italiens. Mais la muraille du sommeil sépare Minne du monde vivant et seul le nasillement ailé de la musique s'insinue jusqu'à son rêve pour l'agacer d'un bourdonnement d'abeille...

Le songe ensoleillé, bénin, se trouble, etla pensée de Minne remonte vers le réveil, par élans inégaux, comme un plongeur qui quitte le fond d'un océan merveilleux.

Elle respire profondément, cache sa figure au creux de son bras plié, cherche le noir et doux sommeil...

Une douleur bizarre, dont tout son corps retentit comme une harpe, l'éveille sans rémission.

Avant d'ouvrir les yeux, elle se sent nue dans sa chevelure, mais l'insolite de ce détail n'importe guère ; il est arrivé cette nuit quelque chose... quoi donc ? 11 faut s'éveiller vite, tout à fait, pour s'en souvenir mieux, et ne s'endormir désormais que pour l'oublier et s'en souvenir encore le lendemain, avec plus de joie, toujours plus de joie : c'est cette nuit qu'un miracle acheva de créer Minne !

Elle tourne vers le calme incendie qui rosit les rideaux un vague et animal sourire : « Nous avons donc dormi ?... oui, nous avons dormi. Et longtemps î... Antoine est sorti... Je n'aurai jamais le courage d'aller regarder l'heure. Heureusement nous déjeunons tard, nous deux... »

Elle se redit « nous deux » avec une naïveté orgueilleuse de jeune mariée et retombe sur l'oreiller, dans ses cheveux défaits...

(( Viens dans mon lit, Antoine ! »

Elle lui a crié cela, cette nuit, avec une équité convaincue de prostituée qui n'a que son corps pour payer l'amour ou l'argent des hommes.

Et le malheureux, éperdu que la récompense fût si près de la peine, s'était jeté dans les bras exaltés de Minne.

Il ne voulait que la tenir contre lui, d'abord, m'enlaçait, du buste seulement, enivré jusqu'aux larmes de la retrouver si tiède et si parfumée, si menue entre ses bras, si flexible, si pareille à elle-même... Mais elle se rapprocha toute de lui, d'un sursaut de reins, et agrippa aux siens ses pieds lisses et froids. Faiblissant, il murmura ridicule-

ment « non, non », en bombant le dos, en creusant les genoux pour s'éloigner d'elle, mais une petite main téméraire le frôla et il fut d'un bond à genoux sur le lit, penché sur Minne, rejetant le drap, les mains irritées et maladroites...

Elle le vit, comme elle l'avait vu tant de fois, noir au-dessus d'elle, faunesque et barbu, son grand corps exhalant l'odeur d'ambre et de bois brûlé qui tant de fois l'avait écœurée au seuil de l'amour. Mais aujourd'hui, Antoine a mérité plus qu'elle ne saurait lui donner.

(( Il faut qu'il m'aie bien, que cette nuit le comble, il faut que j'imite, pour lui donner l'illusion complète, le soupir et le cri de son plaisir à lui... Je ferai : ah ! ah ! comme Irène Chaulieu, et je tâcherai de penser à autre chose... »

Elle glissa hors de sa chemise longue, tendit aux mains et aux lèvres d'Antoine les fruits tendres de sa gorge et renversa sur

l'oreiller, passive, les yeux clos, un pur sourire de sainte qui défie les démons et les lourmen leurs...

Elle reconnut toutes les phases de son supplice : écartèlement intime, pas précisément douloureux, mais oiïensant, anormal, « contre nature » pensa-t-elle, a car, en somme, on défend bien aux enfants de se mettre un doigt dans le nez... »

Elle attendit la brûlure progressive, Ténervement silencieux qui sanglote tout bas et souhaite le dégoût final... Il la ménageait, pourtant — gourmet ou charitable? — l'ébranlant à peine d'un rythme doux, lent, profond...

Elle entr'ouvrit les yeux : Antoine, maître de lui encore, semblait chercher Minne au delà d'elle-même, plus loin que ses yeux fermés, plus loin que son visage de vierge visionnaire... Elle se rappela les leçons d'Irène Chaulieu, soupira : a Ah ! ah ! » comme une pensionnaire qui s'évanouit, — puis se tut, honteuse.

Absorbé, les sourcils noueux dans un dur et voluptueux masque de Pan, Antoine prolongeait sa joie silencieuse...

(( Ah! ah !... » fit-elle encore, malgré elle. La brûlure intense devenait presque intolérable, se doublait d'une courbature longue dans les cuisses, d'une angoisse qui ressemblait à l'étouiïement des pleurs qui vont jaillir...

Une troisième fois elle gémit, et Antoine s'arrêta, troublé d'entendre la voix de cette Minne qui n'avait jamais crié.

L'immobilité, la retraite d'Antoine ne guérirent pas Minne, qui maintenant trépidait, les orteils courbés, et qui tournait la tête de droite à gauche, dans ses cheveux mêlés, comme une enfant atteinte de méningite. Elle serra les poings, et Antoine put voir les muscles de ses mâchoires délicates saillir, contractés.

Il demeurait craintif, soulevé sur ses poignets, n'osant la reprendre... Elle gronda

sourdement, ouvrit des yeux sauvages et cria : <( Va donc ! »

Un court saisissement le figea, au-dessus d'elle, puis il l'envahit avec une force sournoise, une curiosité aiguë, meilleure que son propre plaisir. Il déploya une activité lucide, tandis qu'elle tordait des reins de sirène,- les yeux refermés, les joues pâles et les oreilles pourpres... Tantôt elle joignait les mains, les rapprochait de sa bouche crispée, et semblait se débattre contre un enfantin désespoir... Tantôt elle haletait, bouche ouverte, enfonçait aux bras d'Antoine dix ongles véhéments. L'un de ses pieds, pendant hors du lit, se leva, brusque, et se posa une seconde, blanc, à peine rose, sur la cuisse brune d'Antoine qui tressaillit de délice.

Enfin elle tourna vers lui des yeux inconnus et chantonna : « Ta Minne, ta Minne, ta Minne... » mélopée de démente extasiée, tandis qu'enfin il la sentait défaillir, froissée contre lui, moirée de frissons...

Minne, assise dans Tombre, au milieu de son lit foulé, écoute au fond d'elle-même le tumulte d'un sang joyeux. Elle écarte le drap, flatte et calme de la main le petit rouage mystérieux, tout à coup animé, qui complète en elle une femme comme toutes les femmes... (( Il est bien là? Il n'est pas parti? » Non: une douleur toute neuve, un mal charmant l'en avertit.

Minne n'envie plus rien, ne projette plus rien. La vie vient au-devant d'elle, facile, sensuelle, banale comme une belle fille. Antoine a fait ce miracle. Minne guette le pas de son mari, et s'étire. Elle sourit dans Tombre, indulgente, avec un peu de mépris pour la Minne d'hier, cette sèche enfant que-

teuse d'impossible... Jl n'y a plus d'impossible, il n'y a plus rien à quêter, il n'y a qu'à fleurir, arrosée de volupté, qu'à devenir rose et joyeuse et toute nourrie de la vanité d'être une femme comme les autres ! Antoine va revenir... Il faut se lever, sortir, courir vers ce soleil qui crève les rideaux, demander le chocolat fumant et velouté... La journée passera oisive, Minne ne pensera à rien, pendue au bras d'Antoine, à rien... qu'à recommencer des nuits et des jours tout pareils. Antoine... Antoine est grand, Antoine est admirable, et Pygmalion, auprès, ne fut qu'un pâle manœuvre...

La porte de la chambre s'ouvre, un flot île lumière blonde nimbe Antoine, Antoine en chapeau de paille.

— Antoine î

— Aniline chérie !

Ils s'étreignent, lui frais de vent et d'air libre, elle toute moite, odorante de sa nuit amoureuse...

LES ÉGAREMEiNTS DE MINNE 297

— Chérie, il fait un soleil ! C'est l'été, lève-toi vite I

Elle bondit sur le tapis, court aux rideaux et recule, aveuglée...

— Ohl c'est tout bleu!

La mer se repose, sans un pli à sa robe de velours, où le soleil fond en plaque d'argent. Minne, éblouie et nue, suit dans une hébétude ravie le balancement, contre la vitre, d'une branche de pélargonium rose... Elle a poussé pendant la nuit, cette fleur? Et ces roses au nez roussi ? Minne ne les avait pas vues, hier...

— Minne, j'en ai, des nouvelles !

Elle quitte la fenêtre et contemple son mari. Le miracle aussi Ta touché, lui dispensant, croit-elle, une nouvelle et mâle assurance, un mûrissement ferme de brugnon brun...

— Minne, situ savais! D'abord, Maugis m'a raconté une histoire impossible : Irène Chaulieu s'empoignant avec un Anglais, hier

soir au Casino, à cause d'une affaire de louis étouffés, tout un petit scandale... Tant et si bien qu'elle a pris le train pour Paris, un peu brusquement !

Minne s'enveloppe d'un lâche peignoir et sourit à Antoine, avec une idolâtrie d'esclave favorisée. Elle l'écoute à peine et l'admire, si grand, la barbe assyrienne, le nez aventureux, comme Henri IV...

— Et puis, voilà les journaux de Paris ; ça c'est moins drôle. ïu sais bien, le petit Couderc ?

(Le petit Couderc ? Elle lève l'épaule, acquiesce d'un signe, pendant que son pied hors de la mule joue sur le tapis. . .)

— Oui, le petit Couderc ; et après?

— Eh bien, il s'est tué. On Fa trouvé chez lui... attends que je te lise... « chez lui, la tempe trouée d'une balle. Toute hypothèse de meurtre doit être écartée. On se perd en conjectures sur le mobile de ce suicide, qui met en deuil une des familles de la meilleure

société parisienne ». Hein, ce pauvre petit Couderc, tout de même !... 11 te faisait un peu la cour ces temps derniers?

Minne, demi nue, frotte sa tête décoiffée à la manche d'Antoine, dun geste amoureux de bête domestiquée. Elle baille, lève vers son mari la flatteuse meurtrissure de ses yeux d'où s'est enfui le mystère :

— Ça n'a pas d'importance, tout ça, mon chéri !

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