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CHAPITRE II

1. Origines. — L'architecture normande apparaît avec ses caractères originaux sous le règne de Guillaume le Conquérant. Un moine lombard, Lanfranc, abbé de Saint-Etienne de Caen, puis de l'abbaye du Bec, conseiller écouté du duc Guillaume, paraît avoir exercé une grande influence sur les origines de cette architecture et introduit en Normandie quelques procédés empruntés à l'architecture lombarde.

2. Les abbayes de Caen. — Les abbayes de Caen, Saint-Etienne. (Abbaye aux hommes), et la Sainte-Trinité, ,'abbayeaux Dames), furent fondées par Guillaume le Conquérant et la reine Malthide pour accomplir la pénitence canonique que leur mariage consanguin leur avait attirée. Elles furent bâties hors de la ville sur des terrains libres de tout édifice antérieur. La consécration de la Trinité eut lieu en 1066, celle de Saint-Etienne en 1071. La Sainte-Trinité paraît avoir été remaniée et même reconstruite à la fin du XI- siècle ; au monument de la reine Mathllde n'apparitieiinent que la crypte, les murs des bas-côtés et les partes inférieures des trois tours. Quoiqu'il en soit, le plan

de cette église est encore celui d'une basilique à trois nf^fs dont les piliers tous semblables se composent d'une pile rectangulaire cantonnée de quatre demi-colonnes. Aujourd'hui la grande nef est couverte d'une voûte gothique construite au xn' siècle ; à l'origine une charpente apparente la surmontait; ses bas-côtés ont gardé au contraire leurs voûtes d'arête du xi° siècle qui sont contiguës les unes aux autres, sans aucun arc doubleau intermédiaire. Celte manière de couvrir les églises resta le procédé favori des architectes normands qui se contentèrent de voûter les collatéraux, mais n'osèrent appliquer le même procédé à la nef principale avant l'invention de la voûte sur croisées d'ogives ; c'est ce qui explique d'ailleurs les dimensions importantes en hauteur et en largeur qu'ils purent donner dès l'origine à leurs églises.

Ce caractère de grandeur est encore mieux marqué à Saint-Etienne qui constitue l'édifice le plus imposant de l'école normande et montre une des premières applications du plan lombard en Normandie. Elle a ii5 mètres de longueur, 2[\ mètres de hauteur. Ses nefs sont séparées par des piliers différents de deux en deux travées : les uns sont de gros supports, sur la face desquels descendent une demicolonne et deux colonnettes ; les autres sont de courtes colonnes, qui reçoivent sur le tailloir de leur chapiteau de simples colonnettes. L'origine de ce plan est très ancienne, et 1 on trouve en Asie-Mineure et en Syrie des basiliques à supports alternés. En Lombardie, il servait à couvrir l'édifice d'immenses voûtes d'arêtes sur plan carré qui comprenaient deux travées de l'édifice. Pai- une véritable inconséquence, due probablement à un manque d'audace, les architectes normands l'appliquèrent à la couverture en charpente, mais avec un sens pratique des plus remarquable.''ils surent l'adapter à sa nouvelle destination. La couverture primitive de Saint-Etienne a disparu et a été rcinplacéc au xu'^ siècle par des voûtes sur croisées d'ogives,

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mais quelques édifices normands, l'église de Cérisy-la- Forèt par exemple, montrent le parti qui fut adopté : de deux en deux piliers on établit un arc transversal surmonté d'un pignon qui recevait les pannes du comble. Les bas-côtés furent couverts de voûtes d'arêtes séparées par des arcs doubleaux ; ils supportent un étage de tribunes qui s'ouvrent sur la grande nef par des arcades géminées ; au-dessus sont de hautes fenêtres en plein cintre reliées entre elles par un passage de service qui fait tout le tour de l'édifice ; ce parti n'était possible que dans des églises sans voûtes dont on ne craignait pas d'évider les murs. Le chœur a été reconstruit au milieu du xni° siècle ; il comprenait autrefois deux travées accompagnées de bas-côté et terminées par une simpleabside en hémicycle; l'absence de déambulatoire est en effet la caractéristique des églises normandes. Sur les deux croisillons du transept deux absidioles s'ouvrent au nord et à la croisée se dresse la tour-lanterne carrée reconstruite au xvii' siècle. La façade flanquée de deux tours, dont les belles flèches datent du xvi° siècle, est divisée par les contreforts de ces tours en trois travées percées chacune d'une porte et de deux étages de fenêtres ; entre les deux tours la grande nef se termine par un pignon ; à partir de ce niveau les tours elles-mêmes sont divisées en trois étages, dont les deux premiers sont ornés d'arcatures aveugles et le troisième de deux larges arcades à jour, subdivisées ellesmêmes par une colonnette ; des cordons de billettes ornent les deux derniers étages.

-^ 3. Jumiéges. — L'église principale de l'abbaye mérovingienne de Jumiéges fut reconstruite au cours du xi° siècle et consacrée en 1067, en présence de Guillaume le Conquérant ; elle est donc contemporaine des abbayes de Caen et suit comme Saint-Etienne le plan lombard. Cette église n'oflTre plus aujourd'hui que des ruines imposantes, mais qui vont en se dégradant tous les jours : une gravure de

i8fo représente les deux tours de sa façade surmontéesde flèches ; elles ont perdu aujourd'hui ce couronnement, mais l'on voit encore leur deux étages carrés ornés d'arcaturcs, surmontés de deux autres étages de forme polygonale; entre les tours s'ouvrait un large porche Comme à Caen la grande nef se terminait à l'extérieur par un pignon aigu et, au-dessus des deux étages de fenêtres, on avait appliqué au mur un av«nt-corps ou brétèche qui ser- ! vait à la défense. ''A Fintérieur les trois nefs étaient séparées par des arca^ês^ui reposaient alternativement sur de gros piliers cylindriques, et sur des piles cantonnées de colonnes dont l'une s'élevait jusqu'au comble : la nef centrale en eiïet était couverte en charpente; le bas-côté nord présente encore des voûtes d'arêtes séparées par des arcsdoubleaux. Au-dessus d'eux s'étendaient des tribunes voulues de même, qui s'ouvraient sur la grande nef par de triples arcades que séparaient des colonnettes. Le troisième étage était formé par des fenêtres hautes. A la croisée du transept était construite une tour-lanterne dont le mur occidental s'est conservé ; elle était couverte avant le xvi" siècle d'une flèche de plomb d'une hauteur démesurée et la seule maçonnerie s'élevait jusqu'à 4i mètres au-dessus du sol ; cette tour-lanterne à jour restera même à l'époque gothique un des plus heureux motifs de l'architecture normande. Le chœur avait été reconstruit au xiii° siècle.

4. Saint-Georges de Boscherville. — Dans la vallée de la Seine, à quelques lieues plus haut que Jumièges, l'abbaye de Saint-Georges de Boscherville fut fondée vers io5o, par Raoul de Tancarville, chambellan de Guillaume le Conquérant, mais l'église parvenue jusqu'à nous présente par sa décoration les caractères du xii* siècle à ses débuts. Les voûtes actuelles de la grande nef ont succédé au xiii" siècle à une charpente que soutenaient de véritables fermes de maçonnerie qui reposaient sur des piliers cantonnés al-

ternant avec des colonnes plus basses. Au-dessus des bascules s'ouvre un lilforium composé de quatre petites arcades scpaiées par des colonnettes, et les hautes fenêtres sont reliées entre elles par un passage qui fait le tour de l'église. Le transept pourvu d'une absidiole à chaque croisillon, est surmonté à ses deux extrémités de deux larges tribunes ouvertes que supportent deux gros piliers cylindriques reliés aux murs par deux belles arcades. Un choeur rectangulaire se termine par une abside flanquée de deux absidioles qui font suite aux bas-côtés. A l'extérieur le transept est très accusé et une énorme tour carrée le surmonte; la façade comprise entre deux tourelles d'angle a la noble simplicité de celle de Saint-Etienne de Gaen. Cette belle église est avec les abbayes de Caen un des restes les plus précieux de l'école romane de Normandie.

5. L'ornementation. — Conformément aux traditions des basiliques carolingiennes la peinture continua à être employée au xi' et au \iv siècle pour l'ornementation des églises. On en voit encore les traces sur les gros chapiteaux sans sculpture de Jumiègeset à Saint-Etienne de Caen. Une petite église fondée comme Boscherville par Raoul de Tancarville en io5o, Saint-Jean d'Abbetot (Seine- Inférieure) a conservé des fragments curieux de sa décoration peinte : sur les fûts de ses colonnettes descendent encore des bandes multicolores qui s'enroulent à la base et les tailloirs des chapiteaux sont couverts de zigzags et de perles ; un Christ de majesté entouré des apôtres ornait le chœur. A la fin du xi" siècle cependant la décoration architecturale et sculptée devient prédominante. Les arcades sont composées de plusieurs moulures en forme de tores en retrait

Fig. 0.

les unes sur les autres ; leur extérieur est orné de sculptures en méplat qui forment de gracieux dessins géométriques, le méandre, la frette, le zigzag etc.. (fig. 3). Un motif très heureux est celui des arcades entrecroisées dont on trouve un joli exemple dans la tribune extérieure de l'église de Broglie (Eure). Il faut y ajouter la triple baie composée d'une fenêtre centrale, accostée de deux ouvertures plus petites. Les portails, comme ceux de Gaen ou de Boscherville, présentent une ouverture assez profonde composée d'arcades en retrait supportées par des colonnettes. Sauf quelques exceptions les tympans n'offrent pas les riches décorations sculptées qu'on tiouve dans les autres provinces ; ils devaient être ornés de peintures. Les panneaux sculptés sont de même assez rares ; les façades sont élégantes, mais sévères, conformes à la simplicité de l'idéal monastique ; elles reflètent l'austérité des réformateurs, des Guillaume de Dijon ou des Lanfranc.

Le talent du sculpteur ne trouvait guère en réalité à s'exercer que sur les chapiteaux et les modillons. Aux chapiteaux cubiques analogues à ceux de Jumièges, dépourvus de tout ornement et destinés à être peints, ont succédé à la fin du xi° siècle des types plus variés. Tel est le chapiteau à crosse dérivé du chapiteau composite, dont on n'a gardé que les volutes pour remplacer le fleuron central par une console, sur laquelle on asseoit solidement le tailloir carré(/i2f. 4)- A Saint-Georges de Boscherville apparaît le chapiteau caractéristique de l'école normande, le chapiteau à godrons,qui serait un souvenir des constructions en bois très répandues en Normandie ; Fig. 4. le bas de la corbeille a la forme d'une collerette plissée. D'autres chapiteaux sont ornés de têles humaines ou de véritables scènes. Un grand nombre d'autres sont formés par une corbeille de vannerie en

forme d'entrelacs analogues aux dessins compliqués de l'orfèvrerie barbare (fig. 5). A Texlérieur des édifices, la corniche était supportée par une sé- 7 rie de consoles engagées dans le mur, les modillons. On trouve en Normandie comme en Auvergne les modillons à copeaux, souvenir visible de l'architecture en bois, mais les plus répandus sont les modillons à tète plate qui servent de supports à une série de petites arcades ou bande lombarde {fig. 6).

Les sources mêmes où les artistes sont allés puiser des inspirations prouvent assez que la sculpture n'avait dans les églises normandes qu'un rôle

décoratif d'un caractère ac-

\ j'f^^ fT^. cessoire. L'inconographie re-

(^ ij '^J ligieuse n'y tient presque

aucune place ; l'inspiration

de l'art antique semble faire

complètement défaut. Ce sont les fibules anglo-saxonnes, les étoffes persanes, les miniatures irlandaises, les ivoires orientaux qui ont donné naissance aux dessins compliquéset aux animaux fantastiques de la sculpture normande ; par la voie de la Russie méridionale un véritable courant commercial s'était établi entre l'Orient et les pays Scandinaves, avec lesquels les Normands étaient i-estés en rapports. Sur les tympans de la cathédrale de Bayeux, sur les chapiteaux de l'église de Gournay en Bray on trouve une variété extraordinaire d'imbrications, d'entrelacs, d'animaux adossés ou entrelacés à plusieurs tètes, qui mordent des monstres, ou dont la queue s'épanouit en touffe de feuillage ; à Bayeux des dragons sculptés semblent copiés sur quelque étoffe chinoise ; à Boscherville des personnages sortent de grosses tiges enroulées et, de l'autre côté, un monstre à

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corps d'oiseau et à patles de quadrupède s'apprête à dévorer un homme. Les scènes de la vie familière ont fourni aux sculpteurs normands des personnages grotesques, et leur ont permis de déployer leur verve malicieuse Cette tendance est surtout visible dans les sculptures de Boscherville : à la façade on voit un paysan qui creuse la terre en face d'un chien qui tire la langue ; sur un chapiteau du triforium une grenouille se précipite la tôle en bas sur l'astragale entre deux feuilles perlées terminées en volutes ; à l'extérieur de Tabside un ouvrier monétaire, à la tête démesurée, à la longue barbe nattée, s'apprête à frapper une pièce placée sur le coin et lève de la main droite un maillet de fer.

6. Expansion de l'école normande. — Le style des églises normandes se répandit en Angleterre à la suite de la conquête de 1066, et y atteignit un grand développement. Les églises anglaises furent comme celles de Normandie larges et spacieuses; à Waltham-Abbey (fin du xi° siècle) on trouve l'alternance entre les gros piliers monocylindriques et les piliers cantonnés ; Peterborough a de grands rapports avec Cérisy-la- Forêt, l'église de Saint-Alban avec celle de Boscherville. Les chœurs sans déambulatoires et composés souvent de plusieurs absides en retrait les unes sur les autres, les tours-lanternes, les façades flanquées de deux clochers sont usités en Angleterre comme en Normandie. Dans les Deux-Siciles conquises par les Normands à la fin du xi* siècle, on ne trouve qu'une seule église qui soit une imitaticn directe d'un édifice normand, c'est Saint-Nicolas de Bari dont la construction peut se placer entre 1089-1 io5 ; sa façade rappelle cellede Saint- Etienne de Caen, tandis que la nef couverte en charpentes et surmontée de tribunes que soutenaient des colonnes antiques alternant avec des piliers cantonnés, ressemble beaucoup à celle de Jumièges. Le type Saint-Nicolas fut

imilé au xii° siècle à la calhoJrale de Bari et à l'église de Barletta.

Bibliographie. Riiprichl Robert. L'architecture Normande. Paris s. d. 2 vol. — deCaumont. Statistique monumentale du Calvados, — Abbé Cochet. Répertoire archéologique des églises du département de la Seine-Infé.'"ieure, Paris, 187 1. — Besnard. Monographie de l'église et de l'abbaye Saint-Martin de Boscherville, Paris, 1899. — Bertaax. L'art dans l'Italie méridionale. Paris, igoS,

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