‹ Les éléments babyloniens de la légende de Caïn et AbelChapitre 1 sur 1 · GENÈVE · texte numérisé non relu

GENÈVE

IMPRIMERIE ALBERT KÛNDIG

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M. Zimmern dans sa brochure intitulée : Biblische und babylonische Urgeschichte (3 e édit.), écrit p. 25 : « An die Erzàhlung vom Paradies reiht sich in der biblischen Urkunde, die bekannte Geschichte von Caïn und AbeL Doch soll ûber dièse hier nicht eingehender gehandelt werden, und zwar deshalb nicht, weil dièse Erzàhlung ursprûnglich mit der vorsinflutlichen Urzeit gar nichts zu thun hat, darum auch nicht zu dem gemeinsamen Bestande von babylonisch-israelitischen Urzeit Mythen gehôrt, sondern specifisch palâstinensischen Ursprungs ist». Je ne sais, si le savant assyriologue s'exprimerait aujourd'hui, comme il y a six ans. Pour ma part, je ne saurais souscrire aux lignes précitées. Dans mon choix de textes relatifs à la divination assyro-babylonienne, je disais à propos

du dieu Nergal, p. 152 : « Ce dieu du meurtre par excellence, est le héros d'une légende (babylonienne), qui a des points communs avec celle de Caïn, Genèse, chap. IV; il est fait une allusion au rdbisu de Nergal, dans le verset 7, où il est question de y m ; Ton sait (cf. Jensen, K. B., VI, 527), que lsum est le rdbisu de Nergal. Comme curiosité, je me permets de signaler ce que dit Théodore bar Khouni, sur la secte des Nergaliens 1 , d'après la traduction de Pognon ».

« Leur secte vient de Caïn. Après la mort de Caïn, ses fils se réunirent et dirent : L'esprit de notre père Caïn n'a pas de repos sur la terre, car il a peur et tremble à cause du meurtre d'Abel. Ils firent un naos et disposèrent dessus des aliments pour que l'esprit de Caïn vint et résidât sur lui. Les fils de Caïn se réunirent auprès de ce naos comme pour une cérémonie funèbre et ils donnèrent à leur père, le nom de Nerig, parce qu'ils disaient que leur père désirait le repos ; c'est donc Caïn que ses fils ont appelé Nerig*. « L'explication de Théodore bar Khouni est amusante ; il y a néanmoins quelque chose à retenir de ce récit, l'association des noms de Caïn et de Nergal.

Nous obtiendrons plus de lumière des documents cunéiformes, Nergal étant la divinité babylonienne sanguinaire entre toutes, adorée dans la ville de Koutha et mentionnée dans le 2 e livre des Rois 17, 24, 30. Si nous examinons attentivement le chapitre de la Genèse, qui nous a conservé le récit du fratricide, nous constatons que les sacrifices de Caïn et d'Abel, dont l'un est dédaigné, l'autre agréé de Jahvé, font supposer, ainsi que l'a déjà fait re-

1 Voir Pognon, Inscriptions mandaïtes des coupes de Khouabir, p. 221 et p. 228.

2 Nerig — Nergal.

marquer Gunkel (Genesis, p. 37, note 4) une connaissance des rites divinatoires. Car, en effet, Caïn et Abel s'aperçoivent à certains indices que les offrandes présentent une révélation différente, qui ne laisse aucun doute. En d'autres ternies, il existe déjà à cette époque, une discipline de l'arcane, avec ses commentaires. Comme le dit excellemment M. Gunkel : « Woran hat nun Caïn, die Ungnade Gottes erkannt ? Sicherlich ist hier ursprûnglich an irgend ein Zeichen der Opferschau gedacht ; auf solche Zeichen wurde ja im Altertum ûberall beim Schlachten und Darbringen geachtet ». Une analyse sommaire du verset 7 du chapitre IV de la Genèse, m'a montré que l'auteur jahviste n'a fait que paraphraser un document augurai babylonien. Pour plus de clarté, je citerai le texte hébreu et mettrai entre crochets, ce qui me paraît avoir été ajouté après coup, dans un but édifiant et moralisateur

[u ^ràn nnNi] înpicn "pï&o yn inNEni

Ce qui, traduit littéralement, donne : Si tu fais bien — (c'est Jahvé qui s'adresse à Caïn) — élévation, si tu ne fais pas bien, à la porte le péché est couché 1 et vers toi son désir. Cette première partie a une couleur babylonienne marquée, la seconde — mise entre crochets — est animée de l'esprit divin, messianique, l'on pourrait dire. «Mais toi, tu dois dominer sur lui », est d'essence biblique.

Dans le vieux langage des haruspices de Chaldée, l'élévation, indique un présage favorable; au nsto de notre verset correspond nié risim*. Quant au péché, qui est

1 Le texte primitif portait simplement : à la porte le rdbisu, et, vers toi son désir.

* Hungkr, Bechersvahrsagung bei den Babyloniern, p. 50, 1. 15. Tibu, ibid. , p. $4, 1. 48 et 1. 49 désigne quelque chyse de néfaste, et ne signifie* pas : Erhebung.

couché à la porte, c'est le mauvais génie, le mal (lumun libbim ! ), personnifié par le démon appelé mukilreë limuttim* et fréquemment mentionné dans les documents auguraux. A l'hébreu yai, correspond l'assyrien râbisu*. Je passe sous silence, les remarques et les corrections multiples des exégètes*, qui, embarrassés par les difficultés du verset, ont dépensé beaucoup d'ingéniosité, en pure perte, souvent. Il n'y a rien à corriger dans le passage en question, tout au plus, pourrait-on regarder le mot njtfDn, comme une glose, qu'on supprimerait sans inconvénient, puisqu'elle n'ajoute rien à la clarté de la phrase. On se rend compte, de la manière dont sont soudés les deux membres du verset ; il y a deux éléments nettement définis, l'un purement babylonien, l'autre essentiellement biblique et qui se complètent l'un l'autre.

Caïn, après son crime, est chassé ; il est errant et fugitif sur la terre. Il a le sort de ces mauvais génies, que les auteurs babyloniens nous dépeignent, habitant le désert, rôdant parmi les ruines, dans une vraie région de Nod. Ce terme de Nod, qui équivaut à l'assyrien nadîtu, ne peut désigner un lieu géographique. Dans un texte magique cunéiforme, l'exorciste conjure le démon de s'éloigner et s'écrie : Ton séjour est la demeure en ruines, dévastée (subatka bîtu nadiî harbu 6 ).

Jahvé, ému de compassion, dit au meurtrier : Si quelqu'un tue Caïn, Caïn sera vengé sept fois. De même en Chatdée, une ancienne légende veut qu'Anu, le dieu suprême,

1 Hunger, loc. laud., p. 48, 1. 70 ; p. 50, 1. 15, etc.

2 Ibid., p. 54, 1 41.

8 Jensek, Assyrisch - babylonische Mythen und Epen, Berlin, Reuther et Reichard, p. 61, 1. 6.

4 Les commentaires de Holzinger et Gunkel sont à consulter.

5 Revue Sémitique, 6 e année 1893, p. 150 et Thompson. The Devils and Evil Spirits of Babylonia, vol. I, 138.

accorde au sanguinaire Ura y sept démons, qui marcheront à ses côtés. Le parallélisme mérite d^ëtre relevé. Car Ura y Nergal et Caïn sont de la même famille. Je n'ai rien à communiquer, touchant la personnalité d'Abel. Après tout, c'est celle de Gain, qui présente le relief le plus accusé.

L'on retrouve à chaque instant des traces de la langue divinatoire, dans les saints livres. 11 faut signaler encore dans la Genèse, au chapitre 25, la parenté entre les oracles hébraïques et chaldéens. À l'hébreu

"Vyï 13$P 311 (fin du verset 23)

correspond : ma tu rabîtu ana mâtl sihirti ikanntis 1 : le grand pays sera soumis au petit. Il existe un grand nombre de tablettes cunéiformes, qui renferment des présages pour les femmes, qui comme Rebecca, consultaient la divinité sur l'issue de leurs couches. L'on ne saurait donc méconnaître la valeur des témoignages, que nous fournit la mantique assyro-babylonienne, pour l'exégèse de l'Ancien Testament.

Ce fut à Sippar, en Babylonie, que fut jadis institué le sacerdoce des haruspices et qui devint l'apanage d'une famille royale. La discipline de l'arcane, une des plus grandes révélations de l'histoire, se transmit de père en fils et se propagea au loin. Elle gagna l'occident de l'Asie Antérieure et fut introduite par les Etrusques en Italie. A son arrivée dans les plaines de Moab, Israël entendit

1 Virolleaud. Astrologie C h aidée une, Ad ad, texte cunéiforme, p. 8, 1. 14, etc.

des oracles magnifiques. De la bouche de Balaam, fils de Beor, initié dans les mystères divinatoires, sortirent des paroles ineffables. La bénédiction divine fut apportée des rives del'Euphrate au peuple élu„,par le plus éloquent des haruspices. Qu'importaient, dorénavant, les rites auguraux, interprétés suivant une méthode surannée; sans doute, le sacrifice des sept taureaux et des sept béliers 1 était accompli d'après les règles de l'art le plus raffinée Mais la voix d'En Haut, n'avait-elle pas proclamé, qu'il n'y avait pas de magie efficace contre Jacob, ni de divination contre Israël? Le miracle était accompli. Balaam, l'haruspice* mésopotamien, était devenu un prophète de Jahvé, c'est-à-dire l'interprète véridique des paroles de Dieu. L'Ancien Testament est tout imprégné de formules archaïques, qui se sont transformées au soufle divin. Dégager ces formules, pénétrer jusqu'aux sources primitives, qui ont abondamment alimenté le fleuve hébraïque, telle est la tache de l'assyriologue. Pour cela, il faut refaire le pèlerinage d'Abraham — mais en sens inverse — de Jérusalem à Ur de Chaldée.

La grande découverte des tablettes cunéiformes de Tel El A marna, faite en Egypte en 1888, a montré que la lan-

1 Voir un rituel qui présente certaines analogies dans les Beitràge zur Kenntnis der Babylonischen Religion, de Zimmern, Ritualtaf'eln, p. 126, etc.

2 Le livre des Nombres ne dit pas que Balaam appartenait au collège des haruspices proprement dits, c'est-à-dire, des prêtres qui annonçaient l'avenir d'après l'examen des entrailles. Mais il pratique néanmoins les rites auguraux et immole des victimes en compagnie du roi de Moab,

gue et l'écriture babyloniennes servaient d'intermédiaire, 1500 années avant J.-C. entre les peuples de l'Egypte et de l'Asie Antérieure. Les gouverneurs de Palestine envoyaient aux Pharaons leurs rapports administratifs et militaires, rédigés en babylonien, la langue diplomatique par excellence. On étudiait avec passion dans les milieux lettrés de la Palestine une littérature si riche en mythes, dont quelques-uns nés sur les bords de l'Euphrate et du Tigre avaient même gagné les rivages du Nil. Un heureux hasard nous a conservé deux documents mythologiques, trouvés dans les archives royales égyptiennes, concernant les divinités infernales Nergal et Ereschkigal, à la famille desquelles se rattache Caïn, et Adapa, le premier homme d'après la tradition chaldéenne. Qui sait, si nous ne retrouverons pas un jour dans quelque sanctuaire israélite, le fragment de brique, recouvert de signes cunéiformes, auquel le rédacteur jahviste emprunta jadis les éléments fondamentaux de l'histoire de Caïn et d'Abel ?

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