A. Bain. Les Sens et l'Intelligence, trad. fr.. p
138 LES LOIS DE COMPOSITION DES éLÉMENTS DU CARACTÈRE
OU moins de ceux que nous avons nommés les agités. Or Texercice musculaire, quand il se dépense ainsi par besoin de se dépenser et sans excès, sans fatigue, provoque une diminution de la sensibilité à la douleur, une expansion générale et joyeuse, une disposition à l'exubérance et à la gaité. « C'est une vérité bien connue, écrit Spencer, que l'agitation corporelle affaiblit Témotion... Après une grande infortune, on souffre moins si Ton est forcé de payer de sa personne, que si on demeure en reposa » La vivacité de Tactivité, qui engage l'individu à entreprendre mille choses, à se mettre sans cesse en quête d'occupations et de projets nouveaux, à regarder vers Tavenir plutôt que vers le passé, le détourne en effet de la contemplation mélancolique de ses déboires et de ses tristesses anciennes. La sensibilité, tout en restant vive, manquera dans une large mesure de cette profondeur, de cette persistance, de cette sorte de résonnance et de récurrence qui sont les conditions normales de l'émotivité. Les sentiments auront donc de la mobilité, les sympathies et les antipathies seront promptes mais passagères. En général, on rencontrera de la bienveillance, un peu trop facile peut-être, et qui se transforme assez rarement en bienfaisance persévérante et continué: se prêter trop aisément à tous, c'est ne pouvoir se donner tout entier à quelqu'un.
Le travail intellectuel lui aussi est facile et rapide plutôt que soutenu et puissant. La mémoire est heureusement douée plus encore pour l'acquisition que pour la ténacité et la fidélité. De la décision dans le jugement, de la netteté pratique, mais une certaine imprévoyance et étourderie. Peu de goût pour les idées abstraites et les longues chaînes de raisonnement. Les représentants de ce type ont même une certaine répugnance pour la réflexion prolongée, pour la
1. H. Spencer. Essais sur le progrès; la physiologie du ri7*e, trad. ff> p. 302. Paris, Félix Alcan.
LA SENSIBILITÉ, l'iNTELLIGENCE ET l'aCTITITÉ 459
méditation intérieure, qui ferait obstacle au besoin d'agir et d'agir vite. D'un mot ils manifestent une légère tendance à la dissipation, qui parfois d'ailleurs s'exagère jusqu'à nous donner le type intellectuel du brouillon.
Il y a donc, en résumé, une corrélation frappante entre l'état de la sensibilité et de l'intelligence et l'état de la motilité. Et, en un sens, cela tient à ce que les deux premières sont subordonnées à cette dernière. C'est ce que montrerait nettement l'étude d'un certain nombre des cas pathologiques (hystérie, neurasthénie, chorée, mélancolie, épilepsie, etc.). L'impotence musculaire des hystériques, l'incoordination motrice des choréiques, l'amyosthénie matutinale des neurasthéniques, etc., sont les causes véritables d'un grand nombre de troubles affectifs et intellectuels. Ceux-ci d'ailleurs, à leur tour, réagissent dans le même sens et il y a là une sorte de cercle ; aussi arrive-t-il fréquemment que les symptômes apparents se succèdent dans un ordre différent, de telle manière que la détermination de la cause vraiment première est rendue singulièrement difficile. Mais, et c'est ici ce qui nous importe avant tout, cela môme démontre la rigueur foncière de ces relations, de ces lois de coordination. Aussi l'examen, qu'il nous faut aborder maintenant, de l'influence qu'exerce sur l'activité l'état de la sensibilité et de l'intelligence nous permeltra-t-il de vérifier en les complétant la plupart des conclusions que nous avons tout à l'heure indiquées.
II. — C'est de la sensibilité que l'activité reçoit ses impulsions ; c'est l'intelligence qui en dirige les manifestations. 11 faut donc s'attendre à rencontrer tel mode d'activité généralement associé à tel ou tel mode de sensibilité ou d'intelligence, généralement exclu par tel ou tel autre. Il y a des rapports de convenance ou de disconvenance, de compatibilité ou d'incompatibilité qu'il faut tâcher de découvrir.
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— Puisque nous avons rencontré déjà des relations de ce genre entre la sensibilité et Tintelligence, nous pouvons ici encore reprendre le plan que nous avons antérieurement suivi et considérer successivement, à ce nouveau point de vue, chacune dos formes essentielles de la sensibilité. Nous indiquerons, chemin faisant, le rôle propre que peut jouer rintelligence.
L'apathie. — Elle est généralement liée à l'inertie. La dépression de la sensibilité coïncide normalement avec un abaissement plus ou moins notable de l'activité. Les impressions restant faibles et obtuses, les tendances sensibles languissantes et comme énervées, l'activité ne se trouve pas excitée. Ce qui domine la situation des malades atteints de stupeur, c'est un affaissement généralisé et parallèle de la sensibilité et de la motilité : indifférents à tout, objets et personnes, dangers, menaces ou promesses, ils demeurent inactifs et immobiles : leurs mouvements sont rares, sans vigueur, d'une lenteur et d'une mollesse extrêmes; leur puissance musculaire est très affaiblie; ils montrent une tendance remarquable à s'asseoir ou à se coucher. La durée du temps de réaction est accrue. « A la suite des paroxysmes convulsifs ou vertigineux [dans l'épilepsie] la durée du temps de réaction est constamment plus longue, même lorsque le malade est complètement sorti de la stupeur depuis longtemps. Cette augmentation du temps de réaction persiste un temps variable après le paroxysme. Elle concorde avec la diminution de la sensibilité et raffaiblissement musculaire qui se produisent dans les mêmes circonstances *. » Un malade d'Esquirol, guéri d'un accès de mélancolie avec stupeur lui disait : « Ce manque d'activité vient de ce que mes sensations étaient trop faibles. » — C'est ce qui a lieu
4. Cil. Féré. Épilepsies et épilepliques, p. 196. Paris, Félix Alcan.