‹ Les élèves du conservatoire;Chapitre 6 sur 23 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

Madame LEFEBVRE , ZOÉ.

MADAME LEFEBVRE ( reconduisant FETIT-PAS ).

Monsieur , j'ai bien l'honneur prenez bien garde....;

tenez-vous bien à la corde... à la rampe , je veux dire

Il est si léger... le voilà déjà en bas.

ZOÉ

Il est donc venu en mon absence , M. Petit-Pas. ( Elle s'assied auprès de la table à droite, et défait ses socques. )

MADAME LEFEBVRE

Eh oui , sans doute.

zoÉ ( à part ).

C'est jouer de bonheur... c'est toujours des batlemens de moins.

MADAME LEFEBVRE

Est-il possible detre si long-temps dehors... moi qui vous attendais pour aller au marché.

J'étais entrée chez Louise et Guilleri , qui n'y sont pas..*, et j'ai cru que je les trouverais ici.

MADAME LEFEBVRE

Vous ne pouvez pas vivre l'une sans l'autre.

ZOÉ

C'est si naturel... Guilleri est si gaie , et Louise est si bonne... toutes les deux m'aiment tant... et dans votre dernière maladie elles ont pris tant de soin de vous,

MADAME LEFEBVRE

C'est vrai, vous étiez là toutes les trois... et il n'y a pas de duchesse, de grande dame qui ait élé soignée comme moi.

ZOÉ

Vous voyez, ma grand'mère , l'avantage d'elre pauvre.. ï on n'a pas de domestique, on n'a que des amis... Tenez ( elle lui donne de l'argent), j'ai été en recelte, et voilà

sept livres dix sous que m'a donnés M. Flanelle , le bonnetier.

madame lefebvre ( se mettant à travailler dans son grand fauteuil ).

Pas davantage ?

ZOÉ

C'est une horreur!., des bas qui vaudraient ie double... un tricot superbe... car, malgré vos soixante ans, vous travaillez encore joliment , et même beaucoup trop pour vos yeux.

Air : On dit que je suis sans malice. C'est ce travail-là qui vous tue , ( Lui étant son ouvrage des mains. )

Vous vous abîmerez la vue ;

Si cela vous arrive eucor

C'est moi qui gronderai bien fort.

madame lefebvre v eut faire un geste.

C'est pardonné. . . plus de dispute. . .

Songez que bientôt je débute.

Ma grand'mère , gardez vos yeux Pour surveiller mes amoureux.

MADAME LEFEBVRE

Tu crois donc que j'aurai bien du mal.

ZOÉ

Dame ! je l'espère.

MADAME LEFEBVRE

Et pour commencer , qu'est - ce que tu dirais si ton professeur était déjà un de ces amoureux-là ?

ZOÉ

Lui!., ce serait gentil, parce que sa protection seute peut me faire recevoir.

MADAME LEFEBVRE

Et s'il voulait l'épouser ?

ZOÉ

M'épouser!.. c'est différent ; je ne voudrais pas...

MADAME LEFEBVRE

El pourquoi ?

ZOÉ

Parce que j'ai idée que cela ferait de la peine à Charles.

MADAME LEFEBVRE

Comment! ce petit Charles, notre voisin?... est-ce que par hasard tu penserais à lui ?

ZOÉ

Toute la journée , ma grand'mère... et même quelquefois encore...

MADAME LEFEBVRE

Elle qui ne me quitte jamais!.. Comment vous êtes-vou» rencontrés ?

ZOE.

Comme on se rencontre toujours... au Conservatoire. On se dit bonjour... on se salue... Dans cette rue Bergère il y a toujours tant de voitures... il nous offrait son bras r à Louise et à moi... et puis, en classe... quand le professeur parle , souvent on n'écoute pas, on se regarde.

MADAME LEFEBVRE

Et aller ainsi se prendre de belle passion pour un jeune homme , pour un artiste...

ZOE.

Raison de plus... je ne veux pas d'autre mari... Tout le monde peut être banquier, notaire, agent- de-change... pour cela il ne faut que de l'argent... mais pour être arliste il faut du talent, et Charles en aura... quoique écolier , il joue déjà du violon comme un maître... au dernier exercice , c;ù j'ai été avec Louise , c'est lui qui a remporté le premier prix. Pendant qu'il jouait, M. Lafont criait: C'est très- bien... le jeune Bériot lui-même l'a applaudi ; et je crois que ceuxlà s'y connaissent... Aussi tous les regards étaient fixés sur lui... et lui , dans ce moment ; ne regardait que de notre côté.

MADAME LEFEBVRE

Il serait possible !

zoé.

Ah ! que j'étais fiere ! que j'étais heureuse des applaudisscmer.s qu'il obtenait ! et que j'aurais voulu , à ses yeux , en mériter de pareils !.. Oui , ma grand'mère... si je veux réussir , c'est pour lui.

Air du Fleuve de la vie.

Si j'avais la beauté piquante.

Que dans Contât l'on adorait ; Si j'avais la grâce élégante Que l'on admire chez Noblet ; Ou si de Mars , notre modèle , J'avais le talent accompli . . .

Ah ! tout cela serait pour lui. . .

Dût-il m'être infidèle !

MADAME LEFEBVRE

A-t-on idée d'un pareil amonr!.. Sais-tu , mon enfant, que c'est très-dangereux... surtout s'il en a connaissance?..

ZOÉ

Ni lui , ni personne au monde... vous êtes» la première...

MADAME LFFERVRE.

Pas même Louise et Guilleri ?

Il est des choses qu'on ne dit pas... même à ses amies intimes... et lui, du reste, n*a jamais prononcé devant moi un seul mot d'amour. Ce n'est qu'hier soir... je rentrais avec Louise , et Charles montait devant nous , dans notre vilain escalier, qui est si obscur... il s'est arrêté pour nous faire place, et au moment où. je passais , il m'a glissé dans la maio , un petit papier chiffonné...

MADAME LEFEBVRE

Et où est-il ?

ZOÉ

Le voilà, ma grand'mere... vous pouvez le prendre, car je le sais par cœur.

MADAME LEFEBVRE

Pas d'adresae.

ZOÉ

Quand ça se donne de la main à la main.

MADAME LEFEBVRE ( Usant ).

ce Si vous m'aimez , si je dois être votre époux... il faut » absolument que je vous parle... Permettez-moi, je vous » en supplie , de vous attendre au coin de la ru3 du Fau- » bourg-Poissonnière, demain a une heure... ou , dans mon » désespoir , je suis capable de tout. »

DU CONSERVATOIRE. <j

/.oi':.

te pauvre jeune homme ! ce que c'est que d'aimer !

MADAME Ï.EEEBVRE.

Oui, mais avec cet amour-là... il n'a rien,, ni loi non plus,

C'est vrai... c'est la dot d'un artiste.

MADAME LEFEBVRE

Et songe un peu à notre position.... nous n'avons pour vivre que le travail de nos mains , et ma pension de reraite, comme ouvreuse à l'Opéra... quatre-vingt-deux francs cinquante centimes , avec les retenues.

ZOE.

Et la place de Charles ?

MADAME LEFEBVRE

Comment ?

ZOÉ

La place qu'il aura, ou à l'Opéra , ou à la Chapelle... c'est toujours trois à quatre mille francs... et moi , mon engagement.

MADAME LEFEBVRE

Lequel ?

ZOÉ

L'engagement que j'aurai... tout réuni , nous voilà , ma grand'mère , avec sept ou huit petites mille livres de rente. . . et tout cela sera pour vous soigner , pour vous dorlotter... un bon petit appartement bien chaud, et vous serez là , dans votre grande bergère > où vous n'aurez rien à faire... que votre café, et puis des cancans, si ça voua amuse. . et puis à nous voir heureux : ça occupe !.. Ah! voua riez!., je crois bien; maintenant que nous voilà riches... vous êtes bien contente ; nous n'avons plus rien à craindre , et nous pouvons envoyer à Charles cette lettre.

MADAME LEFEBVRE

CommenJ cette lettre?

Oui , la réponse que j'ai faite... mais avec votre permis* sion , et vous allez voir. ( Elle lit. ) « Monsieur Charles, « vous me demandez si je vous aime , et si je veux vous u épouser... en vérité , je 1 ignore; mais aujourd'hui , à une « heure , venez le demander à ma graudiuère , qui le sait a mieux que moi , et qui vous dira ce qui en est. »

Les Élèves du Conservatoire, a

io LES ÉLÈVES

Air : Ce que j'éprouve en vous voyant. De ce billet que dites-vous ?

MAD1ME LEFEBVRE

Je dis , puisque tu crois qu'il t'aime , Qu'il t'iende heureus' , je IVrai moi-même D'pouvoir le nommer ton époux.

ZOÉ

De vos jours éloignant le terme , *

Cet hymen va vous rajeunir.

Vers Le bonheur , qui semblait fuir , Vous marcherez d'un pas plus ferme :

Nous serons deux pour vous soutenir.

madame lefebvre {prenant la lettre).

C'est bon , c'est bon... ( On entend la ritournelle de l'air suivant. ) Tiens, voilà tes bonnes amies, mademoiselle Louise et mademoiselle Guilleri.

Page 1