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CCXXVIII

LES BIOGRAPHIES

une fonction subalterne, mais c’est un honneur pour lui que Grævius ait pu l’ignorer.

Avec Zetterus et Wetstein la maison se trouvait constituée sur ses bases définitives. A partir de ce moment la librairie ou l’officine proprement dite subit une transformation complète. Naguère elle ne comprenait — les catalogues en font foi — que les livres de fonds ou en nombre, quorum magna copia suppetebat. Daniel se décide à y réunir un assortiment complet d’ouvrages de tout genre et de toute provenance, l’équivalent de ce qu’on nommerait aujourd’hui une librairie ancienne et moderne.

Il met la même activité au service de son imprimerie. Tandis qu’on y procède avec une lenteur de bon augure à l’achèvement de la grande Bible française de Desmarets, commencée du temps de l’association avec Louis, les presses elzeviriennes mettent au jour en moins de six ans (1667-1672) plus d’une centaine d’ouvrages. Demeuré le dernier, ou pour mieux dire, le seul en vue des Elzevier, Daniel recueille le fruit de la réputation acquise à sa famille par un demi-siècle de travaux et de succès. Tout le monde s’adresse à lui comme à un imprimeur majorum gentinm , suivant l’expression de Munckerus(i). Son long séjour en France durant sa jeunesse et les voyages qu’il y a faits depuis, l’ont mis en relations personnelles avec une foule de personnages notables et contribuent à le rendre célèbre. On se plaît à lui rendre hommage, on se pique de le connaître personnellement, on invoque son autorité.

Voici à ce propos une anecdote, que nous empruntons au Port-Royal de Sainte-Beuve. En 1678 parut à Paris une grammaire française écrite en latin par un M. Mauconduy. En tête de cette grammaire se lit un avertissement composé par le fameux docteur en Sorbonne G. de Saint-Amour et conçu en ces termes :

« Je crois que M. Daniel Elzevier, libraire en Amsterdam, homme célèbre par son mérite et par les belles impressions qui sortent de ses presses, ne sera pas

n) Burmanni Syll ., tom. V, p. 403.

DANIEL ELZEVIER. CCXXIX

marri que l’on sache que c’est à lui originairement que le public est redevable de cette Grammaire.

« Dans le cours d’un voyage que j’eus le bonheur de faire avec lui de Francfort en Amsterdam dès l’année de l’Élection de l’Empereur (1657-1658), entre plusieurs agréables entretiens que nous eûmes ensemble, il me témoigna le grand besoin qu’on avoit d’une bonne grammaire françoise, et en même temps son étonnement et son déplaisir tout ensemble de ce que, n’y en ayant point qui fût aucunement tolérable, et se trouvant en France des gens qui en avoient fait, il n’y avoit pas longtemps, de si belles pour les langues Grecque et Latine...., on n’en avoit point fait pour la Françoise. Je lui dis que je connoissois fort particulièrement l’Auteur de ces autres Grammaires, qu’il étoit de mes intimes amis, et que, dès que je serois de retour en France, je ne manquerois pas de lui représenter ce qu’il m’avoit dit.... J’assurai M. Elzevier de la grande bonté et de l’honnêteté singulière de cet Auteur, et je lui témoignai que je ne doutois nullement qu’il ne l’entreprît et n’en vînt bientôt à bout, dès que je lui aurois fait connoître le besoin qu’on en avoit, et le service qu’il rendroit au public par cet ouvrage.

« Aussitôt que je fus de retour en France, un de mes premiers soins fut de voir cet excellent Auteur et cordial ami, de lui faire un récit fidèle de tout ce que nous avions dit sur ce sujet, M. Elzevier et moi, et de l’inviter de s’y appliquer le plus tôt que ses autres engagements pourroient le lui permettre. Je le trouvai si fort persuadé par lui-même de tout ce que j’avois à lui dire, que je n’eus besoin que de lui en faire la première ouverture. Il me témoigna qu’il s’étoit plusieurs fois résolu à ce travail, mais qu’il y avoit toujours trouvé tant de difficultés, et si peu d’apparence de pouvoir les surmonter, qu’il avoit été obligé d’y renoncer. Quoique ses premières excuses ne me fissent pas perdre toute espérance..., je ne laissai pas de mander à M. Elzevier les difficultés qu’il m’en avoit faites. M. Elzevier m’encouragea à ne m’en pas rebuter; j’en parlai encore au même Auteur deux ou trois fois; mais ce fut toujours sans aucun succès, tant il avoit été rebuté lui-même toutes les fois qu’il avoit voulu l’entreprendre....!1) »

On aura remarqué que, non content de s’associer au vœu de Daniel, Saint-Amour ne manque pas de lui écrire et de le tenir au courant du résultat de ses démarches. Daniel avait ainsi bon nombre de correspondants dans le monde des érudits et des simples lettrés. Nous en parlerons avec quelque détail, parce que, au défaut de données plus précises, c’est encore le meilleur moyen d’apprendre à le connaître.

Parmi ces correspondants nous citerons Emeric Bigot, un de ces érudits modestes et insoucieux de leur réputation, dont le nom presqu’ignoré aujourd’hui était tenu en haute estime parmi les maîtres(2); Nicolas Thoynard, un esprit de même race, mais dont la curiosité se partageait entre l’étude des

(O Sainte-Beuve, Port-Royal , tome III, p. 492, de l’édit, in-8.

<2> Lettre de Bigot à M. Gudius, du 15 févr. 1664. M. Gudii Epistolœ, p 7.

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lettres et celle des arts mécaniques. Il paraît que Thoynard s’était ingénié à introduire certains perfectionnements dans la typographie; il avait imaginé des poinçons à deux lettres; il voulait faire tirer deux formes à la fois, et, chose moins chimérique, il avait conçu l’idée, réalisée seulement de nos jours, de ces formes solides qu’on nomme stéréotypes(1).

Brunet, qui avait acquis les papiers de Thoynard, a constaté que la correspondance entre lui et Daniel remontait au moins à l’année 1669. Mais il n’a retrouvé que deux lettres de Daniel, l’une du 15 février, l’autre du 10 septembre 1680. Elles sont relatives à l’impression du grand ouvrage de Thoynard, Y Harmonie des Évangiles. Daniel prie incidemment son correspondant de voir Mr Varillas, afin d’avoir son histoire de François T « pour être imprimée ici. » Il y est également question des inventions typographiques de Thoynard, auxquelles Daniel oppose les objections de son fondeur « qui est un homme habile en son état, » et il ajoute que « pour imprimer deux formes à la fois, c’est une folie impossible de pratiquer, au moins inutile (2). »

Un jour le P. Poisson écrit à Daniel pour lui demander des renseignements sur Descartes et le genre de vie qu’il menait durant son séjour en Hollande. Daniel lui adresse en retour la lettre suivante, qui a été reproduite dans Yîsographie des hommes célebres{3) :

d’Amsterdam, le 25me febvrier 1677.

« Monsieur,

« L’honneur de la vostre du 25 du passé ne m’a esté rendue fort tard; ie ne scay ou ell’ a tardé si longtemps.

« Il sera fort difficile, Monsieur, de vous donner des mémoires pour la vie de Monsr. Descartes pendant son séjour en ce pays; au moins des choses qui sont dignes d’un si grand homme. J’en ay parlé à des personnes qui en font estime comme d’un demy dieu : mais ils me disent que Monsieur Descartes a descrit luy mesme le principal de sa vie dans son livre de la Méthode; que tout ce qu’on en scait ici n’est qu’une mémoire confuse et au dessous de cet auteur. Quand ie feray

(0 Une notice sur Thoynard se lit en tête du Catalogue des autographes de Brunet, Paris, Charavay, 1868.

(2) Communiqué à M. Pieters par Brunet. Cf. le Catalogue des autographes de Brunet, n° 25.

0) Paris , 1843, in-4, t. IL

DANIEL ELZEVIER

un voyage à Leyde i’en parleray à un de ses anciens amis et vous manderay son sentiment.

« Je vous baise très humblemeut les mains et suis de tout mon cœur

« Monsieur,

Vostre très humble et très ob. serviteur, Daniel Elsevier. »

Une autre fois c’est la célèbre mystique Antoinette Bourignon qui vient réclamer de lui un service, et la réponse de Daniel nous révèle une particularité piquante. Nous lisons dans Bayle qu’Ant. Bourignon eut, en 1668, des conférences avec quelques cartésiens, entre autres avec Heydanus et Burmannus, mais que ces conférences n’aboutirent qu’à lui donner une « idée bien terrible de leurs principes. » Or la lettre de Daniel a précisément pour but de mander à la curieuse dévote que « le professeur Heydanus sera très honoré de se rencontrer avec elle le lendemain dans sa maison » à lui Elzevier. Comme Daniel, en sa qualité d’éditeur des œuvres de Descartes, était lié avec les principaux cartésiens, et qu’il venait de mettre au jour diverses œuvres de Jean de Labadie, un des sectateurs de la Bourignon, il est naturel qu’il se soit prêté à être l’intermédiaire entre elle et les disciples du philosophe(I).

Mais c’est avec Nicolas Heinsius que Daniel entretient la correspondance la plus intime et la plus régulière. Nicolas Heinsius a été pour la maison elzevirienne d’Amsterdam ce que Daniel, son père, avait été pour celle de Leyde, un

(O Voici cette lettre, dont l’original a figuré une première fois dans le catalogue Van Voorst (Manuscrits, Amsterdam, 1860, n° 1195), puis dans une vente d’autographes qui a eu lieu à Paris, en mai 1877, sous direction de M. Charavay.

« Mejuffrou.

« d’Heer Heydanus sal voor groote eere reeckenen met UE. te spreecken ende heeft aengenomen morgen oechtent precys ten 10 uyren t’mynen huyse te syn. Sal brengher deses morgen oechtent tydelyck senden om UE. myn huys te wysen; soude myn selven de eere geven van UE. te koomen haelen : doch vermits verscheyde affaires kan sulx niet by brenghen. Wensche UE. goeden avont ende verblyve naer myne gantsdienstige gebiedenisse

« Mejuffrou

« Op dynsdach avont. UE. Gd Dienaer

Daniel Elsevier. »

Adresse : Mejuffrou Antonetta Bourignon

Amsterdam.

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conseil, un guide et presqu’un oracle. A ce titre il mérite que nous parlions de lui avec quelque détail.

Elevé sous la forte discipline paternelle dans le culte et la pratique des lettres anciennes, Heinsius ne connut jusqu’au terme de sa vie d’autre passion que pour ces nobles études. Il n’y a pas d’exemple d’une vocation plus directe et plus impérieuse. Les circonstances n’y furent pour rien, ou plutôt elles ne firent que la contrarier. A première vue il semble que les universités de son pays dussent seules lui offrir un milieu approprié à ses goûts, en lui donnant le loisir et le recueillement nécessaires à ses travaux. Non seulement il resta étranger à l’enseignement, mais la plus belle partie de sa vie se passa, loin de ses collections et de ses livres, en missions diplomatiques. Néanmoins, parmi le tracas des affaires, l’étude denreura toujours pour lui l’affaire capitale. Aucune distraction ne peut lui faire oublier un seul jour ses chers classiques; il les porte partout avec lui; il les a sans cesse sous la main et à la bouche; il emploie à les éclaircir toutes les ressources de l’érudition la plus consommée et la plus ingénieuse. Les éditions qu’il a données des principaux poëtes latins sont des chefs-d’œuvre de tact et de pénétration. Certes la critique des textes a fait des progrès depuis lors, mais personne, que nous sachions, n’a fait preuve d’un sentiment plus exquis et plus pur de la poésie latine.

L’homme n’est pas moins recommandable que le savant(I).

(O Nous faisons nos réserves sur un seul point. Affable avec tout le monde, Heinsius était dédaigneux et injuste envers son propre pays. Jeune encore, lorsqu’il visita pour la première fois l’Italie (1646), il lui échappa d’écrire, mettant en parallèle le radieux épanouissement de cette nature méridionale avec le ciel inclément de sa patrie :

Di facerent, tractu nasci licuisset in illo!

Patria, da veniam, rustica terra tua est.

En Hollande on fut choqué de cette boutade, et on le lui fit sentir (Bnrmanni Syll., t. III, p. 725). Mais Heinsius demeura incorrigible. Il ne comprit jamais, par exemple, qu’un savant prît goût à la langue et aux antiquités nationales. C’était le cas de Vlitius, son ami et son émule en matière d’érudition classique. Aussi lui prodigue-t-il les épigrammes. Bien mieux, il lui fait une affaire d’un simple bout de lettre écrit en néerlandais ( Ibid ., p. 761), langue propre tout au plus, suivant lui, à rédiger les dépêches diplomatiques qu’il envoyait aux Etats. Une autre fois il

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