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PETIT-FILS DE JOSSE

Pierre Elzevier est le petit-fils de Josse Elzevier, libraire à Utrecht, et par conséquent l’arrière-petit-fils de Louis Elzevier et de Marie Duverdyn. Il naquit à Rotterdam, et y fut baptisé le 8 mars 1643.

Son père, qui s’appelait également Pierre, s’était marié contre le gré de sa mère(I), et était allé s’établir négociant à Rotterdam, puis à Amsterdam. Il mourut, ainsi que sa femme, avant l’année 1657. Resté orphelin, le jeune Pierre fut placé sous la tutelle de ses oncles Louis Elzevier, l’imprimeur d’Amsterdam, et André Hellerus, époux de Marie Elzevier, qui lui firent étudier le droit, probablement à Utrecht, et lui frayèrent ainsi le chemin aux emplois qu’il occupa depuis dans l’administration de cette ville.

Le 30 octobre 1666, Pierre Elzevier épousa à Utrecht Aletta van Benthem, fille de Jean van Benthem et de Clara van Wyckersloot. Après deux ans de mariage il perdit sa femme, qui l’avait rendu père de deux filles jumelles. Le 25 mars 1677, il épousa en secondes noces Sophie van Luchtenburg, dont il eut deux fils qui moururent sans postérité.

Six mois environ après son premier mariage, Pierre Elzevier, décidé à suivre la même carrière que son grandpère, adressa au magistrat d’Utrecht une demande d’autorisation, à laquelle le conseil fit droit par deux résolutions (du 3 juin et du 22 juillet 1667) que nous avons transcrites dans un précédent chapitre(2).

U) Rammelman Elsevier, Uitkomsten, p. 40. *2) Ci-dessus, p. lxvi.

Du texte même de ces arrêtés il résulte que Pierre Elzevier fut simplement libraire, et non pas imprimeur, comme l’ont prétendu plusieurs bibliographes. Il suffit d’ailleurs de jeter un coup d’œil sur les volumes publiés par lui de 1668 à 1675 pour se convaincre qu’ils sortent de différentes imprimeries.

Ces volumes sont en fort petit nombre. Jusqu’ici on n’en connaît qu’une dizaine. Il en est encore un qu’on lui attribue communément, mais auquel, comme nous allons le voir, il n’a eu aucune part. Nicolas Heinsius avait trouvé dans la bibliothèque du roi à Stockholm, en 1662, un travail inédit de Meursius sur les antiquités des trois grandes îles grecques(I). Il avait annoncé sa découverte à Grævius, professeur à Utrecht, en le priant de se mettre en quête d’un éditeur. Après bien des démarches infructueuses, Grævius avait fini, en mars 1669, par s’entendre avec P. Elzevier(2). Mais celui-ci, qui d’abord avait témoigné beaucoup d’empressement, se ravisa sur le conseil de son oncle Louis(3). Un libraire d’Amsterdam, Waesberghe, se montra plus résolu, et mit l’ouvrage sous presse en avril 1671 (4). Le 16 juin 1672, Grævius écrit qu’il est sans nouvelles du livre de Meursius, dont il a reçu onze feuilles trois mois auparavant; les lettres qu’il a adressées à Waesberghe sont restées sans réponse(5). Le 22 du même mois, Heinsius mande à son ami qu’il a rencontré l’imprimeur à Amsterdam, mais que rien ne peut avancer dans les conjonctures présentes (6).

En effet, Louis XIV, qui était en guerre avec la République, s’était emparé d’une partie des Pays-Bas. Le 23 juin 1672, les Français entrèrent à Utrecht sans coup férir. La guerre dura plusieurs années, de sorte que l’ouvrage de Meursius ne fut achevé d’imprimer que dans le courant de juillet 1675. En transmettant cette nouvelle à son correspondant, Heinsius ajoute qu’il ne manque plus que la préface,

O) Burmanni Syllog ., t. IV, p* 38.

(2) Ibid. y p. 79.

(3) Ibid., p. 90.

(4) Ibid., p. 94.

<5) Ibid., p. 113.

(6) Ibid., p. 1 1 5.

PIERRE ELZEVIER

dont Grævius s’est chargé(I). Dans l’intervalle, Waesberghe (et non pas Elzevier, comme on l’a dit à tort) avait pris des arrangements avec un autre libraire; le volume parut, non sous son nom, mais sous celui d’Abraham Wolfgang(a).

Il en fut de même d’un autre ouvrage, le Panegyricus de Pline, mis sous presse dès le commencement de 1671 (3), et qui parut sous le nom des Hackius, imprimeurs à Leyde (n° 1608). Les rares exemplaires qui portent l’adresse de P. Elzevier sont probablement ceux qu’il s’était réservé de distribuer à ses amis, en qualité non seulement d’éditeur, mais d’auteur et de signataire de l’épitre dédicatoire. Nous savons, par un passage de la correspondance de Grævius, que le volume fut mis en vente vers le mois de juin IÔ75(4), et dès le mois de mars Pierre Elzevier avait quitté les affaires.

Sont-ce les événements politiques qui lui inspirèrent cette résolution? C’est probable. Mais rien ne prouve que, suivant l’hypothèse d’Adry, l’occupation d’Utrecht par les Français lui ait causé des pertes considérables, et que sa fortune en ait été gravement compromise*5*. Les charges qu’il remplit plus tard dans l’administration de la ville ne sont pas de celles que l’on confie à des gens ruinés. Il est naturel d’ailleurs que Pierre Elzevier se soit laissé aller au découragement. La guerre durait depuis près de trois ans, et paraissait devoir se prolonger indéfiniment. Dans cette incertitude continuelle, au milieu de commotions sans cesse renaissantes, in hac fatalium

(*) Burmanni Syllog ., t. IV, p. 353.

(2) Joannis Meursii Creta, Cyprus, Rhodus, sive de nobilissimarum harum insularum rebus et antiquitatibus commentarii postumi, nunc primum editi (le Quœrendo ). Arnstel ., apud Abrah. Wolfgangum , 1675, in-4, de 264 pp. et 1 f. pour la Creta; 175 pp., non compr. un titre spécial, pour le Cyprus ; 124 pp., titre n. compr., et 34 ff. d’index pour le Rhodus .

Il est à constater que dans tous les exemplaires on a substitué de nouveaux titres aux trois parties de l’ouvrage, sans doute parce que les titres primitifs portaient l’adresse de Waesberghe.

(3) Burmanni Syllog ., t. IV, p. 93.

(4) Ibid., p. 354.

(5) Le P. Adry, qui aime décidément à s’apitoyer, nous montre « l’infortuné Pierre obligé de vendre tous ses livres et toutes ses tablettes. » Cette vente fut tout à fait volontaire. Rappelons ici que l’infortuné Pierre venait précisément d’hériter d’une partie des biens de son oncle Louis. Voir p. ccxv.

LES BIOGRAPHIES

temporum perturbatione , dit-il lui-même (I), il ne pouvait guère y avoir place pour les paisibles travaux de l’esprit. On conçoit qu’un libraire établi depuis peu d’années et dont les affaires devaient être faciles à liquider, ait pris le parti de renoncer à une profession qui plus qu’aucune autre ne peut prospérer qu’à l’abri de l’ordre et de la tranquillité.

Quoi qu’il en soit, le ir octobre 1674, Grævius annonce à Heinsius que Pierre Elzevier a l’intention de vendre ses livres ainsi que les rayons qui garnissent son magasin(2). Heinsius ayant manifesté le désir d’acheter les rayons, Grævius lui répond qu’il n’est pas nécessaire d’attendre la vente publique, vu qu’on est disposé à traiter de gré à gré; « mais à cause de la rareté de l’argent, il sera difficile de trouver un acquéreur(3L »

En février 1675, Grævius envoie à son ami deux catalogues, l’un de la Bibliotheca Wyckerslotiana , l’autre des livres de P. Elzevier : « Ces derniers ne sont pas encore exposés, non par la faute du vendeur, mais par ordre des magistrats, qui, voyant qu’il y a contestation sur la date de la vente, se sont prononcés en faveur des héritiers Wyckersloot. La vente Wyckersloot aura donc lieu la semaine prochaine, la seconde est remise au 8 mars(4). »

La vente eut lieu au jour fixé, et paraît avoir été peu importante : « In auctione bibliopolœ fere nihil fuit bonæ f rugis , » écrit Grævius, sous la date du 25 mars, en rendant compte à Heinsius de quelques acquisitions qu’il a faites pour son compte(5). Par le fait même de cette vente, Pierre renonçait pour jamais à exercer la profession de libraire, car un article spécial du règlement de la corporation disposait que « ceux de la gilde ne pourront vendre leurs marchandises en vente publique, si ce n’est après avoir prêté serment de quitter pour toujours la corporation; et quiconque aura commencé ou

(O Dans l’avertissement du Plinii Panegyricus. (2) Burmanni Syllog t. IV, p. 29S.

• 3) Ibid., p. 301.

(4) Ibid., p. 325.

(5) Ibid., p. 336.

PIERRE ELZEVIER

achevé une vente publique perdra par le fait même ses droits, et ne sera plus jamais admis dans la gilde(I). »

Depuis lors il n’est plus question de Pierre avant le 18 décembre 1677. A cette date Grævius écrit d’Utrecht : « Petrus Elzevirius albo senatorum est adscriptus(2) . » En effet les résolutions du conseil prouvent que le 17 septembre P. Elzevier fut nommé membre du conseil communal ; le 17 octobre 1678 il fut élu échevin, et le 20 novembre il prêta serment en qualité de trésorier de la ville. Le ir octobre 1684, pour des raisons restées inexpliquées, on le révoqua de ses fonctions(3). Il mourut en septembre 1696, et fut inhumé, le 22 du même mois, en l’église Sainte-Gertrude à Utrecht.

Nous ne pouvons clore cette biographie sans dire un mot d’un paradoxe imaginé, croyons-nous, par M. Pieters et fidèlement reproduit dans tous les recueils biographiques.

De 1660 à 1670 florissait en Hollande un écrivain du nom de P. Elzevier, auteur de quatre farces en vers, dont trois au moins ont été représentées sur le théâtre d’Amsterdam. Elles sont intitulées :

1. Klucht van Scheeie Griet of gestrafte wellust. Gespeelt op d’Amsterdamse schouwburg. 7 Amsterdam , by Jacob Lescaille , boekverkooper op den Middeldam , in 7 jaar 1662, in-4.

2. Klucht van de gestoorde vreucht. Gerijmt door P. E. 7 Amsterdam , by Abraham van Lanckom, boeckverkooper in de nieuwe brugh-steegh , anno 1664, in-4.

3. De springende Dokter. Kluchtspel. Gespeelt op d’Amsterdamsche schouwburg. 't Amsterdam , by Jacob Lescaille, in 't jaar 1666, pet. in-8.

4. De broekdragende vrouw. Kluchtspel. Gespeelt op d’Amsterdamsche schouw* burgh. 7 Amsterdam, by Jacob Lescaille, 1666, pet. in-8.

La dédicace à l’imprimeur de la seconde est signée en toutes lettres : P. Elsevier ; les trois autres portent à la fin les initiales P. E. Quant au contenu de ces pièces, nous nous bornerons à transcrire le jugement qu’en a porté Witsen Geysbeek : « Ce sont des représentations au naturel des

Art. 6 du règlement du 2 février 1663. Cité par J. T. Bodel Nyenhuis, De juribus typographorum et bibliopolarum in regno belgico , Lugd. Bat., 1819, in-8, p. 387.

(2) Burmanni Syllog., t. IV, p. 514.

(3) Rammelman Elsevier, Uitkomsten , pp. 36 et 37 des Bijlagen.

LES BIOGRAPHIES

lupanars et maisons de débauche d’Amsterdam; il y règne un langage en parfaite conformité avec le lieu de l’action; nous rougirions d’en citer ici une seule ligne(I). »

Outre ces quatre pièces, le même P. Elzevier a publié un recueil de chansons, que M. Pieters n’a point connu :

Apolloos snaaren. Gestelt op de nieuwste en aardigste voysen, zoo als die hedendaags gezongen werden. Mitsgaders veelderhande lof en verjaardichten, snakerijtjes, quickslagen, rondeeltjes, raatzeltjes, en andre vermakelijckheden, zoo frans, duyts, als latijn. Noyt voor desen in ’t licht gezien. Amsterdam , Abr.van Lanckom , 1664, 12 obi., avec front, gravé.

Une seconde édition parut en 1667 sous un titre différent :

Den lacchenden Apoll, uytbarstende in drollige rymen. Lof en punt-dichten, aardige quink-slagen, nieuwe voysen, en vermakelijke minne-zangen. Voor aile zang-lievende juffers, en vrolijke geesten. Desen laetsten .druk by na de helft vermeerdert. t ' Aimterdam, by Baltes Boekholt , boekverkooper in de Niesel , anno 1667, 2 part, en 1 vol. in-16 obi.

Enfin l’ouvrage fut réimprimé, à peu près sous le même titre, H Amsterdam , by Baltes Boekholt , 1670, 2 part, en 1 vol. in-16 obi. Les trois éditions sont anonymes, mais le nom de l’auteur, P. Elzevier, se lit au bas de l’épître dédicatoire.

Cet Elzevier est-il le même que le libraire d’Utrecht? M. Pieters répond sans hésiter par l’affirmative; mais il nous sera facile de montrer le peu de fondement de cette assertion.

Rappelons d’abord que le neveu de Louis Elzevier est né en 1643. A l’époque où l’on représentait à Amsterdam la farce intitulée De Scheele Griet , il n’avait que dix-neuf ans, et poursuivait paisiblement ses études de droit à l’Université d’Utrecht. Cet argument suffirait pour faire révoquer en doute l’identité des deux personnages. On peut se demander en outre pour quel motif Pierre Elzevier, qui à partir de 1667 était devenu libraire, aurait confié à Baltes Boekholt à Amsterdam le soin de débiter un recueil de chansons dont lui-même était l’auteur. Mais le doute n’est plus même possible si l’on prend la peine de parcourir ce chansonnier. Une des pièces du recueil est datée de Rouen, 1664 (p. 28 de l’édit, de 1667); une autre est adressée à Fr. Snellinx « sur mon départ de Harlem »

d) Biographisch woordenboek der nederd. dichters , t. II, p. 285.

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(p. 29); une troisième est datée « du vaisseau de l’État {In ’s Lands Schip) Hollandia » (p. 29) ; enfin une pièce de vers dédiée à C. Huygens, « aen de heer van Zuylichem , » est datée de Londres, 1664 (p. 37)(I). Il résulte de là, ce semble, que le P. Elzevier en question suivait une toute autre carrière que celle de libraire, et avait probablement pris service dans la marine. Le nom d’Elzevier n’est pas tellement rare dans la littérature néerlandaise, que cette homonymie doive nous surprendre.

<*) Il existe de lui un poëme latin adressé au même Huygens et daté de Paris, Oct. 1664 ( Catal . Van Voorst , t. IV, n° 1196).

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