‹ Les emblèmes et les drapeaux de la FranceChapitre 47 sur 62 · FRANCE · texte numérisé non relu

FRANCE

Maintes fois on a étudié, et presque toujours passionnément, les symboles monarchiques, impériaux et républicains, tandis qu'on n'accordait au coq que de brèves notices, montrant ainsi le peu de valeur attribuée à l'humble représentation du peuple français.

Nous allons, à notre tour, résumer ce que l'on sait sur l'origine et la signification des divers emblèmes qui ont servi à caractériser la France.

Nous promettons de le faire consciencieusement, c'est àdire sans parti pris et avec tout le respect dû à ces grands souvenirs du passé.

Ces signes, qui ont enflammé les cœurs de nos ancêtres et autour desquels sont tombés tant de héros, au nom du Roi, de l'Empereur ou de la Patrie, ne devraient-ils pas former un seul trophée qui résumerait l'histoire de la France, et dirait sa gloire incomparable et ses vicissitudes ?

FLEUR DE LIS

Quelle est l'origine de la lleur de lis héraldique? 11 est singulier qu'aucun document ne soit venu répondre sérieusement à cette question. C'est que la fleur de lis des

armoiries ne ressemble en rien à la fleur naturelle du lis, elle n'a ni sa forme, ni sa blancheur caractéristiques; les très

nombreux auteurs qui ont voulu élucider le problème, oui été réduits à se lancer dans des hypothèses, la plupart du temps puériles; ces hypothèses oui pour excuse l'époque nu elles oui été émises et le respect exalté inspiré par l'emblème qui servi! à vingt neuf de nos rois. M. Key, que non- citerons encore fréquemment dans ce chapitre, a écrit, avec vénération, peut on dire, une histoire des lleurs de lis et du drapeau blanc . qui est remplie de documents, mais ou règne trop souvenl une partialité révoltante. Dans le chapitre IV sur l 'origine céleste

DE LA FLEUR DE LIS, il dit :

« C'est le propre des choses révérées par les peuples, '-t dont l'origine n'est pas connue, d'être attribuées à un don immédiat de la Divinité. Les fleurs de lis de nos armes sont dans ce cas. Les monumens qui les illustrent et qu'elles illustrenl a leur tour, sont nombreux et vénérables, tilles sont sculptées à profusion sur les statues de nos héros, brillent au fronton de nos édifices et couvrent les tombeaux de nos rois; elles sonl burinées dans les sceaux publics, frappées sur nos monnaies, décrites dans notre histoire. Tout parle d'elles en France, tout célèbre leur gloire à l'envi ; mais on ne sait pas depuis quand. < »r. rien ne constate mieux leur ancienneté que l'impossibilité où l'on est d'assigner une date à l'apparition de la première; rien ne prouve plus évidemment une origine qui se perd dans la nuit des temps, que la nécessité où les plus anciens écrivains se sont trouvés de renoncer à l'espoir de découvrir cette origine. Ils ont dom- imaginé de la faire descendre du ciel même. Pouvaient-ils en effet penser autre chose d'un emblème dont l'ancienneté était déjà si grande de leur temps, qu'ils ne voyaient autour d'eux aucun monument écrit qui les mit sur la voie de l'époque où il avait pris naissance? Ce que, dans l'antiquité païenne, on avait dit des anciles ou boucliers sacrés; ce que, parmi nous, l'on disait déjà de l'oriflamme, et de la sainte ampoule, on a pu le dire des Heurs de lis. Ainsi, selon les uns, un ermite de Joyenval, auprès de Saint-Germainen-Laye. fut visité à l'occasion de la conversion miraculeuse et du baptême de Clovis, par un ange, qui lui ordonna de substituer aux trois croissans de lecu du roi, trois fleurs de lis qu'il apportait. Selon d'autres, ce fut Saint-Denis qui les donna à la France. Sri. m d'autres encore, ce sérail Oharlemagne qui les aurait reçues du ciel. Mais ce qui passe le plus toute mesure, c'est Goropius disant que dès le temps de Xoé, les Français portaient les trois fleurs de lis, et que Japhet les avaient reçus du ciel pour eux.

P Rey, Histoire du Drapeau, îles couleurs cl îles insignes de la Monarchie française.

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Sur celle des dix tapisseries de Saint-Remi de Rheims qui représente le baptême de Clovis. les vêtements d'Aurélien, ministre et favori du prince, sont semés de fleurs de lis, et un ange apporte du ciel un étendard à trois Heurs de lis d'or ».

Si la fleur de lis héraldique ne vient pas directement du ciel, si elle n'est pas la copie du lis des jardins, ne pourraitelle pas être celle d'une autre fleur, par exemple l'iris dont le dessin s'en rapproche davantage? Plusieurs auteurs ont particulièrement désigné l'iris d'eau, Borel(') a dit :

« L'oriflamme est dit de or et de flamme, c'est-à-dire un lis de marais, qui sont les armes de France en champ d'azur, qui dénotent l'eau, en mémoire que les Français sont sortis d'un lieu marécageux. »

Le P. Hardoin CO fait intervenir l'histoire au temps de Philippe d'Alsace, comte de Flandres, qui donna Elisabeth, sa nièce, en mariage à Philippe-Auguste, avec l'Artois pour dot. Les limites stipulées furent la rivière de Lys au bord de laquelle croit, dit le P. Hardoin, une Heur qui lui est particulière (?) nommée flambe ou iris. Les deux princes firent graver cet iris sur leurs monnaies, et ce serait l'origine de la fleur de lis. Ce sujet a été vivement discuté et voici l'opinion émise par Ribaud de Rochefort(3) :

« Vouloir que notre fleur de lis soit le glayeul ou l'iris plutôt que le lis de jardin, c'est un raffinement qui est trop éloigné de la manière simple et naturelle avec laquelle s'exprimaient nos anciens chroniqueurs. Quand ils ont dit que la bannière royale était semée de fleurs de lis, que les armes de France étaient des fleurs de lis, croit-on que par ce mot lis, ils aient voulu désigner autre chose que cette fleur que tout le monde connaît ? Si le glayeul et l'iris sont dans la classe des lis, il faut remarquer que cette division n'a été inventée par les botanistes modernes que pour faciliter l'étude de la science : mais du temps de Rigord ou de Guillaume de Nangis, un lis était un lis et non point un glayeul ».

M. Rey arrange les choses par l'héraldique sentimentale :

« Mais, dira-t-on, pourquoi les fleurs de lis des armes de France sont-elles d'or? Il semble que si elles procédaient du lis

(1) Borel, Anliquilè yauloise, 511).

(2) Hardoin, dans Bullet, Dissertation sur les fleurs de Lis, page 27.

(3) Hibaud de Rochefort, Dissertation sur le tombeau de Childèric.

blanc elles devraient être d'argent. Sans doute, et si le bl< n'avail poinl ses exigences, il en serait ainsi. On a donne'-, à cet égard, plusieurs explications, mais qui toutes laissenl plus ou moins à désirer. La plus simple, celle à laquelle précisément on ;i le moins pensé, c'esl que l'or étanl le premier des métaux, el la ])lus noble des couleurs <ln blason, il étail de rigueur qu'il devinl celui des insignes d'un royaume qui, à l'origine des armoi était déjà l'un (1rs plus illustres de la chrétienté ».

, Une hypothèse assez vraisemblable el qui vient à l'idée de prime al m ni. c'esl que la Qeur de lis fui l'imitation d'une arme de guerre, d'un fer de lance ; a-t-il de l'analogie avec la framée, l'angon ou la francisque de nos ancêtres, ou toul simplemenl avec la hallebarde plus moderne? C'était l'avis de Voltaire qui a dit (i) :

« L'étendar royal de Fiance était un bâton doré avec un drapeau de soie blanche, semé de fleurs de lys : ce qui n'avait été longtemps qu'une imagination de peintre, commençait à servir d'armoiries aux rois de France. D'anciennes couronnes des Lombards, dont on voit des estampes Jîdelles dans Muratori, sont surmontées de cet ornement, qui n'est autre chose que le fer d'une lance lié avec deux autres fers recourbés, une vraie hallebarde ».

M. Rey a réfuté l'assertion relative aux fers de lames, émettanl à leur sujet ce qu'il appelle « une proposition conciliatrice

« C'est que notre fleur de lis, étant véritablement antérieure aux armes meurtrières dont on la dit imi i * ■<• . c'est elle qui serait type ; les armes ne sciaient que copies ».

D'autres idées, plus paradoxales, ont rencontre des adeptes et soulevé, le croirait on, de violentes polémiques :

Dans la seconde partie du xvn siècle, quelques auteurs ont cru que les Heurs de lis n'étaient que la copie altérée d'une abeille parce qu'on venait île découvrir à Tournai, dans le tombeau d'un personnage, supposé être Childéric I '. un grand nombre de petits bijoux qui, disait-on. ressemblaient plus ou moins à des abeilles; nous en publions une photographie page 332 ; nous donnons à la même place une notice sur les

(1) Voltaire, Essai sur les tnœvrs, Philippe Auguste, bataille de Bouvines.

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abeilles considérées comme emblème français. Il parait que Tristan de Saint Amand s'est acquis à cette époque une certaine célébrité en publiant un livre uniquement destiné, a-t-il dit. à venger la France qu'on outrageait en donnant aux Heurs de lis une mouche pour origine.

Une prétention bien plus injurieuse encore est celle que les fleurs de lis ne furent d'abord que des crapauds que les

Francs auraient portés pour emblème, en commémoration des pays marécageux qu'ils avaient d'abord habites. Quelques documents anciens, mais surtout des xrv~e et xve siècles, montrent très nettement trois crapauds comme emblème français. Voir la notice spéciale page 328 .

Mais ici nous pensons que malgré leur disposition semblable par trois, ce qui constitue déjà un anachronisme, les fleurs de lis et les crapauds forment bien deux emblèmes distincts. La preuve la plus évidente est dans un bas-relief en bois du temps de Charles VIII qui est conservé à Orléans : il représente une bataille entre de- soldats français et allemands; du cùté des français on voit deux étendards : l'un aux trois fleurs de lis, l'autre aux trois crapaud-. Une gravure de ce curieux bas-reliet existe à la Bibliothèque nationale. Notons que des documents reproduisant les trois crapauds sont en nombre intime comparativement à ceux qui montrent les Heurs de lis.

D'ailleurs, le dessin ornementé que non- avons nommé fleur de lis a existé de toute antiquité; on le retrouve dans l'Extrême Orient, en Egypte, en Grèce, à Rome, etc.

On le voit souvent terminant les sceptres, les lances ou

servant à l'ornement des v;ises peints ou gravés, à l'architecture, etc. I);his une citation que non- avons faite plu-- liant de Voltaire, on peut voir qu'il attribue le dessin de la Qeur de lis à une fantaisie d'artiste : or. voici ce que le hasard non- a fait découvrir: un tapissier ayant à décorer une tenture qu'il voulait semer de fleurs de lis, dessina un modèle de cet emblème et, pour l'obtenir plus facilement régulier, l'étoffe dorée qui devait le reproduire fut pliée en deux, divisanl le dessin, dont un eùté seulement servit pour le découpage des deux : ce découpage donnait une fleur de lis parfaite, même h le dessin primitif était défectueux. C'est peut-être cette facilité d'obtenir un emblème symétrique qui l'a fait adopter par des artistes peu raffinés, pour orner les étoffes royale- qui, en maintes occasions, se débitèrent en quantité considérable, témoin cette commande pour la guerre projetée par le roi Philippe VI en 1337 (voir page 276).

La fleur de lis, obtenue régulière par le découpage d'un seul de ses côtés, expliquerai! la grande quantité de variétés

Piques de drapeaux avec fleur de lis (( îollectiou A. Maurj i

qu'offrent, parfois à une mêmedate, ses types, tantôt ramassés, arrondis, tantôt longs et fuselés.

les fleurs de lis furent elles, en France, armoiries royales ou nationales?

Celte question est très intéressante ici. Il esl certain qu'un

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blason qui dura près de dix siècles et qui se vit en tète de tous les documents officiels a pu être pris pour l'emblème de la nation. On a dit souvent des fleurs de lis : « Vécu de France ». « les armes de France », mais on disait aussi : « Les enfants de France » pour désigner les enfants du roi. Exemple :

Le dit argentier n'a rien délivré aus dits jeunes enfans de France. excepté pour Messeigneurs Jean et Philippe de France et Loys de Bourbon, les quiex desquels) furent vestus de livrée avec Monsieur le dauphin le jour de Noël. (Du Cange).

Quantité d'exemples prouvent à l'évidence que ces armoiries étaient celles du roi. Nous avons donné dans le cours de notre étude sur les drapeaux un certain nombre de citations qu'il suffit de relire pour s'en convaincre.

Nous rappellerons seulement les suivantes : Guillaume Guiart, dans ses royaux lignages dit en parlant de Philippe- Auguste au siège de Château-Gaillard en 1205 :

Du roy de France la bannière A fleurs de lys d'or bien apertes

Plus loin, à propos du pennon royal :

(1372). Les bons bourgeois et citoyens de Poitiers qui étaient bons et vrais français, quand ils virent les bannières des fleurs de lys, les armes de leur souverain seigneur le Roi de France. . . prirent à crier : Montjoie.

Marc de Wulson, dans un ouvrage que nous avons déjà cité donne une description détaillée du cortège royal ; nous y trouvons le passage suivant :

«... Montjoie viendra ensuite revêtu de. . . et sur les manches les trois fleurs de Lys d'or des armes de nos rois avec leur couronne de fleurs de Lys. . . »

Nous détachons du préambule au règlement du roi Louis XIV sur les pavillons (du 12 juillet 1070) les lignes suivantes :

« Pour les marchands, le pavillon a la poupe dressé sur une lance doit être blanc avec les armes de la province dans le milieu ou à l'angle qui joint le haut du bâton ; le bleu fleurdelisé ou les croix fleurdelisées sont difliciles à être bien mises en œuvre, en outre que les fleurs de lis, qui sont les armes du Prince, ne doivent s'appliquer qu'en des lieux de grand respect. . . »

Les fleurs de lis placées sur les drapeaux, bannières ou cornettes el encore sur les costumes, les cottes de mailles, les tentures, ont toujours été marques royales ; nous n'y avons trouvé que de 1res rares exceptions. Elles ont servi aussi pour les princes du sans et parfois les personnages ou gardes attachés au service du roi ou des princes.

Le dessin ci-dessous, l'ail d'après une miniature du manuscrit de Froissart intitulée : « Charles le Bel recevant la reine

d'Angleterre », montre le roi de France avec un chapeau lleurdelisé. Le caparaçon de son cheval et jusqu'au manteau de son petit chien ont des fleurs de lis alors qu'on n'en voit pas ailleurs dans la suite nombreuse qui, sur la miniature, accompagne le roi.

Les fleurs de lis sur champ d'azur spnt si bien considérées comme les armoiries spéciales des rois et de leur famille que. sur les tableaux généalogiques anciens, tous les Bourbons, qu'ils soient d'Espagne, de Sicile ou d'ailleurs, les ont conservées avec ou sans brisure.

On peut, à ce propos, rappeler le singulier procès qui fut intenté à Paris en L897 au duc d'Orléans par le duc d'Anjou ? général espagnol qui complète son nom ainsi : Henri François de Bourbon y Castelvy. 11 revendiquait le droit de porter seul « les armoiries pleines d'azur à trois fleurs de lis d'or et le titre de roi de France, faisant défense au ^\uv d'Orléans d'usurper

FLEUR DE LIS

plus longtemps lesdits titre et armoiries, ce à peine d'une astreinte de 1,000 francs par jour de retard ».

Un avoué intervint alors au nom de don Carlos pour réclamer en faveur de son client le droit exclusif à ces titre et armoiries.

Le jugement fut rendu par la première Chambre du Tribunal civil de la Seine (président M. Baudoin); ses attendus sont des plus intéressants :

Attendu que la royauté a été abolie eu France et que personne n'a plus le droit de se dire roi de France, puisque cette qualification ne peut se comprendre sans l'exercice effectif du pouvoir qu'elle désigne ;

Qu'il est quelque peu puéril de demander, sous le gouvernement de la République, à un tribunal jugeant au nom du peuple français, de reconnaître à qui que ce soit le droit de porter une qualification que la nation a. par sa volonté souveraine, abolie;

Qu'il en est de même des armoiries d'azur à trois fleurs de lis d'or, deux et un, qui étaient jadis altacbées à la qualité du roi de France, auquel, suivant l'expression de Laroque, elles servaient de nom muet, et qui ont disparu avec elle ;

Par ces motifs,

.... Dit François de Bourbon y Castelvy irrecevable et mal fondé dans toutes ses demandes, fins et conclusions, l'en déboute et le condamne à tous les dépens.

Ce serait un défi à l'opinion publique, que de choisir comme emblème de la France, ainsi qu'on l'a proposé, les ileur> de lis qui, aujourd'hui, représentent positivement l'idée monarchique, ainsi qu'en témoigne au besoin la bijouterie qu'arborent les fidèles de l'ancien régime.

D'ailleurs, le peuple ne s'y est pas trompé et, à chaque révolution contre la royauté, les lleurs de lis furent brisées ou eiïacées.

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