DEUXIÈME ÉDITION
Les recherches qui suivent sur les émotions expérimentalement provoquées chez les sujets en état d'hypnotisme, n’ont pas été sans avoir sollicité, au moment où elles ont paru, un notable sentiment d’étonnement dans le milieu scientifique contemporain.
A ce sentiment d’étonnement est venu se joindre naturellement une réaction inverse de scepticisme allant jusqu’à la négation complète des faits allégués; et même, la plaisanterie que l’on retrouve partout en France, à propos des choses qui y prêtent le moins, s’étant mêlée de la partie, on a vu quelques beaux esprits faire des épigrammes à ce sujet, et s’égayer doctement sur l’action
des corps h distance, qui pouvait devenir, disaient-ils, une méthode féconde en imprévus thérapeutiques de toutes sortes.
Il n’y a vraiment pas de quoi s’étonner de ces choses; cela est très humain. N’est-il pas dans la destinée de toutes les questions nouvelles qui surgissent inopinément et qui demandent à prendre leur place au soleil, d’être baffouées au début et considérées immédiatement comme gênantes?
Elles dérangent le calme des esprits rassis; elles troublent l’harmonie de leur lassitude, et, pour bon nombre de ceux qui n’ont plus de feuillets blancs disponibles dans leur agenda psychologique, elles sont d’emblée jugées comme suspectes, comme matières de rebut, et considérées comme indignes de prendre place parmi la liste des vérités officiellement consacrées.
L’Académie de médecine, devant laquelle, comme on le sait, j’avais cru devoir présenter mes recherches originales sur ce domaine
spécial (le la neurologie, ne voulut pas paraître accepter par son silence la lecture d’un pareil travail faite devant elle. — Pour éclairer ses convictions, elle nomma une commission, prise dans son sein, chargée d’examiner mes propositions et de la renseigner sur leur valeur.
Cette commission scientifique, dont la plupart des membres n’avaient pas dirigé leurs méditations dans ce coin si spécial et si délicat de la neurologie, se mit néanmoins à l’œuvre, et, après avoir assisté à une série d’expériences dont on peut trouver des détails très consciencieusement exposés dans les comptes rendus insérés au Bulletin de l’Académie, nomma un rapporteur.
On peut voir dans la lecture de ce travail, très habilement conçu, que l’auteur s’est efforcé, d’une part de rendre une parfaite justice (ainsi qu’il est dit dans les procèsverbaux) aux faits évidents que j’avais exposés et que lui et la commission ont dûment constatés ; — et, d’autre part, que pour ne pas heurter les instincts de prudence et de cir
conspection qui inspirent toute commission scientifique redoutant avant tout de s’aventurer dans des régions inconnues, il chercha à corriger les conclusions incluses dans les procès-verbaux, et finalement accorda d’une main ce qu’il refusait de l’autre. — Ce compromis habile était-il de mise en ce cas?
Ceux, en effet, qui s’intéressent à ces questions nouvelles et qui aiment à asseoir leurs convictions, non pas sur des appréciations, mais bien sur des documents authentiques, pourront lire avec intérêt, dans le compte rendu des séances de la commission , la contre-partie du rapport (1).
Ils reconnaîtront ainsi, de visu, que toutes les expériences que j’avais annoncées ont été refaites par moi et vérifiées devant la commission; — et, bien plus, que les grandes lignes de mon travail ont été confirmées à l’aide de dispositifs spéciaux imaginés par la commission elle-même.
Ils seront facilement amenés à constater
(1) Bulletin de l'Académie de médecine, 1888, p. 341 et suiv.
qu’il est exact de dire que chez les sujets en état d’hypnotisme, on peut, à l’aide de certaines substances enfermées dans des tubes de verre et tenues à distance, déterminer des convulsions, des hallucinations, des émotions variées de joie, de tristesse, de douleur; — solliciter des troubles, des mouvements de la pupille, des gonflements instantanés de la région thyroïdienne et des perturbations concomitantes sur rinnervation cardiaque, pulmonaire et abdominale, etc.
Toutes ces réactions étonnantes ont été vues, vérifiées et inscrites dans les procèsverbaux de la commission; cest là un fait indiscutable qui suffit à démontrer le bien fondé des expériences dont j’ai déjà entretenu le public.
Je tiens seulement à édifier mes lecteurs sur la façon plutôt diplomatique que scientifique dont le rapport officiel de la commission a été conçu, et à signaler tout particulièrement à leur attention que ce rapport n’exprime que l’opinion seule de la commission, et que l’Académie de médecine, réser-
— lo-
vant son jugement, .re&te en dehors du débat. Elle n’a pas à intervenir, comme l’a très judicieusement exprimé son honorable président, dans l’appréciation des travaux d’un de ses membres.
Je n’insiste pas; la question de l’action dynamique des substances et agents physiques agissant à distance chez les sujets en état d’hypnotisme est posée ; — elle marche, elle s’appuie sur des documents qui deviennent de plus en plus nombreux, et malgré les faits en apparence contradictoires, qui proviennent d’expériences mal faites et d’expérimentateurs mal habiles, elle est destinée, quoi qu’on dise, à prendre place dans le domaine scientifique, et à devenir un chapitre naturel de la physiologie du système nerveux.
Je tiens encore à répéter ceci : il n’y a pas seulement dans ces nouvelles et intéressantes recherches un simple phénomène de neurologie pathologique à constater, — il y a derrière elles une série de phénomènes
d’une plus grande amplitude appartenant a la physique générale qui touchent, non seulement aux actions dynamiques des corps sur les fibres nerveuses de l’être vivant, mais encore qui, pénétrant dans les replis les plus reculés du for intérieur, sont susceptibles de mettre en branle les cordes variées de l’émotivité humaine. — Et, pour peu qu’on veuille poursuivre, on se trouvera fatalement en présence de ce vaste problème des mouvements moléculaires de la matière qui relient dans une synergie mystérieuse, l’action de l’aimant à celle des courants électriques et des courants nerveux.
Cette seconde édition renferme des recherches nouvelles qui confirment, d’une façon concordante, les faits exposés dans la première ; elle contient de plus des expériences inédites et tout à fait originales, relatives d’une part a l’action des verres colorés sur la sollicitation des régions émotives , et d’autre part, à l’action sympathique exercée
sur deux sujets hypnotisés, dont les émotions variées, provoquées par l’expérimentateur, se mettent, à distance, à l’unisson les unes des autres.