DE LA MÉTHODE A SUIVRE DANS LA CONDUITE DES EXPÉRIENCES
Pour procéder, je ne dis pas à coup sûr, mais avec le minimum de causes d'erreur possible, il convient d’avoir recours à une méthode fixe et déterminée à l’avance, en dehors de laquelle il n'est pas possible d’obtenir des résultats certains et comparables entre eux.
Cette méthode, que j'appellerais volontiers physiologique, consiste (les dispositifs des expériences ayant été fixés ainsi qu’il a été dit) à n’ intervenir par soi-même que le moins possible dans l’action, et à laisser les processus évoluer suivant leurs tendances propres et leurs enchaînements naturels.
Cette manière de faire, qui est la mienne, et sur laquelle j’appelle tout particulièrement l’attention, repose sur ce fait fondamental que je considère comme un axiome en hypnotisme, c’est que les divers états hypnotiques : l’état léthargique, l’état
cataleptique et l’état de somnambulisme lucide, que certains auteurs considèrent encore comme des états autonomes indépendants les uns des autres, constituent au contraire les anneaux d’une même chaîne et les phases successives d’un seul et même processus hypnotique en évolution. Chaque processus commence à la phase léthargique, s’élève à la phase cataleptique, puis à celle du somnambulisme lucide pour retomber, par une courbe descendante, à son point de départ, à la période de léthargie de retour.
C’est donc, suivant moi, un cycle complet que les phénomènes hypnotiques parcourent.
Prenez un sujet, en effet, fondamentalement hypnotisable, plongez-le en période de léthargie par un procédé quelconque, vous développez immédiatement un trouble profond dans son innervation centrale, et, du même coup, vous interrompez les connexions de la vie consciente avec la vie inconsciente. — Vous dédoublez ainsi son unité psychologique, car alors ce sont les réactions purement inconscientes de la vie automatique qui vont seules se mettre en activité, et l’individu ainsi privé d’une portion de son innervation cérébrale, devient comparable à ces animaux décapités, chez lesquels le processus excito-réflexe de la moelle acquiert une
énergie d’autant plus intense qu’il n’est plus contrebalancé par les actions modératrices irradiées du cerveau* (1).
Vient-on, maintenant, à soulever légèrement ses paupières, à foire entrer dans son cerveau plongé dans l’obscurité, par l’intermédiaire de sa rétine et du nerf optique, quelques vibrations lumineuses, immédiatement la scène change — l’individu illuminé s’anime, il reste les yeux ouverts et son regard exprime ce qui se passe en lui. Les vibrations lumineuses ont mis en branle certaines régions obscures de son encéphale et cela a suffi pour le faire monter d’un échelon sur la pente du réveil : il est en catalepsie.
A ce moment, la scission entre les régions conscientes de sa personnalité existe encore, et les ma-
(1) Il est des circonstances, jusqu’ici peu étudiées encore, en vertu desquelles le sujet hypnotisé peut encore s’abaisser dans les manifestations dépressives de son système nerveux. Il s’agit d’états qu’on pourrait appeler ultra-létliargiques , dans lesquels on voit des sujets, profondément frappés, tomber dans un véritable coma, sans réaction d’hyperexcitabilité neuro-musculaire. Ils sont complètement anéantis, les actions de la moelle sont milles, le sujet ne vit plus que par ses régions bulbaires qui sont encore en vie. Ces états, qui sont rares, ne sont pas sans devenir inquiétants s’ils se prolongent; le réveil est toujours long à susciter.
nifestations qui vont avoir lieu, quoique d’un ordre plus relevé que celles purement automatiques de la phase précédente, vont apparaître avec un caractère spécial qui constitue ce groupe de phénomènes cérébraux si curieux, si peu étudiés, et qui constituent les véritables actions réflexes cérébrales (1).
C’est dans cette phase que nous allons pouvoir susciter toute cette série de phénomènes émotifs que nous signalerons dans la troisième partie de ce travail, et qui représente sous les formes les plus variées, depuis les émotions de l’indifférence et de l’étonnement jusqu’aux expressions les plus complètes de la terreur, toutes les tonalités de l’émotivité humaine.
On peut donc dire d’une façon indubitable que cette phase nouvelle subie par le sujet hypnotisé est une phase de perfectionnement par rapport à la phase précédente, et que la seconde dérive très nettement de la première à- laquelle elle est strictement enchaînée, comme le deuxième temps de la déglutition est strictement la suite du premier. — Mais, ce n’est pas tout-, cet automate qui, dans la période de catalepsie précédente, ne sem-
(1) LuySj Des actions réflexes cérébrales.
blait vivre que par le regard qui exprime soit le vide, soit l’exaltation de ses émotions, cet automate, dis-je, ne parle pas, car on ne peut appeler paroles les sons articulés qu’il répète comme un écho et que l’on prononce à son oreille.
En poursuivant l’expérience, sous l’influence d’un attouchement léger sur la peau du crâne, on voit encore un changement subit qui s’opère en lui. Il passe alors dans la phase du somnambulisme lucide. On lui rend ainsi la faculté d’entendre; on réveille d’autres régions de son cerveau ; il entend, et, chose bien étrange qui déjoue tout ce que nous croyons savoir sur l’évolution de la parole ! — il entend et parle d’une façon appropriée — il donne signe de réaction consciente — il dit : moi, et cette réaction, qu’on prend pour consciente, n’est que fictive et apparente, car au réveil il n’en gardera aucun souvenir; il sera par conséquent complètement inconscient de tout ce qu’il aura dit et fait pendant cette phase du somnambulisme lucide qu’il parcourt en ce moment. C’est la dernière étape qui le sépare du réveil complet, c’est-à-dire de son raccordement avec la portion consciente de luimême dont il a été ainsi expérimentalement dissocié, et avec laquelle il va se compléter.
On voit donc par cet exposé combien l’état de
somnambulisme lucide est enchaîné à l’état cataleptique qui le précède, et combien celui-ci à son tour dérive de l’état léthargique. Ces états se commandent, dans l’ordre physiologique, comme des phases enchaînées d’un processus naturel et constituent une filiation régulière.
Mais ce n’est pas tout — cette phase de somnambulisme lucide qui touche au réveil et qui représente la phase culminante du processus en évolution, n’est pas (abandonnée à elle-même) destinée à se prolonger indéfiniment, — c’est un processus qui suit son cours, elle doit aboutir à quelque chose.
Ou bien le sujet, après avoir développé les réactions hypnotiques propres à cette période, après s’être dépensé d’une façon plus ou moins rapide, va être réveillé par l’expérimentateur, et rentrer dans la vie réelle. Ou bien, s’il est abandonné à luimême, s’il est laissé en présence des incitations hypnotiques que l’on a développées en lui, que va-t-il se passer?
Dans ces circonstances on observe un phénomène bien étrange. Si le sujet est dans un endroit calme, si on le laisse sans l’exciter par des interrogations, si on fait l’obscurité autour de lui, il cesse de parler et de se mouvoir, la vie ré-
trocède en lui, et on le voit alors, dans certains cas, repasser tout doucement, comme un foyer qui s’éteint, ou d’autres fois d’une façon subite et inopinée, dans la phase de léthargie dont il avait émergé au début.
C’est ainsi qu’un cycle complet a été parcouru par la série des phénomènes hypnotiques enchaînés réduits les uns dans les autres. Ce sont là de véritables processus physiologiques réguliers, comme les processus excito-moteurs que l’on développe à travers l’axe spinal et auxquels on attribue une phase incidente, une phase intermédiaire et une phase de réflexion. Il s’agit bien d’une manifestation dynamique expérimentale que l’on suscite dans le système nerveux, qui obéit à des lois fixes et suivant un ordre d’évolution régulier; c’est l’état léthargique qui est au début, et c’est l’état léthargique qui est à la fin du processus ; c’est de là que part le sujet hypnotisé, c’est là qu’il revient après avoir parcouru les étapes successives fatales de l’état hypnotique sous forme d’une courbe à période ascendante et à période de décours (1).
(1) Cette succession des états variés de l’hypnotisme a été déjà parfaitement indiquée par le Dr Descourtis. be
Ces considérations physiologiques de l’enchaînement régulier des différents états de l’hypnotisme et leur subordination réciproque me paraissent être les notions indispensables à connaître comme méthodes naturelles à imiter pour la mise en train de l’étude des médicaments à distance sur les sujets hypnotisés. — Ne faut-il pas, en effet, bien connaître la marche et l’ enchaînement réciproque du processus de l’hypnotisme à l’état normal pour se rendre compte de ce que deviennent ces mêmes phénomènes dans les conditions nouvelles et extraphysiologiques que l’on va susciter?
Voyons maintenant comment, dans la pratique des expériences de l’action du médicament à distance, les choses vont se passer.
Je le dis dès le début, lorsqu’on laisse le sujet abandonné à lui-même, sans lui parler, sans lui faire les plus minimes attouchements, une fois qu’il est sous l’influence d’un agent stimulateur quelconque, il va dérouler de lui-même les énergies naturelles dont il est animé, et en passant successivement de l’état léthargique à l’état cataleptique, puis à l’état de somnambulisme lucide, pour revenir à la phase
schéma qu’il en a tracé rend la chose parfaitement démonstrative. Voir Y Encéphale, 1885, p. 173.
f léthargique de retour, il va nous donner la démonstration expérimentale de l'enchaînement du processus hypnotique tel que nous venons de le formuler précédemment.
Le tube étant placé, comme il a été dit, au lieu d'élection au niveau de la nuque, au bout d'une minute ou deux on voit quelques tressaillements fibrillaires apparaître sur la face; des grimaces subites, consécutives à quelques hallucinations visuelles, se révèlent, le sujet s’agite sur son siège ou bien il défait sa coiffure, se gratte ou délace ses vêtements, puis, à un degré un peu plus avancé, les yeux s’ouvrent spontanément et cela d’une façon silencieuse. Ils expriment alors, suivant la nature de la substance employée, des expressions émotives diverses. Le plus souvent ce sont des expressions de crainte et de terreur qui sont en jeu.
C’est la phase léthargique du processus qui se révèle alors avec cet état d’hyperexcitabilité des régions émotives qui lui est propre. Ordinairement cette phase reste silencieuse. Les sujets ne parlent pas, et, s’ils ne sont pas provoqués d’une façon quelconque, ils restent dans l’état léthargique et ne s’élèvent pas au degré supérieur.
Mais, si le sujet est doué d’une impressionnabilité
spéciale, s’il est pourvu d’aptitudes intellectuelles plus riches, l’action de la substance employée trouvera bien un champ d’action plus vaste. Elle s’accumule en lui progressivement et développe la mise en activité des territoires multiples de son cerveau. Il se met donc spontanément à parler et à exprimer les impressions subjectives qui le- travaillent.
Il est donc entré motu proprio dans la phase du somnambulisme lucide qui correspond à la période culminante du processus hypnotique en évolution. Et c’est ainsi que cette graduation, aussi naturelle que spontanée des processus successifs de l’hypnotisme, nous démontre encore les liens qui les réunissent entre eux ainsi que leurs filiations physiologiques.
Mais ce n’est pas tout, et, d’après ce qui va suivre, on va voir combien les connexions sont encore plus intimes.
Au moment en effet où le processus, sous l’action de la substance stimulante, est à son point culminant, vient-on à éloigner du sujet subitement le tube contenant la substance active? Immédiatement un changement profond s’opère dans tout son être. S’il marche, il s’arrête subitement et devient titubant; s’il parle, il interrompt immé-
diatement sa phrase qui reste inachevée, et alors, , si on continue à le priver de cette force d'emprunt qui l’anime et le soutient, on le voit tantôt brusquement, tantôt lentement, passer par les memes phases qu’il a parcourues pendant la période ascendante du processus, et s’arrêter quelquefois | comme foudroyé à la phase de la léthargie de retour.
Pendant cette phase régressive, on assiste encore - à une série de phénomènes des plus intéressants et qui annoncent qu’il s’agit bien d’un véritable cycle parcouru par le sujet. Il exprime en effet, au fur ! et mesure qu’il descend et se rapproche de la période de léthargie de retour, les mêmes gestes, les mêmes grimaces, les mêmes tics et tressaillements fibrillaires qu’il a manifestés dans la période ascendante du processus, et ces phénomènes se manifestent naturellement dans l’ordre inverse où ils se sont tout d’abord révélés. Par exemple si, au début, le sujet a tiré la langue en faisant des grimaces, les mêmes manifestations se révèlent, à la fin, sur les frontières de la léthargie de retour.
Cet enchaînement de phénomènes, qui se déroulent d’eux-mêmes si ponctuellement chez les sujets hypnotisés, indique d’une façon précise la conduite à tenir dans la direction méthodique des expériences; il nous montre la fatalité des opérations, leur
marche ascendante, leur période de culminatioi suirie de la période de décours. Il faut donc prendre sur soi de respecter d’une façon absolue l’ordre naturel des choses, ainsi que l’état du sujet une fois qu’il est sous l’action de la substance stimulatrice qui agit sur lui, ne pas lui parler, éviter les moindres attouchements sur une région quelconque de sa per sonne , et de la teté en particulier. 11 faut savoir attendre et laisser évoluer d’ellesmêmes les forces mystérieuses de son système nerveux auquel on fait expérimentalement appel.
Autre précaution encore à retenir : comme chaque substance que l’on expérimente agit chez le sujet d’une façon spécifique et détermine des processus appropriés, il faut d’une manière absolue, si l’on ne veut pas entremêler les phénomènes les uns avec les autres, attendre, avant d’expérimenter l’action d’une nouvelle substance, d’avoir constaté bien nettement que l’action de la substance précédemment employée est complètement épuisée. Il faut que le sujet en soit absolument expurgé.
Pour bien se rendre compte qu’il en est ainsi, il faut, en faisant appel aux notions physiologiques précédemment exprimées, savoir bien reconnaître que le sujet est entré dans la phase de la léthargie
de retour. Il y a pour cela un signe pathognomonique, c’est le retour de l’hyperexcitabilité neuromusculaire des avant-bras, révélé par l’action d’un léger frôlement. — Tant que cette contraction asymptomatique de l’état léthargique ne sera pas réapparue d’une façon nettement apparente, il faut attendre : cela prouve que le sujet est toujours sous l’action de la substance précédemment employée. Mieux vaut attendre quelques minutes, et quand on voit que le sujet, interrogé ainsi qu’il a été dit, a récupéré son hyperexcitabilité caractéristique •de l’état léthargique aux avant-bras, on peut le considérer comme ayant expurgé l’action de la substance employée précédemment et susciter un nouveau phénomène expérimental.