‹ Les émotions et la volontéChapitre 13 sur 194 · HÉRÉDITÉ DES RELATIONS SOCIALES · texte numérisé non relu

HÉRÉDITÉ DES RELATIONS SOCIALES

ver leur nourriture sans se disperser, et que leur réunion protège contre certains dangers.

Si l'on suppose que l'habitude de vivre en commun a eu un commencement, il doit y avoir une tendance à conserver et à perpétuer cette habitude. La survivance de l'habitude vient en aide à la tendance primitive. « La perception d'êtres d'une même espèce, constamment vus, entendus et sentis, deviendra une partie prédominante de la conscience, si prédominante même, que son absence causerait immédiatement une gêne.» (Spencer.) L'esprit de chaque animal du troupeau s'imprimera d'une façon indélébile des images de ses semblables, avec leurs caractéristiques , traits , gestes , cris , ce qui les rendra intéressantpour lui. Immédiatement après rherbCjtoutrintérêt du mouton sera dans le mouton. Prenant leurs plaisirs en commun, ils se regardent les uns les autres avec plaisir ; subissant leurs peines en commun, ils peuvent contracter des associations mutuelles de souffrances, et se soulager ainsi les uns les autres. L'impression d'une personnahté peut donc se cultiver, devenir une impression héréditaire si une image aussi compliquée que celle-ci peut s'imprimer sur l'intelligence. La vie en commun, si toutes les conditions en étaient remplies, amènerait une identité complète entre l'individu et le troupeau ; il ne penserait même plus à agir seul en dehors du corps dont il ferait partie. Le principe social triompherait sur tous les égoïsmes.

21. — Jusqu'ici nous n'avons parlé que des effets résultants de la vie en commun. Nous devons ajouter ceux des appétits sexuels qui concentrent l'attention sur quelques individus choisis. Ils augmentent encore beaucoup l'impressionnabihté des membres individuels, l'intérêt qu'ils prennent les uns aux autres, quoiqu'ils engendrent ^ussi des rivalités et des querelles. Quand le sentiment sexuel passager se transforme en un intérêt continu entre deux individus, il les rend des plus sociables ; le couple pense alors moins à lui-même exclusivement.

22. — Suivant M. Spencer nous devons tenir un grand compte du sentiment maternel, dont l'origine est moins explicable que celle du sentiment sexuel, mais encore plus puissant au point de vue social. L'instinct maternel est plus fort et plus universel ; le petit ne peut pas toujours compter sur l'amour de son père. L'intensité des sentiments de la

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mère montre ce que peut faire une affection forte dans les cas extrêmes ; elle a l'esprit entièrement possédé par l'image de sa progéniture et adopte tous ses intérêts sans distinction et sans réserve. Passer par une excitation aussi vive, c'est s'identifier de plus en plus avec la personnalité commune à tout le troupeau. S'il n'y avait là encore des occasions de rivalités et de querelles, l'intérêt de chacun pour chacun, sous l'influence de ces trois sentiments, deviendrait prédominant. Le système social serait un communisme radical.

23. — Le plaisir de la vengeance nous ramène au côtévorace de la vie animale, si du moins on l'expHque par l'hypothèse de l'évolution. La lutte pour l'existence implique d'abord une coopération pacifique et un antagonisme belliqueux ; si l'un de ces deux éléments est la source des plaisirs de l'amour, l'autre est la source des plaisirs de la haine et de la vengeance. Nous devons pourtant établir une différence importante. Nous voyons dans le premier une satisfaction indépendante concourant à augmenter les jouissances de la coopération, et étant peut-être le plus fort facteur du résultat. Dans le second il n'y a pas de fait correspondant exactement à ceci : au contraire, la perte nécessaire de cette satisfaction doit être un recul vers le plaisir de la vengeance.

On peut dire que si grands que soient les avantages de la coopération delà vie commune, les avantages de la destruction sont encore plus immédiats et plus apparents. La moitié de la race animale vit de sa proie : et comme il est délicieux de se nourrir ainsi, il doit être agréable de tuer. Tous les signes d'insuccès, les efforts inutiles, les tressaillements d'agonie de la victime doivent être agréables aussi. De plus, si l'animal actuellement victorieux a passé lui-même par l'état de crainte mortelle qu'il inspire, il doit se produire chez lui une réaction qui augmente l'exaltation du moment de la victoire.

24. — Suivant l'hypothèse de l'évolution, nous pouvons facilement supposer la transmission héréditaire des habitudes voraces, et de la satisfaction que procure la mort de la proie ou du rival. Nous sommes cependant encore en dehors du plaisir essentiel de la malveillance. Nous avons assez maintenant du fait qui cause une souffrance quelconque, voyons maintenant le sentiment proprement dit. Le sentiment n'ap-

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parait pas toujours dans le fait. Tout ce dont a besoin l'animal pour l'accomplir, c'est une impulsion assez forte qui lui permette de satisfaire sa faim, de détruire ses rivaux plus faibles, et de jouir de cette action et de tous ses effets. La situation ne nécessite pas en plus le plaisir de torturer un autre animal ; et le sentiment en cause, ce qui le fait agir, c'est plus d'avoir rencontré de l'opposition, que d'avoir été blessé. La disposition au meurtre est forte par elle-même sans avoir été poussée jusqu'au point de se délecter dans ces signes de souffrance que les classes élevées d'animaux peuvent seules interpréter. Ce que nous considérons comme des indices d'agonie et de souffrance, des animaux d'un esprit moins développé, peuvent l'interpréter comme des signes de perte de puissance pour résister.

25. — La sympathie et l'antipathie se présentent ensemble. Toutes les deux supposent la possibihté de se représenter les plaisirs et les souffrances des autres , et de faire naître ces plaisirs et ces peines chez les autres. L'une est la source d'actions faites pour donner ces plaisirs, l'autre d'actions faites en vue d'infliger un mal ; toutes deux font naître des satisfactions. Il semble étrange qu'on trouve ces deux sentiments dans un même esprit : mais cette contradiction est levée par la différence des circonstances ; le plaisir de faire du mal suit la peine reçue.

L'impulsion carnassière donc n'implique pas le plaisir qui vient de la connaissance du mal qu'on fait, mais prépare probablement ce raffinement de cruauté. M. Spencer a remarqué qu'il était nécessaire pour le progrès de la race, que l'activité destructive fût non pas pénible mais agréable. En fait, cependant , le plaisir de la destruction va bien au-delà de ce que renferment ces mots, bien au-delà de ce qui était avantageux pour l'intérêt collectif des animaux et des hommes aussi. Le plaisir pris dans la vue de la souffrance a toujours été trop grand.

Il semblerait plutôt que la vengeance comme la crainte, soit une faiblesse et non une des qualités du système animal. Jusqu'à un certain point, lorsqu'ils sont soumis à un contrôle énergique, ces deux sentiments aident à notre sécurité. Mais tous deux sont facilement excessifs ; ce sont des passions démoralisantes et désorganisantes; elles empêchent fatalement la justice et la mesure de notre jugement : elles

lUiN. — Eniotions et Volonté t'

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sont contraires et à notre propre intérêt et à celui des autres. Les natures faibles y sont souvent soumises.

M. Spencer considère l'insensibilité devant la souffrance comme une acquisition semblable à celle de la soumission, semblable à l'insensibilité d'une peau habituée au frottement. Pour ma part je ne crois pas que ce soit une acquisition. L'indifférence à la souffrance qu'on provoque, me semble l'état primitif, le premier degré de l'échelle; tandis que la répugnance à faire souffrir est de croissance récente, tardive et lente. Déplus, l'indifférence pure et simple aurait été suffisante pour des fins pratiques ; la jouissance positive, la fascination qu'on éprouve en face d'une souffrance, est une superfluité diabohque, une humeur dépravée qui a valu à l'humanité bien des reproches.

26. — Comme nous sommes intéressés à expliquer l'hérédité des impressions de la personnalité dans les membres d'une espèce, bases de tout instinct social, nous pouvons remarquer qu'une attitude hostile, tout en détruisant l'œuvre de l'amour et de la sympathie, n'en contribue pas moins à graver l'image commune de l'espèce dans l'esprit de chaque individu, au point de lui donner la persistance héréditaire.

Cela prouve que si la transmission d'une image assez complexe pour renfermer les gestes, des mouvements, la figure d'un des animaux les plus élevés, est une rude tâche pour le système nerveux, les conditions favorables à cette transmission sont très bien remplies. Retenir l'impression héréditaire du soleil, de la lune, des étoiles, du jour et de la nuit, de la chute des corps, des champs verts, des ruisseaux bondissants, cela peut ne pas demander plus d'efforts nerveux que pour abriter le germe microscopique qui transporte la ressemblance, des parents à leur progéniture ; mais la répétition et les autres conditions qui gravent une impression sont bien inférieures.

27. — Si je n'étais persuadé que les sentiments puissants liés à ceux de la propriété et de la liberté, sont instinctifs, j'aurais eu aussi à les considérer comme produits par l'évolution. Je ne puis cependant affirmer que l'amour de la propriété et le désir d'être libre dans ses actions, ne se sont pas développés à mesure qu'on sentait mieux leur valeur, les satisfactions immédiates qu'ils nous procuraient, les besoins pressants auxquels ils paraient. Les formes les plus exagérées, les plus

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