LES SENTIMENTS DE FAMTLLE
Accoutumés h agir en commun dans le danger commun, les membres du troupeau passent naturellement en revue les points faibles et se rangent à côté des individus les plus menacés ou les moins forts. L'intérêt, la sollicitude pour les membres faibles est presque le complément indispensable de tout système social. D'un autre côté, pour ce qui regarde l'affection personnelle basée sur Tembrassement, on préfère l'individu faible à celui qui est fort, ce dernier a d'autres goûts, d'autres occupations, qui ne le disposent pas toujours h l'amour. Tel est le jeune Adonis :
C'est la chasse qu'il aimait, et il riait de l'amour.
Ainsi, nous pouvons donc soutenir que l'attrait intense qui porte vers les faibles ne fait pas simplement partie de la situation grégaire, mais semble être la conséquence nécessaire de ses exigences variées. Néanmoins, nous pourrions aller trop loin en supposant qu'une affection ayant la force de celle d'une mère pour son enfant, peut naître de l'influence grégaire. D'après la nature même de cette affection elle doit être contemporaine du moment de la vie animale où le nouveau venu a besoin d'être nourri et surveillé par ses parents. La sociabilité grégaire ne peut que précéder cet état avancé d'affection. La question importante est de savoir si les nécessités paternelles ne viennent pas bien avant les nécessités sociales dont elles deviendraient ainsi un élément composant considérable, ce qui s'accorderait avec la théorie qui fait de la famille le commencement de l'état, de la communauté, de la société. Le sentiment paternel contiendrait alors aussi en germe le sentiment tendre, l'affection, et la sympathie effective.
Les mêmes remarques s'appliquent au sentiment sexuel. Dans l'histoire hypothétique des séries animales, considérées comme développées, la sexualité avec l'affection et la sympathie qui l'accompagnent, précéderait la situation paternelle. S'il y avait des animaux dont les petits peuvent se suffire aussitôt qu'ils sont nés, le sentiment paternel n'existerait pas, et cependant l'union des sexes n'en serait pas moins nécessaire.
19. — Laissant de côté ces hypothèses curieuses, mais qui méritent qu'on y réfléchisse, examinons les objets, les stimulants ou causes motrices du sentiment de famille tel que nous le
trouvons dans rhumanité et dans les animaux supérieurs.
Ce n'est pas assez de dire que le stimulant est un enfant dans un état de faiblesse et de dépendance. Nous désirons analyser la situation et séparer les conditions essentielles de celles qui ne le sont pas.
En comparant tous les attributs du nouveau-né chez les animaux, ainsi que l'impression qu'ils produisent sur l'esprit des parents, M. Spencer ne trouve qu'un trait constant — la faiblesse ou l'incapacité de faire pour lui-même ce que peut faire pour lui-même un animal plus âgé. J'ai déjà fait allusion à la seule difficulté que présente cette théorie, — la capacité mentale que l'on suppose aux parents pour comprendre l'impuissance de leur progéniture, capacité qui implique un grand développement de la faculté de réfléchir. Il me semble plutôt qu'on trouve à la base du sentiment paternel ce plaisir intense que donne l'étreinte du petit, étreinte qui caractérise complètement ce sentiment paternel. L'origine de ce sentiment peut être purement physique comme celle de l'amour. Un tel plaisir s'associant avec les traits dominants, l'aspect de nouveaux-nés, répand sur ceux-ci l'intérêt qu'on étendra désormais à tous. Pour conserver ce plaisir les parents découvrent la nécessité d'en nourrir la cause et arrivent à considérer la fonction de protecteur comme partie ou condition de la jouissance.
En admettant qu'il y ait dans l'étrenite animale une satisfaction initiale augmentée par la réciprocité, nous avons dans le sentiment qui lie les parents aux enfants, un exemple très fort de la situation, puisque la faiblesse est un motif pour s'attacher à une personne. Les manifestations de tendresse réciproque peuvent être facilement réprimées dans les relations fraternelles, tandis qu'elles sont presque irrésistil)les lorsque l'affection de famille ou l'amour sont en cause [Ti.
Il semble inutile de vouloir sonder la diffusion physique
(1) On retrouve la liaison intime qui existe entre l'amour et l'impuis- Rancc, la faiblesse, dans toutes les ramifications ; elle se révèle à chaque pas de notre exposition. Nous la remarquons môme chez les enfants qui aiment et dorlotent tout ce qu'on peut concevoir de plus faible ; cet instinct de l'affection pour ce qui est faible, fait considérer comme tel ce que l'on aime, de là tout le vocabulaire des diminutifs. En répondant à l'amour du plus fort, comme dans le cas de l'enfant ou de la femme aimant, on trouve toujours un sentiment de fail)lesse, de besoin d'une protection qui n'est souvent (iirunc fiction.
LKS SENTTMFATS DE FAI\IILLE 1^7
(les souiïranccs d'une mère, dont les larmes ne sont qu'une iail)lo partie de la sôrie des effets organiques qui accompaliuont la sensation collective. La. souirrance suprême et dernière ne contribue en rien à la jouissance, mais (cependant les opérations précédentes de la conception peuvent préparer le système à jouir mieux du plaisir de l'embrassement. En réalité le sentiment de l'animal ne se limite pas à son nouveauné ; quoiqu'il ait son origine dans ce fait qu'il y a un nouveauné, il peut se transférer par la force de la similitude, à d'autres cas.
"20. — L'aspect touchant du nouveau-né, peut, comme le prétend M. Spencer, devoir toute son influence à l'idée de faiblesse, ou l)ien encore, avoir une efficacité indépendante. Nous savons que toutes les jeunes créatures ne sont pas également intéressantes, et cependant toutes peuvent avoir également besoin d'aide. Il y a des enfants qui attirent, il y en a d'autres qui repoussent, et il est possible d'assigner des raisons à ces impressions, raisons qui seront les conditions même de la beauté personnelle.
En partant de ce point, que l'enfant est une personnalité, nous remarquons d'abord que c'est une personnalité en miniature, une réduction de grandeur et qu'à cette petitesse de volume est associée la première jouissance du contact sensuel. Ensuite, l'enfant possède à un grand degré, quelquesunes des beautés les plus fines de la personnalité, celles qui augmentent le charme des deux sexes, et les charmes féminins en particuUer ; beautés qui sont dans leur origine, de nature à rehausser la valeur de l'embrassement primitif.
Encore une fois, l'aspect agréable et souriant qui invite la mère à prodiguer ses caresses et promet qu'elles seront rendues, augmente le charme de l'enfant. De plus, il y a une sorte de plaisir intellectuel ouvert à l'intelligence la plus ordinaire, dans la contemplation de la ressemblance curieuse, dans la dissemblance, que provoquent les formes grêles de l'enfance. C'est là une des beautés de l'enfant tant qu'il est séparé du moment où il deviendra un homme ou une femme.
Lorsqu'il s'agit du propre enfant d'une mère, l'affection 1 maternelle est accrue par les sentiments si forts de la propriété et de l'orgueil, qui, partout où il y a possession exclusive, tendent à augmenter toutes les formes de tendresse. En
prévoyant son bonheur futur, on peut donner librement carrière à des désirs, des vues idéales, exercice d'esprit qui fixe encore l'attention sur la cause première de cet exercice.
Lorsqu'on revoit toutes ces indications , la maternité apparaît comme la plus intense de toutes les émotions sociales. Elle peut être surpassée par l'amour dans toute sa fraîcheur, sous sa forme la plus élevée, mais en somme, lorsqu'on considère l'ensemble de la vie, c'est sans doute la première des émotions humaines.
21. — Grâce à la profonde communauté d'organisation entre les sexes, et malgré leurs fonctions opposées, le parent mâle est également sensible, quoique à un degré moins considérable, au plaisir que donne un enfant qu'on porte dans ses bras, et comme la mère, il est affecté par toutes les autres conditions du plaisir. Le sentiment de la protection est un des favoris du sexe mâle dans les relations sexuelles, sentiment qui naît avec la conscience de la puissance que le sexe mâle possède au plus haut degré. Beaucoup des beautés de l'enfant sont des beautés féminines ; l'amour de l'enfant est l'extension de l'amour antérieur du sexe féminin. Le charme intellectuel de la ressemblance dans la dissemblance est également ressenti par la mère par le père et par le spectateur désintéressé. Les sentiments de la propriété et de l'orgueil sont appréciés par le père, pendant qu'il jouit à un degré plus haut des plaisirs de la puissance. Hobbes a résumé avec une certaine brusquerie, et en laissant de côté la tendresse, les relations paternelles: « Les enfants, a-t-il dit, sont la puissance et l'honneur de l'homme. »