‹ Les empereurs romains (volume 2)Chapitre 104 sur 122 · Tétrarchie et Néoplatonisme · texte numérisé non relu

Tétrarchie et Néoplatonisme

Au milieu d'une anarchie militaire de cinquante années, pendant laquelle les soldats firent ou défirent près de cinquante empereurs, il ne manquait jamais d'officiers de fortune pour ambitionner cette destinée éphémère et périlleuse. Pour un Saturninus qui demandait grâce aux soldats en s'écriant : c Épargnez-moi! ne savez-vou point quel monstre c'est que l'Empire? » il .y en avait cent qui espéraient toujours mieux faire, et surtout durer plus que les autres.

De ce nombre fut un certain Dioclès, né en Dalmatie, dans la petite ville de Dioclée . Enfant d'une pauvre famille, solda^par nécessité et doué d'une ambition patiente, il avait montré de bonne heure une âme capable de dominer ses passions, et décelé un homme destiné à de grandes

choses. En avançant en grades dans l'armée, il avait jugé à propos de changer son nom de Diodes, pour plus de distinction et de sonorité, en celui de Diocletianus. Jeune encore et fort économe, par caractère et par nécessité, il avait souvent, étant en garnison à Tongres, discuté son écot avec une hôtesse du lieu qui ne manquait jamais de lui reprocher sa lésinerie : — a Je serai plus généreux, lui dit-il un jour, quand je serai empereur. — Ne plaisante point, Diodes, repartit celle-ci, qui était aussi une devineresse achalandée; tu seras empereur quand tu auras tué le sanglier. » Depuis ce jour, Dioctétien, à travers les forêts de l'Empire, chassait la bête fatale, abattait force sangliers et voyait cependant toujours passer la pourpre d'une épaule à l'autre sans qu'elle arrivât jusqu'à lui. cf Les autres mangent, disait-il, le gibier que j'abats.» Dans la tragédie qui mit fin aux courts régnes de Carus et de Numérien, l'infatigable chasseur crut tenir enfin la bonne piste. Le préfet du prétoire, qu'on soupçonnait de cette mort, avait un nom qui, en latin, signifie sanglier. Le jour où l'armée, formée en assemblée d'élection, pour le choix d'un nouvel empereur, et en tribunal, pour le jugement d'Arius Aper, faisait cercle autour d'un tertre de gazon élevé de mains d'hommes, Dioctétien eut le courage de monter le premier sur cette tribune improvisée et de haranguer les soldats. Il eut à peine commencé qu'il fut interrompu par des cris, de différents côtés. Les uns saluaient » Dioctétien Auguste; » les autres demandaient compte de la mort des deux empereurs. Dioclétien, comme cédant à une inspiration d'en haut, tira son épée et en fit briller la lame au soleil : « Les dieux m'ont révélé l'auteur de ces deux meurtres, dit-il, le voici; » puis, descendant droit vers Aper, gardé à vue entre deux soldats : « Glorifie-toi, s'écria-t-il en lui plongeant le fer dans

la poitrine, ta meurs de la main du grand Jlnée. » Il fut en effet bientôt reconnu auguste, et le soir, se félicita, entre amis, d'avoir abattu enfin le sanglier fatal*.

C'était la chose du monde, comme on voit, la plus facile alors que de parvenir à TErapire ; le tout était de s'y maintenir. L'aisance avec laquelle Dioclétien, en arrivant en Occident, fut débarrassé également du jeune Carin, tué par ses soldats, ne fit point illusion au nouvel empereur. « Ouoi de plus difficile que de gouverner! » s'était-il écrié plus d'une fois, au milieu de l'anarchie politique et morale dont il avait été témoin. Ce qui rendait le gouvernement politique difficile, c'était le conflit perpétuel entre l'état civil et l'état militaire, entre les armées, le sénat et le peuple; c'étaient surtout l'ambition des généraux, les rivalités des armées, les révoltes des provinces et les attaques maintenant continues des Barbares. Mais le gouvernement moral était plus difficile encore: la vieille religion romaine, qui faisait la force de l'empire romain, n'avait plus aucune influence sur les âmes; et, de toutes les croyances ou opinions, religions ou superstitions qui ébranlaient les esprits et les cœurs, aucune n'était encore assez puissante pour la remplacer avec avantage. La tentative de restauration faite par Dioclétien fut en quelque sorte morale et politique.

Du chaos au milieu duquel s'élaborait la foi chrétienne, se dégageait un immense besoin de croire et de se rattacher à quelque chose, môme en politique. Le prestige moral manquait surtout à l'autorité; Dioclétien le sentit. Les vieilles fictions républicaines étaient usées. Il fallait autre chose pour relever l'Empire. Les mœurs, les opinions de l'Orient envahissaient le monde romain, après

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