‹ Les empereurs romains (volume 2)Chapitre 13 sur 122 · Suet., Oct. 65. Iliade, m · texte numérisé non relu

Suet., Oct. 65. Iliade, m

dans les derniers désordres, finissait en exil. Retiré au fond de son palais, sous la surveillance sévère de sa femme Livie, soustrait peu à peu aux regards, se faisant remplacer dans toutes les cérémonies , attentif seulement aux murmures du peuple, sevré des joies de famille et saturé de pouvoir, Auguste atteignait soixanteseize ans, quand la mort le surprit dans un voyage à Noie.

On connaît cette fin. Au dernier moment, Auguste demanda un miroir, se fit décemment parer pour la mort, demanda à ceux qui étaient là, c s'il avait bien joué la comédie de la vie, » et murmura le vers traditionnel de Tépilogue : t Applaudissez, citoyens. » Il ne faudrait pas trop abuser de ce dernier mot d'Auguste. Sans doute il joua la comédie du pouvoir absolu sous les formes républicaines. Il crut néanmoins bonne l'œuvre à laquelle il consacra sa vie. Avec les grâces seules d*un acteur, il n'eût rien fondé. Ce n'était point une comédie qu'il jouait, quand atteint dans ses affections les plus chères^ dans ses préoccupations les plus vives par les vices de son temps, il sévit contre son propre sang; quand encore, à son lit de mort, il défendit qu'on réunit à ses cendres, dans le même tombeau, les cendres de ses filles coupables. Il ne jouait pas la comédie quand il dictait, quelques jours avant sa mort, cette inscription d'une simplicité pleine de grandeur, et rédigée dans les deux plus belles langues du monde, pour rappeler sur les monuments, comment: en cinquante-six ans, il avait vengé son père adoptif, terminé la guerre civile sur mer et sur terre, revêtu toutes les dignités, obtenu tous les triomphes, réformé le sénat, multiplié les citoyens, fermé le temple de Janus trois fois, bâti quatre-vingt-quinze temples, diverti le peuple par de glorieux spectacles, recouvré les aigles de Crassus, porté l'empire à ses extrêmes limites, et pour tous

ces services, reçu du peuple la couronne de laurier avec la couronne civique, et du sénat les titres d*Auguste et de Père de la patrie^ Après avoir parlé au monde, à la postérité, ce langage sculptural, ne pouvait-il pas s'éteindre tranquillement, comme il Tavait désiré, en jetant encore, avec un dernier sourire, un trait d'ironie sur la scène qu'il avait si longtemps remplie?

1. n est inutile de rappeler que le texte complet de cette belle ingcriptioD^ que j'abrège^ a été récemment relevé par un jeune archéologue chargé à cet effet^ par Tempereur Napoléon HI^ d*une mission en Asie Mineure.

(D« l'an H à l'an 37.) Khéritage d'Auguste.

Auguste n'avait ni détruit la république, ni édifié l'empire. Nous savons aujourd'hui que penser de la loi royale, supposée par des juristes postérieurs, pour donner des bases légales à Tempire. Le peuple romain n'avait pas abdiqué entre les mains de son nouveau maître; il n'avait consenti que tacitement à rétablissement du pouvoir d'un seul. Auguste lui-môme n'aurait pas songé h demander, à accepter cette abdication, ce consentement. Sa politique, toute contraire, était de fonder le pouvoir d'un seul, en laissant croire qu'il ne changeait rien dans l'État. Cinquante années durant, il prolongea cette équivoque, laissant à son successeur le soin de l'éclaircir; c'est ce qu'il ne faut point oublier en jugeant Tibère. Pendant longtemps, et avec quelque raison, Auguste scellait les actes de son gouvernement iivec une pierre sur laquelle un sphinx était gravé. Tibère a dit le mot de l'énigme. Ou ne le lui a pas panlonné.

Le second des empereurs ne semblait pas, avant son règne, annoncer à Rome le monstre qu'elle a trouvé en lui, et que la postérité sur tout y a vu. Descendant des Claudes et des Drusus, d'une famille aristocratique et d'une famille populaire, il offrait des garanties aux deux factions qui s'étaient longtemps disputé la république.

TIBÈRE. n?

Son père, après avoir suivi le parti de César, puis celui de ses meurtriers, prit, sous les drapeaux d'Antoine, les armes contre Octave, et n'obtint son panlon du vainqueur qu'en lui cédant sa femme Livie. Le jeune Tibère connut dès l'enfance, en fuyant avec son père et sa mère à travers l'Italie, les misères de l'exil et de la persécution. Passé avec Livie dans la famille d'Auguste, élevé dans là pourpre, il affronta dans cette position supérieure autant de labeurs et de mécomptes qu'il y recueillit d'honneurs et de gloire. On le revêtit de bonne heure des premières dignités de la république ; mais il les paya cher. Il fui obligé par Auguste de répudier une femme qu'il aimait, fille d'Agrippa, petile-fille du chevalier romain Alticus, Vipsanie, pour épouser, après la mort de ses deux premiers maris, la fille d'Auguste, Julie, qu'il n'aima jamais, et qui n'était, comme on sait, guère digne de Tamour même de Tibère. Chargé, pendant plus de quinze campagnes, des plus rudes guerres de ce temps, en Illyrie et en Germanie^ maintenant toujours la discipline la plus rigoureuse, couchant sur la dure, mangeant sur le gazon, il termina la première de ces guerres, la plus rude, dit un historien romain, depuis les guerres puniques; dans la seconde, il raffermi! les armes romaines ébranlées par la défaile de Varus, et montra comment on pouvait contenir, sinon vaincre, le peuple qui devait plus tard détruire l'empire.

En récompense de ces services, Tibère fut obligé de s'exiler durant neuf années, pour ne point porter ombrage aux* petits-fils d'Auguste, Caïus et Lucius, héritiers désignés de sa puissance; il vécut en simple particulier, au fond de l'île de Rhodes, occupé de grammaire et de rhétorique, études que préférait ce génie un peu formaliste, entouré du reste, surveillé, espionné comme un conspirateur. Quand il revint, après la mort de ces rejetons impé-

riaux, accueilli avec estime, mais avec froideur par le matlre, il fut associé à la puissance tribunitiemie, désigné héritier de Tempire, moins pour ses services que grâce à l'ascendant que Livie avait su prendre enfin sur l'arbitre du monde.

Auguste mort, quel personnage était son héritier? C'était un homme mûr de cinquante-six ans : il connaissait les hommes et les choses; il avait l'expérience du gouvernement et de la guerre. D'un extérieur peu agréable, quoique son visage ne manquât pas de beauté et de distinction tant qu'il ne fut pas défiguré par la maladie, il avait l'humeur morose, hautaine, sévère, sans être particulièrement méchant. Il était enclin surtout à mépriser les hommes, défaut que les hommes ne pardonnent point. Général habile et administrateur entendu, il avait cependant contracté des chances si diverses de sa carrière une défiance de lui-môme et de la forlune qui rendit son caractère encore plus ombrageux. Tel qu'il était, Tibère devait accepter l'héritage d'Auguste, lors môme que son ambition ne l'y eût pas porté. Il avait déjà partagé l'exercice de la souveraineté. Après cinquante années d'interruption, le rétablissement de la république n'était plus possible. La plupart des patriciens regrettaient moins Tancien ordre do choses qu'ils ne désiraient se mettre à la tôte du nouveau; la république était un drapeau dont ils couvraient leur envieuse convoitise. Associé au commandement des Iroupes, à l'empire, revôtu des pouvoirs tribunitien et consulaire, légataire universel d'Auguste, héritier de sa fortune privée et de sa fortune publique, Tibère avait enire les mains les principaux instruments du pouvoir d'Auguste. Il devait le continuer.

Dès le lendemain de la mort d'Auguste, Tibère donna le mot d'ordre aux cohorles prétoriennes et aux légions; il prit le commandement des armées et envoya partout

ses ordres. Les discordes de la république et les malheurs du temps avaient fait des armées la propriété d'un homme. Depuis Martus et Sylla, elles n'appartenaient plus à la patrie. Auguste eut tout quand il réunit sous ses drapeaux toutes les légions. C'est ce que voulut avoir aussi son héritier.

Tibère avait à craindre seulement qu'un rival lui disputât le commandement de ces légions. Agrippa Posthumus était peut-être le plus à redouter, malgré son mauvais caractère et son exil. Comnie le plus proche, par le sang, du défunt, il pouvait au moins servir d'instrument à quelque ambitieux plus habile et plus avenant. On y pensait, quand Agrippa fut tué dans l'île où il était relégué, par un tribun légionnaire. L'ordre vintil d'Auguste ou bien de Tibère? Tibère prétendit Tavoir trouvé dans les dernières volontés d'Auguste. Cela est resté, comme le voulait le sénateur Salluste, un secret du palais. Ces crimes naissent dans les monarchies où il n'y a pas de loi fixe d'hérédité qui repose soit sur un respect séculaire, soit sur le consentement des peuples. Mahomet II, fondateur du despotisme ottoman, érigea le fratricide en loi de l'Etat, sous prétexte de l'intérêt de tous. Les premiers empereurs romains devinèrent cette loi mahométane. Les tribuns des légions remplirent plus d'une fois à Rome le rôle des muets de Constantinople.

La fidélité de Germanicus, neveu de Tibère, épargna à celui-ci un autre crime ou une guerre civile. A la fin du premier règne impérial, les légions, celles duRhin surtout, avaient compris que c'était à elles que le nouvel empereur devait payer la rançon de la liberté romaine. Comptant peu sur Tibère, déjà maîlre en Italie, et connaissant d'ailleurs son inflexible sévérité, elles espéraient davantage d'un jeune homme. Au milieu d'une révolte effroyable, elles offrirent l'empire à Germânicus pour prix

d'une augmentation de solde et d'une diminution de service. Les centurions, les tribuns étaient déjà massacrés. Les soldats étaient leurs propres maîtres; ils forcèrent en armes et avec 3es cris la tente de leur général, et, Tépée sur la poitrine, lui présentèrent l'empire. Germanicus saisit une de ces épées, et menaça de s'en percer lui-même pour ôler aux soldats un anti-César, à lui-même la vie. Trompées dans leur attente et furieuses, ces légions en délire, postées sur le Rhin pour défendre la Gaule contre les Germains, étaient prêtes à mettre la province au pillage^ quand la vue de la femme de leur général , la flère Agrippine, fuyant, un jeune enfanta la main, un autre dans son sein, les ramena au devoir. Elles jugèrent sommairement ellesmêmes les instigateurs de la révolte et revinrent tremblantes sous la main de Germanicus, qui mena des soldats désireux de laver leur révolte dans le sang germain reconquérir les aigles de Rome et ensevelir les restes de ses légions laissées depuis Yarus sans sépulture.

Maître du pouvoir militaire sans contestation, Tibère le déposa aux pieds du sénat, qu'il convoqua en sa qualité de tribun. A l'exemple d'Auguste, il offrit à cette assemblée le fardeau du gouvernement pour paraître le tenir de ses mains. Après un instant de silence et quelques observations timides, les sénateurs le conjurèrent au nom des dieux de garder le pouvoir pour le salut de la société, ceux-ci de bonne foi, ceux-là par crainte, quelques-uns avec ironie : t Tu es bien long, dit l'un d'eux, à promettre ce que tu as déjà fait, tandis que d'autres sont si longtemps à faire ce qu'ils ont promis. » Tibère, après s'en être faiblement défendu, accepta enfin, comme convaincu ou contraint*. N'accusons point ici Tibère de dissimulation. La dissimulation tenait à la situa-

l. Tacite, Ann., ii, 13. — SueU, Tib., 2;. — Dion, i.yu, a.

tion et non à la personne. Elle venait de Théritage et non de riièritier. Aucun décret cependant n'intervint pour conférer le pouvoir à Tibère. La transmission de l'empire n'eut pas plus de sanction légale que sa fondation même. Elle fut, comme la première, l'effet d'un consentement tacite.

En général, Tibère est un génie plus franc^ moins dissimulé qu'on ne se l'imagine communément. Il avait plus de défiance de lui-même et de la fortune que de penchant à ruser; plus de roideur que de souplesse. Il ne dissimula point ses déboires sous Auguste ; il ne l'avait point flatté pour lui succéder. Sa rudesse sombre et ironique s'accommodait mal de l'hypocrisie; il savait qu'il n'avait point de grâce à feindre, après le grand maître dans l'art de la dissimulation. Le gouvernement de Tibère fut^ au commencement^ empreint de plus de netteté, de franchise, de hardiesse que celui d'Auguste.

Tibère refusa plus réellement et plus fréquemment que son prédécesseur les titres, les dignités dont on voulait l'accabler. Les honneurs divins qu'il repoussa pour sa mère Livie, ce dont on lui fit un crime, il n'en voulut pas pour lui. 11 ne souffrit point qu'on l'appelât maître : « Il était, dit-il, le maître de ses esclaves, l'empereur des soldats, le prince des citoyens. » Quand on voulut donner son nom au mois de novembre, comme Jules et Auguste avaient donné leur nom à deux autres mois, il demanda ce qu'on ferait s'il y avait treize Césars.*. Il détestait la flatterie ; il se recula un jour pour faire tomber un courtisan qui se précipitait à ses genoux. Il se prétait rarement à revêtir temporairement les magistratures dont il avait le pouvoir à perpétuité, t Ma position, dit-il, n'est celle ni d'un édile, ni d'un préteur, ni d'un consul. Que ces ma-

t. Dion, LTii, 18.

gistrats se confinent dans Texercice de leurs fonctions spéciales et contribuent au salut commun, chacun dans les limites de leurs provinces. Plus grands et plus larges sont les devoirs dévolus au prince. Il doit pourvoir au bien général, corriger les mœurs, guérir les maux de TÉtat*. » Tibère dit en toutes lettres le mot qu'Auguste avait caché. Il tint cependant à ce que chacun remplît sérieusement dans l'État la fonction à laquelle il était le plus propre.

Le sénat reprit sous Tibère, et grâce à lui, pendant longtemps, la considération, l'influence sur les affaires qu'il avait complètement perdues. Les lois qui défendaient aux sénateurs de figurer dans les jeux publics^ et aux femmes nobles de se faire inscrire dans les mauvais lieux, pour échapper à la punition de l'adultère, sont de lui. Tibère n'entrait jamais au sénat avec des gardes. 11 ne voulait pas que les dépêches des gouverneurs lui fussent adressées, mais bien à cette auguste assçmblée. Les communications qu'il avait à lui faire étaient toujours conçues dans des termes de profond respect et même de soumission 2. « Un bon prince, disail-il, est le serviteur du sénat. » Tibère se levait toujours et se rangeait devant les consuls. C'était au sénat que ces magistrats rendaient compte. Ils jouissaient d'une si grande considération que des magistrats d'Afrique vinrent une fois réclamer contre César devant leur tribunal. Et Tibère ne paya pas seulement le sénat de déférence et d'honneurs. Le sénat fut investi sous lui de nouvelles attributions enlevées au peuple. La nomination des magistrats, soustraite aux comices, lui revint comme le vote des lois. Le sénat choisit les consuls sur une liste de cinq candidats dressée par

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