ROBERT, MICHEL, DUBREUIL, DUVAL^ L E C O U R T
M I c H E L J deml-volx.
jL^oucement donc , Robert ; ne nous exposons pas inconsidérément.
Robert.
Je suis aux tirailleurs ; je vais à la découverte. Tenez , voici up petit endroit charmant , un bouquet d'arbres , où nous pourrons peut-être laisser passer la chaleur , et nous cacher jusqu'à la nuit. Il ne reste plus qu'à voir si quelque Espagnol ne se seroit pas avisé de la même' envie.
Michel.
Demeurez ; je vais m'en assurer.
A C T E P R E iM I E R. 13
Robert/
Je suis en avant, mon lieutenant, et je n'ai pics qu'un saut à
fare
Michel.
Par-tout où il y a du danger, j'ai le droit de marcher à votre tête. Mon devoir me l'ordonne, et je lui serai fidèle, air.si qu'à l'amitié. Attendez-moi ici , je l'exige. (// discend avec pr.'cuuùon.)
Robert.
Toujours brave.
Toujours bon.
Toujours prêt à se sacrlher pour nous.
Et nous pour lui.
Robert.
Par la mort ! c'est bien la m.cinùre chose.
M I C H 2 L , qui a regardé par-tout , s'icrli :
De l'eau , mes amis , de l'eau î ( // bclt avidement. )
Robert, D u b r e u i l , D u v a l , L e c o u r t.
De l'eau ! de l'eau ! {Ils descendent précipitamment et boivent. ) Michel, après avoir bu.
O mon Dlen, je t3 remercie ! Sans cette source nous périssions de soif.
Dans un moment comme celiri-ci , cette eau vaut le meilleur vin d'Espagne.
Pas tout- à -fait, mon camarade; mais on prend ce qu'on
trouve.
Michel.
Ce lieu semble tout-à-fait sanvr.ge ; les voyageurs ne paroissent pas même se détourner peur s'y reposer : je ne vois aucune trircc sur le sable....
14 LESEMPIRIQUES,
Robert.
Oui , sauvaf^e , absolument sauvage , mon lieutenant. Nous ne pouvions pas mieux trouver.
Michel.
Prenons cependant les précautions qu'exigent la prudence. Il faut qu'un de nous monte sur le plus haut de ces rochers, s'y tapisse , et veille exactement à ce que nous ne soyons pas surpris.
J'y vais , mon lieutenant.
Michel.
Dans une heure , à-peu-près , on te relèvera.
Robert.
Ma foi , je n'en puis plus. Douze heures de marche , sans repos , sans alimens.
Sans armes.
Robert.
Sans argent ; et Dieu sait où nous en trouverons. Dubreuil.
Pas un fruit sauvage pour ranimer nos forces épuisées.
Poursuivons jusqu'au bout. Le génie des Français préside à notre entreprise. Nous avons voulu fuir, et nous avons fui ; nous avons craint d'être découvert , et nous n'avons été vus de personne. La faim commence à se faire sentir ; ne perdons pas courage : nous rencontrerons cette nuit quelque cabane où la pauvreté sera hospitalière.
Dubreuil.
Quand on saura que nous sommes prisonniers de guerre....
Michel.
Quand les préjugés n'étouffent pas la nature, le malheureux trouve bientôt des frères.
Robert.
Ce que tu dis-là, mon lieutenant, est très-philosophiqus et
très-beau : mais il y a long-temps que la nature est muette en Espagne, et que les préjugés ont usurpé son empire. Michel.
Mon ami , il ne faut qu'un homme sensible, qui ait du pain ,
€t nous le trouverons. D'ailleurs , la Liberté seroit bien p^u de
chose , si on ne pouvoit se décider à la payer par quelques
sacrifices.
Robert.
Mais il faut vivre pour en jouir.
Silence ; le lieutenant a raiso:i.
Robert.
Eh , je sais bien qu'il a raison. Mais j'aime à voir dans l'avenir ; il m'a toujours consolé du présent. Nous passerons ici le reste du jour ; nous souperons chez un homme sensible qui aura du pain , et peut-être un morceau de lard. Après , que
dev iendrons-nous ?
Michel.
Nous nous remettrons en route.
Robert.
Et où irons-nous ?
Michel.
Joindre l'armée française.
Robert.
Eh oui , c'est convenu : mais par où passerons-nous ?
Michel, impaùnté.
Eh , parbleu ! par où nous pourrons.
Robert.
J'ai fait autrefois, au collège, un cours de géographie.;..
Michel.
Oui , tu es très-savant ; ( souriant.^ mais tu ne sais pas encore te passer de dîner.
Robert.
Laisse-mol donc finir. J'ai fait un cours de géographie , et
d'nprès mes observations , nous devons être dans les gorees d'Aguilar, bordées d'un côte par des ravins, qui reçoivent les eaux des torrens ; et de l'autre , par des rcchers qui s'élèvent à pic jiisques dans les nues. Nous ne pouvons sortir de ce défilé qu'en traversant la petite ville d'Urgel.
Eh bien , nous la traverserons cette nuit.
Et si nous y trouvons un détachement ennemi ?
Michel.
Nous tomberons sur la sentinelle , et nous l'étoufferons ; nouï surprendrons la garde , nous l'égorgercns , et....
Robert.
Avec quoi ?
Michel.
Avec ses propres armes , et nous sortifons de cette bourgade
après avoir coupé les oreilles à ce qui aura voulu nous résister.
Robert.
Superbe dénouement !
Michel.
Dénouement à la française.
Dubreuil, s'écrhnt :
Eh , voici une caverne qui paroît avoir de la profondeur,
Robert.
Entrons-y ; nous y serons plus fraîchement et plus en sûreté
qu'ici. *
Michel.
Entrons , soit.
Robert.
Dormons-y , si nous pouvons dormir , et au réveil nous dirons , avec le proverbe , qui dort dîne. (// entre avec Durai. ) Michel, ngardant U soleil.
A.-peu-près six heures de jour encore.
C'est-à-dire , encore six heures d'impatience et d'inquiétude.
Michel.
Non , mon ami , six heures de repos. Nous avons dormi sur le champ de bataille ,nous nous trouverons au mieux dans cet enfoncement,
Les précédens , DUVAL, ROBERT, entraînant Lconorc ; A L V A R , se it/i'int à l'cntrû Je la caverne.
Robert.
Une femme , mes amis , une femme !
Laissez-moi , de grâce, laissez-moi.
Elle est bien.
Robert.
Comment , bien ? Elle est charmante. ( // lui prend la main. 'j4lvar fait un geste de fureur , tire un pistolet , qu'il remet dans sa poche pendant le couplet suivant. )
Michel.
Camarades , arrêtez. Cette femme est seule dans ce désert ; raison de plus pour la respecter. Elle est peut-être Infortunée , nous devons la plaindre et la consoler. Des ^ançais n'abusent pas de la foiblesse et du malheur.
A L V A R , s' approchant.
Non , dignes Français , vous n'abuserez pas de notre situation^
{^Lecourt apperctvant Alvar , descend précipitamment.)
Michel.
Nous en sommes incapables. Mais étlez-vous seuls dans cztte caverne ?
Seuls. •
Robert, A la bonne heure.
i8 LES EMPIRIQUES,
Vous voyez une jeune personne d'Urgelqui fuit les persécutions
d'un père injuste, et que je conclujb chez une parente à une
lieue d'ici.
Michel.
Vous voyez des Français qui combattoient pour leur liberté. La trahison les a fait tomber dans les ferb , et ils brisent leurs fers par amour de la Liberté.
Puissiez-vous réussir, braves soldats ! Continuez votre route ," nous allors reprendre la nôtre.
Robert.
Non pas , s'il vous plaît. Vous resterez avec nous , de peur
d'accident.
Nous sommes Français , vous êtes Espagnols, et une indiscrétion....
Les vertus sont de tous les climats. Il est par-tout des hommes qui savent compatir au malheur.
Michel.
Jeune homme, votre â^e est celui de la franchise, et je vous crois incapable de dissimuler. Cependant , vous avez notre secret, et si nous vous laissons partir, notre sort est entre vos mams. Robert, Dubriuil, Du val, Lecourt.
Non , non : ils ne partiront pas.
De grâce , ayez pitié de nous !
Voyez l'état affreux où vous la réduisez. LÉONORE,à Michel.
Je ne rougis pas d'embrasser vcs gencux. Epargnez One Infor* tunée que vous ne pouvez craindre, et dont vous allez faire le malheur.
A C T E. P R E M I E R. jj
DuBREuiL, d'un ton d'amateur.
Qu'ell; est touchante dans les larmes !
Michel, avec sévirhé.
Soldat Français , quelles idées vous occupent en ce moment ?
L É o N o R E , avec timld'uL Ce jeune homme est mon amant.
Robert.
Cela va sans dire.
Si vous m'en séparez , vous m'ôtez plus que la vie.'
Et c'est nous arracher l'un à l'autre, que nous contraindre à vous accompagner. Sa foiblesse , sa douleur ne lui permettront pas de vous suivre.
Laissez-vous toucher par les amans les plus tendres et les plus malheureux. Nous avons assez de nos maux , sans chercher à aggraver les vôtres.
Michel.
Ainsi que vous fugitifs et malheureux, nous ne sommes pas dans un état à inspirer la crainte. (<i Léonort. ) Remettez- vous , mon enfant ; nous sommes sensibles aussi , et nous ne connoissons d'ennemis que ceux qui ont les armes à la main.
Nous pouvons donc partir ?
Robert.
Non pas , non.
Michel.
Vous m'intéressez, je l'avoue. Cependant, je ne conseillerai rien à mes camarades qui ne soit dicté par la prudence. Rentrez dans la caverne , nous allons délibérer.
Robert.
Oui , délibérons , délibérons.
ao L E S E M P I RI Q U E S;
Rentrez, rentrez,
A L V A R , <i Mlchd.
Le m.ilhear in p-ie la défiance, et je ne me plains pas de celle que vous me marquez. Je crois pourtant avoir quelques droits à votre estime , et vous allez en juger : connoissez-moi. J'ai employé jusqu'ici les voies de la conciliation, les seules qui conviennent à mon caractère. Cependant (^tirant ses pisiolets.) voici des armes qui pourroient abréger votre délibération , et me rendre maître de mon sort. Je vous les remets (Michel les prend. ) comme un gage de ma franchise, et parce qu'elles vous seront plus utiles qu'à moi. Délibérez maintenant ,et abusez de ma confiance , si vous l'osez. ( // prend la main de Lzonore pour la reconduire à la caverne. )
M I C H E L , /w arrêtant.
Tout est vu , tout est jugé. Ce trait atteste votre candeur;
et je me plais à la reconnoître.
R O B E R T, à Michel à dcmi-volx.
Pas d'étourderie , mon lieutenant. Celle-ci seroit difficile à
réparer.
Michel.
Ce jeune homme est au-dessus du soupçon.
Robert.
Faites-lui au moins quelques questions sur les locacités. Sa manière de répondre peut enc;?re nous éclairer sur sa sincérité.
Michel.
Soit. (<z Alvar. ) Où sommes-nous ?
Dans les gorges d'Aguilar. ^
R o B E r T , J part.
Je ne me suis pas trompé.
Michel;
Par où peut-on en sortir ?
Par la ville d'Urgel.
A C T E P R E M I E R. ii
Michel.
Pas d'autre issue?
Non.
Robert, Il dit vrai.
Michel.
Y a-t-il des troupes dans cette ville ?
Tout un régiment d'infanterie.
R. O 3 E R T , ^ M'chzl.
Couperons-nous les oreilles à tout le régiment?
Fâcheux contre-temps 1 SI du moins nous étions bien armés!
E!i ! que peuvent cinq hommes ?....
Michel.
Se faire jour , ou mourir.
Il y a sans cesse du mouvement dans les troupes. Ce régiment peut partir demain , ce soir....
Robert.
[ Oui ; mais il peut aussi y être dans un mois.
Cette caverne vous oftre un asyle à-peu-prcs sûr. Restez-y jusqu'à ce que vous puissiez vous remettre en route avec quelque
sûreté.
Robert.
Je m'apperçois que le citoyen a dîné.
Je vous entends , S?ij:;neur François : voilà ma bourse ; elle est légère ; mais je vous l'ofifie de bon cœur. ( à Michel ) Que ce foible don ne vous humilie pas : (scwiant) nous devons nourrir nos prisonniers de guerre. ( à Robert. ) Du haut de ce rocher vous découvrirez uire petite esplanade couverte d'un bouquet d'arbres^
ai LES EMPIRIQUES,
Ils cachent une chaumière où s'arrêtent quelquefois des muletiers; Vous y trouverez des provisions.
Robert qu'are son habit et son bonnet, les jette dans la caverne , et prend les pistolets et la bourse. Je pars , je vole , et je reviens.