‹ Les enchantements de PrudenceChapitre 6 sur 18 · PRÉFACE XI · texte numérisé non relu

PRÉFACE XI

»• avaient passé leur vie à combattre ? Ce qu'elles ont > éprouvé ne valait-il pas mieux que le triomphe dans » un tel combat? — Je ne sais rien, je cherche, je vou- » drais me rendre compte de ma vive indulgence, fixer » mes idées confuses ; mais existe-t-il une femme qui ait • vu les éclairs d'un sentiment passionné et qui ait dit : » J'étoufferai rémotion que je ressens ? »

Ces réflexions et d'autres encore justifient la définition qu'elle donne d'elle-même au début : « Une personne qui » place dans sa destinée V amour et V indépendance au- » dessus de tout. > Voilà certes un grand problème à résoudre, car c'est la solution d'une antithèse redoutable. La société n'est point arrangée pour cela ; tout au contraire, en prescrivant la fidélité dans l'amour, elle impose le sacrifice de la liberté. Moi je trouve que l'idéal serait un état des mœurs, une disposition générale des esprits où ce sacrifice serait aussi doux que méritoire pour les deux sexes. Madame de Saman n'a pas dû dire le contraire ; mais, sentant l'appel de la jeunesse, elle a voulu vaincre la difficulté sans prendre souci du milieu et des circonstances. Son amie a combattu doucement cette terrible résolution, craignant sans doute pour elle une vieillesse déçue, amère. Voici le livre qui répond a tout et signale tranquillement le triomphe. La vieillesse est douce, heureuse et digne ; après une suite d'enchantements cherchés ou subis, elle respire l'enchantement d'un

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calme studieux et la satisfaction d'un esprit toujours d'accord avec lui-même.

Le récit de ces enchantements est d'un altrait indicible, et pourtant c'est toujours le même drame qui recommence avec un changement très-restreint de personnages ; mais il y a une singularité très-grande qui relie les actes de ce drame : c'est que la femme, en contractant de nouveaux liens, ne se détache pas des anciens. Elle ne veut pas éteindre les foyers qu'elle a allumés : elle les respecte et elle les entretient comme des autels, avec une coquetterie pieuse et charmante. Qu'on ne se scandalise pas ! elle se défend et se réserve pour l'homme dont elle partage la passion, elle confie ce nouvel amour à. ceux qui lui redemandent le passé, elle échappe aux périls de ces entrevues, tout en avouant qu'elle en a senti le charme et l'émotion, fille a pour principe de cœur qu'on ne cesse pias d'aimer ce qu'on a aimé, que ceux qu'elle a quittés par lassitude ou par crainte du joug étaient dignes de son éternelle tendresse, et elle laisse volontiers à ces amitiés le nom d'amour qui sied encore à leur délicatesse. Elle suit les travaux de ces esprits éminents, elle s'intéref-se à leurs succès dans les lettres, dans la politique ou dans le monde, elle garde leur confiance intime qu'elle provoque par la sienne. Elle s'est emparée de leur estime, elle la conserve, et un peu de leur amour lui revient encore, par chaudes bouffées, bien qu'elle n'y prétende

l'LLrACE XIII

plus. Il y a dans tout cela une facilité de relations qui rappelle les amours philosophiques du siècle dernier, moins ce qui les gâtait, la galanterie libertine. Ce tableau d'inlérieur des beaux esprits de la première moitié de notre siècle est très-piquant, très-curieux, très-instructif; c'est comme le bouillonnement romantique avant sa systématisation de 1830, c'est l'admiration pour Napoléon l^"". Chateaubriand, madame de Staël ; madame de Saman ne nomme jamais Corinne, mais cet idéal l'enlève, la conduit en Italie et décide certainement de sa longue prédilection pour un délicieux Oswald qu'elle quitte sans cesse avec joie et retrouve avec ivresse. Disons en passant que jamais homm.e n'a été dépeint avec plus d'amour et de charme, et que la vie d'un enchanteur de femmes est remplie quand il a pu inspirer de ses p( rfections et de ses imperfections un portrait si magistralement exécuté. Cette fermentation romantique dont je parle est toute une phase d'histoire littéraire très-intéressante à étudier, madame de Saman en est un spécimen et y jette une vive lumière. On était romantique sans le dire, sans le savoir, sans cesser d'être classique par beaucoup d'endroits. C'est Victor Hugo et son école qui ont opéré la scission et tranché les genres, et je considère cette révolution comme un malheur. Nous lui devons, il est vrai, l'éclat d'une pléiade splendide autour d'une gloire immortelle, et je pardonne au débordement de mauvais goût, de pas-

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