LES ENCYCLOPÉDISTES S
se fit d'abord connaître par deux mémoires érudits, qui furent couronnés par l'Académie des inscriptions. Le premier concernait la destruction du paganisme dans les Gaules, et le second se rapportait aux républiques grecques sous la domination romaine. Quant aux Nouveaux Éléments de la science de V homme, qui devaient inaugurer avec tant d'éclat dans le monde médical la doctrine du vitalisme, ils sont postérieurs hY Encyclopédie. Mais déjà Barthez avait ouvert à Montpellier ce brillant enseignement dont le souvenir n'e^t pas encore effacé.
Forbonnais, l'un des bons écrivains de notre vieille école financière, traita plusieurs sujets, entre autres la question des colonies. Il avait commencé en 1750 par un livre d'observations critiques sur V Esprit des lois. Ses ouvrages, qui furent très-nombreux et qui touchèrent à toute sorte de problèmes économiques, se succédèrent avec rapidité. Le principal, le seul peut-être qui n'ait pas trop vieilli, est intitulé : Recherches et considérations sur les finances de la France. C'est un livre nourri de faits et qui a été souvent consulté. On retrouve plus d'une
fois dans les ouvrages de Forbonnais la trace des idées de l'école mercantile qui régnait à cette époque : il sut néanmoins se dégager de la plus grande partie de ses erreurs et il eut le mérite de préparer quelques réformes utiles.
Jaucourt fut l'un des collaborateurs les plus assidus et les plus féconds. On peut dire qu'il porta plus que tout autre, avec Diderot, le poids de l'entreprise. C'était aussi un esprit vraiment encyclopédique. Il avait beaucoup voyagé en Europe comme au dehors, et il connaissait plusieurs langues étrangères, ce qui était assez rare à cette époque. Il semblait toucher par ses études à toutes les parties du monde intellectuel. Les articles qu'il écrivit se rapportent aux matières les plus diverses. Il aborde tour à tour et avec la même facilité la philosophie , l'archéologie , l'histoire, la jurisprudence, la littérature, la géographie et les sciences naturelles. C'est un ouvrier infatigable, toujours prêt à remplacer ceux qui s'éloignent ou que la mort enlève. Sa persévérance égale son ardeur : il commence au deuxième volume, et il a écrit les lignes
qui terminent le recueil. Il ne pouvait appartenir qu'à Diderot ou à lui de poser la dernière pierre de l'édifice. Diderot a signalé lui-même les services que lui rendit Jaucourt : il en parle déjà avec reconnaissance au troisième volume (1). Il y revient plus tard, quand il a échappé aux orages qui menaçaient d'engloutir son œuvre, et il s'exprime à ce sujet avec une sorte d'enthousiasme : « Si nous avons, dit-il, poussé le cri du matelot, lorsqu'il aperçoit la terre après une nuit obscure qui Ta tenu égaré entre le ciel et la mer, c'est à M. le chevalier de Jaucourt que nous le devons. Que n'a-t-il pas fait pour nous, surtout dans ces derniers temps? Avec quelle constance ne s'est-il pas refusé à des sollicitations tendres et puissantes qui tendaient à nous l'enlever? Jamais le sacrifice du repos, de l'intérêt et de la santé ne s'est fait plus entier et plus absolu. Les recherches les plus pénibles et les plus ingrates ne l'ont pas rebuté. Il s'en est occupé sans relâche, satisfait de lui-même, s'il pouvait en épargner aux antres le dégoût.
(I) Voyez l'Avertissement.
C'est à chaque feuille de cet ouvrage de suppléer à ce qui manque a notre éloge : il n'en est aucune qui n'atteste et la variété de ses connaissances et retendue de son savoir (1). »
Quesnay fît dans Y Encyclopédie l'essai de ce sj'stème qui, sous le nom de Phjsiocrati imaginé par Dupont de Nemours, devait donner à l'économie sociale une base scientifique. On le trouve en germe dans les deux articles Fermiers et Grains, qu'il y publia. Ils sont de l'année 1756. Son Tableau économique, qui fut imprimé à Versailles dans le palais même du roi, ne parut que deux ans après. Les écrits de Mercier, de Baudeau, de Turgot et de Letrosne allaient développer bientôt la doctrine du maître et susciter l'ouvrage immortel d'Adam Smith, à qui était réservée la gloire de constituer définitivement la science.
Turgot, qui était en même temps économiste et philosophe, mais qui ne s'était fait connaître encore que par ses deux thèses en Sorbonne, ses lettres sur les monnaies et un petit écrit sur la tolérance, inséré dans le Conciliateur,
{]) Voyez l'Avertissement du 7e volume.
écrivit les articles Étymologie^Fxistmc^ Foires et Fondations. Il devait en donner d'autres, l'article Immatérialité, par exemple; mais, comme magistrat, il dut se retirer devant l'arrêt qui frappa l'ouvrage. D'ailleurs il était nommé bientôt après intendant général à Limoges, où raccompagnèrent les vœux des Encyclopédistes et où il essaya d'appliquer leurs doctrines, en attendant qu'il pût les porter sur un théâtre plus éclatant. C'est à Limoges même, dans les loisirs que lui laissait l'administration, que Turgot écrivit son beau traité sur la Formation et la distribution de la richesse. On y trouve quelques-unes des erreurs de l'école physiocratique , ce qui était inévitable ; mais les idées neuves et saines y abondent. C'était aussi la première fois que l'économie politique parlait une aussi belle langue.
Condorcet, ami de Turgot, mais plus jeune que lui et presque son disciple, le suivit dans les rangs des Encyclopédistes : mais on ne le trouve que dans le Supplément du Dictionnaire. Il laissait déjà voir ce qu'il devait être un jour. D'Àlembert avait deviné la flamme
qui couvait dans cette tête si froide eu apparence, et il disait de lui dans un langage expressif et pittoresque : « C'est un volcan couvert de neige. »
A ce deuxième groupe d'écrivains, que je viens d'esquisser en passant, il faut en ajouter un troisième dont les figures sont moins connues, mais dont il est bon de dire quelques mots. Je veux parler des théologiens dont les noms et les écrits figurent dans l'ouvrage.
Les fondateurs de X Encyclopédie devaient connaître l'histoire de ce conquérant de l'antiquité, qui, s'avançant vers le Nil, prit la précaution de placer sur le front de son armée les animaux sacrés de l'Egypte. Ne songèrent-ils pas à imiter cette ruse, en confiant à quelques abbés, généralement orthodoxes, le soin de traiter les questions religieuses? Il serait presque permis de le croire. Ils devaient espérer de conjurer par là les périls qui les menaçaient; mais il y a des ennemis qui ne se laissent point désarmer.
De tous ces abbés qui travaillèrent à Y Encyclopédie, le plus remarquable et le plus connu fut sans contredit Morellet. Voici ce
qu'en dit d'Alembert dans une lettre à Voltaire :
« M. l'abbé Morellet est une nouvelle et excellente acquisition que nous avons faite. Il est le quatrième théologien auquel nous avons eu recours depuis le commencement de XEncyclopèdÀe. Le premier a été excommunié, le second expatrié et le troisième est mort. Nous ne saurions en élever un. Dieu veuille que cela ne porte point préjudice à notre nouveau collègue ! »
Ces théologiens, dont Morellet avait recueilli la succession, s'appelaient Yvon, de Prades et Mallet.
Yvon se retira de Y Encyclopédie après avoir été frappé d'une censure, qu'il essaya de faire oublier en publiant des écrits théologiques d'une doctrine irréprochable.
De Prades, poursuivi à cause d'une thèse en Sorbonne, se réfugia en Prusse, où il fut accueilli par Frédéric, qui, ne dépouillant jamais le prince sous le masque du philosophe, ne tarda pas à le persécuter.
Mallet, qui avait publié, entre autres ouvrages, un Essai sut V étude des belles-lettres,
professait la théologie. Il était Fauteur de cet article sur l'enfer, qui déplut si fort à Voltaire. La mort vint mettre fin brusquement à sa collaboration.
L'abbé Morellet fut plus heureux que ses prédécesseurs, malgré les craintes de d'Alembert, et il traversa Y Encyclopédie sans trop d'accidents. Il n'était connu , quand il y entra, que par une brochure intitulée : Petit écrit sur une matière intéressante. C'était un plaidoyer en faveur de la tolérance ; il lui avait été inspiré par quelques persécutions qui venaient d'être exercées contre les protestants du Midi. Cet écrit le mit en rapport avec d'Àlembert et Diderot, qui furent ravis, comme il le raconte lui-même, de voir un prêtre se moquer des intolérants.
Au nombre des fragments qu'il écrivit pour Y Encyclopédie, figurent les articles Fils de Dieu, Foi et Gomaristes. Il traita ces questions religieuses en homme désintéressé.
« Je faisais, dit-il, la théologie chrétienne historiquement, et point du tout dogmatiquement ni pour mon compte. J'avais fait entendre que c'était le ton dont il fallait que fus-
sent exposées les opinions religieuses dans un ouvrage destiné aux nations, qui en avaient tant de différentes, et aux siècles pour lesquels un grand nombre de ces opinions seraient passées, lorsque Y Encyclopédie subsisterait encore; que dans un recueil tel que Y Encyclopédie* il fallait faire l'histoire et l'exposition des dogmes et de la discipline des chrétiens, comme celles de la religion de Brahma et des musulmans (1). »
Si on l'envisage comme écrivain, on peut dire que Morellet ne s'élevait pas au-dessus du médiocre. Son style était dépourvu de couleur et d'éclat; mais il avait de l'esprit, et il le poussait jusqu'à la malice. C'est par là qu'il plut à Voltaire, qui, plaisantant sur son nom, l'appelait Y allé Mord-Us. Il appartenait à son siècle par son tempérament plus encore que par ses idées; c'était un homme de polémique : il avait avant tout le goût de la discussion. Les
(1) Y. les Mémoires de Morellet, 1er vol., p. 39. Morellet ne se vante- t-il pas un peu dans ce passage? Et n'est-ce pas d'Alembert ou Diderot qui lui avait persuadé de traiter les questions théologiques d'une façon aussi libre et aussi ii. pendante?
études théologiques, auxquelles il consacra une partie de sa jeunesse, lui avaient donné des habitudes et des tours de dialectique, qui lui servirent contre ses adversaires. Il défendit la liberté du commerce des grains contre Necker, Galiani et Lingue t. Quand la guerre fut engagée contre X Encyclopédie, il se jeta dans la mêlée et il répondit à la comédie des Philosophes par la Vision de Palissot, qui le conduisit pour quelque temps à la Bastille (1).
Un écrivain moins orthodoxe vint prendre place plus tard à côté de Morellet et des autres théologiens de Y Encyclopédie. C'était un pasteur de l'Eglise calviniste , nommé Polier. Voltaire l'avait recruté à Lausanne. Il débuta par le mot Liturgie.
« J'ai eu toutes les peines du monde, écrivait Voltaire à d'Alembert, à rendre cet article chrétien. Il a fallu corriger, adoucir
(1) Plusieurs ouvrages de Morellet n'ont pas été imprimés, Les autres, qui ont paru du vivant de l'auteur, forment quatre volumes. Quant à ses deux volumes de Mémoires, qui sont consacrés au dix-huitième siècle et à la Révolution française, ils n'ont été livrés au public qu'en 1821, c'est-à-dire deux ans après sa mort.
presque tout, et enfin, quand l'ouvrage a été transcrit, j'ai été obligé de faire des ratures. Vous voyez, mon cher et illustre philosophe, quels progrès a fait la raison. C'est moi qui suis forcé de modérer la noble liberté d'un théologien qui, étant prêtre par état, est incrédule par sens commun. »
* Nous aurons bien de la peine, répondit d'Alembert, à faire passer cet article, d'autant plus qu'on vient de publier une déclaration qui inflige la peine de mort à tous ceux qui auront publié des écrits tendant à attaquer la religion; mais, avec quelque adoucissement, tout ira bien, personne ne sera pendu , et la vérité sera dite. »
Polier fut un Encyclopédiste des plus zélés. Ses articles se succédaient rapidement et sa hardiesse allait jusqu'à l'imprudence. « Nous recevrons avec reconnaissance, écrivait d'Alembert à Voltaire, tout ce qui nous viendra de la même main; nous demandons seulement permission à votre hérétique de faire patte de velours dans les endroits où il aura un peu trop montré la griffe. C'est le cas de reculer pour mieux sauter. »
Leprédicant de Lausanne, qui avait encore plus d'hébraïsme que de philosophie, d'après l'observation de Voltaire, finit par devenir un auxiliaire importun. Il écrivait toujours et il fatiguait Voltaire de ses manuscrits. « Voici encore de la besogne de mon prêtre, écrivait le vieux philosophe à d'Alembert. Je ne me soucie guère de Mosaïm, pas plus que de CJieruHm. Si mon prêtre vous ennuie, brûlez ses guenilles. »
Il est temps de parler, au moins en passant, des rédacteurs spéciaux de tous genres qui vinrent successivement grossir cette triple phalange d'écrivains.
Tous les métiers, tous les arts, toutes les professions, en un mot toutes les formes et toutes les manifestations du travail ont leurs organes et leurs interprètes naturels dans Y Encyclopédie. Chacun y parle plus ou moins de ce qu'il fait lui-même ou de ce qu'il enseigne.
C'est ainsi que l'art de la guerre a pour interprète un professeur de stratégie, Le Blond , connu par sa Géométrie de V officier, sans parler de quelques autres ouvrages qui se
rapportent aussi à des questions militaires.
Un ancien commissaire de la marine, Dèslandes, qui avait publié également sur ce sujet d'estimables écrits, donne ses idées sur tout ce qui concerne l'art nautique.
S agit-il des salines? c'est un fermier général, Dupin, qui écrit ou qui inspire l'auteur de l'article.
Est-il question des sucres? un ingénieur des colonies, Le Romain, tient la plume.
Buisson, un fabricant lyonnais, traite des soieries et des autres étoffes précieuses.
Un passementier, La Brassée, retrace et explique tous les détails de la passementerie.
Il en est ainsi pour tous les modes et tous les produits de l'activité humaine. Quand les représentants directs d'un art ou d'une profession n'écrivent pas eux-mêmes, ce qui n'est pas toujours possible, ils fournissent des notes, et c'est sur ces notes que les articles sont rédigés. On a le droit de dire qu'ils leur appartiennent.
Il faudrait de longues pages pour épuiser cette nomenclature. C'est assez d'en avoir donné une idée. Poussée plus loin, elle cesse-
rait d'offrir de l'intérêt. Un siècle nous sépare de ces hommes et de ces noms, qu'il serait difficile de rajeunir et de faire revivre pour nos contemporains. D'ailleurs, et c'est là surtout ce qui importe, le lecteur maintenant doit rester convaincu qu'en dehors même des grands écrivains ou des écrivains secondaires qui se groupèrent autour de d'Àlembert et de Diderot pour les aider dans leur entreprise, il y eut dans tous les rangs et dans toutes les classes une foule d'hommes spéciaux, et par là même des plus compétents, qui apportèrent généreusement à Y Encyclopédie le tribut de leurs connaissances.
La plupart des rédacteurs ne signaient point leurs articles. On trouve au bas des sujets que Voltaire a traités : Monsieur de Voltaire; et il en est ainsi de quelques autres qui n'avaient pas en général les mêmes droits à l'attention du public. Les articles de d'Alembert et de Rousseau sont suivis d'une lettre de l'alphabet qui ne répond pas à l'initiale de leur nom, mais dont on trouve la clef au commencernent du premier volume. Ceux qui ne portent aucune indication doivent être attribués,
sinon en entier, du moins en partie à Diderot; la plupart furent écrits par lui; quant aux autres, il les retoucha ou il en prit la responsabilité. Il faut remarquer cependant que les articles fournis par Turgot ne portent ni signature ni indication d'aucun genre.
Quelques-uns de ces écrivains étaient déjà très-àgés quand la publication commença. Le plus vieux était Lenglet-Dufresnoy, qui était né en 1674. Condorcet fut le plus jeune : il ne remontait qu'à 1743. Plusieurs moururent avant la fin de la publication, Lenglet-Dufresnoy entre autres, Montesquieu et Dumarsais, pour ne parler que des noms les plus connus. Mais à peine un vide s'ouvrait-il dans leurs rangs qu'il était rempli. Morellet est le seul des Encyclopédistes qui ait vécu jusqu'à nos jours. Il n'est mort qu'en 1819, à Tàge de quatre-vingt-douze ans.
C'était, comme on vient de le voir, un vaste concert des forces intellectuelles de la France, une sorte de conjuration scientifique et littéraire, qui fut provoquée par l'amour de la vérité, et à laquelle prirent part les meilleurs esprits de l'époque. « Pour étendre l'empire
des sciences et des lettres, avait dit Bacon, il serait à souhaiter que des rapports s'établissent entre les gens instruits de chaque classe. Leur concours jetterait une lumière éclatante sur le monde des sciences et des lettres. Oh! la merveilleuse conspiration! Il viendra un temps où les philosophes s'inspireront de cette idée et prendront cet essor. » Le jour entrevu par Bacon était arrivé.