COMMENT FUT CONÇU LE PBOJET DE
l’encvclopédie
Un écrivain d’outre - Manche , Éphraïm Chambers, avait publié à Dublin, en 1728, un ' dictionnaire des sciences et des arts, qui parut sous le titre de Cyclopedia , inconnu jusqu’alors dans la littérature anglaise (1). Cet ouvrage avait obtenu un grand succès au delà du Détroit. La traduction en fut proposée à un libraire de Paris par un Anglais, du nom de Mills, et un prospectus, imprimé en 1745, annonçait la prochaine publication du livre. Mais
(1) Cyclopedia, by E. Chambers. Dublin, 1728. 2 vol.
la lecture du manuscrit fit bientôt connaître tout ce qui manquait au dictionnaire de Chambers.
Le premier défaut de ce recueil, c’était d’être l’œuvre d’un seul homme qui, malgré toutes les ressources qu’il avait trouvées dans les livres, s’était vu dans l’impossibilité d’embrasser tout le système des connaissances humaines. Il avait un autre défaut, moins sensible peut-être, mais non moins grave dans les écrits de ce genre : il manquait généralement de sens cri-*î tique.
C’était un livre à compléter ou plutôt à refaire (1).
On proposa ce travail à Diderot, qui s’en chargea.
Diderot, qui avait tout reçu de la nature, sauf la fortune, s’était fait d’abord traducteur de livres, et il avait emprunté à la littérature anglaise un dictionnaire scientifique, que le
(1) Le discours qui sert d'introduction à l'Encyclopédie contient une appréciation de l’ouvrage de Chambers. On y rend justice à l’écrivain anglais; peut-être même y est-il traité avec trop de générosité ; on y peut voir néanmoins les défauts et les lacunes de son livre.
public avait accueilli avec quelque faveur (1). Deux ou trois ouvrages originaux l’avaient classé depuis parmi les écrivains les plus vigoureux et les plus hardis du siècle. C’était d’ailleurs un esprit entreprenant qui ne pouvait qu’être tenté par un pareil projet.
Les travaux de ce genre n’étaient pas entièrement nouveaux, et il y en avait plus d’une trace dans l’histoire des lettres avant la publication de Chambers. Aristote et Pline en avaient donné l’exemple, sous un autre nom, chez les Grecs et chez les Latins. Nous savons, d’un autre côté, par ce qui nous a été montré, dans ces derniers temps, des littératures orientales, que les Chinois et les Arabes ont connu ces sortes de livres, auxquels ils ont donné, suivant leur habitude, des noms plus ou moins bizarres. Le moyen âge chrétien, sous le titre de Spéculum, d ’ Unizersitas ou de Sumna, a tenté plusieurs fois la même entreprise. Ce sont aussi des encyclopédies, telles qu'on pouvait les imaginer à cette époque. Il faut en
(1) Le Dictionnaire île médecine de James. Diderot avait déjà publié la traduction d’un autre ouvrage anglais sur l’histoire de la Grèce.
dire autant de quelques dictionnaires qui datent des premiers temps modernes. En un mot, l’idée de rapprocher et de réunir, sous un titre commun et dans un ouvrage synthétique, les diverses parties du savoir humain, mêlé encore aujourd’hui à tant d’ignorance, s’est produite à peu près dans tous les temps, et il était bien difficile qu’il n’en fût pas ainsi. Quoi de plus naturel qu’une pareille idée?
C’est un besoin pour l’esprit humain de mettre en ordre et de rassembler, pour les embrasser d’un coup d’œil, les notions qu’il a pu acquérir sur les objets si nombreux et si variés de sa connaissance. La science, proprement dite, ne profite guère de ces travaux ; mais ils sont utiles à la foule : ils deviennent, pour ainsi dire, son patrimoine, et ils servent à marquer les étapes de la pensée humaine à travers les siècles.
Quant au titre qui a été emplo} r é pour désigner les travaux de cette nature, il a varié naturellement, suivant les langues et suivant l’esprit des peuples. Le mot cyclopedia ou encyclopédie , qui a été emprunté à la langue grecque et qui est généralement employé de
nos jours, est d’une origine assez moderne.
Nous le trouvons en usage pour la première fois au seizième siècle. Un écrivain de Bâle, Ringelberg, publiait à cette époque un ouvrage auquel il donnait ce titre. Il était repris bientôt après par Scalich, autre écrivain de la même ville. Martinus ou Martin l’employait à Herborn au siècle suivant. Quatorze ans plus tard, il y était répété par Alsted (1). Mais tous ces écrivains se servaient de la langue latine.
Il était réservé à Chambers d’introduire ce mot dans les littératures modernes.
Tous ces livres, malgré la diversité des esprits et des époques, ont un caractère commun : ils ont la prétention, les uns et les autres, de résumer les notions acquises. Ils se ressemblent encore par un autre côté : ce sont des œuvres individuelles. De là leur insuffisance pour le temps même auquel ils se rapportent. Le cadre est trop vaste pour un seul esprit : un grand nombre y suffit à peine. Il
(1) Cyclopeilia, par lîingelberg, Bâle, 1541 ; Encyclopédie), par Paul Scalicli, Bâle, 1559; Uea metliodica et b revis Encyclopédie, sire adumbratio Unirersitatis, par Martinus, Ilerborn, 1606 ; Encyclopedia, par Alstcdius, Herborn, 1620.
faut une légion d’écrivains pour faire une encyclopédie.
L ouvrage de Chambers, cependant, ne doit pas être confondu avec ceux qui l’avaient précédé. C’était, on peut le dire, un ouvrage entièrement nouveau. Chambers était un écrivain érudit. Il avait pris un peu partout, en France comme en Angleterre, les matériaux de son livre, et il les avait disposés avec habileté. Son dictionnaire devait être goûté; il le fut en effet , et les éditions se succédèrent rapidement.
Mais cette encyclopédie, comme on l'a vu, ne répondait pas aux besoins de l’époque. Le plan était à peine ébauché; il s’agissait de le reprendre et de lui donner les proportions qu’exigeait la grandeur même de l’édifice. Diderot en conféra avec d’Alembert, dévoué, comme lui, à toutes les idées généreuses.
Le projet de la nouvelle encyclopédie fut arrêté entre les deux amis, qui recrutèrent partout des collaborateurs. C’était une œuvre colossale qui devait entraîner nécessairement des dépenses considérables. Quatre éditeurs connus, Briasson, David, Durand et Lebreton, •
s’associèrent pour faire les frais de l’entreprise. Le prospectus fut lancé : il avait été écrit par Diderot, qui indiquait à grands traits l’objet et le but de la publication. L’ouvragé était intitulé : Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, par une société de gens de lettres.
C’était en 1750. Le premier volume devait paraître l’année suivante.