HISTOIRE DE SA PUBLICATION
< C’est en 1751 que parut le premier volume de l ’ Encyclopédie ; le dernier ne fut publié qu’en 1771, c’est-à-dire vingt ans après. La publication fut interrompue deux fois. Suspendue d’abord en 1757, elle ne fut reprise (lue l’année suivante. Frappée de nouveau en 6^N507, elle dut attendre près de huit ans pour pouvoir reparaître. Il fallut, pour la mener à terme, toute la persévérance de Diderot, soutenu et secondé par de puissantes influences.
Toutes les mesures avaient été prises pour
assurer le succès de l’ouvrage et aplanir les obstacles qu’il pouvait rencontrer sur sa route.
Dès l’année précédente, Diderot avait lancé son prospectus qui fut tiré à un très-grand nombre d’exemplaires, el qui circula non-seulement en France', mais dans une grande partie de l’Europe. Quatre mille souscripteurs y répondirent : chiffre énorme pour l’époque, surtout si l’on songe au prix du livre, qui devait coûter cent pistoles, comme on disait alors , c’est-à-dire mille francs. Parmi ces souscripteurs figuraient de grands personnages; la cour avait fourni les siens. C’étaient autant de défenseurs promis à l’œuvre.
; D’un autre côté, les éditeurs avaient obtenu des lettres patentes du roi. La propriété littéraire, qui a mis tant de temps à conquérir ses titres, et qui n’est pas encore complètement reconnue, n’existait pas à cette époque : elle ne pouvait se produire que sous la forme d’un privilège, et le privilège, comme toujours, était conféré par le pouvoir, qui en était le dispensateur et l’arbitre (1).
(1) C'est sous le règne de Louis XII, en 1507, que ce privilège se montra pour la première fois. Il y eut depuis plusieurs
Jamais ouvrage ne s’était produit sous des auspices plus favorables, et l’on ne rencontre même rien de semblable dans l’histoire des lettres avant cette époque.
Le premier volume parut : tout ce qu’il y avait d’esprits généreux et indépendants l’accueillit avec une sorte d’enthousiasme; il fut suivi de près par le second, qui rencontra le même accueil. Les défauts, presque inévitables d’un pareil ouvrage, ne devaient point échapper aux regards de ce public d’élite, qui l'entourait de tant de faveur; ses auteurs euxmêmes étaient les premiers à les reconnaître; mais on était généralement frappé de la hardiesse de l’entreprise, et ce qui pouvait manquer dans les détails était compensé aux yeux des lecteurs par la grandeur de l’œuvre elle-même.
Ce succès ne fit qu’irriter les haines qu’avait dû provoquer déjà une publication de cette nature et en précipiter l’explosion. Les cabales et les intrigues commencèrent ; on se
édits ou arrêts qui en réglèrent les conditions et les formalités. Le dernier datait de 1703. 11 était en vigueur quand l’Encyclopédie parut.
rua contre l’ouvrage : les plus ardents furent les jésuites et les jansénistes, qui avaient cherché vainement à s’y introduire pour y glisser leur esprit, et qui suspendirent tout à . coup leurs querelles, pour s’entendre contre l’ennemi commun.
On ne pouvait guère s'en prendre d’une manière sérieuse aux deux volumes qui venaient d’être publiés; ils étaient écrits avec la plus grande modération, et les articles consacrés aux questions religieuses semblaient défier tous les scrupules théologiques. Mais cette modération même, dont le temps faisait une nécessité, et qui pouvait passer pour un calcul , donna lieu à toutes sortes d’attaques : elle fut taxée d’hypocrisie. Les articles, si orthodoxes en apparence, qui figuraient dans les deux volumes, n’étaient, disait-on, qu’un piège tendu à la bonne foi du public et du gouvernement. Ils renvoyaient à d'autres articles, qui devaient paraître dans les volumes suivants et qui seraient inspirés par un tout autre esprit. Les tendances de l’ouvrage étaient, au fond, mauvaises, détestables, contraires aux principes sociaux; c’était con-
tre ces tendances qu’il fallait se prémunir.
Ces accusations, répétées sous toutes les formes, avec l'ardeur et la persistance qui ne manquent jamais au fanatisme, ne tardèrent pas à triompher. Un arrêt frappa l’ouvrage, et la publication, qui venait à peine de commencer, se trouva suspendue.
Diderot et ses amis ne se découragèrent point. L’amour de la science et de la vérité est aussi une passion qui ne recule pas facilement devant les obstacles. Cette passion les servit, et, pour mieux vaincre leurs adversaires, ils gagnèrent à, leur cause une femme toute-puissante sur l’esprit du roi.
Ce n’est pas la moindre honte de ces temps de despotisme, où le bon plaisir remplace tous les droits, que de forcer le talent et le génie à recourir à une favorite, quelquefois même à une courtisane, pour avoir la faculté de se 'produire. Spectacle vraiment douloureux, mais en mégie temps bien instructif pour les peuples ! La liberté étant morte ou n’ayant jamais existé, c'est dans les mystères d’une alcôve que se règlent les droits les plus sacrés d’une nation : le sort de la pensée dépend d’un sou-
rire ou d'une caresse, et il faut qu’une Phryné intervienne, pour sauver un livre qui peut être le point de départ d’une révolution des plus utiles et des plus fécondes.
La femme qui prit le parti des Encyclopédistes s’appelait madame de Chàteauroux; elle appartenait à cette honnête et vertueuse famille de Nesle, qui, ayant déjà fourni deux maîtresses à Louis XV, devait se croire trois fois noble, sans parler de ses autres titres de noblesse (1).
Madame de Chàteauroux obtint de son royal amant que l’arrêt fût révoqué, et la publication put reprendre son cours. Elle continua sans autre interruption pendant quatre ans, c’est-à-dire de 1753 à 1757. Aux deux volumes déjà parus vinrent s’ajouter successivement cinq autres volumes, où Y Encyclopédie se présentait au public avec une force
(1) Les deux filles aînées du marquis de Nesle s'appelaient madame de Mailly et madame de Vintimille. Elles régnèrent quelque temps sur le cœur du roi. Puis, leur sœur, la duchesse de Chàteauroux, recueillit leur succession, qui devait tomber bientôt après dans les mains de madame de Pompadour, une simple bourgeoise, pour descendre plus tard jusqu’à la Dubarry.
nouvelle , le nom éclatant de Voltaire.
Le succès de l’ouvrage paraissait assuré, et, grâce à l’activité de Diderot, qui ne se reposait point, il allait marcher plus rapidement encore , quand il fut -assailli par un autre orage, plus terrible que le premier. C'étaient les jésuites et les jansénistes qui revenaient à la charge avec une ardeur nouvelle. Ils reprirent leurs anciennes accusations. L’archevêque de Paris, à son tour, Christophe de Beaumont, lança un mandement. Une dénonciation fut adressée, sous forme de mémoire, à l'avocat général Joly de Fleury, et le Parlement intervint. L 'Encyclopédie fut jugée, condamnée et suspendue pour la deuxième fois. Ce qu’il y eut de plus grave, c’est qu’un arrêt du conseil retira le privilège aux éditeurs, qui se virent exposés en même temps à toute sorte de menaces.
A ces rigueurs du pouvoir, qui se faisait l’instrument et le complice des passions haineuses du clergé, vinrent s’ajouter les injures d’une foule de pamphlétaires, qui estimaient, sans doute qu’ils n’avaient rien à perdre à cette oppression de l’esprit. On renouvela,
pour mieux les accabler, la comédie antique.
Diderot et ses amis furent injuriés et bafoués dans une pièce de théâtre, qui voulait être aristoplianesque , mais où manquait l’esprit d’Aristopliane (1). C’était une explosion de fureurs et de haines, comme il s’en est rarement produit à l’occasion d’un livre , même dans les temps les plus agités.
Au milieu de cette tempête qui grondait autour de lui, Diderot eut la douleur de se voir abandonné par d’Alembert, qui ne paraissait plus croire à l’avenir de l’entreprise, et dont le caractère moins énergique, malgré sa fermeté naturelle, se refusait à une plus longue lutte. D’autres amis, qui lui étaient moins chers, mais dont l’appui pouvait lui être utile, se retirèrent aussi à l’écart, .ou gardèrent le silence. Il se trouvait seul, ou presque seul, contre tant d’adversaires.
Voltaire, qui ne se lassa jamais de combattre l'intolérance, fut du petit nombre de ceux qui ne l’abandonnèrent pas. Retiré sur les bords du Léman , où il était allé chercher la
(1) La comédie dos Philosophes , par Palissot.
liberté, sous la double protection des Alpes et des institutions helvétiques, il écrivit à Diderot pour l’encourager et le soutenir. Mais, comme il n’ignorait point les dangers de sa situation, il le conjurait en même temps d'abandonner la France et d’aller achever sur une terre plus libre le monument philosophique qu’il avait commencé. La Russie était prête, s’il le fallait, à lui offrir un asile, et il pourrait y continuer en paix ses travaux sous les auspices d’un gouvernement ami des sciences et des lettres. Diderot, fortement attaché à la France, refusa de suivre ce conseil.
Alors Voltaire recourut à un autre moyen.
Il lui adressa une espèce de mémoire anonyme où il lui peignait, sous les couleurs les plus vives, tous les périls dont il était menacé. L’intolérance, qui triomphait, était avide de persécutions. Il n’y avait pas si longtemps que le chevalier de La Barre lui avait été sacrifié. Le monstre cherchait de nouvelles victimes.
Diderot n’était déjà que trop désigné par les injures et les outrages qu’on lui prodiguait tous les jours. Les moments étaient précieux , tout retard pouvait être mortel. Il fallait,
sans hésiter, se dérober à l'orage. C’était peutêtre l’unique moyen de sauver sa vie.
On a conservé la réponse que fit Diderot à cet écrit. C’est une lettre pleine de cette émotion, presque toujours éloquente, qui caractérise son style. Diderot avait reconnu dans le mémoire les idées et le langage de Voltaire.
Mais il feint d’abord d’ignorer le nom de l’auteur et il répond en ces termes :
“Je sais bien que quand une bête féroce a trempé sa langue dans le sang humain, elle ne peut plus s’en passer. Je sais bien que cette bête manque d'aliments, et que n’ayant plus de jésuites h manger (1), elle va se jeter sur les philosophes; je sais bien qu’ellea jeté les yeux sur moi et que je serai peut-être le premier qu’elle (jévorera; je sais bien qu’il peut arriver avant la fin de l’année que je me rappelle vos conseils et que je m’écrie : O Solon, Solon! »
Abordant alors ce projet de fuite, qui lui était suggéré, il disait : « Que voulez-vous que
(1) Les jésuites venaient d’être frappés eux-mêmes par ce Parlement dont ils avaient provoqué les rigueurs contre les Encyclopédistes.
je fasse Je l’existence, si je ne puis la conserver qu’en renonçant à tout ce qui me la rend chère? Et puis, ajoutait-il, je me lève tous les matins avec l’espérance que les méchants se sont amendés pendant la nuit, qu’il n’y a plus de fanatiques. »
Il poursuivait de la manière suivante : « Qui que vous soyez, qui m’avez écrit la lettre pleine d’intérêt et d’estime que notre ami commun m’a remise, je sais toute la reconnaissance que je vous dois, et je jette d’ici mes bras autour de votre cou. »
Avant de terminer, il s’adressait directement à Voltaire : « Illustre et tendre ami de l’humanité, lui disait-il, je vous salue et je vous embrasse. Il n’y a point d’homme un peu généreux qui ne pardonnât au fanatisme d’abréger ses années, si elles pouvaient s’ajouter aux vôtres. Si nous ne concourons pas avec vous à éci’aser la bête, c’est que nous sommes sous sa griffe; et si, connaissant sa férocité, nous balançons à nous en éloigner, c’est par des considérations dont le prestige est d’autant plus fort qu’on a lame plus honnête et plus sensible. Nos entours sont si doux, et c'est une perte
si difficile à réparer! » Diderot trouvait ainsi d’avance, sous une autre forme, ce mot de Danton, qui n’est guère compris, dans sa sauvage éloquence, que par les proscrits : « Emporte-t-on la patrie à la semelle de ses souliers? »
Cependant Diderot ne se reposait pas. Toujours plein d’espérance, au milieu même de toutes ces persécutions, il travaillait, nuit et jour, à réunir les matériaux nécessaires à l’achèvement de son oeuvre; il les revoj’ait, il les complétait ; il écrivait lui-même une foule d’articles pour combler les lacunes. En même temps il tentait toutes sortes de démarches afin de pouvoir reprendre la publication.
Huit années s’écoulèrent ainsi. Peu à peu les haines se calmèrent : un travail lent, mais sensible , s’opérait dans les esprits. Le dixhuitième siècle suivait sa marche, malgré tous les obstacles. Des jours plus favorables survinrent.- et Y Encyclopédie allait être sauvée pour la seconde fois. Une femme, une maîtresse du roi, vint encore à son aide. Ce fut madame de Pompadour.
La vieille favorite, qui n’était plus dans la
saison des plaisirs, prenait la peine de présider aux amours de Louis XV, qu’elle enchaînait ainsi toujours à ses caprices et dont elle dictait souvent les volontés. Elle se montrait favorable aux écrivains, dans l’espoir sans doute d’en être moins maltraitée. C’est ce qui l’engagea vraisemblablement, en dehors de certaines influences qui purent agir sur elle, à intervenir en faveur des Encyclopédistes. Un autre motif put encore l’y pousser. Rassassiée de plaisirs et de jouissances, elle trouva peutêtre, qui sait? une dernière volupté à protéger contre le fanatisme toute une société d’écrivains qui étaient condamnés au silence et qui ' allaient lui devoir de reprendre la parole.
Quoi qu’il en soit , grâce à son crédit et à au concours du duc de Choiseul, la persécution cessa : bientôt même les Encyclopédistes, qui s’étaient effacés depuis huit ans, purent reparaître sur la scène.
Toutefois, la publication ne devait être reprise que sous certaines conditions. Le privilège des éditeurs avait été enlevé ; il ne fut pas rendu. De plus, il fut convenu que l’ouvrage , qui pourrait s’imprimer encore en
France, serait daté de l'étranger. C’est ainsi que les noms de Lebreton et de ses associés disparurent de la première page et furent remplacés par celui de Samuel Faulche, imprimeur \ à Neuchâtel. Le même motif fit disparaître la belle vignette allégorique de Cochin, qui décorait les sept premiers volumes. Un reste de proscription pesait encore sur l'ouvrage, malgré la plus puissante des protections, et il était obligé en quelque sorte de se déguiser pour se produire de nouveau devant le public. Il y avait un avantage dans cette situation d’ailleurs si fâcheuse : la publication n’avait plus affaire désormais à la censure.
C’est dans ces conditions quelle fut reprise en 1765, pour être achevée six ans après, en 1771. Elle se composa à la fin de dix-sept gros volumes de texte, imprimés sur deux colonnes , avec onze volumes de planches, qui ne constituent pas la partie la moins intéressante de l’ouvrage. Un supplément avait été promis aux souscripteurs : il parut en 1776 et 1777 : il se composait de cinq volumes semblables aux précédents et il était daté d’Amsterdam. Il y avait déjà longtemps que
la Hollande servait d'asile à l’esprit français : nos écrivains empruntaient son nom, quand ils n’avaient pas recours à ses pressés , pour sauvegarder leur indépendance.
REVUE CRITIQUE UES ÉCRIVAINS QUI PRIRENT PART A LA COMPOSITION DE CE VASTE RE- CUEIL.
Les rédacteurs de Y Encyclopédie forment toute une armée. On n’avait jamais vu, on ne reverra jamais peut-être un pareil concours de savants, d’érudits et de littérateurs, s’unissant dans la même pensée et travaillant ensemble à une “œuvre commune. Ils vieilnent là, pour ainsi dire , de toutes les parties de la France et de l’Europe. C’est comme une conjuration de tous les esprits du siècle.
Quelle imposante phalange d’écrivains ! Les
uns se montrent déjà dans tout l'éclat de leur gloire : ils sont accoutumés à tous les succès et ils régnent sur l’opinion publique. Les autres sont moins connus; il y en a même qui débutent à peine dans la carrière ; mais ils vont marcher à grand pas vers la célébrité. Et à coté de ces chefs, dont le nom a retenti ou retentira bientôt partout, que d’ouvriers obscurs, mais utiles, qui méritent aussi un souvenir ! La gloire est aristocratique ; elle tourne dédaigneusement le dos à la foule pour ne s’attacher qu’à quelques favoris. Mais l’histoire ne doit pas s’associer à une pareille injustice.
Le premier de tous, c’est Diderot. Il fut le principal architecte de l’édifice. On sait qu’il y consacra trente ans de sa vie sans prendre un jour de repos, sans jamais se laisser effrayer par les difficultés ou les obstacles qu’il rencontra sur sa route.
Diderot était né en 1713, et il ri’avait que trente-huit ans quand il lança le premier volume de X Encyclopédie,. Son nom était déjà connu dans le monde des lettres. Sans parler des traductions par lesquelles il débuta, comme on a pu le voir, il avait publié succes-
sivement ses Pensées philosophiques et sa Lettre sur les aveugles , qui laissaient déjà voir toute la hardiesse et toute l’originalité de son esprit (1).
On peut dire que la nature avait préparé Diderot au rôle difficile qu’il allait prendre en se plaçant à la tête de X Encyclopédie. Il était doué de facultés puissantes, et le travail, un travail continu, avait ajouté encore à la puissance de ses facultés. Les besoins de la vie, qui brisent les ailes à tant d J autres, furent pour lui une force nouvelle : ils développèrent son activité et le poussèrent en avant.
C’était un esprit plein de vigueur et de sève, comme il s’en rencontre rarement dans la vie d’un peuple. Il pouvait passer pour érudit: il l’était, comme on l’était alors, c’est-àdire un peu moins qu’aujourd’hui peut-être, mais beaucoup plus que ne semblent le croire certains critiques de nos jours, qui médisent
(1) Le premier de ces ouvrages est de 1746, et le second do 1749. Diderot avait donné auparavant son Essai sur le mérite et la vertu, qu’il présenta au public comme une simple traduction d’un livre de Shaftesbury, mais qui n’eut pas le même retentissement.
trop de l’érudition du dix-huitième siècle, parce que nos pères savaient porter mieux que nous cette partie de leur bagage. Du reste, il n’accordait au passé que la place qui lui revient naturellement : on peut même dire qu’à l’exemple de ses contemporains, il lui faisait parfois une part trop petite. Comme tous les esprits vraiment originaux, il était ouvert surtout du côté de l’avenir. Rien ne lui était étranger dans les connaissances humaines : il touchait tour à tour à la philosophie , à la littérature et à l'art, mais c’était pour les agrandir ou les renouveler. C’est lui qui, s’adressant aux théologiens de son temps, plus étroits encore dans leurs doctrines que ceux de notre époque, leur jetait ce mot magnifique:
«Élargissez Dieu! » Il connaissait tous les enthousiasmes, toutes les ivresses de l’idée, et chose assez rare, on rencontrait chez lui, avec ce tempérament d’artiste ou de poëte, un fonds d’énergie et de volonté qui l’armait d’avance contre tous les obstacles. Son style, vif, rapide et parfois véhément, marchait toujours d’accord avec sa pensée, dont il était, pour ainsi dire, l'enveloppe naturelle. Il ex-
cellait dans le dialogue, cette forme chère aux anciens; mais il le maniait avec une vivacité toute française. C’était de l’esprit au pas de charge. Il n’eut pas d’égal dans la conversation, cette volupté intellectuelle des peuples cultivés, et cependant c’était le siècle des causeries spirituelles : Voltaire y rivalisait avec Duclos, sans parler de quelques femmes illustres, qui prêtaient à l’esprit toutes les séductions de la grâce, et la France possédait alors Galiani. Diderot entraînait par sa parole tous ceux qui avaient le bonheur de l’entendre. Tous les tons lui étaient familiers. L’orateur, car c’était un orateur, se sentait entraîné lui même plus d’une fois, et alors c’étaient des flots d’éloquence qui coulaient de ses lèvres. La liberté, qui vint trop tard pour lui, en eût fait un tribun digne de l’antiquité.
L’idée de l’ Encyclopédie appartenait surtout à Diderot. Il en donna une première esquisse dans le prospectus qu’il lança pour annoncer la publication de l’ouvrage. On l’y voit revenir plus tard, dans l’article du Dictionnaire qui a été consacré à ce mot. Diderot y trace.
d’une main ferme et vigoureuse, les règles qu’il faut suivre et les conditions qui doivent être remplies, pour donner un caractère d’utilité à ces répertoires généraux des connaissances humaines.
Une grande part devait être faite dans le Dictionnaire à l'histoire des idées philosophiques., Diderot prit pour lui la philosophie ancienne. Quelques collaborateurs, tels qu’Yvon et Pestré, l’aidèrent dans ce travail; mais il écrivit lui-même la plupart des articles qui s’y rapportent ; il revoyait les autres et les marquait de sa griffe ; la philosophie ancienne lui servait d’enseigne pour débiter ses propres idées.
Mais ce qui l’occupa le plus dans la composition de ce grand ouvrage, c’est la description des arts mécaniques, qui en forment la partie la plus neuve et sans contredit l'une des plus importantes.
On ne possédait encore sur ce sujet aucun de ces ouvrages, si utiles, qui se sont tant multipliés de nos jours. La technologie n’existait pas , pour ainsi dire. C’était une langue à créer. Diderot se mit à étudier les métiers par
lui-même ; il ne se contentait pas de visiter les ateliers pour prendre en quelque sorte le travail sur le fait, il se transformait lui-même en ouvrier. D’Alembert nous raconte qu’il se faisait construire des modèles pour les observer plus à son aise. Où trouver un interprète plus exact et plus consciencieux? Déjà, dans une étude sur l’art qui avait été publiée séparément et qui devait figurer dans Y Encyclopédie, Diderot, devançant son siècle pour se faire* notre contemporain, avait proclamé éloquem-
ment la dignité des arts mécaniques, qui con- 1 tribuent si puissamment au progrès de l’im- j manité, et revendiqué pour eux une place à/ côté des arts libéraux.
Il fallait, au milieu de ces études, que Diderot dirigeât et inspirât parfois les collaborateurs qui lui prêtaient leur concours. D’Alembert le secondait, il est vrai, comme on le verra plus loin ; mais c’était sur lui que pesait la plus grande partie du fardeau. Il était à la fois le général et l’intendant de cette armée d’écrivains, qu’il avait recrutée.
Un travail aussi étendu aurait écrasé un esprit moins vigoureux et moins fécond. Diderot
n’en sentait pas le poids, pour ainsi dire , ou du moins il le portait avec une telle aisance, qu’il n’en éprouvait aucune fatigue. Il trouvait même le secret de réserver pour d’autres travaux une partie de ses forces. Nous le voyons, pendant qu’il travaille à Y Encyclopédie, publier successivement plusieurs ouvrages qui marquent «le plus en plus sa trace dans le dixliuitième siècle.
C’est ainsi qu’il donne tour à tour Jacques le fataliste, la Religieuse, et ce Neveu de Rameau, que la France avait perdu de vue, quand Goethe, au commencement de ce siècle, le révélait à l’Allemagne avec des accents d'admiration et d’enthousiasme (1). Il inau-
(1) Le Neveu tle Hameau, qui dut être composé eu 1760, à l’époque de la grande guerre contre ï' Encyclopédie , ne fut pas imprimé du temps de Diderot. Il circula & l’état de manuscrit, comme beaucoup d’autres livres du même genre, et c’est ce qui explique comment il put disparaître. Goethe eu, le bonheur, il y a une soixantaine d’années, d’en découvrir un exemplaire: il-se bâta d’en donner une traduction allemande. L’éditeur Brière, en 1821, mettait la main sur une autre copie et la livrait au public. 11 donnait en même temps les pages que Goethe avait consacrées à notre grand encyclopédiste. Jamais, on peut le dire, Diderot ne fut traité avec autant de respect. Il est aux yeux de Goethe un écrivain de premier ordre, et, d’après l’expression du poëte allemand, le Neveu de Hameau en
gure en même temps le drame moderne par son Fils naturel et son Père de famille. Enfin, par ses études sur les peintres du temps, il fonde uue critique nouvelle, celle qui se rapporte à l’art, c’est-à-dire au Beau, étudié dans les œuvres sorties de la main de l’homme.
Tant de travaux ne suffisent pas à sa dévorante activité; il ne se contente pas d’écrire pour lui : il écrit aussi pour les autres. Il prête de l’esprit à Grimm pour sa Correspondance littéraire (1) ; il en prête à Raynal , à Helvétius , à d’Holbach ; il en prête même à d’humbles solliciteurs pour de simples requê-
particulicr doit être considéré comme un des chefs-d’œuvre de son auteur.
(1) C’est dans cette correspondance que se trouvent les essais de Diderot, qui ont créé parmi nous la critique en matière d’art. On y rencontre aussi quelques fragments curieux de critique littéraire, sortis également de sa plume. Sa participation au livre de Raynal n’est pas moins certaine. On sait que Raynal empruntait volontiers le concours de ses amis. 11 était naturel qu’il s’adressât à Diderot, ce grand prodigue d’esprit . La fille de l’auteur du Neceu de Rameau possédait un exemplaire de l’Histoire philosophique , où se trouvaient indiqués tous les fragments fournis par son père. Si cet exemplaire existait encore, il serait intéressant de le consulter. On pourrait y suppléer peut-être par uue lecture un peu sérieuse du livre iuimêrnc : il n’est pas difficile de reconnaître Diderot.
tes, où il revendique éloquemment les droits de la justice et de l’humanité. C’est l’Amphitryon intellectuel de l’époque : il tient table ouverte ; chacun vient s’y asseoir, et tous s’en vont satisfaits.
, Après Diderot, vient d’Alembert. C’est le second fondateur de l 'Encyclopédie. Il partage avec Diderot l’honneur d’avoir élevé ce grand . monument. Voltaire, dans une de ses lettres, les salue en ces termes : « Adieu, Atlas et Hercule, qui portez le monde sur vos épaules. »
D’Alembert était encore plus jeune- que son ami ; il n’avait que trente-cinq ans quand le Dictionnaire commença à paraître. Il était ] déjà secrétaire perpétuel de l’Académie dey sciences. Grâce à la maturité précoce de son esprit, il avait de bonne heure, par ses travaux scientifiques, tels que le Traité sur l'équi-j libre des fluides ou les Réflexions sur les causes des vents, conquis l’estime et l’admiration des contemporains (1).
(1) C’est par le Traité de dynamique, publié en 1743, que d’Alembert commença à fonder sa réputation. Il donna ensuite divers essais sur la physique générale du globe, qui fu rent réunis en trois volumes. Quant à ses écrits philoso-
. C’était un mathématicien doublé d’un philosophe et d’un philosophe qui sait écrire, ce qui n’arrive pas toujours, même quand la philosophie ne donne pas la main aux mathématiques. Il avait un penchant naturel pour la littérature, dont il goûtait les côtés les plus fins et les plus délicats, et qui lui réservait une sorte de repos voluptueux chaque fois qu'il sortait des froides abstractions de l’algèbre et de la géométrie. Fontenelle avait inauguré avant lui, sous une forme un peu légère, cette heureuse alliance des lettres et des sciences ; il lui était réservé de la continuer, en la fortifiant, et d’en faire l’une des gloires les plus solides de l’esprit français.
L’illustre géomètre nous a laissé lui-même son portrait, tracé de sa propre main avec une sorte de liberté antique. 11 y déclare qu’il a montré quelque talent et beaucoup de facilité pour la solution des problèmes géométriques, et qu’il a dû à cette facilité de pouvoir cultiver les lettres avec assez de bonheur.
phiques et littéraires, ils ne vinrent que plus tard : ils font tous postérieurs à la publication des premiers volumes de l’ Encyclopédie.
Quant à son style, il n’hésite pas à dire, ce sont ses propres paroles, qu’il est « serré, clair, précis, ordinairement facile, sans prétention, quoique châtié, quelquefois un peu sec, mais jamais de mauvais goût. » Il ajoute qu’il a « plus d’énergie que de chaleur, plus de justesse que d’imagination, plus de noblesse que de grâce. » Ce jugement est assez exact; on pourrait l’accuser tout au plus d’un excès de sévérité (1).
Une partie de X Encyclopédie revenait de droit à d’Alembert : c’était la partie mathématique; il s’en chargea. Il prit aussi les questions relatives aux sciences physiques. La plupart des articles qui concernent ces deux ordres de faits scientifiques doivent lui être attribués. S’il ne les écrivit pas tous luimême, il eut la peine de les revoir, et il en fit
(1) D’Alembert termine son portrait par quelques lignes dont les esprits superficiels, qui s’arrêtent volontiers aux apparences, pourraient avoir le droit d’être surpris. Voici ccs lignes: > Après avoir consommé ses premières années dans la méditation et le travail, il a vu, comme le Sage, le néant des connaissances humaines : il a senti qu’elles ne pouvaient occuper sou cœur, et s’est ccrié avec l'Aminte du Tasse : J’ai perdu tout le temps que j’ai passé sans aimer. •
ainsi son oeuvre personnelle. C’est un travail que le temps n’a pas vieilli, au moins pour tout ce qui se rapporte aux mathématiques et aux > problèmes qu’elles soulèvent. Le savant écrivain y déploie toutes les qualités d’un esprit philosophique, chaque fois surtout qu’il s’occupe des principes. Voici comment il s’exprime lui-même à ce sujet :
« Je me suis attaché, dans les articles de mathématiques transcendantes, à donner l’esprit général de méthode, à indiquer les meilleurs ouvrages où l’on peut trouver sur chaque objet les détails les plus importants, à éclaircir ce qui m’a paru n’avoir pas été éclairci suffisamment ou ne l’avoir pas été du tout, enfin à donner autant que possible sur chaque matière des principes métaphysiques exacts, c’est-à-dire simples (1). »
En dehors de ces travaux purement scientifiques, d’Alembert fournit à Y Encyclopédie trois études qui doivent être signalées ici.
V La première, c’est le discours qui sert d'introduction à l’ouvrage, et qu’on a considéré
(1) Enajctop., Discours préliminaire.
avec raison comme un des morceaux les plus achevés du dix-huitième siècle. Je l’ai déjà cité et j’y reviendrai plus d’une fois, parce qu’il domine, pour ainsi dire, toute Y Encyclopédie.
La seconde, c’est son article sur le cartésianisme. Il y développe les idées que Descartes/ lui avait dé^à inspirées dans l’introductiom Tout en rendant justice au doute méthodique et aux résultats qu’il doit nécessairement produire dans le monde de la science, il repousse en grande partie la doctrine que le maître en a tirée, pour se rattacher avec son temps aux idées de Locke et de ses interprètes.
La troisième est la plus importante et celle qui mérite le plus de nous arrêter, sinon par les idées que l’auteur y a mises, du moins par le bruit qu’elle suscita. Il s’agit de l’ai’ticle consacré à Genève.
D’Alembert, avant de l’écrire, s’était rendu en Suisse, où l’appelait le désir de voir Voltaire et d’étudier de près les idées et les institutions de la Rome du protestantisme. Pendant son séjour sur les bords du Léman, il eut plus d’un entretien avec les membres du
clergé. Les pastçurs de Genève ont toujours passé pour d’assez beaux parleurs, généralement épris de leur propre parole. Ils conversaient avec un philosophe : ils se firent hardis , plus peut-être qu’ils ne l’étaient réellement, et ils allèrent dans leur hardiesse jusqu’au socinianisme. D’Alembert reçut naturellement avec plaisir une pareille confidence. La découverte était vraiment agréable pour un ami de la raison. Voir les héritiers de Calvin penser à peu près comme Servet, c’est-à-dire les successeurs du bourreau se faire les disciples de la victime, quel spectacle consolant pour l’humanité! L’écrivain ne voulut pas le garder pour lui seul, et il en fit part aux lecteurs du Dictionnaire dans l’article qu’il consacra, en rentrant, à la république de Genève.
Cet article fit grand bruit dans la cité cabviniste. L’orthodoxie s’émut et réclama une satisfaction. Les esprits s’agitèrent au nom de la foi. Il y eut des cris, des injures et des menaces, comme il arrive toujours dans ces querelles religieuses. On eût dit que Calvin, cet aimable dictateur sacerdotal, était sorti lui-
5fi
même de la tombe pour défendre l’inviolabilité de son Eglise.
On invita d’Alembert à se rétracter. Les ministres de Genève lui envoyèrent même une formule à ce sujet par l’entremise du docteur Tronchin. Ils firent écrire aussi à M. de Malesherbes, et la partulissime république, comme l’appelait Voltaire, songea pendant quelques jours à invoquer le bras du gouvernement français pour obliger l'écrivain à une rétractation solennelle.
Toute cette hypocrisie indigna d’Alembert.
Il dédaigna les injures et il résista aux sollicitations, comme aux menaces.
« J’ai reçu, écrivait-il à Voltaire, une lettre ■ du docteur Tronchin qui m’écrit au nom de vos ministres pour porter leur plainte ; mais la manière dont ils se plaignent suffirait pour faire connaître la vérité de ce que jai dit et l’embarras où ils sont. Ils prétendent que je les ai accusés de n’être pas chrétiens et se taisent sur le reste. Ma réponse est bien simple. Je réponds à l’ambassadeur que je n’ai pas dit un mot qui puisse faire croire que les ministres de Genève ne sont pas chrétiens,
que j’ai dit au contraire qu’ils respectaient Jésus-Christ et les Écritures, ce qui suffit, selon leurs propres principes, pour être chrétiens. Du reste, comme M. Tronchin ne m’a dit mot ni sur le socinianisme, ni sur l’enfer, ni sur la divinité du Verbe, je ne lui réponds rien sur tous ces objets et je feins d’ignorer leur cris. »
Il ajoutait bientôt après, dans une autre lettre :
« S’ils portent leurs plaintes plus loin , s’ils disent que j’ai trahi leur secret et que je les ai représentés comme sociniens, je leur répondrai et je répondrai à toute la terre, s’il le faut, que j’ai dit la vérité et une vérité notoire, et que j’ai cru, en le disant, faire honneur à leur logique. Voilà tout ce qu’ils auront de moi, et soyez sûr, quelque chose qu’ils fassent, qu’homme, Dieu, ange ou diable ne m’en feront pas dire davantage. »
Tout ce tumulte finit par s’apaiser, et il ne resta de tant de bruit que quelques bonnes plaisanteries de Voltaire sur le fanatisme calviniste, qui ne lui paraissait pas de meilleur goût ni de meilleure composition que le fana-
LES ENCYCLOPÉDISTES tisme romain. Il écrivait, avant cet orage, à d’Alembert qui avait vanté la tolérance des Genevois : « Hélas! vous ne les connaissez point : les Genevois ne disent point leur secret aux étrangers. Les agneaux, que vous croyez tolérants, seraient des loups, si on les laissait faire (1). »
D Alembert avait sauvé la dignité des lettres en sauvant sa propre dignité. Malheureusement, il sortait un peu blessé de la lutte. Ces impertinences genevoises, auxquelles il était loin de s’attendre, commencèrent à le dégoûter de Y Encyclopédie. Il parla de se retirer ; ses amis le retinrent. Mais la tempête qui éclata bientôt contre le Dictionnaire et qui finit, comme on l’a vu, par le retrait du privilège, acheva de le déconcerter. Il ne croyait pas qu’il fût possible de reprendre la publication. Dans tous les cas, il prétendait y rester désormais étranger.
« Je suis excédé, écrivait-il à Voltaire, des avanies et des vexations que cet ouvrage nous
(1) Voyez à ce propos la correspondance de Voltaire et de d’Aleinbert, 1 er volume.
/attire. Les satires odieuses et même infâmes, qu’on publie contre nous et qui sont non-seulement tolérées, mais protégées, autorisées, applaudies, commandées même par ceux qui ont l’autorité en main, les sermons ou plutôt les tocsins qu'on sonne à Versailles contre nous en présence du roi, nemine réclamante, l’inquisition nouvelle et intolérable qu'on veut exercer contre Y Encyclopédie, en nous donnant de nouveaux censeurs plus absurdes et plus intraitables qu’on n’en pourrait' trouver à Goa, toutes ces raisons, jointes à plusieurs autres, m’obligent de renoncer pour jamais à ce maudit travail. «
C’est en vain que Voltaire cherche à le retenir. « Vous ignorez, lui dit d’Alembert, la position où nous sommes et le déchaînement de l’autorité contre nous. Des brochures et des libelles ne sont rien en eux-mêmes, mais des libelles protégés, autorisés, commandés même par ceux qui ont l’autorité en main, sont quelque chose, surtout quand ces libelles vomissent contre nous les personnalités les plus odieuses et les plus infâmes. Observez, d’ailleurs, que si nous avons dit jusqu’à pré-
sent dans Y Encyclopédie quelques vérités hardies et utiles, c’est que nous avons eu affaire à des censeurs raisonnables, et que les docteurs n’ont censuré que la théologie, qui est faite pour être absurde, et qui cependant l’est moins encore dans Y Encyclopédie qu’elle ne pourrait l’être. Mais qu’on établisse aujourd’hui ces mêmes docteurs pour réviseurs généraux de tout l’ouvrage, et qu’on nous donne par ces moyens des entraves intolérables, c’est à quoi je ne me soumettrai jamais. »
A de nouvelles instances de Voltaire, qui, tout en se plaignant de voir de trop loin les choses, demande si l’on ne peut pas compter sur l’appui de certains personnages, il répond en ces termes : « Pauvre républicain que vous êtes ! Si vous saviez de quels bureaux partent quelques-unes des satires dont nous nous plaignons, vous sentiriez que vous avez raison quand vous dites que vous voyez tout de trop loin. *>
Il se retira définitivement. Toutefois, même '\ à dater de cette époque, on retrouve encore sa trace dans Y Encyclopédie. Il avait marché plus vite que les éditeurs, et sauf ce qui con-
cerne les deux dernières lettres, il avait déjà écrit tous les articles dont il s’était chargé. Il les laissa à Y Encyclopédie, qui profita ainsi de son concours longtemps encore après sa retraite.
Voltaire, qui touche à tout et qu’on rencontre partout au dix-huitième siècle, ne pouvait rester étranger à un pareil monument littéraire. Il avait cinquante-sept ans, quand Diderot et d’Alembert commencèrent leur publication, puisqu’il était né en 1694. Ses principaux ouvrages avaient déjà paru, et il jouissait sans opposition de cette espèce de royauté intellectuelle qu’il avait su conquérir sur l’Europe. Frédéric l’avait appelé récemment en Prusse dans l’intérêt de sa propre gloire.
Il se trouvait encore à Potsdam, quand les premiers volumes de Y Encyclopédie parurent, et il se hâta d’en faire l’éloge à la fin de son Essai sur le siècle de Louis XI V. D’Àlembert lui écrivit pour l’ejn remercier : « Vous et M. Diderot, lui répondit Voltaire, vous faites un ouvrage qui sera la gloire de la France et l’opprobre de ceux qui vous ont persécutés.
Paris abonde de barbouilleurs de papier ; mais
des philosophes éloquents, je ne connais que vous et lui. »
Trois ans après, Voltaire avait quitté la Prusse, et il habitait les bords du Léman, où il était allé, comme on Ta vu, chercher la liberté que la France lui refusait. Il demanda lui-même à prendre place parmi les Encyclopédistes. « Si vous avez quelques articles de Y Encyclopédie k me donner, écrivait -il à d’Alembert, ayez la bonté de vous y prendre un peu à l’avance. Un malade n’est pas toujours le maître de ses moments. «
Son offre était acceptée avec empressement^ et bientôt après, il adressait quelques articles k d’Alembert. « J’ai obéi, comme j’ai pu, à vos ordres, lui disait-il, je n’ai ni le temps, ni les connaissances, ni la santé qu’il faudrait pour travailler comme je voudrais. Je ne vous présente ces essais que comme des matériaux que vous arrangerez à votre gré dans l’édifice immortel que vous élevez. Ajoutez, retranchez, je vous donne mes cailloux pour fourrer dans quelque coin du mur. »
A dater de ce moment, Voltaire appartient tout entier à Y Encyclopédie . C’est un de ses
écrivains les plus zélés, et il met à son service cette ardeur et cette vivacité qui ne l'abandonnèrent jamais. Son nom apparaît pour la première fois dans le cinquième volume.- Il semble arriver tout à propos pour expliquer le mot esprit, c’est-à-dire pour se définir luimême.
Les articles fournis par Voltaire roulent en général sur la littérature. On y retrouve toutes ses qualités. Ceux qui veulent de la profondeur à tout prix et qui cherchent partout de la métaphysique, peuvent être déçus en les lisant ; mais il y a là de quoi satisfaire les véritables amis du goût. Voltaire ne cherche pas à surprendre le lecteur ou à l’éblouir, au risque de le laisser bientôt après dans les ténèbres; mais il l’instruit et il l’éclaire. Jamais avant lui on n’avait su donner à la pensée humaine un vêtement aussi léger et aussi diaphane. Son style est fait de lumière, s’il est permis de le dire : c’est un flambeau qui répand la clarté sur tout ce qui l’environne.
Il y a de la passion, et une véritable passion, dans le concours que Voltaire prête aux
Encyclopédistes. On dirait qu’il y met toute son âme.
« Tant que j’aurai un souffle de vie, écrit-il à d’Alembert, je serai au service des illustres auteurs de Y Encyclopédie : je me tiendrai trèshonoré de pouvoir contribuer, quoique faiblement, au plus grand et au plus beau monument de la nation et de la littérature. »
« Si j’étais à Paris, lui dit-il dans une autre lettre, je passerais ma vie dans la bibliothèque du roi pour mettre quelque pierre à votre grand et immortel édifice. Je m’y intéresse pour l’honneur de ma patrie, pour le vôtre, pour l’utilité du genre humain. »
« Je veux être, lui écrit-il plus tard, votre garçon encyclopédiste. »
r Les rapports de Voltaire avec Y Encyclopédie ne s’arrêtent pas là. Il ne se contente point de fournir des articles; il donne des conseils, il adresse des critiques et même des reproches : sévère pour lui-même, il a bien le droit de l’être pour les autres. Tout ce qu’il écrit sur ce sujet à d’Alembert est marqué au coin du bon sens et du bon goût.
Il trouve en générai que les articles, qui ont
déjà paru, ne sont pas assez exacts, assez méthodiques.
« Je suis bien loin de penser, dit-il, qu’il faille s’en tenir aux définitions et aux exemples; mais je maintiens qu'il en faut partout, et que c’est l’essence de tout dictionnaire utile. J’ai vu par hasard quelques articles de ceux qui se font comme moi les garçons de cette grande boutique : ce sont, pour la plupart, des dissertations sans méthode. »
Plus loin il ajoute : « Je ne voudrais dans votre Dictionnaire que vérité et méthode. Je ne me soucie pas qu’on me donne son avis particulier sur la comédie; je veux qu’on m’en apprenne la naissance et les progrès chez chaque nation. Voilà ce qui plaît, voilà ce qui instruit. On ne lit point ces petites déclamations dans lesquelles un auteur ne donne que ses propres idées qui ne sont qu’un sujet de dispute. C’est le malheur de presque tous les littérateurs d’aujourd’hui. Pour moi, je tremble toutes les fois que je vous présente un article. Il n’y en a point qui ne demande le précis d’une grande érudition. »
Il revient sur ce sujet dans une nouvelle
lettre : « On se plaint généralement, dit-il, de la longueur des dissertations : on veut de la méthode , des vérités , des définitions , des exemples ; on souhaiterait que chaque article fût traité comme ceux qui ont été maniés par vous et par M. Diderot. Ce qui regarde les belles-lettres et la morale est d’autant plus difficile à faire que tout le monde en est juge, et que ces matières paraissent plus aisées : c’est là surtout que la prolixité dégoûte le lecteur. Voudra-t-on lire dans un dictionnaire ce qu’on ne lirait pas dans une brochure détachée? »
« Ne souffrez plus, écrivit-il à d’Alembert quelque temps après , les insipides déclamations qu’on insère dans votre Encyclopédie. Ne donnez pas à vos ennemis le droit de se plaindre. Bannissez la morale triviale dont on enfle certains articles. Le lecteur veut savoir les différentes acceptions d’un mot et déteste au fond les lieux communs de ce mot. Qui vous force à déshonorer l 'Encyclopédie par cet entassement de fadaises, qui donne un si beau champ aux critiques, et pourquoi joindre du velours de gueux à vos étoffes d’or? »
Ce sont, à chaque instant, les mêmes re-
commandations. Il insiste auprès de d’Alembert pour qu’on mette un frein à des amplifications banales qui ne peuvent que nuire à l’ouvrage. « Chacun, dit-il, veut étendre ses articles. On oublie, comme dit Pascal, qu’on est ligne et on se fait centre. On veut occuper une grande niche dans votre Panthéon. Ah !
que je suis fâché de voir tant de strass avec vos beaux diamants ! »
Parmi les articles qui lui ont déplu, il signale vivement celui qui se rapporte au mot femme , qu’il trouve indigne de figurer dans un ouvrage si sérieux. « Il semble, écrit-il, que cet article soit fait parle laquais de Gil Blas. »
« On vous seconde mal, dit-il ailleurs à d’Alembert; il y a de mauvais soldats dans l’armée d’un grand général : je suis du nombre , mais j’aime le général de tout mon cœur. »
Ces conseils et ces reproches, toujours dictés par le sens littéraire le plus exquis, sont tempérés plus d’une fois par des éloges. Il écrit un jour à son ami : « Le peu que je viens de lire sur le septième tome, confirme bien ce que j’avais dit quand vous commençâtes, que
vous vous tailliez des ailes pour voler à la postérité. Comptez que je vous révère, vous et M. Diderot. Il y a encore quelques gens d’un grand mérite qui ont mis de belles pierres à vos pyramides. Pour moi chétif et mes compagnons, nous devons vous demander pardon pour nos petits cailloux, mais vous les avez exigés. »
La partie du Dictionnaire consacrée à la théologie lui inspira naturellement plus d’une observation critique.
Il écrivait à d’Alembert, avant d’avoir l’ouvrage sous les yeux : « Ce qu’on m’a dit des articles de la théologie et de la métaphysique me serre le cœur. »
Plus tard, il ajoute : « Il est bien douloureux que des philosophes soient obligés d’être, théologiens. Ah! tâchez, quand vous en serez au mot pensée, de dire au moins que les docteurs ne savent pas plus comment ils font des pensées qu’ils ne savent comment ils font des enfants. »
Enfin, il réclame vivement contre l’auteur de l’article qui a prétendu que l’enfer était un point de la doctrine de Moïse : ■* Cela n’est
pas vrai, de par tous les diables, s’écrie-t-il. Pourquoi mentir? L’enfer est une fort bonne chose ; mais il est bien évident que Moïse ne l’avait pas connu. C’est ce monde-ci qui est l’enfer. Vous avez des articles de théologie et de méthaphysique qui me font bien de la peine; mais vous rachetez ces petites orthodoxes par tant de beautés et de choses utiles, qu’en général ce livre sera un service rendu au genre humain. »
Il apprend un jour que d’Alembert songe à se retirer de Y Encyclopédie. Il se hâte de lui écrire, et voici ce qu'il lui dit :
« Si vous éprouvez quelque dégoût, mon cher philosophe, mon cher ami, je vous conjure de le vaincre; ne vous découragez pas dans une si belle carrière. Il eût fallu, je le sais, que ce grand ouvrage eût été fait et imprimé dans un pays libre et sous les yeux d’un prince philosophe ; mais tel qu’il est, il aura toujours des traits, dont les gens qui pensent vous auront une éternelle obligation. Enfin, au nom des lettres et de votre gloire, soyez ferme et travaillez à Y Encyclopédie. »
Quelques jours après, il lui adresse les li-
gnes suivantes : « Ce grand ouvrage de l’ Encyclopédie, auquel la nation doit s’intéresser, vous est commun avec une douzaine d’hommes supérieurs qui doivent s’unir à vous. Que ne vous adressez-vous en corps à M. de Malesherbes? Que ne prescrivez-vous les conditions! On a besoin de votre ouvrage : il est devenu nécessaire; il faudra bien qu’on vous facilite les moyens de le continuer avec honneur et sans dégoût. La gloire de M. de Malesherbes y est intéressée. On doit vous supplier d’achever un ouvrage qui doit toujours se perfectionner et qui devient meilleur à mesure qu’il avance. »
Puis, s’adressant à tous les Encyclopédistes, il s’écrie : « Faites un corps, concentrez-vous, et vous serez les maîtres. Je vous parle en républicain, mais aussi il s’agit de la république des lettres ! »
Le triomphe des adversaires de l'Encyclopédie ne le décourage pas. Seulement il propose à d’Àlembert et à ses amis de transporter leur publication ailleurs. On a vu déjà dans fyuels termes il avait écrit à Diderot pour l’engager / à quitter la France et à choisir un séjour qui
lui offrirait Indépendance et la sécurité que la patrie lui refuse. Il tient à peu près le même langage à d’Alembert, qui est moins compro-* mis et moins menacé ; il l’engage à se rendre à Lausanne avec les autres rédacteurs : il est prêt à les recevoir et à les loger. On pourrait terminer là l’ouvrage aussi bien qu’à Paris, et il y mettra, s’il le faut, la moitié de son bien. Il finit par déclarer que si Y Encyclopédie reste en France, il ne lui fournira plus une ligne. « Ceux qui n’agissent pas comme moi, ajoute-t-il, sont des lâches, indignes du nom d’hommes de lettres. »
En attendant, il s’en prend aux persécuteurs et il accable de ses invectives les libellistes qui leur servent d’organes. Il oppose', pamphlet à pamphlet, comédie à comédie ; il va môme jusqu’à la chanson, pour venger la raison et la philosophie de tous ces outrages.
Son esprit, toujours si vif, semble se multiplier pour faire faoe à tant d’adversaires, et il rencontre plus d’une fois, pour leur répondre, cette indignation éloquente qu’il doit mettre bientôt au service de Calas et de quelques autres victimes du fanatisme.
Il faudrait citer la plus grande partie de sa correspondance avec d’Alembert pour montrer tout ce qu’il fit pour Y Encyclopédie. On l’y voit revenir à chaque instant, comme à une partie de lui-même. Il sent que ce livre, mal- 1 ; gré tous ses défauts, porte avec lui la fortune du dix-huitième siècle, et voilà pourquoi il lui est impossible de s’en détacher (1). '
Le rôle de Rousseau , comme Encyclopédiste, fut moins actif et moins brillant. Il avait près de quarante ans en 1751, au début de la - publication ; mais on sait qu’il ne commença qu’assez tard à écrire. L’auteur du Contrat social, de la Nouvelle Héloïse et à' Émile n’existait pas encore ; il n’était pas même soupçonné. On ne voyait alors dans Rousseau que l’auteur du Devin du village, cette innocente idylle musicale. Il avait écrit, il est vrai, son fameux discours sur les lettres et les sciences, en réponse à la question posée naguère par l’Aca-
(1) Voyez les deux premiers volumes de sa correspondance, d’où toutes les citations qui précèdent ont été prises. On pout dire que Voltaire y a mis tout son tact et toute sa finesse. D’Alembert lui-même ne fut jamais plus spirituel : il est entraîné et comme porté par l’esprit do son illustre ami.
demie de Dijon : c’était comme le premier jet ou le premier éclat de cette verve éloquente qu’il devait mettre bientôt au service de tant de paradoxes. Mais le public n'avait vu là qu’une sorte de boutade littéraire et philosophique.
Il est curieux de voir en quels termes Y Encyclopédie annonce la collaboration de Rousseau. Voici comment elle s’exprime :
« M. Rousseau dé Genève, qui possède en philosophe et en homme d’esprit la théorie et la pratique de la musique, nous a donné les articles qui concernent cette science. Il a publié, il y a quelques années, un ouvrage inti-i tulé : Dissertation sur la musique moderne .
On y trouve une nouvelle manière de noter la musique, à laquelle il n’a peut-être manqué, pour être reçue, que de n’avoir point trouvé de prévention pour une plus ancienne (1). «
C’est donc comme écrivain de musique, et à ce titre exclusivement, que Rousseau prit place dans Y Encyclopédie, à côté de d’Alembert et des autres grands esprits de cette époque. Les
(1) Encyclop Discours préliminaire.
questions musicales lui furent réservées, et il y montra, en les traitant, ses qualités et ses défauts.
Il sortit cependant une fois de ce domaine.
Ce fut pour écrire l’article intitulé : Économie politique. , /
Rousseau ne connaissait guère cette science, qui d’ailleurs n’existait pas encore, mais qui allait s’annoncer bientôt après, dans X Encyclopédie elle-même, parles articles de Quesnay et de Turgot. Les pages qu’il lui consacra devaient naturellement s’en ressentir. Il s’y borne à quelques généralités assez peu scientifiques ; il y parle de la propriété, mais pour ne l’envisager que comme une création de la loi ; il y aborde aussi la question de l’impôt, et il se prononce pour l’impôt progressif, en réservant à l’État, auquel il fait déjà une trop grande part, toute cette portion du revenu annuel, qui dépasse le nécessaire, c’est-à-dire le superflu (1).
Les grands succès littéraires qui illustrèrent
(1) C’est dans ces pages fournies par Rousseau à l'Encyclopédie qu’on trouve le germe des idées qu'il doit développer ailleurs avec toute la puissance et toute la magie de son style.
bientôt le nom de Rousseau, et qui firent son / malheur autant que sa gloire, contribuèrent à l’éloigner de Y Encyclopédie. Mais on retrouve plus d’une fois, dans les derniers volumes, les idées et le langage de Y Émile et du Contrat social.
Nous trouvons aussi Montesquieu dans Y Encyclopédie ; mais il ne fait qu’y apparaître, et encore ne s’y montre-t-il qu’après sa mort.
Cette série de livres merveilleux, qui devaient l’immortaliser, avait devancé l’œuvre des Encyclopédistes. Le dernier de ces ouvrages et le plus important, sinon le plus parfait, l'Esprit des lois, est de 1748, et Montesquieu avait cinquante-neuf ans quand il le fit paraître.
Il jouissait de ses succès à l’écart , dans son château de la Brède. Sa gloire, comme il le remarque lui-même en riant, profitait à sa propriété. Les Anglais, dont le goût a parfois besoin d’être dirigé, même à table, trouvaient son vin meilleur et l’achetaient de préférence, depuis qu’ils avaient lu l'Esprit des lois.
Sa vie littéraire semblait achevée : il ne travaillait guère plus. Toutefois, dans les der-
niers temps, il consacra une partie de ses loisirs, à une étude sur le Goût ; on eût dit que cet heureux écrivain , qui sut toujours allier, quand il le voulut, la force à la grâce, songeait à finir, comme il avait commencé, en traitant un de ces sujets qui ne vont qu’aux esprits les plus délicats. L’étude sur le Goût n’était pas terminée quand il mourut. Ses héritiers l’envoyèrent à Diderot, c’est-à-dire à Y Encyclopédie, comme un legs du grand écrivain (1).
Montesquieu, comme Rousseau, et plus que Rousseau, inspire plus d’une fois les auteurs du Dictionnaire. Ils citent avec complaisance son Esprit des lois. S’il leur arrive quelquefois de le combattre , ce qu’ils font avec respect, ils l’invoquent presque toujours comme une autorité.
•/ Il en fut de BufFon comme de Montesquieu, il ne fit non plus que paraître dans les rangs
(1) Les directeurs de l'Encyclopédie, qui ont consacré un éloge à Montesquieu, disent à ce sujot : « Il nous destiuait un article sur le Goût, quia été trouvé imparfait dans ses papiers; nous l’avons donné en cet état au public et nous l’avons traité avec le même respect que l’antiquité témoigna autrefois pour les dernières paroles de Sénèque. » Y. le 8* volume.
des Encyclopédistes. Les trois premiers volumes de son Histoire naturelle étaient déjà publiés, et quoique l’ouvrage ne fût pas complet, il avait fallu faire coup sur coup trois éditions, pour répondre à la faveur et à l’enthousiasme du public. Il y avait un article du Dictionnaire qui semblait appartenir de droit à ce rival d’Aristote et de Pline : c’était l’article Nature. Buffon l’écrivit dans ce style éclatant et pompeux dont il revêtit toujours sa pensée. Il abandonna les autres articles , qui devaient en être le développement, à son collaborateur Daubenton , dont la forme était moins belle et moins brillante , mais qui était plus familiarisé que lui, on peut le dire , avec tous les détails de l’histoire naturelle.
C’est ainsi que nous rencontrons successi-, vement dans ce grand ouvrage les représentants les plus illustres du dix-huitième siècle.
A côté de ce groupe radieux d'écrivains, il y en a un grand nombre d’autres qui méritent aussi de fixer les regards. Ils n’occupèrent pas la même place parmi leurs contemporains, et la figure de quelques-uns d’entre eux semble se dérober déjà à la postérité. Mâis si leurs
noms furent moins éclatants, ils ne méritent pas de tomber dans l’oubli. Tels sont en particulier Duclos, Lenglet-Dufresnoy. Marmontel, Saint-Lambert, de Brosses, d’Holbach, Boucher d’Argis, Dumarsais, Barthez, Forbonnais, de Jaucourt, Quesnay, Turgot et Condorcet, sans parler de quelques autres.
Voyons aussi comment ils arrivèrent à Y Encyclopédie et ce qu’ils y apportèrent.
Le premier de ces écrivains, Duclos, avait déjà publié ses Considérations sur les mœurs, qu’on peut lire toujours et qui le classent parmi nos moralistes sur le môme rang à peu près que Vauvenargues. Il appartient à Y Encyclopédie par quelques articles, tels que la Déclamation des anciens. « De tous les hommes que je connais, disait d’Alembart, c’est celui qui a le plus d’esprit dans un temps donné. »
Si Duclos pouvait représenter l’esprit, tel que l’entendait le dix-huitième siècle, Lenglet-Dufresnoy, à son tour, était bien digne d’en représenter l’érudition, Il avait écrit depuis longtemps sa Méthode pour étudier l'histoire, sans parler de ses autres travaux. C’est comme historien qu’il prit part à l’œuvre des Ency-
clopédistes. La vieillesse ne lui avait rien enlevé de l’indépendance de ses idées et de l'énergie de son caractère. Il eut à supporter toutes sortes de persécutions, mais il conserva toujours la même sérénité. C’est ce qui faisait dire à ses contemporains qu’il était chez lui à la Bastille.
Marmontel, qui était beaucoup plus jeune, puisqu’il débutait à peine , fournit un grand nombre d’articles littéraires, et il en forma plus tard ses Eléments de littérature. Ses Contes moraux, son Bélisaire et ses Incas, qu’on ne lit guère plus, parurent dans l’intervalle. Peu d’écrivains du dix-huitième siècle ont vieilli autant que Marmontel ; il fut trop heureux de son vivant, et la postérité semble vouloir lui faire expier la faveur exagérée de ses contemporains. Il n’était pas dépourvu de tout mérite littéraire , mais il n’avait aucune de ces qualités fortes et solides, qui assurent la durée des livres et la mémoire de ceux qui les ont écrits.
Saint-Lambert donna quati'e ou cinq articles, entre autres le motZîm, qui fut vivement critiqué par Grimm . On ne connaissait de lui j us-
qu’ alors qu’un petit nombre de poésies légères, qui ne manquaient pas de grâce, et dont Voltaire eut la bonté de se déclarer jaloux. Il avait déjà cependant une sorte de célébrité , mais il la devait à l’amour qu’il avait su inspirer à madame d’Houdetot, l’une des femmes illustres du siècle. Son poëme des Saisons, qui fut son premier titre auprès de ses contemporains, ne vint que beaucoup plus tard. On y retrouve les idées philosophiques du temps, mais on y cherche en vain cette poésie vivante de la nature, que nous admirons dans Lucrèce comme dans Virgile, et qui peut seule donner aux œuvres de ce genre une longue jeunesse.
Le président de Brosses, connu par son livre sur le septième siècle de la république romaine, ainsi que par son Voyage en Italie, dont le mérite n’a pas entièrement disparu , écrivit sur leslettres comme Marmontel. Son premier oqvrage, le seul qui eût paru avant Y Encyclopédie, ètàxt une série de lettres sur Herculanum, qu’aucun écrit n’avait encore fait connaître. Il y avait en lui de l’érudit et du littérateur, mais la forme lui manquait. C’était aussi un homme
d’esprit. Il eut une polémique avec Voltaire, et il ne se trouva pas trop au-dessous d’un adversaire aussi redoutable.
D’Holbach , qui n’avait pas la môme finesse et dont l’esprit n’accusait que trop son origine germanique, se contenta de traduire et d’arranger pour Y Encyclopédie quelques extraits de livres allemands sur les sciences physiques yt naturelles. Son salon, le Club holbachique, comme disait Rousseau dans sa mauvaise humeur, profita plus que sa collaboration aux Encyclopédistes. On y tenait des réunions où il était question plus ou moins du Dictionnaire. Les soupers de d’Holbach étaient célèbres, et Galiani, toujours spirituel, l’appelait en plaisantant le maître dhôtel.de la philosophie.
Boucher d’Àrgis fournit la plupart des articles qui concernent le droit. Il était avocat au Parlement. Avant de s’associer à l’œuvre de Diderot et de d’Alembert, il avait commencé la publication d’un ouvrage qui ne devait être achevé que plus tard, et qu’il intitula le Code rural. Le droit, à cette époque, n’avait pas d’interprète plus érudit et plus
éclairé. Il donna des éditions de d’Àrgou, de Bretonnier et de Ferrière, ces maîtres de l’ancienne jurisprudence. On lui doit également une édition du Droit ecclésiastique de Fleury.
L’honnête et bon Dumarsais écrivit toute la \ partie relative à la grammaire et à la rhéto- \rique , jusqu’au moment de sa mort. Il avait fait une Histoire des tropes, et il raconte luimême qu’un fat,qui prétendait lui être agréable, lui parla un jour de son livre comme de l’histoire d’un peuple. C’était un homme simple' et naïf, comme la plupart des érudits de son espèce. Il avait été attaché à Law et il avait perdu naturellement cette belle occasion de faire sa fortune. On ne pouvait guère attendre mieux d’un écrivain qu’on appelait le La Fontaine de la philosophie et qui était digne assurément de ce titre. Son éloge figure dans l’un des volumes du Dictionnaire. Voltaire, qui ne l’aimait pas, écrit à ce sujet à d’Alembert : « Dumarsais n’a commencé à vivre que depuis qu’il est mort ; vous lui donnez l’existence et l’immortalité. »
Barthez, qui devait traiter de la médecine,
se fît d’abord connaître par deux mémoires érudits, qui furent couronnés par l’Académie des inscriptions. Le premier concernait la destruction du paganisme dans les Gaules, et le second se rapportait aux républiques grecques sous la domination romaine. Quant ‘aux Nouveaux Éléments de la science de l'homme, qui devaient inaugurer avec tant d’éclat dans le monde médical la doctrine du vitalisme, ils sont postérieurs à V Encyclopédie. Mais déjà Barthez avait ouvert à Montpellier ce brillant enseignement dont le souyenir n’est pas encore effacé.
Forbonnais, l’un des bons écrivains de notre
vieille école financière, traita plusieurs sujets, entre autres la question des colonies. Il avait commencé en 1750 par un livre d’observations critiques sur l'Esprit des lois. Ses ouvrages, qui furent très-nombreux et qui touchèrent à toute sorte de problèmes économiques, se succédèrent avec rapidité. Le principal, le seul peut-être qui n’ait pas trop vieilli, est intitulé: Recherches et considérations sur les finances de la France. C’est un livre nourri de faits et qui a été souvent consulté. On retrouve plus d’une
fois dans les ouvrages de Forbonnais la trace des idées de l’école mercantile qui régnait à cette époque : il sut néanmoins se dégager de la plus grande partie de ses erreurs et il eut le mérite de préparer quelques réformes utiles.
Jaucourt fut l’un des collaborateurs les plus assidus et les plus féconds. On peut dire qu’il porta plus que tout autre, avec Diderot, le poids de l’entreprise. C’était aussi un èsprit vraiment encyclopédique. Il avait beaucoup voyagé en Europe comme au dehors, et il connaissait plusieurs langues étrangères, ce qui était assez rare à cette époque. Il semblait toucher par ses études à toutes les parties du monde intellectuel. Les articles qu’il écrivit se rapportent aux matières les plus diverses. Il aborde tour à tour et avec la même facilité la philosophie , l’archéologie , l’histoire, la jurisprudence, la littérature, la géographie et les sciences naturelles. C’est un ouvrier infatigable, toujours prêt à remplacer ceux qui s’éloignent ou que la mort enlève. Sa persévérance égale son ardeur : il commence au deuxième volume, et il a écrit les lignes
qui terminent le recueil. Il ne pouvait appartenir qu’à Diderot ou à lui de poser la dernière pierre de l’édifice. Diderot a signalé lui-même les services que lui rendit Jaucourt : il en parle déjà avec reconnaissance au troisième volume (1). Il y revient plus tard, quand il a échappé aux orages qui menaçaient d’engloutir son œuvre, et il s’exprime à ce sujet avec une sorte d’enthousiasme : « Si nous avons, dit-il, poussé le cri du matelot, lorsqu’il aperçoit la terre après une nuit obscure qui l’a tenu égaré entre le ciel et la mer, c’est à M. le chevalier de Jaucourt que nous le devons. Que n’a-t-il pas fait pour nous, surtout dans ces derniers temps? Avec quelle constance ne s’est-il pas refusé à des sollicitations tendres et puissantes qui tendaient à nous l’enlever? Jamais le sacrifice du repos, de l’intérêt et de la santé ne s’est fait plus entier et plus absolu. Les recherches les plus pénibles et les plus ingrates ne l’ont pas rebuté. Il s’en est occupé sans relâche, satisfait de lui-même, s’il pouvait en épargner aux autres le dégoût.
(1) Voyez l’Avertissement.
C’est à chaque feuille de cet ouvrage de suppléer à ce qui manque à notre éloge : il n’en est aucune qui n’atteste et la variété de ses connaissances et l’étendue de son savoir (1). »
Quesnay fit dans V Encyclopédie l’essai de ce système qui, sous le nom de Physiocratie, imaginé par Dupont de Nemours, devait donner à l’économie sociale une base scientifique. On le trouve en germe dans les deux articles Fermiers et Grains, qu’il y publia. Ils sont de l’année 1756. Son Tableau économique, qui fut imprimé à Versailles dans le palais même du roi, ne parut que deux ans après. Les écrits de Mercier, de Baudeau, de Turgot et de Letrosne allaient développer bientôt la doctrine du maître et susciter l’ouvrage immortel d’Adam Smith, à qui était réservée la gloire de constituer définitivement la science.
Turgot, qui était en même temps économiste et philosophe, mais qui ne s’était fait connaître encore que par ses deux thèses en Sorbonne, ses lettres sur les monnaies et un petit écrit sur la tolérance, inséré dans le Conciliateur,
(1) Voyez l’Avertissement du 7 e volume.
écrivit les articles Étymologie, Existence, Foires et Fondations. Il devait en donner d’autres, l’article Immatérialité , par’ exemple; mais, comme magistrat, il dut se retirer devant l’arrêt qui frappa l’ouvrage. D’ailleurs il était nommé bientôt après intendant général à Limoges, où l’accompagnèrent les vœux des Encyclopédistes et où il essaya d’appliquer leurs doctrines, en attendant qu’il pût les porter sur un théâtre plus éclatant. C’est à Limoges même, dans les loisirs que lui laissait l’administration, que Turgot écrivit son beau traité sur la Formation et la distribution de la richesse. On y trouve quelques-unes des erreurs de l’école physiocratique , ce qui était inévitable ; mais les idées neuves et saines y abondent. C’était aussi la première fois que l’économie politique parlait une aussi belle langue.
Condorcet, ami de Turgot, mais plus jeune quêTlui et presque son disciple, le suivit dans les rangs des Encyclopédistes : mais on ne le trouve que dans le Supplément du Dictionnaire. Il laissait déjà voir ce qu’il devait être un jour. D’Alembert avait deviné la flamme
qui couvait dans cette tète si froide en apparence, et il disait de lui dans un langage expressif et pittoresque : « C’est un volcan couvert de neige. »
A ce deuxième groupe d’écrivains, que je viens d’esquisser en passant, il faut en ajouter un troisième dont les figures sont moins connues, mais dont il est bon de dire quelques mots. Je veux parler des théologiens dont les noms et les écrits figurent dans l'ouvrage.,.
Les fondateurs de Y Encyclopédie devaient connaître l’histoire de ce conquérant de l’antiquité, qui, s’avançant vers le Nil, prit la précaution de placer sur le front de son armée les animaux sacrés de l’Égypte. Ne songèrent-ils pas à imiter cette ruse, en confiant à quelques abbés, généralement orthodoxes, le soin de traiter les questions religieuses? II serait presque permis de le croire. Ils devaient espérer de conjurer par là les périls qui les menaçaient; mais il y a des ennemis qui ne se laissent point désarmer.
De tous ces abbés qui travaillèrent à Y Encyclopédie, le plus remarquable et le plus connu fut sans contredit Morellet. Voici ce
qu’en dit d’Alembert dans une lettre à Voltaire :
« M. l’abbé Morellet est une nouvelle et excellente acquisition que nous avons faite. Il est le quatrième théologien auquel nous avons eu recours depuis le commencement de Y Encyclopédie. Le premier a été excommunié, le f second expatrié et le troisième est mort. Nous ne saurions en élever un. Dieu veuille que cela ne porte point préjudice à notre nouveau collègue! »
Ces théologiens, dont Morellet avait recueilli la succession, s’appelaient Yvon, de Prades et Mallet.
Yvon se retira de Y Encyclopédie après avoir été frappé d’une censure, qu’il essaya de faire oublier en publiant des écrits théologiques d’une doctrine irréprochable.
De Prades , poursuivi à cause d’une thèse en Sorbonne, se réfugia en Prusse, où il fut accueilli par Frédéric,' qui, ne dépouillant jamais le prince sous le masque du philosophe, ne tarda pas à le persécuter.
Mallet, qui avait publié, entre autres ouvrages, un Essai sur l'étude des belles-lettres,
professait la théologie. Il était l’auteur de cet article sur l’enfer, qui déplut si fort à Voltaire. La mort Tint mettre fin brusquement à sa collaboration.
L’abbé Morellet fut plus heureux que ses prédécesseurs, malgré les craintes de d’Alembert, et il traversa Y Encyclopédie sans trop d’accidents. Il n’était connu , quand il y entra, que par une brochure intitulée : Petit écrit sur une matière intéressante. C’était un plaidoyer en faveur de la tolérance ; il lui avait été inspiré par quelques persécutions qui venaient d’être exercées contre les protestants du Midi. Cet écrit le mit en rapport avec d’Alembert et Diderot, qui furent ravis, comme il le raconte lui-même, de voir un prêtre se moquer des intolérants.
Au nombre des fragments qu’il écrivit pour X Encyclopédie, figurent les articles Fils de Dieu, Foi et Gomaristes. Il traita ces questions religieuses en homme désintéressé.
« Je faisais, dit-il, la théologie chrétienne historiquement, et point du tout dogmatiquement ni pour mon compte. J’avais fait entendre que c’était le ton dont il fallait que fus-
sent exposées les opinions religieuses dans un ouvrage destiné aux nations, qui en avaient tant de différentes, et aux siècles pour lesquels un grand nombre de ces opinions seraient passées, lorsque Y Encyclopédie subsisterait encore; que dans un recueil tel que Y Encyclopédie, il fallait faire l’histoire et l’exposition des dogmes et de la discipline des chrétiens, comme celles de la religion de Brahma et des musulmans (1). »
Si on l’envisage comme écrivain, on peut dire que Morellet ne s’élevait pas au-dessus du médiocre. Son style était dépourvu de couleur et d’éclat; mais il avait de l’esprit, et il le poussait jusqu’à la malice. C’est par là qu’il plut à Voltaire, qui, plaisantant sur son nom, l’appelait Y abbé Mord-les. Il appartenait à son siècle par son tempérament plus encore que par ses idées; c’était un homme de polémique : il avait avant tout le goût de la discussion. Les
(1) V. les Mémoires de Morellet, l« r vol., p. 39. Morellet ne se vnnte-t-il pas en peu dans ce passage ? Et n’est-ce pas d’Alembert on Diderot qui lui avait persuadé de traiter les questions théologiques d’une façon aussi libre et aussi indépendante?
études théologiques, auxquelles il consacra une partie de sa jeunesse, lui avaient donné des habitudes et des tours de dialectique, qui lui servirent contre ses adversaires. Il défendit la liberté du commerce des grains contre Necker, Galiani et Linguet. Quand la guerre fut engagée contre Y Encyclopédie, il se jeta dans la mêlée et il répondit à la comédie des Philosophes par la Vision de PaMssot, qui Te conduisit pour quelque temps à la Bastille (1).
Un écrivain moins orthodoxe vint prendre place plus tard à côté de Morellet et des autres théologiens de Y Encyclopédie. C’était un pasteur de l’Église calviniste , nommé Polier. Voltaire l’avait recruté à Lausanne.
Il débuta par le mot Liturgie.
« J’ai eu toutes les peines du monde, écrivait Voltaire à d’Alembert, à rendre cet article chrétien. Il a fallu corriger, adoucir
(1) Plusieurs ouvrages de Morellet n’ont pas été imprimés, Les autres, qui ont paru du vivant de l’auteur, fonnent quatre volumes. Quant à ses deux volumes de Mémoires, qui sont consacrés au dix-huitième siècle et à la Révolution française, ils n’ont été livrés au public qu’en 1821, c’est-à-dire deux ans après sa mort.
presque tout, et enfin, quand l’ouvrage a été transcrit, j’ai été obligé de faire des ratures. Vous voyez, mon cher et illustre philosophe, quels progrès a fait la raison. C’est moi qui suis forcé de modérer la noble liberté d’un théologien qui, étant prêtre par état, est incrédule par sens commun. «
*• Nous aurons bien de la peine, répondit d’Alembert, à faire passer cet article, d’autant plus qu’on vient de publier une déclaration qui inflige la peine de mort à tous ceux qui auront publié des écrits tendant à attaquer la religion; mais, avec quelque adoucissement, tout ira bien, personne ne sera pendu , et la vérité sera dite. »
Polier fut un Encyclopédiste des plus zélés.
Ses articles se succédaient rapidementetsahardiesse allait jusqu’à l’imprudence. « Nous recevrons avec reconnaissance, écrivait d’Alembert à Voltaire, tout ce qui nous viendra de la même main; nous demandons seulement permission à votre hérétique de faire patte de velours dans les endroits où il aura un peu trop montré la griffe. C’est le cas de reculer pour mieux sauter. <•
Le prédicant de Lausanne, qui avait encore plus d’hébraïsme que de philosophie, d’après l’observation de Voltaire, finit par devenir un auxiliaire importun. Il écrivait toujours et il fatiguait Voltaire de ses manuscrits. « Voici encore de la besogne de mon prêtre, écrivait le vieux philosophe à d’Alembert. Je ne me soucie guère de Mosaïm, pas plus qne de' CheruHm. Si mon prêtre vous ennuie, brûlez ses guenilles. »
Il est temps de parler, au moins en passant, des rédacteurs spéciaux de tous genres qui vinrent successivement grossir cette triple phalange d’écrivains.
Tous les métiers, tous les arts, toutes les professions, en un mot toutes les formes et toutes les manifestations du travail ont leurs organes et leurs interprètes naturels dans l 'Encyclopédie. Chacun y parle plus ou moins de ce qu’il fait lui-même ou de ce qu’il enseigne.
C’est ainsi que l’art de la guerre a pour interprète un professeur de stratégie, Le Blond , connu par sa Géométrie de V officier, sans parler de quelques autres ouvrages qui se
rapportent aussi à des questions militaires.
/''Un ancien commissaire de la marine, Deslandes, qui avait publié également sur ce sujet d’estimables écrits, donne ses idées sur tout ce qui concerne l’art nautique.
S’agit-il des salines? c’est un fermier général, Dupin, qui écrit ou qui inspire l’auteur de l’article.
Est-il question des sucres? un ingénieur des colonies, Le Romain, tient la plume.
f Buisson, un fabricant lyonnais, traite des
soieries et des autres étoffes précieuses.
Un passementier, La Brassée, retrace et explique tous les détails de la passementerie.
Il en est ainsi pour tous les modes et tous les produits de l’activité humaine. Quand les représentants directs d’un art ou d’une profession n’écrivent pas eux-mêmes, ce qui n’est pas toujours possible, ils fournissent des notes, et c’est sur ces notes que les articles sont rédigés. On a le droit de dire qu’ils leur appartiennent.
Il faudrait de longues pages pour épuiser cette nomenclature. C’est assez d’en avoir donné une idée. Poussée plus loin, elle cesse-
rait d’offrir de l'intérêt. Un siècle nous sépare de ces hommes et de ces noms, qu’il serait difficile de rajeunir et de faire revivre pour nos contemporains. D’ailleurs, et c’est là surtout ce qui importe, le lecteur maintenant doit rester convaincu qu’en dehors même des ' grands écrivains ou des écrivains secondaires qui se groupèrent autour de d’Alembert et ’ de Diderot pour les aider dans leur entreprise, il y eut dans tous les rangs et dans toutes les classes une foule d’hommes spé- / ciaux, et par là même des plus compétents, / qui apportèrent généreusement à YEncyclojicJ die le tribut de leurs connaissances. /
La plupart des rédacteurs ne signaient point leurs articles. On trouve au bas des sujets que Voltaire a traités : Monsieur de Voltaire; et il en est ainsi de quelques autres qui n’avaient pas en général les mêmes droits à l’attention du public. Les articles d§ d’Àlembert et de Rousseau sont suivis d’une lettre de l’alphabet qui ne répond pas à l’initiale de leur nom, mais dont on trouve la clef au commencement du premier volume. Ceux qui ne portent aucune indication doivent être attribués,
sinon en entier, du moins en partie à Diderot; la plupart furent écrits par lui; quant aux autres, il les retoucha ou iï en prit la responsabilité. Il faut remarquer cependant que les articles fournis par Turgot ne portent ni signature ni indication d'aucun genre.
Quelques-uns de ces écrivains étaient déjà très-âgés quand la publication commença. Le plus vieux était Lenglet-Dufresnoy, qui était né en 1674. Condorcet fut le plus jeune : il ne remontait qu’à 1743. Plusieurs moururent avant latin de la publication, Lenglet-Dufresnoy entre autres, Montesquieu et Dumarsais, pour ne parler que des noms les plus connus.
Mais à peine un vide s’ouvrait-il dans leurs rangs qu’il était rempli. Morellet est le seul des Encyclopédistes qui ait vécu jusqu’à nos jours. Il n’est mort qu’en 1819, à l’âge de quatre-vingt-douze ans.
C’était, comme on vient de le voir, un vaste concert des forces intellectuelles de la France, une sorte de conjuration scientifique et littéraire, qui fut provoquée par l’amour de la vérité, et à laquelle prirent part les meilleurs esprits de l’époque. « Pour étendre l’empire
des sciences et des lettres, avait dit Bacon, il serait à souhaiter que des rapports s’établissent entre les gens instruits de chaque classe. Leur concours jetterait une lumière éclatante sur le monde des sciences et des lettres. Oh ! la merveilleuse conspiration! Il viendra un \ temps où les philosophes s’inspireront de cette \ idée et prendront cet -essor. » Le jour entrevu par Bacon était arrivé.