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SES DOCTRINES PHILOSOPHIQUES

Le goût et le génie des spéculations, qui constituent le domaine de la philosophie, ne sont pas de tous les siècles. Il y a des temps où la métaphysique enlève, pour ainsi dire, tous les esprits d’élite, pour les lancer à la poursuite des problèmes qu’elle soulève et des solutions qu’elle donne à ces problèmes ; il y en a d’autres où la pensée humaine s’éloigne de ces hautes régions, qu’elle ne connaît guère que par ses chutes et qu’elle semble craindre d’aborder de nouveau, parce qu’elle pourrait

bien s’y perdre encore. On compte quelques métaphysiciens à l’époque de Descartes; éïTi est-il un seul à l’époque de d’Alembert et de/ Diderot? Il serait bien difficile de le décoipvrir.

De grands progrès venaient d’être accomplis dans les sciences mathématiques et physiques. L’application de l’algèbre à la géométrie et la théorie de la gravitation universelle avaient ouvert aux esprits une nouvelle voie ; d’autres découvertes, d’autres conquêtes, s’ajoutaient presque chaque jour aux découvertes et aux conquêtes de la veille. On était sorti du champ des hypothèses : on s’en tenait à l’observation et à l’analyse, qui venaient de donner de si bons résultats et qui semblaient en promettre de plus beaux encore.

Fille du dix-huitième siècle et fidèle à sa méthode, lors même qu’elle cherche à le diriger pour le pousser en avant, Y Encyclopédie se tient généralement en dehors de ces spéculations transcendantes où l’imagination joue presque toujours un plus grand rôle que la logique, et où la science trouve si peu les aliments qu’elle réclame.

.Elle reconnaît bien, par l’organe ded’AIembert et de quelques-uns de ses collaborateurs, qu’il y a une métaphysique, que cette métaphysique « est la base de toutes nos connaissances, et qu’il faut chercher dans elle seule des notions nettes et exactes de tout. » Mais il s’agit là pour les Encyclopédistes d’une sorte de philosophie mathématique plutôt que de cette science qui aspire à saisir, par un effort audacieux de l’esprit, le principe même des choses et la raison des lois qui les gouvernent.

Ils estiment surtout, parmi les modernes, Bacon et Newton, qui ne peuvent guère passer pour des métaphysiciens ; ils reconnaissent et ils proclament le génie de Descartes. Comment ne l’auraient-ils fait ? Mais ce qu’ils admirent en lui, c’est le mathématicien et le géomètre à la place du philosophe. Ils le louent surtout pour sa Dioptrique, et plus encore pour l’application qu’il a su faire de l’algèbre à la géométrie : « idée des plus vastes et des plus heureuses que l’esprit hu-

(1) Eneyelop., Discours préliminaire.

main ait jamais eue, dit d’Alembert, et qui sera toujours la clef des plus profondes recherches , non-seulement dans la géométrie , mais dans toutes les sciences physico -mathémathiques. » Quant à sa métaphysique proprement dite , toute nouvelle et tout ingénieuse qu’elle leur paraisse, ils ne l’estiment guère plus que ses tourbillons.

Il y a cependant une partie de la philosophie de Descartes qui devait leur plaire et que Y Encyclopédie n'a pas manqué d’admettre c’est ce mouvement audacieux par lequel Descartes, rompant avec le passé, avec Aristote comme avec saint Thomas, se replie solitaire-

ment sur lui-même, pour reconstruire avec sa pensée, sur des bases purement rationnelles, l’édifice de la science.

« Descartes, dit d’Alembert, a osé montrer aux bons esprits à secouer le joug de la scolastique, de l’opinion, de l’autorité, en un mot, des préjugés et de la barbarie , et, par cette révolte dont nous recueillons les fruits, il a rendu à la philosophie un service plus essentiel peut-être que tous ceux qu’elle doit à ses illustres successeurs. On peut le regarder comme

un chef de conjurés qui a eu le courage de s’élever contre une puissance despotique et arbitraire, et qui, en préparant une révolution éclatante, a jeté les fondements d’un gouvernement plus juste et plus heureux qu’il n’a pu voir établir. S’il a fini par croire tout expliquer, il a du moins commencé par douter de tout, et les armes dont nous nous servons pour le combattre ne lui en appartiennent pas moins parce que nous les tournons contre lui (1). »

Le doute méthodique, ou la souveraineté de la raison, soumettant tout à son critère/:

comme à la seule règle légitime : voilà le lien, l’unique lien par lequel Y Encyclopédie) se rattache à la philosophie cartésienne. Elle ne tarde pas à se séparer de Descartes, pour se rattacher à Locke et à Condillac, son successeur et son interprète.

Aux yeux des Encyclopédistes, c’est Locke qui a créé la métaphysique , de même qu’on doit la physique à Newton.

Locke , d’après le langage de d’Alembert ,

(1) Encyclop., Discours préliminaire.

« comprit que les abstractions et les questions ridicules qu’on avait jusqu’alors agitées, et qui avaient fait comme la substance de la philosophie, étaient la partie qu’il fallait surtout proscrire. Il chercha dans ces abstractions et dans les abus des signes les causes principales de nos erreurs et les y trouva. Pour connaître notre âme, ses idées et ses affections, il n’étudia point les livres qui l’auraient mal instruit, il se contenta de descendre profondément en lui-même, et après s’être pour ainsi dire contemplé longtemps, il ne fit dans son traité de X Entendement h umain que présenter aux hommes le miroir dans lequel il s’était vu. En un mot, il réduisit la métaphysique à ce qu’elle doit être en effet, la physique expérimentale de lame (1). »

Conformément à ce principe, les Encyclopédistes repoussent les idées innées du cartésianisme.

Tous nos concepts, selon eux, ont leur origine dans la sensation, c'est-à-dire dans l’action du monde extérieur sur le moi, et ils répètent

(1) Encyclop., Discours préliminaire.

LES ENCYCLOPÉDISTES J '.il

ce \ieil axiome emprunté par la scolastique au péripatétisme : Nihil est in intellectu, quod i nonpriùs fuerit in sensu; en d'autres termes, il n’y a rien dans l’intellect, qui n’ait été d’abord dans le sentiment. Ils ne se demandent pas, ils ne recherchent pas si l’entendement ou l’intellect, en vertu de sa nature et des énergies qui le constituent, ne peut pas arriver à certaines notions sans le concours des sens. D’après eux, comme d’après Locke, leur maître, il faut toujours que la sensation intervienne préalablement. C'est elle qui doit fournir, pour ainsi dire, l’étoffe de toutes nos pensées. Voilà le fonds sur lequel l’esprit humain travaille et dont il tire toutes ses connaissances.

« La première chose, dit d’Alembert, que nos sensations nous apprennent et qui même n’en est pas distinguée, c’est notre" existence, d’où il s’ensuit que nos premières idées réfléchies doivent tomber sur nous, c’est-à-dire sur ce principe pensant qui constitue notre nature et qui n’est point différent de nous-mêmes.

La seconde connaissance que nous devons à nos sensations est l’existence des objets exté-

rieurs, parmi lesquels notre propre corps doit être compris, puisqu’il nous est, pour ainsi dire, extérieur, même avant que nous ayons démêlé la nature du principe qui pense en nous.

Ces objets innombrables produisent sur nous un

effet si puissant, si continu, et qui nous unit tellement à eux, qu’après un premier instant où nos idées réfléchies nous rappellent en nousmêmes, nous sommes forcés d’en sortir par les sensations qui nous assiègent de toute part et qui nous arrachent à la solitude où nous resterions sans elies. La multiplicité de ces sensations, l’accord que nous remarquons dans leur témoignage, les nuances que nous y observons, les affections involontaires qu’elles nous font éprouver, comparées avec la détermination volontaire qui préside à nos idées réfléchies et qui n’opère que sur nos sensations mêmes, tout cela prouve en nous un penchant insurmontable à assurer l’existence des objets auxquels nous rapportons nos sensations et qui nous paraissent en être la cause (1). »

(1) Encyclop. Voy. le Discours préliminaire et les articles Conscience, Perception, Idée.

On peut s’entendre, même avec le scepticisme, sur l’existence du moi qui se sent luimême, qui est à la fois sujet et objet, comme nous dirions de nos jours, et qui s’affirmerait encore en se niant, s’il pouvait pousser le doute aussi loin. Mais il n’en est pas ainsi de l’existence des êtres qui se distinguent du moi et qui sont placés hors de lui. Est-il véritablement possible de les atteindre?

Divers systèmes ont été imaginés pour expliquer ce mouvement du moi vers le monde qui l’environne.

« Il ne parait pas, dit Y Encyclopédie, qu’on puisse trouver par le raisonnement de passage possible de l’un à l’autre : il n’y a qu’une espèce d’instinct, plus sûre que la raison même, qui puisse nous forcer à franchir un si grand intervalle, et cet instinct est si vif en nous que, quand on supposerait pour un moment qu’il subsistât pendant que les objets extérieurs seraient anéantis, ces mêmes objets, reproduits tout à coup, ne pourraient augmenter sa force. Jugeons donc, sans balancer, que nos sensations ont en effet hors de nous la cause que nous leur supposons, puisque le fait qui

peut résulter de l’existence réelle de cette cause ne saurait différer en aucune manière de celui que nous éprouvons, et n’imitons point ces philosophes dont parle Montaigne, qui, interrogés sur le principe des actions humaines, cherchent encore s’il y a des hommes (1). »

S’adressant ailleurs à Berkeley et à ses disciples qui s’obstinent à nier l’existence des corps, Y Encyclopédie leur dit : « Taisez-vous, et ne cherchez pas à diminuer par des raisonnements subtils le nombre de vos connaissances les plus claires et les plus certaines, comme si vous en aviez déjà trop (2). «

La sensation, fécondée par la réflexion, nous a déjà révélé l’existence du moi et du monde extérieur. C’est aussi à la même source, d’après les Encyclopédistes, que nous puisons les idées de bien et de mal, de juste et d’injuste, en un mot toutes ces notions d’un ordre supérieur, qui constituent le patrimoine moral de l’humanité.

(1) Encyclop., Discours préliminaire. Voyez aussi l’article Existence.

(2) Ibid., article Corps. Voyez encore l’article Matière.

Nous arrivons ainsi à Dieu lui-même, qui est le couronnement de toutes ces idées et dont « l’existence, pour être reconnue, n'aurait besoin que de notre sentiment intérieur, quand même le témoignage des autres hommes et celui de la nature entière ne s’y joindraient pas (1). »

La philosophie des Encyclopédistes, comme on le voit, consiste dans un rationalisme ferme et décidé, mais en même temps prudent et discret. Us évitent les grands systèmes, qui procèdent de l’idée pure et qui peuvent être considérés en général comme les romans de la métaphysique. Us font de la raison la mai-) tresse de la science, ainsi que de la vie; mais ils la soumettent à une discipline sévère et ils veulent qu’elle s’appuie fortement sur la terre, avant de songer à s’élever dans les deux. Us ne combattent pas, ils ne discutent"^ pas la théologie, qu’ils rencontrent à chaque instant sur leur route : ils se contentent de rapporter ce qu’elle dit. Us la traiteraient volontiers comme Gœthe dans ce charmant dialogue

(1) Encyclop , article Dieu et Providence.

où Méphistophélès, sous la figure de Faust, endoctrine un jeune étudiant d’outre-Rhin, qui aspire, comme tous ses pareils, à la science universelle (1).

On a parlé beaucoup d’une philosoph ie po sitiviste dans ces dernières années. Les Encyclo^ pédistes sont les ancêtres de cette philoso^ phie; seulement ils sont moins absolus que

(1) l’étudiant.

Fast mœcht’ ioh nun Tlieologie studieren.

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