‹ Les enfans peints par eux-mêmes: sujets de composition donnés a ses élèvesChapitre 8 sur 32 · ILS 9M99U · texte numérisé non relu

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jut ce qui reluit n'est pas or : voilà un rieux proverbe dont le sujet que nous avons à traiter aujourd'hui vient confirmer la justesse.

Regardez ce jeune garçon, comme il est bien pris dans sa redingote anglaise, comme ses bottes à revers sont souples et brillantes! Sa culotte de casimir blanc est d'une netteté incontestable ; vous ne lui verrez jamais une cbemîse d'une blancheur équivoque, et rarement se mootre-t-il autrement que les mains gantées ; sa démarche est toujours convenable, toujours honnête, et sa tenue, à coup sûr, plus élégante que celle d'aucun col-' légien. A le voir ainsi couvert de drap fin et brillant, et s'avançant avec aisance dans une toilette irréprochable, on se-

rait tenté de prendre une très haute idée de lui et de le croire un personnage ; mais il en est bien loin , et le galon de son chapeau , où se voit quelquefois une cocarde , les boutons de livrée de son habit le disent assez ^ ce n'est qu'un domestique, un groom enfin I

L'individu^ ainai que son nom l'indique, nous vient de l'Angleterre, comme les /oc^^i et bien d'autres choses; car il parait qu'aujourd'hui , il est de très bon ton en France d'imiter, ce qui se fait en Angleterre. Aussi , le groom s'appelle inévitablement : Tom , Toby , Dick , etc. ; si vous pensiez à son nom qu'il est Anglais , vous pourriez vous tromper ; le plus souvent , il est né dans le département du Pas-de-Calais ou de la Seine , quelquefois à Paris même ; son vrai nom est Pierre , Jean ou Joseph. Mais le premier soin de son maître est de lui donner, avec le costume de son état, un nom plus britannique.

Le voilà bien déchu dans votre estime 1 Peut-être même êtesvous tentés de ne pas pousser plus loin cette lecture?... c'est que vous ne connaissez pas le groom , autrement vous sauriez qu'il est peut-être plus à plaindre qu'à mépriser. Moi aussi , il n'y a pas long-temps encore, je n'aurais pas jugé le groom digne de lUon attention. Un des amis de mon père m'a fait changer de semtiment; je sais aujourd'hui, qu'en plus d'une circonstance, le groçm déploie des qualités qui ne sont pas toujours notre partage, à nous , qui le regardons d'un œil dédaigneux ; quand VOU9 le cQnnaitrqz plus complètement, vous serez de mon avis^ Jç vais doaO vous dire ses fonctions et les traits habituels 4(; soB caractère, ses mœurs, ainsi que ses bonnes et mauva^ises qualités. Je dois vous dire, du reste, que je ne le connais que parce qu'on m'en a dit à moi-même; toutefois, j'espère vous en dire assez pour que vous puissiez, avec connaissance de cause , former un ju^ment sur son compte.

L'âge du groom varie depuis dix ans jusqu'à quatorze ans et aurdessius; il doit être assez joli garçon, avoir, comme nous l'avons déjà remarqué , une bonne tournure et des manières dégagées ; uoi gros garçon bien fort et bien trapu ne serait pas

propre à faire un groom ; il doit avoir l'esprit assez délie pour comprendre les ordres de son maître sans se les faire répéter^ assez juste pour les bien exécuter.

Une propreté minutieuse est une des qualités les plus nécessaires au groom. Nous, quand nos pantalons et nos habits sont usés, déchirés ou salis, nos parens les remplacent par d'autres. Il n'en est pas de même du groom ; ses habits , qui lui sont donnés par son maître , doivent durer pendant un certain espace de temps : un an ou dix-huit mois. Pour mieux ju^r notre personnage, n'oublions pas qu'il doit, jusqu'à la fin^ conserver ces habits dans un état de propreté remarquable : quels soins de tous les instans^ quelles attentions continuelles sur lui-même, quelle habitude d'ordre ne lui impose pas cette nécessité ! Nous devons, il me semble, d'autant mieux apjprécier ses efforts, que la propreté n'est gén^alement pas la qualité dominante des eafans. Pour nous en convaincre , il suffit de nous examiner entre nous, et nous ne tarderons pas à comprendre que beau* coup ne seraient guère présentables^ si leurs femilles ne renouvelaient fréquemment leurs effets.

Quels ennuis ne nous fait pas éprouver la régularité constante de notre vie d'écolier? Quand la cloche nous appelle à tel ou tel exercice^ bien que nous ayoos su long-temps d'avance qu'à telle heure nous aurions à présenter un travail désigné , ne nous arrive-t-il pas souvent d'être pris au dépourvu y comme si nous l'avions al^olument ignoré? Le groom ne se permettrait pas une pareille inexactitude impunément; le maître qui le paie , l'habille et le nourrit , veut être servi à ses heures , à sa volonté. Malheur au groom inexact! La première fois, il recevra une sévère et humiliante admonition ; la deuxième fois, il perdra sa place et en trouvera difBeilement une autre , parce que le second maître voudra savoir pourquoi il a quitté le premier, et ira prendre des renseignemens chez celui-ci.

Le groom doit tout voir chez son maître et tout entendre , comme s'il ne voyait et n'entendait pas. Les objets les plus sin^ guliers , les plus extraordinaires qui meublent le cabinet de son maître, il les a vus cent fois , et n'y a pas touché une seule ,

bien qu'il ait été à même de le faire. Ce que son maître fait, à quelle heure il rentre ou sort, le groom, en le sachant, doit l'ignorer. Ne le lui demandez donc point, car il vous répondrait qu'il ne le sait pas , et ce ne serait pas mentir , puisqu'il est censé l'ignorer; les actions et les secrets de son maître ne lui appartiennent pas , donc il ne peut en disposer. La discrétion est encore une des qualités essentielles du groom. Tel parmi nous qui a brisé des porcelaines précieuses à son père , ou causé des désagrémens à ses frères ou à ses sœurs , en rapportant ce qu'il avait pu voir ou entendre , aurait épargné bien des chagrins aux autres, et à soi-même bien des regrets , s'il eût eu la moitié de la discrétion qui caractérise le groom I En lui voyant des qualités qui feraient honneur à un enfant de bonne famille, apprenons à ne pas le mépriser, et pensons que ce serait un orgueil bien mal placé que de chercher à l'humiUer. Ce n'est pas que le groom n'ait aussi ses défauts, et nous allons voir maintenant le côté fâcheux de son caractère ; ce sera le revers de la médaille.

Le groom est flâneur par excellence, flâneur expert; il possède tout son Paris à fond, sait quelles rues offrent des distractions et quelles autres n'en offrent pas. Aussi, mettra-t-il aisément toute une grande heure pour aller de la Madeleine à la rue Saint-Honoré ; il n'est jamais très pressé dans ses commissions , à moins d'un cas d'urgence extrême ; personne ne connaît mieux que lui les marchands d'estampes; on le trouve sans cesse collé à leurs carreaux ; il sait par cœur toutes les caricatures de Charlet, et vous défilera sans reprendre haleine une série de charges où les vieux grognards et les conscrits jouent le meilleur rôle ; il vous fera rire jusqu'aux larmes en vous racontant les scènes spirituelles que rend si bien le crayon de Gavarni ou de Daumier ; à défaut de mieux , il s'arrêtera devant un joueur d'orgues ou à voir défiler la garde montante. Il imite à s'y méprendre les inflexions de voix et les gestes de l'escamoteur des Champs-Elysées ou de la place du Carrousel ; il vous dira au juste combien de muscades le jongleur a fait sortir hier de son nez ou de $on oreille.

N'est-il pas bien excusable, le pauvre enfant ! Si jeune ^ n'avoir pas une pensée à soi, pas une heure d'indépendance^ pas un instant où il puisse respirer à l'aise ! A son maitre , il doit tout son temps, ne pense et n'agit que pour lui. N'est-ce donc pas une triste chose de commencer à dix ans la vie si pénible,

si monotone, si humiliante de la domesticité! Puis^ il n'a

pas ses heures de récréation , lui I Pas de camarades y comme les autres encans y avec qui il puisse rire y causer, jouer; seul , toujours seul, ou vis-à-vis d'un maitre devant lequel il doit se tenir grave , sérieux , le chapeau à la main et le maintien composé. Le groom ne mène donc pas une vie bien riante, non qu'il soit maltraité par son maitre ; celui-ci n'est pas ordinairement un méchant homme ^ mais il est exigeant. Le groom est bien habillé en été ; chaudement couvert en hiver ; sa nourriture toujours convenable^ mais qu'elle lui coûte cher ! Que de caprices, de fantaisies^ de vivacités, il lui faut endurer patiemment!

Quant à ses occupations^ elles sont aussi variées que possible : le groom se couché aussi tard que son maître , et doit être levé plusieurs heures avant lui y et cela sans que personne vienne le réveiller ; il ne peut compter ni sur le son du tambour^ ni sur la voix vibrante de la cloche ; il se réveille seul, se lève seul; il sait que l'ordre donné hier à onze heures ou minuit , doit être exécuté ponctuellement avant le réveil de son maître. Il se lève donc tout accablé de sommeil , procède à une toilette , qui, pour être prompte, n'en doit pas être moins soignée. Pour moi, qui, comme vous le savez, ai le malheur d'avoir le sommeil profond et le réveil difficile , je ne puis comprendre comment fait le groom pour se lever tous les jours si matin, et surtout sans y être excité par aucune autre voix que celle de sa volonté. Peut-être, après tout, me lèverais-je aussi facilement que lui, si, comme la sienne, mon existence dépendait de mon exactitude à remplir mes devoirs, alors je ferais de nécessité vertu!

Le groom, après avoir ciré les bottes, brossé les habits de son maître, promené le lévrier ou le chien de chasse , quand il est chez un chasseur, assiste au lever de son maître, et l'aide un peu dans sa toilette. Après son déjeûner, il panse le che«

val (quand il en a la force) et oettoie le cabriolet, puis monte derrière ; toujours prêt à recevoir un ordre nouveau , il suit son maître partout où va celui-ci ; descend à cet hôtel pour savoir du concierge si telle personne est chez elle, ou si elle est sortie; dans ce cas , il remet la carte de son maître. Pendant que celuici fait une visite, le groom tient le cheval fougueux à la gourmette, de peur qu'il ne s'emporte. Le soir , il attend Monsieur avec le cabriolet, soit à la porte de FOpëra , soit devant la maison où Monsieur va passer la soirée. La soirée d'un homme du monde s'étend au moins jusqu'à minuit ou une heure. Voilà encore une cruelle tribulation I Ne pas pouvoir se coucher , quand les yeux se ferment sous le poids du sommeil, et quand on dormirait si bien ! Encore si c'était au spectacle ou dans une réunion de &mille ou d'amis , mais non : c'est pour attendre , seul^ pendant les longues heures de la nuit , un maître qui ne songe guère à la peine qu'il donne et qui s'amuse de tout son cœur , pendant que le pauvre groom s'ennuie de tontes ses forces.

Le groom, en grandissant, deviendra jocArej/, valet-de^hambre ou cocher y et retrouvera dans chacune de ces conditions les ennuis de son premier état. Au résumé , l'existence du groom doit vous paraître, comme à moi, aussi triste que pénible ; j'ai > merais mieux la blouse et les gros souliers du fils d'un fermier , que les beaux habits du groom. J'ai donc bien fait de commencer par vous dire que tout ce qui reluit n'esi pas or.

A présent, je vcms dirai, si vous voulez, l'histoire d'un groom; si M. de M...., cet ami de mon père dont je vous ai déjà parlé , vous la racontait , vous l'écouteriez certainement avec intérêt. En tout cas , comme elle n'est pas bien longue , soyez indulgent pour un de vos camarades , comme il vous promet de l'être à l'occasion pour vous , quoicjue vous ayez peut-être moins besoin d'indulgence que lui : lisez-moi jusqu'à la fin.

Il est impossible de voir M. de M sans se sentir plein de

confiance en lui , et pénétré de respect , tant sa belle figure respire la bonté et le génie. M. de M.... est le meilleur homme du monde et un de nos premiers écrivains.

« Il y a trois ans, Jacques Dulong, un de ses fermiers, mournt,laissant une veuve chargée de trois enfens. M. de M. ... , pour soulager cette pauvre famille , prit Pierre l'aîné à son service , et lui donna les fonctions de groom à remplir, sans toutefois pousser l'anglomanie jusqu'à faire du pauvre petit Picard un Tom ou un Toby ; le fils de Jacques Dulong resta Pierre Dulong tout simplement. Empressement à bien faire ^ prévenance^ respect sans bassesse , exactitude dans son service , Pierre fit tout ce qui pouvait lui mériter la bienveillance de son maître. Celui-ci, dont vous connaissez déjà la bonté, suivait le pauvre orphelin d'un regard paternel , et se demandait déjà quel bienfait pourrait encourager et récompenser les bonnes dispositions de son groom. Il avait remarqué que Pierre passait tous ses instans de liberté dans la boutique d'un pauvre cordonnier qui demeurait au coin d'une rue voisine ; curieux de savoir ce que Pierre y faisait , M. de M.... , dans sa bonté , le suit un jour. Il voit entrer Pierre, qui, en deux minutes, a posé dans un coin de la boutique sa veste de livrée et son chapeau galonné, pour revêtir un grossier tablier de cuir. Que tient-il entre ses genoux? C'est une forme de soulier retenue par le tire-pied, et ses mains diligentes, protégées par la manique , tirent et retirent sans cesse le fil goudronné qui doit lier avec solidité les coutures du soulier. Car Pierre fait un soulier ! M. de M.... marche d'étonnement en étonnement; il voit le cordonnier examiner l'ouvrage de Pierre, et lui donner tourà-tour des éloges et des conseils; M. de M... se décide à entrer. Je ne vous peindrai pas la surprise et l'embarras de Pierre ; il ne sait quelle contenance tenir; enfin, il se jette en pleurant aux genoux de M. de M..., qui le relève vivement. — « Pardonnez- M moi. Monsieur, pardonnez-moi, dit Pierre, vous êtes un bon » maître que j'aime et respecte de tout mon cœur ; mais ajouta- » t-il, en rougissant et en baissant la tête, personne dans ma » famille n'avait jamais servi, j'étais le premier... — Et tu ne » voulais pas servir long-temps , ajouta M. de M... — Je vous » en prie, Monsieur , daignez me pardonner.... »

— « Te pardonner, noble et courageux enfant, dit M. de M. . .,

» en lui prenant la main y te louer bien plutôt y te louer d'avoir » compris que le tablier de cuir d'un laborieux ouvrier est » plus honorable que la redingote galonnée d'un valet! »

M. de M. . . paya aussitôt trois années d'apprentissage de Pierre chez le vieux cordonnier y avec promesse de l'aider le jour où il serait assez bon ouvrier pour s'établir à son compte. Pierre est devenu un laborieux et habile ouvrier ; il s'établira bientôt,

et, plein de reconnaissance, il bénit tous les jours M. de M

Le métier que Pierre a embrassé n'est pas bien relevé ; mais^ au moins , il a un état, et puisque j'ai commencé par un proverbe, je veux finir par un proverbe que Je tiens encore de M. de M... : // n'y a pas de sots métiers , il n'y a que de sottes gens.

JuftBs MorazxB.

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