IT
PHILIPPE
Oh !si on avait demandé à ces plantessi elles voulaient traverser les mers pour veniv ici mendier queiques rayons cbliques du soleil, dont on ne parvient à augmenter la force que par des châssis Lrés-coùteux, elles: auraient bien dit, si elles avaient pu répondre, qu’elles préféraient rester sous le beau ciel des pays méridionaux. Nos herbiers, il faut en convenir, sont Jes tombeaux des plantes, mais vos serres en sont les infirmeries; aussi ne sont-elles que des objeis de luxe, rarement utiles. Si j'avais beaucoup d'argent à employer à la culture, je préférerais améliorer les espèces de mon pays, plutôt que d'élever, à grands frais, celles des autres climats, sans négliger toutefois de
culliver toutes celles des pays étrangers qui y pourraient hiverner à l'aide de lexposition; ce qui serait-alors ane acquisilion pour mon pays: car, ayecle temps, on les verrait croître dans le jardin
du pauvre, comme dans les bosquets de J’homme riche. D'ailleurs, pourquoi piver ces enfans sâtés de la nature des dons qu'elle leur a faits? Il y a en physique, comme en politique, me dit mon pére, un grand inconvénient à ôter à celui qui a, et toujours un grand avantage à donner à celui qui manque : loin donc de prendre tant de peines pour abâtardir en France les beaux art
es que les Indes, les Antilles, et les parties méridionales de l'Amérique possèdent, je me contente rais des portraits fidèles que les célèbres botanistes et les habiles dessinateurs nous en-ont donnés; je ne m'occuperais que de faire venir dans nos climats tempérés les plantes, les arbrisseaux et les arbres qui croissent dans les pays froids ; car il est certain que noire température leur dopserait plus de beauté et de vicueur.
Les enfans de madame d'Ermilly, qui n'avaient point été dans nos anciennes
colonies, trouvaient que les plantes élran-
es Ctaient fort belles, et qu'il scrait dommage de ne les avoir qu’en peinture.
Philippe, voulant terminer le différent, conduisit ses amis au bord de La Charente:
voyez, leur disait-il, ces peupliers ; comme ils s’élancent majestucusement dans les airs ! avec quelle légèreté se balance le tremble que le moindre zéphyre agite : voyez plus loin, de ce rivage, ces ormes louffus; comme ils embellissent les lieux où ils onL reçu la naissance ! convenez, si voas êles de bonne foi, qu'ils ont plus de grâces que vos palmiers en caisse, qui sout trisiement enfermés, la plus grande partie de Pannée, dans les serres; il n'est pas jusqu'à ces roseaux que Île vent agile, qui nw'animent par leur mouvement, presque continue, le bord des ruisseaux et des élangs. Les fleurs même qui émaillent nos prairies sont, à mon gré, préférables à vos illustres prison-
nières, qu'on ne peutexposcr à La moindre
gélée sans les faire périr : vois, disait] à Paulin, si cette île que la rivière baigne, €t où Ja nature parait dans toutela pompe de la végétation, n’est pas bien préférable à la partie peignée du jardin où lanouissent quelques plantes exotiques.
PAULIN
J’en conviens ; mais il est indispensable
d’avoir des serres quand on est riche, FOXSFRÈDE ( en riant ).
Indispensable ? si elles ne contiennent que des plantes languissantes et sans utilit, je pense, comme mon frère, qu'il vaudrait mieux eutrelenir une pépiniére, où on éléverait des arbres à fruit ou même d'ornement, non-seulement pour ses Lerres , mais encore pour ses voisins :
car, comme le dit ma mére, qui n’est bon que pour soi, n'est qu'un fardeau inutile sur la terre.
Paulin et Félina finirent par convenir queles jouissances de la vanité ne valent jamais celles que la nature prépare.
Nos jeunes amis considéraient avec le plus grand plaisir les derniers rayons du soleil qui doraient la cime des arbres; tout-i-coup s'élève un vent d'ouest qui repousse Les eaux de la rivière vers sa source, et soulève les flots, qui, roulant les uns sur les autres, donnent une faible idée des vagues de la mer; leur bruit mélancolique se confondait avec celui du chant des pasteurs, et portait à Ia rêverie : celle de Philippe et de ses disciples était si profonde que , depuis quelques instans, ils étaient plongés dans un silence absolu, quand, tout-à-coup, on entend des cris douloureux. Béatrix se rapproche, en tremblant, de sa sœur el de sa cousine, qui ne furent pas moins cffrayées qu'elle. Phihppe, Paulin etfonsfrède coururent au bord de la rivitre, d’où les cris paraissaient venir; el, en effet, ils virent, au tournant de Pile dont nous avons parlé, une” petite barque dans laquelle étaient deux enfans, el que le
e el “ courant entrainait avec une telle rapidité qu'il était impossible qu’elle ne chavirât pas. Les pauvres petits, apercevant Philippe, Lui tendirentles bras, en le suppliant de venir à leur secours. Il n’y a là nulle barque; la rivière est forte eu honleuse; mais ces enfans vont périr : Phi lippe jette son habir, s'élance dans l’eau.
Paulin, fort bon nageur, le suit; Fonsfrède allait aussi se précipiter dans la Chavente, quand Mathilde, plus prompte que l'éclair, l’empècha de chercher un danger certain, sans aueune utilité pour les infortunés qui appelaient à leur secours ; car il ne savait pas nager. Félina et Béatrix ont peine à le retenir ; mais, tout en cherchant à s'assurer qu'il ne eur échappera pas, elles tremblent en suivant de l'œil leurs frères. Ceux-ci fendent, d’un bras vigoureux, les eaux qui leur opposent une force de courant prés de les entrainer. Cependant les enfans qui
les aperçoivent venir à eux, se croient
a e Ôo
sauvés; mais Je frêle esquif touche un tronc d'arbre que Les flots couvraient : Ja Sccousse fut si violente que la barque chavira, Les enfans, eMportés par le courant ; disparaissent; Mathilde elses compagnes, en plaignant le sort de ces tendres victimes, rappellent leurs Courageux amis; ils ne pourront les sauver, et ils vont périr , s’écriaient leurs sœurs ! Mais le ciel veilait sur ces bons jeuves gens : il leur donue la lorce nécessaire pour échapper au péril qui les menace. Philippe disail à son cousin : « Que je suis fâché que tu m'aies suivi. — Hélas ! je ne les apercois plus, reprenait Paulin; evils s'eflorcaient de couper le courant, lorsqu'ils virent réparaitre les pauvres pelts, qui se Lepaient embrassés, el avaient perdu le senument du cruel danver auquel ils étient ex
posés. «Courage, dit Philippe à Paulin;
tâchons de les.atteindre. » Mathilde, qui ne perd pas un seul de leurs mouvemens, se Jette à genoux, et, levant les bras au
ciel, elle limplore pour son cher Philippe; il exauce ses vœux : elle voit son frère saisir Pun des enfans, tandis que Paulin s'empare de lautre : mais CONment resagneront-ils le rivage? Ils n'ont plus qu'un bras pour luiter contre le courant qui les entraîne avec leur précieux fardeau. Mais Mathilde implore Loujours le secours du ciel; Félina , Béatrix, tout en relenanL Fonsfrède qui se désespère de ne pas partager le danger de son frère et de son cousin , ne font pas des vœux moins ardens, et bientôt ils voient les chers objets de tant d’alarmes se rapprocher insensiblement du bord , sans abandonner ceux pour qui ils ont affronté un si grand danger. Lonetemps ils cèdent à la force de l'eau; et si le ciel qui les protège les fait aborder, ce ne pourra êlre qu'à plus de cent pas au-dessous de l'endroit d’où ils sont partis. Mathilde s'en aperçoit, entraine :
elle ses amis, el va attendre son fr
ec
qui, enfin, arrive au bord du rivage, Mathilde et Félina s'avancent assez-près Pour recevoirles enfans des mains de Jenrs frères; mais, quel effroi pour ces ames sensibles lils sont sans mouvement, peulêtre sans vie ; elles les serrent contre leurs cœurs, venlent les réchauffer de leur haleine; mais il faut d’autres secours pour les rappeler des porles du Lrépas. Déjà Philippe et Paulin sont sur le rivage, Fonsfrède court au châleau; heureuse iMenl ses parens venaient d'arriver. Madame de Ribemon et d'Ermilly frémissent au récit du danger que leurs fils ont couru; elles se hâtent de voler vers leurs enfans, dont elles bläment et admirent le courage, afin de partager leurs soins pour les pauvres petits; elles craignent qu'on ne puisse Jes rappeler à l'existence. Leurs. maris partagent leurs sentimens, el Lous quatre arrivent au bord de la rivière, où Mathilde et Félina cherchaient encore inutilement quelque étincelle de
vie dans les enfans que Philippe et Paulin avaient arrachés.aux flats ivrités : l’un paraissail avoir quaire ans, el l'autre trois.
Les deux cousins, quis’attendaient à être grondés, et qui étaient désolés, parce que ceux pour qui ils s'étaient exposés paraissaient morts, abordérent leurs parens comme s'ils avaient fait un acte répréhensible.
M. DE NIBEMON.
Eh bien! mon ami, tu as donc fait
usage de Les talens de natation? mais tu
les exposé; la rivière est très-grosse.
PHILIPPE
Je ne les ai pas sauvés ; c'est ce qui me désespère.
MATHILDE, Vois, maman, comme il est froid; son cœur ne bat plus.
FÉLINA.
Je ne suis pas plus heureuse ; je cherche inutilement si ce pauvre pelit existe encore ; rien ne me l'indique,
MADAME DE RIDEMON.
Soyez tranquilles, mes enfans; emportez-les au château : j'ai donné ordre qu'on fit venir le chirurgien, qui les sauvera, je vous assure. ie n’ont pas été assez long-temps sous l’eau pour avoir perdu la vie.
MATHILDE
Âh ! que je le désire!
FÉLINA.
Pas plus que moi.
M. D'ERMILLY.
Mes amis, vous avez fait une bonne action ; il faut espérer que vous en aurez la récompense, el que ces enfans vous seront rendus. Mais qu’ils reviennent ou non au jour , volre conduite n'en cesl pas moins digne d'éloges.
PHILIPPE
Nous n'avons fait que ce que nous devions. Comment, sachant nager, aurionsnous pu laisser périr sous nos yeux ces deux pauvres enfans ? Nous espérions ar-
river avant que la barque eût chaviré :
alors ils cussent élé sauvés. Mais, quel-
ques efforts que nous ayons fails, nous
n'avons pu prévenir cet affreux malheur.
PAULIN
Pauvres enfans! que vos parens doivent se faire de reproches de vous avoir ainsi abandonnés !
MADAME D'ERMILLY.
Je crois que ce sont les fils d'une veuve qu'on appelle Mariamne Poitier ; elle aura bien du chagrin.
Tout cela se disait ‘en gagnant le chàteau, où le chirurgien était arrivé. Il employa les moyens que l’on a découverts, depuis quelques années, pour les rendre à la vie; car il y avait au château une boîte fumigatoire. Ces soins eurent un succès merveilleux ; les pauvrès, enfans ouvrirentles jeux presque en même Lemips, Mathilde, Félina le Béatrix firent un cri de joie en les voyant rendus à la vie,
Mariamne Poilier arriva dans cet ins-
Il, 2
tant. Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle ; comment done la corde s’est-elle détachée du pieux où je l’avions nouée pendant que j'élions allée dans l'ile charcher de l’herbe pour nos bêtes? Les enfans étaient dans le bachot ; et, quand je sommes revenue avec notre batiau, nous n'avons plus trouvé ni bachot ni enfans.
M. DE RIBEMON.
IL à été heureux pour vous qué mon fils et mon neveu se soient trouvés là pour réparer votre extrême imprudence.
Comment Jaisse-t-on des enfans de cet âge au bord de l’eau, par un gros temps?
Ah! vous êtes bien coupable, mère Mariamne !
PHILIPPE
Mon père, ne la grondez pas; elle a dù tant souffrir quand elle n’a plus trouvé ses enfans! Mais, si vous me le permettez, et mon oncle à mon cousin, ce sera nous qui la punirons de sa négligence. Sans nous ses enfans seraient morts
: 15 par sa faute; donc elle a perdu ses droits sur eux : ils nous appartiennent,
M. DE RIBEMON ET D'ERMiLLY (ensemble).
Is ont raison. Mère Mariamne, y consentez-vous ?