‹ Les enfantines du "Bon pays de France"Chapitre 108 sur 157 · MONSIEUR DE LA PALISSE · texte numérisé non relu

MONSIEUR DE LA PALISSE

Messieurs, vous plaît-il d'ouïr L'air du fameux La Palisse ?

Il pourra vous réjouir, Pourvu qu'il vous divertisse.

La Palisse eut peu de bien Pour soutenir sa naissance ; Mais il ne manqua de rien, Dès qu'il fut dans l'abondance.

Bien instruit dès le berceau, Jamais, tant il fut honnête, Il ne mettait son chapeau, Qu'il ne se couvrit la tête.

Il était affable et doux, De l'humeur de feu son père, Et n'entrait guère en courroux Si ce n'est dans la colère.

Il buvait tous les matins Un doigt tiré de la tonne ; Et mangeant chez s Il s'y trouvait en personne.

Il voulait dans ses repas Des mets exquis et fort tendres, Et faisait son mardi gras, Toujours la veille des Cendres.

Ses valets étaient soigneux De le servir d'andouillettes, Et n'oubliaient pas les œufs, Surtout dans les omelettes.

De l'inventeur du raisin, Il révérait la mémoire ; Et pour bien goûter le vin Jugeait qu'il fallait en boire.

t que le nouveau 'Ourlui plus d'amorce; is il y mettait d'eau y trouvait de force.

CHANSOSS HISTORIQUES. 253

Il consultait rarement Hippocrate et sa doctrine, Et se purgeait seulement Lorsqu'il prenait médecine.

Il aimait à prendre l'air, Quand la saison était bonne; Et n'attendait pas l'hiver Pour vendanger en automne.

Il épousa, ce dit-on, Une vertueuse dame ; S'il avait vécu garçon, Il n'aurait pas eu de femme.

Il en fut toujours chéri ; Elle n'était point jalouse ; Sitôt qu'il fut son mari, Elle devint son épouse.

D'un air galant et badin, Il courtisait sa Caliste, Sans jamais être chagrin, Qu'au moment qu'il était triste.

Il passa près de huit ans Avec elle fort à Taise ; Il eut jusqu'à huit enfants, C'était la moitié de seize.

On dit que dans ses amours Il fut caressé des belles, Qui le suivirent toujours, Tant qu'il marcha devant elles.

Il brillait comme un soleil ; Sa chevelure était blonde :

Il n'eût pas eu son pareil, S'il eût été seul au monde.

Il eut des talents divers, Même on assure une chose :

Quand il écrivait en vers, Qu'il n'écrivait pas en prose.

En matière de rébus, Il n'avait pas son semblable 2 ' S'il eût fait des impromptus, Il en eût été capable.

Il savait un triolet Bien mieux que sa patenôtre ; Quand il chantait un couplet, Il n'en chantait pas un autre.

Il expliqua doctement La physique et la morale :

Il soutint qu'une jument Est toujours une cavale.

Par un discours sérieux, Il prouva que la berlue Et les autres maux des yeux Sont contraires à la vue.

Chacun alors applaudit A sa science inouïe :

Tout homme qui l'entendit N'avait pas perdu l'ouïe.

Il prétendit, en un mois,

Lire toute l'Ecriture, Et l'aurait lue une fois, S'il en eût fait la lecture.

Par son esprit et son air, Il s'acquit le don de plaire ; Le Roi l'eût fait Duc et Pair, S'il avait voulu le faire.

Mieux que tout autre il savait A la cour jouer son rôle : ' Et jamais lorsqu'il buvait, Ne disait une parole.

Lorsqu'en sa maison des champs Il vivait libre et tranquille, >On aurait perdu son temps De le chercher à la ville.

Un jour il fut assigné Devant son juge ordinaire; S'il eût été condamné, Il eût perdu son affaire.

Il voyageait volontiers, Courant par tout le royaume :

Quand il était à Poitiers, Il n'était pas à Vendôme.

Il se plaisait en bateau,

Et, soit en paix, soit en"guerre,

Il allait toujours par eau,

A moins qu'il n'allât par terre.

Un beau jour, s'étant fourré Dans un profond marécage, Il y serait demeuré, S'il n'eût pas trouvé passage.

Il fuyait assez l'excès ; Mais dans les cas d'importance, Quand il se mettait en frais, Il se mettait en dépense.

Dans un superbe tournoi, Prêt à fournir sa carrière, Il parut devant le Roi : Il n'était donc pas derrière.

Monté sur un cheval noir, Les dames le reconnurent ; Et c'est là qu'il se fit voir A tous ceux qui l'aperçurent.

Mais, bien qu'il fût vigoureux, Bien qu'il fît le diable à quatre, Il ne renversa que ceux Qu'il eut l'adresse d'abattre.

Il fut, par un triste sort, Blessé d'une main cruelle ; On croit, puisqu'il en est mort, Que la plaie était mortelle.

Kegretté de ses soldats, Il mourut digne d'envie, Et le jour de son trépas Fut le dernier de sa vie.

Il mourut le vendredi, Le dernier jour de son âge :

S'il fût mort le samedi, Il eût vécu davantage.

Page 1