‹ Les enfants anormauxChapitre 36 sur 36 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Une enquête dans les hospices. — Il y a deux ans, l’un de nous se rendit auprès de M. X..., fonctionnaire important d’un de nos ministères, pour lui demander de se joindre à une commission ministérielle qui devait faire une visite dans nos asiles-écoles. M. X... haussa des épaules, et répondit énergiquement : « Non! non! non! j’en ai assez de ces visites d’apparat! je n’irai ni à la Salpêtrière, ni à Bicêtre. Qu’est-ce que j’y verrais? Un idiot qui laisse couler sa salive de sa bouche ouverte; un autre qui a des attaques épileptoïdes; un troisième qui ne peut seulement pas dire b a ba. Qu’est-ce que cela prouve? La seule manière de se rendre compte si une école d anormaux d’hospice est utile à quelque chose, c est de chercher dans quel état mental sont ceux qui en sortent. Combien y a-t-il de sujets anormaux qui, après avoir été traités à la Salpêtrière ou à Bicêtre, sont

rendus capables de gagner leur vie en exerçant une profession? Voilà ce qu’il faudrait savoir. Voilà ce qu’on ne nous a jamais dit! »

Celui d’entre nous auquel s’adressait cette déclaration virulente et si pleine de bon sens, répondit après un moment de réflexion :

« Je suis entièrement de votre avis. Le renseignement que vous désirez avoir est de première importance, pour juger le rendement d’une école. J’imagine que ce renseignement serait difficile à obtenir. Mais on peut essayer. Je m’offre à faire cet essai. »

Quelques jours après, les deux auteurs du présent livre se mettaient en campagne. Les longues conversations préalables qu’ils avaient eues ensemble sur ce sujet les avaient convaincus qu’ils allaient se heurter à des oppositions diverses. Mais ils étaient décidés à traiter cette affaire comme on traite une question de science, avec persévérance, avec courage^ et sans parti pris d’aucune sorte.

Divisons la question pour la rendre plus claire. Nous nous proposons de connaître le rendement d’une école : pour que cette connaissance soit vraiment complète, il faut que ce rendement soit étudié à deux points de vue : l’un scolaire, l’autre social.

Le rendement scolaire , qu’on peut aussi appeler pédagogique, consiste dans le degré d’instruction que 1 établissement réussit à donner à ses élèves, après un temps de tant, et avec une dépense de tant. S’il s agit d un établissement pour malades, lé même rendement prend le caractère médical d’une guérison ou

LE RENDEMENT SCOLAIRE ET SOCIAL DES ÉCOLES 171 d’une amélioration de la santé. Pour apprécier cés divers rendements, il faut évidemment avoir en sa possession plusieurs données : 1° connaître l’état d’instruction ou l’état de santé des sujets à leur entrée dans l’école; 2° connaître leur état d’instruction ou de santé à la sortie, c’est-à-dire par conséquent être en état d’apprécier par comparaison ce qu’ils doivent à l’école ; 3° connaître les frais de revient pour chaque élève, tant pour l’instruction que pour les frais médicaux et les frais d’instituteur.

Le rendement social résulte du classement des élèves dans la société; il dépend en partie, c est évident, du rendement scolaire, mais en partie seulement; on pourrait imaginer une école, et il y en a, qui ne cherche qu’à fabriquer des bacheliers, sans songer à ce qu’ils deviendront dans la vie, et ils deviennent des déclassés. Toute classe, toute école d’anormaux doit être orientée vers l’utilisation sociale de ces enfants; il ne s’agit pas de leur orner l’esprit, mais de leur donner les moyens de gagner leur pain par le travail. C’est une grosse question; c’est celle qui permet de juger l’utilité complète, définitive de 1 enseignement spécial.

Et, bien entendu, ce n’est pas une question simple; rien n’est simple dans le domaine des phénomènes sociologiques, et on ne parvient à sajsir un atome de vérité que par des enquêtes hérissées de difficultés de toutes sortes, enquêtes dont les règles, d ailleurs, ne sont pas encore connues, mais qui seront certainement connues un jour, c’est tout à fait nécessaire. Ici,

pour connaître le rendement social d’un établissement, école ou hospice, il y a bien des données à réunir et à combiner. En voici quelques-unes-f quel est le nombre de ceux qui arrivent à se suffire? pour combien de temps se suffisent-ils? jusqu’à quel point Y sont-ils aidés par les acquisitions de l’école? enfin que deviennent les déchets?

Mais soit qu’il s’agisse du rendement scolaire ou du rendement social, il faudrait savoir avant tout ce que des sujets analogues seraient devenus s’ils n’avaient reçu aucune instruction, ou plutôt s’ils-avaient été instruits ou traités d’après des méthodes différentes.

Un exemple montrera, sous une forme de critique, l’importance de ces dernières réserves. Récemment, un aliéniste voulait prouver que tous les idiots sans exception qui ont été traités dans son hospice ont été améliorés h II a publié sur ces enfants des observations copieuses qui ont été prises pendant plusieurs années par différentes personnes : médecin, interne, infirmier, instituteur, etc.; on voit, en lisant ces observations, qu’un enfant qui à l’arrivée ne marchait pas, a peu à peu commencé à marcher ; il a grandi ; il s’est mis aussi à parler, etc. Tout cela n’a rien de bien étonnant, et nous supposons que malgré son optimisme le médecin qui est Fauteur de ces observations n a pas la prétention de porter une augmentation de taille au compte du traitement médico-pédagogique. Pour le reste du développement des facultés, on ne

LE RENDEMENT SCOLAIRE ET SOCIAL DES ÉCOLES 173 sait rien; il est possible que tel idiot qui a cessé d’être gâteux, ou qui arrive à s’habiller seul, aurait pu se perfectionner tout autant, sans leçons de choses. Il faudrait connaître révolution naturelle de l’idiotie pour apprécier exactement les services rendus par un traitement médico-pédagogique. Sinon, les sceptiques soupçonneront volontiers que c’est la nature toute seule qui fait les trois quarts des frais du traitement.

Après ces préliminaires, parlons de nos enquêtes.

A la Salpêtrière. — Là, l’accueil fut des plus obligeants. Le directeur de l’hospice nous mit en relation avec une femme d’élite, M me Meusy, qui était encore à cette époque directrice de l’école d’arriérés de la Salpêtrière. L’école d’arriérés de la Salpêtrière est une petite école qui compte environ 140 élèves filles ; elle est placée dans le service du D r Voisin. L’école est divisée en 4 classes, donc chacune est dirigée par une institutrice. C’est une école modeste, qui a fait peu parler -d’elle, et qui est, croyons-nous, peu connue. On y donne l’enseignement primaire, et, bien entendu, les professeurs insistent sur les leçons de choses et les méthodes intuitives; mais cet enseignement ne présente aucun trait original ; il s’inspire simplement de ce qui s’est fait ailleurs. 11 y a un atelier, où les malades fabriquent avec adresse des fleurs artificielles. Le D r Voisin a demandé depuis longtemps, pour celles qui ont besoin d’exercice physique, des ateliers de buanderie, mais il n’a rien pu obtenir.

M mc Meusy nous avait en quelque sorte prépaié le travail par l’organisation intelligente qu elle avait

introduite dans son école. Nous fûmes heureux de constater par nos yeux l’existence des dossiers qu’elle avait établis pour chacune de ses élèves. Tous les dossiers étaient en ordre parfait, régulièrement tenus à jour. Ils contenaient tous les renseignements médicaux, de diagnostic et de traitement, que M me Meusy avait pu se procurer par des demandes réitérées au médecin traitant; on y trouvait aussi des mentions détaillées sur le degré d’instruction de l’enfant, son caractère, ses aptitudes, la durée de sa scolarité. Ces mentions se reproduisaient périodiquement, de sorte qu’il était facile de savoir approximativement si l’enfant avait progressé ou non pendant son séjour à l’école. Enfin, après sa sortie, on indiquait sa destinée ultérieure. Un devoir élémentaire de justice nous fait exprimer ici à M me Meusy, encore une fois, combien nous avons admiré le soin, l’ordre et l’intelligence qu’elle a mis dans la tenue de ces dossiers individuels. C’est un exemple à proposer.

M me Meusy voulut bien nous remettre l’un après l’autre tous ces dossiers, et nous permettre d’en extraire les indications qui présentaient le plus d’intérêt pour notre travail de contrôle et de statistique. Pendant que nous prenions nos notes, elle ajoutait de vive voix beaucoup de renseignements précieux ; car elle connaissait admirablement ses élèves, elle les suivait au sortir de l’école, et recevait souvent leurs visites. Mais bien qu’elle comprît l’importance de l’enquête que nous poursuivions, elle ne put se défendre d’un sentiment pénible. C’est qu’un trop

le rendement scolaire et social des ÉCOLES 17 d grand nombre de ces malheureuses filles n’avaient tiré aucun bénéfice de l’instruction reçue à l’école pendant de longues années ; la majorité, au sortir de l’école, étaient transférées dans des services d’aliénées adultes. M me Meusy trouvait douloureuse la constatation officielle de cette impuissance. Et cependant, ni elle ni son personnel si dévoué de professeurs n’en étaient responsables; car si les succès pédagogiques étaient restreints, cela tenait à ce que l’administration lui envoyait de parti pris depuis un certain temps des anormaux épileptiques, en réservant à la Fondation Vallée le privilège des anormaux sans épilepsie. Or, tout le monde sait que lorsque l’épilepsie se manifeste par des crises répétées, elle produit une déchéance intellectuelle contre laquelle le meilleur éducateur est désarmé.

Les renseignements que nous avons recueillis sur le fonctionnement de l’école de la Salpêtrière portent sur 117 enfants, sortis de l’école dans l'espace de quatre ans. Or voici comment ces enfants se distribuent, si on les classe d’après leur genre de sortie :

1° Groupe des enfants améliorées. Les unes ont été rendues à leurs familles, elles vivent dans leurs familles, s’y occupant plus ou moins, et la directrice constate qu’elles étaient améliorées comme état mental; elles sont au nombre de 8. D'autres sont devenues capables d’exercer une profession, soit dans l’asile comme infirmières, soit en dehors de l’asile comme couturières, repasseuses, blanchisseuses, domestiques, etc. ; elles sont au nombre de 12 (aucune

ne s’occupe de la fabrication des fleurs, dont il y a un atelier à l’école). Le nombre total des améliorées Ist donc de 20.

2° Groupe des douteuses, enfants qui ont été rendues à la famille, mais on manque de renseignements précis soit sur leur état mental, soit sur leur genre d’occupation au dehors. Le nombre en est de 20.

3° Le groupe des déchéantes. Ce sont celles qui ont été l’objet d’un transfert-, on les retrouve dans des services d’aliénées ou de gâteuses. Elles sont destinées à passer toute leur existence à l’hôpital. Le nombre en est formidable, il est de 60.

4° Le groupe des décédées en cours d’études est de 17. '

Il ressort de tous ces calculs un chiffre à retenir, et aussi un avis. V

Le chiffre, c’est que l’école d’arriérées de la Salpêtrière rendait à la vie active 12 p. 100 de ses élèves.

L’avis, c’est qu’on aurait pu savoir d’avancé, dans la plupart des cas, les sujets pour lesquels l’éducation était une perte inutile d’effort, car aucune des élèves qui a réussi à acquérir une profession n’était atteinte des degrés les plus bas de la déficience intellectuelle : l’imbécillité ou l’idiotie; de plus, aucune ne présentait, associée à la débilité mentale, de l’épilepsie. En d’autres termes, les deux degrés les plus inférieurs d’arriération mentale ne laissent aucun espoir que l’enfant soit rendu capable d’exercer une profession ; et même un degré moindre d’arriérationj c est-à-dire la débilité, est fermé également à tout

le rendement scolaire et social des ÉCOLES 177 avenir, lorsque la débilité se complique de crises épileptiques.

Avant de tirer de cette première enquête des conclusions pratiques, dont lïmportance se devine déjà, nous désirons arriver à une vue d’ensemble de la question. Quand nous aurons synthétisé tous nos résultats, nous conclurons.

Après la Salpêtrière, voici Bicêtre.

A Bicêtre. — Le lecteur aurait tort de s’imaginer que, par ces visites dans des hospices, nous perdons de vue les anormaux d’école ; nous sommes au cœur de la question. Que les anormaux soient d’hospice ou d’école, il y a des détails d’organisation qui sont les mêmes pour tous; et, surtout, il y a des fautes pareilles qu’on doit chercher à éviter.

L’asile-école de Bicêtre, dont on doit la création, en 1892, au conseil général de la Seine, et l’organisation au D r Bourneville, a une réputation véritablement mondiale ; le D r Bourneville s’est attaché à démontrer, par tous les moyens possibles^ que les idiots peuvent être améliorés, si on leur applique un traitementméthodique et progressif. C’est grâce à son initiative que l’on connaît aujourd’hui partout le traitement médicopédagogique de l’idiotie, traitement qui a été bien souvent vanté par les médecins ; son service a été constamment proposé comme modèle. Ce modèle a en outre été imité en France, et surtout à l’étranger; les asiles de Saint-Yon (Seine-Inférieure), de la Boche-sur- Yon (Vendée), de Clermont (Oise), de Sainte-Gemme (Maine-et-Loire) et d’Auxerre (Yonne), se sont inspirés

de l’exemple de Bicêtre et lui ont emprunté ses méthodes. L’État hospitalise 440 garçons à Tasileécole de Bicêtre, et 230 filles à la Fondation Vallée

Nous n’avons pas l’intention de rappeler ici longuement l’organisation de ces établissements. Tous ceux qui étaient curieux de les connaître ont assisté aux visites du samedi matin, où le D> Bourneville faisait parcourir toutes les parties de son service 1 . Nous rappellerons seulement que les enfants sont répartis dans l’asile-école de Bicêtre en trois groupes :

. 1° Le groupe des invalides , enfants idiots, gâteux, épileptiques, déments; il y a dans ce groupe des êtres reconnus incurables; d’autres, quoique idiots complets, sont légèrement améliorables. On fortifie leurs jambes avec la balançoire-tremplin, on leur apprend à se tenir debout avec les barres parallèles , on les fait marcher avec le chariot.

2° Les valides de la petite école , enfants qui tous peuvent marcher seuls ; ils subissent le traitement du gâtisme ; on les maintient sur des fauteuils de gâteux, et ensuite on régularise leurs fonctions en les plaçant à des heures fixes sur des sièges d’aisances; puis viennent les exercices fortifiants (ce sont des exercices de gymnastique très simple), les leçons de toilette pour apprendre à selaver ; les leçons de table , pour apprendre à manger seul, avec cuillère, fourchette et même

1. Un compte rendu très complet, mais très optimiste, dü service de Bicêtre a été publié par le D r Tliulié : Le Dressage des jeunes dégénérés, Paris, 1900.

le rendement scolaire et social DES ÉCOLES 179 couteau; Y éducation dessens, et.enfin F éducation de la parole.

3° Le troisième groupe comprend les enfants de la grande école ; ceux-ci sont moins arriérés que les précédents, ils sont propres et valides; mais en revanche on trouve ici un plus grand nombre d’anormaux (enfants instables et pervers) qui ne manquent pas d’intelligence. La grande école se compose de 4 classes, dont chacune est dirigée par un professeur. L’enseignement, dans la dernière classe surtout, est poussé assez loin, et beaucoup d’élèves possèdent leur certificat d’études.

Pour des raisons sur lesquelles nous n’insisterons pas, nous ne nous sommes pas transportés à l’hospice de Bicêtre, comme nous avions fait pour l’hospice de la Salpêtrière. Du reste, nous étions dispensés de cette visite. Le médecin Directeur de l’école d’anormaux de Bicêtre a le soin, depuis bien longtemps, de publier régulièrement chaque année un volume de plusieurs centaines de pages, qui contient les renseignements statistiques les plus divers sur tout ce qui se passe dans son service. Nous avons étudié seulement les volumes afférents à quatre années, les années 1899, 1901, 1902 et 1903.

De plus, nous avouons que nous connaissons un peu l’école de Bicêtre, non seulement pour avoir assisté plusieurs fois à la visite du samedi, mais encore pour y avoir fait, à plusieurs reprises, des recherches de céphalométrie ; enfin, nous avons eu le plaisir de suivre dans leur inspection deux inspecteurs,

membres de la commission ministérielle, qui avaient eu l’idée de rechercher comment les instituteurs de la grande école s’acquittent de leurs fonctions.

On se rappelle que nous avons distingué le rendement scolaire et le rendement social. Cette distinction n’est pas connue par tout le monde; et beaucoup d’esprits excellents ne tiennent compte que du rendement social. Ce sont ceux qui pour juger l’école de Bicêtre ne veulent savoir qu’une chose : combien de malades sont rendus utiles à la société. Ce point de vue est extrêmement intéressant, mais on ne peut pas supposer qu’il est le seul à-exister. Si on s’y réduisait, on serait injuste. Supposons, pour faire sentir cette injustice, qu’il s’agisse d’un établissement recevant uniquement des idiots. Jugera-t-on cet établissement en lui demandant combien de ses malades il a rendus capables de gagner leur vie? Évidemment non. On peut rendre des services réels aux malades sans les élever à ce niveau. La cure du gâtisme, par exemple, n’est pas chose à dédaigner : non seulement elle produit une économie de linge et de lavage, mais elle rend le malade moins dégoûtant, moins difficile à surveiller ; il y a là des améliorations matérielles et morales qui, même pour ceux qui ne savent que compter, ne sont pas négligeables, car cela se résume, en fin de compte, en économies pécuniaires. Mais ce principe étant posé, il faudrait savoir quelle est la valeur, quelle est la durée, quelle est la fréquence- de ces améliorations de malades, il faudrait savoir ce que cela coûte, il faudrait mettre les

frais en balance avec les résultats, et savoir où l’on va. Cette sorte de comptabilité non seulement financière mais médicale ne se trouve nulle part dans les publications de Bicêtre, et elle ne saurait être remplacée par des observations isolées de traitement et d’amélioration d’enfants idiots. Il y a donc là une première lacune. Nous signalerons aussi avec regret l’absence d’inspection sur les instituteurs des écoles, qui sont livrés à eux-mêmes, sans autre direction que celle du médecin; or le médecin n’est point le plus souvent un pédagogue, et il est à regretter qu’il ne reconnaisse pas lui-même son incompétence en pédagogie, et qu’au contraire son esprit souvent ombrageux le pousse à ne souffrir aucune collaboration, aucun contrôle dans son service. Ceci dit, nous allons nous confiner dans le rendement social de l’école de Bicêtre, puisque aussi bien on a prétendu que ce rendement existait.

Nous voulions déterminer exactement quel est le nombre de garçons et de filles qui, une fois rendus à la vie ordinaire, sont devenus aptes à exercer une profession et à se suffire. Sur ce point capital, les publications de Bicêtre ne donnent rien, absolument rien. Il est donc impossible de savoir à quoi servent tous ces services si richement dotés, où le visiteur parcourt des bâtiments qui sont des palais, est salué par une fanfare, assiste à des projections, et admire des musées d’histoire naturelle qui feraient envie à maint établissement d’enseignement public. Les publications ne tarissent pas de renseignements

sur le nombre de leçons de danse, les promenades au jardin d’Acclimatation, et les dépenses de lessivage, etc. ; mais on ignore à quoi tout cela sert quel est le bénéfice pratique et tangible que la société en retire.

Cependant, tout le monde sait que le directeur de l’école d’anormaux de Bicêtre est un philanthrope éclairé, qui s’est attaché avec un zèle et une activité remarquables à munir de professions simples ceux de ses anciens élèves qui sont capables de les exercer. Il a compris, un des premiers, que la question de l’éducation des anormaux ne sera nullement résolue, tant qu’on n’aura pas résolu celle de l’utilisation de ces enfants dans la société.

Nous savons même, indirectement, qu’il a fait bien des démarches auprès de patrons pour les décider à accepter des anormaux comme ouvriers. Mais il est vraisemblable que ses propositions n’ont pas toujours eu le succès mérité, car lès patrons, menacés par la nouvelle loi sur les accidents du travail, hésitent à embaucher des ouvriers qui, pouvant avoir des crises d’épilepsie ou par inhabileté motrice, leur font assumer une responsabilité des plus lourdes. D’autre part, l’enseignement de l’école a bien obtenu des succès, puisque l’on est parvenu, nous le disions tout à l’heure, à faire recevoir plusieurs élèves au certificat d’études *. Mais les publications annuelles que

1. Il y a deux ans, en 1905, l’un de nous fut appelé gracieusement par M. l’Inspecteur primaire Lacabe à faire partie d’une commission d’examen, pour le certificat d’études, qui siégeait à

le rendement scolaire et social des écoles 183 nous avons consultées ne parlent pas plus de ces certificats d’études que des métiers exercés par les anormaux au sortir de l’école.' Ce silence est bien significatif. Malgré soi, on l’interprète mal. On a une tendance irrésistible à supposer, non pas que tout l’effort de Bicêtre a été vain, mais qu’il a été disproportionné par rapport au résultat acquis. Qu’on ait amélioré des idiots, admettons-le sans peine; mais combien cette amélioration perd de son importance si la plupart de cès idiots sont destinés à passer leur vie entière dans l’asile, où ils seront nourris dans une oisiveté absolue, et où par

Villejuif et qui examinait des candidats parmi lesquels se trouvaient plusieurs élèves, garçons et filles, de l’école de Bicêtre. Tous furent reçus, et méritaient de l’être. Ils étaient relativement âgés, dix-huit à vingt ans. Nous nous rappelons un des candidats, grand et robuste garçon, qui avait écrit une rédaction française très bien tournée, et répondait de la manière la plus intelligente aux interrogations; ce n’était point un arriéré; il était sujet, nous apprit son instituteur, à des accès de colère extrêmement violente. Un autre paraissait être franchement débile. Il mérita aussi d’être reçu, car sa mémoire lui avait permis d’entasser une foule de connaissances; mais il manquait de jugement; et un des exami- . nateurs, qui cherchait à se rendre compte de son intelligence, lui ayant demandé ce qu’on devient quand on est paresseux, il répondit avec une conviction qui nous fit tous rire : « On devient des voleurs et des assassins! » Il serait difficile de fixer, d’après un petit nombre de faits, les raisons approximatives des succès de certificat d’études qu’obtient l’école de Bicêtre; probablement, pour donner aux faits leur valeur véritable, il faut tenir compte de plusieurs circonstances : l’âge avancé des candidats, si avancé qu’il n’est pas étonnant qu’un débile passe un examen de normal; ensuite quelque indulgence du jury; et surtout cette circonstance que les élèves les plus brillants ne sont pas des arriérés, mais des instables, ceux que l’on a appelés des amoraux ; rien déplus facile à comprendre, puisque ces instables ne sont nullement dépourvus d’intelligence.

conséquent l’administration insouciante ne tirera aucun parti de ce qui leur a été appris au prix de si grands efforts !

Essayons cependant d’interpréter le silence des textes. En quatre ans, 290 garçons sont sortis de l’école de Bicêtre. L’étude de l’école de la Salpêtrière nous avait fait établir trois catégories d’enfants : lés améliorés , les stationnaires ou douteux , et les déchéants. Nous avons compulsé ce qui concerne les tableaux de service de Bicêtre, et nous n’en avons pas trouvé un seul de déchéant , quoique le tiers du contingent total soit épileptique. Cela est bien étonnant pour qui sait que l’épilepsie à crises répétées produit inexorablement de la déchéance mentale. C’est une énigme que nous expliquons de la manière suivante : on a appliqué aux vrais déchéants le qualificatif de stationnaires , par optimisme médical ou pédagogique. Si notre interprétation est juste, elle rejaillit forcément sur l’expression amélioré , qui se répète assez fréquemment dans les diagnostics de sortie. C’est à l’interprétation de cette expression-là -.sujet amélioré , que nous sommes obligés de réduire notre travail.

Que faut-il entendre par enfant amélioré , quand cette expression figure dans les publications émanées de Bicêtre? Tout de suite, nous en défalquerons un certain nombre de sujets qui ont été l’objet d’un transfert. On sait ce que signifie ce petit mot de transfert pour les enfants dont il s’agit. Il est lugubre. Il équivaut à une condamnation à perpétuité. Un sujet transféré est un sujet qui, son temps d’école terminé, est

le rendement scolaire et social des ÉCOLES 185 versé dans un service d’aliénés ; et il a les plus grandes chances d’y terminer son existence inutile. Si on élimine les transférés, et si on garde parmi les améliorés seulement ceux qui sont rendus avec cette qualité à leur famille, on arrive à la proportion de SB sur 290, soit 20 p. 100 de garçons.

Cette proportion nous paraît trop forte, à cause de l’optimisme avéré dont ces documents portent la preuve. Il est à remarquer que, parfois, un enfant reçoit la qualification suivante : très amélioré, ou notablement amélioré. Si, par prudence, on ne veut retenir comme objet d’une amélioration réelle que ces cas typiques, il n’en existerait que 18, soit seulement 7 p. 100.

Cette nouvelle proportion, si faible, comme valeur absolue, nous paraît encore exagérée; car on n’y parvient qu’en tenant compte d’un certain nombre d’enfants atteints d’épilepsie. Il faut donc croire que leur épilepsie s’est améliorée; mais cette amélioration ou guérison de l’épilepsie n’est point une affaire de pédagogie, elle ne peut être considérée comme un succès pouvant être porté à l’actif du traitement médico-pédagogique. Éliminons les épileptiques guéris, cela fait onze enfants à écarter du calcul. Il n’en reste plus que 7, qui ont été l’objet d’une amélioration notable, et qui ont été rendus à leur famille. Quel pourcentage cela fait-il?

Le contingent total sur lequel nous avons fait notre calcul était de 290; mais il est juste d’en supprimer tous les épileptiques, pour les raisons que nous venons de dire. Ce contingent tombe donc à 216, et le nombre

des enfants réellement améliorés, calculé sur 216, n’est pour les garçons que de 3 à 4 p. 100.

Des calculs analogues, dans le détail desquels nous n’entrerons pas, nous ont montré que les améliorations pour les filles seraient plus élevées, de 20 p. 100 environ. Mais Vallée contient relativement beaucoup moins d’épileptiques que Bicêtre. Nous ignorons aussi combien ont été rendus capables d’exercer une profession fi

Donc, nous concluons par les quelques propositions suivantes :

1° A l’école de la Salpétrière , on améliore 20 p. 100

1. Depuis que nous avons écrit le rapport auquel nous avons emprunté les conclusions précédentes, le D r Bourneville, médecin de Bicêtre, a adressé au ministre de l’Intérieur un rapport dans lequel il donne l’énumération des enfants qui, sortis de l’école de Bicêtre, ont été rendus capables d’exercer une profession. Le nombre total en est de 42 en vingt-quatre ans. Nous n’avons pas connaissance personnelle du rapport de M. Bourneville, nous ne connaissons que ces chiffres, et il nous est difficile de les interpréter. Si le nombre annuel des sorties est en moyenne de 70 pour les garçons de l’école de Bicêtre et de 30 pour les filles de la Fondation Vallée, comme il appert des volumes que nous avons eus entre les mains, il en résulterait que le nombre des enfants munis d’une profession serait seulement de 2 p. 100. On ne nous dit pas quelle dépense totale cela représente par tête, ni surtout, comme l’insinue sans bienveillance un confrère du D r Bourneville, quel est le nombre de ces rescapés qui ont réussi à conserver leur métier. D’après les comptes de Bicêtre, chaque enfant coûte en moyenne 800 francs par an ; soit, pour les 600 enfants de l’école de Bicêtre et de la Fondation Vallée, une dépense de 480000 francs par an, chiffre probablement inférieur à la vérité, car on ne tient pas compte des frais de construction des bâtiments. Quoi qu’il en soit, dépenser près d’un demi-million avec cet effet utile de rendre deux enfants capables d’exercer un métier, cela paraît vraiment un peu disproportionné, à moins que l’amélioration des inutilisables ait été assez grande pour justifier pareille dépense.

le rendement scolaire et social des écoles 187 de filles anormales, el, sur ce nombre , 12 p. 100 exercent un métier;

2° A la Fondation Vallée, on améliore aussi 20p. 100 de filles anormales; aucun renseignement n'est fourni sur leur classement professionnel;

3° Dans le service de Bicêtre, le nombre des garçons anormaux améliorés est de 3 à 4 p. 100; on ignore combien de ces anormaux exercent une profession au sortir de l’hospice.

Quelques conclusions. — Il est rare qu’en terminant une enquête on n’éprouve pas une déception. On est parti avec- de belles ambitions, on voulait tout éclaircir; mais en chemin il a fallu en rabattre; la vérité nous fuit ; tantôt ce sont les faits qui nous la cachent, tantôt ce sont les hommes, quand ils ont intérêt à la cacher. Mais la déception qu’a donnée notre enquête dépassera la prévision des plus sceptiques. D’une part, si l’école d’arriérés de la Salpêtrière nous a permis de recueillir des renseignements précis et d’une certaine valeur, nous devons cette bonne fortune uniquement à l’initiative intelligente d’une femme; c’est la directrice de l’école qui, en dehors de toute intervention médicale ou autre, a eu l’idée de constituer des dossiers très complets, ce qui nous a permis de connaître le rendement économique de son école. L’administration n’en a aucunement le mérite. Quant à l’hospice de Bicêtre, nous ne l’avons étudié que d’après

ses publications annuelles, et nous ne sommes parvenus qu’à grand’peine à obtenir une somme infiniment petite de renseignements extrêmement précaires.

Quelle leçon nous devons tirer de ces exemples pour la future organisation de nos écoles d’anormaux ! Nous avions espéré que l’étude des hospices serait comme une expérience toute faite qui nous renseignerait sur les mesures à prendre pour instituer dans de bonnes conditions les écoles d’anormaux. C’est le contraire qui s’est produit. L’exemple des hospices nous montre surtout une chose : les fautes qu’on ne doit par recommencer.

Tout esprit impartial doit être avec nous, lorsque nous émettons le vœu que dorénavant le fonctionnement des écoles et hospices soit éclairé par des renseignements abondants et précis. Il faudrait prendre à bref délai les mesures suivantes :

1° Que la définition des degrés d’infériorité intellectuelle ne varie pas d’un médecin à l’autre, qu’il n’y ait plus de désaccords systématiques, et que l’on sache ce que veulent dire le motidiot, le mot imbécile, le mot débile. Une définition purement conventionnelle mais précise vaudrait infiniment mieux que le néant actuel; et nous rappelons la convention que nous avons proposée plus haut.

2° Qu’à l’entrée et à la sortie des asiles-écoles, l’état mental et le degré d’instruction des élèves soient établis avec précision, afin que la confrontation de ces deux sortes de documents indique, mieux qu’une appréciation arbitraire, dans quelle mesure l’élève

le rendement scolaire et social des écoles 189 s’est modifié pendant un nombre connu d’années 1 .

3» Ou’au sortir de l’asile-école, les enfants, soit qu'ils rentrent dans la vie ordinaire, soit qu’ils soient transférés dans des asiles d’aliénés, soient suivis de près, et que les renseignements sur leur état soient transmis et centralisés au bureau de l’école, afin que les maîtres puissent juger de la destinée ultérieure, post-scolaire, des enfants qu’ils ont entourés de tant de sollicitude, pendant une durée qui est souvent de douze et même de quinze ans.

Grâce à cette organisation des renseignements 2 , on saura enfin d’une façon exacte ou même approxima-

1. Un médecin qui fait beaucoup de journalisme s’est moqué agréablement, dans ces derniers temps, de notre préoccupation de mesurer à un millimètre près le niveau mental des anormaux : il serait plus profitable, dit-il, de songer à les guérir. Nous croyons que non seulement ces deux préoccupations peuvent être menées de front, mais encore que la cure d’un anormal ne peut être sérieusement faite que si elle est mesurée, et par conséquent contrôlée ; ceux qui repoussent le contrôle se mettent ainsi en très mauvaise posture, car ils semblent faire de l’opposition à toute réglementation ayant pour but de supprimer le charlatanisme. Les ennemis du contrôle, ceux qui le trouvent long, fastidieux, inutiie, ce sont ceux qui ont l’amour du bluff.

2. 11 pourrait sembler qu’il y ait quelque contradiction entre ce.que nous demandons ici et ce que nous disions plus haut : pas de science administrative! Mais les teirains sont bien ditîérents : nous réclamons ici la constatation de résultats au fur et à mesure de leur production, et cela est nécessaire, car on serait incapable de retrouver ces résultats sans cette notation; ils seraient irrémédiablement perdus. Au contraire, les antécédents héréditaires ou personnels d’un sujet ne sont pas l’objet d’une notation journalière; ce sont des enquêtes que l’on mène dans le fond du passé d’un individu, de véritables reconstitutions, toujours délicates; leur interprétation dépend de l'orientation prise par chaque médecin enquêteur, et leur valeur scientifique est mesurée par la conscience qu’on apporte à les faire.

tive quels sont les services que rend tel asile-écoleon mettra ces services en regard de ce qu’ils coûtent et on verra si les recettes sont suffisantes pour justifier les dépenses, ou si, au contraire, l’argent n’a pas été follement gaspillé, comme nous avons des raisons de le craindre. On verra aussi sur quels enfants doit être dirigé l’effort pédagogique pour obtenir le maximum de rendement. Il sera possible de rechercher par exemple s’il est utile de prolonger pendant cinq ans, huit ans et davantage les leçons de lecture à un enfant qui au bout de deux ans n’arrive pas encore à épeler. On examinera très sérieusement aussi si l’enfant qui présente malheureusement dés crises très répétées d’épilepsie qu’aucun traitement médical ne réussit à enrayer, et qui est condamné à descendre progressivement et fatalement les degrés de la déchéance intellectuelle, est bien à sa place dans une classe; et si les instituteurs ne feraient pas mieux de laisser cet enfant tranquille que de lui apprendre laborieusement des règles de calcul et de grammaire qui seront certainement oubliées peu de temps après, dans la ruine finale où va sombrer cette intelligence.

Un jour que nous parcourions un asile-école, nous fûmes frappés du spectacle que nous donna une pauvre épileptique. C’était une petite fille d’environ quinze ans; elle avait le tablier de l’écolière et, autour de la tête, la petite couronne en osier qu on fait porter aux épileptiques, pour éviter le danger des chutes sur la tête. C’était l’heure de la classe. Pâle et maigre, la petite malade était assise

LE RENDEMENT SCOLAIRE ET SOCIAL DES ÉCOLES 191 tranquillement à sa place, écoutant la leçon de sa maîtresse. On expliquait ce jour-là la règle de l'accord du participe. Comprenait-elle? Nous l’espérons, puisqu’elle appartenait à une des classes les plus élevées, la 2 e classe, si nos souvenirs sont exacts. En tout cas, elle faisait visiblement un gros effort d’attention pour suivre l’explication grammaticale, et son front était plissé d’une ride en travers. Tout à coup, elle poussa un léger soupir, elle s’affaissa sur son banc, et tomba. La surveillante la prit dans ses bras, et la porta dans un coin de la classe. Le cours continuait dans l’indifférence générale : c’étaient là des accidents que les enfants ne remarquaient plus, tant ils y étaient habitués. Tantôt l’une, tantôt l’autre, a son accès d’épilepsie. Au bout de quelques minutes, notre petite écolière revint à elle. Elle paraissait toute étourdie, hébétée. La surveillante lui parla avec une indifférence douce : « Allons, ça va mieux! ça n’est rien! c’est passé! » L’enfant ne répondit pas, et docilement se laissa ramener à son banc. Elle reprit sa première attitude, semblant écouter vaguement ; et sur sa face amaigrie, sur ses traits tirés, la leçon de grammaire continua à tomber. Les personnes, visiteurs et professeurs, qui assistaient à cette scène et la trouvaient toute naturelle, n’en comprenaient certainement pas le sens navrant. Nous demandâmes quelque temps après des nouvelles de cette élève, nous étions curieux de savoir qui elle était, ce qu’elle faisait. On nous répondit : « C’est une pauvre petite, qui a beaucoup

perdu. Autrefois elle était un brillant sujet; maintenant elle décline tous les jours un peu. Il arrivera un moment où elle ne saura plus lire. C’est presque toujours comme ça avec nos épileptiques ! »

Ce triste souvenir^ que nous venons d’évoquer, nous le donnons comme une illustration frappante de nos calculs de statistique sur la destinée ultérieure des enfants d’hospice. Nous étions arrivés, nous le rappelons, à cette conclusion si importante que les épileptiques débiles, ou imbéciles, ou idiots ne sont jamais rendus capables d’exercer une profession. Conclusion un peu vague, qu’il y aurait un intérêt de premier ordre à serrer de plus près. Notre petite épileptique, qui baisse graduellement, en est un exemple. Elle atteint déjà le sommet de son évolution; elle à quinze ans, et elle commence à déchoir. On prévoit le moment où elle ne saura plus lire. Est-il donc bien utile dë la fatiguer, la malheureuse, à comprendre une règle abstraite de grammaire? A

Arrivons maintenant à nos anormaux d’école. On devine quelles vont être nos conclusions^ Nous demandons expressément que leur rendement puisse être établi rigoureusement, et que les professeurs de ces écoles, et les inspecteurs, soient astreints à fixer exactement l’état mental et le degré d’instruction des élèves à leur entrée d’abord, à leur sortie ensuite. De cette manière, on opérera comme tout bon

LE RENDEMENT SCOLAIRE ET SOCIAL DES ÉCOLES 193 commerçant qui considère qu’un de ses premiers devoirs est de se rendre compte de ce qu’il fait; son système de comptabilité met dans ses affaires la clarté indispensable pour qu’il ne perde pas d’argent. Il sait à quel prix il achète, à quel prix et dans quelles conditions il vend, et si, par conséquent, ses profits sont suffisants pour l’encourager à continuer le commerce de tels et tels articles.

De même, dans une école d’anormaux bien organisée, il faut avoir des détails précis sur l’état des élèves à l’entrée et à la sortie, pour qu’on puisse juger des services rendus par cette école, pour qu’on puisse savoir si les méthodes d’enseignement qu’on y emploie sont bonnes, mauvaises ou médiocres, si elles sont meilleures que celles d’une autre école où l’on procède tout différemment, et ainsi de suite. Ce contrôle est également nécessaire pour savoir si telle catégorie d’enfants donne plus de succès que telle autre, si certains degrés d’arriération ne sont améliorables que dans des proportions infimes; toutes choses qu’on ne peut pas savoir d’avance, qu’on tranche à la légère par des vues a priori , et qu’il faudrait solutionner d’une manière vraiment scientifique, dans l’intérêt des écoles, dans l’intérêt des élèves, et aussi dans l'intérêt du contribuable, qui paie les frais. Il faut enfin ne pas se contenter d’apprécier in abstracto la bonté des méthodes et les progrès des élèves, mais se rappeler que le but des écoles est le classement des anormaux dans la société, leur adaptation aux besoins de cette société.

L’école n’a pas pour but de faire de brillants sujets, des étoiles de concours, ce qu’on appellerait ailleurs des forts en thème, mais des individus capables de se suffire à eux-mêmes, et de gagner leur vie. Ce doit être la préoccupation constante des éducateurs. Ils n’ont donc pas à se renfermer entre les quatre mûrs de leur école, en disant : « La vie du dehors ne nous regarde pas ». Leur devoir impérieux est de considérer la vie scolaire comme une préparation à la vie du dehors ; ils doivent donc être attentifs, aux besoins du milieu qui entoure immédiatement l’école, savoir quelles sont les professions, les industries qui progressent, qui demandent des ouvriers, se rendre compte quelles sont parmi les professions celles qui restent accessibles aux anormaux, et orienter leur enseignement en conséquence. La domesticité de province par exemple, à qui l’on laisse si peu d’initiative, paraît être un excellent refuge pour les filles débiles ayant de bons instincts. Les travaux agricoles sont aussi un excellent débouché pour les garçons, car à la campagne la vie est moins compliquée, l’adaptation plus facile que dans les villes. Pour savoir si l’éducateur a su garder le contact avec la vie réelle, si son école d’anormaux est bien dirigée, il n’y a qu’un moyen, mais un moyen sûr, pratique, sinon facile : c’est de rechercher ce que deviennent les anormaux au sortir de l’école, et quel est le pourcentage des sortants qui a réussi à se placer avec un salaire convenable.

Ces préoccupations de contrôle sont tellement

LE RENDEMENT SCOLAIRE ET SOCIAL DES ÉCOLES 195 logiques qu’il suffit de les formuler pour obtenir tout de suite l’assentiment des esprits sensés. Seulement, on peut se demander si, en fait, dans les écoles org ani sées par l’État, les inspecteurs se préoccupent suffisamment de ce côté pratique de l’enseignement, et-ne commettent pas souvent l’erreur de juger l’enseignement en lui-même, d’après un idéal conventionnel de littérature ou de science. Ne parlons point des écoles publiques, des collèges et des lycées; ce sont des établissements fréquentés par des enfants normaux, et on peut admettre à la rigueur que l’État n’a pas à préparer ceux-ci à la vie sociale. Au fond, ce n’est pas notre avis; mais n’importe. Ce qui est certain, c’est que le devoir de l’État devient plus précis et plus pressant, quand il s’agit d’assurer le sort des anormaux. A-t-on toujours eu présent à l’esprit que leur éducation doit les acheminer vers une profession, et qu’on ne doit rien leur enseigner d’inutile, ne pas leur faire perdre de temps? Nous voulons le croire. Nous espérons que les écoles d’aveugles se préoccupent de savoir si le braille qu’on enseigne à leurs élèves est une méthode d’écriture et de lecture qui leur sert dans la vie, si les arts manuels tels que le cannage des chaises, la fabrication des brosses et des paillassons, sont les meilleurs moyens qu’on puisse enseigner aux non-musiciens pour leur permettre de gagner leur pain. Nous espérons également que les écoles de sourds-muets, qui enseignent la méthode orale à leurs élèves, avec quels efforts, quelle dépense et quel dévouement, on

peut l’imaginer, ont recherché quel est le pourcentage d’élèves qui arrivent à communiquer verbalement avec des personnes autres que leurs profes-' seurs, et aussi quel est le pourcentage d’élèves qui, dix ans après avoir été rendus à la vie réelle, en dehors de l’école, se servent encore de cette méthode et lui doivent des avantages. -Toutes questions que nous posons, mais que les esprits consciencieux ont dû chercher déjà à résoudre par une enquête impartiale, et' qui permettrait de savoir si la méthode est utile et si l’école est bien adaptée. Qu’on en fasse donc autant pour les écoles d’anormaux.

Il faut rendre cette justice au projet de loi sur les anormaux qu’il n’est pas demeuré étranger à ces préoccupations de contrôle. La commission ministérielle, dont l’un de nous faisait partie, a entendu souvent réclamer des garanties de cette sorte; sa méfiance a été éveillée, et elle a proposé un certain nombre démesures qui ont passédans le projet de loi.

Ainsi on a confié à un inspecteur primaire le soin de se rendre compte des progrès scolaires de chaque enfant. On a prescrit la tenue d’un livret scolaire individuel. On a posé le principe d’une tutelle postscolaire exercée par un comité de patronage.

Tout cela est excellent. Une loi ne peut pas entrer dans de plus longs détails. Ce sont aux règlements d’administration qu’il faut réserver le soin d’intervenir, pour prendre des garanties contre les deux causes d’erreur à éviter, le parti pris et la négligence.

Traitons à notre point de vue cette question de rendement, et séparons nettement le rendement scolaire et le rendement social.

Rendement scolaire des classes et écoles d’anormaux. — D’abord, pour juger les avantages de l’enseignement spécial, il faut savoir ce que deviennent les anormaux lorsqu’on les laisse dans les écoles ordinaires. Il est absolument évident que l’enseignement spécial serait condamné, et à supprimer, s’il ne faisait pas mieux que l’école ordinaire. Nous avons vu que, dans celle-ci, l’arriéré est un poids mort et l’instable est une gêne. Néanmoins, il ne faut pas se hâter d’en conclure que ces enfants ne sont nullement modifiés par l’influence de l’école et ne profitent de l’enseignement dans aucune mesure. Déjà, nous avons signalé quelques faits bien touchants : une petite fille anormale a appris à lire grâce à l’assistance continue d’une de ses camarades qui est normale. Cela prouve tout au moins que la fréquentation des normaux peut être utile à quelque chose. Mais sortons des faits anecdotiques, et essayons d’arriver à une vue d’ensemble.

Nous avons pu recueillir dans les écoles primaires de Paris, grâce au concours si dévoué de M. Belot, des renseignements très précieux, mais très restreints; ces renseignements, nous les avons interrogés de toutes les manières possibles, et constamment nous sommes arrivés à la même conclusion : l’anormal progresse lentement à l’école ordinaire.

Considérons, par exemple, en bloc les 45 arriérés d’école, dont nous possédons les fiches, et voyons de combien ils sont en retard aux différents âges. Nous arrivons au tableau suivant.

Ages. Retard.

7 ans

Ainsi, le retard augmente avec les années; il est de deux ans d’abord, puis de trois, puis de cinq. Mais cette augmentation du retard, qui est le premier fait à frapper l’attention, ne doit pas nous faire méconnaître qu’il se produit une progression réelle dans l’état mental et dans les études. Remarquons en effet que si un enfant anormal, en passant de huit ans à onze ans, a une augmentation de retard d’un an par rapport à ses camarades, cela prouve en même temps qu’il a progressé de deux ans par rapport à luimême. C’est un train-omnibus, qui va de plus en plus lentement, mais qui avance tout de même. Avec plus de précision disons que, puisque les arriérés atteignent comme niveau supérieur, et dans la proportion de 2 sur 3, le cours moyen *, on peut conclure qu’ils

1. Nous avons vu, en effet, au chapitre II, que, tandis que 75 p- 100 des arriérés sont au cours élémentaire, 25 sont au cours

2 ans.

6 — > Environ 5 ans.

LE RENDEMENT SCOLAIRE ET SOCIAL DES ÉCOLES 199 ne font à peu près que la moitié du chemin parcouru par les normaux. Ceci n’est vrai, bien entendu, que d’une vérité de moyenne, et il faudrait faire beaucoup de réserves dans les détails. Mais l’indication qui sort de ces documents n’en est pas moins très instructive ; car elle nous montre que tout se passe à peu près comme si la majorité, les deux tiers au moins des arriérés, doublaient régulièrement chaque classe, ou mettaient deux ans à fournir l’étape que le normal fournit en une année. Il importe de s’en souvenir, car les instituteurs ne donnent pas toujours à ces faits leur vraie valeur. Ils ont une tendance à comparer la marche lente de l’anormal à la marche accélérée du normal, et à conclure de cette comparaison que l’anormal reste stationnaire ; c’est une illusion certaine ; elle est comparable à celle qu’on éprouve quand, par la portière d’un train en marche, regardant un autre train qui suit la même direction, mais avec moins de vitesse, on croit que ce second train ne marche pas. Conservons donc provisoirement, comme idée directrice, cette notion importante : la moitié seulement des arriérés, placés dans une école ordinaire , arrivent péniblement jusqu’au cours moyen première année , franchissant les étapes en deux fois autant de temps que le normal. C’est ce qu’on pourrait appeler la vitesse 1/2, en prenant pour unité la vitesse normale. Il n’est pas douteux qu’on trouverait maint exemple de vitesse

moyen; c’est la preuve qu’un quart du contingent dépasse le cours secondaire, car s’ils le dépassaient tous, on devrait trouver les arriérés en nombre sensiblement égal dans les deux cours.

moindre, égale à 1/3 ou à 1/4, En revanche, les instituteurs signalent quelquefois un arriéré qui s’améliore notablement, comme si son intelligence s’éveillait d’un long sommeil ; les cas existent, mais ils sont assez rares, et bien souvent suspects, car on peut supposer que c’est par erreur de diagnostic que l’enfant qui s’est si fortement amélioré, avait été jugé arriéré.

Pour les instables, les succès de l’école ordinaire sont beaucoup plus grands. Une enquête récente nous a appris que dans l’espace de deux ans, la moitié des enfants signalés comme instables sont reconnus par les maîtres comme améliorés. Ce chiffre est tout à fait éloquent.

D’oii nous conclurons d’une manière générale qu’il, est essentiel que les écoles et classes spéciales amènent plus de la moitié de leurs élèves arriérés au niveau du cours moyen et améliorent plus de la moitié de leurs instables, si elles veulent rendre des services Supérieurs à ceux des écoles ordinaires.

Voilà le but. Comment savoir qu’il est atteint ou non? Par un contrôle fait de. la manière la plus sérieuse, par des livrets individuels bien tenus, et sur lesquels ne seront portés que des faits contrôlables.

Il nous souvient d’avoir feuilleté, il y a une dizaine d’années, les livrets scolaires de jeunes débiles, dans un asile-école, qui avait la réputation d’une organisation parfaite; réputation méritée d’ailleurs, car tout ce qu’on montrait au public, dans les visites d’apparat, était parfait. Mais il fallait faire une distinction entre

LE RENDEMENT SCOLAIRE ET SOCIAL DES ÉCOLES 201 ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas. Les livrets scolaires étaient tenus avec une négligence surprenante. Ils étaient sales d’aspect, tachés, en désordre, décousus; en les lisant, on ne rencontrait que des appréciations vagues, faites en langage d’infirmier, sur des enfants qui, répétait-on à satiété, « pourraient faire des progrès s’ils travaillaient mieux ». Sans compter les diagnostics contradictoires, comme celui-ci que nous avons cueilli sur un certificat de sortie : « gâtisme complet — très amélioré , » ou ce pronostic trop optimiste, et vraiment bien naïf si celui dont il émane n’a pas eu le mauvais goût de faire de l’ironie : « enfant vicieuse : ferait une excellente femme de chambre. » Si de tels dossiers peuvent être rédigés* cela tient évidemment à ce que ceux qui les rédigent sont à peu près certains que personne ne les lira.

Nous demandons que les annotations, indiquant les progrès scolaires des élèves, soient constamment écrites sous la menace d’un contrôle, afin qu’elles soient garanties contre la négligence et l’optimisme intéressé. Tout ce système de contrôle est très simple et se résume en trois points :

1° L’évaluation des progrès des enfants doit être faite par les professeurs eux-mêmes, qui connaissent bien chaque enfant, et pourront se rendre compte de ses changements. Le professeur aura toujours présent à l’esprit que ses notes seront jugées par l’inspecteur. S’il s’agit d’une instruction scolaire, les notes seront données sur la lecture, l’écriture, le calcul, l’orthographe, d’après les méthodes que nous avons

indiquées, et en évitant les notes ordinaires, telles que bien, assez bien, passable, que portent les carnets de correspondance en usage dans les écoles, et qui ne signifient absolument rien. En ce qui concerne le travail manuel, la notation sera tant soit peu différente, cela va sans dire.

2° L’inspecteur contrôlera un certain nombre de cas pris au hasard. Il fera, bien entendu, ce contrôle en toute liberté d’esprit, sans aucun parti pris.

3° Il se servira de procédés de contrôle ayant un caractère strictement impersonnel.

Rendement social. — Nous sommes étonnés de constater qu’à l’étranger on a publié bien peu de renseignements sur le rendement social des écoles, et cependant elles fonctionnent depuis longtemps : quelques-unes ont près de quarante ans d’existence. Les statistiques sont rares, dépourvues de commentaires, et quelques-unes paraissent nettement tendancieuses. Pour savoir ce que vaut tout cela, il faudrait vivre dans le pays, suivre soi-même attentivement le fonctionnement des écoles. Les documents officiels n’apprennent pas grand’chose, et on peut soupçonner que tout service public qui n’est pas surveillé de la manière la plus intelligente ni aiguillonné par la concurrence s’endort dans la routine et l’empirisme. Nous réclamons un travail sur les deux points suivants : combien d’anormaux sont pourvus d’une profession, quand ils sortent des écoles spéciales? — combien d’anormaux pourvus d’une pro-

LE RENDEMENT SCOLAIRE ET SOCIAL DES ÉCOLES 203 fession, quand ils ne sortent pas des écoles spéciales?

Ce travail, on peut en être certain, n’a jamais été fait sérieusement. Voici quelques chiffres de statistique. M me Fuster, à la suite d’un séjour en Allemagne, où elle a visité quelques Hilfschule et Hilfsclasse (on appelle ainsi les classes et écoles d’anormaux : littéralement, classes et écoles d’aide, de perfectionnement), a fait à la Société de l’enfant, une communication, d’où il résulte que, en ce qui concerne les 90 classes d’arriérés de Berlin, 70 à 75 p. 100 des enfants anormaux qui y sont reçus arrivent à exercer un métier; 25 à 30 p. 100 meurent en cours d’étude, ou sont rendus à leur famille, ou sont dirigés vers des établissements médicaux pour idiots.

D’après une enquête plus récente, faite sous les auspices de M. de Gizycki à Berlin, et publiée dans le livre de Paul Dubois 22 p. 100 des enfants sont rendus à la famille ou aux asiles; 11 p. 100 deviennent des apprentis : le'reste, 62 p. 100, se livre à des occupations n’exigeant aucune connaissance et rapportant peu (camelots, balayeurs, livreurs, chiffonniers). Ajoutons ensemble ces deux derniers groupes, nous arrivons à une proportion de 73 p. 100 d’anormaux qui ont été rendus, ou qui sont devenus à peu près utilisables.

I. Op.cit., p. 72 etsuiv. M. Marinier, dans nn article du Volume (l« r sept. 1906), assure que le nombre des anormaux rendus capables de gagner leur vie, en Allemagne, est de 83 p. 100; et il ajoute que d’après les derniers renseignements ce chiffre serait inférieur à ceux qu’on obtient actuellement. Mais cette affirmation optimiste n’est accompagnée d’aucun détail démonstratif.

Nous citerons un dernier document, auquel nous attachons plus d’intérêt qu’aux précédents, car nous avons pleine confiance dans celui qui l’a directement recueilli. Le D r Decroly a bien voulu dresser pour nous, sur notre demande, une petite statistique relative au classement professionnel des jeunes filles sorties d’une classe spéciale de Bruxelles. Il nous fait remarquer que la classe a été ouverte seulement en 1903, que l’éducation en Belgique n’est pas obligatoire, que beaucoup d’élèves quittent la classé trop tôt, toutes circonstances qui expliquent la maigreur des succès. Il croit fermement à l’influence éducatrice de l’enseignement spécial, à la condition qu’on ne demande pas des miracles. C’est d’un bon esprit critique. Nous ne pouvons pas, ici, publier le tableau entier. Nous le résumerons ainsi : sur 3 idiotes* on ne sait à peu près rien; sur 8 imbéciles, on sait que 1 est inoccupée chez elle, 1 inoccupée (?) et 1 porte des bottines à domicile. On ne peut guère espérer d’ailleurs un rendement sérieux, pour des imbéciles et des idiots ; et le mérite de la statistique du D r Decroly est d’avoir nettement' séparé, ces enfants-là et les débiles. Parlons plus longuement de ces dernières. Elles sont au nombre de 30. Sur.9, aucun renseignement ; 2 sont entrées dans une école catholique, et on ne nous dit rien de plus; défalquons ces 11 sujets, il en reste 19. Il y en a qui sont « retenues chez elles », ou « occupées chez elles » : elles sont au nombre de 5. Nous ignorons ce qu’elles deviennent ‘ au juste. Il y en a d’autres qui « travaillent »; mais

le rendement scolaire et social des écoles 205 on ne sait pas si c’est au dehors, et si ce travail mérite d’être pris en considération; 4 sont de cette catégorie. Restent les apprenties (tailleurs, cigarettières, couture, etc.), il y en a 9. C’est peut-être ce dernier chiffre qui seul devrait être pris en considération. En définitive, sur 19 sujets débiles pour lesquels on a des renseignements, la moitié, soit 80 p. 100, est entrée en apprentissage; ou un peu plus de la moitié, soit 78 p. 100, si on fait rentrer dans le groupe les débiles qui « travaillent ». Nous ne nous éloignons pas sensiblement des chiffres cités par M me Fuster pour les classes spéciales de Berlin, ni de ceux publiés par Gizycki l .

On ne pense pas suffisamment à l’école ordinaire, et aux secours qu’elle rend aux anormaux; ou plutôt, on affirme trop qu’elle ne leur en rend aucun. Tous les anormaux qui en sortent ne tournent pas mal.

C’est pour attirer l’attention des pouvoirs publics

1. Le D r Demoor, dans une intéressante brochure intitulée : Les enfants anormaux et la criminologie (Bruxelles, 1899, extrait de la Revue de l'Université de Bruxelles, IV, 1898-1899, avril), cite brièvement une statistique émanant de l'Asile Royal de Lancastre, école pour idiots. D’après cette statistique, 10 p. 100 des malades ont pu retourner chèz eux capables de gagner leur vie; 3,5 p. 100 ont pu subvenir à leur existence dans des positions spéciales que l'on était parvenu à leur procurer; 22 p. 100 ont été rendus à leurs familles fortement améliorés; 22 p. 100 ont été rendus tels quels; 29 p. 100 ont été transférés dans les asiles ou dans les maisons de travail pour idiots; 8,5 p. 100 sont morts. Le D r Demoor ajoute cette remarque, qui ne nous paraît nullement justifiée, que l’importance de ces écoles est d’autant plus grande que l’on peut affirmer que c’est à elles seules que doivent être attribuées les améliorations et les véritables guérisons obtenues chez ces malades.

LES ENFANTS ANORMAUX que quelques publicistes ont clamé que les anormaux abandonnés à eux-mêmes, tombent fatalement dans la mendicité et dans le crime. Qu’en savent-ils? absolument rien, puisqu’aucune enquête sérieuse n’a été faite. Nous-mêmes, pendant quelque temps, nous nous sommes laissés suggestionner par ces affirmations, jusqu’au jour où l’un de ces publicistes a nettement dépassé la mesure. Nous faisons allusion à un aliéniste qui a publié dans un journal du matin une série d’articles sur les anormaux; après en avoir estimé le nombre total à 40 000, il les a appelés les fous de demain , ce qui est vraiment un joli titre d’article à sensation. Mais pour peu qu’on y réfléchisse, on se-rend compte que dans tout cela rien n’est prouvé. Ceux qui croient que les anormaux sont destinés à devenir des fous sont autant dans la fantaisie que ceux qui prétendent que les anormaux deviennent des délinquants. La vérité est qu’on l’ignore complètement, parce qu’on a sans cesse reculé devant une enquête qui promet d’être aussi longue que pénible 1 . Et c’est une honte, disons-le franchement, qu’aucun État ne l’ait prescrite.

1. A notre connaissance, les relations entre l’arriération mentale et la criminalité ont été traitées uniquement dans le petit opuscule du D r Demoor, déjà cité par nous, et qui a pour titre : Les enfants anormaux et la criminologie. Il y a dans cet opuscule deux observations intéressantes : l’une (p. 12) est relative à un enfant de dix ans, qui vole, l’autre (p. 12) relative à un autre enfant de huit ans, qui vole également; mais les renseignements donnés sur ces enfants sout extrêmement peu nombreux, il n’est même P as dit que ce soient des anormaux. L’auteur publie aussi (p- 13) ün résumé, d’après W. D. Morrison, de la dramatique histoire de

Nous avons demandé, par l’entremise de M. l’Inspecteur Belot, à une vingtaine de directeurs d’école, ce que sont devenus les anormaux dont ils nous avaient signalé la présence il y a deux ans. Nous avons posé des interrogations au sujet de 66 enfants seulement : pauvre statistique en vérité; et nous ne la donnerions pas si, en somme, peu ne valait pas mieux que rien.

Ces 66 enfants se décomposent ainsi : il y a 33 arriérés, 26 instables et 3 enfants à la fois arriérés et instables. L’arriération est assez nette chez les instables, elle oscille entre un et deux ans; elle est profonde chez les arriérés (1 seul est en retard de deux ans, les autres sont en retard de trois ans, de quatre ans, de six ans, et même de sept ans). Nous donnons ces précisions pour qu’on ne s’imagine pas que ce sont là des débiles très légers, à peine en retard d’un an ou de

Robert Coombes, qui tua sa mère ; mais on nous dit que cet enfant de treize ans, probablement atteint d’épilepsie larvée, fut bon élève àl’école quoique étrange et fantasque. Et c’est àpeu prèstout. Il n’y a aucune statistique sérieuse, ni même aucune amorce d’un tel travail. Les observations elles-mêmes sont bien peu démonstratives ; le seraient-elles davantage, on pourrait encore se demander si le pourcentage des enfants criminels est plus grand chez les anormaux que chez les normaux. Bref, la conclusion qui s’impose, et que nous répéterons sans nous lasser, c’est que nous ne savons absolument rien; et il faut être totalement dépourvu d’esprit critique pour donner raison au D r Restin qui dit que « il n’y a pas de champ d’économie politique qui ne puisse être cultivé avec plus d’avantages pour la diminution du crime, du paupérisme et de la folie, que celui des enfants idiots, arriérés, atteints d’imbécillité morale », pas plus qu’on ne peut approuver le D r Kusella d’avoir écrit que « ce que la société économise sur la première éducation de ces enfants abandonnés est plus tard dépensé dit fois en frais de police, de justice; de prison. »

deux ; il faut connaître ces détails pour se faire une

idée juste sur la valeur d’une statistique.

Les renseignements sur la destinée ultérieure de ces 66 enfants se décomposent ainsi :

1° Absence de renseignements pour 14 enfants. ~ H s ont quitté le quartier sans laisser d’adresse; quelques-uns ont même quitté l’école avec des injures des parents aux directeurs, etc.

2° Enfants restés à Vécole. — Ils sont au nombre de 22; nous avons déjà parlé plus haut de ce petit groupe, et nous avons remarqué que quelques-uns se sont améliorés.

3° Enfants rendus à la famille ou placés dans des asiles . — Il y en a 3 qui ont été placés dans des asiles. Nous connaissons l’un d’eux, c’était un imbécile, mais il n’avait pas de mauvais instincts, et qui sait s’il n’aurait pas pu être utilisé? Pour les autres, ceux qui ont été rendus à leur famille, on a les renseignements les plus vagues, et l’interprétation de leur sort reste arbitraire. Quelques-uns semblent rendre des services : quelques filles aident au ménage ; quelques garçons s’associent à la profession de leur père, mais on les dit instables, ou ayant besoin d’une surveillance continue; nous avons cru bien faire de les mettre dans cette troisième catégorie, qui pour nous représente des déchets sociaux. Ils sont au nombre de 10. Nous répétons que les limites de ce groupe sont extrêmement indécises. Avec un peu d’optimisme, on en fait passer les trois quarts dans le groupe suivant; avec un peu de sévérité, au con-

traire, on le grossit. Nous insistons sur la difficulté d’une délimitation impartiale des frontières. Il faudrait pouvoir se servir d’un critérium, bon ou mauvais, mais précis; on le trouvera sans doute; mais, pour le moment, on n’en possède aucun.

4° Enfants utilisés. — Ce sont ceux qui sont devenus capables d’exercer une profession. Il est évident d’abord qu’on devrait tenir compte ici de la profession exercée; beaucoup sont de la misère déguisée. Il faudrait aussi laisser écouler un peu de temps : ce n’est pas tout de suite au sortir de l’école qu’un enfant arrive à trouver un métier définitif. En fait, on nous donne sur ce dernier groupe d’enfants*ce seul renseignement : qu’ils sont entrés en apprentissage. Les tilles sont en apprentissage dans la couture ou chez des blanchisseuses; les garçons sont apprentis coiffeurs, ferblantiers, doreurs, imprimeurs, menuisiers, sertisseurs; l’un travaille dans l’estampage, un autre dans les fouets, etc. Ces enfants sont au nombre de 17. Ces résultats nous ont plutôt impressionné favorablement. Nous ne supposions pas que la majorité des anormaux d’école ordinaire entrait en apprentissage. Et c’est bien en effet la majoi'ité. Si on fait abstraction des deux premiers groupes, ceux sur lesquels les renseignements font défaut, et ceux qui n’ont pas encore quitté l’école, il reste 27 enfants, sur lesquels 17 sont en apprentissage, soit 76 p. 100.

Il résulte de ces constatations une conclusion qui s’impose : c’est que, contrairement à une Opinion qu’on cherche à répandre aujourd’hui dans le public, l’école

ordinaire rend réellement quelques services à l’enfant anormal; nous avons vu déjà, à propos du rendement scolaire, que l’école ordinaire conduit une partie des anormaux jusqu’à la première moitié du cours moyen. Tous ces faits se confirment mutuellement.

Peut-on aller plus loin? Nous venons de voir que l’école ordinaire permet le classement de 76 p. 100 des anormaux; or cette proportion est, par une rencontre inattendue, identique à celle qui est obtenue dans les classes de Berlin et de Bruxelles ; d’où un adversaire de l’enseignement spécial se hâterait de conclure que cet enseignement est inutile, ou que du moins il ne peut prouver son utilité qu’à la condition d’assurer un classement professionnel supérieur à 76 p. 100. Nous ne pensons pas, après mûres réflexions, que cette proposition soit justifiée. Tout ce que notre petite statistique démontre, c’est que la majorité des anormaux qui passent par l’école ordinaire n’y perdent pas entièrement leur temps, puisqu’ils arrivent à entrer en apprentissage. Mais il ne faut pas seulement tenir compte de la quantité des sujets classés; il faudrait pouvoir évaluer la durée de ce classement, et surtout sa qualité. Un anormal est entré en apprentissage, c’est bien; mais combien de temps y restera-t-il? Le renverra-t-on comme incapable, au bout de quelques mois? Si on le conserve, le maintiendra-t-on dans des emplois infimes, par exemple servant de maçon, ou homme de peine? Il y a dans tous les métiers de ces petits emplois dans lesquels s’éternisent les débiles. Notre statistique ne

le rendement scolaire et social des écoles 211 tient pas compte de ces différences, qui sont d’un intérêt considérable ; aussi ne peut-elle donner qu’une idée très grossière de l’utilisation des anormaux ; et il faudrait que la méthode statistique fut grandement perfectionnée pour qu’elle permît de mesurer les services rendus par l’enseignement spécial. Il est probable que l’école spéciale doit faire mieux que l’écoïe ordinaire, parce qu’elle possède bien des avantages : des maîtres plus exercés à l’éducation des anormaux, un enseignement mieux approprié aux aptitudes de ceux-ci, et par-dessus tout la possibilité de se rapprocher de l’enseignement individuel.

Nous nous arrêtons ici. Pour le moment, c’est tout ce que nous pouvons dire sur l’organisation et le contrôle de l’enseignement spécial. En allant plus loin, on ferait de l’a priori. La parole est maintenant à l’expérience. Les classes nouvellement formées à Bordeaux, à Paris et ailleurs, vont être suivies de très près. On tâtonnera, on fera des essais, et certainement on commettra des erreurs, ce qui n’est pas grand dommage si on a le bon esprit de les reconnaître et le courage de les réparer. L’essentiel est que tout le monde comprenne que l’empirisme a fait son temps, et que les méthodes de précision scientifique doivent être introduites dans toutes les œuvres d’éducation, afin d’y porter partout le bon sens et la lumière.

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