Les enfants de l'amour
Vers les premiers jours du mois d'avril 1810, par un beau jour de soleil printanier, le boulevard de Gand, à cette époque fort à la mode à Paris, était encombré de promeneurs circulant entre deux rangs de personnes assises; çà et là, dans la foule, on remarquait des uniformes étrangers, l'armée alliée occupant encore la France.
Parmi les personnes assises au coin du boulevard et de la rue Taitbout, à l'angle de laquelle est placé )e café Tortom, alors le rendez-vous habituel des anciens voion- 1 1
taires roijaux et d'un grand nombre d'officiers prussiens et autrichiens d'un grade élevé, se trouvaient, sur des chaises voisines l'une de l'autre, deux femmes, accompagnées de leur mari; elles ne se connaissaient pas; l'une d'elles avait à ses côtés son fils, enfant de quatre ans d'une figure charmante. Cette jeune femme, blonde et remarquablement jolie, s'appelait madame Delmare; elle était coiffée comme on disait alors à l'anglaise, et mise avec une extrême élégance.
M. Delmare, son mari, homme d'un âge mûr, d'une épaisse et forte stature, portait des besicles d'or; ses traits, d'une douceur, d'une bonhomie candide, avaient une expression de quiétude et de félicité parfaites; il vrnait de prendre sur ses genoux l'enfant dont nous avons parlé, le couvait des yeux, et paraissait en adoration devant lui; le petit garçon tenait de chaque main un de ces drapeaux de papier blanc fleurdelisés que l'on vendait alors sur les boulevards, tandis que sur une chaise voisine, se voyaient plusieurs autres jouets achetés pour lui durant la promenade : ses moindres caprices étaient des ordres pour son père, M. Delmare.
Soudain ce dernier, se penchant vers sa femme, lui dit à demi-voix d'un air enchanté :
— Anna... Anna... as-tu entendu?
— Quoi! mon ami?
— Cette dame qui est à côté de nous, à gauche...
— Cette dame en chapeau bleu?... reprit madame Del-
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mare en s'avançant un peu pour regarder sa voisine; clic est jolie comme un ange, quoiqu'un peu pale... je l'avais déjà remarquée.
— Eh bien! ma chère Anna, la dame au chapeau bleu est aussi spirituelle qu'elle est jolie
— Comment le sais-tu, mon ami?
— Elle vient de dire à son mari... en lui montrant notre petit Adalbcrt : « Mon Dieu... voyez donc le délicieux enfant avec ses cheveux blonds... »
— Je conçois, mon ami, que tu trouves cela trèsspirituel, répondit en souriant madame Delmare; mais sans aller aussi loin que toi dans l'élan de ma reconnaissance, je dirai qu'en trouvant Adalbcrt charmant, la dame au chapeau bleu... fait preuve de très bon-goût.
M. Delmare, pressant alors entre ses mains la tète blonde de l'enfant, l'embrassa tendrement et lui dit tout bas :
— As-tu entendu cette belle dame assise à côté de nous? elle le trouve charmant.
— Mon ami, reprit la jeune femme à son mari avec un accent de doux reproche, vraiment tu gâtes trop Adalberl.
— Le gâter! reprit M. Delmare. Allons donc... jamais je ne le gâterai assez pour le bonheur qu'il me donne... bonheur encore doublé par les angoisses que m'a cauées sa naissance... pauvre amour!... Sais-tu, Anna, que sur cent enfants qui comme lui viennent trop tôt dans ce monde, les chers petits impatients, il n'y en a pas dix qui survi-
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vent... tandis que lui, je te le demande, hein? est-il fort! est-il vermeil! est-il beau!
Et M. Delmare, dans son enthousiasme paternel, couvrant de nouveau son fils de caresses, ne remarquait pas la rougeur et l'embarras momentanés de sa femme; il reprit donc avec un accent de bonheur ineffable :
— Que veux-tu que je te dise, Anna! Eh bien! oui, je suis fou, idolâtre de mon fils, il faut en prendre ton parti... Et puis, ajouta M. Delmare en regardant sa femme avec une expression si tendre, si douce, si aimante, qu'elle donna du charme à sa physionomie jusqu'alors insignifiante, tu as un excellent moyen de m'empêcher de ne songer qu'à gâter ce cher enfant.
— Cela me paraît difficile, répondit la jeune femme en souriant, mais enfin... mon ami, voyons ce moyen.
M. Delmare, se penchant à l'oreille de sa femme, lui dit tout bas, avec un accent d'amour passionné :
— Donne-moi un autre petit ange... et Adalbert ne sera plus le seul que je gâterai... je partagerai mon idolâtrie.
Madame Delmare baissa les yeux, rougit de nouveau et resta quelques moments silencieuse, pendant que son mari la regardait d'un air conquérant.
Tandis que cette petite scène d'intimité conjugale se
passait, la dame au chapeau bleu, après s'être extasiée sur
la délicieuse figure de l'enfant de madame Delmare, était
- retombée dans une sorte de triste rêverie, dont ne pou-
vaient la tirer les empressements marqués de M. de Bourgueil, son mari, jeune homme de vingt-cinq ans environ, brun, grand, d'un extérieur distingué, d'une figure agréable, quoique ses lèvres minces et pincées, son regard un peu couvert, donnassent parfois à son coup d'œil et à son sourire quelque chose de faux et de contraint.
Sa femme, nous l'avons dit, était d'une beauté remarquable; d'épais bandeaux de cheveux châtains encadraient son pâle et doux visage d'une angélique pureté; pensive et mélancolique, elle répondait avec distraction ou par monosyllabes à son mari; après être restée assez longtemps silencieuse, elle avait, on le sait, remarqué la jolie figure de l'enfant de madame Delmare, et dit à M. de Bourgueil :
— Quelle délicieuse figure d'enfant!
— En effet, il est charmant, et son père le dévore de caresses, avait répondu M. de Bourgueil.
Et bientôt ne pouvant étouffer un soupir pénible et cherchant le regard de sa femme, il ajouta tout bas :
— 11 couvre un fils de caresses... Il est bien heureux, cet homme-là!
Mais madame de Bourgueil, retombée dans sa rêverie, ne répondit ni au regard ni aux paroles de son mari; celui-ci, dans son dépit, lui dit à mi-voix, en lui touchant légèrement le coude :
— Mais, Julie... je vous parle...
— Pardon, mon ami, reprit la jeune femme presque en sursaut, que me disiez-vous?
— En vérité, vous devenez d'une distraction, d'une taciturnité inconcevables... Je vous ai proposé celte promenade, croyant vous être agréable, et c'est à peine si je puis tirer deux mots de vous.
— II faut m'excuser, mon ami; je suis, vous le savez, depuis quelque temps assez souffrante ; pardonnez-moi donc de ne vous avoir pas répondu... Vous me disiez, je crois...
— Je vous disais... que ce monsieur dont vous trouvez le petit garçon si joli, est un heureux père...
— Il doit l'être, avec un pareil enfant.
— Et c'est un bonheur... que je ne serai probablement jamais appelé à connaître, moi! reprit M. de Bourgueil avec amertume. Depuis un an... je vous inspire... tant d'éloignementt
— Monsieur, de grâce... répondit madame de Bourgueil à demi-voix et avec embarras craignant que ses voisins n'entendissent cet entretien. De grâce... pas un mot déplus...
— Est-ce ma faute, à moi, reprit M. de Bourgueil à voix plus basse, mais avec un redoublement d'amertume, est-ce ma faute si la vue d'un bonheur que j'envie, que je ne connaîtrai jamais peut-être... m'arrache du cœur... une plainte involontaire?
Madame de Bourgueil implorait de nouveau son mari du regard pour le supplier de mettre un terme à cette conversation dont elle paraissait péniblement affectée,
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lorsque l'enfant de M. Delmare, instruit par celui-ci quo la dame au chapeau bleu le trouvait charmant, quitta les genoux de son père après quelques moments de réflexion, et, s'approchant de madame de Bourgueil, lui dit :
— Madame... papa m'a dit tout à l'heure que vous me trouviez charmant... Cela m'a fait bien plaisir, aussi je veux vous donner un de mes drapeaux... Tenez, ajouta l'enfant en offrant à la jeune femme ses deux petits drapeaux, choisissez le plus joli, madame...
M. Delmare avait suivi de l'œil et de l'oreille la démarche de son fils; aussi se retournant vers sa femme d'un air à la fois ébahi et triomphant, il s'écria :
— Anna... Tcntends-tu? à son âge! à quatre ans!! trouver cela de lui-même! C'est... c'est inouï... c'est admirable!
— Madame, dit madame Delmare en se levant aussitôt de sa chaise, et s'approchant de madame de Bourgueil, qui, touchée de la gentillesse de l'enfant, l'avait pris sur ses genoux pour l'embrasser, je vous demande mille pardons de l'indiscrétion de mon fils.
— Je suis, au contraire, madame, très-heureuse qu'il niait entendue, répondit gracieusement madame de Bourgueil, et vous le voyez, je suis récompensée de m'êlre montrée si sincère... j"y gagne ce joli drapeau...
M. Delmare, retournant aussitôt sa chaise du côté de madame de Bourgueil, lui dit avec une bonhomie pleine de franchise :
— Ma foi, madame, je ne suis pas si modeste que ma femme, moi, et j'accepte avec joie, avec reconnaissance tout ce que vous voudrez bien dire d'aimable sur mon petit Adalbert.
Ce nom d' Adalbert n'est pas un de ces noms communs, si constamment prodigués qu'ils ne frappent pas lorsqu'on les entend prononcer; aussi madame de Bourgueil ne put s'empêcher de tressaillir imperceptiblement à ce nom d'^4dalbert; une faible rougeur colora un instant son pale visage et un sourire douloureux effleura ses lèvres; cette émotion fugitive passa inaperçue, et madame de Bourgueil reprit en s'adressant à M. Delmare, dont elle tenait toujours le fils sur ses genoux :
— Vous avez raison, monsieur, de ne pas être modeste; un si aimable enfant donne le droit d'être fier.
M. de Bourgueil, se mêlant alors à l'entretien, dit obligeamment à madame Delmare, dont la grâce, la distinction annonçaient une femme de très-bonne compagnie, et qui s'était assise sur une chaise vacante auprès de celle de madame de Bourgueil :
— Madame, je me permettrai de vous avouer que je suis très-jaloux du cadeau que ce joli enfant vient de faire à ma femme. J'ai pensé comme elle... je mérite autant qu'elle.
— Alors, monsieur, reprit gravement le petit Adalbert, ne perdant rien de ces paroles, je vous donne mon autre drapeau.
Et toujours assis sur les genoux de madame de Bourgueil, l'enfant offrit son autre jouet au mari de la jeune femme. Celle-ci portait au corsage de sa robe une de ces petites épingles napolitaines en corail sculpté, représentant une main fermée moins l'index étendu, sorte de préservatif contre le mauvais sort, disent les Italiens. Adalbert, trouvant ce petit bijou de son goût, dit à madame de Bourgueil en véritable enfant gâté :
— Madame, je vous ai donné mon drapeau, vous me donnerez votre belle épingle, n'est-ce pas?
Et sans attendre que sa demande fût agréée, il enleva lestement l'épingle du corsage de la jeune femme.
M. Delmare, dans son engouement paternel, trouva le irait fort plaisant et se prit à rire a ix éclats; tandis que sa femme, très-visiblement contrariée de l'indiscrétion de l'enfant, dit à madame de Bourgueil :
— En vérité, madame, je suis confuse de cette espièglerie, dont je vous demande mille pardons.
Et s'adressant à son fils d'un air sévère, elle ajouta :
— Il faut rendre cette épingle à madame, mon enfant; ce que vous avez fait là est fort mal.
— Mais non, madame, répondit en souriant madame de Bourgueil, touchée de l'embarras de la jeune mère, l'échange est fait... Je garde le drapeau.
— Ces épingles défendent, dit-on, contre le mauvais sort, ajouta M. de Bourgueil, il faut au contraire que ce cher enfant la carde.
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Madame Delmare et son mari, touchés de la parfaite bonne grâce de leurs voisins, voulurent néanmoins restituer l'épingle; mais Adalbert serra le bijou dans sa main, criant de toutes ses forces que la jolie dame le lui avait donné et qu'il le garderait.
Ce débat commença d'attirer l'attention des personnes assises sur les chaises voisines. M. Delmare dit à demivoix à M. de Bourgueil :
— Soyez assez bon, monsieur, pour me donner votre adresse... afin que demain je puisse avoir l'honneur de vous reporter cette épingle, et de vous réitérer mes excuses et celles de ma femme.
— Non, non, monsieur, reprit M. de Bourgueil, cette épingle n'a aucune valeur; nous sommes très-heureux qu'elle plaise à ce charmant enfant.
— En tous cas, monsieur, reprit M. Delmare, permettez-moi d'insister pour avoir votre adresse, afin que ma femme et moi nous puissions du moins aller vous remercier.
M. de Bourgueil, cédant à ces instances, prit une carte dans sa poche, la remit à M. Delmare en lui disant poliment :
— Quoiqu'il n'y ait en vérité, monsieur, nullement lieu à des remercîments, de votre part, pour si peu de chose, madame de Bourgueil et moi nous serons très-heureux d'avoir l'honneur de vous recevoir.
M. Delmare venait de serrer la carte dans son gilet,
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lorsqu'il en tendit sa femme dire à demi-voixà madame de Bourgueil, auprès de qui elle restait assise :
— Mon Dieu, madame, regardez donc la belle créature!
— Quelle figure caractérisée! répondit madame de Buurgueil; elle doit être Italienne ou Espagnole.
M. Delmarc, entendant ces paroles, leva les yeux, et vil debout, à peu de dislance et en face de lui, une grande jeune femme misérablement vêtue. Elle portait sur son bras droit un enfant au maillot enveloppé de haillons; de sa main gauche, elle tenait plusieurs petits bouquets de violettes qu'elle offrait aux promeneurs.
Ainsi que l'avait fait observer madame de Bourgueil, la bouquetière offrait le type achevé de la beauté méridionale; elle était grande, svelte, et, sous les plis disgracieux de sa mauvaise robe de toile, on devinait une taille accomplie; son mouchoir rouge, noué en marmotte, laissait apercevoir deux bandeaux de cheveux d'un noir bleu comme le noir de ses longs sourcils; ses traits, amaigris par la misère, mais d'une beauté rare, semblaient dorés par les rayons du soleil du Midi; sa bouche avait une expression de fierté douloureuse; son regard, tantôt fixe, tantôtdistrait, donnait une expression étrange uses grands yeux noirs. Elle resta quelques instants immobile devant les deux jeunes femmes, tenant son enfant sur un bras, puis elle leur offrit ses bouquets de violettes sans prononcer une parole, comme si elle eût obéi ù un mouve-
mcnl machinal pendant que son esprit était ailleurs. — Pauvre femme... elle a l'air presque égaré, dit tout bas madame Delmare à madame de Bourgueil.
— Le chagrin peut-être, répondit celle-ci, elle paraît être dans une grande misère.
La bouquetière continuait d'offrir ses violettes sans prononcer une parole. M. Delmare avança le bras, prit quatre bouquets, et fouillant dans sa poche, dit à la marchande :
— Combien ces quatre bouquets?
Elle parut ne pas l'entendre et continua de regarder autour d'elle d'un air presque hagard.
— Eh! la marchande, reprit M. Delmare d'une voix plus haute et lui touchant le bras, je vous demande combien ces bouquets.
— Que voudrez, répondit-elle avec un accent italien très-prononcé, en regardant à peine M. Delmare.
Celui-ci, n'ayant pas compris le que voudrez de la bouquetière, dit à sa femme :
— As-tu entendu, chère Anna?
— Cette pauvre femme veut dire, sans doute, que vous lui donniez ce que vous voudrez, mon ami, reprit madame Delmare; soyez généreux, la pauvre créature semble bien malheureuse...
— Tu sais, chère Anna, que tout ce que tu désires... est fait, dit à demi-voix M. Delmare à sa femme.
Et tirant de sa poche une pièce de cinq francs, il allait la donner à la bouquetière, lorsque se ravisant, et voyant
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son fils qui, debout et un peu en avant des deux jeunes femmes, regardait avec la curiosité de son âge la marchande de bouquets, il appela l'enfant en lui disant :
— Adalbert!
A ce nom, qui avait déjà paru frapper madame de Bourgueil, la bouquetière sortit de sa distraction et regarda autour d'elle d'un air inquiet.
L'enfant n'ayant pas tout de suite répondu à l'appel de son père, celui-ci reprit :
— Tu ne m'entends donc pas, Adalbert?... Adalbert! La bouquetière, à ce nom répété coup sur coup, frémit
de tout son corps; ses traits prirent une indéfinissable expression d'angoisse et d'alarme; on eût dit que ce nom retentissait dans son cœur d'une manière déchirante; aussi, fronçant ses noirs sourcils, elle s'écria vivement, en regardant M. Delmare presque avec égarement :
— Adalbert... Pourquoi Adalbert?
— Mais, ma pauvre femme, répondit M. Delmare fort surpris, Adalbert... c'est mon fils, et je l'appelle pour lui remettre cette pièce de cinq francs afin qu'il vous la donne...
Puis , se penchant a l'oreille de M. de Bourgueil, il ajouta :
— Décidément, la malheureuse est à moitié folle.
— J'en ai grand'peur, reprit M. de Bourgueil avec un accent de commisération.
L'enfant s'étant enfin rendu à la voix de son père, celui-
ci lui donna les cinq francs, qu'il alla tout fler remettre à Ja bouquetière.
La pauvre créature reçut machinalement l'argent, et, silencieuse, contempla pendant quelques instants le petit Adalbert, avec un regard étrange... -presque jaloux.
M. Delmare et M. de Bourgueil, se tenant alors debout derrière les chaises de leurs femmes, ne pouvaient remarquer leurs traits.
Toutes deux, simultanément frappées de l'émotion pénible que le nom d' Adalbert paraissait causer à la bou- ' quelière, avaient beaucoup rougi , baissé les yeux et détourné la tête, tâchant d'éviter mutuellement leurs regards, comme si chacune eût voulu cacher à l'autre son embarras; toutes deux essayèrent pourtant de jeter un coup d'œil furtif sur celte marchande de bouquets, si belle et si misérable, que le nom d* Adalbert semblait douloureusement troubler...
A ce moment, trois voitures élégamment attelées s'étant successivement arrêtées devant le perron du café Torloni, il se fit dans la foule des promeneurs dont le boulevard était encombré une sorte de tumulte : on eût dit qu'il s'agissait d'un spectacle imprévu... extraordinaire.
Une sorte de tumulte mêlé de clameurs et d'éclats de rire, s'élevant parmi les promeneurs du boulevard de Gand, avait donc accueilli l'arrivée de trois voitures élégamment attelées; elles venaient de s'arrêter, à l'angle de la rue Taitbout et du boulevard, en face du café Tortoni, non loin de l'endroit où madame Delmare et madame de Bourgueil se tenaient assises.
La foule devint bientôt si compacte autour des deux jeunes femmes, qu'elles furent, ainsi que leurs maris et la bouquetière elle-même, tellement enserrées de tous côtés, qu'elles se trouvèrent très-heureuses d'être garanties parleurs chaises contre ce flot de curieux toujours croissant.
Au milieu de ceux-ci, était un homme jeune encore, de grande taille, d'une figure à la fois mélancolique et austère, à laquelle de longues moustaches et une impériale donnaient un caractère militaire; un col noir, une longue redingote bleue boutonnée jusqu'en haut, et ornée delà rosette d'officier de la Légion d'honneur, donnaient à cet homme tous les dehors d'un officier à demi-solde, d'un brigand de la Loire, comme les royalistes disaient alors. Arrivant de voyage, il avait à la main un petit portemanteau de cavalerie en drap rouge, et paraissait contrarié
d'être arrêté en chemin par ce rassemblement inattendu. Cependant, entendant les éclats de rire et les clameurs redoubler à la porte du café Tortoni, le major Maurice (c'était son nom) partagea bientôt la curiosité générale et resta tout proche des deux jeunes femmes et de la bouquetière; celle-ci, ayant même été assez brusquement heurtée par la brusque pression de la foule, le major Maurice eut pitié de cette pauvre femme tenant dans ses bras son enfant, qu'elle lâchait de préserver, et lui dit avec bonté :
— Tenez vous là!... devant moi... jusqu'à ce que ce rassemblement soit dissipé; vous ne serez pas bousculée, et il n'arrivera rien à votre enfant...
La bouquetière remercia l'officier d'un regard reconnaissant; un nouveau mouvement de la foule ayant eu lieu, lemajor Maurice se retourna et regarda si sévèrement les curieux impatients de se glisser au premier rang, que la bouquetière et son enfant ne furent pas exposés à d'autres chocs.
M. Delmare, à la prière de sa femme, monta sur une chaise, ainsi que M. de Bourgueil, afin de voir au-dessus de la foule et d'apprendre enfin la cause de ce singulier tumulte.
Soudain, M. Delmare partit d'un grand éclat de rire et dit :
— Ah! ah! ah! la bonne plaisanterie!
— C'est, en effet, très-comique, ajouta M. de Bourgueil, en partageant l'hilarité de son voisin.
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— Faites-nous donc au moins part dé ce que vous voyez, messieurs, dit madame Delmare.
— Deux jeunes gens de très-bonne mine, ma foi... et portant moustache, viennent de descendre d'une de ces voilures, répondit M. Delmare; ils sont poudrés et coiffés a l'oiseau royal, ils ont des habits bourgeois avec des épaulettes, des culottes courtes, des bas chinés... des épées en travers et des cocardes blanches grandes comme des assiettes...
— Véritable costume d'émigrés, de voltigeurs de Louis XIV, comme on dit, reprit M. de Bourgueil, en riant plus fort.
— Bon! voici qui est mieux, ajouta M. Delmare redoublant d'hilarité, un grand et gros homme qui a près de six pieds, et des moustaches rousses longues d'une aune, descend de la seconde voiture, habillé comme les autres en voltigeur de Louis XIV... seulement au lieu d'épée... Ahî ah! ah! Mon Dieu, que c'est drôle! il porte une broche de cuisine avec une dragonne...
— Ah! ah! voyez donc, reprit M. de Bourgueil, il a une grande croix de Saint-Louis en fer-blanc attachée par derrière entre les deux boutons de la taille de son habit.
— C'est, ma foi, vrai! dit M. Delmare, je viens de la voir, celte croix, au moment où il faisait une pirouette en prenant des airs de marquis... Ah! ah! mon Dieu, quel drôle de gros homme!... Entendez-vous, mesdames, les éclats de rire, les applaudissements?
— Mais que signifie cette mascarade? demanda madame Delmare, aussi surprise que l'autre jeune femme.
— Le carnaval est terminé depuis longtemps, ajouta madame de Bourgueil.
— Je comprends tout maintenant! s'écria M. Delmare en se frappant le front. Le café Torloni est le rendez-vous habituel des anciens volontaires royaux, de beaucoup d'officiers étrangers...
— Et ces jeunes gens, ajouta M. de Bourgueil, qu'il est facile de reconnaître à leurs figures militaires pour d'anciens officiers de l'empire, auront, par dérision et par bravade, pris le costume d'émigré.
— Quelle folie! dit madame Delmare en souriant.
— Malheureusement, cette folie pourrait amener une querelle, reprit madame de Bourgueil, si le café Tortoni est, comme le disent ces messieurs, le rendez-vous habituel des anciens volontaires royaux.
— Vous avez raison, madame, dit l'autre jeune femme; ces volontaires pourraient prendre très au sérieux la plaisanterie de ces officiers de l'empire.
— Et la prendre d'autant plus au sérieux, ma chère Anna, reprit M. Delmare, que parmi ces ex-volontaires royaux habitués de Tortoni, il y a, dit-on, deux ou trois duellistes très-redoutés. Il se pourrait donc qu'après tout cette bouffonnerie se terminât par quelque mort, et, je l'avoue, ce serait moins gai que le commencement.
— Ah! dit madame Delmare, ce serait horrible!
— Espérons, reprit madame de Bourgueil, que les choses n'iront pas si loin.
— Oh! oh! dit M. Dclmare, toujours debout sur sa chaise, voici la dernière voiture... Aux derniers les bons, sans doute.
— Diable, cela va se gâter, reprit M. de Bourgueil. Déjà plusieurs oflîciers étrangers et quelques habitués de Tortoni sont sortis sur le perron du café, sans doute pour recevoir peu courtoisement les prétendus voltigeurs.
— Mais ceux-ci paraissent attendre leurs amis de la dernière voilure, ajouta M. Delmare. Ah! voilà le fameux Lostange... un ancien volontaire royal; il sort aussi du café. C'est un de ces fameux duellistes dont je parlais tout a l'heure. On me l'a fait voir il y a quelques jours.
— Où cela? où est-il? demanda M. de Bourgueil.
— Tenez, celui qui vient de descendre la première marche du perron là-bas, ce grand blond qui tient une badine. Voilà un gaillard que je n'aimerais pas, je l'avoue, regarder entre les deux yeux, dit naïvement M. Delmare, car je ne suis pas duelliste, moi, diantre! tant s'en faut!
— Ah! vraiment, c'est là ce fameux Lostange! reprit M. de Bourgueil; je le connais de réputation... Triste réputation! Il est, dit-on, à son quinzième duel et à son neuvième mort... Plus de moitié... c'est joli.
— Ah! l'homme affreux! s'écria madame Delmare presque avec effroi.
— Avoir neuf morts à se reprocher, c'est horrible! reprit madame de Bourgueil.
Et s'adressant à madame Delmare avec inquiétude :
— Mais, madame, entre de tels adversaires, cette plaisanterie va peut-être avoir des suites effrayantes.
— Je vous avoue, madame, que,malgré moi, j'ai le cœur cruellement serré.
— Ah! mon Dieu! s'écria tout à coup M. de Bourgueil avec une expression de vive surprise et d'anxiété, c'est lui! c'est bien lui!... il vient de descendre de la dernière voiture.
— De qui parlez-vous, mon ami? lui demanda sa femme.
Mais M. de Bourgueil ne répondit pas et parut de plus en plus alarmé. Il continua :
— Le voici qui passe le premier des six jeunes gens travestis en voltigeurs... II monte le perron... Il va se trouver face à face avec ce terrible Lostange!
— Encore une fois, mon ami, reprit madame de Bourgueil, de qui parlez-vous donc?
— M. de Bourgueil parle d'un grand jeune homme à moustaches noires... charmante figure, ma foi, malgré sa grotesque coiffure à l'oiseau royal, répondit M. Delmare à madame de Bourgueil. Le voilà en haut du perron.
— Lostange le toise et l'arrête! s'écria M. de Bourgueil avec effroi.
— Ils échangent vivement quelques paroles, ajouta M. Delmare, pendant que le gros et grand homme à moustaches rousses, qui a une broche pour épée, continue
ses pirouettes de marquis en regardant sous le nez un officier autrichien... Hum!... hum! Décidément, ça va se gâter et devenir du vilain!
— Ah! s'écria M. de Bourgueil avec un redoublement d'anxiété, il vient de briser en deux la badine que Lostange agitait impertinemment en lui parlant. Les voilà qui entrent tous dans le café... Plus de doute, il va se battre avec Lostange. Il est perdu... ajouta M. de Bourgueil en descendant de sa chaise, il est mort...
— Mais, monsieur, dit M. Delmareen descendant aussi de sa chaise, quel est donc ce jeune homme... à qui vous vous intéressez et pour qui vous craignez un si déplorable sort?
— Un de mes bons amis, répondit tristement M. de Bourgueil, le colonel Roland...
— Comment, dit vivement M. Delmare, ce grand beau jeune homme, que nous venons de voir là?... c'est ce fameux colonel Roland qui a fait, dit-on, à Waterloo, des prodiges d'héroïsme à la tête de son régiment de hussards?
— C'est lui-même, monsieur, reprit M. de Bourgueil avec une anxiété croissante, oui, c'est le colonel Roland... une des dernières et des plus jeunes gloires de l'empire... un des hommes les plus aimables, les plus spirituels que je connaisse, et ce soir, peut-être, il sera tué par Lostange; car personne, dit-on, n'est, à l'épée, de la force de ce spadassin.
De même que quelques moments auparavant, madame
Delmare,madame de Bourgueil et la bouquetière avaient disparu vivement impressionnées au nom iïAdalbert, le nom du colonel Roland, et surtout l'annonce du danger qu'il allait courir produisit encore des effets simultanés et divers, non-seulement sur les trois jeunes femmes, mais encore sur le major Maurice. Il ne s'était pas éloigné de la bouquetière, qu'il continuait de protéger, et avait, ainsi qu'elle, entendu le récit de ce qui venait de se passer sur le perron du café Tortoni.
Madame Delmare, au nom du colonel Roland, au mot de duel, avait pâli, rabaissé son voile .sur son visage afin de cacher son trouble, et serré contre elle son enfant avec un mouvement presque convulsif.
Madame deBourgueil, dans un premier élan d'épouvante insensée, s'était brusquement à demi levée, comme si elle avait pu aller conjurer le péril dont était menacé le colonel Roland; puis, ayant réfléchi, elle était retombée sur sa chaise, saisie d'un tremblement nerveux si violent que ses dents se heurtaient les unes contre les autres; aussi, pour comprimer ce spasme qui l'eût trahie, elle fut obligée de mordre son mouchoir en baissant la tête sur sa poitrine.
La bouquetière, dès qu'elle eut compris que le colonel Roland courait un danger de mort, devint presque effrayante de douleur, de colère et d'audace; ses grands yeux noirs étincelèrent, et, s'adressant au major Maurice, qui l'avait jusqu'alors protégée, elle lui dit en lui tendant son enfant :
— Vous êtes bon... Gardez-le... Je vais là...
Et, d'un mouvement de tête, elle montra le café Tortoni.
Le major Maurice, ù cet instant, se disposait lui-même à nercer énergiquement la foule, car sa figure mâle et triste avait aussi pris une expression d'anxiété en entendant prononcer le nom du colonel Roland et raconter les différentes péripéties de l'arrivée des prétendus voltigeurs de Louis XIV au café Tortoni; le major fut donc trèssurpris de la demande de la bouquetière, qu'il crut folle, tant sapbysionomie et son agitation étaient étranges, aussi lui dit-il en baussant les épaules :
— Restez là... je ne peux pas me cliargcr de votre enfant.
Et il fit quelques pas en avant pour traverser la foule et aller au café Tortoni rejoindre ses frères d'armes, s'éloignant ainsi de mesdames Delmare et de Bourgueil, trop cruellement absorbées pour remarquer ce qui venait de se passer entre le major Maurice et la bouquetière.
Mais celle-ci, marchant sur les pas de l'officier, le rejoignit, et, se cramponnant à son bras, lui dit d'une voix haletante et avec son accent italien :
— On veut le tuer... Gardez mon enfant... Je défendrai... je défendrai...
Mais cette créature énergique et passionnée, ne pouvant résister à la violence de ses émotions, balbutia encore quelques paroles en italien d'un air égaré; puis,
sa voix expirant sur ses lèvres, elle poussa un cri étouffe. Le major Maurice sentit son bras serré comme dans un étau, se retourna vivement et assez à temps pour soutenir la bouquetière, qui, perdant connaissance, s'affaissait sur elle-même.
Le major Maurice était humain, il avait déjà eu pitié de cette malheureuse femme, il ne voulut pas l'abandonner en une si triste occurrence. La foule devenant un peu moins compacte, il réclama l'assistance de quelques personnes apitoyées comme lui, et, avec leur aide, il chercha un endroit où l'on pourrait donner les premiers secours à la pauvre bouquetière.
Pendant que le major Maurice prenait ainsi pitié de la bouquetière, la foule des curieux rassemblés sur le boulevard, commençant à comprendre que l'issue du travestissement des officiers de l'Empire pouvait avoir des suites tragiques, attendait avec un redoublement de curiosité leur sortie du café Tortoni, où ils étaient entrés depuis quelques minutes.
Mesdames Delmare et de Bourgueil, dominant leur
première angoisse, étaient parvenues à cacher en partie leur trouble à leurs maris, très-peu surpris, d'ailleurs, de voir des femmes alarmées à la pensée de duels meurtriers; puis enfin, M. de Bourgucil, recevant journellement chez lui le colonel Roland, s'expliquait naturellement les inquiétudes de sa femme pour leur ami commun. Aussi lui dit-il, afin de la rassurer :
— Je suis peut-être allé trop loin dans mes craintes pour notre ami, ma chère Julie... Ce Lostange est, dit-on, le plus redoutable des duellistes; mais le colonel Roland est l'intrépidité même, et comme militaire, il doit savoir parfaitement tirer l'épée.
— Malheureusement, il n'en est pas toujours ainsi, reprit M. Delmare. J'ai entendu dire que des militaires, terribles sur le champ de bataille, ne savaient pas plus manier l'épée que moi. Et ce n'est pas peu dire, vu mon peu de goût pour les armes blanches et même pour les armes à feu, ajouta-t-il en riant avec bonhomie.
— Il est vrai que je n'ai jamais songé à demander au colonel Roland s'il était bon tireur, reprit M. de Bourgueil. Espérons qu'il est aussi adroit que brave.
Et s'adressant à sa femme, qui, la tête toujours baissée, ne prononçait pas une parole et tremblait si fort que l'on voyait ses épaules tressaillir sous son châle :
— Allons, ma chère Julie, ne tremblez pas ainsi... vous êtes, en vérité, d'une faiblesse!... cela devient de l'enfantillage... Nous faisons là de simples suppositions... Il est
toujours assez temps de se chagriner lorsqu'un malheur est arrivé.
— J'avoue ma faiblesse... mais un duel! murmura la pauvre femme, en se faisant une violence inouïe pour articuler ces paroles; un duel, quel que soit celui des adversaires qui succombe, est toujours quelque chose de si déplorable.
— Et penser, ajouta madame Delmare d'une voix plus ferme, et penser que des familles aujourd'hui heureuses, demain seront peut-être dans le deuil!
— Oh! toi, ma pauvre Anna, répondit affectueusement M. Delmare, tu n'es pas plus brave que madame; tu es même moins brave qu'elle; car enfin tu ne connais le colonei Roland ni d'Eve ni d'Adam, et ta voix est tremblante, Ion visage altéré... Aussi regarde notre Adalbert, comme il est attristé de te voir inquiète, ce pauvre cher enfant! Au diable les duels et les duellistes! Il faut, ma parole d'honneur, que des hommes soient fous, archifous, pour aller s'entre-tuer ainsi! N'est-ce pas, monsieur de Bourgueil?
— Sans doute, monsieur, l'abus du duel est déplorable; cependant il y a des occasions... où, ma foi...
— Serviteur de tout mon cœur à ces occasions-là! reprit naïvement M. Delmare, je ne connais pas d'occasion où il faille risquer de se faire tuer. C'est bien assez déjà d'être exposé à mourir de sa belle mort. Brrrr!... Ces idées seules donnent le frisson.
LES ENFANTS DE l'aMOIR. 51
— Décidément, se dit M. de Bourgueil en souriant, ce digne homme n'est pas un crâne.
Soudain ces mots circulèrent dans la foule :
— Les voilà!... les voilà!...
— Us sortent avec les officiers étrangers et des habitués de chez Tortoni!
M. de Bourgueil et M. Delmare remontèrent sur leur chaise pourvoir ce qui allait se passer.
Leurs deux femmes ne pouvaient plus en douter : le trouble, les angoisses, les alarmes qu'elles trahissaient, enfin cet instinct de jalousie toujours si sûr, tout leur disait qu'elles tremblaient pour le même homme... et que cet homme était le colonel Adalbert Roland.
Cependant, par une contradiction, moins étrange qu'elle ne le paraîtra peut-être, ce ne fut ni de l'envie ni de la haine que ces deux jeunes femmes ressentirent en ce moment l'une pour l'autre, mais une sorte de douloureux etmutuel intérêt, né du malheur commun dentelles étaient menacées.
Aussi madame de Bourgueil, se penchant à l'oreille de madame Delmare, lui dit d'une voix pleine de larmes à peine contenues :
— Madame... je l'aime, mais je lui ai résisté... je vous le jure!... Vous tremblez comme moi... Vous l'aimez... aussi!
— Oui, je tremble pour lui... mais depuis quatre ans... je ne l'ai pas revu, répondit madame Delmare.
Et devinant que madame de Bourgueil hésitait à admettre cette longue séparation, elle ajouta avec un accent d'irrésistible sincérité :
— Croyez-moi... je dis la vérité...
II faut renoncer à peindre la physionomie de madame de Bourgueil, le mélange de joie et de larmes qui la rendit si touchante lorsqu'elle apprit que l'homme qu'elle adorait, mais à qui elle avait eu jusqu'alors le courage de résister, ne la trompait pas, ainsi qu'un instant elle l'en avait soupçonné. Elle serra donc à la dérobée la main de madame Delmare avec une expression de reconnaissance ineffable;pour la remercier de la délivrer d'un doute affreux.
Tout ceci s'était passé rapidement et à lïnsu des deux maris, qui remontèrent sur leurs chaises, regardant du côté du caféTortoni.
— Allons, dit tristement M. Delmare en quittant son poste d'observateur, il n'y a plus à en douter; ils vont aller se battre; le colonel Roland, ainsi que le grand et gros homme à moustaches rousses qui a une broche pour épée, vient de sortir du café avec ce terrible Lostange et un officier autrichien; tous quatre sont entrés dans la même voiture, en faisant assaut de courtoisie lorsqu'il s'est agi de savoir qui monterait le premier. Bien obligé delà politesse! il y a joliment de quoi de faire ainsi des salamalecks .
— Et ainsi des autres, ajouta M. de Bourgueil, ils se sont appareillés... Six contre six... avec des volontaires royaux et des officiers étrangers. Ils vont sans doute sur
LES ENFANTS DE i/AMOUR. 53
l'heure se couper la gorge au bois de Vincennes ou au bois de Boulogne.
— Peut-être que l'esclandre de cette rencontre en plein midi aura été tel, reprit M. Delmarc, que la police va s'en mêler... et les empêchera de se battre; ce serait, ma foi, bien heureux.
— Monsieur a raison, dit madame de Bourgueil, se rattachant à cet espoir; il est impossible qu'on laisse un pareil duel avoir lieu.
— En admettant cela, ma chère amie, reprit M. de Bourgueil, ce ne serait qu'un retard; le duel serait remis; et, je l'avoue, dans l'inquiétude où je suis, je préférerais, pour ma femme et pour moi, être fixé le plus tôt possible sur le sort de notre pauvre ami... le colonel Roland.
Après le départ des voitures qui emmenaient les combattants, la foule se dissipa peu à peu.
M. Delmare, offrant alors son bras à sa femme, dit à M. et à madame de Bourgueil :
— Je sais maintenant presque gré à mon fils de sonindiscrétion,puisqu'elle me procure le plaisir de vous revoir.
— J'espère, monsieur, que ces relations, amenées par le hasard, continueront entre nous, reprit M. de Bourgueil, et je suis certain, en parlant ainsi, d'être l'interprète de ma femme.
Madame de Bourgueil, qui cachait toujours sa pâleur et son trouble sous son voile, offrit sa main en tremblant à madame Delmare, et lui dit avec un accent significatif :
— Madame... quoique j'aie l'honneur d'être bien peu connue de vous, vous croirez, je l'espère, à mon vif et sincère désir de vous revoir.
— Je crois d'autant plus facilement à ce désir, madame, que je le partage, vous pouvez en être assurée, répondit madame Delmare.
Et les deux couples se saluant se séparèrent.
M. Delmare était sorti à pied, mais il avait donné des ordres pour que sa voiture se trouvât sur le boulevard, dans le cas où sa femme et son fils eussent été fatigués.
— Comment allons-nous terminer notre après-dînée, ma bonne Anna? dit-il à sa femme. Puis, la regardant plus attentivement, il ajouta : Mon Dieu! mon Dieu! te \oilà tout attristée, par cette diable d'aventure!... Ce n'est pas un reproche que je t'adresse, au moins... il faudrait avoir un cœur de roche pour assister avec indifférence au départ de braves gens qui vont s'entr'égorger... entre autres ce colonel Roland, si jeune et déjà si renommé à la guerre; mais ce qu'il y a de certain, c'est que je suis aux regrets d'avoir si mal choisi notre promenade aujourd'hui, et de t'avoir rendue pour ainsi dire témoin d'une scène qui t'a péniblement affectée... Notre seule compensation à ce désagrément est notre rencontre avec ce monsieur et sa femme; ils sont très-aimables; la jeune dame est vraiment charmante, n'est-ce pas, ma chère Anna?
— Elle est en effet charmante, mon ami; mais tu m'as demandé ce que je comptais faire cette après-dînée : je désire aller chez ma mère...
— A merveille... je t'y rejoindrai.
— Comment, mon ami, tu ne viens pas avec moi et Adalbert?
— Impossible, reprit M. Delmare en souriant; une affaire importante, très-importante...
— Laquelle?
— Et les cerises, madame? dit M. Delmare avec un sérieux comique; vous avez pourtant oublié les cerises!
— Que veux-tu dire?
— Comment, chère Anna, tu ne te rappelles pas qu'hier, en passant en voiture, avec Adalbert, devant la boutique du fruitier du roi, il s'est écrié : Oh! voilà déjà des cerises neuves, j'en veux! « Des cerises neuves! » il n'y a que lui pour trouver de si gentilles expressions?... Aussi en aurat-il des cerises neuves; oui, tu en auras, cher amour, et je vais t'en aller chercher.
— Oh! alors, reprit l'enfant d'un ton câlin et caressant, petit père sera bien bon s'il m'apporte de belles cerises. Merci, petit père.
— Tu l'entends, dit M. Delmare à sa femme. Tiens, vois-tu, quand ce démon d'enfant prend sa voix câline, et qu'il me dit petit père, il fait de moi tout ce qu'il veut. Petit père! il me ferait marcher sur la tête avec ce mot-là. Ainsi, chère Anna, c'est convenu, va chez ta mère, je ne tarderai pas à t'y rejoindre; car sans toi et cet enfant, je suis comme un vrai corps sans âme.
Ce disant, M. Delmare était arrivé avec sa femme
et son fils près de sa voiture, où il les fit monter. Le valet de pied, après avoir ouvert et fcmé la portière, dit à M. Delmare en lui remettant une lettre :
— Monsieur, on a apporté cette lettre à la maison... Comme on a dit au concierge qu'elle était très-pressée, et très-importante, j'ai cru bien faire en l'apportant à monsieur, puisque je venais le chercher avec la voiture.
— Vous avez eu raison, répondit M. Delmare en prenant insoucieusement la lettre sans la regarder, occupé qu'il était de dire encore adieu à sa femme, et de répondre aux baisers que l'enfant lui envoyait gentiment par la portière au moment où les chevaux s'éloignaient.
— Hum... hum! monsieur Adalbert, dit M. Delmare en riant et s'adressant à son fils, tandis que sa femme, n'étant plus contrainte, se jetait au fond de la voiture en fondant en larmes; hum, hum, monsieur Adalbert! ces baisers-là... me paraissent diantrement sentir les cerises neuves... comme vous le dites dans votre gentil jargon.
La voiture était partie depuis quelques moments, que M. Delmare la suivait encore d'un regard joyeux et attendri.
— Ah!... se dit-il en regagnant le boulevard, tenant toujours à la main la lettre que l'on venait de lui remettre, je ne sais pourquoi je n'ai jamais peut-être mieux senti mon bonheur qu'aujourd'hui . . .Ma femme! . . .mon enfant! . . . Toute ma vie est là... C'est singulier... je me le demande encore... pourquoi n'ai-je donc jamais peut-être mieux
senti qu'aujourd'hui combien je suis heureux?... Eh parbleu! je m'en doute!... Oui, c'est cela... L'homme est ainsi fait, que, sans être égoïste ou méchant, le malheur d'autrui lui rend son bonheur plus cher, plus précieux encore... Ces officiers qui vont se battre ont des mères, des sœurs... peut-être des femmes et des enfants qu'ils chérissent... qu'ils adorent comme j'adore ma femme et mon fils; et pourtant, aujourd'hui, sans doute, la mort va les prendre pleins de vie, d'amour et d'espérance. Pauvres gens!... c'est affreux!... Je ne m'étonne plus maintenant de l'émotion d'Anna... Songeant sans doute, comme moi, à notre bonheur... elle faisait les réflexions qui me viennent maintenant... Voilà ce que c'est que d'être toujours en retard... c'est mon défaut! ajouta ce digne homme en souriant. Allons, chassons ces tristes pensées... Dieu merci! cette chère et bonne Anna peut être tranquille : si jamais je lui cause des soldeurs par ma crûnerie... il fera chaud!... Mais ne pensons plus à ces vilaines idées; courons vite acheter ces jolies cerises neuves, afin de revenir plus tôt auprès de mes deux trésors... Bon! et cette lettre que j'oublie! une lettre importante! ajouta-t-il en haussant les épaules, ils sont bons là! comme s'il y avait d'autres lettres importantes que celles que pourrait m'écrire mon ange de femme. Il n'importe : lisons cette lettre prétendue importante... D'abord, l'écriture de l'a dresse m'est inconnue... Voyo s... décachetons- a. M. Dclmare décacheta la lettre : elle en contenait une 1 3
seconde, qu'il mit de côté pour lire la première.
Au bout de quelques instants de cette lecture, ses traits, ordinairement fortement colorés, devinrent livides... il s'arrêta pétrifié.
Puis, passant la main sur ses yeux, comme pour s'assurer qu'il n'était pas dupe d'une vision, M. Delmare relut une seconde fois la première lettre, et jeta les yeux sur l'écriture de la seconde.
Alors il trébucha comme un homme ivre, et n'eut que le temps de se laisser tomber sur une des chaises du boulevard.
Il ne voyait plus, il n'entendait plus, il était hébété... inerte... anéanti.
Le colonel Roland, l'un des héros de notre récit, occupait un élégant petit hôtel, entre cour et jardin, situé dans la rue de V Arcade.
Ce quartier, en ce temps-là fort retiré, avait été choisi à dessein par le colonel, car, grâce à une petite porte, son jardin donnant sur des terrains vagues et déserts, plus d'une Elvire, inquiète et tremblante, pouvait entrer chez
don Juan ou en sortir, sans avoir à redouter les regards curieux des passants.
Dans l'après-dinée du jour où avaient eu lieu les événements précédents, le valet de chambre, ou plutôt l'homme de confiance du colonel Roland, se trouvait seul dans le 6alon de son maître, salon meublé avec autant de luxe que de recherche.
Ce serviteur, homme de trente ans environ, était Corse, et se nommait Pielri.
Il allait et venait, dans le salon, d'un air inquiet : sa physionomie, ordinairement empreinte d'une impertinence railleuse, qui sentait son Frontin d'une lieue, était sombre, sinistre, pleine d'angoisse.
— Ces épées, disait-il en marchant avec agitation, ces épées... c'est un duel!... Est-il seulement témoin... ou se bat-il?... Si malgré son courage... son adresse... il allait... Non, non... Cette idée est horrible...
Les réflexions de Pietri furent interrompues par l'entrée d'un domestique en livrée; il portait un magnifique vase de porcelaine, où s'épanouissait un beau camélia rouge en pleine floraison.
— Voilà encore un bouquet, monsieur Pietri, dit le domestique; faut-il le mettre sur la table, à côté des autres?
Pietri, au lieu de répondre à cette question, dit au domestique :
— A quelle heure au juste, Jacques est-il venu chercher les épées de la part du colonel?
40 LES ENFANTS DE l'aMOER.
— Deux heures sonnaient à l'office, monsieur Pietri...
— Et il est quatre heures et demie, reprit Pietri en regardant la pendule. Et se remettant à marcher avec anxiété, que penser? que craindre?...
— Je peux toujours déposer le vase sur la table, monsieur Pietri?
— Oui.
Le domestique, assez surpris de la préoccupation du valet de chambre, plaça le vase dont il était chargé sur le marbre d'une table, où l'on voyait déjà une grande corbeille de joncs finement tressés, remplie de violettes de ^arme, un superbe bouquet supporté par un cornet de verre de Bohême, et dans une petite caisse d'ébène incrustée d'arabesques d'argent, un rosier si fleuri qu'il avait autant de roses que de feuilles.
— J'espère, monsieur Pietri, dit le domestique, que M. le colonel reçoit assez de beaux bouquets pour le jour de sa fête! Voilà un saint fièrement fêté, et, j'en suis sûr, par de fièrement jolies fêteuses! Ah... j'oubliais cette lettre qu'on vient d'apporter! Faut-il la mettre avec les autres?
— Oui, répondit Pietri en continuant de marcher pendant que le domestique plaçait la lettre à côté de plusieurs autres billets ployés de façons différentes.
— Monsieur Pietri, reprit le domestique, comme vous avez l'air inquiet! Est-ce que vous croyez que c'est pour
s'en servir, que M. le colonel a envoyé chercher tantôt ses épées de combat? Après cela, il était si drôlement déguisé... ce malin, que ça aura pu faire rire, et M. le colonel n'est pas endurant. Alors...
Mais le domestique ne recevant aucune réponse de Pielri, quitta le salon, très-étonné du silence du valet de chambre.
Celui-ci, après s'être encore promené, parut se rappeler un souvenir, s'approcha vivement de la table où le domestique avait déposé une lettre récemment apportée, la prit, examina l'écriture de l'adresse, tressaillit, et, après quelques instants de réflexion, sortit du salon emportant la lettre avec lui.
A peine avait-il disparu par une porte latérale, que le domestique rentra vivement, tenant à la main deux épées de combat dans leurs fourreaux, et s'écriait :
— Monsieur Pietri!... monsieur Pietri!
Mais voyant que celui-ci avait disparu, il ajouta :
— Où diable est-il?... Sans doute il aura remonté a sa chambre par l'escalier dérobé... Qu'est-ce qu'il a donc aujourd'hui, M. Pietri? il est d'une humeur de dogue, lui qui ordinairement est très-bon enfant et n'abuse pas de sa position d'homme de confiance du colonel.
Puis s'approchant des fleurs, dont il aspira le parfum, le domestique ajouta :
— Dieu! que ça embaume!... est-il heureux, mon maître!... est-il adoré!... est-il fêté!... Décidément i!
42 LES ENFANTS DE i/AMOUR.
n'y a que les colonels de hussards et les directeurs de grandes daines, pour être choyés de la sorte... Quelles belles fleurs!.. . Et, bien sûr, ce ne seront pas les dernières! Ah! si toutes les maîtresses du colonel se mettent à lui envoyer des bouquets, il pourra ouvrir un fameux marché aux fleurs!
Pietri étant rentré en ce moment, le domestique lui dit en lui montrant les épées qu'il tenait :
— Vous voyez bien, monsieur Pietri! vous aviez tort de vous inquiéter pour M. le colonel : Jacques vient de rentrer avec la voiture et de rapporter les épées.
— Et le colonel? demanda Pietri avec une angoisse inexprimable. Comment n'est-il pas revenu dans sa voitu.e? Il est donc blessé?... hors d'état d'être transporté?... Mais réponds donc!... répondras-tu?...
— Vous ne m'en donnez pas le temps... Encore une fois, rassurez-vous : M. le colonel se porte comme vous et moi.
— D'où le sais-tu?
— Jacques l'a vu, il y a une heure... il lui a parlé... En apprenant qu'il n'avait plus rien à craindre pour
la vie de son maître, la joie, l'émotion de Pietri furent si vives qu'il ne put d'abord trouver une parole; puis il reprit avec un profond sentiment d'allégement :
— Ah! de quel poids je suis soulagé!... Mais pourquoi le colonel a-t-il renvoyé sa voiture? Était-il donc seulement témoin de ce duel?
— Je n'en sais rien, monsieur Pietri. Voilà seulement ce que Jacques vient de me raconter : M. le colonel, en sortant de chez Tortoni, est monté en voiture avec le gros commandant Brossard, déguisé comme lui, un officier autrichien et un grand monsieur blond habillé en bourgeois. Le colonel a dit à Jacques d'ordonner au cocher de s'arrêter en face de la Madeleine.
— Et alors Jacques est venu ici me demander les épées de combat; je sais cela. Ensuite?
— Ensuite, monsieur Pietri, lorsque Jacques a eu apporté les épées, la voiture est repartie et s'est arrêtée au commencement de l'allée des Veuves, aux Champs- Elysées. Là, le colonel et les autres personnes sont descendues; le grand monsieur a sonné à la porte d'une maison entourée d'un jardin; le colonel et les autres y sont entrés. Dix minutes après, arrivaient encore deux voitures, et ceux qui étaient dedans entraient aussi dans la maison de l'allée des Veuves. Au bout d'un grand quart d'heure, un homme, sortant de cette maison, est venu appeler le valet de pied du colonel Roland. Jacques est accouru; on l'a fait passer dans une chambre, où il a trouvé le colonel. Celui-ci lui a dit en lui remettant les» épées : « M. de Saint-Marceau me reconduira chez moij tu vas t'en aller avec la voiture. Emporte ces épées, et tu* remettras ce billet chez M. de Bourgueil, rue Royale. » C'est ce que Jacques a fait, monsieur Pietri. Seulement, comme c'est aujourd'hui la fête de M. le colonel, Jacques
et le cocher, après avoir porté la lettre, se sont ensuite arrêtés au coin de la rue Royale pour boire sur le siège une bouteille ù la santé de M. le colonel... C'est pour cela qu'ils ne sont pas revenus ici plus tôt.
— De sorte, dit Pietri d'un air pensif, de sorte qu'il y a environ une heure que Jacques a porté le billet du colonel chez M. de Bourgueil!
— Oui, monsieur Pietri, puisque la rue Royale est à deux pas d'ici...
— Allons, grâce à Dieu, dit "Pietri avec un nouveau soupir d'allégement, je m'étais alarmé à tort... Ainsi Jacques est bien certain que le colonel n'a pas même été légèrement blessé?
— Oui, monsieur Pietri, Jacques en est bien sûr... Mais j'entends sonner, je vais voir ce que c'est.
Lorsque le domestique fut sorti, Pietri replaça sur la table le billetqu'il avait un instant emporté danssa chambre, et le mit au-dessous des autres lettres avec un sourire étrange.
Le domestique revint bientôt et dit au valet de chambre, dont les traits reprirent dès lors leur expression habituelle :
— Monsieur pietri, c'est un monsieur qui demande le colonel... J'ai répondu qu'il n'y était pas, mais ce monsieur désire attendre son retour. Il se nomme le major Maurice.
— Le meilleur ami de mon maître, s'écria Pietri, son
LES ENFANTS I)E L'AMOUR, -iî)
camarade de régiment!... Vite... vite, prie-le d'entrer.
Et ce disant, Pietri se dirigea vers la porte pour aller au-devant du major.
Celui-ci entra bientôt, l'air inquiet, troublé; les premiers mots qu'il adressa à Pietri furent :
— A-t-on des nouvelles du colonel ?
— Monsieur le major sait donc...
— Oui, je sais qu'il a dû se battre tantôt...
— Eh bien! monsieur le major, tranquillisez-vous... mon maître n'a pas une égratignure, et il ne peut tarder à rentrer...
— Ah! tant mieux, tant mieux! dit le major Maurice nvec expansion; et il ajouta en se parlant à lui-même : — Allons, ces singuliers pressentiments étaient vains... et pourtant!...
Après un moment de silence et de réflexion il dit au valet de chambre :
— Maintenant que me voici rassuré sur Adalbert, bonjour, mon brave Pietri...
Et Maurice lui tendit cordialement la main.
— Monsieur le major, répondit Pietri, n'osant, par déférence, prendre la main que l'officier lui tendait, je ne mérite pas...
— Quoi! vous ne méritez pas? que ma main serre la vôtre? Allons, Pietri... est-ce que j'oublierai jamais que, sans votre dévouement, sans votre courage, Adalbert, mon meilleur ami, restait l'an passé sur le champ de bataille de Waterloo...
— Monsieur le major, je me suis conduit en fidèle serviteur, voilà tout.
— Voilà tout? Et ces deux coups de lance reçus par vous en cherchant votre maître sur le champ de bataille, à travers ces monceaux de cadavres, d'où vous l'avez tiré demi-mort, criblé de blessures et perdant son sang, pendant que de mon côté je ne valais guère mieux!... Allons, Pietri, votre main... cette brave et loyale main qui, en sauvant Adalbert, m'a rendu un ami, un frèreî
Cette fois Pietri ne se refusa pas à serrer dans la sienne la main que lui offrait le major Maurice, et lui dit ;
— Combien mon maître va être heureux et surpris de vous voir, monsieur! Il y a peu de jours encore, il s'étonnait et s'affligeait de ne pas recevoir de nouvelles de vous... Le climat de l'Egypte est souvent, dit-on, si malsain!
— Ce n'est pas une raison de santé qui m'a fait quitter l'Egypte, mon brave Pietri... Mais parlons d'Adalbert... Comment va-t-il? ses dernières blessures ne sont pas rouvertes?
— Non, monsieur : la santé du colonel est parfaite; il n'a jamais été plus gai, plus en train; aussi je vous assure qu'il ne perd pas son temps... Et même vous voyez, monsieur le major, qu'il l'emploie assez bien, ajouta Pietri en riant et montrant du geste les fleurs et les bouquets étalés sur la table.
— En effet, voilà de charmantes fleurs; mais je ne comprends pas...
— C'est aujourd'hui la fête du colonel, et il paraîtrait, d'après ces bouquets, qu'il y a beaucoup de personnes dévotes à saintAdalUert... C'est un saint... très-couru... très-recherché.
— Ainsi, le colonel est toujours le même? reprit le major avec un sourire mélancolique : toujours homme ù bonnes fortunes?
— Ah! monsieur le major, moi qui vois cela de près, car mon maître a toute confiance en moi, je me demande sans cesse comment il fait pour se reconnaître et ne pas s'embrouiller au milieu de tant d'intrigues, pour ne pas se tromper d'adresse ou dire un nom pour un autre... car il y a véritablement confusion... encombrement... Mais pas du tout, le colonel ne commet jamais d'erreur; il dit que c'est tout simple, vu qu'à son régiment il ne se trompait jamais sur le nom de ses hussards.
— Je vois qu'Adalbert n'a pas changé, il n'est fidèle... qu'à l'inconstance.
— Que voulez-vous, monsieur le major! mon maître ne s'appartient pas, il n'est pas égoïsie... il est aussi prodigue de lui-môme que de sa fortune, et comme le soleil, il luit pour tous les yeux... à condition qu'ils soient beaux; car c'est une justice à lui rendre, mon maître n'est pas fier, pourvu qu'une femme soit jolie, grande dame ou grisette, il s'accommode de tout.
El un imperceptible tressaillement fronça les sourcils de Pietri, tandis que e major, devenu pensif et triste, reprenait :
48 LES ENFANTS DE JLAlrfOUR.
— Oui, je sais qu'en effet Adalbert s'accommode de tout... et aujourd'hui même un hasard singulier...
Puis après un moment de silence, il reprit : Dites-moi, Pietri... parmi ces amours obscures dont le colonel s'accommode...
Mais s'interrompant, le major ajouta :
— Après tout, Pietri... je ne veux ni commettre une indiscrétion ni vous engager à en commettre une... Je m'adresserai directement à Adalbert.
— Alors, monsieur le major, vous n'aurez pas longtemps à attendre... car une voiture vient d'entrer dans la cour : ce doit être mon maître.
En effet, peu d'instants après, le colonel Roland instruit par ses gens de la visite du major Maurice, entra dans le salon, dont Pietri sortit discrètement, afin de laisser seuls les deux frères d'armes.
Le colonel Roland, lorsqu'il entra dans le salon, était encore costumé en voltigeur de Louis XIV, poudré et coiffé à l'oiseau royal, portant un habit bourgeois à longues basques, avec de petites épaulettes d'or, un gilet blanc
à fleurs, un jabot, des manchettes, une culotto beurre frais et des bottes à revers, laissant apercevoir des bas de soie chinés, tandis que la petite épée qu'il portait en verrouil lui battait les mollets.
Malgré ce grotesque accoutrement, le colonel Roland, grâce à sa charmante figure, à l'élégance de sa taille et de sa tournure, n'était rien moins que ridicule. La poudre, donnant à son regard brillant un nouvel éclat, contrastait à merveille avec ses sourcils aussi noirs que ses petites moustaches retroussées.
A la vue du major, les traits du colonel prirent une expression touchante ; il courut à lui les bras ouverts en lui disant :
— Maurice!... mon ami!... toi ici?.... quelle surprise!... quel bonheur!
— Bon et cher Adalbert! répondit le major, non moins ému que son frère d'armes, en le serrant entre ses bras. Je te retrouve toujours fidèle à notre vieille amitié...
— En as-tu donc jamais douté ?
— Non... Aussi tu me vois plus heureux qu'étonné de ton accueil.
— Et moi, qui te croyais encore près d'Alexandrie!... car ta dernière lettre...
— Oui, lorsque je l'ai écrite, il me restait quelque espoir; mais de nouvelles difficultés sont survenues... puis l'inexpérience... le manque de direction... Enfin moi et mes camarades, nous avons dû renoncer à cette tentative de colonisation ot revenir en France...
— Mon bon Maurice, il n'y a rien de plus slupide que de jeter au nez des gens : Je vous V avais bien dit. . . mais...
— Tu as raison, tu avais à peu près prévu ce qui est arrivé; lu m'engageais à ne pas m'expatrier... Mais si tu savais ce que c'est pour moi, que de voir la France occupée par ces armées que nous avons tant de fois battues!... Et puis ces Bourbons, ce drapeau blanc... tous ces motifs me navrent... j'aime mieux fuir un spectacle qui me révolte.
— Et moi donc! crois-tu que je sois insensible à la passagère humiliation de la France?... Non, pardieu!... et aujourd'hui même...
Puis s'interrompant pour rire aux éclats, le colonel ajouta :
— Mais j'y songe!... je dois te paraître fou... Qu'estce que tu dis de ma coiffure et de mon uniforme, hein? Reconnais-tu là le colonel de l'ex-4e housard... de ce fameux régiment toujours si crânement ficelé... comme nous disions?...
— Je savais cette folie.
— Comment !... qui t'avait dit...
— Tantôt, en descendant de diligence et passant sur le boulevard de Gand...
— Tu étais là?
— Parmi les curieux... mais je ne pouvais rien voir... de ma place; la foule était trop compacte. C'est
par hasard que j'ai entendu prononcer ton nom...
— Et lu n'es pas venu nous rejoindre?
— Pressentant que l'affaire allait tourner au sérieux, je voulais aller te retrouver... lorsque...
— Lorsque?...
Les traits du major prirent une expression pénible et il ajouta :
— Je te dirai cela plus tard... Mais ceux qui t'accompagnaient étaient sans doute de nos anciens camarades de l'armée?
— Pardieuî... tous des anciens : Raymond, l'ex-conel du 2e lanciers; les deux frères Morin, du 8e dragons; Saint-Marceau, ancien officier d'ordonnance de l'empereur, et pour bouquet... le gros Brossard.
— Brossard, des cuirassiers de la garde impériale?
— Lui-même. Il était impayable ! il avait l'air d'un éléphant faisant le marquis. Il fallait le voir pirouetter sur ses grosses jambes, en jetant, palsambleu î son chapeau sous son bras!... sans compter que pour épée il avait une broche...
— Et une croix de Saint-Louis au bas du dos. Un de mes voisins, monté sur une chaise, racontait votre entrée à Torloni... Mais quelle singulière idée avjez-vous là!
— Figure-toi, Maurice, que Tortoni est le rendezvous des plus exaltés des anciens volontaires royaux, mousquetaires gris, noirs, rouges, et autres soldats d'anliehambre, qui n'ont jamais vu que le feu 'du salon des
Tuileries. Ces blancs-becs-là, renfoncés de bon nombre d'officiers étrangers, déblatèrent journellement contre nous, soldats de l'empire, nous traitant de bandits, de brigands de la Loire, et autres turlupinades royalistes. Alors, nous convenons de la plaisanterie que tu sais, afin d'aller prier ces pékins-là de nous répéter leurs impertinences entre les deux yeux.
— N'y avait-il pas à Tortoni un certain Lostange; grand duelliste?
— Le bourreau des crânes était, dit-on, un mouton auprès de lui... Par bonheur c'est lui qui me reçoit sur le perron du café. « Le carnaval est fini, me dit-il; les masques n'entrent pas ici. » Sans doute parce qu'ils font peur aux blancs-becs? lui dis-je. Et comme en parlant il gesticulait avec une badine, ce qui m'impatientait, j'en fais deux morceaux de sa badine, et je les jette à ses pieds. « Monsieur, s'écrie-t-il, vous m'insultez! » C'est probable, mais entrons dans le café, nous causerons. Nous entrons, aussitôt le gros Brossard frappant sur une table avec sa broche, crie de sa voix de taureau : « Garçon! un bol de punch et des verres qui n'aient servi ni à un officier étranger ni à un royaliste... enfin, des verres propres... »
— Ce gros Brossard casse toujours les vitres, dit le major en souriant.
— Tu as raison, c'était trop brutal; mais ce brave garçon ne se pique guère de finesse dans l'épigrammc. Il
m'importe : ce coup de boutoir avait porté. Les habitués royalistes el les officiers étrangers se consultent à voix basse, et au bout d'un instant, six d'entre eux s'approchent de notre table, deux volontaires royaux, deux officiers prussiens, un Autrichien et le fameux Lostange, le loustic de la chambrée probablement; il vient à moi et me dit d'un ton mielleux en me toisant des pieds à la tète : « Monsieur, je suis chargé de vous dire, de la part de ces messieurs, que vous et vos amis, buonapartistes sans doute, vous êtes habillés d'une façon aussi ridicule qu'insolente! »
— Comme vous voyez, lui dis— je : vrai costume d'émig.é royaliste; il ne me manque qu'un cosaque pour cuirasse; alors ce serait complet; à savoir : ridicule, insolent et lâche, comme la conduite des gens qui n'ont osé rentrer dans leur pays que cachés dans les fourgons de l'étranger. « Et qui, aussi féroces que lâches, ajouta Saint-Marceau, ont fait assassiner Ney, Brune, Labédoyère, eliçassacrer les bonapartistes dans le Midi. »
— Bien répondu!...
— C'est drôle : le fameux Lostange n'a pas été de ton avis; il est devenu pâle de rage. « Vous m'avez déjà insulté personnellement en cassant ma badine, s'est -il écrié en s'adressant à moi. Maintenant, brigands de buonapartistes que vous êtes, vous insultez l'émigration, les royalistes et de braves officiers étrangers: vous voilà six, nous sommes six; il faut du sang,
beaucoup de sang, pour laver cette injure. Une vraie lessive, répondit Brossard avec son gros rire et son esprit de caserne. Ah çù, ajouta-t-il, où est-ce que nous allons aller nous chercher nos puces? Dans le jardin de ma maison, reprit Lostange; nous ne serons pas dérangés... Je demeure allée des Veuves... Avis à ceux de vous qui sont mariés, messieurs. Sacredieu! reprend le gros Brossard en se grattant l'oreille, si vous alliez nous tuer comme des poulets, ça serait vexant pour madame Don-Don, mon épouse, qui est déjà veuve de deux chanoines. Enfin, c'est égal, je me risque; seulement je vous déclare une chose, c'est que tous tant que vous êtes, vous ne valez pas Thonneur d'un coup d'épée, et que... je ne me bats qu'avec ma broche... »
— Il n'y a que ce garçon pour avoir des idées pareilles!...
— Tu crois qu'il plaisantait, pas du tout!
— Comment?
— Il n'y a pas eu moyen de le faire démordre de cette belle idée, et il s'est battu...
— A la broche? peut-être.
— Oui... et très-bien... il y a de cela deux heures... dans le jardin de la maison de Lostange, avec un grand diable d'officier dehulans autrichiens qui, bien qu'il tirât à la mode allemande, n'était pardieu pas commode à manier.
— Sérieusement... Brossard avec sa broche?
— A tiré comme un dieu, en riant comme un bossu:
il disait à chaque passe : Je vas l'embrocher... je l'embrocherai... et en fin de compte, il a littéralement embroche' l'Autrichien en se fendant à fond, après un froissé si violent... tu connais son bras d'Hercule... qu'on eût dit un coup de massue... Ensuite de quoi, Brossard a dit en essuyantsa broche : Allons, madame Don-Don, tu ne seras pas encore veuve de ce coup-là, bobonne.
— Quel original! Ah çà! et toi?
— Moi, j'avais affaire à Lostange, excellent tireur, ma foi! prompt comme l'éclair, un jarret d'acier, une main de fer, mais trop emporté par la haine. Il était, parole d'honneur, très-laid a voir avec ses traits crispés et ses yeux hors de la tète. C'est une de ces <»ètes féroces qui ne se battent pas pour le plaisir de se battre, mais pour faire du mal... pour tuer. Le sang leur monte au cerveau et les grise. Heureusement je l'ai dégrisé au moyen d'une bonne petite quarte basse, et d'ici à deux mois il ne tuera personne.
— Et nos camarades?
— Saint-Marceau et Raymond ont été blessés tous deux; Saint-Marceau assez grièvement, je viens de le reconduire chez lui, dans sa voilure, qui m'a ensuite ramené ici. Mais les deux frères Morin, Brossard cl moi, nous nous sommes, tu le vois, gentiment tirés d'affaire... C'était, mon brave Maurice, une partie complète... Tu nous manquais.
Adalbert, tu sais ce que je pense des duels...
50 LES ENFANTS DE i/ AMOUR.
— Oui, tu ne les aimes pas... Ce qui ne t'empêche pas, je l'ai vu, de te battre avec une aisance, un brio...
— Quand il le faut... mais à regret.
— Pardieu! c'est comme à la guerre Car voilà qui est fièrement original : tu es un des meilleurs officiers que je connaisse, et tu abhorres la bataille... tu es très-éloquent lorsque tu parles contre la guerre, contre ses désastres, le sang qu'elle coûte... El pourtant je ne sais personne pour enlever comme toi une charge à fond. Je t'ai vu à Leipzik, à Lutzen, et dans la campagne de France, à Monlmirail, à Ligny, à Waterloo. Ah! mon pauvre Maurice, si tu n'avais pas été un loup, un sauvage, un philosophe, un songe-creux, qui croit aux rêves, aux pressentiments et autres bouffonneries germaniques auxquelles tu as mordu pendant nos campagnes d'Allemagne, lu aurais dû être nommé colonel deux ans avant moi, et tu n'étais que major à Waterloo. Tu vois que je ne te ménage pas tes vérités.
— Tu connais aussi ma sincérité, mon cher Adalbert. Te rappelles-tu nos longues discussions au feu du bivac?... Car il est impossible de voir de vieux amis professer des principes plus opposés presque en toutes choses.
— Qu'est-ce que cela prouve? la solidité de notre amitié. Ah çà! dis-moi, puisque tu as renoncé à tes projets de colonie et de retraite en Egypte... que vas-tu faire?
LES E>FÀNTS DE LAHOUI. 57
— Je n'en sais rien encore... Quelques-uns de nos frères d'armes ont, dit-on, le projet d'aller au Texas...
— Maurice!... encore l'expatrier!...
— J'aime mieux l'exil que ce que je vois ici.
— Mais ce voyage n'est pas prochain? Tu resteras du moins quelque temps à Paris?
— Le moins possible.
— Soit! mais ce temps... il est entendu que lu le passeras chez moi...
— Je te remercie de ton offre, mon ami, mais...
— Il n'y a pas de mais... tu logeras ici.
— Non... vrai, je te gênerais.
— Pas du tout. Un petit pavillon composé de trois pièces dépend de cet hôtel; il est inoccupé; tu seras là tout seul, comme un loup; puisque tes goûts ne sont pas changés, tu pourras philosopher et rêver a ton aise...
— Encore une fois, mon ami, tu n'as pas choisi sans dessein cette demeure assez isolée; tu es toujours un don Juan par excellence; or, ma présence icj effaroucherait je ne sais combien d'amours... si j'en juge... par ces bouquets charmants envoyés ici pour le jour de ta fête, ajouta Maurice en souriant et montrant les fleurs placées sur la table du salon; ingrat!... et tu ne leur as pas seulement encore accordé un regard, à ces fleurs... à ces lettres...
— Est-ce a toi de m'en blâmer?... toi qui me les fais oublier? va, Maurice, l'amour change, passe, s'oublie; l'amitié seule est éternelle...
58 LES ENFANTS DE h AMOUR.
— Alors, comme lu es bien certain de toujours retrouver mon amitié, ouvre donc, au moins, ces pauvres lettres qui sont là... dans leur enveloppe, attendant impatiemment que tu les lises...
— Ah! pardieu, je pourrai dire d'avance ce qu'elles contiennent... répondit le colonel Roland, en prenant négligemment les lettres sur la table, de même que ma réponse est aussi connue d'avance par mes correspondantes.
— Alors pourquoi s'écrire ?
— Pourquoi? dit le colonel en décachetant et lisant les lettres, tout en parlant à son ami, mais pour se donner des rendez-vous, morbleu! Vois-tu, Maurice, on a beau entortiller ses phrases, toute correspondance amoureuse se réduit à ceci :
— « Madame, venez donc chez moi, je vous en supplie.
— Ah, monsieur! fi, l'horreur! Non, certes, je n'irai pas chez vous.
— Si, mon ange, vous viendrez, car je vous adore. — Monsieur, si vous m'adorez, c'est différent, je viendrai. »
— Quant aux : je n'irai pas, vois-tu, Maurice, je les cite pour mémoire... car, dès qu'une femme vous écrit, c'est qu'elle a envie de venir tôt ou tard, et...
Le colonel n'acheva pas, il venait de prendre sur la table la dernière lettre de toutes (celle que Piétri avait un instant emportée chez lui). Le colonel, à la vue de cette
lettre, tressaillit; ses traits, jusqu'alors empreints d'une légèreté insouciante ou moqueuse, prirent une expression de surprise et de joie qui devinrent de l'ivresse à mesure qu'il lut les quelques lignes de ce billet; alors, il s'écria en portant cette lettre à ses lèvres et la baisant passionnément :
— Ce soir... elle viendra... Ah! je ne l'espérais pas situ;... Elle a tant lutté... tant résisté!... Enfin... elle viendra !...
Puis, se rappelant la singulière théorie qu'il venait, d'exposer à son ami, le colonel Roland, oubliant son émotion passagère, partit d'un grand éclat de rire, et s'adres- ^an t au major :
— Avais-je tort, Maurice, de te dire qu'en amour tout se réduisait à cette question : « Venir ou ne pas venir? »
— Ah !... c'est indigne! s'écria le major, révolté de la réflexion de son ami. Ce n'est plus de la légèreté; c'est du mépris, c'est de la cruauté.
Et prenant son chapeau, il se dirigea rapidement vers la porte.
— Maurice! s'écria le colonel stupéfait en courant à lui, qu'y a-t-il? où vas-tu? pourquoi ce visage irrité? De quel mépris, de quelle cruauté parles-tu?
Et prenant son ami par la main, il lui dit avec une émotion sincère dont le major fut touché malgré lui :
— Maurice, un départ si brusque et sans explication, après notre séparation, au moment où j'ai tant de bon-
heur à te revoir!! Que t'ai-je dit, que l'ai-je fait? T'ai-je involontairement blessé? Pardonne-moi. Est-ce que deux amis comme nous se fâchent jamais? Est-ce que nous pouvons oublier le passé! Est-ce que tu ne te souviens pas de notre émotion à tous deux, lorsque après une rude journée de bataille, nous que le danger faisait rire, nous tombions, les yeux humides, dans les bras l'un de l'autre, restant ainsi quelques instants cœur contre cœur, incapables de parler... dans notre joie de nous retrouver vivants. Et à Leipsik? Courageux comme un lion pour me dégager des cuirassiers autrichiens, n'as-tu pas veillé à mon chevet, dévoué, soigneux comme une mère? Enfin, que te dirai-je? Le matin môme de cette bataille, ta tendre et inquiète amitié n'avait-elle pas été jusqu'à s'effrayer d'un pressentiment inexplicable que le hasard a justifié!... Et c'est après tant de preuves d'affection partagée que nous irions nous fâcher pour un mot!... Allons, Maurice, mon bon Maurice, ne l'avons-nous pas dit cent fois? c'est quelque chose de sacré qu'une amitié de soldats!...
Il est impossible de rendre la touchante sincérité de l'accent du colonel Roland en s'adressant ainsi à son ami, de peindre la douloureuse anxiété qui donnait à ses traits charmants une expression tellement irrésistible, que le major Maurice se laissa ramener pour ainsi dire pas à pas, et s'écria en regardant son ami avec un mélange d'affection et de sévérité :
— Tel acte de sa vie doit soulever d'indignation toute
àme généreuse, et pourtant il est bon... il a du cœur; la voix de l'amitié vibre profondément en lui; hélas!... il n'a pas conscience du mal qu'il fait, et pourtant ce mal est horrible!...
Et après un moment de silence, le major reprit d'un ton presque solennel :
— Adalbert, tu viens de rappeler mes tristes pressentiments du matin de la bataille de Leipsik... Eh bien!.. c'est sous le coup de pressentiments presque semblables que je suis tout a l'heure entré chez toi...
— Que veux-tu dire? reprit le colonel, frappé de l'air grave de son ami; quels sont ces pressentiments?
Le major ne répondit pas. Un silence de quelques instants interrompit l'entretien des deux amis.
Le colonel Roland rompit le premier le silence. Tout heureux de voir son ami lui rester, il lui dit gaiement :
— Voyons, Maurice, ne me laisse pas sous le coup d'un logogriphe. De quels pressentiments veux-tu parler... illuminé, rêveur, chercheur de pierre philosophait1?
— Tout à l'heure, je m'expliquerai, répondit le major d'un air soucieux et sévère; maintenant, tu ne me comprendrais pas!
— Soit! j'attendrai tes prophéties, terrible Cassandre que tu es; mais peux-tu au moins m'expliquer... A qui diable en avais-tu tout à l'heure en me disant : c'est du mépris, c'est de la cruauté, et en prenant ton chapeau là-dessus?
— Tu ne m'as pas compris?
— Non, d'honneur!...
Le major Maurice regarda son ami d'un œil de doute sévère, puis, après réflexion, il reprit :
— Non, c'est vrai, tu ne dois pas m'avoir compris... Là peut-être est ton excuse.
— Tu vois donc bien, Maurice... on doit être indulgent pour les gens excusables.
Mais le major se reprochant sans doute d'avoir cédé trop facilement à son amitié, s'écria :
— Non, non, pas de faiblesse!... Non, ceux-là ne sont pas excusables, dont l'intelligence est saine, dont le cœurvibre encore à certains sentiments généreux... Non, ceux là ne sont pas excusables d'être méchants, de vouer aux larmes, au mépris , aux tortures de pauvres créatures dont le seul tort est d'être confiantes et dévouées jusqu'au sacrifice.
— Ah çà! de qui veux-tu parler?
— Non... la Providence pour ceux-là garde des châtiments terribles!
— Bon! dit le colonel en riant, si tu enfourches ton dada favori... si tandis que je ne possède qu'un pauvre petit âne de Montmorency, tu te lances, loi, sur un grand scélérat de cheval anglais, comment diable veux-tu que je te suive? Allons, sérieusement, Maurice, laissons ces contes à ces braves illuminés d'Allemagne qui l'ont rendu à moitié fou avec leurs prévisions, leur seconde vue et autres extravagances, bonnes pour les vieilles femmes.
— C'est très-plaisant, n'est-ce pas, Adalbert, un soldat qui parle de la Providence!
— Plaisant, non; il est triste au contraire de voir un esprit aussi distingué, aussi ferme que le tien donner dans de telles rêveries.
— Pardieu, mon beau Lovelace; mon intrépide don Juan, dit le major avec un sourire amer, lu choisis bien ton jour et ton heure pour railler... lorsque aujourd'hui même en venant chez toi...
— Eh bien... en venant chez moi?
— Mais non, procédons par ordre : la mine est riche.
— Quelle mine?
— Une mine d'indignités où tu puises à pleines mains.
— Ce bon Maurice!... toujours le même!... Allons, va, je t'écoute.
— Tout à l'heure, lu as porté un billet à tes lèvres en t'écrianl : « Elle viendra! Après avoir tant lutté, tant résisté... elle viendra!»
6i LES ENFANTS PE LAMOUR.
— Je l'espère bien; je fais mieux que d'espérer, je suis certain qu'elle viendra : elle n'a jamais menti, celle-là!
— Une femme qui n'a jamais menti, Adalbert; une femme qui a longtemps résisté, longtemps lutté est encore une honnête femme pourtant!
— Elle! ah! Maurice... Tiens, tu as lu les Liaisons dangereuses?
— Oui, Valmont...
— Flatteur!
— Comme le bourreau flatte ceux qu'il marque à l'épaule.
— Tudieu! mon brave Maurice, tu n'as rien perdu de Ion âcrelé; ça me rappelle nos beaux jours de Vienne. Mais, pour en revenir à ma comparaison, puisque tu as lu les Liaisons dongereuses, tu te souviens de la présidente de Tourvel?
— Parfaitement.
— Eh bien! la femme dont je te parle est une autre madame de Tourvel. Même vertu, même fermeté de principes combattus par les irrésistibles élans d'une âme tendre et passionnée... qui ressent pour la première fois le besoin d'aimer. Joins à cela une beauté ravissante... des yeux d'un brun velouté longs comme ça... des dents de perle... une peau de satin... une main, une taille, un pied... oh! un pied! Que te dirai-je? c'est en la voyant monter en voiture que j'en suis devenu amoureux fou. Enfin, Maurice, figure-toi un ange. , un ange à l'instant de sa
chute, c'est-à-dire dans la situation la plus adorable.
— La taille, les dents, le pied, la main, rien de plus Angélique, assurément, reprit le major d'un airsardoniquc, Ce garçon n'est qu'esprit, nuage et élher, et cette femme, tu vas la perdre de sang-froid?
— De sang-froid, quand tu as vu quelle ivresse m'a causée la lecture de ce billet!
— Soit!... tu la perdras avec ivresse. Et après?...
— Comment! après?
— Oui, quand elle sera perdue, comme tant d'autres? déshonorée, abandonnée, oubliée par toi, comme tant d'autres?
— D'abord, mon brave Maurice, comme elle est charmante et qu'on ne trouve pas tous les jours une aussi délicieuse maîtresse, je la garderai le plus longtemps possible; enfin tant que nous nous conviendrons; car, tu le sens bien, si l'on était forcé de rester ensemble, quand on ne se plaît plus...
— Autant vaudrait le mariage!
— Pardieu! et comme rien n'est éternel ici-bas, à un moment donné, nous nous quitterons dans les meilleurs termes, car je suis galant homme; elle prendra un autre amant, moi une autre maîtresse, et nous resterons les meilleurs amis du monde. C'est la seule manière, vois-tu, de se créer pour ses vieux jours de véritables amitiés de femmes. Et c'est étonnant, combien j'en ai déjà, de ces amitiés-là!
— Et le mari boira sa honte sans mot dire, probablement?
— Le mari? allons donc, Maurice* il ne se doute de rien, il ne se doutera de rien; il est jeune, beau garçon, point sot du tout, ma foi, et ceux-là sont les derniers jaloux. Et puis figure-toi que je l'ai ensorcelé; il m'adore, mon ami, il m'adore!... Il ne peut se passer de son cher colonel; mieux que cela, car, d'honneur! ces maris sont uniques! imagine-loi que sa femme, se voyant malgré elle entraînée vers moi, avait pris le grand moyen des vertus aux abois : un beau matin elle quitte Paris, et va se réfugier chez une parente à la campagne. Que fait le mari? Il vient chercher son cher colonel , et le supplie de l'aider à faire entendre raison à sa femme et de la ramener à Paris. Aussi tantôt, après le duel, mon premier soin a été d'écrire à ce digne ami... pour le rassurer... et sa femme aussi... Elle pouvait apprendre l'histoire par le bruit public... Pauvre ange!... elle serait morte de peur... Il se peut même que le rendez-vous imprévu de ce soir soit une conséquence de sa joie de savoir que je ne suis pas mort. Comme les femmes sont drôles... hein!
— Très-drôles, en effet! Mais, dis-moi, Adalbert, il se peut que cet aveugle mari ait un jour les yeux omerts. Après tout, cela est arrivé, n'est-ce pas?
— C'est vrai, et pourtant je ne sais pas à quoi diable <;a leur sert de savoir ces choses-là, aux maris! C'est sans doute, comme tu dis, la Providence qui s'amuse. Mais
enfin, c'est vrai, il y a des maris qui ont l'avantage d'être parfaitement certains de leur affaire.
— Et si le mari dont nous parlons avait une de ces certitudes-là ?
— Ça va de soi-même. Comme c'est après tout un homme d'honneur, il me demanderait réparation par les armes; je me mettrais à ses ordres, et... Mais en vérité, Maurice, tu me fais les plus singulières questions... C'e^t le pont-aux-ânes, que tout cela. Si ledit mari veut venger son honneur outragé, comme ils appellent ça, eh bien... nous nous battrons.
— Et il te tuera ou tu le tueras...
— Dameî c'est tout simple, que veux-tu que j'y fasse!
— Ainsi donc, si ta liaison avec sa femme se découvre, lu tueras cet homme ou il le tuera. Si ta liaison ne se découvre pas, tant qu'elle durera, le premier venu peut en être instruit; car ça s'est encore vu, n'est-ce pas?
— Il est, en effet, difficile que tôt ou tard le monde ne devine pas... Mais où veux-tu en venir?
— À ceci : que le premier venu qui aurait deviné la liaison serait parfaitement en droit de te dire : « Colonel Roland, vous êtes un fourbe, un hypocrite, un menleur * »
— Tu sens bien, mon brave Maurice, que ce premier \enu«Ià recevrait, primo : la plus admirable paire de soufflets qui soif jamais tombée sur la face d'un insolent; ifçundo, six à buit pouces de lame d'épée dans le ventre.
f>4 LES ENFANTS DE L AMOUR.
— C'est probable : tu es très-brave et très-adroit; cela n'empêcherait pas le premier venu d'avoir dit vrai.
— En m'appelant fourbe, hypocrite et menieur?
— Oui.
— Maurice, le mot de l'énigme...
— Je te défie de tromper, et tu l'as dit, d'ensorceler un mari, sans être fourbe, hypocrite et menteur.
— Ah!... pardieu, comme cela... à la bonne heure!
— A la bonne heure... est naïf.
— Tiens, Maurice... tu m'avais habitué à les bizarreries, à tes idées biscornues, sauvages, mais, Dieu me damne, parce que tu reviens d'Egypte, on dirait que lu arrives de l'autre inonde... et je te trouve encore plus original que lors de ton départ...
— C'est tout simple... nous avons marché chacun de notre côté... nous ne pouvons guère nous rencontrer; mais poursuivons... tu permets?
— Je t'en prie; c'est très-amusant...
— Ce n'est rien encore.
— Tant mieux, morbleu, tant mieux!
— Te voilà donc très-allègrement résigné à te dire qu'en ta qualité d'homme à bonnes fortunes, les trois quarts de ta vie se passent dans la fourberie, l'hypocrisie, le mensonge?
— Un instant! pourvu qu'il s'agisse de tromper des maris.
— Certainement! au moins ça en vaut la peine. Il y a
LES ENFANTS DE L'AMOUR. Oi)
un tas de misérables qui usent de la fourberie, de l'hypocrisie et du mensonge pour filouter quelques sous, faire quelques maigres dupes; mais un séducteur ne joue pas pour si peu ce rôle odieux et lâche... Il lui faut faire incessamment planer l'épouvante et les remords sur la femme qu'il a perdue, le déshonneur sur une famille!... Attends donc, Adalbert, ne ris pas si fort, le plus comique est pour la fin...
— Allons, Maurice, tu te vantes!
— Mais non ... tu vas voir. . .
— Voyons donc!
— Tu trouverais impertinent, n'est-ce pas, qu'on te reprochât de voler au jeu?
Le colonel partit d'un éclat de rire homérique et reprit :
— Mais oui, je trouverais cela passablement impertinent.
— Eh bien! à ma connaissance, une fois dans ta vie... et ce n'est pas la seule, probablement, tu as volé...
— Bravo, Maurice! s'écria le colonel en redoublant d'hilarité; tu avais raison, diable! le plus comique était pour la fin!...
— Et ce n'est pas encore la vraie fin.
— Diable! mon bon Maurice, cela m'intrigue... Je suis curieux de savoir ce que tu pourras trouver de plus bouffon que... moi, voleur, car c'est bien ça, hein?
— Je dis que, par ton fait, la fortune d'autrui a été volée... Est-ce clair?
— Très-clair... Mais le bon de la chose est de savoir quand et comment j'ai été l'auteur de ce vol.
— C'est très-facile.
— Je t'écoute.
— Il y a environ cinq ans... à notre retour d'Espagne, nous tenions garnison à Lyon...
— Et c'est là que j'ai volé?...
— Là tu as séduit une jeune personne de très-bonne famille...
— A Lyon?... Attends donc, à Lyon, il y a cinq ans? répondit le colonel en cherchant à se remémorer la chose. Ah! oui, très-bien, j'y suis... une blonde adorable! Je n'ai jamais vu de plus belles épaules... Pauvre Anna!... Elle s'appelait Anna. Je t'ai raconté cela dans le temps.... Mais cette liaison était contre mes habitudes; car, par principes, je préfère...
— Tu dis : Par principes?
— Certainement.
— Continue.
— Eh bien! par principes, je préfère une femme mariée; c'est moins compromettant.
— Il est vrai, car après que tu as eu séduit cette jeune personne, un mariage est bientôt devenu nécessaire.
— C'est alors que notre régiment est parti pour l'Allemagne...
— Après ton départ, placée entre la crainte d'un dés-
honneur éclatant et un mariage qui s'offrait pour elle à Paris où sa mère l'avait conduite, mariage qui pouvait cacher la honte de cette jeune fille, elle n'a pas hésité...
— Et elle a joliment bien fait! car il paraît qu'elle a trouvé un trésor, un brave homme de mari... qui a cent mille livres de rente.
— Oui, un niais, un Georges Dandin, n'est-ce pas? qui, plein d'une foi aveugle dans la vertu de sa femme, ne s'est douté de rien. Un imbécile qui garde dans sa maison un enfant étranger, un enfant à toi, qu'il a la sottise de croire à lui, de chérir comme le sien!... ton enfant enfin, qui, s'il a des frères, les volera en partageant avec eux de grands biens auxquels il n'a aucun droit!... ton enfant, qui, si son" itère supposé n'a pas d'autre héritier, volera la famille de cet homme en héritant de lui.
— Ah! pardieu, à ce compte-là, tu as raison... je suis un fameux voleur! reprit le colonel Roland en éclatant de rire; je suis un vrai Cartouche, un Mandrin cosmopolite, car j'ai volé en Europe partout où s'est promené notre drapeau; j'ai volé à Madrid, à Vienne, à Naples, à Berlin, et si je jouissais du fruit de tous mes larcins, je serais cinq ou six fois millionnaire; car, le diable m'emporte! je ne suis pas de mon temps, j'aurais dû naître du temps d'Abraham... El c'est toi, Maurice, toi, un philosophe, qui oserais me reprocher d'avoir eu des idées pratiques sur la famille universelle?
—C'est très-gai, très-spirituel, ce que tu dis là!... rien ne prête en effet davantage à la plaisanterie que ces naissances adultères jetées dans la famille, amenant presque toujours la spoliation des fortunes, la honte et les remords des mères, le déshonneur des époux, le tourment des enfants! Et puis tu ne penses pas à quelque chose de plus bouffon encore.
— Voyons ça, Maurice, car, d'honneur, tu es impayable!
— Réfléchis donc, écervelé, que cette famille adultère, ainsi créée au sein de la famille légale, a ses alliances, ses liens, ses parentés, adultères aussi, mais toutes entourées de mystères et d'incertitudes.
— C'est pardieu vrai. Un incroyable tohu-bohu.
— N'est-ce pas, c'est très-amusant? Car enfin, dans ce tohu-bohu, comme tu dis si plaisamment, les uns sont frères sans le savoir, les autres coudoient leur véritable père sans le connaître, ceux-ci passent à côté de leur sœur et ne s'en doutent pas.
— Le fait est que le diable ne se reconnaîtrait pas dans un pareil chassé-croisé; je n'avais pas songé à cela. Ce que c'est que les philosophes pourtant! Comme ils vont au fond des choses!
— Rien de plus bouffon, te dis-je, Adalberl; car enfin, est-ce que cela ne peut pas amener entre ces gens, inconnus les uns aux autres, toutes sortes d'incestes, de fratricides, et même, qui sait? eh! eh! çà et là quelques parricides les plus divertissants dumonde!
LES ENFANTS DE l'àMOL'H. 73
— Oh! si tu veux tourner la comédie au tragique... à l'impossible...
— Pas si impossible!... Eh mon Dieu! tiens... je te disais que je te réservais pour la fin le plus comique...
— Il est pourtant difficile d'aller plus loin que tu n'as été, mon bon Maurice.
— Peut-être... Écoute-moi. Cematin, sur le boulevard de Gand, pendant que vous faisiez votre expédition à Tortoni, une pauvre jeune femme, marchande de bouquets, ayant un enfant dans les bras, s'est trouvée mal à côté de moi. J'en ai eu pitié...
— En vrai chevalier français; je te reconnais là.
— En vrai chevalier français, si tu y tiens; j'ai aidé à transporter cette malheureuse dans une boutique; puis, lorsqu'elle a eu repris ses sens, j'ai, pour plusieurs raisons trop longues à l'expliquer, j'ai insisté pour la reconduire chez elle... c'est-à-dire dans un misérable galetas, digne d'ailleurs de la pauvre créature en haillons qui l'habitait. .. et qui ( je te dis cela en passant ) avait été une de tes maîtresses...
— Cette femme?
— Oui.
— Celte femme en haillons! habitant un galetas! a été ma maîtresse?
— Oui, oui, elle est presque folle de misèreetde chagrin, car sans sa petite fille, elle se serait tuée vingt fois,m'at-elle dit.
— Comment, alors, ne s'est-elle pas adressée à moi? Et cette fois, Maurice, je parle sérieusement; quelquefois, je ne suis pas très-délicat sur le choix de mes amours, c'est vrai; mais tu sais si je tiens à l'argent. Aussi, je suis, je t'assure, très-surpris, très-contrarié de ce que tu m'apprends là... Mais es-tu bien certain? — Elle se nomme Paula.
— Paula! s'écria le colonel Roland, la compatriote de Pietri?Ah! la pauvre fille!
Et le colonel resta un moment silencieux et pensif.
La surprise presque pénible que le colonel Roland avait éprouvée en entendant son ami lui parler de Paula, compatriote dePietri, cessa peu à peu, et il dit au major :
— Maurice, je ne conçois rien à ce que tu m'apprends... Paula, depuis un an, est retournée en Corse... son pays.
— Oui, mais elle l'a quitté après avoir mis au monde son enfant. Ne pouvant supporter les reproches de sa famille... elle a enduré là... m'a-t-elle dit, des tortures de honte et d'ignominie qui te feraient... rire.
— Maurice... Maurice... tu es injuste!
— Il en est résulté, qu'aux trois quarts folle, elle s'est remise en route, avec sa petite fille, ta fille... entendstu?... ta fille... pour revenir ici, mendiant et chantant sur la route... Une fois à Paris, son idée fixe, à travers le peu de raison qui lui reste, a été de gagner, en vendant des bouquets, assez d'argent pour s'acheter une belle robe, sans laquelle elle n'oserait se présenter à toi; car elle ne semble vivre que par ton souvenir. Tandis que dans son galetas elle me parlait de toi avec incohérence, en berçant son enfant... tu vas bien rire... je regardais cette pauvre petite créature... ta fille... « Ainsi élevée dans les larmes et dans la misère, me disais-je; quel avenir... que le sien! que deviendra-t-elle?... Si elle est belle... séduite et misérablement abandonnée comme sa mère... elle tombera dans le vice... dans l'infamie!... Oui, c'est de ta fille que je disais cela... Tu ne ris plus, Adalbert?... Et pourtant, tu le vois, j'ai gardé le plus comique pour la fin.
— Je ne ris pas, Maurice, parce qu'il n'y a là ni de quoi rire ni de quoi pleurer. J'ai séduit Paula, je l'avoue; elle était admirablement belle, et, je dois le dire, d'une rare délicatesse; car, quoique pauvre et de basse condition, ellç n'avait rien voulu accepter de moi. Un jour, sans me faire connaître la cause de son départ, elle a disparu, me faisant seulement savoir qu'elle retournait en Corse... C'était peu de temps avant le retour de l'empereur. Les cent-jours sont venus... puis la guerre... puis Waterloo... et voici la première nouvelle que j'ai de cette pauvre
fille... Maintenant, Maurice... je n'ai pas besoin de te dire qu'étant sur la trace de Paula, puisque tu sais où elle demeure, j'assurerai son sort... et celui de son enfant... Je compte assez sur ton amitié pour te demander de te charger...
— De celte aumône?
— De cette dette, Maurice, de cette dette sacrée...
— Pourquoi ne vas-tu pas la payer toi-même?
— Je préfère ne pas revoir cette pauvre fille... Tout est fini entre nous. Il serait cruel à moi de la chagriner.
— Quel bon cœur tu as pourtant!
— Meilleur que tu ne le crois, repritle colonel, et tirant deux billets de la poche de son gilet, il ajouta : Je t'en supplie, Maurice, sois mon intermédiaire auprès de Paula, fais-lui entendre raison; voici deux mille francs pour les premiers besoins. Demain, je verrai mon notaire pour assurer à Paula cent louis ou mille écus de rente viagère, réversible sur sa fille... Enfin, lorsque celle-ci sera en âge d'être mariée, je ferai convenablement pourvoir à son établissement... Tu vois, Maurice, que sans être un rigoriste, un philosophe...
— Tu abandonnes ton enfant, et tu payes la honte de sa mère, avec de l'argent dont tu n'as pas besoin... c'est héroïque !...
— Je ne prétends pas faire de l'héroïsme, mais tout simplement me conduire en honnête homme.
- Ah !
— Oui, Maurice, en honnête homme, et je défie les gens les plus rigoristes de ne pas approuver ma conduite...
— Tu crois?
— Mais, mordieu, que veux-tu donc que je fasse de plus? que j'épouse celte fille, peut-être?
— Moi, supposer une monstruosité pareille! Allons donc! Tu as pris cette jeune fille pure; tu rends hommage à sa délicatesse; tu l'as séduite, elle t'adorait; elle est devenue presque folle d'amour, de chagrin, de honte et de misère; lu es très-riche, tu lui donnes de l'argent pour elle et pour ton enfant, te voilà parfaitement en règle envers toi-même et ces estimables rigoristes dont tu parles. Aussi maintenant tu savoureras dans le calme d'une conu ience satisfaite les délices de ton rendez-vous de ce soir...
— Pourquoi non?
— Certainement : Fais ce que dois, n'est-ce pas ? avienne que pourra! L'homme est si heureux lorsqu'il n'a rien à se reprocher !
— Tiens, mon pauvre Maurice, ce n'est pas d'aujourd'hui que je te le dis, mais, avec tout ton esprit, tu as un grand tort : c'est de prendre le monde à l'envers, de te choquer de ce qui ne choque personne. En ce moment tu te fais un monstre d'une chose toute simple; car enfin, qui est-ce qui n'a pas eu plus ou moins de femmes mariées
et de jeunes filles pour maîtresses? Qu'y a-t-il de si exorbitant, à ce qu'un galant homme ait çà et là quelques enfants naturels ?
— Dis-moi, Adalbert... il y a huit ou neuf ans, je crois, tu as vu mourir ta vertueuse et excellente mère, entourée de l'amour, de la vénération de sa famille, et si légitimement regrettée par ton père, qu'il lui a survécu de peu de temps?
— C'est vrai... Où veux-tu en venir ?
— Si au lieu de voir ta mère mourir calme, sereine, environnée des respects de tous, tu l'avais vue mourir bourrelée de honte et de remords adultère, maudite par ton père, méprisée par les siens, trouverais-tu plaisants les séductions et les adultères? Tu ne réponds rien?...
— Maurice...
— Écoute encore... Tu te souviens qu'une fois... une seule fois... aux premiers jours de notre amitié, tu m'as demandé quelques détails sur ma famille?
— En effet, Maurice; mais comme tu m'as répondu d'un air chagrin qu'une fois pour toutes tu me suppliais de ne jamais plus mettre la conversation sur ce sujet... je m'en suis toujours discrètement abstenu.
— Adalbert... ma mère... a été séduite et abandonnée comme Paula...
— Maurice... que dis-tu?...
— Je l'ai vue lentement mourir de douleur, de honte... comme mourra sans doute Paula... J'ai dans mon enfance
LES ENFANTS DE l' AMOUR. 7(J
et dans ma première jeunesse dévoré les humiliations cruelles dont on poursuit presque toujours ceux que l'on appelle... des bâtards... J'avais quinze ans quand j'ai perdu ma mère... Le jou«' qui a précédé sa mort, elle m'a dit sa faute, son abandon, ses remords, ses souffrances. Par cet aveu terrible pour une mère, elle voulait expier ce que j'avais souffert à cause d'elle. De ses tourments, elle est morte, en me demandant pardon... Je lui ai fermé les yeux et me suis engagé dans le régiment où tu m'as connu officier... Après m'ètre battu en enfant, j'ai réfléchi en homme, et j'ai maudit la guerre tout en la faisant. Mais je n'avais pas d'autre carrière, mon régiment était devenu pour moi une famille, et quand je t'y ai connu, Adalbert, j ai trouvé en fois un frère...
— Ah! Maurice... Maintenant je comprends...
— Tu comprends peut-être que ces séductions, ces succès brillants, ces bonnes fortunes, qui font ta joie, ta gloire, ne m'inspirent, à moi, qu'amertume et tristesse, parce que je sais les larmes, les tortures, les désastres, que laissent presque toujours après eux ces enivrements fugitifs!
— Mon ami... je te le jure... si cette confidence... tu me l'avais faite plus tôt... jamais je ne t'aurais involontairement4>lessé par ma légèreté, ainsi que j'ai dû le faire souvent en te racontant mes folies. Maurice... Maurice... mon ami... tu n'en doutes pas?... dis-le. Loin de moi la pensée de le reprocher le silence que tu avais jusqu'ici
gardé avec moi, sur le secret de ta naissance. Je vois au contraire dans cet aveu une nouvelle preuve de ton amitié. Je regrette qu'il ait été si tardif, parce que, l'ignorant, j'ai dû, je te le répète, bien des fois te blesser.
— Ce secret, je l'aurais gardé sans les circonstances d'aujourd'hui... sans la rencontre de cette malheureuse femme... sans un inexprimable pressentiment...
— Que veux-tu dire?...
— Tu te le rappelles... car tout à l'heure tu m'en as parlé, la veille de la bataille de Leipsick, où tu as failli périr...
— Oui, ton inquiète amitié avait eu d'étranges pressentiments... C'est inexplicable, mais cela est... Je ne neux nier l'évidence... Le matin, avant de monter à cheval, je t'ai trouvé sombre. Qu'as-tu, Maurice? t'ai-je dit. La journée te sera fatale, m'as-tu répondu avec anxiété... Je t'ai plaisanté sur ta prévision... comme tout a l'heure; et trois heures après, grièvement blessé, sans toi, j'étais achevé par les Autrichiens.
— Eh bien, Adalbert... tantôt, chez cette malheureuse femme, séduite par toi... je me suis dit : « Non, non, la Providence n'est pas un vain mot; non, ces séductions, ces désordres... ces crimes... oui, ces crimes... commis avec une effrayante légèreté, ne sauraient être impunis! Par quelle voie, quand, à quelle heure, seront-ils expiés? Je ne sais... » Mais je te jure, Adalbert... un inexplicable pressentiment m'a brisé le cœur...
LES ENFANTS DE l'aMOIR. 81
— Bon Maurice!... Tu craignais sans doute pour moi l'issue du duel de ce matin... Tu auras pris cela pour un pressentiment.
— Certes, ce duel m'inquiétait... Mais je connaissais ton adresse, ton courage... Non, non, ce n'est pas cela que je redoutais pour toi... car ce danger n'existe plus, et mes pressentiments sont les mêmes.
— Mais alors que crains-tu?
Le major resta un moment silencieux et reprit :
— Je ne sais... cela est bizarre... Je suis venu ici sous l'impression de ce pressentiment... Ta méchante insouciance envers tes maîtresses, le cynisme de tes principes, m'ont révolté... Malgré moi, j'ai été amer, sardonique... au lieu de m'adresser a ton cœur... Car il y a en lui, malgré tes excès, des cordes généreuses... Je l'ai vu tout à Tlieure... lorsque je t'ai parlé de -ta digne et noble mère... Mon ami, parmi les femmes que tu as si cruellement perdues... il en était de pures... d'estimées comme ta mère. El pourtant, sans remords, tu as détruit chez elles ce qui fait ton orgueil filial... As-tu jamais songé à ce que lu aurais ressenti si un homme avait eu le droit de mépriser ta mère? Entends-tu : de mépriser ta mère!... Et ce n'est pas tout, mes tristes jours, passés sans jeunesse, ne te disent-ils pas ce que c'est que le sort de ces enfants de l'amour, dont tu parles si plaisamment! Et encore moi, je suis un homme; soldat à quinze ans, la vie militaire m'a Banvé de bien des fautes, du vire, du crime peut-être.
82 LES EÏSFAMS DE l' AMOUR.
orphelin , abandonné que j'étais!... Mais l'enfant de Paula... ta fille?... Sais-tu quel sera son sort? Te crois-tu quitte envers elle, envers sa mère pour avoir assuré leur pain?... Ami... réponds-moi : « Paula serait ta sœur... que dirais-tu?»
La voix du major Maurice avait un accent si pénétrant que le colonel Roland se sentit ému.
Soudain la pendule du salon sonna six heures.
C'était à sept heures que madame de Bourgueil devait venir chez le colonel.
La pensée de son rendez-vous avec cette femme charmante effaça bientôt l'émotion causée chez le colonel par les paroles de son ami.
— Maurice, dit vivement le cojonel Roland, voilà six heures!... Elle doit venir à sept!...
Et comme il vit un amer et triste sourire effleurer les lèvres du major, il reprit gaiement :
— Allons, Maurice... que diable!... si don Juan que tu me supposes, tu ne crains pas que la statue du commandeur vienne ce soir me demander à souper...
— C'est juste... reprit Maurice avec une ironie glaciale en prenant son chapeau et se préparant à sortir; j'étais un niais; que venais-je te parler de pressentiments, de pensées meilleures, de renoncement à tes désordres! Est-ce qu'un tel revirement est possible! Tu roules à l'abîme, et je te crie : « De grâce, arrête-toi!» Tu as raison, avec ma philosophie, je suis un sot! Bonsoir.
— Maurice, un dernier mot, et sérieux celui-là! Ne crois pas que tes paroles aient été vaines; non, ton appel au souvenir de ma mère, m'a ému malgré moi, m'a fait réfléchir; mais tu l'as dit, un revirement complet dans la vie d'un homme ne s'accomplit pas en un jour; un péché de jeunesse de plus ou de moins n'empêche pas une conversion; toi seul peux la tenter, pour cela il me faut te voir souvent; promets-moi donc de demeurer ici, je vais te faire préparer le pavillon que je te destine; il sera prêt à te recevoir lorsque tu vas revenir de chez Paula, car tu me promets de la voir tout à l'heure. Ce soir, n'est-ce pas, nous souperons ensemble, et qui sait, mon bon Maurice, peut-être t'élonnerai-je fort par mes vertueuses résolutions...
Après un moment de réflexion, le major reprit \ — Je vais chez Paula, puis je reviendrai dans lepavillon que tu me destines.
— A la bonne heure, Maurice; voilà parler!...
— Je reviendrai ici... parce que j'ai peur.
— Peur?
— Pour toi.
— Ce soir?
— Ce soir.
— Maurice, lu es fou!
— Le matin de la bataille de Lçipsick, étais-je fou? L'accent du major était empreint d'une telle conviction,
ses traits trahissaient une anxiété si sincère, que le colo-
nel tressaillit et laissa son ami quitter le salon sans lui adresser une parole.
Mais le caractère indomptable du colonel Roland reprenant bientôt le dessus, il s'écria :
— Je suis, pardieu! stupide de me laisser prendre aux airs prophétiques de cet original de Maurice. Eh! c'est justement parce qu'une fois un jeu du hasard a justifié des pressentiments inexplicables, qu'il ne les justifiera pas une seconde, ajouta-t-il en allant à sa sonnette.
Pietri entra dans le salon. Son maître lui dit :
— Pietri, ma toilette à l'instant.
— Oui, colonel.
— Envoie les gens à l'office, et porte close pour tout le monde.
— Oui, colonel.
— Tu comprends? pour tout le monde.
— Oui, colonel, je fermerai comme d'habitude la porte de l'antichambre, et je m'y tiendrai seul au dedans.
— C'est cela.
— Monsieur le colonel ne dînera donc pas?
— Non, mais je souperai, morbleu! et royalement; dis cela à l'office. Deux couverts, des bougies, des fleurs, des cristaux; mais surtout du solide; les meilleurs vins de ma cave.
— Pardon, colonel... "vous avez dit deux couverts? demanda Pietri avec une inflexion particulière , que son maître comprit, car il reprit en riant :
LES ENFANTS DE l.AMOIR. 85
— Non, Pietri, non, pour celle fois deux couverts... masculins. Les gens serviront à table; c'est le major Maurice qui soupe avec moi. Donne à l'instant des ordres pour que l'on fasse du feu dans le pavillon de la cour, et qu'on prépare tout pour y recevoir le major : il l'habitera.
— Oui, colonel.
— Ah diable! j'y pense, reprit le colonel en indiquant du geste les fleurs rangées sur la table.
— Ote-moi ces fleurs, et mets-les provisoirement dans ta chambre.
— Il faut tout ôter, colonel?
— Non, laisse celle grande corbeille de violettes de Parme. Pauvre cher ange, ajouta-l-il à part, c'est son bouquet de fêle, il faut bien qu'elle en jouisse.
Puis il reprit tout haut :
— La clef de la petite porte du jardin^où est-elle?
— La voici, colonel, dit Pietri en allant la prendre sur un meuble.
Et il la remit à son maître en lui disant avec un sourire discret :
— Monsieur le colonel a l'air bien heureux ce soir...
— Heureux!... Ah! Pietri, dis donc dans l'ivresse! Tiens, tu vois bien cette pendule, elle marque six heures et quart.
— Oui colonel.
— Eh bien! je donnerais une année de ma vie pour entendre à l'instant sonner sept heures.
— Si en pareille occasion, monsieur le colonel avait fait souvent de ces marchés-là, reprit gaiement Pielri, il y a longtemps qu'il serait mort.
— C'est diablement vrai, ce que tu dis là, mon pauvre Pie tri! Allons, vite, à ma toilette; tu reviendras ôter ces fleurs, sauf la corbeille de violettes de Parme, et recommande le souper.
— Oui, colonel.
El tous deux sortirent du salon.
A sept heures moins un quart, la nuit venue, le colonel Roland allait se placer, l'oreille au guet, derrière la petite porte de son jardin qui, nous l'avons dit, donnait sur des terrains déserts environnant l'église de la Madeleine, alors en construction.
A sept heures et quelques minutes, le colonel entendit au loin le roulement d'une voiture.
Il enlre-bàilla la porte de son jardin.
La voiture s'arrêta.
Quelques instants après, la porte du jardin se referma sur madame de Bourgueil, si pâle, si émue, si tremblante, que le colonel Roland fut obligé de la soutenir dans ses bras, tandis qu'elle lui disait d'une voix éteinte :
— Si vous saviez... tantôt... combien j*ai tremblé pour vous?...
Une heure s'est passée depuis l'arrivée de madame de Bourgueil chez le colonel Roland.
La jeune femme est assise dans le salon; on voit sur son pâle et beau visage la trace ' récente de ses larmes; ses grands yeux , brillant d'un éclat presque fiévreux, sont attachés sur ceux du colonel Roland avec un mélange d'amour et d'anxiété inexprimable; elle tient dans ses mains les mains d'Àdalbert agenouillé à ses pieds.
— Julie, qu'avcz-vous, ange aimé? lui dit-il d'une voix vibrante et passionnée. Pourquoi ce silence, cette inquiétude dans vos yeux? Regrettez-vous d'avoir cru à la sincérité de mon amour? Julie... ce silence m'inquiète... Encore des larmes!... toujours des larmes!... De grâce, <|ii'avez-vous?... Julie, par pitié, réponds-moi.
Madame de Bourgueil resta muette, serra convulsivement les mains du colonel Roland entre les siennes, et continua de le regarder fixement à travers ses larmes qui coulaient lentement sur ses joues.
— Tu pleures? reprit le colonel d'un ton de tendre reproche. Tu pleures... et tu me vois si heureux!
— Vrai?... dit madame de Bourgueil d'une voix touchante en regardant le colonel Roland avec une expression d'ineffable mélancolie. Vrai?... bien heureux?
— Julie!... mon ange!
— Et... vous m'aimez autant...
— Je suis à vous, je vous appartiens; ma vie est désormais la vôtre... je vivrai par vous... pour vous... Ah! Julie... tu es... tu seras mon seul, mon dernier amour!
L'accent, l'émotion du colonel Roland parurent si sincères à madame de Bourgueil, que dans un élan de confiance ineffable elle porta vivement à ses lèvres les deux mains de son amant et les baisa en murmurant :
— Oh! merci... Adalbert... merci!... je vous crois... j'ai tant besoin de vous croire!
— As-tu donc un instant douté de moi?...
— Non... non... pardonnez-moi, je suis folle... Mais si vous saviez aussi tout ce qui se passe dans la tête d'une pauvre femme... lorsqu'elle n'a plus d'autre refuge qu le cœur de celui à qui elle a tant sacrifié, honneur, considération, famille! Que voulez-vous!... à ce moment où elle rompt à jamais avec le passé...
L'effroi la saisit malgré elle. Puis regardant Adalbert avec une nouvelle angoisse, elle ajouta en frémissant :
— Car enfin si vous m'abandonniez, que deviendrais-je?
— Moi! vous abandonner, Julie!... Ah! ce doute est cruel.
— Non, non, ce n'est pas un doute... Douter de vous
à cette heure, ce serait la mort! Non, ce n'est pas un doute... c'est plutôt la générosité... la grandeur de votre dévouement pour moi, mon Adalbert, qui me confond et m'accable... Tenez, je puis à peine y croire.
— Que parlez-vous de ma générosité!... C'est vous, ange adoré, qui êtes généreuse! C'est vous qui me comblez d'une ivresse jusqu'alors inconnue. Dites, Julie, que sont les preuves de mon amour auprès de celles que vous me donnez?
— Adalbert, n'est-ce donc rien que de vous consacrer à moi... à moi seule?
— C'est assurer le bonheur de ma vie, voilà tout.
— Renoncer à ce monde où vous avez tant de succès?
— Que m'importe ce monde! je n'y voyais que toi.
— Mon Dieu! mon Dieu! dit madame de Bourgueil en joignant les mains et levant les yeux au ciel avec une expression de ravissement indicible, tant d'amour! tant d'amour!... Ah! c'est la seule excuse de ma faute!
— Julie! votre cœur pouvait-il vous tromper?
— Ainsi, mon Adalbert, reprit la jeune femme dans une sorte d'extase, nous ne nous quitterons plus. . . A chaque heure du jour je serai là... près de toi, vivant de ta vie de tous les instants. Oh! tu verras... Le bonheur me donnera tant de force... tant de séduction... que tu ne regretteras rien de ceque tu me sacrifies. Oui, je le sens, je te chérirai tant, que tu me trouveras plus belle que les plus belles, plus aimante que les aimants! Je veux, vois-
tu, que nos jours à jamais confondus soient pour toi comme un songe enivrant. Je veux, au fond de la retraite que nous choisirons, te faire oublier tout dans notre amour...
— Julie... ma Julie... tu m'aimes donc bien?
— Toi!... il me le demande, maintenant!
— Pauvre ange adorée... quel beau rêve!...
— Oh! oui... tu verras!
— Hélas! pourquoi nous faut-il détourner les yeux d'une ravissante illusion pour envisager la réalité!... Mais heureusement elle est riche encore de bonheur et d'avenir.
— Quelle réalité?
— Pauvre chère âme... et ta réputation? est-ce qu'elle ne m'est pas aussi précieuse, plus précieuse encore qu'à toi! Est-ce que ce n'est pas à moi de la sauvegarder... à force de réserve, de discrétion... de prudence.
— Que dit-il? s'écria madame de Bourgueil stupéfaite. Ma réputation?
— Ah! ne craignez rien, Julie, ce trésor le plus sacré d'une femme est confié à un homme d'honneur... Mais qu'avez-vous? cette pâleur...
— Ma réputation! et je suis ici, chez vous!...
— Douteriez-vous de ma discrétion?
— Votre discrétion!... et mon mari!...
— Julie, je vous en conjure, rassurez-vous : ne tremblez pas ainsi; il est impossible que Bourgueil ait le
LES ENFANTS DE l'âMOUR. î) 1
moindre soupçon. Fiez-vous à moi; je redoublerai pour lui de prévenances, d'amitié; vous serez pour lui aussi gentille que possible, et tout ira pour le mieux.
La jeune femme regardait le colonel Roland avec une stupeur et une épouvante croissantes.
— Aucun soupçon! dit-elle d'une voix altérée; mon mari n'aura aucun soupçon... et ce soir!
— Ce soir?
— Quand il ne me verra pas rentrer chez lui...
— Julie, que dites-vous!... rester ici? mais c'est impossible!... mais c'est une folie!... mais c'est vous perdre!... Julie, vous n'y songez pas... revenez a vous...
— Mon Dieu ! mon Dieu ! dit la jeune femme avec une angoisse inexprimable et comme si elle ne pouvait croire à ce qu'elle entendait, c'est à en perdre la raison!... il me parle maintenant de retourner chez mon mari !...
— Sans doute... je...
— Rentrer chez moi... et pour quoi faire?
— Pourquoi faire? mais encore une fois pour queBourgueil ne se doute de rien, puisque par un heureux hasard il dînait aujourd'hui hors de chez lui et que...
— Mon Dieu! il a cru qu'après avoir été sa maîtresse, j'oserais revenir chez mon mari ! s'écria la jeune femme atterrée.
S'adressant alors au colonel avec une expression déchirante :
— Vous me croyez donc la plus vile, la plus hypocrite, la plus indigne des femmes?
92 LES EKFà.MÏS DE L AMOUR.
— Julie... encore une fois vous ne songez pas aux conséquences de ce coup de tète! s'écria le colonel Roland, et il ajouta tout bas : Diable! comme elle y va! c'est trop, beaucoup trop d'amour! un instant!
Il était en effet effrayé de la résolution de madame de Bourgueil, car dans cette liaison comme dans toutes celles qu'il avait eues, cet homme ne voyait rien de sérieux, n'entendait pas le moins du monde mettre en pratique le fameux dicton de : Une chaumière et son cœur.
— Moi, continua la jeune femme, moi, à présent affronter le regard de mon mari!... Vous ne savez donc pas que de ma vie je n'ai pu mentir? vous ne savez donc pas que vingt fois j'ai été au moment d'avouer à M. de Bourgueil que je vous aimais, et que l'espoir de résister à ce fatal amour a seul retenu mes aveux? Et à cette heure j'irais lâchement vivre avec un homme que je n'aime pas et que j'ai déshonoré!... le trompant chaque jour, pour vous voir chaque jour! Mais je préférerais la mort à une pareille honte!
— Julie... mon ange... reviens de ton égarement... C'est vouloir te perdre à jamais...
— Me perdre à jamais, que d'aller vivre avec vous dans^ quelque retraite ignorée?
— Mais, encore une fois, c'est impossible.
— Impossible!... Et ces promesses... ces serments, que là... tout à l'heure encore à mes pieds?
— Je parlais de t'aimer, de t'adorer sans cesse... mais
en sauvant ta réputation, car je suis homme d'honneur.
— Tenez, Adalbert, vous me rendrez folle, répondit la jeune femme presque avec égarement, en pressant son front entre ses deux mains.
Et après un moment de pénible silence elle reprit :
— Eh bien, oui, vous m'avez prise pour une de ces femmes qui se donnent à leur amant, et continuent de vivre avec leur mari. Cette injure, je ne croyais pas la mériter... non... je ne le croyais pas, ajouta la jeune femme avec un sanglot déchirant. Mais, enfin, puisque vous n'avez pu deviner que je n'étais pas de ces femmeslà... je vous l'apprends, moi; je vous dis que je ne veux pas retourner chez mon mari; je vous dis que je n'ai plus que vous au monde. Ne me parlez donc plus de ma réputation, de mon honneur, de ma famille; à tout cela j'ai renoncé en menant le pied chez vous; tout cela est perdu pour moi!
— Non, Julie... non, tout cela ne sera pas perdu pour ,\ous!... car j'aurai s'il le faut la prudence qui vous manque; je puiserai dans la force même de mon amour le courage de résister à un entraînement qu'il ne me serait que trop doux de partager...
— Mon Dieu! il m'épouvante!... Adalbert... écoutezmoi?...
— Oh! si je ne consultais que mon goût, que mon cœur.., si j'étais un de ces égoïstes endurcis qui ne songent qu'à satisfaire leur désir du moment et leur vanité...
je vous dirais : Oui, partons!... Allons cacher notre heureux amour, au fond de quelque solitude ignorée.
— Je t'en conjure a mains jointes, Adalbert, écoutemoi seulement, écoute-moi!...
— Mais je ne suis pas de ces gens-là, Julie!... je comprends les devoirs que l'amour d'une femme comme vous impose a un galant homme... Peut-être aujourd'hui vous blesserai-je, pauvre ange aimé... mais demain, revenue de votre exaltation passagère, vous ressentirez pour moi une reconnaissance éternelle.
— Adalbert, par pilié!
— Écoutez-moi, Julie... 11 me faut vous aimer aussi profondément que je vous aime, il me faut un grand courage, un grand dévouement, pour vous parler ainsi. Non! vous ne plongerez pas votre famille dans la douleur par un scandale irréparable...
— Et si je le veux, moi!
— Et si je ne le veux pas, moi! chère et malheureuse folle que vous êtes... Et si, décidé à vous sauver malgré vous, je vous dis : Ou vous retournerez chez votre mari, et notre amour sera aussi heureux que caché, ou bien...
— Ou bien?... répéta la jeune femme avec une mortelle angoisse, ou bien?...
— Ou bien, dussé-je mourir de désespoir, j'aurai la force de rompre aujourd'hui même une liaison qui devait être le bonheur de ma vie...
— Adalbert! s'écria la jeune femme avec égarement en
se jetant aux pieds du colonel Roland, tu ne feras pas cela!.., non, tu ne briseras pas ainsi une malheureuse créature qui le demande à genoux de te dévouer sa vie, sa vie entière. Voyons, enfin, sois juste : quel est mon tort? de ne pas vouloir être hypocrite et infâme .. Tu ne peux pourtant pas me reprocher cela? Est-ce que tu ne me connais pas? Mon Dieu! mon Dieu! Mais comprends donc que maintenant, à la vue de mon mari, je mourrais de remords et de honte!
— Vous vous figurez cela, Julie : c'est une exagération...
— Mais vous n'avez donc ni cœur ni âme!
— Julie...
— Non, non, pardon, j'ai eu tort... Je ne sais plus ce que je dis... Je t'en supplice, ne te fâche pas... tu es si bon!... Laisse-moi achever... Où en étais-je?... Ah! tu dis que tu ne veux pas me perdre, n'est-ce pas? Tu vas voir si j'ai raison... Seulement, écoute-moi sans te fâcher... je ne te demande que cela... Ce n'est pas beaucoup, n'est-ce pas?... Tu dis que tu ne veux pas me per dre... Maissonges-y donc : c'est si tu m'abandonnais que je serais perdue... Car alors, que veux-tu que je fasse, que je devienne, moi?... Tu me dis : Je t'ordonne de retourner avec ton mari... Adalbert... sois juste, as-tu le droit de m'ordonner cela? ajouta la jeune femme avec des sanglots étouffés. Tu as le droit de me dire : Aime-moi pour la vie... sois dévouée, résignée, soumise... sois mon
UC LES ENFANTS DE LA.ïlOUR,
esclave, sois mon chien... Oh! oui, tu as le droit de me dire cela... et tu verras avec quel bonheur je t'obéirai... Mais me forcer à l'hypocrisie, à la lâcheté?*.. Pour cela, non, jamais, jamais!... J'ai ma volonté aussi, moi, entendez-vous! et je ne vous écouterai pas, je vous résisterai, je...
Mais elle ne put achever; les sanglots la suffoquaient.
Elle cacha dans son mouchoir sa figure baignée de larmes.
— Julie, reprit le colonel Roland aussi impatienté qu'irrité de cette insistance, voilà bientôt neuf heures; il serait imprudent de prolonger davantage votre séjour chez moi.
— Adalbert... grâce! grâce!
— Julie, vous me faites un horrible chagrin... Mais je vous le répète, malgré vous je vous sauverai. Ou vous allez retourner chez votre mari, ou tout est désormais rompu entre nous. Je vous en donne ma parole, Julie, ma parole d'honneur!... et jamais je n'y ai manqué!
— Eh bien, non! non! s'écria madame de Bourgueil avec désespoir, en mordant son mouchoir au milieu de ses pleurs convulsifs. Non, je ne m'en irai pas d'ici... vous ferez de moi ce que vous voudrez... vous me chasserez... vous me tuerez. . je ne m'en irai pas!...
Soudain on entendit au dehors du salon un grand bruit. Des coup's violents, précipités, retentissaient à une des portes extérieures de l'appartement.
— Qu'est-ce que cela? s'écria le colonel Roland en tressaillant et écoutant avec anxiété. On dirait que l'on veut briser la porte de l'antichambre!
Madame de Bourgueil, au bruit retentissant des coups que l'on frappait au dehors, comme pour entrer de force dans l'appartement, madame de Bourgueil s'était levée brusquement dans un premier mouvement d'épouvante.
Le colonel Roland prit vivement sur un canapé le châle et le chapeau de la jeune femme, puis, courant à elle et la saisissant par la main, il lui dit :
— Julie... ne craignez rien., venez... Cette porte ouvre sur un couloir... Vous monterez un petit escalier, vous vous trouverez dans la chambre de Pielri : de là, il vous sera facile de gagner le jardin. Vite... vite!... les coups redoublent... la porte cède! Sauvez-vous! je réponds du reste.
Madame de Bourgueil, frappée de terreur, avait d'abord suivi machinalement le colonel et traversé avec lui le salon d'un pas précipité; mais au moment où il ouvrait la porte «h* l'escalier dérobé, elle s'arrêta et lui dit avec un sourire p lira va ni :
98 LES EJFATTS DE LAUOUR.
— Pourquoi fuir?...
— Comment !
— Je reste.
— Malheureuse folle! mais c'est votre mari peut-être!
— Tant mieux.
— Julie... je vous en supplie...
Le colonel Roland ne put achever.
Pietri, pâle, effaré, parut tout à coup dans le salon en s 'écriant :
— Colonel!... un commissaire de police! des soldats!... Ils ont commandé d'ouvrir au nom de la loi... J'ai refusé... ils sont entrés de force dans l'antichambre... alors j'ai fermé la porte du second salon. Mais eile ne résistera pas longtemps. Tenez... tenez... entendez- vous?... ils la brisent !
— Et que veulent ces gens?
— Le jardin est aussi cerné !
— Mais que veulent-ils ?
— J'ai écouté à travers la porte, j'ai entendu nommer M. de Bourgueil.
A ces mots, la jeune femme, dont les jambes vacillaient, fit quelques pas et se laissa tomber dans un fauteuil, sans être remarquée du colonel, tout occupé de ce que lui apprenait son valet de chambre. Aussi s"écria-t-il en frappant du pied avec dépit :
— Plus de doute! un flagrant délit!
Et croyant la jeune femme toujours près de lui. il se retourna en disant :
— Vous le voyez bien... essayons du moins de... Mais ^apercevant alors que madame de Bourgueil était
assise à l'autre bout du salon, pâle comme une morte, immobile comme une statue, il courut à elle et lui dit :
— Je vous en supplie, gagnez la cbambre de Pielri, c'est la seule chance de vous sauver...
— Colonel, cria Pietri, la porte cède, les voilà, ils arrivent!...
— Julie! s'écria le colonel, il en est temps encore, sauvez-vous!
— Non, reprit madame de Bourgueil avec un calme effrayant, nous verrons si après un tel éclat, vous oserez m'abandonner.
A ce moment, des pas tumultueux ralentirent.
La porte s'ouvrit.
Sur le seuil apparut le commissaire de police, derrière lui étaient M. de Bourgueil et M. Delmare, que nous avons laissé sur le boulevard, anéanti sous le coup d'une révélation aussi soudaine que terrible.
M. de Bourgueil ayant vu sa femme assise et immobile, dit au commissaire en la lui désignant du geste :
— Voici ma femme, monsieur.
— Madame, reprit le commissaire en s'avaneant d'un pas, vous êtes...
— Je suis madame de Bourgueil, reprit-elle d'une voix mourante.
Et elle ne bougea pa
— Après un pareil aveu, monsieur, dit M. de Bourgueil au commissaire, vous pouvez, je crois, dresser votre procès-verbal, et nous laisser, moi et monsieur, qui nous a servi de témoin, ajouta-t-il en montrant M. Delmare; j'ai à causer avec M. le colonel Roland.
— Je vous laisse, monsieur, répondit le magistrat. Et il sortit.
Le colonel Roland, les traits contractés par une colère contenue , sentant l'inutilité de toute violence, s'étaiî approché du fauteuil de madame de Bourgueil pour la protéger au besoin, et là, il attendit l'issue de celle scène^ les bras croisés sur sa poitrine, le front hautain, le regard intrépide, le sourire sardonique.
Au moment où le commissaire quittait le salon, le colonel avait dit tout bas à Pietri :
— Le major est-il rentré?
— Non, colonel.
— Dès qu'il sera rentré, qu'on le prie de venir ici; tu le feras attendre dans ma chambre à coucher.
— Oui, colonel.
— Maurice!... ce prophète de malheur va être bien fier d'avoir deviné juste, avec ses pressentiments, se dit le colonel avec un sourir amer.
Pietri étant sorti sur les pas du commissaire, madame Bourgueil, son mari, Delmare et le colonel Roland restèrent seuls.
11 y eutd'abord parmi ces quatre personnages un moment de silence solennel.
LES RHTàHTS DE l'àMOI'R. 101
M. de Bourgueil était parfaitement calme; son regard, ordinairement faux et incertain, s'arrêtait sur le colonel avec une complaisance sinistre.
. M. Delmare essuyait à chaque instant son front baigné d'une sueur froide; cette physionomie ordinairement d'une bonhomie candide, était devenue effrayante.
Quelques heures avaient suffi pour lui imprimer le cache» terrible de la haine et du désespoir; ses yeux, rougis par les larmes, semblaient renfoncés dans leur orbite, et brillaient d'un farouche éclat sous leurs besicles d'or; cette grosse figure livide, bouleversée, avec ses cheveux roidis et collés aux tempes, avait quelque chose d'étrange, do redoutable, qui frappa le colonel Roland malgré son intrépidité dédaigneuse et hautaine. Quoiqu'il eût séduit et rendu mère avant son mariage la jeune personne qu'avait épousée M. Delmare, il n'avait de sa vie vu cet homme, le croyant seulement un témoin amené par M. de Bourgueil pour constater l'adultère de sa femme. Aussi le colonel s'étonnait-il de ce que ce témoin parût prendre si violemment à cœur le déshonneur de son ami.
M. Delmare, laissant, si cela se peut dire, M. de Bourgueil, sa femme et le colonel sur le premier plan, s'assit dans l'ombre auprès d'une console; là, le menton sur sa main, gardant un sombre silence, il ne quitta plus des yeux le colonel Roland.
Si l'on devenait toujours fou de douleur, de honte et 1 7
d'épouvante, madame de Bourgueil eût perdu la raison, car elle pressentait une explication terrible entre son mari et le colonel. Elle aurait voulu, elle aurait pu fuir, afin de n'être pas témoin de ce qui allait se passer, qu'elle* en eût été incapable; elle se sentait inerte, brisée, hors d'état de faire un mouvement; toute force physique l'avait abandonnée; elle ne pouvait plus, dans son immobilité forcée, que voir et entendre.
— Monsieur, dit au colonel Roland M. de Bourgueil, la présence de ma femme ici... est, je crois, assez significative. Je ne pense pas que vous osiez nier l'évidence...
— ■ Pas un mot de plus, monsieur, dit le colonel Roland avec une impatience hautaine; je serai à vos ordres quand vous voudrez.
— Pas un mot de plus... est très-joli, reprit M. de Bourgueil avec un sourire sardonique et glacé, M. le colonel Roland vient chez moi, et, sous le manteau d'une feinte et hypocrite amitié, il me trompe lâchement...
— Monsieur! s'écria le colonel, pourpre de colère à cette insulte, prenez garde...
— M. le colonel Roland me trahit, me trompe lâchement, disais-je, reprit M. de Bourgueil avec un flegme imperturbable, il séduit ma femme, et lorsque je me permets une humble observation à ce £ujct, il me coupe la parole et me dit : Pas un mot de plus!... C'est fort curieux.
— Monsieur, reprit Je colonel en se contenant à peine, vous abusez <Je votre position.
— C'est bien le moins, reprit M. de Bourgueil, qu'elle me donne cette petite douceur-là.
— Trêve de sarcasmes, monsieur, vous savez bien qu'après l'outrage que je vous ai fait, je suis obligé d'endurer vos insolences. Cependant tout a un terme... Aussi, croyez-moi, brisons là... Dites-moi votre lieure, vos armes... et je vous accorderai la réparation que je vous dois.
— Il est charmant, ce cher colonel! reprit M. de Bourgueil en éclatant de rire; il appelle cela une réparation... Il est plus fort à l'épée que le fameux Lostange, duelliste forcené qu'il a blessé ce matin... il a souvent, devant moi, mis à quarante pas une balle de pistolet au milieu dune carte à jouer, de sorte qu'après m'avoir pris ma femme, il me tuerait comme un chien!... Allons donc! vous sentez bien, mon cher colonel, que je ne veux point du tout... mais du tout, de ces réparations-là.
— Que voulez-vous donc alors, monsieur? s'écria le colonel exaspéré, est-ce un procès en adultère? eh! morbleu! faites-le; vous avez des témoins; mais je vous dis, moi, que c'est une infâme lâcheté de rendre madame témoin d'un pareil dé;bat. Vous ne voyez donc pas qu'elle se meurt! continua le colonel en se rapprochant avec compassion de madame de Bourgueil qui semblait défaillir.
— Monsieur le colonel est bien bon, reprit le mari, le sais qu'il a toujours porte )p plus tendrp intérêt à mn
104 LES ENFANTS DE l'aMOIR.
femme; mais qu'il se rassure : Ton ne meurt pas comme cela, Dieu merci! Les femmes ont la vie dure.
— Misérable! s'écria le colonel.
— Oh! oh! misérable est encore plus joli que pas un mot de plus et l'offre de ce que ce cher colonel appelle une réparation, répondit M. de Bourgueil en haussant les épaules.
Et il dit à sa femme, toujours pâle, immobile comme un spectre :
— Qu'en pensez-vous, chère amie? n'est-il pas ravissant, ce cher monsieur?
— Oh! murmura le colonel, et se voir là cloué, obligé de dévorer ces insultes!
— Vous me faites l'honneur de me dire, monsieur, poursuivit M. de Bourgueil : intentez-moi un procès en adultère? Non pas, non pas, diable! cela amènerait ma séparation d'avec ma femme, et j'y tiens, à ma femme, et beaucoup plus que vous n'y avez probablement tenu à cette chère amie... Oh! oh! je ne l'abandonne pas comme cela, moi!
Et il se retourna en jetant sur sa femme un regard diabolique.
À ce regard, à ces paroles, la jeune femme tressaillit d'épouvante et de stupeur.
Elle croyait avoir atteint les dernières limites du malheur possible, en reconnaissant le peu d'amour du colonel Roland pour elle, mais jamais cette affreuse idée ne lui
était venue à l'esprit : « Le secret de sa faute découvert, retourner vivre auprès de son mari. »
La détermination de M. de Bourgueil parut au colonel lui-même si mystérieusement menaçante pour la malheureuse femme, qu'il avait perdue, que cédant a un sentiment de générosité tardive, il dit à madame de Bourgueil :
— Rassurez-vous, madame, vous croirez à mes paroles, dans ce moment solennel. Je vous jure de vous consacrer désormais ma vie tout entière. Après un tel éclat, il vous est impossible de retourner vivre auprès de cet homme, dont la froide méchanceté m'épouvante pour vous. Je ne vous abandonnerai pas; désormais, vous êtes sous ma protection, et malheur, oh! oui, malheur à celui qui maintenant oserait vous faire verser une larme!
A cette résolution, que les circonstances imposaient pour ainsi dire au colonel Roland, la jeune femme sourit avec une dédaigneuse amertume tandis que son mari reprenait :
— C'est touchant au possible! Ces pauvres amants! ils s'en iraient comme cela, devant moi, bras dessus, bras dessous, vivre maritalement dans quelque champêtre asile... C'est décidément déplus en plus joli! Ce cher colonel croit que les lois sont faites pour les autruches, probablement.
— El ce commissaire? s'écria le colonel exaspéré, pourquoi l'avoir conduit ici, si vous ne vouliez pas un 'éclat, une séparation?
— Entre amis, on n'a pas de secret, reprit M. de Bourgueil; je vais donc, mon cher colonel, vous expliquer le pourquoi du commissaire. 11 ne me plaît pas de vous dire comment aujourd'hui j'ai découvert l'indignité de madame; mais en suite de cette découverte, j'ai feint un dîner en ville, j'ai guetté cette vertueuse amie, je l'ai suivie, et de loin je l'ai vue entrer chez vous. Vouloir y entrer après elle, pour la convaincre de son infamie, impossible!... la petite porte de votre jardin était déjà refermée, et en me présentant du côté de la rue vos gens ne m'auraient pas ouvert. J'ai donc pris tout bonnement le parti d'aller trouver le commissaire, de lui conter mon cas, me réservant, selon mon droit, de donner suite ou non au procès en adultère, bien certain qu'accompagné d'un magistrat, j'entrerais ici, de gré ou de force, et que devant témoins, je convaincrais madame qu'elle n'est qu'une misérable!
A cette insulte, le colonel s'élança furieux, menaçant, vers 31. de Bourgueil, qui lui dit en haussant les épaules :
— Des violences! des voies de fait! Et puis après? vous savez bien que je ne me battrai pas avec vous* Diable! je tiens trop à vivre, pour cette chaste amie, et à lui consacrer tous mes instants.
Le colonel se mordit les lèvres jusqu'au sang, atterré par le calme de M., de Bourgueil.
Celui-ci reprit :
— Deux mots encore... et j'offre mon bras à madame... afin de laisser la place à... monsieur.
Et il montra du geste M. Delmare, toujours muet et immobile dans l'ombre, qni appuyait alors son front brûlant sur le marbre de la console près de laquelle il était assi9.
— Monsieur, qui est mon ami, poursuivit M. de Bourgueil, aura une petite requête à adresser à M. le colonel Roland.
Celui-ci avait oublié la présence de M. Delmare; il tourna machinalement les yeux vers lui, fut de nouveau frappé de la physionomie sinistre de cet inconnu, et se demanda quelle requête il pouvait avoir à lui adresser.
Madame de Bourgueil, convaincue que son mari voulait la reprendre afin d'exercer quelque mystérieuse vengeance, et comprenant que la loi, la force étant pour lui, elle ne pouvait lui échapper, s'était dit, confiante dans son désespoir :
— Grâce à Dieu, je ne résisterai pas aux terribles émotions d'aujourd'hui; je me sens frappée au cœur; que m'importe de suivre mon mari!
M. de Bourgueil poursuivit en se retournant vers sa femme :
— Ecoutez bien, pudique amie, ce que je vais dire à votre amant, ce fier-à-bras, cet intrépide, ce héros!
Et s'adressant au colonel :
— Monsieur, vous êtes un débauché sans foi ni cœur, méprisant toutes les femmes, à commencer par cette chère amie, et à son endroit vous n'avez pas tort; vous êtes
cuirassé par l'égoïsme et la satiété; vous vous moquez des épouses séduites et des maris trompés; vous êtes inaccessible aux remords. Eh bien! pourtant, je vous dis, moi, que vous vous rappellerez souvent, et malgré vous, et * avec honte, et avec rage, la scène de ce soir, où je vous aurai impunément outragé, vous, si féroce sur le point d'honneur. Je vous défie surtout, si impitoyable que vous soyez, de ne pas ressentir de temps à autre une sorte d'effroi en vous disant : A l'heure qu'il est, M. de Bourgueil ne quitte pas sa femme. Cela n'a l'air de rien, n'estce pas? M. de Bourgueil ne quitte pas sa femme? Et pourtant, je le vois, à ce moment même, ça vous fait peur, et à cette irréprochable amie aussi! Sur ce, monsieur, j'ai l'honneur de vous saluer avec infiniment de considération. Et Rapprochant de M. Delmare, il lui dit à demi-voix :
— C'est toujours convenu : dans une heure, n'est-ce pas?
M. Delmare leva la tête, fit un signe affirmatif et appuya de nouveau son front sur le marbre de la console.
M. de Bourgueil, retournant alors auprès de sa femme, lui dit d'une voix doucereuse :
— Venez-vous, chère amie ?
— Je vous suis, monsieur, répondit madame de Bourgueil en se levant par un effort presque surhumain. Se tournant alors vers le colonel Roland, elle lui dit avec l'accent d'un douloureux et écrasant mépris :
— Avant peu, je serai morte de chagrin, monsieur,
mais je mourrai du moins éclairée sur l'impitoyable dureté de votre cœur. J'étais coupable, je voulais ne pas aggraver ma faute par une lâche hypocrisie; vous avez reculé devant la sincérité de mon affection, vous avez renié les devoirs qu'elle eût imposés à un homme d'honneur. Après m'avoir perdue, vous m'avez menacée de m'abandonner, si je refusais de retourner chez l'homme que j'avais outragé une fois, afin de continuer à l'outrager encore. Allez, monsieur, je serais libre à cette heure de vous consacrer ma vie, que vous ne me reverriez jamais : car je vous méprise!...
— Vous voyez, monsieur, reprit M. de Bourgueil en s'adressant au colonel, cette estimable amie... vous méprise aussi, je ne le lui ai pas fait dire... c'est parti tout seul !
— Votre Iras, monsieur, dit madame de Bourgueil à son mari; je ne sais s'il me restera la force de sortir d'ici.
— Oh! que oui, tendre amie, vous aurez celte force-là, répondit M. de Bourgueil avec son froid et méchant sourire. Je vous l'ai dit, les femmes ont la vie dure, Dieu merci! et d'ailleurs, voyez-vous, ajouta-t-il tout bas avec un ricanement affreux, en conduisant sa femme vers la porte, qu'il ouvrit, et d'ailleurs, voyez-vous, adorable amie, je vous entourerai des soins les plus délicats... car je veux absolument que vous viviez, moi... oui, il faut vivre... et peut-être... qui sait... vivre... pour!...
Et M. de Bourgueil finit sa phrase a l'oreille de sa
J tO LES ENFANTS DE L'AMOUR.
femme. Elle poussa un tel cri d'épouvante, que le colonel courut vers la porte, qui venait de se refermer sur M. et madame de Bourgueil; mais M. Delmare, croyant que le colonel voulait fuir, se leva soudain et lui barra le passage en disant d'une voix sourde :
— Et moi ?
Le colonel Roland, entendant au dehors la chute d'un corps sur le plancher, suivie d'un éclat de rire de M. de Bourgueil, voulut passer outre malgré M. Delmare; mais celui-ci, de haute et vigoureuse stature, et de qui la rage et la haine décuplaient les forces, saisit le colonel Roland au collet, malgré tous ses efforts, l'empêcha de faire un nas, et reprit d'une voix éclatante : .
— Et moi donc... et moi!!!
Le colonel Roland avait voulu en vain lutter contre M. Delmare, afin de courir au secours de madame de Bourgueil, tombée évanouie dans la pièce voisine, dont la porte venait de se fermer. Blême de fureur et ne pouvant se dégager des poignets de fer de soi adversaire qui le serraient comme dans un élau, il appela Pietri à plusieurs reprises.
LES ENFANTS DE L'AMOUR, lli
Le valet de chambre entra bientôt. Voyant le colonel colleté par M. Delmare, il s'écria en s'élançant sur lui comme s'il eût été révolté de ce spectacle :
— Misérable! attaquer mon maître!...
— Pietri, ne touche pas cet homme, dit le colonel d'une voix étranglée parla rage. Seul, j'en aurai raison!... Il m'appartient!... Mais cette dame... cette dame qui était ici tout à l'heure... qu'est-elle devenue?
— Je viens d'aider M. de Bourgueil à la transporter évanouie dans une voilure qui l'attendait, colonel.
— C'est bien. Laisse-nous.
Et d'un violent et dernier effort, le colonel parvint à se dégager des mains de M. Delmare.
Celui-ci, voyant d'ailleurs que son adversaire ne cherchait plus à fuir, ne prolongea pas la lutte.
Piétri sortit; son maître s'écria, en attachant sur M. Delmare un regard étincelant :
— Oh! je me vengerai de cette insulte. Oser porter la main sur moi! Mais vous ne savez donc pas que je vous tuerai pour cela! Tout votre sang ne suffira pas à laver cet outrage! Oh! vous payerez pour ce lâche Bourgueil, que vous avez accompagné ici pour votre malheur! Misère de Dieu! je ne suis pas féroce, mais après tout ce qui s'est passé ce soir, je me sens au cœur une haine de tigre!
— Tant mieux, répondit M. Delmare.
Et il remit une lettre au colonel en lui disant:
— Vous connaissez cette écriture; lisez.
Le colonel Roland prit brusquement la lettre.
A peine y eut-il jeté les yeux qu'il se dit à demi-voix :
— Une lettre d'Anna Clermont* Et il ajouta tout en la parcourant :
— Cette lettre est de l'an dernier. Anna m'écrivait à mon retour de Waterloo. Inquiète des suites de mes blessures, elle me suppliait de lui donner de mes nouvelles; me parlait de son enfant, en faisant allusion au temps de notre amour; mais je n'ai jamais reçu cette lettre; comment cet homme l'a-t-il en son pouvoir?
Et se retournant vers M. Delmare, il lui dit avec emportement :
— Où avez-vous pris cette lettre? qui êtes-vous? sauraije enfin le nom du seul homme qui ait jamais porté la main sur moi, et dont j'aurai la vie, s'il n'a la mienne!
M. Delmare s'avança lentement, se plaça devant le colonel et lui dit :
— Je suis le mari d'Anna Clermont.
— Vous? s'écria le colonel Roland avec un accent de joie farouche, vous? il serait vrai!
— Oui, moi, Jean Delmare; c'est mon nom.
— C'est vous!... Oh! voilà déjà un à-compte sur ma vengeance! C'est donc vous le mari d'Anna? reprit le colonel en toisant M. Delmare d'un, regard insultant. Eh bien! mon pauvre homme, vous pouvez vous vanter d'avoir épousé une bien jolie femme. Et son fils? il est gentil, ivest-ce pas?
LES ENFANTS DE L AMOUR. 4iô
A cette parole atroce qui mordait au plus vif de la saignante blessure d'un homme jusqu'alors idéalement heureux de son adoration aveugle pour son enfant et pour sa femme, M. Delmare ne s'emporta pas, il n'en eut pas la force; un fer brûlant et aigu lui eût traversé le cœur qu'il n'eût pas éprouvé une douleur plus horrible; il murmura seulement en cachant dans ses deux mains son visai;" livide et bouleversé :
— Oh! mon Dieu... mon Dieu!
Et il pleura...
Il pleura comme un enfant.
Les larmes silencieuses de ce malheureux, dont les traits avaient été jusqu'alors empreints d'une expression tellement sinistre que le colonel Roland en avait été saisi, causèrent à ce dernier une impression étrange; d'abord il se demanda si un homme assez faible pour pleurer ainsi devant celui qui venait de lui jeter à la face la plus sanglante insulte, aurait le courage de se battre; et cependant, se souvenant que M. Delmare n'avait pas craint de porter la main sur lui avec une rare énergie, ces pleurs à ce moment lui semblèrent plus effrayants que des transports de fureur. Aussi, malgré son intrépidité naturelle, le colonel sentit son cœur se serrer; il éprouvait, non pas précisément de la crainte, mais un sentiment de vague et sombre angoisse. Rougissant bientôt de cette inexplicable appréhension, et d'ailleurs humilié, exaspéré par les froids cl insolents sarcasmes de M. de Bourgueil,
par les adieux écrasants de sa femme, enfin par l'outrage qu'il venait de recevoir de M. Delmare, le colonel Roland, fatalement poussé aux dernières extrémités, voulant hâter le dénoûment de cette crise, eut la barbarie de dire à cet infortuné qui sanglotait en silence :
— Il paraît que nous avons la larme facile?
— C'est vrai, répondit machinalement M. Delmare d'une voix navrante, comme s'il eût oublié quel était son interlocuteur. Et essuyant de sa* main les larmes dont son visage était baigné, il reprit :
— Il y a tant d'années que je n'ai pleuré!
Tirant alors sa montre, M. Delmare regarda l'heure et dit d'un air affairé :
— Déjà neuf heures passées! Je n'ai plus que trois quarts d'heure. M. de Bourgueil doit être ici avec les couteaux, à dix heures.
A ces mots, le colonel tressaillit de surprise et dit à M. Delmare :
— Que parlez-vous... de couteaux?
— Oui, répondit M. Delmare d'un air toujours affairé, deux couteaux de boucher... bien aiguisés. M. de Bourgueil est allé les acheter... Mais maintenant il ne s'agit pas de cela... il ne s'agit pas de cela... Je voudrais...
— Pardon, monsieur... Pourrais-je savoir ce que vous voulez faire de ces... couteaux, que M. de Bourgueil doit rapporter ici?
— Mon Dieu, c'est pour nous battre, reprit, M. Del-
mare avec une légère impatience. Mais ce sera plus tard, et maintenant je voudrais...
— Moi? s'écria le colonel, moi me battre au couteau !
— Mais oui, mais oui! Seulement, en attendant le retour de M. de Bourgueil, je voulais vous demander de...
— Ah ça, monsieur, s'écria le colonel, interrompant encore M. Delmare, vous moquez-vous du monde?
— Moi? reprit M. Delmare en secouant mélancoliquement la tête. Oh! je n'ai pas le cœur à la plaisanterie, allez !
11 y avait quelque chose de si véritablement effrayant dans ce mélange de naïveté, de résolution et de larmes, que le colonel frissonna et s'écria :
— Je vous dis, monsieur, qu'un tel duel est impossible!... Entendez-vous?... impossible!
M. Delmare, soulevant un peu ses besicles d'or, comme pour mieux envisager le colonel Roland, reprit, en le regardant fixement :
— Impossible?... ce combat?... Ah! par exemple!... Et, rabaissant ses besicles, il étancha la sueur froide
dont son front s'inondait de nouveau.
— Allons donc, monsieur! dit le colonel en haussant les épaules; s'entr'égorger comme des assassins! Est-ce que vous êtes fou?
— Tiens! dit M. Delmare en soulevant de nouveau ses lunettes pour regarder le colonel Roland, il a peur!...
. — Non, monsieur... non, je n'ai pas peur, reprit k
colonel avec un sourire amer et méprisant. Je conçois qu'étranger sans doute au maniement des armes, vous vouliez égaliser les chances entre nous : c'est de toute équité; il y a pour cela un moyen parfaitement simple et commode : nos témoins mettront sous un mouchoir deux pistolets; un seul sera chargé; nous en prendrons au hasard chacun un, et nous tirerons à brûle-bourre; voilà, monsieur, ce qui se fait, ce qui est convenable... Cela vous va-t-il?
— Ça ne me va pas du tout, parce que, voyez-vous, avec mon couteau, une fois que nous nous tiendrons là , bien corps à corps, j'espère pouvoir vous fouiller jusqu'au cœur, jusqu'au fin fond du cœur! Ah! mais dame, oui, je n'ai plus que cette espérance-là au monde, moi! je neveux point y renoncer. Ce sont donc des couteaux qu'il nous faut absolument. Mais encore une fois, il ne s'agit pas encore de cela; le temps passe... Et il tira sa montre : neuf heures vingt minutes.,, et j'ai à écrire longuement.
Cet acharnement, d'une férocité pour ainsi dire naïve, frappa tellement le colonel, qu'il ne put trouver une parole. Ce n'était pas qu'il craignît la mort, mais, à la pensée d'un pareil entr'égorgement, cet homme, d'une folle bravoure, frissonnait malgré lui.
M. Delmare reprit :
— Je ne veux pas rentrer chez moi; vous allez, jevous prie, me donner ce qu'il faut pour écrire ici quelques lettres. Pardon d'en user ainsi sans façon. A dix heures,
M. de Bourgueil reviendra avec les couteaux. 11 y a ici près, derrière la Madeleine, des terrains déserts; la nuit est noire; mais nous deux, nous n'avons pas besoin d'y voir clair pour nous poignarder l'un l'autre, n'est-ce pas?
— Monsieur, s'écria le colonel Roland, je vous répète que ce duel...
— Mon Dieu! mon Dieu! encore des si, des mais! reprit M. Dclmareen soulevant de nouveau ses besicles pour attacher sur le colonel ses yeux ardents, rougis par les larmes; décidément vous voulez avoir une chance de m'assassiner, sans être seulement blessé; c'est très-làche, ça, pour un héros de Waterloo; c'est très-làche... très -Iâ-che!
Le colonel ne répondit rien, pâlit, réfléchit un moment et dit à M. Delmare :
— Soit! j'accepte cet ignoble combat.
— La belle grâce! répondit M. Delmare en haussant les épaules.
Le colonel sonna.
Pietri parut, et le colonel lui dit :
— Le major est-il rentré?
— 11 rentre à l'instant même; il attend M. le colonel dans sa chambre à coucher.
Montrant alors du geste M. Delmare, le colonel ajouta :
— Pietri, donnez à monsieur ce qu'il lui faut pour écrire.
— Merci bien, répondit M. Delmare de son air afi&ré, merci bien. Je suis fâché de la peine...
Le colonel Roland sortit, suivi de Pietri.
Resté seul, M. Delmare se promena de long en large, les mains derrière le dos jusqu'au retour du valet de chambre, qui bientôt rapporta ce qui était nécessaire pour écrire.
Il plaça le tout sur une table et dit à M. Delmare :
— Voici, monsieur, du papier, des plumes et de l'encre.
— Bien obligé, mon bon ami, répondit M. Delmare e.i allant s'asseoir à la table.
Les traits de Pietri avaient repris l'expression sinistre dont ils étaient empreints lorsque, quelques heures auparavant, seul et inquiet, il attendait le retour de son maître, dont il semblait tant redouter la mort. Il regardait attentivement M. Delmare, qui, le front appuyé sur sa main, réfléchissait sans doute à ce qu'il allait écrire.
Pietri, après quelques moments de silence, s'approcha enlement de M. Delmare et appuya une de ses mains sur le dossier de son fauteuil. <
M. Delmare sortant alors de sa rêverie dit au valet de chambre :
— Mon bon ami, j'ai à écrire, je désire être seul.
— Il vaut mieux, monsieur, que nous soyons deux.
— Comment, deux?
— Pour bien peser ce que vous allez écrire.
— Mais, mon bon ami, ce que j'ai à écrire ne vous regarde point
— A» contraire.
— Je ne comprends pas.
— Sans moi, vous ne seriez pas in.
— Que dites-vous?
— Sans moi M. de Bourgueil ne serait pas venu non plus ici ce soir.
— Que signifie cela? qui êtes-vous donc?
— Moi? oh! rien, moins que rien, un pauvre diable, le valet de chambre de confiance de M. le colonel Roland.
— El en quoi ètes-vous mêlé à ce qui s'est passé ici ce soir?
— Tantôt vous avez reçu une lettre, sur les deux heures?
— Oui, répondit M. Delmare avec un douloureux effort, oui!
— Celte lettre vous donnait certains détails et contenait un billet autrefois écrit par votre femme?
— Vous savez...
— Je sais nécessairement, puisque c'esî moi qui vous les ai envoyées, ces lettres.
M. Delmare se renversa dans son fauteuil, et regardant Pietri avec stupeur, s'écria :
— El ces lettres, pourquoi me les avez-vous envoyées?
— Pou» me venger.
— De qui?
— De mon maître.
— Du colonel?
— Oui, répondit Pietri avec un geste mystérieux. Vous voyez, monsieur, que nous devons nous entendre. Mais de la prudence!
Et Pietri alla sur la pointe du pied, entr'ouvrit la porte du salon et regarda au dehors, afin de s'assurer qu'il pouvait parler en toute sécurité. Il revint alors auprès de M. Delmare, encore sous Je coup de cette révélation inattendue.
Pietri, après s'être assuré que dans la pièce voisine il n'y avait personne qui pût l'entendre, revint donc auprès <le M. Delmare.
Celui-ci lui dit :
— Ces lettres... et il passa la main à son front; ces lettres... c'est vous qui me les avez envoyées?... Je n'en reviens pas encore!
— Vous étiez aveugle; il entrait dans mes plans de vous éclairer.
— C'est fait, reprit M. Delmare en frémissant. J'aurais préféré peut-être rester aveugle toute ma vie; mais enfin j'y vois clair... Et en quoi cela sert-il votre haine contre votre mnître?
— Je me suis informé de vous, de votre caractère; j'ai su votre adoration passionnée pour votre femme, pour votre enfant; j'ai prévu que la perte de tant de bonheur vous rendrait implacable.
— C'est la vérité. Ce matin, j'étais inoffensif et poltron; ce soir... je suis altéré de sang!
Et après un moment de sombre silence :
— Et cette lettre, mon bon ami, comment donc vous Têtes-vous procurée?
— Lorsqu'on l'a apportée ici, il y a plusieurs mois, au lieu de la remettre à mon maître, je l'ai gardée. J'avais reconnu l'écriture, car la correspondance du colonel passe toujours par mes mains; or, cette fois, n'ayant pas reçu la lettre, il ne pouvait se douter de sa soustraction, et je comptais me servir de ce billet à mon jour, à mon heure.
— Mais cette lettre est de l'an passé; pourquoi avoir autant tardé à vous en servir?
— Pour éloigner tout soupçon de la part de mon maître... Une vengeance trop rapprochée de l'outrage aurait pu me trahir.
— C'est juste, mon bon ami.
— J'ai préféré attendre.
— Et pourquoi avez-vous tant de haine contre le colonel? A cette question les traits de Pietri blêmirent, prirent
une expression de férocité sauvage, et un instant il resta muet.
— Comme je suis devenu méchant! reprit M. Delmare
d'un air pensif, en regardant Pietri. Cela me fait pourtant plaisir de voir quelqu'un paraître souffrir autant que moi. Et la cause de votre haine contre votre maître, pouvezvous me la dire?
— Vous aimiez votre femme, n'est-ce pas, monsieur ?
— Je vous ai dit, mon bon ami, que ce matin j'étais poltron... dans une heure je me bats au couteau avec délices!
— Eh bien! moi, j'aimais aussi passionnément que vous; j'aimais une jeune fille de mon pays, ma parente.
— Je vois cela d'ici... Alors nous devons nous entendre.
— Elle était venue en France avec sa mère, afin de réclamer l'arriéré d'une petite pension laissée à son père; j'étais leur seul parent à Paris. Je les guidai dans leurs démarches. La mère, d'une faible santé, tomba malade et mourut; sa fille restait seule à Paris. Elle était belle, bien belle!... pure comme un ange. Nous nous sommes aimés; l'époque de notre mariage fixée, j'en ai prévenu mon maître; il m'a approuvé, m'engageant même avec bonté à lui présenter ma fiancée.
— Je comprends.
— Pour mon malheur, pour celui de Paula... elle s'appelait Paula... je l'ai présentée au colonel.
— Et pourtant, vous deviez le connaître, mon bon ami. C'était imprudent, bien imprudent!
— C'est vrai, mais je lui étais si dévoué! et puis, il
avait tant d'autres maîtresses! Enfin... j'ai eu tort... d'autant plus tort que j'ai accepté avec reconnaissance l'offre que mon maître m'a faite de laisser venir Paula, en attendant l'époque de notre mariage, s'établir ici auprès de la femme de charge de la maison, pour travailler avec elle à la lingerie. C'était plus convenable, a-t-il ajouté; celte jeune fille ne resterait pas seule.
— Mais ne pouviez-vous pas veiller sur elle dans cette maison?
— Attendez. Mon maître possède une terre en Bourgogne. Un jour, sous prétexte d'une mission de confiance, il s'agissait de régulariser des comptes, il m'envoie dans cette terre. J'y reste un mois. A mon retour, Paula avait disparu. Mon maître l'avait séduite. Puis, bourrelée de remords, et n'osant pas me revoir, la malheureuse était retournée en Corse, notre pays, où elle doit être encore.
— Allons, décidément, nous nous entendrons. Vous devez bien haïr cet homme : vous êtes déjà presque un véritable ami pour moi.
— Vous m'honorez beaucoup, monsieur.
— Oh! nous n'en sommes pas à faire des façons. Et puis, vous devez m'être bien supérieur dans la haine. Moi, voyez-vous, jusqu'ici je n'avais jamais haï personne : j'étais si heureux, si heureux! C'est seulement pour vous dire qu'en fait de haine, de vengeance, je suis un pauvre écolier; je n'ai que bon vouloir. Mais, à votre retour, le colonel a dû être embarrassé avec vous? car enfin, il avait séduit votre fiancée.
121 LES ENFANTS DE LAiWOlR.
— Lui, embarrassé de si peu? allons donc! Il ma donné une gratification pour mon voyage et m'a plaisanté sur la fidélité de Paula.
— Il me semble, moi, que je l'aurais assassiné... empoisonné avec de l'arsenic, que sais-je? Gomme je deviens féroce, pourtant! Mais vous, mon bon ami, qu'avezvous fait?
— Moi, en vrai Frontin, en vrai valet de comédie, j'ai lutté de cynisme avec mon maître et j'ai beaucoup ri de l'aventure.
— Vous avez beaucoup ri?... vous êtes un homme bien effrayant!... C'est mon bon ange qui me fait vous rencontrer!
— Je ne me suis pas contenté de rire : j'ai, à Waterloo, au risque de ma vie, retiré mon maître demi-mort de dessous un monceau de cadavres. Sa confiance aveugle en moi a encore augmenté; j'ai pu alors agir en toute sécurité et amener ce qui se passe aujourd'hui. Je veux qu'il meure... mais je veux au moins être pour quelque chose dans cette mort!...
— C'est bien le moins, mon bon ami, c'est bien le moins...
— J'ai donc attendu longtemps ma vengeance afin de ne pas éveiller les soupçons de mon maître... C'était aujourd'hui ie jour de sa fêle, le moment m'a paru bon.
— C'est une recherche très-scélérate, mais elle vous est très-perm se mon 1)on ami.
LES ENFANTS DE LAMOUR. i"2o
— Je n'avais d'abord songé qu à vous; une circonstance imprévue m'a fait vous adjoindre M. de Bourgueil; une lettre anonyme, écrite par moi tantôt, lui demandant le secret sur cette révélation, lui a indiqué la marche à suivre pour pénétrer sûrement ici et y surprendre sa femme... Mais en vous voyant arriver avec M. de Bourgueil, jugez de ma... de ma... surprise...
— De votre joie, alliez-vous dire? ne vohs gênez donc pas, mon bon ami; je me mets si bien à votre place!... Je ne connaissais pas M. de Bourgueil; ce matin, sur le boulevard de Gand, le hasard m'a fait rencontrer ce monsieur, et, après quelques politesses, nous avons échangé nos caries. Tantôt, quand j'ai reçu la lettre... j'ai été retrouver ma femme chez sa mère.
Et à ce souvenir, M. Delmare frissonna de tout son corps, s'interrompit un instant et poursuivit :
— Toutes deux... la digne mère comme la digne fille... ont avoué, tout avoué! alors, vousconcevez, n'est-ce pas? j'ai voulu savoir l'adresse du colonel; je me suis rappelé que ce matin M. de Bourgueil m'avait dit le connaître. J'ai couru chez M. de Bourgueil : il venait de recevoir votre lettre anonyme : c'était comme un faitexprès! II m'a proposé de l'accompagner ici. J'ai accepté à la condition qu'il me servirait de témoin...
— Pour votre duel aux couteaux.
Vous saviez cela? Ah! mais oui... je vous l'ai dit.
— Et d'ailleurs, j'en étais instruit; là, derrière cette
porte, j'ai entendu votre entretien avec mon maître... Maintenant, de deux choses l'une : ou vous le tuerez...
— Ou il me tuera...
— A moins que vous ne soyez blessés gravement tous deux.
— Alors nous recommencerons plus tard; car, voyezvous, mon bon ami, j'y suis décidé : il faudra que cela finisse par ma mort ou par la sienne.
— Vous êtes homme à cela, je m'en doutais. Donc, si vous le tuez, vousserez vengé, moi aussi... Mais s'il vous tue...
— Je sais bien... Dame! c'est la chance.
— Il ne faut pas qu'il y ait de chance.
— Comment?
— Voyez-vous, monsieur, l'appétit vient en mangeant. Lorsque tout à l'heure je vous ai vu là, disposé à écrire, je me suis dit : Mais si M. Delmare allait être tué, il ne serait pas vengé, ni moi; j'ai bien d'autres cordes à mon arc, mais lui...
— C'est vrai, mon bon ami... Une fois mort, plus rien. Ma vengeance m'échappe.
— Au contraire... Mort, votre vengeance doit vous survivre.
— Oh! ce serait admirable! mais c'est impossible.
— Si, c'est possible.
— Et par quel moyen?
— Un moyen bien simple... Cet enfant...
— Que) enfant?
— Celui... de votre femme et de...
— Bien... bien!... reprit M. Delmare en frissonnant de nouveau. Vous disiez, mon bon ami, qu'au moyen de... cet enfant...
— Grâce à lui, si vous êtes tué, notre instrument de vengeance est tout trouvé.
— Cet enfant? reprit M. Delmare d'un air pensif. Et comment cet enfant pourrait-il... servir notre vengeance?... Attendez donc, mon bon ami... attendez donc!., il me semble pourtant... que j'entrevois très-vaguement... quelque chose. D'abord, toute ma fortune est en portefeuille; comptant sous peu faire un voyage d'agrément avec ma femme, j'ai déposé toutes mes valeurs, tous mes titres, chez un ami sûr... un de mes parents; je vais lui écrire que si je suis tué... je lui fais don de toute ma fortune; cette femme et son enfant seront, du jour au lendemain, presque dans, la misère : c'est déjà quelque chose, hein?
— II est impossible d'agir plus à contre-sens.
— Je laisserais mes biens a cette femme, à cet enfant!
— Voulez-vous une vengeance large, complète, terrible?
— Oh! oui!
— Hélas! tenez, écrivez sous ma dictée.
— Un testament?...
— Rien de plus usé que les testaments.
— Quoi donc alors?
— Écrivez toujours... ou bien... non, mieux que cela : je vais écrire la minute des dispositions que je vous engage à prendre; si vous les acceptez, vous les transcrirez et les signerez. Gomme il me sera nécessaire d'en garder un double pour ma gouverne, je conserverai la minute que vous aurez copiée.
— C'est extraordinaire combien vous me donnez confiance et espoir, mon bon ami! Si je ne vous avais pas rencontré, je n'avais qu'une chance de me venger; peutêtre maintenant ma vengeance sera-t-elle assurée.
Et il regardait Pietri, qui, debout au coin de la table, s'était courbé et écrivit assez longuement, après quoi il soumit celte minute à M. Delmare.
Celui-ci lut, tressaillit, et après quelques instants de réflexion, regardant Pietri avec une satisfaction sinistre :
— En vérité, vous êtes le diable en personne...
— Adoptez-vous mon idée?
— Si je l'adopte!... oh! oui!
Et M. Delmare se mit à transcrire rapidement ce que Pietri venait de minuter; celui-ci, prenant une autre feuille de papier, la remplit également et la soumit de nouveau à M. Delmare en lui disant :
— Et ceci, qu'en pensez-vous?
M. Delmare lut ce que Pietri lui présentait et s'écria :
— Mon bon ami, je n'en reviens pas... Tout cela est affreux... affreux! Maintenant, du moins, quoi qu'il ar-
LES ENFANTS DE L'aMOIR. 129
rive! ma vengeance est sûre. Ah! mon brave ami,ce n'est pas un compliment que je vous fais, vous êtes le génie du mal!...
— Vous êtes bien bon... répondit Pielri avec une modestie sardoniquc. Maintenant cachetez, et chargez M. de Bourgueil, en cas d'accident, de remettre ces papiers à votre femme. Mais, ajouta-t-il en prêtant l'oreille, une voiture entre dans la cour : c'est sans doute votre témoin.
— Avec les couteaux! Ah! enfin... dit M. Delmare en se frottant les mains, les voilà donc, ces couteaux.
— Mon maître, enfermé depuis une heure avec le major Maurice, ne peut se douter de mon entretien avec vous, monsieur, dit Pietri; cependant je sors, pour plus de prudence par ce couloir, ajouta-t-il en indiquant la porte dérobée qui conduisait à sa chambre.
Au moment de disparaître, il dit à M. Delmare :
— Au moins... maintenant... vous pourrez mourir tranquille!
— Si je ne vous revois plus, mon bon ami, répliqua M. Delmare, je vous remercie... de tout mon cœur.
— Il n'y a pas de quoi... répondit le Corse. El il disparut.
Au moment où la voiture de M. de Bourgueil entrait dans la cour de l'hôtel du colonel Roland, celui-ci, renfermé dans sa chambre avec le major Maurice, était assis devant un secrétaire et écrivait.
Le major contemplait son ami avec un douloureux accablement.
Le colonel Roland, ayant cacheté plusieurs lettres, dit au major en lui remettant l'une d'elles :
— Si tu parviens à retrouver les traces de Paula, voici ce qui assurera du moins son sort et celui de son enfant.
— Je crains qu'il ne soit trop tard; car je te le répète, mon ami, lorsque ce soir je suis retourné dans son galelas, elle l'avait quitté depuis deux heures, avec une sorte d'égarement, m'a-t-on dit, emportant son enfant avec elle, un petit paquet contenant le peu de linge qu'elle possédait... Du reste, je te promets de faire demain les plus actives recherches.
— J'y compte, mon bon Maurice... Quant à ces autres lettres... tu les feras remettre à leurs adresses.
— Je te le promets.
Et lui montrant un grand coffret, le colonel ajouta ;
LES EH1ANTS DE l'aMOI'R. 131
— Toutes celles qui sont renfermées dans ce coflïet seront brûlées par toi... En voici la clé.
— Tout sera brûlé. 4
— Que mon souvenir soit aussi léger à mes maîtresses que le seront les cendres de tant de billets d'amour, reprit en souriant le colonel. Allons, Maurice, ajouta-l-il en se levant, j'ai entendu le bruit d'une voilure; c'est sans doute celle de M. de Bourgneil; j'ai mes pressentiments comme tu as eu les tiens... Vraiment, c'est étrange! le jour de la bataille de Leipzig et aujourd'hui tu as pressenti juste. Sais-tu, Maurice, que parfois le hasard joue la Providence ù faire peur, si l'on avait l'esprit faible?,., car enfin, je suis certain d'être tué dans cette ignoble boucherie...
— Tu ne peux être certain de cela... Je me suis opposé de toutes mes forces à ce duel; tu le veux... que faire?
— D'abord, j'ai promis à cet enragé d'accepter ce combat.; je ne puis revenir sur ma parole. Et puis il ne veut pas se battre autrement; on croirait que j'ai peur.
— Tout le monde sait que tu es la bravoure même.
— 11 n'importe! il m'a grossièrement outragé, il me faut une réparation; j'aime mieux celle-là que rien.
— Tu lui as rendu outrage pour outrage : vous êtes quittes. S'il te tue, c'est affreux pour moi; si lu le tues, c'est affreux pour toi... Le souvenir de cet homme massacré à coups de couteau te poursuivra partout... Aie
432 LES ENFANTS DE l'àMOL'R.
donc !e courage de refuser ce duel : ce sera une ex piation.
— Allons, Maurice, ce conseil que tu me donnes... l'écouterais-tu à ma place?
— Je ne te ie donnerais pas sans cela.
— Tu ne te battrais pas?
— Non.
— Tu le dis, je te crois, mais je n'ai pas cette philosophie.
— Malheureusement.
— Ma foi! oui, malheureusement, car je suis sûr d'être tué comme un chien. Gomment diable veux-tu que je me serve d'un couteau de boucher, moi? Est-ce que je connais ça? Maintenant ma colère est passée, je ne pour- • ai jamais de sang-froid poignarder ce malheureux homme; il va se jeter sur moi comme un furieux, et le cœur me manquera pour riposter. Tiens, Maurice, il faut qu'il ait eu l'enfer dans l'âme pour imaginer un pareil duel.
— Je crois aussi qu'il a l'enfer dans l'âme!...
— Au fait, à sa place je ferais comme lui... tant pis peut être... Pauvre homme! c'est vrai, ce doit être affreux pour lui. Mais qu'as-tu, Maurice? Toi, des larmes dans les yeux? ajouta le colonel Roland en serrant affectueusement les mains de son ami entre les siennes. Est-ce que vingt fois nous n'avons pas bravé la mort ensemble? estce qu'en Espagne je n'aurais pas pu être poignardé par
un moine? Et justement, ajouta le colonel en riant, ce pauvre gros homme en a l'encolure, d'un moine, ainsi que la rancune diabolique. Allons, mordieu, Maurice, déride-toi donc!...
— Tout cela est horrible... horrible et fatal!... J'ai le cœur brisé. Mourir ainsi... peut-être! à trente ans ù peine!... lorsque tu aurais pu, doué comme tu l'es...
Puis le major s'inlerrompant et passant la main sur ses yeux humides, reprit :
— Je te le dis, c'est horrible!
— Bah! j'ai bien vécu, bien joui de la vie, bien aimé, bien fait la guerre... oh! de belles guerres!... Aussi, foi de soldat! si ce n'est toi, Maurice, je ne regrette rien au monde... Cependant, si!... je regrette vraiment de laisser cette pauvre madame de Bourgueil au pouvoir de son misérable mari. C'est un digne et valeureux cœur que celui de cette femme-là... Je ne croyais pas, d'honneur, qu'elle aurait pris l'amour si fort au sérieux. Et puis du diable si je m'estimais digne d'un pareil dévouement... Tu le vois, la fatuité ne m'aveugle pas... Pauvre femme... Que veut en faire ce lâche et cruel Bourgueil? Au moins, chez l'autre, l'homme aux petits couteaux, il y a une énergie sauvage; mais ce Bourgueil, méchant et glacé comme un reptile, il me fait trembler pour sa femme!... Vrai, Maurice, pour moi, c'est un remords, le seul peut-être... Mais que puis-je à cette heure?... Rien.
— Non, rien, reprit le major avec une profonde amer-
tume; non, tu ne peux rien; de même qu'en ce moment suprême peut-être, je souffre pour toi et je ne trouve rien à te dire. A quoi bon mes paroles? le mal est irréparable. Je n'ai pas besoin de raffermir ton courage, et tu crois au hasard... au néant!...
— Au sommeil éternel, si tu veux, Maurice. Eh bien! mordieu! je vais me coucher sous terre et dormir toujours.
— Aussi, malgré la douleur de mon âme, je dis : Pour toi quepuis-je? Rien... rien!
— Comment, rien! Et n'est-ce donc rien que t'entendre me dire, au moment où je vais me coucher pour jamais : Bonsoir, mon vieux camarade!
Le colonel, ayant entendu frapper à la porte, dit :
— Entrez.
Pietri parut.
— Colonel, dit-il, M. de Bourgueil vient d'arriver. Après avoir causé avec l'autre monsieur, ils ont quitté le salon etvous attendent dans l'antichambre. Ils disent... qu'ils sont prêts.
— C'est étonnant comme ce misérable Bourgueil est curieux de me voir tué par un autre que lui! dit le colonel en souriant; il est le Bertrand; l'homme aux petits couteaux est le Raton. Allons, Maurice!
— Que parlez-vous d'être tué, colonel! s'écria Pietri avec angoisse.
— Je vais me battre, mon pauvre Pietri.
— Ah! mon Dieu! encore vous battre! s'écria le Corse en joignant les mains d'un air alarmé.
— Je sais, mon brave Pietri, combien tu m'as toujours été fidèle et dévoué; je n'ai jamais oublié qu'à Waterloo tu m'as sauvé la vie. Aussi, dans le cas où ce soir je serais tué, j'ai dit au major mes intentions : ton avenir sera largement assuré. C'est bien le moins que je reconnaisse dignement les longs et excellents services.
— Eh! colonel, qu'est-ce que cela me fait, à moi, l'avenir! s'écria Pietri avec une brusquerie pleine d'apparente anxiété. C'est le présent qui m'effraye!... Ah! si je pouvais donner ma vie pour la vôtre!...
— Je te crois, Pietri, je te crois, car tu as fait tes preuves... Allons, au revoir, ou adieu! Mais, dis-moi, où est la clé de la petite porte du jardin? Il vaudra mieux sortir par là. Nous nous trouverons tout de suite sur le terrain.
— Colonel, reprit Pietri, vous aurez sans doute ce soir laissé la clé en dedans, à la serrure.
— Tu as raison.
Et le colonel ajouta en souriant :
— Je ne m'attendais, pardieu, pas, en ouvrant cette porte, il y a. trois ou quatre heures, à une femme char-' mante, devoir sortir par le même chemin pour une si étrange promenade!...
— Colonel, dit Pietri, paraissant en proie à une vive émotion, et en s'inclinant devant son maître, je vous en
supplie, permettez-moi, selon la coutume de mon pays, de vous baiser la main.
— Tu plaisantes, mon brave Pietri! ce serait trop me traiter en jolie femme; donne-moi ta main, et je la serrerai dç, bon cœur!
Pietri reçut cette faveur de son maître avec les dehors d'une reconnaissance mêlée de larmes.
Le colonel, faisant alors signe à Maurice, passa le premier pour aller rejoindre son adversaire.
Pietri arrêtant le major, lui dit à demi-voix :
— Monsieur le major, et un chirurgien? Personne n'y a songé, peut-être?
— Il est vrai... à moins que M. de Bourgueil n'en ait amené un.
— Non, monsieur le major; il est venu seul.
— Eh bien, Pietri, allez vite chercher un chirurgien... Vous le ferez attendre ici... Dès qu'il sera arrivé, venez en tout cas attendre, avec une lanterne, à la petite porte du jardin; nous serons près de là... Si j'ai besoin de vous, je vous appellerai.
— J'y serai, monsieur le major; je cours chercher un chirurgien; il y en a un qui demeure tout près d'ici. Ah! c'est à en perdre la tête de chagrin!... Mon pauvre maître!...
Et Pietri s'éloigna rapidement, tandis que le major rejoignait le colonel Roland.
Avant d'entrer dans l'antichambre où les attendaient
MM. Delmare et de Bourgueil, le colonel dit au major :
— Maurice, demande donc une dernière fois au témoin de cet enragé s'il tient toujours à ce genre de combat révoltant; ce n'est pas la peur qui me tient, mais vraiment, ces couteaux de boucher... c'est hideux!
— Une dernière fois, veux-tu suivre mon conseil?... refuser ce duel?
— S'il en accepte un autre, oui; sinon, non; j'ai promis, je tiendrai.
— Mon ami, je t'en conjure...
— Impossible, mon bon Maurice.
— Alors la démarche que je vais tenter sera inutile; mais enfin je vais la tenter. Attends-moi là.
Au bout de quelques instants, le major revint.
— Eh bien, Maurice?
— Il persiste; il ne veut entendre à rien; et en cas de refus de ta part, il menace grossièrement.
— Allons, viens!
— J'ai vu les couteaux, ils sont de force et de longueur égales.
— Pouah! fit le colonel avec une expression de répugnance indicible, ne me parle pas de cela! Posséder de si charmants pistolets de Manton, des épées de combat damasquinées d'or, et en être réduit à... Enfin!
• — Il est convenu avec M. de Bourgueil qu'il n'y a plus lieu maintenant à échanger un mot entre nous quatre. Nous passerons tous deux les premiers pour indiquer la route dans le jardin; ils nous suivront.
En effet, le colonel Roland et le major Maurice, se tenant par le bras, descendirent les degrés du perron de l'hôtel, précédant M. Delmare et M. de Bourgueil dans une allée tournante qui conduisait à la petite porte.
La nuit était très-sombre; c'est à peine si l'on pouvait voir à trois pas devant soi.
En sortant du jardin, les quatre personnages, toujours silencieux, se trouvèrent au milieu de grands terrains déserts.
On voyait seulement au loin, bien loin, la pâle lueur d'un réverbère, noyée dans la brume du soir.
— Nous serons aussi bien là qu'ailleurs, dit dans l'ombre la voix palpitante de M. Delmare; vite... habit bas... habit bas!
— Ici, soit! reprit le colonel Roland.
Et il jeta à ses pieds son habit et son gilet. M. de Bourgueil, s'approchant presque à tâtons du major Maurice, lui dit courtoisement :
— Voici les deux couteaux, monsieur; choisissez et prenez garde de vous couper, quoique je vous les offre du côté des manches; mais il fait si noir que l'on n'y voit point du tout.
— Il est entendu, monsieur, que lorsque les deux adversaires seront armés, ils se tiendront à trois pas l'un de l'autre, dit le major en prenant un des couteaux; ils attendront le signal : trois coups dans la main.
— Parfaitement, monsieur, reprit M. de Bourgueil
avec une allégresse contenue, au troisième coup, ils partiront.
Ce disant, il se rapprocha de M. Delmare.
— Tiens, Adalbert, dit à demi-voix le major à son ami en lui mettant le couteau dans la main et la lui serrant une dernière fois d'une étreinte amicale à laquelle le colonel répondit; puis, à tâtons, celui-ci tâcha, en promenant ses doigts sur la lame du couteau, d'en percevoir la forme.
C'était un de ces couteaux de boucher, à manche de bois, long de huit à dix pouces, à la lame épaisse, large à sa naissance, légèrement recourbée, se terminant en pointe très-effilée mais très-tranchante dans toute sa longueur.
Le colonel frémit malgré lui au contact de cette arme d'écorcheur.
— Monsieur, dit la voix de M. de Bourgueil en s'adressant au major, l'on peut, je crois, maintenant donner le signal... Ces messieurs sont prêts, sans doute?
— J'attends, reprit la voix brève de M. Delmare.
— Je suis prêt, ajouta la voix du colonel.
Alors le major Maurice frappa trois fois dans sa main .
Le dernier de ces trois bruits eut à peine retenti au milieu du profond silence de la nuit, que les deux témoins entendirent un piétinement sourd et violent, des élans de respiration entrecoupée, haletante, mais pas une parole ne fut prononcée par les deux adversaires.
J40 LES ENFANTS DE i/ AMOUR.
L'on ne voyait rien à travers les ténèbres, qu'une masse noire et confuse s'agitant avec furie.
La lutte dura quinze ou vingt secondes au plus.
Soudain l'un des combattants poussa un gémissement étrange qui tenait du râle et du sifflement.
La masse noire vacilla, s'affaissa; les deux corps tombèrent lourdement sur le sol, et s'agitèrent encore un instant par soubresauts convulsifs.
— Quel qu'en soit le résultat, je déclare cet horrible combat terminé! s'écria le major; aidez-moi à les séparer, monsieur, s'il en est temps encore.
— Pardon... M. Delmare veut se battre à mort, répondit M. de Bourgueil impassible. S'il n'est que blessé, il veut recommencer...
— Eh! monsieur! qui vous dit qu'il n'est pas mort!... s'écria le major en se précipitant à genoux dans une angoisse terrible, car il lui semblait que les deux combattants ne bougeaient plus, ne respiraient plus.
— Adalbert... dit tout bas le major d'une voix altérée, en cherchant à tâtons parmi ces deux corps qui semblaient liés par une convulsive et dernière étreinte, Adalbert... m'entends-tu?...
— Mon cher monsieur Delmare, disait presque en même temps M. de Bourgueil, eh bien!... où en sommesnous?...
Aucune voix ne répondit.
Le major retira vivement sa main, qu'il promenait au hasard, et murmura :
LES fiRFAMS DE l/AMOUR. lit
— Ah!... que de sang!...
Soudain il vil briller la lueur d'une lanterne à la petite porte du jardin. Supposant que Pietri attendait là le résultat du combat, il s'écria :
— Pietri... est-ce vous?
— Oui, monsieur le major.
— Accourez vite avec votre lumière.
Pietri accourut.
— Et le chirurgien? lui dit le major.
— Jcl'ai ramené, il esta l'hôtel, reprit Pietri en projetantd'une main tremblante la lumière de sa lanterne sur le lieu du combat.
Ce fut un spectacle effrayant, hideux, que la vue de ces deux corps entourés de ténèbres, et seulement éclairés çà et là par la clarté de la lanterne.
M, Delmare était étendu sur le dos; on ne pouvait savoir le nombre de ses blessures : sa chemise et sa poitrine étaient aussi rouges que s'il fût sorti d'un bain de sang.
L'on voyait seulement qu'il avait la gorge à demi coupée par une entaille béante.
Il était mort de cette dernière blessure, en poussant ce gémissement qui tenait du râle et du sifflement. Entre les doigts crispés de sa main gauche, il tenait encore un lambeau de la chemise de son adversaire, et dans sa main droite, convulsivement serrée et déjà glacée, il tenait encore son couteau.
Le colonel Roland, lorsque Pietri apporta la lanterne, avait la face contre terre. Le major et Pietri le soulevèrent; il respirait encore. Sa poitrine et ses bras étaient pour ainsi dire hachés. Un peu au-dessous du sein gauche, on voyait une profonde blessure qui semblait devoir être mortelle.
M. Delmare avait tenu sa promesse... 11 avait tâché de fouiller au cœur.
M. de Bourgueil et le major, aidés du chirurgien et des gens de la maison que Pietri était allé chercher, transportèrent à l'hôtel le mort et le mourant, car le colonel Roland fut mourant et dans un état désespéré pendant plusieurs jours.
Mais, grâce à la vigueur de son tempérament, à la science du chirurgien et aux soins fraternels du major Maurice, le colonel Roland échappa à une mort presque certaine.
Deux mois après ce terrible duel, il se trouvait en pleine convalescence et partait pour l'Italie avec le major Maurice.
Le fidèle Pietri suivait son maître.