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Les enfants. L'éleve Gendrevin

Un grand diable très maigre, dont les cheveux d'un blond sale se hérissaient au-dessus d'un front étroit, eva vers le maître d'étude sa face semée de son.

— Eh bien! répéta le pion, est-ce pour aujourd'hui, monsieur Candelaire? Je vous ai demandé votre leçon.

— M'sieu, c'est que...

— C'est que ? Allons ! dites vite.

— C'est que... je ne sais pas encore tout à fait, murmura l'élève.

— Très bien! Je vous marque un mal. Vous vous arrangerez avec M. Lebrègue. A un autre!

Candelaire haussa les épaules, allongea ses lèvres qui firent une lippe énorme et campant bruyamment son coude gauche sur son pupitre, il appuya sa tête.

— A un autre, reprit le maître d'étude. Voyons, messieurs, dépêchons-nous. L'heure va sonner. Personne n'est prêt. J'appelle alors par ordre alphabétique ceux qui n'ont pas encore récité... Dansel?

— Sais pas, m'sieu.

Toute l'étude se mit à rire. Le nommé Dansel avait en effet répondu en parfait sceptique qui se moque absolument des mauvaises notes et de la discipline. Tl avouait sur un ton gouailleur, son ignorance de cancre satisfait. Il mettait dans son accent une sorte de défi à l'autorité. Révolté bon enfant, il agaçait au suprême degré les maîtres qui le déclaraient « indécrottable. » Ce cliché universitaire pesait légèrement du reste sur Dansel.

— Voulez-vous réciter, oui ou non, monsieur Dansel? s'écria le pion.

— Non, puisque je ne sais pas.

Il eut un large sourire qui coupa en deux le bas de sa face rose d'enfant solide. Ses petits yeux gris brillèrent malicieusement et l'insolence de son attitude était encore exagérée par le sans-gêne de son nez à boulette.

— Monsieur Dansel, reprit le surveillant, votre pa-

resse n'a d'égales que votre impertinence et votre mauvais vouloir. Je vous marque une très mauvaise note que j'accompagne d'une observation motivée. M. Lebrègue saura, je l'espère, vous rendre la justice qui vous est due. En attendant, je vous inflige une heure d& retenue pour vous apprendre la politesse.

— Alors, il paraît que j'ai été malhonnête? interrogea Dansel. Je ne vous ai pourtant rien dit de mal, m'sieu Bisson.

— Dansel, une heure de plus pour répliquer. Maintenant faites-moi le plaisir de vous taire et d'apprendre votre leçon, n'est-ce pas?

Le cancre jouait l'étonnement. Il ouvrait les yeux, essayant de les agrandir et sa bouche béait.

— Dansel, je vous prie encore une fois d'étudier, reprit M. Bisson. Ne me contraignez pas à user du règlement contre vous.

Les autres élèves avaient tous levé la tête. Ils s'attendaient à une rébellion. D'avance ils jouissaient d'un quart d'heure de désordre qui allait leur procurer des distractions. Ils étaient là une trentaine d'adolescents assis devant quatre tables noires qui se faisaient face deux par deux.

Dansel restait toujours ébaubi.

— Monsieur Dansel, voulez-vous oui ou non jeter les yeux sur votre Virgile? continua le maître d'é-

tude. Vous résistez? Vous êtes bien décidé à me contrarier.

— Oh! m'sieu, je ne vous veux pas de mal, moi. C'est vous qui...

Ce « je ne vous veux pas de mal » lancé à brûlepourpoint avec une forte naïveté ironique obtint un franc succès. L'étude tout entière se mit à rire et, dans l'éclat des voix, on distinguait des cris aigus, des glapissements forcés.

Le pion frappa le bois de sa chaire avec une règle maculée d'encre et il clama :

— Silence! Messieurs.

L'ordre se rétablit peu à peu, tandis que d'un regard M. Bisson cherchait à reconnaître les élèves les plus bruyants.

— Monsieur Dansel, reprit-il, je renonce à m'occuper de vous pour le moment. Mais tout vient en son temps. Je vous promets que vous aurez de mes nouvelles. Klopfstein, votre leçon.

Un enfant brun qui avait le teint pâle à peine éclairé par des yeux couleur myosotis se leva et se dirigea, livre en mains, vers la chaire. Il remit au sous-maître le bouquin cartonné sur la couverture duquel s'étalaient les grandes capitales suivantes, P. Virgilii Maronis opéra. A voix moyenne, presque basse, Klopfstein ànonnait les hexamètres du poète de Mantoue et

dans la tranquillité provisoire de l'étude, la voix molle du pion corrigeait les lapsus de mémoire du collégien.

— Vous passez un vers, Klopfstein, après vinoque sepultam, il y a Cseduntur vigiles.

Puis comme l'élève se reprenait en estropiant la. cadence.

— Mais non, Virgile n'a pas écrit Vigiles cseduntur. Il ne faisait pas de vers faux, Virgile. Il a mis cseduntur vigiles. Répétez.

Klopfstein répéta. A l'autre bout de la salle, un écolier accoudé regardait distraitement ce martyr de la récitation. Il semblait vouloir se fixer dans les yeux l'inénarrable pantalon de son camarade, une culotte noire trop courte dont le passe-poil jadis rouge avait pris aux lessives des vacances des tons d'un rose pâle. Entre cette sorte de haut-de-chausses et les souliers dont les lacets traînaient sur le plancher, les bas du collégien mettaient une ligne d'un bleu clair, très gai. Puis au-dessus de cet attifement, une tunique graisseuse veuve des boutons cousus naguère auxparements des poches couvrait les épaules de Klopfstein. Dehors on aurait volontiers fait l'aumône à cet enfant. Instinctivement l'écolier flâneur regarda ses camarades et finit par s'examiner lui-même. Tous étaient aussi lamentables, aussi déguenillés. Thierron lui-même, Thier-

ron l'un des modèles du lycée. Thierron qui figurait toujours en tête du tableau d'honneur, paraissait exhiber avec orgueil une négligence voulue de fort en thème. Il était placé là-bas, près de la chaire du surveillant et, la tête entre les deux mains qui couvraient ses larges oreilles, il repassait sa leçon en sifflotant tout bas les syllabes latines. Près de lui, Dansel, artiste émérite, se livrait à un assidu travail. 11 gravait avec la pointe d'un canif ébréché dans le bois noir de son pupitre son nom de collégien fier de léguer une légende aux générations futures. Dansel avait, lui aussi, un uniforme sali, maculé, bigarré de reprises au gros point. Son cou grassouillet et blanc se dégageait d'une cravate tordue comme une ficelle et qui pendait piteusement sur son gilet mi boutonné. Sur les autres bancs, c'était à peu près la même chose. Tous ces petits suaient la misère malhonnête. Un seul, qui se trouvait presque en face du gamin observateur, était fort occupé à limer ses ongles un peu trop longs. C'était un jeune bellâtre. Sa raie irréprochablement bien tirée coupait d'une ligne blanche des cheveux châtains gras de pommade. Un rayon lumineux qui provenait du judas vitré pratiqué dans la porte de l'étude, donnait des reflets à la tête cosmétiquée du lycéen. Celui-ci se tenait d'ailleurs très droit dans un faux-col de larbin, qui lui guillotinait les oreilles.

L'alignement de sa coiffure et la blancheur amidonnée de son col contrastaient avec le poli de sa tunique râpée sur laquelle luisaient des taches grasses.

— Travaillez donc, monsieur Lordereau, s'exclama le maître d'étude. Vous n'êtes pas ici pour faire votre toilette. Et vous, Gendrevin, tâchez de repasser votre Virgile. Vous avez toujours le nez en l'air.

L'enfant qui musait jeta immédiatement les yeux sur son livre dont les tranches grises rayaient le noir du pupitre. Quant à Lordereau, le lycéen élégant, il donna un dernier coup de lime à l'ongle de son index gauche, ramena au-dessus des tempes les bandeaux de ses cheveux pommadés, bâilla et prit distraitement le volume où les hexamètres latins se succédaient monotones et solennels.

— Vandière, vous n'avezpas récité, n'est-ce pas? interrogea le pion.

Un collégien maigre, brun, au nez un peu fort dont les narines ouvertes avaient une pointe de sensualité, regarda de ses yeux verts très étonnés le maître d'étude auquel il répondit :

— Si, m'sieu, j'ai récité, avant Odonesco. N'est-ce pas, Odonesco, j'ai récité avant toi?

— Monsieur Vandière, n'insistez pas. Il est inutile de provoquer des explications qui troubleraient l'or-

dre. Je puis me tromper d'ailleurs. Mais enfin il y a quelqu'un qui n'a pas encore récité.

Le surveillant prit alors un cahier sur lequel les noms des élèves étaient inscrits par ordre alphabétique, puis il dit:

— C'est vous, Vercollier, qui me devez encore votre leçon.

— Oui, m'sieu.

Et Vercollier, un gros garçon dont les cheveux couleur brique tondus très ras laissaient voir la peau du crâne, se dirigea en traînant les pieds vers la chaire où trônait M. Bisson. Il se tenait là debout, les mains derrière le dos, dans cette attitude de prisonnier qu'acquièrent les internes des lycées.

Gendrevin cependant avait relevé les yeux et maintenant il laissait errer son regard sur une grande carte de France dont les bleus violents et les rouges lie de vin tachaient le mur de l'étude uniformément gris dans sa hauteur. Mais, à un mètre environ au-dessus du plancher, ce mur était outrageusement sali et maculé. Partout des longues raies crayonnées, des noms inscrits, des pâtés d'encre multiples et pareils à des chiures de mouches grossies, des lézardes produites par des canifs ou des règles métalliques; çà et là une sentence prudhommesque, une menace ou une invective à l'adresse des pions et des professeurs, une or- '

LA CRISE y

dure de caserne qui, à demi effacée, brillait encore par la correction parfaite de son orthographe.

Deux hautes croisées aux vitres poussiéreuses donnaient à l'étude la teinte grise de cette journée d'hiver. Elles laissaient apercevoir les squelettes chétifs des arbres de la grande cour habillés de neige qui s'égouttait. Au-dessus de chaque fenêtre s'allongeait une tringle d'où pendait un ample rideau de serge verte devenue jaune. On pliait et l'on attachait ces rideaux pendant la mauvaise saison. Maintenant, serrés comme deux longs paquets de chiffons, ils pendaient lamentables et, durant les récréations qui se faisaient à l'étude, lors des mauvais temps, le plus vif plaisir de certains élèves consistait à s'accrocher à ces loques. Ils risquaient d'être sévèrement punis quand ils se livraient à ce jeu. Mais le goût de l'amusement défendu l'emportait sur la crainte des consignes. Dansel, par exemple, qui rêvait de devenir marin, après avoir lu, pendant les vacances, les romans démodés du capitaine Marryat, Dansel avait la passion de grimper aux rideaux. Il affirmait volontiers que cet exercice le familiarisait avec Tune des manœuvres du bord.

Près de la porte d'entrée, fixé à la muraille par de gros pitons, le tableau noir était maculé de caractères tracés à la craie et qui conteraient les mystères d'une

équation du second degré. Des astres de papier mâché séchaient au plafond.

Par instants, une bouche du calorifère dissimulée dans le mur, près de la chaise de M. Bisson, envoyait des bouffées de chaleur qui congestionnaient les élèves L'odeur forte des mâles en croissance se mêlait à la senteur acre du cuir des souliers.

Gendrevin rêvassait toujours.

Il avait appuyé sa tête sur son coude gauche et ses yeux bleus que frangeaient des longs cils noirs paraissaient immuablement fixés sur la carte de France. L'adolescent avait pris ainsi une allure réfléchie, méditative et résignée de petit homme qui souhaite des temps meilleurs. Unléger pli soucieux ridait son front couronné de cheveux bruns taillés en brosse. Gendrevin avait un nez fin, un peu recourbé, des lèvres minces et dédaigneuses, un menton court, creusé d'une fossette, le teint pâle, les joues maigres. Les souffles du calorifère lui mettaient, à intervalles irréguliers des taches rouges aux pommettes. C'était d'abord une sorte de gros point foncé qui pâlissait en s'élargissant et finissait par disparaître pour revenir bientôt après. L'enfant se sentait la tête lourde, mais vide d'idées nettes. Un peu plus, il aurait fermé les yeux et ses songeries vagues, molles, flottantes comme des vapeurs légères se seraient perdues dans la bienheu-

reuse nuit du sommeil. Mais tout à coup la voix stridente de M. Bisson cingla les oreilles du collégien :

— Gendrevin! une heure de retenue.

— Mais, m'sieu, je ne fais rien.

— C'est justement parce que vous ne faites rien que...

Gendrevin fixa nettement le maître d'étude, campa sa tête en arrière, serra les poings et répondit :

— Mais qu'avez-vous donc depuis quelques jours ? Vous passez votre temps à m'ennuyer. Je vous demande un peu si vous ne pourriez pas me laisser tranquille. J'ai récité ma leçon. Que vous faut-il de plus?

— Monsieur Gendrevin, je n'ai pas d'observations à recevoir de vous, répliqua le surveillant, et je vous prie de croire que je ne me laisserai pas intimider par votre mauvais caractère. Pour vous le prouver, je vous consigne jeudi.

— Ça m'est absolument indifférent. Consignez-moi encore dimanche, si cela vous amuse. Mais fichezmoi la paix.

Le sous-maître voulut répondre. Les rires et les clameurs de l'étude étouffaient ses paroles. Gendrevin avait éclipsé Dansel qui, à l'autre bout de la salle, tambourinait furieusement sur son pupitre et frottait des pieds le parquet. Des glapissements plus aigus que tout à l'heure brisaient le tympan du pion. Lor-

dereau avait recommencé à limer ses ongles, mais il avait gonflé sesjoues d'où il faisait sortir un murmure féroce qui ressemblait au ronronnement d'une forte toupie hollandaise. Quelqu'un miaula. Vandière imitait le bruit du basson en frottant à force une règle sur son index que soutenait le bois du pupitre. Thierron, lui-même, le grave Thierron n'était pas autrement mécontent de ce tapage. Il avait un bon rire qui laissait voir ses dents blanches et secouait ses larges oreilles. Des dictionnaires grecs roulaient sur le parquet et s'y écrasaient sourdement. Par instants des regards se fixaient sur le judas de la porte. On craignait l'arrivée subite du surveillant général qui eût mis fin à la joie de tous. M. Bisson se tenait debout et les bras croisés dans sa chaire. 11 n'essayait plus d'arrêter la tempête, comptait sur la lassitude des élèves insoumis, se contentait de noter du regard les plus tapageurs. Ce grand jeune homme aux traits émaciés, aux yeux bleu faïence, aux cheveux noirs et longs qui graissaient le col de sa redingote râpée était incapable de gouverner ces trente adolescents en mue. Universitaire, fils d'universitaire, il incarnait la raideur banale et solennelle des clichés académiques. N'ayant pas eu d'enfance, il ne pouvait comprendre les enfants. Elevé d'abord par un père qui l'avait mis au monde entre deux leçons de rudiment, iljavait

risqué ses premiers pas dans le Jardin des racines grecques. Il ne connut ni l'attrait des petites désobéissances, ni le plaisir des jeux bruyants, ni le charme des longues courses à travers champs aux heures de liberté. Il poussa en serre chaude. A seize ans il récitait sans faute, traduisait et commentait les trois premiers livres de l'Iliade. Collégien, il fut une de ces remarquables bêtes à concours que les chefs d'institution, ces besoigneux de réclames, se disputent à l'envi. Il dut à l'un de ces marchands de soupe déterminer ses études à Paris où il avait obtenu en Sorbonne un second prix de discours latin. Ce succès de rhétoricien lui indiqua une véritable ligne de conduite. Il ne parlait, n'agissait, ne mangeait, ne buvait, ne dormait que selon certaines méthodes. Ce phénomène d'éducation lycéenne s'était présenté à l'Ecole Normale et il avait échoué. Un examinateur paradoxal s'était écrié que le candidat Bisson manquait un peu trop d'originalité. Incapable de suivre une carrière indépendante, l'ancien fort en thème avait alors contracté un engagement décennal au ministère de l'Instruction publique. Il était entré dans l'enseignement avec une idée fixe et se figurait que tous les écoliers étaient taillés à son image. Il fut vite déçu et se créa une pédagogie absurde. Quand les élèves lai laissaient quelques minutes de tranquillité, il essayait de pio-

chéries matières prescrites pour l'admission à la licence ès-lettres. Dans ses moments d'enthousiasme, le malheureux espérait révéler les arcanes de la proposition infinitive aux jeunes gens du lycée de Napoléon-Vendée où son père expliquait le Conciones depuis trente-six ans. Durant des semaines entières, le pion n'ouvrait pas un livre. Il se balançait sur sa chaise, salissait le dos de sa redingote au plâtre du mur, béait, relisait pour la vingtième fois l'article à effet d'un vieux numéro des Débats, lançait une observation, semait des retenues. Il croyait à la nécessité de ces longues intermittences de travail, les jugeant à la fois un salutaire repos intellectuel et un sacrifice au devoir de sa profession. Quand une série de punitions lui paraissait avoir assuré l'ordre pour quelque temps, il se remettait à la tâche, fabriquait des thèmes grecs et des vers latins, se nourrissait des Tusculanes. Il classait les élèves en trois catégories, les mauvais, les passables, les bons. Les mauvais étaient régulièrement privés de promenade ou de sortie. Les passables attrapaient entre eux tous une vingtaine de retenues chaque semaine. Quant aux bons, M. Bisson trouvait toujours le moyen d'en punir légèrement deux ou trois. C'était là son ingénieux ppocédé de justice distributive. Il était fort choyé par l'autorité, M. le censeur l'ayant loué de sa rare impartialité. Ce

méthodique frayait peu avec ses collègues dont beaucoup étaient intelligents ou simplement édifiés sur les besoins et les mœurs de l'enfance. Un jour, il avait exposé à l'un d'eux son système disciplinaire et s'était plaint d'obtenir des résultats quasi négatifs. L'autre, un pion à perpétuité, répondit ; « Punissez moins, observez davantage. » Clovis Bisson n'avait pas été convaincu. L'année précédente, il avait réussi à ne pas trop indisposer les élèves de la sixième étude dont il était le surveillant. Il avait eu affaire à de bons petits garçons, presque tous Parisiens qui ne bronchaient pas, travaillaient et se taisaient durant six jours afin de pouvoir sortir le dimanche. Aux enfants sages avaient succédé des enfants terribles, des provinciaux en partie que leurs correspondants oubliaient volontiers au lycée et qui se moquaient du règlement. Ils tenaient tête au pion, avaient surpris son singulier moyen préventif, et lorsqu'ils voyaient arriver leur tour d'être punis, ils exagéraient l'insolence, se montraient obstinément indisciplinés, répliquaient à outrance, ne laissaient pas le dernier mot au pédant. Depuis le commencement du mois — on était à la mifévrier Us avaient pris l'offensive. Lassés des punitions qui avaient grêlé sur eux durant la dernière semaine de janvier, ils se révoltaient enfin, paraissaient résolus à ne plus être victimes des méthodes de

leur surveillant. Aucune entente tacite entre eux du reste. Glovis Bisson avait seul préparé les résultats dont il était victime. Il ne s'en prenait pas à lui, accusait l'air ambiant, croyait au mauvais esprit de l'étude. Tout le lycée d'ailleurs était singulièrement énervé. Une épidémie de scarlatine qui s'était abattue sur le moyen collège rendait les enfants maussades ou plus turbulents qu'à l'ordinaire. M. le proviseur avait fait arroser les corridors, les études, les dortoirs et les réfectoires avec de l'eau vinaigrée. De plus il avait recommandé aux professeurs et aux surveillants de ne pas trop brusquer les écoliers. Mais enfin on ne pouvait pas devenir leur cible de gaîté de cœur. Toujours debout dans sa chaire, affectant un faux calme, le maître d'études ruminait une vengeance éclatante, se promettait par exemple de consigner à perpétuité Vandière, un des plus brillants sujets de la classe de troisième, mais un tapageur endurci qui ne cessait pas sa partie de basse. Quant à Gendrevin et à Dansel, leur compte était réglé. Il fallait un exemple pour calmer tous les polissons de la sixième étude. C'est eux qui le fourniraient. Glovis Bisson se promettait qu'il en serait ainsi et il ne se jugeait ni rancunier, ni méchant. Il n'avait qu'une foi très profonde dans le règlement et la discipline. Gendrevin surtout avec ses colères, ses brusqueries, ses échappées d'enfant in-

domptable et rageur agaçait le pion. Seul maintenant il ne prenait pas sa part de tapage et Clovis Bisson l'accusait presque de vouloir toujours faire autrement que les autres. L'écolier restait accoudé sur son pupitre, le menton dans le poing gauche et il ne cessait pas de fixer le sous-maître. Il y avait dans son œil gris bleu aux reflets de métal toute la haine formée de rancunes longuement accumulées.

Le bruit continuait. Du plancher vigoureusement frotté par les [souliers des élèves montait une poussière fine, grise qui salissait les tables. Désespérant de voir les enfants se lasser, le pion s'assit et, plus blême que jamais, il inscrivit sur son cahier de notes les noms des plus turbulents. Cette détermination produisit son effet. Un bon tiers des écoliers se remit à la tâche et, parmi ceux-ci, M. Bisson fut heureux de remarquer Thierron, qui écrasait plus que jamais ses oreilles entre ses mains rouges d'engelures.

L'horloge du lycée tinta six fois. Ce furent d'abord les sons grêles et maigriots des quarts, auxquels succédèrent deux coups plus graves. Un roulement de tambour se fît aussitôt entendre, emplit les couloirs d'un bourdonnement de grosse mouche en colère et mourut subitement. Le désordre devint autre dans la sixième étude. Les élèves l'accentuèrent, soignant la finale de leur charivari. Ils laissaient retomber la partie supérieure des pupitres, chantaient à voix moyenne, s'interpellaient, s'emparaient de leurs livres de classe avec des gestes brusques. Le képi - un képi graisseux aux ors fanés - campé sur l'occiput, Dansel très rose, très gai, suant la santé et l'amour du tapage, était monté sur la table d'où il sauta à pieds joints sur le parquet. M. Bisson avait repris sa règle et flagellait le bois de sa chaire en criant :

— Allons, messieurs, mettez-vous en rang. On finit par obéir. Ces enfants se soumettaient moins aux ordres du maître répétiteur qu'à une habitude. Tous les jours, à pareille heure, ils se rendaient en classe. Ils faisaient maintenant comme ils avaient fait hier et comme ils feraient demain. Deux par deux, ils s'alignèrent. Thierron et Lordereau avaient pris la tête. Le premier fit sauter de l'index droit la targette de la porte d'entrée qu'il ouvrit toute grande. Cependant, M. Bisson venait de se couvrir d'un chapeau de soie qui avait, à la lumière, des tons d'arc-en-ciel. Cette coiffure était veinée de longues lignes d'usure. Elle donnait à son propriétaire un air de bohème crasseux qui devait désoler ce régulier. Par la porte entrouverte, le pion regardait défiler les élèves des études voisines. Beaucoup passaient nu-tête, une plume ou un crayon fiché dans leurs oreilles. Ils avaient sous le bras des livres aux coins usés, des cahiers de texte reliés en papier gaufré.

Ceux de mathématiques spéciales marchèrent d'abord. Il y avait parmi ces futurs polytechniciens des gaillards qui étaient déjà des hommes, deux ou trois portaient des lunettes, un autre étalait sur sa tunique une barbe noire de jeune fleuve oriental, un dernier était en petite tenue de lignard, sa culotte rouge ressortit violemment sur le fond d'ocre des murs du

couloir. Puis vinrent, accompagnés d'un pion presque propre, les élèves de mathématiques élémentaires dont quelques-uns avec leurs moustaches naissantes qu'ils tordillaient prétentieusement se donnaient des attitudes anticipées de capitaine Glavaroche. Entre tous, un nègre superbe avait sous sa toison de mérinos une face cirée dans laquelle roulaient des yeux blancs. Les rhétoriciens et les élèves de seconde s'avancèrent ensuite, conduits par trois maîtres répétiteurs dont deux, des étudiants condamnés à temps au bagne universitaire, étaient incolores, inodores et insipides. Leur collègue, celui qui menait les collégiens de seconde, semblait en revanche un vieux bon enFant qui laissait bavarder à mi-voix les petits prisonniers.

Dansel s'était placé derrière Lordereau, au second rang des élèves de la sixième étude. A mesure que défilaient les pensionnaires des autres classes, il adressait quelques mots à l'un ou à l'autre. Les grands surtout excitaient son enthousiasme. Il entretenait de préférence des "relations avec les futurs Saint-Cyriens et les philosophes, à cette heure au cours de langues vivantes. Dansel accordait tout au plus son estime aux rhétoriciens. C'est à peine s'il lança une ou deux polissonneries à ces dadais dont certains passèrent, la bouche ouverte niaisement, l'œil vague et les pieds

faisant grincer le sol briqueté. D'autres portaient sur eux la marque plus visible des tourments de la croissance. L'acné salissait leur visage de pustules entourées d'auréoles roses ou livides qui couronnaient leurs fronts ou grossissaient leurs nez.

— Suivez! commanda M. Bisson.

Aussitôt, séparés de leurs camarades delà cinquième étude par une distance d'un mètre et demi, Thierron et Lordereau se mirent en marche. A la queue-leuleu, les autres emboîtèrent le pas. Au milieu des rangs, Gendrevin traînait les pieds.

— Gendrevin! serrez, s'écria le sous-maître. Puis comme Thierron et Lordereau faisaient de grandes enjambées, M. Bisson reprit : « Pas si vite, en tête! »

Les enfants sautèrent trois marches qui servaient de perron à la porte d'entrée des études et Us se trouvèrent dans une vaste cour où gelaient des marronniers chétifs. La neige formait au centre de ce préau une nappe aux irisations de diamant sous l'éclat d'un pâle soleil hivernal. Des deux côtés, aux endroits où avaient piétiné les lycéens, des amas de boue d'un blanc sale se convertissaient peu à peu en flaques d'eau. La cour était limitée par quatre lourds corps de bâtiment rectangulaires et à cinq étages. Au rez-de-chaussée, les études du grand collège faisaient face aux salles de classe. Chacune de celles-ci était désignée par des

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lettres noires qui se détachaient sur le fond gris du mur. Les mots suivants se succédaient dans toute la longueur du bâtiment]: Mathématiques spéciales, Mathématiques élémentaires, Philosophie, Rhétorique, Seconde, Troisième .1. Troisième B. A l'extrémité delà cour, les cabinets de physique et de chimie étaient éclairés par d'immenses fenêtres à travers lesquelles on apercevait la roue en verre d'une machine électrique et des amoncellements d'éprouvettes, de vases poreux et de flacons à demi pleins de cristaux ou de sels. Presque à l'angle des études, la salle réservée à l'histoire naturelle était plus sombre, plus étroite. La porte entr'ouverte de cette pièce laissait apercevoir un squelette pendu à un support. La tête de mort avait un large sourire sceptique qui mettait une pointe d'ironie dans la solennité nulle des choses ambiantes. A l'autre extrémité de la cour, trois immenses portes vitrées étaient surmontées de ces inscriptions : Vestiaire, Parloir, Lingerie. Au premier et au second, se trouvaient les appartements du censeur, du proviseur et de l'économe. Les croisées de ces logis étaient garnies de rideaux de mousseline de damas ou de reps dont les couleurs sobres, un peu fanées inspiraient l'idée d'une bourgeoisie pauvrette et proprette. Les étages supérieurs des classes et des études étaient occupés par les dortoirs. Point de volets aux fenêtres.

Mais des grillages de fils de fer qui donnaient à celtepartie de la maison un faux air de gigantesque cage à serins.

Dans la cour, une idée folle traversa la cervelle de Lordereau. Au lieu de faire le tour du préau comme le prescrivait le règlement, il obligea Thierron à traverser directement. Toute la sixième étude suivit, pataugeant avec joie dans la neige, la maculant des clous de souliers.

— Prenez donc par la droite, les deux premiers, fit rageusement M. Bisson. En voilà une idée, par exemple!

Ils obéirent, mais avec une mauvaise volonté évidente. Ils obligèrent leurs camarades à tracer un long zigzag dans la neige. Dansel trouvait cela drôle. Ce manège lui rappelait l'exercice du serpent auquel on dressait les lycéens pendant les heures consacrées à la gymnastique. Sur le pas des portes de classes, des élèves flâneurs ou retardataires contemplaient avec une joie profonde la sixième étude qui s'amusait.

— Lordereau et Thierron, cria le surveillant, deux heures de retenue.

En même temps, il courut à la tête pour remettre les deux chefs de file dans la bonne voie. A peine était-il arrivé à son but qu'une boule de neige serrée, dense et drue vint s'abattre sur son chapeau et le fit

presque culbuter. Il y eut un rire général parmi les élèves. Les rhétoriciens dont le professeur était en retard s'eDtassèrent à la porte de leur classe appelés par deux ou trois d'entre eux, premiers témoins de la mésaventure du pion. Celui-ci avait commandé, halte! s'était immédiatement retourné, cherchant à connaître l'auteur du délit. Ses regards rencontrèrent du premier coup les yeux durs et presque mauvais de Gendrevin qui le fixaient avec effronterie. Il alla à l'enfant :

— C'est vous, clama-t-il en secouant le bras droit du lycéen, c'est vous ! J'en suis sûr.

Gendrevin se dégagea brusquement, prit une attitude défensive et cria :

— Ne me touchez pas!

— Je vous dis que c'est vous.

— Moi? Prouvez-le.

— J'en suis sûr. Je vous connais, monsieur Gendrevin, vous êtes capable de tout.

— Eh bien! ce n'est pas moi. Laissez-moi tranquille maintenant, n'est-ce pas?

— M. le surveillant général, appela M. Bisson qui venait de voir sortir du parloir un gros homme apoplectique à la face congestionnée où une barbe grise et peu fournie formait des plaques sales.

Le surveillant général roula plutôt qu'il ne marcha

vers le maître d'étude. Il tenait en main un fort trousseau de clefs qui sonnèrent son approche.

Sans laisser à son supérieur le temps de placer une question, le maître d'étude parlait, parlait. Il usait d'une éloquence indignée, mais toujours solennelle pour raconter le méfait. Ses yeux, son menton, ses doigts, ses paroles désignaient Gendrevin. L'enfant serrait les poings et, devenu blême, ripostait à chacune des accusations du maître d'étude :

— Ce n'est pas moi, ce n'est pas moi.

— Gendrevin, souffla le surveillant général, faitesmoi le plaisir de me suivre. Vous m'adresserez un rapport écrit, n'est-ce pas? monsieur Bisson.

— Mais je vous jure, monsieur Desmarais, je vous jure que ce n'est pas moi, répétait Gendrevin. Vous pouvez demander à Klopfstein. J'étais avec lui en rang. Il vous dira bien si je me suis même baissé pour prendre de la neige.

Les autres élèves cependant entraient en classe et l'enfant put entendre la voix de M. Lebrègue, le professeur de troisième A, qui reprochait aux collégiens leur perpétuelle arrivée en retard. Gendrevin persistait dans ses dénégations.

— Je vous jure, s'obstinait-il à dire, je vous jure que je n'ai rien fait.

— Ça ne me regarde pas, dit le surveillant général,

26 L'ELEVE GEND KEVIN

vous vous expliquerez avec M. le censeur. Suivezmoi.

Gendrevin obéit. A la suite du sieur Desmarais, il rentra dans le couloir des études qu'ils longèrent. Pas d'autre bruit que la chanson du lampiste qui nettoyait les quinquets de la salle affectée aux philosophes. C'était une sorte de mélopée rustique, traînarde et nasillarde, un de ces chants que les bergers de montagnes se renvoient dans les claires nuits d'août. Le surveillant général avait sans doute trouvé inconvenante la joie du cuistre, car, passant la tête dans la porte entrebâillée de l'étude, il s'écria :

— Taisez-vous donc, Gervais ; on n'entend que vous.

Toujours suivi de l'écolier, M. Desmarais s'engagea dans un nouveau couloir sur lequel s'ouvraient les classes du moyen collège.. On entendait des voix enfantines qui bredouillaient d'incomplètes phrases latines, des questions de professeurs entre lesquelles Gendrevin distingua celle-ci :

— Dites-moi le supin de ludere ?

Instinctivement, par la seule force de l'habitude,

Gendrevin laissa danser dans sa cervelle échauffée le mot lusum. Puis, en compagnie du surveillant général qui venait d'ouvrir une porte, il pénétra dans un préau semblable à celui du grand collège. Mêmes

arbres souffreteux, même disposition architecturale. Les bureaux du censeur, du proviseur et de l'économe tenaient seuls la place qu'occupaient plus loin la lingerie, le vestiaire et le parloir. Un peu essoufflé parla marche, M. Desmarais fit une légère halte, après laquelle il pénétra chez le censeur en commandant à l'écolier de l'attendre.

Durant cinq minutes environ, Gendrevin resta dehors presque inconscient, la tête martelée par une épouvantable migraine, retenant au fond du gosier l'angoisse d'une forte envie de pleurer. Ses yeux fixaient vaguement une bande grise de pierrots qui se roulaient, les plumes hérissées, le ventre en boule, dans la neige de la cour. Près de lui, une gouttière laissait couler un mince filet d'eau. Aucun autre bruit que l'écho lointain de la chanson reprise par le lampiste, malgré l'ordre du surveillant général. Celuici reparut enfin et commanda à l'élève d'entrer. Gendrevin traversa une sorte d'antichambre dans laquelle, derrière une niche grillée, un employé — le secrétaire de M. le censeur — établissait la moyenne des notes hebdomadaires. M. Desmarais heurta du doigt la boiserie supérieure d'une porte en chêne. Quelqu'un répondit : « Entrez » et, après avoir indiqué le chemin à l'écolier, le surveillant général dit obséquieusement:

— Voilà l'élève Gendrevin, monsieur le censeur.

Le censeur, un petit monsieur sec, moustachu, décoré, avec ses cheveux blancs coupés ras, sa redingote impitoyablement boutonnée et collant à la taille, parla d'une voix brève et impérative d'homme qui pose pour l'officier en retraite :

— C'est donc vous, fit-il, qui vous êtes permis... Gendrevin lui coupa la parole et protesta immédiatement.

— Non, m'sieu, non, ce n'est pas moi. M'sieu Bisson a menti.

11 avait énoncé cette dernière allégation sans en calculer la valeur, avec la franchise carrée et nette de la colère indignée. Immédiatement le censeur se leva derrière son bureau dont les bords lui coupaient la taille en deux. Il serra les dents et ses os maxillaires tracèrent une arête dure de chaque côté des joues. Il roula des yeux stupéfaits, se décida à parler et siffla ceci entre ses lèvres :

— Vous ajoutez, monsieur, l'insolence à la polissonnerie et à l'indiscipline.

— Je vous jure, m'sieu le censeur, que ce n'est pas moi, répéta Gendrevin.

Kn même temps son regard alla se fixer sur deux bustes — ceux de Rollin et de Fénelon — qui surmontaient la bibliothèque du fonctionnaire. Ces bons-

LA CRISE 'jy

hommes de plâtre grimaçaient un sourire bénisseur, niais et agaçant. Le censeur reprit :

Les mauvais écoliers sont prodigues de serments. Je suis habitué à ces sortes de grandes paroles. Mais on ne me trompe pas, moi, monsieur! Vous feriez mieux d'avouer.

Vous pouvez ne pas me croire, m'sieu. Mais je vous le répète, je n'a! rien fait de mal. C'est parce que M. Bisson m'en veut qu'il m'accuse, voilà tout.

— M. Bisson est un excellent maître. J'ai toujours rendu ju^ice à son impartialité. N'essayez donc pas de m'en imposer par des subterfuges indignes d'un

■ jeune homme loyal.

— Je n'ai rien fait: ce n'est pas moi.

— Qui serait-ce alors?

Je ne sais pas et si je le savais, je ne le dirais point. Je n'ai jamais dénoncé mes camarades.

Faites bien attention, monsieur Gendrevin. 11 v va de votre renvoi du collège, c'est-à-dire de votre avenir. Voulez-vous avouer?

— Mais je n'ai rien fait.

Trêve à une inutile et déjà trop longue discussion, reprit le censeur. Je vous donne vingt-quatre heures de réflexion. Vous irez les passer au séquestre. Si d'ici là, vous ne vous êtes pas décidé à dire la vé-

rite, M. le proviseur écrira à votre famille de vous reprendre.

L'universitaire se rassit et rédigea un ordre d'écrou fortement motivé. Pendant ce temps, Gendrevin restait morne, le regard allant des bustes d'anciens pédagogues aux livres ennuyeux alignés sur les rayons de la bibliothèque d'acajou. Dans la cheminée flambaient deux bûches dont les extrémités avaient des bulles d'eau noirâtre et pleurarde.

— Vous avez un Virgile, n'est-ce pas ? interrogea le censeur en posant sa plume.

— Oui, m'sieu! Je l'avais pris pour aller en classe.

— Très bien. Vous me scanderez tout le second livre de Y Enéide. Vous avez compris, n'est-ce pas? Et tâchez de faire proprement ce pensum. Je le vérifierai moi-même.

Puis, se levant, le censeur ouvrit la porte «de son cabinet et rappela le surveillant général qui parlotait avec le scribe de l'antichambre :

— Monsieur Desmarais, dit-il, vous aurez la bonté d'accompagner l'élève Gendrevin. Il restera aux arrêts jusqu'à après-demain. Recommandez-le, s'il vous plaît, à la surveillance toute spéciale de M. Séguin.

— Allons, venez, Gendrevin, dit le surveillant. Vous avez toutes vos affaires, n'est-ce pas?

Le collégien esquissa un signe de tête affirmatif et

obéit. Cette fois-ci, il dut précéder M. Desmarais qui voulait avoir l'œil sur son prisonnier. Ce fut de nouveau toute une pérégrination à travers les corridors, puis la complète ascension d'un escalier de deux cent trente-trois marches. A chaque étage, des portes vitrées laissaient apercevoir les dortoirs, avec leurs couchettes de fer, leurs tables de nuit escabeaux surmontées de boîtes à toilette, leurs lavabos, longues cuvettes de zinc à minces robinets en cuivre.

Le surveillant général geignait, ahélait, s'arrêtait sur les paliers pour reprendre le souffle, puis recommençait à poser lourdement les pieds sur chaque marche. Pensif, Gendrevin suivait tous les mouvements de cet homme. Ils arrivèrent enfin sous les combles devant une porte basse et guichetée, M. Desmarais l'ouvrit avec une forte clef et introduisit l'élève dans une grande salle nue, carrelée, où s'ouvrait une douzaine et demie de cellules. A l'angle de cette pièce, près d'une fenêtre, un vieux bien râblé et solide encore, lisait le Petit Journal. Ce bonhomme était accoudé sur une table noire mi-revêtue d'un sous-main en papier fort, gras, sali, constellé de pâtés. Il portait à la boutonnière de son veston râpé un ruban de la Légion d'Honneur. Il avait sous sa moustache grise l'air rébarbatif rendu plus mauvais encore par une forte ride qui bossuait le milieu de son front. Mais

l'œil était bleu, très câlin, très doux, presque compatissant.

A l'arrivée du surveillant général et de l'élève, le vieux interrompit sa lecture, plia son journal en quatre, leva la tête et s'écria :

— L'illustre Gendrevin ! Un habitué ! Qu'est-ce qu'il a encore fait?

M. Desmarais narra aussitôt le crime de l'écolier, un irrespectueux, un insolent, une nature indomptable, un mauvais esprit. Et avec cela menteur! menteur comme un dentiste. Passe encore si Gendrevin eût été un imbécile. Mais son intelligence ne servait qu'à sa perversité. Enfin M. le censeur recommandait une surveillance spéciale pour Gendrevin. Desmarais termina sa philippique par ces mots : « Je compte sur vous, n'est-ce pas , monsieur Séguin? Ne passez rien à ce garnement. »

— Soyez tranquille, répliqua le vieux en raccompagnant le surveillant général. Puis, après avoir fermé la porto d'entrée, il revint vers l'écolier et s'écria :

— Ah ! maître Gendrevin, nous nous amusons à jeter des boules de neige aux répétiteurs.

L'enfant leva les yeux vers le geôlier et très calme, un peu pâle, il répondit d'une voix altérée :

— Je suis puni injustement, m'sieu Séguin, je vous le jure. C'est toujours, toujours sur moi que

LA CRTSE 33

m'sieu Bisson tombe depuis quelque temps. Je suis

sa bête noire.

Il mit dans cette protestation tout un accent de douloureuse sincérité. Le grognard fut presque touché.

— Il fallait dire cela au censeur, fit-il doucement.

— Mais je le lui ai dit. Il n'a pas voulu me croire. Je ne suis pas un menteur pourtant, allez !

Séguin hocha la tête et se mordit la lèvre. Puis, après un instant de silence, il reprit :

— Que voulez-vous ? On peut se tromper, mon pauvre enfant. Ces messieurs sont des savants, mais enfin on ne sait jamais tout. Ah ! vous en verrez bien d'autres quand vous serez au régiment. C'est là que la vie n'est pas drôle.

— Oh ! je préférerais être soldat, m'sieu Séguin. Au moins les militaires sortent. Il y a une justice dans l'armée, tandis qu'ici...

— Une justice dans l'armée, repartit le vieux, une justice dans l'armée ! Ah ! bien, allez-y voir. La justice c'est comme le bon Dieu ! Ça existe, mais ça ne se montre pas. Quand vous aurez mon âge, vous en saurez quelque chose. Le mieux, voyez-vous, c'est encore de se soumettre au règlement. Moi je ne connais que ça. Si vous obéissiez toujours, il est probable que M. Bisson ne songerait pas à vous punir. Dans l'ar-

mée c'est comme ici. Les supérieurs s'en prennent de préférence aux indisciplinés. C'est donc bien difficile1 de se tenir tranquille ? Mais je bavarde et vous me faites blaguer pour flâner. Connu ce tour-là, monl petit. Allons! ouste, en cage, et plus vite que ça.

Aussitôt Séguin gonfla la ride de son front comme pour cacher la douceur de son regard. Il accentua la! rudesse de sa physionomie, prit au sérieux son rôle de geôlier. Puis il s'écria d'un ton bref, en désignant une des cellules :

— Venez par ici. Entrez là. Asseyez-vous et travaillez. Vous connaissez la consigne : cinquante vers à l'heure, défense de regarder par la fenêtre, défense de parler ou de crier, défense de rien écrire sur les murs. A propos, j'ai oublié de visiter vos poches, i Donnez-moi tout ce qu'il y a dedans et ne conservez que votre mouchoir.

Le collégien obéit. Il remit au geôlier un canif, un bout de ficelle, un porte-monnaie au cuir élimé sur| lequel un décime moulait une circonférence, une enveloppe contenant une lettre.

— Gardez ça, fit Séguin. Je neveux pas être accusé de lire la correspondance de mes pensionnaires.

— Merci, répliqua Gendrevin. Du reste, c'est une lettre de maman. Vous pouvez voir.

— Non. Je m'en fiche de votre lettre. Est-ce tout?

Le prisonnier continua à sonder ses poches et remit n cadenas "à son gardien."

— Suis-je bête, fit-il, j'ai oublié de fermer mon puitre. Mais on perd la tête avec cet animal de lion!

— Si je vous entends parler encore de la sorte, tous aurez de. mes nouvelles, clama Séguin.

— Mais, m'sieu, je suis sûr qu'on va chercher dans nés affaires et je serai encore puni si un livre ou un iahier me manque.

— Tant pis! Gela vous apprendra à être désordonné. Maintenant faites-moi le plaisir de déboutonner votre tunique.

— Pourquoi? Il ne fait pas déjà si chaud ici.

— Dé-bou-ton-nez vo-tre tunique, monsieur Gendrevin. Je connais très bien les malices cousues de fil blanc des élèves, moi. On cache là-dessous des traductions juxtalinéaires pour faire plus vite son pensum et flâner ensuite.

— Mais je n'ai rien à traduire. M'sieu le censeur m'a dit de scander du Virgile.

— Ça ne fait rien, déboutonnez tout de même. Avant de grimper aux arrêts, vous avez peut-être dissimulé un roman ou un journal.

Le séquestré se résigna. Il ouvrit sa tunique sous laquelle se trouvait un gilet veuf de boutons et qui

laissait voir par l'entrebâillement de la chemise en grosse toile un peu de peau blanche.

— Il n'y a rien là-dessous, reprit Séguin. C'est bon. Maintenant travaillez.

Il sortit poussant la porte de la cellule sur laquelle il fit glisser deux verrous. Il ferma également le petit guichet-guillotine placé au milieu de cette porte. Ainsi il pouvait surveiller le prisonnier sans être vu de lui.

Et Gendrevin resta dans la solitude.

IJI

Cette solitude de la prison, Gendrevin était presque arrivé à la souhaiter après deux années d'internat. Il la préférait à la vie en commun. L'isolement lui était devenu cher à mesure qu'il se trouvait davantage en contact avec ses camarades. Il n'avait rencontré en effet aucun ami au lycée où, dès son arrivée, son accent pâteux de franc-comtois avait fait le bonheur des loustics. Peu joueur, assez lourdaud, nullement expansif, il se contentait d'être un rêveur. La réclusion au moins c'était du loisir pour songer sans être distrait. Elle permettait à l'écolier de laisser galoper son esprit. En temps ordinaire, il acceptait comme une bonne diversion le séjour d'une cellule où il pouvait à peine se retourner, mais où la pensée restait libre. Sa passivité toute volontaire à subir la claustration révoltait tout le monde au lycée. Les maîtres y

3X L'ÉLÈVE GEND KEVIN

trouvaient l'indice évident d'une nature perverse. Les élèves riaient de l'aisance que mettait leur camarade à « grimper. »

C'était aujourd'hui la première fois que Gendrevin n'acceptait pas sans mot dire la punition accoutumée. Personne, à part quelques lycéens, et Séguin, n'avait tenu compte de la persistance de ses dénégations indignées. Le pion, le censeur et le surveillant général les prirent pour une nouvelle forme d'indiscipline. Suivant eux, Gendrevin s'assimilait l'amour du mensonge habituel aux pires élèves, aux « indécrottables. » Condamnant sans s'en apercevoir le régime du lycée, ils mettaient les protestations de l'adolescent sur le compte de la contagion. Nul parmi ces conducteurs d'enfants ne voulut soupçonner une injustice.

C'était pourtant d'une injustice que souffrait Gendrevin. Les arrêts, où il était monté cinq fois depuis la rentrée des grandes vacances, lui pesaient moins aujourd'hui que le manque absolu d'équité dont il était victime. Il se sentait atrocement lésé. Il était puni sans preuve, sans enquête, sans motif personnel. Pourquoi lui plutôt qu'un autre? Etait-ce donc parce qu'il ne sortait jamais, parce qu'obtenant presque toujours un assez bon rang dans les compositions hebdomadaires faites sous les yeux du professeur, il avait la plus mauvaise place à l'étude, au dortoir, au

réfectoire où Ton paraissait l'exposer systématiquement aux courants d'air? Sa prodigieuse imagination exagérait naturellement tous ces mécomptes de la vie du collège. Il se jugeait volontiers un paria, un déclassé, un être à part, une sorte de bouc émissaire. Les mille et une taquineries de ses camarades, les punitions sans cesse répétées des maîtres lui laissaient dans le cœur un immense dégoût, une amertume profonde et comme un regret d'être né. Toujours, toujours une angoisse de petit martyr lui tenaillait la gorge, gonflant ses amygdales, montant jusqu'au cerveau qu'elle frappait de mille coups.

Enfin il pleura.

Lentement d'abord deux larmes coulèrent le long de ses joues. Puis d'autres, puis d'autres, encore d'autres. Son immense chagrin se traduisit en longs sanglots répétés comme un hoquet et qu'il étouffait dans son mouchoir marqué d'un chiffre au coton rouge. Il avait les pieds glacés. Plus il se lamentait, plus l'injustice dont il était victime grossissait dans son imagination surexcitée. Qu'avait-il fait pour être si malheureux? Pourquoi, pourquoi n'était-il pas resté perdu dans l'éternel repos des limbes? Pourquoi l'a- Vait-on enfermé dans cette maison? Pourquoi l'y laissait-on souffrir? Pourquoi l'y faisait-on pâtir?

Il plongea la tête dans ses bras croisés sur le pupi-

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tre et continua à sanglotes. On heurta la vitre du guichet-guillotine. L'enfant ne bougea pas. Ce fut à peine s'il entendit le bruit des verrous qu'on tirait, de la porte qu'on venait d'ouvrir. Séguin pénétra dans la cellule. Jamais il n'avait vu pleurer « ce pensionnaire » qu'il considérait comme un têtu au cœur dur, à l'esprit sournois. Il fut étonné, se persuada que Gendrevin parlait sincèrement tout à l'heure quand il avait protesté de son innocence. Le vieux se dérida, prit sa bonne -mine des dimanches, et frappant sur l'épaule de l'enfant, il le regarda de ses yeux bleus très doux, indulgents comme le regard des saints dans les miniatures des manuscrits gothiques.

— Allons! dit Séguin, il faut travailler.

— Je... ne peux pas, je ne... peux pas, répliqua Gendrevin avec un bredouillement de paroles mouillées par les pleurs. m

— Pourquoi? Qu'y a-t-il?... Voyons, parlez.

Mais il fut impossible au séquestré de répondre. Un tremblement nerveux le secouait. Ses larmes qu'il essayait de sécher avec son mouchoir coulaient plus fort que jamais, bordaient ses paupières d'un rose de blépharite, obscurcissaient sa voix. Au lieu d'émettre des mots, le prisonnier hoquetait des sanglots. Séguin était très embarrassé. Qu'allait-il devenir avec ce pleurnicheur? Enfin il prit une détermination :

— Sortez, commanda-t-il.

Gendrevin retira ses jambes du banc-pupitre dans lequel il était emboîté et rentra avec le vieux clans la salle des arrêts. Instinctivement il se dirigea vers un poêle de fonte placé au centre de cette pièce, s'en approcha et chauffa ses pieds. Encore humides déneige, les gros souliers de l'enfant séchèrent au feu et de leur extrémité s'échappait une légère et fine buée. La chaleur remit un peu Gendrevin. Ses sanglots furent moins précipités, ses larmes moins abondantes. Seule l'angoisse qui lui tenaillait la gorge persistait à le torturer. Il avait très soif. Une migraine épouvantable continuait à marteler son cerveau et ses tempes battaient furieusement la charge sur ses paupières alourdies et gonflées. Le charbon qui brûlait dans le poêle empestait. Son odeur acre augmentait encore les douleurs cérébrales de l'écolier dont la face était maintenant rouge et congestionnée.

Les bras croisés, le regard fixé sur l'enfant, Séguin attendit qu'il fût un peu calme et il lui demanda :

— Eh bien! ça va-t-il mieux?

Gendrevin fit un signe de tête négatif et répondit.

— Non, j'ai mal.

— Où souffrez-vous?

— Je ne sais pas... Partout. Ici et là.

Il avait désigné sa tête et sa gorge. Le vieux Ger-

bère mit sa main droite sur le front du lycéen et dit :

— C'est vrai, vous avez trop chaud par là. Mais nom de nom! pourquoi êtes-vous venu vous rôtir au poêle?

— Oh ! m'sieu, j'avais les pieds gelés.

— Vous me donnez peut-être là encore une de vos bonnes raisons, monsieur Gendrevin. Avec vous on ne peut jamais avoir le dernier mot. Mais maintenant que vous êtes un peu remis, vous allez rentrer en cage et travailler, n'est-ce pas?

L'écolier ne répondit rien et se laissa passivement enfermer de nouveau. 11 s'assit, ouvrit son Virgile, régla du papier qu'il divisa en six colonnes verticales et commença son pensum. Tout d'abord il essaya de scander correctement les vers de Y Enéide. D'une écriture moyenne, carrée et régulière il écrivait chaque pied de l'hexamètre et traçait au-dessus des syllabes les traits inflexibles désignant les longues ou les crochets qui panachent les brèves. Quand il eut indiqué ainsi la métrique des vingt-cinq premiers vers, comme sa page était finie, il la laissa sécher, mit sa tête lourde de migraine sur son coude et rumina de nouveau l'injustice des maîtres, le long martyre de l'internat, le dégoût profond de l'existence. Tout en mâchant ses rancunes sans pouvoir les digérer, Gendrevin fixait du regard le mur de sa cellule, un mur gris,

constellé d'éclaboussures d'encre, couvert çà et là des maximes de prisonniers. Quelques-unes de ces pensées d'Epictètes en uniforme avaient été grattées par le vigilant Séguin, mais profondément incrustées dans le plâtre à l'aide d'un bec de plume ou d'un canif caché dans les souliers des séquestrés, elles demeuraient lisibles. Un révolté anonyme avait écrit : Mort aux pions ; un autre, un sentimental -.faune Blanche d'Aatirjny; un troisième, évidemment un admirateur de la poésie utilitaire et républicaine avait laissé à ses successeurs le soin de méditer cette épigramme :

Des deux Napoléons les gloires sont égales, Bien qu'ils aient employé des moyens inégaux. L'un prit des ennemis toutes les capitales ; L'autre de ses sujets prend tous les capitaux.

A côté de ces vers mal rimes, mais incrustés dans le mur, une maxime probablement incomplète puisque les deux lignes dernières avaient été soigneusement grattées énonçait ceci : La vie est un désert. Puis c'étaient des noms et parfois des dates. Plainchamp, de Lithorel, IGjuin 1865, Lévy-Schoicb, Jean-Nicias Philolaos, Dansel. Ce dernier vocable était répété à trois ou quatre endroits différents. En relisant ces noms, Gendrevin évoquait le souvenir de camarades plus âgés que lui qu'il avait connus à son entrée au lycée d'oùils s'étaient fait chasser. TelJean Nicias Philolaos

L'ÉLEVÉ GENDBEVIN

un Grec superbe qui, en rhétorique, avait failli assommer le surveillant de la troisième étude. Tel encore Ange de Lithorel un candidat à Saint-Cyr. C'était lui qui avait fomenté la fameuse révolte de 1866 à la suite de laquelle on licencia les classes supérieures du lycée et l'on expulsa dix-huit rebelles. Certes maintenant ces deux insoumis étaient bien heureux et Gendrevin enviait le Grec retourné dans ses montagnes natales, le futur officier aujourd'hui engagé volontaire dans l'infanterie de marine. C'étaient des braves, des hommes. Ils avaient secoué l'esclavage, au moins. Leurs parents avaient compris les misères de cette vie d'interne. Mais lui, Gendrevin s'il était mis injustement à la porte dans vingt-quatre heures, serait plus impitoyablement incarcéré le lendemain. Au lycée succéderait peut-être le bahut, l'institution où les enfants sont obligés de dérober du pain tant ils sont affamés, la maison du marchand de soupe où des pions de dernière catégorie sirotent de l'absinthe, derrière leurs pupitres, durant les études.

Le prisonnier se remit à la tâche. Mais, cette fois, il ne fit aucune attention au rhythme des hexamètres! A quoi lui aurait servi de rédiger proprement son pensum puisque demain peut-être il serait expulsé du lycée ? D'ailleurs, il ne se sentait pas la force de travailler. Son mal de tête augmentait. Des brouillards

lui passaient devant les yeux. La plume tremblait entre ses doigts. Le froid recommençait à geler ses pieds et ses jambes. Sa gorge le faisait tellement souffrir qu'il étouffait une envie de crier en avalant sa salive. 11 éprouvait toujours une soif ardente.

Des horloges sonnèrent quatre heures. Leurs sons se croisèrent et un écho répéta leurs vibrations métalliques. Très affaibli, le roulement du tambour qui annonçait la fin de la classe, en bas, dans la cour, monta jusqu'aux oreilles de Gendrevin. Le prisonnier éprouva un besoin de respirer, une nécessité impérieuse de se rafraîchir la tête. 11 crut qu'elle allait éclater tant il souffrait. Aussitôt, il profita du bruit extérieur pour violer le règlement et, montant sur le banc du pupitre, il ouvrit la lucarne qui éclairait sa cellule. Une bouffée d'air très frais, presque glacial pénétra dans la prison, mit un peu de froid sur les joues de l'adolescent dont le visage était appliqué aux inutiles mais terrifiants barreaux en fer de l'étroite fenêtre. D'un côté, Gendrevin apercevait une moitié du Panthéon ressemblant ainsi à une énorme pièce montée dont on aurait déjà avalé une partie. Tout près de là, le clocher de Saint-Étienne du Mont se découpait plus gracieusement sous un ciel d'hiver qu'un pâle soleil couchant salissait de taches sanglantes: Beaucoup plus loin, à l'horizon, une vapeur de suie montait dansl'at-

mosphère au-dessus de toits sans nombre qui se succédaient inégaux, blancs de neige, surmontés de cheminées en tôle ou en brique panachées enmaj orité de fumées grises. Puis un énorme murmure, quelque chose comme le bruit du ventdans les peupliers ou la chanson de la mer. C'étaitla clameur condensée de Paris libre, travailleur, actif remuant, agité et nerveux. Seule la place du Panthéon dont le séquestré avait un coin sous les yeux, gardait son aspect endormi de grande province tranquille. De son observatoire, Gendrevin aperçut à peine quelques fureteurs de livres qui sortaient rapetisses et quasi minuscules de la Bibliothèque Sainte- Geneviève. Puis une bande d'enfants passa. Gendrevin reconnut d'abord les trente-cinq élèves de la boîte Gudlot, des petits meurt-de-faim, qui suivaientles cours du lycée. Ils rentraient vite au bahut en soufflant dans leurs doigts. Ce furent ensuite des externes libres qui se poursuivirent, jouèrent un moment, emplirent la place de cris aigus et disparurent au tournant des rues. Il envia leur sort. Ceux-là ne connaissaient que le moins mauvais cùté de la vie de collège. 11 leur suffisait d'être attentifs et de travailler en classe pour jouir d'une parfaite tranquillité. Ils avaient, dans leurs familles, le calme parfait, les soins maternels, la bonne poignée de main donnée par le père satisfait, la parole libre durant les repas, des

plaisirs quelquefois et toujours le droit de rêver, de s'étudier, de laisser galoper la folle dulogis.Lui aussi avait connu cette bonne existence, naguère dans sa province. Par quel déplorable défaut de jugement son père la lui avait-il enlevée ?

Maintenant Gendrevin distinguait à peine quelques rares passants. Le soir tombait et sa tristesse fut encore accrue par la ritournelle plaintive d'un orgue de Barbarie qui commençait à moudre le Trouvère. Un allumeur dé réverbères mit de la flamme auxbecs de gaz. D'en haut leurs lumières ressemblaient à des étincelles. 11 y avait par endroits de grosses flaques d'ombre. Le Panthéon disparut peu à peu dans un voile de brume. Mais, là-bas à l'horizon, le ciel noirâtre tout à l'heure rougeoyait comme un fond de forge entrevue. Paris s'éclairait.

L'incarcéré pleura de nouveau. Seslarmes tombaient sur les barreaux de fer dont le contact n'avait pas rafraîchi son front. 11 avait pourtant très froid, un fourmillement au bout des doigts, un engourdissement aux jambes et aux pieds. Cependant il demeurait là inerte, ne sachant plus pourquoi il s'était levé, mais sentant se rouvrir la blessure morale de l'injustice qui l'avait frappé. Tout à coup on ouvrit la porte. Le bruit qu'on fit ramena Gendrevin au sentiment de la réalité. Rapidement il poussa la fenêtre, dégringola

plutôt qu'il ne s'assit sur son banc et saisit la plume. Séguin entra :

— Voilà de la lumière, dit-il en posant sur le rebord du pupitre une chandelleplacée dans un bougeoir de fer. Tâchez surtout de ne pas éteindre.

Il regarda attentivement son pensionnaire et aperçut de longs sillons de rouille qui tatouaient verticalement le visage de Gendrevin.Une belle colère s'empara du geôlier :

— Vous vous ètesmis à la fenêtre, grogna-t-il, vous savez bien pourtant que c'est défendu. Vous avais-je dit cela, hein ? Vousl'avais-je dit, nomdenom ? Vous vous fichez donc de tout, du tiers comme du quart ?

— Mais, m'sieu; bégaya l'adolescent qui pleurait toujours à chaudes larmes.

— Vous allez encore me ficher vos bonnes raisons à la figure. Que je vous entende répliquer ?

Taisez-vous, taisez-vous. Où est votre pensum ? Montrez-moi ça.

Gendrevin exhiba deux feuilles et demie de papier maculé.

— Que ça : que ça \ reprit Séguin. Vous ne vous êtes vraiment pas foulé le poignet. Et c'est écrit! On dirait que votre pensum a été gribouillé par un chat qui aurait trempé les pattes dans du cirage. Vous n'êtes pas fier, non. pas fier pour deux liards, monsieur

Gendrevin. Ah çà! est-ce que vous vous êtes fourré dans la tête qu'on grimpait ici absolument comme si on allait à la campagne pour prendre le frais? Voyons : dites, répondez.

— Non, m'sieu, fit Gendrevin, mais...

— Ah! oui, voilà les explications qui recommencent. Eh bien ! en deux mots et trois mouvements, je vais vous signifier la consigne, moi. Si vous ouvrez encore la fenêtre, le cachot. Si vous ne me présentez pas, h toutes les heures, le nombre de lignes réglementaires, le cachot. Compris, n'est-ce pas ? En attendant, voici votre goûter.

Séguin retira de la poche de son veston un assez long morceau de pain qu'il tendit à l'élève.

— Merci, m'sieu, répondit celui-ci, je n'ai pas faim.

— Vous boudez contre votre ventre ; à votre aise, mon petit. Mais je vous le répète ; gare au cachot !

Le cachot, aggravation de la cellule, le cachot, punition suprême, effraya médiocrement le prisonnier. Il savait par ouï-dire que c'était un trou noir placé plus avant sous les combles, un endroit privé d'air, de jour, de meubles. Dansel y avait croupi quelques heures à deux ou trois reprises différentes et il avait vanté les délices de ce séjour où l'on pouvait dormir à l'aise pourvu que l'on eût la précaution de se rouler dans un chaud caban. Aux yeux de Gendrevin, le ca-

5U L'ÉLÈVE GEiNDREVIN

choL était un avant-goût du néant, de l'inertie absolue, du vide de toutes choses. Il y serait entré avec une docilité béate. Il regretta presque que le vieux geôlier s'en fût tenu aux menaces. Mieux aurait valu être plongé dans l'ombre, y oublier les autres, s'y oublier soi-même que de rester martyr de l'angoisse, de la migraine et de linjustice dans cette cellule empuantie par l'odeur de suif de la lumière qui champignonnait. Machinalement cependant il reprit la confection de son pensum. Il scandait, scandait sans essayer de pénétrer le sens. Ce second livre de Y Enéide qu'il hachait menu restait lettre morte pour lui. Malgré ses poignantes douleurs, il avait conscience de faire un travail inutile et ridicule. Cette tâche ingrate le dégoûtait, lui paraissait odieuse. Si, au moins, on l'avait fait traduire! Mais non. La punition devait n'être pas intéressante.

Ainsi l'avaient voulu, ainsi l'avaient ordonné les punisseurs dans leur haute sagesse pédagogique. La traîtrise de Sinon, le supplice infligé à Laocoon par les dieux grecs, le sac de Troie, le songe d'Enée, lamort de Gassandre aux beaux yeux implorant le ciel, Priam assassiné au pied de l'autel des Pénates, tout cela fut des mots, rien que des mots surmontés de traits ou de crochets. Seule une fin de vers évoqua dans l'esprit du séquestré la mémoire d'une époque meilleure.

Per arnica silentia lunse chantait Virgile. En reproduisant ces quatre mots sur le papier des arrêts, Gendrevin se revit plus jeune de deux ans, prenant le frais à côté de sa mère assise sur un banc, dans le jardin, derrière la vieille maison familiale. C'était un soir de juillet, presque à la veille des vacances. Une odeur de foin coupé venait jusqu'à eux apportée par des brises légères et tièdes. Des grillons bruissaient. L'on entendait un son lointain de piano et, dans un ciel améthyste, une lune d'argent avait des blancheurs de monde neigeux. Per arnica silentia lunœ... per arnica silentia lunœ, répétait l'enfant au souvenir de ces impressions déjà anciennes.

Cette vision de l'existence antérieure causa de nouveau un grand chagrin au petit prisonnier. Il compara le passé calme au présent plein d'inquiétudes successives et renouvelées. Ses réflexions pessimistes lui revinrent plus férocement obstinées. Qu'avait-il donc fait pour souffrir autant? Etait-il à tout jamais condamné au malheur qui le frappait depuis son admission au lycée? Des idées noires passaient comme de lourds nuages dans sa pauvre cervelle en ébulli-

tion.

Le temps s'écoulait. Des heures, des quarts et des demies sonnèrent. Par instants Séguin venait vérifier le travail de son prisonnier. Il tenait surtout à la quan-

tité et à la belle écriture. Il avait pour celle-ci une affection d'ancien sous-officier qui se souvient d'avoir moulé des états. Mais il restait incapable de juger la qualité. Aussi gronda-t-il Gendrevin qui avait laissé tomber sur des feuillets du pensum une tache d'encre boueuse. Mais il se jugeait trop incompétent pour essayer même de voir si l'enfant avait correctement scandé. Les reproches du gardien touchèrent peu Gendrevin. Ses souffrances morales et physiques augmentaient en effet et le rendaient insensible aux critiques de Séguin. Des frissons lui couraient à fleur de peau. Ses dents claquaient, la migraine persistait férocement tenace. Parfois elle lui serrait les tempes, parfois elle battait ses paupières. Tantôt elle coupait sa tête d'une douleur allant de l'occiput au front. Tantôt elle prenait tout le crâne, descendait jusqu'aux oreilles qui s'emplissaient de bourdonnements.

Vers huit heures, Séguin ouvrit la porte. Il laissa entrer un cuistre mal rasé qui portait noué dans une serviette douteuse le souper du prisonnier, Gendrevin rangea ses cahiers et ses livres tandis que le garçon étalait sur le pupitre le repas du soir. Ce fut d'abord une assiette creuse remplie de soupe figée qui avait une odeur de colle. L'enfant essaya d'avaler deux cuillerées de cette eau grasse. Mais elle ne passa pas. Le sel dont on l'avait abondamment pourvue la rendit

plus amèrement désagréable et piqua la gorge en feu du collégien. Il laissa cette lavasse. A la soupe succéda une tranche trop cuite d'épaule de mouton, delà chair noirâtre bordée de suif gris. Avec de grands efforts, il mastiqua quelques bouchées de cette viande à peine tiède. Il se reprenait à deux ou trois fois pour engloutir cette pitance. Des lentilles qui baignaient dans de l'eau vinaigrée parurent le séduire davantage. Mais elles lui occasionnèrent d'horribles douleurs dégorge. Il les mit doucement de côté, son repas était terminé. Il n'avait du reste pas faim. Une gourmandise d'enfant désœuvré l'avait seule poussé à essayer de triturer ces plats. La tête lourde appuyée sur son coude droit, il entendait sans y prêter attention un dialogue nul que Séguin avait engagé avec le cuistre. Le vieux soupait lui aussi et se plaignait de la cuisine monotone du lycée. Les mêmes plats revenaient à jour fixe. Le bœuf à l'huile du mardi matin et la morue à la hollandaise du vendredi soir exaspéraient particulièrement le geôlier. Mais il conclut avec philosophie qu'on n'a pas le droit d'être difficile quand on a mangé pendant trente années l'ordinaire des casernes. Le garçon enviait le sort de ce grognard et il le lui déclara. Son ambition aurait été de gagner assez de gages pour s'offrir de temps à autre une chopine et un supplément de nourriture fade acquise chez un charcutier dubou-

levard Saint-Michel, qui, à en juger par la devanture de la boutique, devait vendre des aliments extraordinaires. Ce à quoi Séguin répondit que quand on n'a pas ce que l'on aime, il faut aimer ce que l'on a. Ce papottage de gens qui parlent sans avoir rien à se dire parvenait aux oreilles de Gendrevin parla porte de la cellule laissée entr'ouverte. Il l'entendait sans l'écouter. Les mots lui arrivaient nettement, mais ne faisaient point image dans sa cervelle malade qui les recevait confusément. 11 avait du reste tiré de sa poche la lettre que Séguin lui avait laissée en se défendant de vouloir la lire. Il la tenait ouverte sur le pupitre, à côté des assiettes aux trois quarts pleines où la graisse figée avait des apparences de moisissure. Il parcourait des yeux ce papier couvert d'une écriture fine, distinguée, allongée sans crochets prétentieux à la lin des mots bien espacés les uns des autres. Une très légère odeur d'iris mariée au parfum plus violent du vétiver imprégnait encore ces quatre pages. Gendrevin les relut avec une sorte de ténacité, s'efforçant de saisir le sens de certains mots qu'il lui semblait avoir mieux compris la veille. Pourtant elle était très claire, très simple, si calme et si douce cette épître féminine dans laquelle la mère éloignée disait ceci à son petit :

LA CKISE 55

« Mon cher enfant, « Je n'ai pas voulu laisser à ton père le souci de t'écrire. Il t'aurait grondé à cause des mauvaises notes que le proviseur de ton lycée nous a adressées avanthier. J'aurais été trop peinée si je t'avais su malheureux en recevant des nouvelles de la maison. Cependant, mon cher René, je t'assure que j'éprouve un grand chagrin toutes les fois qu'on ne me dit pas beaucoup de bien à ton sujet. Ton père n'est pas mécontent des places que tu as obtenues. Seul, le rang que tu occupes en géométrie l'a vivement contrarié. Mais c'est ta conduite qui le met surtout hors de lui. Pourquoi n'obéis-tu pas à tes maîtres comme tu m'obéissais quand j'avais encore le bonheur de t'avoir à la maison? Gela ne doit pas être plus difficile et si tu veux que je t'aime toujours bien, si tu veux rester le René de petite mère, tu ne nous feras plus de chagrin, n'est-ce pas? Ton père dit toujours que, s'il t'a mis au collège à Paris, c'est pour ton avenir. Tu apprendras à devenir homme et tu te créeras aussi de belles relations. C'est utile dans la vie surtout pour toi qui ne seras pas aussi riche qu'on l'affirme à Armancourt. Nous avons perdu beaucoup d'argent en ces derniers temps, je puis te l'avouer, sachant que tu n'iras pas le redire. Mais tu comprends si tes mauvaises notes sont faites pour nous consoler de ce re-

oô L'ÉLÈVE GENDREVIN

vers de fortune. Allons ! tu me promets d'être tout à fait sage, n'est-ce pas ? Tu ne veux plus me faire de la peine, tu me le promets.

» Bonne maman est encore tout heureuse de lajolie petite lettre que tu lui as envoyée pour lui souhaiter la bonne année.

» Ce bout de billet est devenu sa distraction du moment. Elle le communique à tout le monde. L'autre jour, elle l'a fait lire à Marthe Quérette qui était venue nous voir avec sa mère. Marthe s'est extasiée sur ta gentille façon de dire les choses et bonne maman était toute fière des éloges que l'on décernait à son René. Mais voilà qui va te donner de l'orgueil et, si ton père savait que je t'adresse ces détails, il me gronderait. Il ne faut pas en vouloir à M. Bélin, mon cher René. Ton correspondant est si terriblement affairé qu'il n'a point toujours le loisir de s'occuper de toi. Il t'a fait sortir deux jours durant les vacances de janvier. Rien ne prouve mieux sa bonne volonté à notre égard. Il est vrai qu'il est un peu notre obligé puisque c'est à ton père qu'il doit sa position. Mais il serait indélicat de lui faire sentir ce que je t'écris et tu as trop d'amour-propre, je le sais, pour te comporter malhonnêtement avec M. Bélin. Quand tu auras besoin de ses bons offices, écris-lui avec discrétion. Je

suis sûre qu'il s'empressera de faire droit à tes désirs, s'ils sont raisonnables.

» Je ne veux pas fermer ma lettre sans te dire une foule de bonnes choses de la part de la famille. Tout le monde t'embrasse cent mille fois depuis bonne maman jusqu'à la Méïanne. Cette dernière parle de toi à tout venant et à tout propos. Ne voulait-elle pas me forcer à t'envoyer une assiette de berlinquinquins et une douzaine de chalandeaux qu'elle a pétris à ton intention? J'ai eu toutes les peines du monde à lui faire entendre raison.

>, Allons, adieu ou plutôt au revoir, mon cher petit angelot, je te supplie encore une fois d'être bien, bien sage et je t'embrasse autant que je t'aime,

» Glaire Gendrevin. »

Le « cher petit angelot» resta soucieusement appesanti sur certaines phrases de cette missive. Pourquoi sa mère lui recommandait-elle d'être sage? Il avait la conviction parfaite de s'être toujours montré docile et l'on aurait dû comprendre, là-bas, dans sa petite ville, chez'les siens, qu'il était devenu le paria de sa classe. Plus que tous les autres sa mère aurait pu avoir l'intuition et la prévision d'un pareil martyre. Il recommença à pleurer tant il se sentait délaissé, tant il se croyait atout jamais perdu. Instinctivement, au

:î8 L'ÉLÈVE GENDREV1N

milieu du grand chagrin qui recommençait à le torturer, ses yeux humides de larmes fixèrent de nouveau la lettre, maternelle et distinguèrent vaguementle nom de l,i Meïanne. Pauvre vieille servante! Elle seule avait une grande pitié de l'enfançon dont elle avait jndis guidé les premiers pas. Elle seule essayait tenacement aujourd'hui de lui rendre la vie moins dure, de même qu'elle s'était obstinée, il y avait deux ans, à empêcher l'exil de son bon ébat dans un lycée parisien. Cependant le garçon vint enlever les restes du souper de Gendrevin. Ce cuistre fit dans la cellule un gros bruit de lourde vaisselle remuée et tout en entassant les assiettes grasses dans sa serviette, il dit:

— Eh bien! l'appétit no va donc pas aujourd'hui?

— Non, répliqua laconiquement René.

Le garçon sortit, laissant entr'ouverte la porte de la cellule. Il reprit placidement sa conversation avec Séguin et lui fit remarquer que le séquestré n'avait presque rien mangé.

— Je crois qu'il est malade, répondit le vieux, à mivoix. Il avait une forte migraine à quatre heures. Il n'y a du reste pas de bon sens à enfermer ces gamins par un froid pareil et surtout à un moment où l'épidémie s'est abattue sur le lycée. Si je m'étais écouté, j'aurais fait travailler ce polisson sur ma table, à côté de moi. Mais vous savez, il y a la consigne et je ne

connais que ça. C'est égal, je ne veux pas être accusé d'assassiner mes prisonniers. Je vais aller voir si Gendrevin a encore mal à la tête. Attendez un peu. S'il n'est pas bien, je le dispenserai de la veillée et vous l'accompagnerez au dortoir.

Le cuistre plaça ses assiettes sur le carreau delà salle tandis que Séguin entrait dans la cellule de René. Sans mot dire, le grognard posa sur le front du petit sa grosse main où buissonnaient des poils bruns. En bas, dans la cour, un roulement de tambour annonçait l'ascension aux dortoirs. — Le vieux fit la grimace, toussota et parut un moment embarrassé. Il hésitait entrel'humanitéetle devoirprofessionnel.il commanda enfin :

— Levez-vous! Donnez-moi votre pensum.

Gendrevin lui remit quelques feuilles de papier noirci et sortit du banc-pupitre où son buste était étroitement resté emboîté. Rentré dans la grande salle des arrêts, il hasarda quelques pas pour se dégourdir les jambes. Il marcha lourdement comme les cavaliers qui viennent de fournir une longue traite ou les marins désaccoutumés du plancher des vaches depuis des mois. Il ferma les yeux un instant. La lampe de Séguin versait en effet dans la pièce une lumière violente et crue. Enfin instinctivement, René alla s'asseoir sur une chaise où il demeura sans pensée, sans

parole, passif, inerte, la tête ballante, agité par des frissons intermittents. Très ébaubi,le garçon considérait, bouche ouverte, cet écolier anéanti, semblable aux monomanes mélancoliques internés das les hospices. Séguin s'était assis devant sa table et de sa belle écriture d'ancien sergent brisquard, il traçait des mots sur une feuille de papier. Mais les expressions justes ne lui venaient pas et il déchira trois pages commencées avant de pouvoir coordonner ses idées. Enfin il réussit à s'exprimer intelligiblement dans un style capitonné de pronoms relatifs. Cette besogne achevée, il plia son papier en forme de lettre, le scella au coin gauche d'un pain à cacheter violet et le remit au cuistre en disant :

— Vous donnerez ceci à M. Desmarais, n'est-ce pas?Onésime. Et vous, Gendrevin, suivez le garçon.

— Faut-il conduire l'élève chez le surveillant général? interrogea le domestique.

— Mais oui, naturellement. Allons! bonsoir, Onésime.

— Bonsoir, m'sieu Séguin.

René eut la perception que le bourru bienfaisant venait de lui être doux et clément. Lui aussi murmura un bonsoir, auquel le vieux répondit par ces mots :

— C'est bon! c'est bon! Vous feriez mieux d'être sage et discipliné.

LA CRISE (il

A la suite du cuistre, Gendrevin sortit des arrêts et descendit l'escalier en s'appuyant à la rampe. Chaque fois qu'il posait le pied sur une nouvelle marche, il éprouvait une forte douleur cérébrale ; il lui semblait qu'un coup de marteau venait d'être asséné au-dessus de son front. Devant lui, Onésime écrasait l'escalier de son pas lourd, balançait la serviette pleine d'assiettes dont les résidus s'égouttaientà mesure que se prolongeait la descente. A chaque étage, les portes vitrées des dortoirs laissaient apercevoir dans une sorte de clair obscur des blancheurs animées. C'étaient les lycéens en chemise et en casque à mèche qui se mettaient au lit. De distance en distance des quinquets fumeux accrochés au mur de l'escalier empestaient et leur huile tombait en perles verdàtres et sales dans des godets gras.L'enfant et le domestique parvinrent enfin au rez-de-chaussée, traversèrent des couloirs et finirent par arriver chez le surveillant général. Onésime laissa sa vaisselle à la porte, introduisit René et présenta le billet de Séguin à M. Desmarais. Le poussah sommeillait devant un feu de coke. Le bruit de la porte qu'on venait d'ouvrir le tira de sa béatitude. 11 n'aperçut tout d'abord que René :

— Encore vous, Gendrevin! clama-t-il. Quand donc se décidera-t-on à en finir avec Votre Seigneurie? Qui vous a autorisé à quitter le séquestre?

Le collégien garda le silence. Onésirae continuait en efl'et à tendre au surveillant général le papier calligraphié par le geôlier. M. Desmarais le prit, après avoir fait observer au cuistre qu'on n'entrait pas chez les gens sans frapper. Il se leva péniblement, s'approcha d'une lampe qui charbonnait et déchiffra la missive de Séguin. Il esquissa une grimace de figure en caoutchouc ou de masque japonais. Ses lèvres formèrent une lippe en cul de poule, ses joues se tassèrent contractées, ridées, ne laissant plus apercevoir que les deux trous noirs des narines, ses yeux roulaient étonnés et blancs. Stupéfait et incrédule en même temps, il semblait chercher une solution. Il se demandait si Gendrevin jouait la maladie ou si la punition infligée à l'enfant était vraiment cause de quelque fièvre, de la scarlatine peut-être. Puis il réfléchit qu'il n'avait aucune responsabilité dans cette affaire. Tout retombait sur le maître d'étude et le censeur. Quant à lui, il s'en lavait les mains. Après cette minute d'effarement, il souffla quelques paroles et dit à Gendrevin :

— Je vais vous faire conduire à l'infirmerie, mais faites-y bien attention, si, demain matin, le docteur constate que vous êtes en bonne santé, le renvoi du lycée dont vous a menacé M. le censeur sera certain. Garçon, vous mènerez cet élève, n'est-ce pas? et

vous prierez madame la supérieure de faire attention aux faits et gestes de ce prétendu malade.

René ne répondit rien. 11 se sentait trop accablé, trop souffrant, trop inerte pour essayer la moindre réplique. Onésime cependant réclamait contre la corvée dont M. Desmarais venait de le charger. Il devait aller à la cuisine où des soins de vaisselle le réclamaient. Si ces allées et venues continuaient, il n'aurait pas fini à deux heures du matin sa besogne accoutumée. Le surveillant général coupa court à ces observations. Il mit le cuistre en demeure d'obéir. L'autre s'exécuta. Gendrevin et lui laissèrent M. Desmarais fort occupé à aérer son cabinet, ils sortirent et, tournant à gauche, ils descendirent dans la cour des réfectoires du moyen collège, la traversèrent, franchirent enfin un premier étage sur lequel s'ouvrait l'infirmerie.

Dans la salle de consultation, une grande pièce meublée de deux divans recouverts de reps chocolat, d'une table, d'une armoire pharmaceutique, d'un bureau Louis-Philippe en acajou et de bancs de bois, ils trouvèrent sœur Madeleine, la supérieure. Elle rangeait en bataille sur la table des fioles aux étiquettes chargées de formules abrégées. Une odeur de remède se mêlait à la senteur fade des cataplasmes mijotant sur un fourneau à gaz, dans une chambre qui s'ouvrait

sur la salle de consultation. Aucun bruit à part celui des flacons heurtés parla main sèche de sœur Madeleine dont la cornette empesée avait par instants une allure lourde d'énorme papillon blanc.

Onésime expliqua mal à la religieuse le cas de l'élève Gendrevim Elle dut le faire répéter et désespérant d'être édifiée, elle tourna son visage aux tons de vieil ivoire vers René qu'elle fixa de ses yeux couleur lilas. Elle demanda des renseignements au petit. Il se montra encore plus obscur que le garçon. Ses idées n'avaient plus de suite. Il parla tout à la fois de son gros chagrin, de sa gorge en feu, de l'injustice des maîtres, de la cellule froide, du pensum lourdement inintelligible, de m'sieu Séguin qui avait eu la bonté de lui laisser une lettre de maman, puis il s'arrêta demandant un verre d'eau fraîche. Sœur Madeleine fut un peu effrayée de ce flux d'incohérences que l'écolier avait essayé de relier par une série d'alors. Elle crut aussitôt à un commencement.de délire, vit René fortement congestionné et comme il insistait pour obtenir un verre d'eau :

— Tout à l'heure, lui dit-elle. Quant à vous, garçon, vous pouvez vous retirer.

Onésime partit aussitôt et le bruit de son paslourd se perdit peu à peu dans le silence de l'escalier.

— Venez avec moi, mon enfant, dit la supérieure.

Comme elle aurait fait avec un des tout petits, elle prit la main de Gendrevin et le conduisit dans un dortoir minuscule où tremblotaient les lumières de trois veilleuses qui mettaient des points errants d'or pâle sur un mur simplement orné d'un crucifix entrevu. Quand ils entrèrent, une religieuse soutenait la tête d'un malade auquel elle faisait avaler une tasse de tisane. La supérieure désigna, près d'une fenêtre où pendaient de longs rideaux de calicot blanc, un lit

inoccupé :

— Vous coucherez là cette nuit, dit-elle à René. Demain, si le docteur l'ordonne, on vous transportera là-haut, dans la salle des fiévreux. Mais ne vous déshabillez pas encore. Je vais faire bassiner le lit.

Puis, comme l'autre religieuse achevait sa besogne auprès du petit malade qui venait de boire :

— Sœur Félicité, commanda la supérieure, donnez une tasse de tisane à cet enfant. Vous le veillerez avec attention, n'est-ce pas? Il faudra ne pas le laisser se découvrir.

Gendrevin but d'un seul trait le breuvage tiède et sucré que sœur Félicité lui avait apporté.

— Encore ! fit-il en rendant la tasse.

— Non, tout à l'heure, répliqua presque impérieusement sœur Madeleine. Vous deviendriez plus malade si vous buviez coup sur coup.

6fi L'ÉLÈVE GENDREVIN

Il n'osa pas insister. Malgré le vague de ses pensées, il gardait une forte appréhension pour la supérieure. Cette femme se montrait sévère à l'occasion. Elle avait une fermeté tenace à certaines heures, une force d'inertie à d'autres. Les élèves l'avaient surnommée Sœur Gendarme. Elle se montrait très orgueilleuse de ce sobriquet, faisait tout pour le conserver. Elle n'avait dedouceur que pour les véritables malades et possédait une rare pénétration qui lui faisait distinguer du premier couples paresseux amis du dorlotement des infirmeries. Dans son état d'abattement général Gendrevin était d'ailleurs incapable d'opposer la moindre réclamation aux ordres de sœur Gendarme. Elle-même bassina le lit de René, mit les deux oreillers au niveau convenable, les tapa d'un coup de poing, aida l'enfant à se coucher. Quand elle eut bordé les draps, elle prit la main de Gendrevin et lui tâta le pouls avec une assurance de vieux praticien. — Là, êtes-vous bien? interrogea-t-elle.

Il ne répondit pas, n'ayant entendu qu'un murmure de paroles. Il avait du reste fermé les yeux dont les paupières étaient toujours appesanties. La soif continuait à le torturer et pourtant il éprouvait de grands maux de gorge en essayant d'avaler sa salive. Il ne se rendait plus compte de sa situation, du lieu où il se trouvait, des mots quej'on prononçaifautour de lui.

Seules l'injustice des maîtres et la punition qu'il venait de subir demeuraient à l'état fixe dans sa cervelle en feu. Cette rancune persistante était dominée par l'idée, par le besoin de la soif.

— A boire! à boire! gémissait-il toutes les deux minutes.

— Bientôt, répondit sœur Félicité demeurée seule avec les deux malades. La supérieure m'a dit de vous donner de la tisane tous les trois quarts d'heure au plus.

Mais il n'entendait pas et répétait obstinément :

— A boire ! à boire !

Quatre fois, la religieuse le souleva et approcha de . ses lèvres une tasse de tisane qu'il buvait avec une gloutonnerie d'ivrogne. Quand il avait avalé cette eau teintée de fleurs sèches, il poussait un petit cridouloureux. En passant à travers le gosier, le liquide paraissait blesser les muqueuses endolories et laissait au fond delà gorge un insupportable goût de sucre qui rendaitpoisseuselasalive de l'enfant. Pourtant à peine avait-il bu qu'il reprenait ces mots :

— A boire ! à boire ! . . .

Sœur Félicité finit par s'apercevoir que le sucre attisait peut-être le feu qui cuisait la gorge du malade. Elle lui apporta la tisane pure. Il ressentit un très léger mieux, quelque chose comme un apaisement. A

côté de lui, l'autre collégien dormait, l'haleine courte, bredouillant parfois des lambeaux de phrase.

René demeurait éveillé. Il avait rouvert les yeux et les tenait immuablement fixés en face de lui sur une portion de mur ,où la lumière d'une des veilleuses plaquait dans de la clarté toujours les mêmes sautillements. Pas d'autre émotion excepté la perception très vive des bruits lointains du dehors. Il restait sourd aux pas discrètement étouffés de sœur Félicité. Mais il entendit très nettement des sabots de rustre sur l'asphalte, des sifflets de machines à vapeur qui se répondaient dans la nuit, le grondement des voitures de vidange, des chansons de noceurs attardés dont les notes canailles lui arrivaient seules. Beaucoup plus tard des coqs déchirèrent le silence nocturne d'une sorte de sanglot strident. Il les écouta se renvoyer leurs saluts du matin. Puis, comme ses oreilles se remplissaient d'un bourdonnement semblable à la colère de l'Océan, il ferma les yeux et tomba dans l'anéantissement et le bienheureux oubli complet de lui-même qu'il avait souhaité durant la journée misérable de la veille.

Vingt-quatre heures s'écoulèrent sans que René sortît de cet état de prostration. Il restait un corps pourvu de souffle. Là s'arrêtait son existence. Il n'eut aucune notion de la première, visite du médecin qui

le déclara excessivement malade et le fit transporter d'urgence dans la salle de l'étage supérieur convertie en petit hôpital de fiévreux. Il se laissa emporter roulé dans des couvertures et Guébhart le garçon de l'infirmerie — un géant alsacien — le soutint comme un paquet inerte à l'aide de ses bras ornés d'an double tatouage représentant un zouave et un faisceau d'armes, René n'eut ni la notion du milieu nouveau dans lequel il se trouvait, ni la perception de son mal. Tout semblait fini pour lui. Dans la grande salle où il était alité, une quinzaine d'autres petits malades rêvassaient. Deux religieuses, sœur Anaclet et sœur Félicité, visitaient les lits, abreuvant tel fiévreux de tisane, soutenant la tête de tel autre. Deux fois par jour, à huit heures du matin et à cinq heures du soir, le médecin, un vieux chauve rasé, serré dans sa redingote dont la boutonnière était tachée d'une rosette pourpre, venait, tâtait le pouls de chaque enfant, regardait les progrès de l'éruption ou de la desquamation, inscrivait illisiblement des ordonnances, donnait des ordres aux infirmières d'une voix brève et moyenne. Il prescrivit une surveillance spéciale pour Gendrevin. Il avait prononcé les mots de scarlatine angineuse et les deux sœurs s'étaient regardées avec étonnement, n'osant pas questionner le praticien, se demandant si" René n'apportait pas un fléau nouveau. Ce fut sœur

Félicité qui se chargea de lui. De taille moyenne, cette religieuse toute jeune encore, avait sous les ailes blanches de la cornette qui lui serrait le front des yeux noirs, veloutés, très doux, ombragés de longs cils, un nez court, légèrement épais, aux narines dilatées, un soupçon de duvet au-dessus des lèvres rouges et bien en chair, le menton grassouillet, les joues roses. Sa voix de chanteuse de cantiques gardait les inflexions molles et caressantes de ces ritournelles sacrées. Dans le néant où il était plongé, Gendrevin n'eut que la sensation diffuse de ce timbre. Il crut entendre les accords lointains de violons qui pleurent des mélodies vagues. Parfois, sœur Félicité posait sur les tempes de René sa main légère et froide déjeune fille en bonne santé. C'était alors une sorte de caresse féminine compliquée d'une grande sensation de fraîcheur, quelque chose comme un baiser accordé sous une charmille dans le calme lourdeur d'une journée caniculaire. Puis, sœur Félicité penchée sur le lit d'un autre malade, l'enfant retombait dans le complet anéantissement. Ses mains aux doigts serrés restaient sous la couverture fixées à ses cuisses brûlantes. Il gardait une attitude raide de statue égyptienne. De temps à autre, l'infirmière lui soulevait la tête et le faisait boire. Il ingurgitait passivement les potions qui passaient toujours péniblement

à travers sa gorge et il revenait à son état d'inertie. Nuit complète sous ses yeux fermés. Rien que du noir. L'odeur fade des remèdes ne montait pas à ses narines. Son ouïe avait des illusions. Tantôt ses oreilles s'emplissaient de bourdonnements. Tantôt il percevait des sons imaginaires. Aucune pensée, aucune idée.

Un matin, cependant, le docteur fit remarquer aux infirmières une série peu nombreuse de petites taches framboisées qui salissaient le cou de René. En même temps il l'obligea à exhiber sa langue. Elle était comme enduite d'un vernis.

— C'est l'éruption qui commence, dit le praticien. Nous en avons au moins pour huit jours. Il faut que le malade conserve la plus grande tranquillité. Si, par hasard, il était agité, vous mêleriez à ses potions de la belladone en quantité infinitésimale.

René Gendrevin avait passé les premiers jours de la vie dans la joie tranquille du milieu familial. Il avait été d'abord l'individu minuscule que Ton empaqueté dans des langes piqués d'épingles de sûreté, le bout d'homme inconscient aux trois quarts qui se met en colère aux heures où il cherche le sein, qui piaille quand il reste enlisé dans ses ordures, qui manifeste ses bonheurs par des consonnances comprises de sa mère, de sa nourrice et de lui, des crrr, des gl/e, des bmmm. Il avait aimé un peu plus tard à tapoter dans le baquet d'eau tiédie au soleil, où, l'été, l'on plongeait son petit corps bourrelé de graisse. Le clapotis et les éclaboussures avaient été son plus vif plaisir. Quand

on l'avait sorti du bain, on le roulait dans des linges chauds, deux mains de femme l'empoignaient aux reins ot rélevaient bien haut, en l'air. A mesure qu'il montait, il avait une peur bleue, puis quand les bras blancs le ramenaient plus bas vers les genoux maternels, il était pris d'un gros rire, tant il se sentait redevenu brave, tant il se moquait de lui-même. Et les sorties, les promenades en poussette dans les environs d'Armancourt, elles comptaient, elles aussi. C'était la Méïanne qui avait charge de cette jeune âme au dehors. Elle vous bouclait le garçon dans la petite voiture d'osier à capote de toile cirée. Quels étonnements lui causaient les choses extérieures ! Il demeurait ébaubi en contemplant deux chiens qui se flairaient sous l'appendice. Il était plein de stupéfaction devant les troupeaux de vaches montant graves et lentes vers les pâturages. A de pareils moments ses yeux roulaient au-dessus de ses joues rose tendre et blanc de lait. Ses narines se dilataient, sa bouche béait. D'autres fois, Méïanne, qui avait gardé un faible de vieille bobonne pour les tourlourous, menait le boueba voir défiler le bataillon de chasseurs à pied en garnison à Armancourt. Dans la petite voiture, René agitait violemment ses mains en écoutant la fanfare avec ses gagistes à la figure gonflée sur les instruments. Le mioche accumulait alors toutes ses ono-

matopées, grasseyait des errr, mouillait des glle, bourdonnait des bmm et finissait par baver. Ces explosions de joie enchantaient la Méïanne. Dans son patois de jurassienne, elle déclarait que le nùiou ne serait pas un de ces mignots toujours accrochés aux frusques de leur mère. Il promettait. Ce serait un luron, un diseur de idoles, un rude homme. La plupart du temps, au milieu de ces promenades, René fermait les yeux, penchait la tête au coin de la voiture et commençait un bon somme. Aussitôt la Méïanne s'arrêtait, couchait doucement le petit dans la longueur de la poussette et, cela fait, elle reprenait sa marche, roulant le chariot sur les chemins doux bordés de peupliers ou sur le sable des bois de pins. Elle attendait l'heure du réveil de René et rentrait alors très vite à la maison. Le moment était venu de servir pitance à monsieur. On l'apportait à sa mère, une grande jeune femme fine, élégante , aux cheveux châtain-clair tombant en bandeaux ondulés sur un front large. Un sourire de tendresse donnait alors plus de limpidité aux yeux pers de la maman qui laissait voir entre ses lèvres des dents bien rangées, mais un peu longues. Madame Gendrevin prenait l'enfant des mains de la servante. Elle déboutonnait son corsage boléro à basque dentelée et galonnée d'or, dénouait sa chemise et avec l'impudeur innocente des mères exhibait l'un de

ses seins, globe de chair blanche veinée de bleu. Le petit s'accrochait goulûment au bouton rose du néné et crispait ses menottes sur la peau maternelle. Longtemps, il restait le nez dans la poitrine de madame Gendrevin, à mesure qu'il buvait ses pieds s'agitaient et froissaient les volants de la robe en soie changeante garnis d'une grecque de jais. Quelquefois, un personnage jeune qui avait une tournure de magistrat entrait doucement, mettait un baiser sur le front de l'élégante nourrice, regardait l'enfant s'abreuver. Enfin, quand le soir commençait à tomber, la Méïanne asseyait le moutard sur ses genoux, lui entourait la taille avec le bras gauche dont la main soutenait une écuelle, tandis que de la main droite pourvue d'une petite cuiller, la servante commençait à empâter René de bouillie. Mission délicate. Le malin avalait consciencieusement et restait bouche ouverte pour ne pas perdre une becquée, mais il fixait les yeux sur le bol qu'il essayait d'agripper. Son ambition unique était de mettre les doigts là-dedans. En pareil cas, Méïanne était toujours fière de l'avoir empêché de tridouiller. Elle se félicitait orgueilleusement de ces victoires devant madame Gendrevin, qui approuvait indulgente. Une fois par semaine, le lundi, on amenait René chez les Quérette, des cousins du second degré. Il y avait là une petite fille, une nabote de trois ans et

demi qui trottinait autour des meubles, s'emparait de chaque menu objet, vidait consciencieusement le son de poupées préalablement décapitées. Cette jeune personne avait des instincts de rare générosité. Elle donnait volontiers au baby, son cadet, les têtes en porcelaine des poupées, les pelures d'oranges dont elle avalait les quartiers et les objets qu'elle dédaignait dans le mobilier paternel. René commença par trouver tout bon, mit tout à sa bouche et poussa des cris de paon un jour où Méïanne l'empêcha d'avaler le dé et l'étui en argent de madame Quérette. Peu à peu cependant il eut des exigences de rustre, ignora les principes élémentaires de la galanterie, fit preuve d'instincts communistes, voulut, lui aussi, sa part d'oranges, demanda, à sa façon, à saigner les poupées. Il y eut presque lutte, Marthe ayant essayé de lui arracher une tranche de fruit qu'il pétrissait. René resta le plus fort quoique et parce que le plus petit. Madame Quérette laissa entendre à sa fille qu'elle devait céder. D'autre part, la Méïanne avait protégé son élève, ne voulant pas l'entendre bauler. Ce fut la première bataille pour l'existence quMl eut à supporter. Vers l'âge de neuf mois, il fut pris d'une déplorable habitude. On avait commencé à le sevrer. Mais il conservait une affection très profonde pour le sein maternel. Il essayait de le retrouver partout, empoi-

TH L'ÉLÈVE GENDREYIN

gnait au hasard un bout de mouchoir, un coin de rideau, voire même du papier qu'il se mettait à suçoter. A défaut de ces objets, il tétait consciencieusement son pouce. Madame Gendrevin était littéralement désolée de cette manie de l'enfant. Elle en référa à la Méïanne qui n'en pouvait mais et déclara d'ailleurs ne vouloir rien faire pour corriger René. « Il faut le laisser tchuler, dit-elle, ça l'aidera pour mettre ses dents. » La mère fit alors cadeau à son fils d'un hochet d'argent à manche d'ivoire. Au moins, pensaitelle, il se mettrait aux lèvres quelque chose de distingué. Cette idée déjeune provinciale fut médiocrement goûtée par le drôle. Son hochet l'amusa quarantehuit heures durant lesquelles il s'ingénia à le jeter violemment sur le plancher. Gela faisait du bruit et René enchanté revenait à ses bouts de mouchoir qu'il continuait à trouver exquis.

Il quitta le maillot. On l'affubla de robes qu'il portait courtes à l'intérieur, longues et fanfreluchées de dentelles au-dehors. A la maison, il fut assis sur des tapis ou des nattes. Il commença à s'y rouler. Au bout de quelques semaines cependant, il s'en alla à quatre pattes d'abord bien doucement, ensuite assez vite. Gomme les siens le trouvaient tardif à marcher, ils furent enchantés de ce progrès. Durant douze longues semaines, René parcourut ainsi toute la maison, la

tête basse, le derrière haut entrevu au-dessous des jupons courts. Aux syllabes indistinctes qu'il avait articulées dès le début succédèrent des ombres de mots pour ainsi dire épelés. A certains instants où sa petite tête semblait travailler, il chantonnait sans interruption des papapapa ou des manmanman. Il appliquait ce dernier vocable enfantin à madame Gendre vin et à la Méïanne en même temps.

On l'admit à la table de famille, durant le dîner de midi. Il y eut sa place, à un bout. Dressé sur une petite chaise, dont un barreau transversal placé à hauteur des reins, l'empêchait de choir, il mangea avec les doigts dans une assiette en ruolz et but dans une timbale à son chiffre. Il avait des tressautements de gaîté furieuse à l'arrivée de certains plats, une répulsion marquée par des peut, foui, caca, pour quelques autres. Le foie de veau lui était insupportable et les pieds de mouton sauce poulette l'indignaient. Ses marques de réprobation étaient arrêtées tout court alors par un chut très sec que lançait aussitôt son père, le jeune homme aux allures de robin. René levait alors des yeux surpris vers les longs favoris de M. Gendrevin et son regard finissait par rencontrer le regard paternel. Il trouvait sous un front légèrement plissé deux reflets métalliques qui semblaient vouloir l'atteindre et, sans remarquer les lèvres de

M. Gendrevin agrandies par un mince sourire, l'enfant faisait une grimace chagrine, se sentait le cœur très gros, se mettait parfois à pleurer.

— Pauvre chéri ! gémissait affectueusement madame Gendrevin.

Mais c'était surtout la Méïanne que ces réprimandes hâtives du père et ces chagrins précoces de l'enfant exaspéraient. La Méïanne, robuste montagnarde venue du Jura suisse, avait été la nourrice de « Monsieur. » Elle était restée le majordome en jupons de la maison. Elle s'y était incrustée avec une fidélité rare de vieux chien de garde décidé à mourir à la niche. Elle avait le verbe haut, le geste ample, la riposte prompte, la voix forte, le cœur grand. Fille mère quand elle était arrivée à Armancourt, Marianne Frossard avait perdu presque aussitôt son bouebe, le sien, le vrai. Mais elle avait reporté son immense affection sur tous les autres. La Méïanne après tant d'années n'était plus même bien sûre de ne pas avoir donné le jour à Louis Gendrevin, son maître d'aujourd'hui, son nourrisson d'autrefois. Elle salua la naissance de René d'une suite ininterrompue de louanges hyperboliques. L'enthousiasme des prophètes juifs annonçant le Messie est pâle à côté du panégyrique que fit la vieille servante chez les commères de la contrée. Grâce à elle, toutes les lessiveuses du canton colpor-

tèrent la grande nouvelle : un fils miraculeuscmonl beau était né à M. l'avocat Gendrevin. Ce mioche si bien accueilli trouva en Méïanne, dès le début de la vie, un défenseur de ses plus mauvaises causes. Aussi, quand l'avocat grondait le petit, ou lui jetait même un regard sévère, la Méïanne se sentait-elle prise d'une belle colère. « Il n'y avait pas à se zognerla. tête contre » les murs parce qu'un enfant vougnait à table. Mon- » sieur avait vraiment tort de rababouinei* le nitiou. » Lui aussi avait joliment quinsené quand il avaitl'âge » du petit. » Et la Méïanne, avec son fort accent local, traînassait les syllabes qu'elle jetait à la face de son maître. Lui souriait, la laissait dire. Quant à madame Gendrevin, elle ne protestait pas. A Torigine, elle avait été offusquée et presque jalouse de l'affection que la servante portait à son fils. Puis son caractère froid, posé, réfléchi l'avait emporté sur un premier sentiment mal raisonné. Légèrement indolente, assez mondaine, elle fut bien aise de se sentir dégagée du côté pénible de l'éducation première du nouveau né. Elle adorait l'enfant, elle aussi, et se le figurait aimable puisqu'il était tant aimé. De plus, la Méïanne si libre avec le maître de la maison, était demeurée respectueuse envers la jeune femme. Elle avait un fin bon sens de paysanne qui lui fit deviner que la moindre privauté, dès le début, obligerait peut-être la mère à

ne plus lui confier René. Elle se tint sur ses gardes. A table, elle restait derrière la haute chaise du moutard, le laissait manger à sa guise, empoigner entre ses deux menottes aux doigts écartés la timbale contenant un peu d'eau rougie. En revanche, elle surveillait ses fantaisies. Souvent René éprouvait l'envie de jeter sur le plancher son assiette de métal. A peine tentait-il de se livrer à cet exercice que la main de Méïanne s'abattait sur le petit bras et repoussait l'assiette. En pareil cas, René ne pleurait pas; il se retournait légèrement dépité vers la vieille bonne. Immédiatement celle-ci esquissait une grimace et lui de rire ou de glousser. Le bout d'homme n'essayait point de jongler avec son assiette quand on mettait sur la table un plat de son goût. En attendant d'être servi, il roulait de gros yeux, agitait les mains, balançait les jambes. Il était joie et désir. Il bégayait en même temps des mots dont il cherchait à s'assimiler la prononciation exacte. Il n'en était plus aux onomatopées de la toute première enfance. Les pommes de terre surtout l'enchantaient. Un matin, comme on venait d'apporter un plat de ce légume, René cria gtou/fes, (j touffes.

— (Jue dit-il, demanda son père?

— Il demande des catouffles, répliqua tranquillement la Méïanne.

Madame Gendrevin fut enchantée. Décidément son iils faisait d'étonnants progrès. L'avocat se montra moins satisfait. Il affirma solennellement que le petit n'apprendrait jamais le français et recommanda à la Méïanne de soigner son vocabulaire. La servante releva vertement cette pédanterie et continua à patoiser.

Les pommes de terre n'étaient pas l'unique gourmandise de l'enfant. Si on l'eût laissé faire, il se serait donné des indigestions de deux ou trois autres mets. Il se bourrait avec joie, par exemple, de ce lourd gâteau aux oignons que l'on appelle salure en Franche- Comté. Il nettoyait en un clin d'oeil une assiette de gaudes. C'étaient là ses régals ultra. Il flairait de loin ces nourritures et quand elles apparaissaient, il cognait violemment sa tête rieuse contre le dossier de la petite chaise. « Prends garde, s'écriait la Méïanne, tu vas te donner des beugnes. » Tout aussitôt M. Gendrevin corrigeait l'expression de la servante et lui faisait remarquer qu'on doit dire se cogner et non se donner des « beugnes. » Mais le lendemain ouïe surlendemain, l'enfant recommençait son manège et la Méïanne essayait de s'habituer au beau langage. Elle s'adressait alors au gamin en ces termes : « Allons ! » tiens-toi tranquille, tu n'as pas besoin de te roper la. » tête comme ça. On va te servir. » M. Gendrevin

avait des petits mouvements d'impatience, il serrait les lèvres, haussait imperceptiblement les épaules, levait les yeux au plafond, tapotait nerveusement la table avec les doigts.

La goinfrerie de René s'affirmait surtout entre les repas. Quand il ne se sentait pas surveillé, il se traînait à quatre pattes vers la salle à manger, furetant, cherchant si, dans quelque coin, on n'avait pas oublié une assiette pleine de bonnes choses. Un jour, il trouva ouvert le bas du grand buffet crédence. Il empoigna un pot de ces confitures à tons de brique fabriquées en Alsace et eu Comté» avec des baies d'églantier écrasées. Il s'en barbouilla la face, s'y nettoya les mains. Puis quand il se sentit écœuré par cette sucrerie, il versa le reste du pot sur le parquet et traça des dessins bizarres, des enchevêtrures de lignes dans le liquide pâteux. Madame Gendrevin qui brodait dans la pièce voisine, chercha son fils, ne le vit point, fut étonnée de la grande tranquillité des choses, finit par découvrir l'enfant et lui administra une de ces fessées maternelles, caresses vinaigrées à fleur de peau. René poussa des cris féroces qui attirèrent la Méïanne. Celle-ci remit les choses en place, consola le pleureur, fut très inquiète pendant vingt-quatre heures, crut à une indigestion de gratte-cul. Mais le moutard avait l'estomac solide.

En revanche, il avait le derrière lourd. Aussi n'allat-il seul que vers l'âge de dix-huit mois. Ses premiers pas ressemblèrent vaguement à la marche raide d'un soldat prussien. Il lançait une jambe en avant sans la plier et, quand son pied s'était posé solidement sur le sol, l'autre jambe et l'autre pied reprenaient les mêmes mouvements. Tout cela bras écartés, mains battant l'air. 11 alla d'abord d'un meuble à l'autre. Très peureux, se sentant à moitié solide, il avait de gros battements de cœur durant ces pérégrinations. Mais arrivé devant une chaise, une table ou une armoire, il plaquait aussitôt ses menottes sur le bois du meuble, se sentait sauvé, respirait bruyamment, avait un bon rire victorieux. Chez les Quérettc, tous les lundis, on admirait les progrès de René. Madame Quérette, une provinciale cérémonieuse, jouant la distinction, disait à madame Gendrevin :

— Ton garçon est sauvé maintenant qu'il va tout seul, ma chère. J'ai bien cru qu'il ne marcherait jamais. Songe donc, Marthe n'avait pas neuf mois quand elle a commencé à trotter.

Ce à quoi madame Gendrevin répondait que les petites filles marchent plus vite que les garçons.

D'autre part, la jeune Quérette commença à prendre René en considération. Elle se sentait toujours supérieure à son cousin, mais elle daigna jouer à cache-

cache avec lui. Naturellement, elle garda le beau rôle. C'était toujours à elle de se dissimuler, toujours au garçonnet de la trouver. Il avait heureusement bon flair, bons yeux, bonnes oreilles. Il découvrait la petite fille un peu partout derrière les rideaux, les armoires, ou les portes. Un jour, cependant elle eut l'idée de grimper sur un guéridon relégué dans un coin de mur. Elle se tenait là immobile, respirant à peine, attendant. Durant trois ou quatre minutes, René fouilla en trottinant les deux pièces dans lesquelles madame Quérette laissait s'ébattre les enfants. 11 cria plusieurs fois coucou. Enfin, se sentant las, il s'assit philosophiquement sur le plancher, avisa non loin de lui un vieux journal qu'il se mit à déchirer. Très jalouse, très dépitée aussi de se voir délaissée, Marthe descendit de son perchoir et fit une scène à René. Il y eut des pleurs et des grincements de dents vite oubliés de part et d'autre. La belle saison étant venue, en effet, les deux enfants furent conduits, dans la montagne, à Gourtelon, chez la grand'mère paternelle de René.

Madame Gendrevin mère était restée une paysanne. Dans la contrée, elle continuait même à porter le sobriquet appliqué à la famille depuis des siècles. De même que son mari et les ancêtres de celui-ci avaient été connus sous le nom de Pâlot, qui signifie lourdaud

ou rustre, de même elle était demeurée la Pâlotte.

Petite, vive, alerte, elle avait des cheveux grisonnants dont deux maigres bandeaux passaient seuls sous une coiffe de dentelle. Les yeux de la Pâlotte étaient d'un bleu tendre, ombragés par de longs cils restés bruns. Au-dessus des lèvres minces saillait un nez fin, très légèrement recourbé. Au menton court rendu grassouillet par l'âge une ligne de fossette restait indiquée. Le teint était pâle. La vieille fermière accueillit avec de grands gestes et un flux de paroles expansives sa belle-fille, son petit-fils, Marthe, sa petite-nièce, et félicita hautement la Méïanne qui avait mené à bien l'éducation première du boueba. Tout cela fut dit dans un jargon où le français était fortement relevé et coloré par des expressions locales. Autour de la Pâlotte, un état-major de quatre filles de ferme, des dondons aux abatis canaille, se disputa les bagages. En même temps, ces maritornes, dont les sabots claquaient sur le sol dallé de la cour de ferme, faisaient remarquer bien haut que René ressemblait étonnamment à leur maîtresse.

Puis, l'installation à Gourtelon achevée, les deux enfants connurent une vie nouvelle. En bas, dans la plaine, à Armancourt, ils étaient élevés presque en serre chaude. A peine quelques promenades dans -la campagne suburbaine. Aucun horizon. Armancourt

dort en effet paresseux, oublié dans une vallée très encaissée, bordée de montagnes qui jettent une ombre sur la sous-préfecture. Mais là-haut, sur les sommets, c'était bien autre chose. Il suffisait de mettre le nez dehors pour apercevoir au loin toute une suite de montagnes, cinquante lieues de pays à vol d'oiseau, en face, tout près, de l'autre côté du Doubs, les Franches Montagnes du Jura bernois, avec leurs forêts aux tons de velours, puis le Chasserai dénudé, vieux mont chauve et triste, puis d'autres, d'autres; enfin, à l'extrême horizon, trois petites pointes blanches 1' Eigei\ le Mœnch, la Jung fr au, les Alpes en un mot. La grandeur de cette nature impressionna peu Marthe et laissa René parfaitement insensible. Les deux gamins étaient autrement émerveillés par les minuties de la ferme. Les petites choses suffisaient à ces petits êtres. Le papier de la chambre où ils couchaient, un papier a fond blanc moiré sur lequel se détachaient d'énormes bouquets de dahlia, les assiettes à sujets et à rébus, une perruche empaillée et à tout jamais immobile au-dessus d'un buffet, les chats dormant pattes rentrées sous le ventre près de l'âtre, le dévidoir et le rouet de la Pâlotte, les grands chaudrons accrochés à la crémaillère dans l'énorme cheminée de la cuisine, enfin tout l'inconnu d'une maison nouvelle suffit à les émerveiller. La Méïanne très heureuse

d'être redevenue paysanne ne laissa pas chômer l'attention des deux bébés. Elle leur fit lier connaissance avec les porcs, les oies et le gros bétail de la ferme. Grâce à elle, ils devinrent les bons camarades de Bellot et de Valdy deux énormes chiens à poil ras à tête de dogue qui se mirent à lécher consciencieusement la figure des moutards et ne manquèrent jamais l'occasion de leur voler de menues friandises. Derrière la ferme s'étendait un grand verger où mâtins et enfants firent d'interminables parties, ceux-là roulantceux-ci,leur causantpar instants derudes frayeurs. Au besoin, madame Gendrevin intervenait, grondait son fils et Marthe dont les tabliers étaient vite maculés des traces de pattes de chiens, d'herbe écrasée, de boue noire. Mais la grand'mère et la servante arrêtaient bien vite les gronderies de la jeune femme. Moins encore que la Méïanne, la Pâlotte souffrait qu'on réprimandât René. Elle était déjà très fière de ce tout petit, le dorlotait quand il se sentait las de jouer, rêvait pour lui un avenir magnifique. Autrefois, elle n'avait pas voulu que son fils fût un paysan. Cinq ans, elle s'était disputée à ce sujet avec feu son mari. Le Pâlot avait dû céder, donner à regret beaucoup d'argent, découdre cinq ou six sacs d'écus pour faire de son rejeton un avocat, un monsieur, un ckire. On" avait réussi. Pourquoi n'en serait-il pas de même avec

Roné? La fermière montagnarde ]e croyait appelé aux plus hautes destinées. Un soir, deux semaines après l'arrivée de la petite smala à Gourtelon, la grand'mère essaya d'endormir son petit-fils en lui disant: «Tu seras un lambassadeur. » Cette phrase cent fois répétée finit par exaspérer le drôle. Il se fâcha tout bleu, criant: « Non, ne veux pas, ne veux pas. » Méïanne le prit, le calma avec cette ritournelle dont il adorait la mélodie traînarde :

La chanson que vous dites Je voudrais la savoir.

Venez dedans ma barque Je vous la chanterai Sur les bords de la France.

Je voudrais la savoir Sur les bords de l'eau, Tout auprès du vaisseau.

Quand ell' fut dans la barque, Elle se mit à pleurer.

Ali! qu'avez-vous, la belle, Qu'avez-vous à pleurer Sur les bords de la France? Je voudrais le savoir Sur les bords de l'eau Tout auprès du vaisseau.

Je pleur' mon cœur en gage On dit que vous l'avez. — Je ne l'ai pas encore Mais bientôt je l'aurai Sur les bords delà France.

Je vais bientôt l'avoir Sur les bords de l'eau, Tout auprès du vaisseau.

Chaque soir René s'endormait grâce à cette ritournelle dont il ne saisissait que très vaguement le sens. N'importe,les notes larmoyantes de ce chant villageois lui entraient dans l'oreille, s'y fixaient peu à peu, devenaient un commencement du sens musical. Bien souvent, durant les journées d'août, Marthe et lui, appesantis par la chaleur restaient assis dans le verger, à l'ombre d'un pommier et ils essayaient de bégayer le rhythme déroulé par la Méïanne. Au-dessus de leur tête, voletait en bourdonnant un petit essaim d'abeilles.

Ce fut seulement l'année suivante que René se rendit beaucoup mieux compte des êtres et des choses. L'intelligence prenait peu à peu en lui la place de l'instinct. Il fit une différence entre Armancourt et Courtelon. La petite ville lui parut un endroit où il était nécessaire de séjourner pendant la saison du froid et de la neige. On y était mieux abrité. Dans la

maison paternelle, il y eut des coins qu'il affectionna, la chambre où se trouvait son lit et celui de laMéïanne, le cabinet de toilette de sa mère, la salle à manger. Dans la première pièce, il se sentait si bien protégé par la vieille bonne! Il aimait la tranquillité de cet endroit clair, très simplement meublé. Il y était maître absolu, encombrait de découpures et de joujoux boiteux la table en noyer, le vieux fauteuil bergère recouvert d'une housse de toile grise; montait sur les chaises pourvoir de plus près les portraits au daguerréotype — toute la famille de Méïanne, depuis une vieille ratatinée, ridée comme une poire blette jusqu'à une sorte de tache blanche dans laquelle une chose molle et indéfinie ressemblait à une face ébauchée. Ces deux images représentaient la mère et l'enfant défunt de la servante. Accrochés au même mur, d'autres cadres contenaient les traits du frère et de l'ancien amoureux de la bonne, celui-ci, un bellâtre, était en tenue de carabinier suisse prétentieusement coiffé du chapeau à plumes de coq. Le frère engoncé dans sa blouse raide des dimanches avait des mains énormes posées à plat sur les genoux. René ne se fatiguait point de regarder ces produits d'un portraitiste ambulant. Il les tournait et retournait entre ses mains, cherchait à distinguer les figures des personnages, mécontent du faux jour qui les effaçait, les faisait ressembler a des taches.

Il y avait du reste bien d'autres distractions dans cette chambre. Le crucifix pendu au-dessus du lit entre deux pelotes brodées de perles blanches sur fond vermillon, deux horribles boîtes en coquillage posées sur le poêle, l'étagère soutenant une pendule rococo en albâtre et des statuettes minuscules en biscuit, tout était devenu sujet d'analyse pour l'enfant. Tout passait entre ses mains. Il avait un énorme besoin de toucher. Ses joujoux l'intéressaient moins que les étuis qu'il dénichait dans les tiroirs de la table. Il parvenait toujours à les déboucher, semait souvent les aiguilles, parfois les alignait de cent façons diverses. Il passait une demi-heure à rouler et à dérouler un centimètre, sifflotait dans une clef forée, ne laissait rien inaperçu. Puis il éprouvait une sorte de lassitude, se dirigeait vers la croisée, soulevait un coin de rideau et, à travers les doubles fenêtres, regardait. Au loin la montagne avec ses sapins dont la cime était poudrée de neige. En bas, la rue donnant sur la place de l'Hôtel-de-Ville, gros édifice carré surmonté d'un clocheton. Les passants étaient rares. A intervalles inégaux, mais relativement longs, l'un ou l'autre filait très vite, faisant craquer la neige sous ses pas. L'enfant en reconnaissait quelques-uns : c'était tantôt M. Daubus, le pharmacien, qui allait vers onze heures lire les journaux au Café Franc-Comtois, tantôt

les officiers de chasseurs à pied qui sortaient du mess et dont les sabres battant les mollets faisaient un bruit de ferraille. Quelques minutes après, une cloche sonnait, des cris perçants emplissaient la rue; c'était la sortie des écoles, des gamins se poursuivaient, s'appelaient, rentraient à la débandade au logis paternel. L'heure du dîner arrivait. La Méïanne venait installer René à son bout de table dans la salle à manger. Là ses primitifs instincts de gourmandise reprenaient le dessus et il mangeait à belles dents. Entre deux bouchées, il regardait sa mère, avait un bon sourire de petit être heureux, reportait les yeux sur son père toujours terriblement solennel. Parfois cependant, aux heures où il était bien luné, l'avocat daignait envoyer un signe de tête amical à l'enfant. Celui-ci mettait aussitôt à profit les bonnes dispositions paternelles. Les questions tombaient drues de ses lèvres. C'étaient alors des « pourquoi, » des « qu'estce que ça veut dire, » des « comment se fait-il. » Une demande en engendrait une seconde, puis une troisième, puis une quatrième. — Madame Gendrevin et son mari répondaient au début et finissaient soit par se lasser, soit par être gênés, redoutant de révéler certains faits à l'enfant. Dans le premier cas, ils lui imposaient silence ; dans le second, ils s'écriaient : « Tu sauras cela quand tu seras plus grand. » René

ne répliquait rien sur-le-champ. Mais doué d'une t'orie obstination, il répétait la question qui n'avait pas reçu de réponse à huit jours, quelquefois même à quatre semaines d'intervalle. Dès le principe, il avait voulu s'éclairer auprès de la Méïanne, mais celle-ci lui avaitdonné des réponses stupides. Il lui avait posé des questions dans ce genre.

— Dis, Méïanne , pourquoi ils ont du poil les chiens?

— Pourquoi as-tu des cheveux? avait-elle répliqué.

L'enfant ne sut que dire. Il était dérouté. Une interrogation ne lui semblait pas être une explication. Dans les moments où, durant les repas, on l'obligeait à garder le silence, René prenait sa revanche en écoutant les propos échangés parles siens. Son père usait souvent de grands mots en ion, de termes abstraits en té qui faisaient 'ouvrir les veux et la bouche de l'enfant. Il se creusait la cervelle pour comprendre. Sa mère était beaucoup plus intelligible. Vers l'âge de quatre ans et demi, il entendit à peu près toutes les expressions delà jeune femme. Madame Gendrevin parlait d'ailleurs le plus souvent de faits dont René avait été témoin avec elle. Il s'agissait tantôt d'une visite à madame la sous-préfète qui avait reçu de Paris une toilette de ville vraiment merveilleuse,

tantôt du dernier sermon de M. le curé, tantôt du goût de la cousine Quérette qui habillait Marthe en dépit du bon sens. M. Gendrevin en retour racontait les menus faits du Palais, ressassait les récits de la Gazette des Tribunaux qu'il avait achevé de lire pendant l'audience. Puis, vers la fin du repas, il exhalait maintes fois des doléances d'homme ennuyé de sa position. Rien de plus pitoyable que ce métier d'avocat de sous-préfecture. Les paysans qui formaient le gros de la clientèle adoraient la chicane, mais lésinaient sur les honoraires. Il rêvait un changement, se sentait desdispositions pour la banque etles grosses affaires de finance. « Maman devrait bien vendre » Gourtelon ou du moins ne conserver là-haut que la » maison de campagne et quelques champs. Tout le » reste valait au bas mot deux cent cinquante mille » francs. On doublerait cette somme en moins de dix » années. L'heure en effet était propice pour les opé- » rations financières. Le gouvernement impérial » avait rassuré les capitalistes, encouragé les trao vailleurs des campagnes et favorisé l'accroisse- » ment de la richesse publique. Mais voilà ! maman » voudrait- elle? »

C'était lorsque son père tenait de pareils discours que René demeurait bouche bée, curieusement in-

quiet, devinant tout au plus le gros côté des idées paternelles, l'ambition de la richesse.

Après le repas, l'enfant suivait sa mère dans le cabinet de toilette où elle passait une partie des aprèsdinées. C'était une pièce relativement grande, tendue de perse à fond clair, chamarré d'oiseaux et de plantes bizarres. Un lavabo de marbre blanc supportait une large cuvette et un pot à eau à filets d'or. Dans toute la longueur de ce meuble une planchette de marbre était chargée de boîtes d'opiat rose, de poudre de riz laiteuse, de poudre d'iris d'un jaune très pâle. Puis, c'étaient des flacons à demi pleins de vinaigre aux tons d'or ou de bouquet chinois dont le parfum de vétusté régnait en maître. Aux fenêtres pendaient des rideaux de mousseline brodée. Une chaise longue capitonnée en velours nacarat, deux fauteuils bas de même style et de même étoffe, une jardinière laquée garnie de bruyères meublaient ce cabinet de toilette boudoir. Madame Gendrevin aimait singulièrement ce coin de la maison. Elle laissait son fils s'y rouler sur le tapis d'Aubusson, déboucher les flacons, se vautrer sur les fauteuils. Là, René reprenait en toute liberté la série de ses questions, demandait des éclaircissements à sa mère, l'obsédait d'interrogations répétées. Les doléances ambitieuses de l'avocat excitaient surtout la curiosité du gamin. Il voulait savoir, être

édifié. Madame Gendrevin se tirait ordinairement de la difficulté en racontant une histoire merveilleuse à son fils. C'était tantôt le Petit Poucet, tantôt les Trois Souhaits, la Belle au Bois Dormant ou Peau d'Ane. Toutes les narrations de Perrault y passaient. Mais René n'était jamais heureux du dénoûment presque toujours semblable de ces histoires et il demandait à la conteuse :

— Pourquoi qu'ils se marient le prince et la princesse, dis, petite mère?

— Parce que c'est ce qu'ils avaient de mieux à faire.

— Et quoi c'est qu'on fait quand on est marié, dis?

— On s'aime bien.

— Mais moi, je t'aime bien, j'aime bien Méïanne, j'aime aussi cousine Marthe, et puis papa, t puise bonne maman. Pourquoi, je suis pas marié, dis?

Madame Gendrevin ne répondait plus. Mais riant à demi, elle s'emparait du moutard, le campait sur ses genoux et commençait à faire la toilette de sortie de ce jeune monsieur. Elle croyait très sérieusement remplir son devoir maternel en se chargeant de ce soin. Elle satisfaisait ses instincts de coquetterie. Rien de plus. Elle bichonnait son fils avec la même et scrupuleuse attention qu'elle accordait à sa parure personnelle. René devait être bien mis, ne point ressem-

blerà un petit rustre, faire oublierainsi son origine paternelle. Madame Gendrevin équipait donc l'enfant de pied en cap. Il était vêtu à l'anglaise, avait les jambes nues durant les trois quarts de l'année, portait des blouses de velours gros bleu, noir ou vert bouteille à boutons d'acier. Il avait le cou emprisonné dans une large collerette de dentelle blanche qui faisait ressortir son teint un peu mat. Et comme on vous le parfumait! Ses cheveux gardaient l'odeur et le reflet de l'huile antique à la rose. On lui versait sur le cou et sur les mains quelques gouttes de ces parfums du sérail enfermés dans des fioles minces à incrustations dorées. Tout d'abord, il était très fier de se voir et de se sentir beau. Mais la grande toilette l'obligeait ensuite à beaucoup trop détenue. Quand il était habillé, enguirlandé, pomponné, parfumé, il perdait absolument le droit de se rouler par terre, de se salir les mains, de manger à l'aise la tartine de confitures du goûter. Une fois, par semaine, le mercredi, de deux à cinq heures, il était obligé de figurer dans tous ses atours au salon. G'étaitle jour de réception de madame Gendrevin. Ces dames de la ville, madame Milona di Tavignano, une Comtoise qui avait épousé le sous-préfet d'origine corse, madame Mengeot, la femme, du président du" tribunal, madame Quérette, puis d'autres, la femme du receveur particulier, celle du commandant de chas-

seurs, celles de deux ou trois juges, se repassaient René, le tournaient, le retournaient, gloussaient de petits cris d'admiration. Lui s'emparait de leurs bijoux, taquinait leurs breloques ou leurs médaillons, mettait à ses oreilles leurs petites montres dont le tic-tac l'inquiétait. Mais c'était là une très insuffisante distraction. René aurait voulu s'ébattre à l'aise dans cette grande pièce tendue de brocatelle. Force lui était de rester sage. Impossible de feuilleter les albums et les livres à images placés sur une table en marqueterie moderne. Défense absolue 'de promener les doigts sur les touches du piano. Interdiction également formelle de s'approcher des jardinières où des jacinthes multicolores se dressaient au milieu de bruyères. René «Hait également grondé quand il s'avisait de vouloir s'atteler aux franges qui tombaient autour du pouf. — Tous les j >urs, à pareilles heures, il était condamné au mêm o supplice. En effet, quand madame Gendrevin ne recevait pas, elle allait faire des visites. Le lundi, chez les Quérette, l'enfant était à l'aise. On lui abandonnait ainsi qu'à Marthe deux pièces dans lesquelles ils s'ébattaient. Mais les vendredis de madame la sous-préfète pesaient horriblement sur le petit. Il devait se tenir raide, gourmé, ne pas souffler mot. Lorsque l'ennui de ce monde officiel et cérémonieuxlui pesaittrop, il tirait doucement un bout

de la robe de madame Gendrevin. Tout à l'échange des lieux communs, absorbée par les clichés de la conversation, la mère ne prêtait aucune attention à son fils. Mais lui s'obstinait, tiraitde nouveau la robe, impatientait la provinciale, finissait par l'emporter, rentrait grondé à la maison, mais heureux au fond d'avoir remporté une victoire.

Plus encore que les salons, le cabinet dans lequel trônait M. Gendrevin glaçait René. Il y éprouvait davantage le terrible ennui des choses de convention. Dans cette pièce à cartons verts, à bibliothèque aux reliures sombres, à bureau chargé de dossiers qui empestaient le papier timbré, à meuble sévère en chêne garni de drap olive, la nullité prétentieuse de l'avocat s'épanouissait, M. Gendrevin cherchait à faire oublier son origine rustique par une affectation de comme il faut. Il parlait peu et sentencieusement. Il avait terminé ses études secondaires et fait son droit à Paris. Collégien, il fut un esprit renfermé, un ennemi volontaire de toute expansion. Il avait froidement analysé les caractères de ses camarades, s'était lié avec ceux qui appartenaient à l'aristocratie ou à la haute bourgeoisie, s'était assimilé leurs manières en les exagérant. Etudiant, il avait trituré dans les tables d'hôte des environs de Saint-Sulpice. Il s'y forma au langage discret, aux mines bénisseuses, aux façons

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félines. A Arm incourt où il rapporta cette éducation, il obtint de véritables succès. On finit par oublier qu'il était descendu delà montagne. Des jaloux murmurèrent, rappelant le nom de Pâlot le Terrible, le grand aïeul de l'avocat, un Jacques qui, après avoir brûlé les châteaux et envoyé les nobles à la guillotine, avait acquis des propriétés nationales. Mais ces souvenirs passèrent comme une brise d'été qui l'ait à peine trembloter les feuilles des arbres. On prétendit, d'autre part, que l'avocat ne pouvait être rendu responsable des fautes de ses ancêtres. Il avait du reste de si bons principes! Dix-huit mois environnés s'être installé à Armancourt, le jeune homme était devenu quelqu'un Il obtint l'oreille du tribunal, plut aux juges grâce à ses allures discrètes, gagna des causes. Ce fut même le président qui le maria. Il lui fit épouser Glotilde Gamay, une orpheline dont il était le tuteur. Il n'y eut dans ce ménage ni grands élans de cœur, ni passion. Les deux époux se convinrent cependant. Le mari fut 1res fier d'avoir une femme assez bien dotée et qui représentait. Glotilde comprit immédiatement que l'avocat lui laisserait largement aimer le monde et la toilette. Quand René naquit, tous deux se promirent d'adorer l'enfant. Par exemple, ils n'en auraient pas d'autre. Tout était réservé à ce bout d'homme. Un frère ou une sœur ne devaient pas venir plus lard

demander à partager. Singulière, fut l'affection qu'ils portèrent à leur progéniture. Madame Gendrevin n'était pas loin de considérer son fils comme une poupée vivante. Elle croyait avoir tout t'ait quand l'enfant ressemblait à un personnage de gravure de modes. L'avocat rêvait de hautes destinées pour René. Comme sa mère la Pâlotte, il le voyait déjà lambassadeur. Aussi, dès le premier âge, le gamin fut-il abreuvé de principes auxquels il n'entendait rien, mais qui l'attristaient. Son père ne riait presque jamais, et lui était tout joie. Cet homme en bois faisait peur à ce petit être bien vivant. En revanche, René éprouvait instinctivement pour sa mère l'affection qu'il aurait eue pour une très grande sœur jeune, étourdie, élégante, un peu folle. Il aimait à l'embrasser sous le cou, respirait à pleines narines l'odeur féminine qui s'exhalait des seins. Il s'endormait quelquefois en serrant la taille fine de madame Gendrevin. Rien ne l'amusait autant, à de pareilles heures, que de souffler sur les frisons de la nuque maternelle. Ce jeu agaçait délicieusement madame Gendrevin.

— Finis donc, René, es-tu sot! s'écriait-elle alors.

LaMéïanne restait la plus grande affection de René. Ce cœur simple était si bien fait pour une âme d'enfant!

Durant toute la mauvaise saison, le petit semblait

oublier Courtelon, grand'maman Pâlotte, les choses et les êtres de la montagne. L'indifférence, l'égoïsme, l'étourderie, naturels à tous les enfants, empêchaient René de se souvenir. Mais, dès qu'il était question de retourner à la campagne, mille détails se représentaient à sa mémoire. Il avait grande hâte de partir. Tout d'abord le voyage — cinq heures à passer en voiture — l'intéressait prodigieusement. Il se souvenait qu'à tel endroit, il y avait une auberge où les rouliers faisaient halte; à tel autre, un gros village avec une lourde église dont le toit du clocher recouvert de zinc flamblait au soleil. Enfin ce séjour de trois ou quatre mois à la campagne, c'était la liberté complète, la trêve mise aux visites ennuyeuses. René redevenait un homme et cessait d'être un joujou de salon. Durantles quatre premières années, il avait joué là-haut en compagnie de Marthe Quérette. Que de bonnes parties ils avaient faites! Ils avaient eu des coins de prédilection : le verger d'abord où ils se donnaient des indigestions de pommes vertes qu'ils croquaient à belles dents et qui leur agaçaient délicieusementles gencives, puis un espace laissé vide dans le grand hangar où l'on remisait les charrettes. René y joua à la poupée avec sa cousine. Il fut le papa, Marthe la maman. Le papa ne montrait du reste ni grande virilité, ni redoutable énergie. Il

singeait fortement les petites manières de sa compagne, s'assimilait des gestes coquets et féminins qu'il avait déjà surpris chez sa mère et chez les amies de celle-ci. Il roucoulait avec la gamine des phrases attendries à la poupée. Celle-ci les regardait insensible h l'aide de ses yeux de verre éternellement gais. Puis entre le petit mari et la petite femme, éclataient parfois des querelles violentes suivies de bouderies. Gela à propos de rien, d'un bout de bois qu'ils se disputaient, d'un mot mal prononcé par René et corrigé parla savante Marthe, d'une tartine de fromage fort. En pareil cas, il y avait séparation provisoire de corps et de biens. Chacun allait de son côté. René se procurait tout seul des distractions à bon marché. Un jour, par exemple, il resta durant deux heures en contemplation devant un rétameur ambulant qui «rapsandait des casses » mettait des agrafes à des caquelons fendus. L'étain que le a magnin » faisait couler chaud et liquide sur les parois des vieux ustensiles de cuisine avait l'éclat argenté d'une pièce de cent sous neuve. L'ouvrier travaillait en plein air, près de la grange. René garda longtemps de ce spectacle simple une impression émue, quelque chose comme le souvenir d'une des premières joies qu'avaient éprouvées ses yeux. Bien souvent, plus tard, dans les mornes ennuis de sa vie recluse, il avait songé au magnin, au travail-

106 L'ÉLÈVE GENDRKYIN

leur nomade, pauvre, mais libre, voyant du pays et parcourant des contrées sans cesse nouvelles. La Pâlotte avait une préférence marquée pour René , Marthe en effet n'étaitque s;i petite-nièce, tandisqu'elle seretrouvaitdavantagedansle garçonnet, son petit-fils. Le drôle devint peu à peu le despote de la vieille femme. Pour lui être agréable, elle se départit de son économie rustique. Aux foires, elle dévalisait à son intention les étalages de joujoux vulgaires. Grâce â elle, René posséda et brisa vite des moulins peints en jaune et en rouge dont les ailes sont mues par une ficelle, des sifflets qu'il faillit avaler à deux ou trois reprises, des polichinelles multicolores, des bergeries en boîtes avec leurs moutons raides, leur pâtre tout droit dans une robe azur, leurs arbres frisés qui sentent le vernis. L'ingrat préférait tout bonnement les joujoux ingénieux que lui fabriquait le garçon de ferme. C'était tantôt un cerf-volant fait avec des roseaux recourbés sur lesquels on collait une image d'Épinal, tantôt un arc tendu d'une ficelle, tantôt un sifflet de sureau, tantôt un moulin minuscule planté au sommet d'une perche. La grand'mère était intérieurement désolée, des goûts villageois de son petit-Gls. Si elle n'avait pas été retenue par sa parcimonie de campagnarde, elle aurait volontiers t'ait fabriquer des jouets en or pour l'enfant gâté. Elle essayait de lui inculquer des

L'EiNFANCE 107

sentiments de ridicule grandeur et de haute dignité, lui annonçait tout haut qu'il devait devenir plus tard un personnage, répétait qu'elle voulait le voir l'ambassadeur.

La Pâlotte était bien, comme le disait Méïanne, une redoublée, une parvenue. Elle était aussi ardemment vaniteuse que ceux de sa race s'étaient montrés âpres au gain. Autrefois elle et son mari empilaient les gros sous par amour du lucre. Mais après la mort du cultivateur, sa femme comprit que l'argent accumulé devait donner mieux que l'aisance et rendre ses possesseurs supérieurs à la foule. Dans ce pays de montagnes où l'on ne trouvait pas de très grosses fortunes, la Pâlotte passait presque pour être millionnaire. Elle-même finit par se croire plus riche qu'elle n'était en réalité. Si elle avait osé, elle aurait fait toilette, mis des robes à volants et des chapeaux à bavolets ainsi que sa bru. Mais cette orgueilleuse craignait de paraître ridicule. Elle se sentait condamnée à porter perpétuellement ses cotillons, ses casaquins et ses coiffesde paysanne. Enrevanche, elle voulait René très beau, très attifé. Sur ce point l'accord était merveilleux entre madame Gendrevin et sa belle-mère. Le dimanche matin surtout, avant la messe, elles s'employaient toutes deux à pomponner le drôle. Ce n'était à coup sûr pas leur faute s'il n'était pas aussi

éclatant que le Saint-Sacrement. René supportait à la rigueur cette corvée une fois par hasard. Mais heureusement ce n'est pas tous les jours fête, et durant le cours de la semaine, quand Pâlotte voulait exhiber son rejeton aux commères de la contrée, le petit, qui flairait de loin cette mésaventure, se dérobait. Il entraînait Marthe très loin relativement. La main dans la main, les deux moutards s'en allaient à la lisière de la forêt s'y gavaient d'aigrettes et de blessons qui leur desséchaient la gorge, D'autres fois, sur le versant de la montagne, ils retrouvaient les laboureurs qu'ils suivaient dans les sillons en bavardant. Plus souvent encore, ils grimpaient vers les hauts pâturages où croissent les gentianes. Au milieu des grandes vaches rousses dont le cou est chargé d'une cloche, les enfants rencontraient le pâtre, un vieux guenilleux, et ses chiens, deux griffons noirs toujours crottés. Le bergeravait une philosophie de Thomas Vireloque rural. Il médisait de tous les gens de la contrée, avait de méchantes anecdotes sur le compte de chacun. Les deux enfants adoraient ce débinage qu'ils ne comprenaient cependant pas toujours. Mais ce paysan misérable avec sa barbe de bon Dieu, son nez fin, son regard gris et malicieux les intéressait encore en leur contant des riolles, des histoires qui auraient secoué de rire tous les Tintin Lamouillette du pays. Le vieux

rustre était d'ailleurs tout bonté pour les moutards. Ils goûtaient avec lui et ils étaient enchantés quand ils l'entendaient dire : « Nous vontfaire les quatre heures.» Ils partageaient le pain noirdu pâtre, qui, à leur intention, allait traire une vache et leur portait du lait mousseux dans une jatte de bois.

Au retour de ces expéditions, les enfants étaient accueillis parles gémissements douloureux de Pâlotte et de madame Gendrevin : ((Était-il Dieu possible de se salir comme cela, d'aller patauger dans la boue, de se donner des indigestions au dehors quand on avait le nécessaire à la maison ? Et quels becs ils s'étaient fait !... » Eux, tranquillement promettaient de ne plus recommencer: et le lendemain, ils revenaient trouver le pâtre.

Ce furent là des années qui laissèrent en l'esprit de René des souvenirs vagues, mal définis, flottants, pour ainsi dire floconneux. Il se rappelait pourtant très bien que Marthe avait cessé tout à coup de venir passer les vacances chez la Pâlotte. La mère de la petite avait conservé, pendant les mois d'août et de septembre, sa tille devenue pensionnaire dans un couvent d'Ursulines de la frontière suisse. René avait éprouvé plus de désappointement que de chagrin. Il dut jouer seul et finit par s'ennuyer, surtout par ennuyer sa mère et la Méïanne. Madame Gendrevin fut

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d'ailleurs à cette époque moins soucieuse de la toilette de son fils. Elle ne le bichonnait plus. Elle lisait durant des journées entières et jusque fort avant dans la nuit, des romans que lui envoyait le cabinet de lecture d'Armancourt. Elle se grisait des faussetés sentimentales de George Sand, restait perdue pendant des heures dans d'interminables et molles songeries, souhaitait peut-être de vivre dans le monde factice des Mauprat ou des Leone Leoni. Quand René venait interrompre ces méditations d'âme inquiète et curieuse, sa mère le renvoyait brusquement à Méïanne. Aux champs, la bonne fille se sentait redevenue campagnarde. Elle présidait aux lessives, allait récolter des haricots, aidait à enfourner le pain de farine et de pommes de terre, faisait œuvre de paysanne. Elle s'acquittait de ces fonctions comme d'un sacerdoce, ne souffrait pas d'en être distraite et, quand René s'accrochait à ses jupons, elle lui disait : « Va t'amuser plus loin. Tu n'as pas besoin de rester ici à fettner dans tous les coins. » Tristement alors, l'enfant demeurait pendant des heures dans la basse-cour au milieu des poules qui gloussaient, des coqs qui secouaient leurs ailes et des oies qui, s'avançant vers lui en rang d'oignons avec des balancements lourds, tendaient le cou et sifflaient bêtement furieuses. René avait peur d'elles, il les fuyait et elles se montraient

d'autant plus acharnées à sa poursuite. Gela finissait généralement par des pleurs et des cris. La Pâlotte croyant qu'on égorgeait son cher rejeton accourait, dispersait les volatiles à l'aide de grands gestes, calmait René et l'emmenait aux champs avec elle. Il n'osait plus guère comme l'année précédente aller retrouver le vieux berger. Il n'avait plus en effet la compagnie de Marthe qui était douée d'une vaillantise étonnante. Il ne s'aventurait un peu loin qu'avec sa grand'mère, se sentant rassuré par la présence de la vieille femme. Il l'accompagnait quand elle allait surveiller les gens du bien, les ouvriers attachés à la ferme. Sans perdre de vue la Pâlotte, le petit se mêlait alors aux travailleurs. Rienne l'amusait autant que de posersa mainfrêle à côté de la main d'un rude paysan qui guidait une charrue. Très sérieusement René s'empêtrait dans le sillon où la terre fraîchement remuée était froide et se collait aux talons. Il se figurait alors qu'il labourait.

Cette année-là, M. l'avocat Gendrevin passa la fin des vacances à Courtelon. Son fils qui avait ses aises à la campagne retrouva aussitôt la contrainte dont il était victime à Armancourt. Plus de gazouillements, plus de réflexions enfantines à table ou en présence de ses parents. De la tenue, toujours de la tenue. Moins que jamais il put interrompre les propos

H2 L'ÉLÈVE GENDREVIN

échangés par les siens. M. Gendrevin parlait solennellement en effet de choses ultra-sérieuses. Il étalait en style filandreux mêlé de lieux communs « la néces- » site de sortir de l'ornière, le moment propice pour » se faire une place au soleil, l'accroissement facile de » la fortune privée en présence de la sécurité publi- » que. » Tandis qu'il délayait ces bouts de phrases toutes faites, l'avocat fixait sa mère et la Pâlotte bouche ouverte avalait l'éloquence filiale. Puis, vers les premiers jours d'octobre, au moment où la gelée poudrait à blanc les prés, René que l'on consignait à la maison pour qu'il ne prît pas froid, fut témoin de véritables discussions. Son père et sa grand'mère faisaient défiler des kyrielles de chiffres. Il n'était question que de mille et de cent mille. La vieille paysanne prononçait parfois le mot vente qu'elle soulignait d'un énorme soupir. L'avocat répondait par les mots banque, bénéfices certains, très grand avenir. Il cherchait un appui auprès de sa femme restée rêveuse, méditative, un livre posé sur ses genoux. D'un ton faussement bienveillant il lui disait : « N'est-ce pas, mon amie? » Et madame Gendrevin répondait par des : « C'est évident, c'est certain. » René assis sur une chaise balançait les genoux, guettait une mouche frileuse assoupie contre la fenêtre et ne saisissait presque rien de la conversation. Il crut comprendre ce-

pendant que la position de son père allait changer. — Un matin, la Pâlotte le prit sur ses genoux et lui dit en l'embrassant : « Serais-tu content si j'allais demeurer avec toi à Armancourt? » — Oh! oui, bien content, grand'mère, répliqua-t-il un peu égoïstement heureux de se sentir protégé une fois de plus contre la raideur paternelle, mû aussi par cet instinct qui pousse l'enfant, surtout le petit garçon, vers' les affections féminines.

11 y eut un grand remue-ménage dans la maison de l'avocat au retour des vacances. Tout d'abord on donna à la Pâlotte qui venait décidément s'installer à Armancourt la chambre occupée' par la Méïanne, plus deux pièces contiguës. La vieille paysanne entassa dans cet appartement de lourds bahuts campagnards, dont les tiroirs étaient remplis de mille riens, vieux couteau ayant appartenu à Pâlot le défunt, écheveaux de fil bis, vaisselle ébréchée, chapelets, livres de messe gras et écornés, gros dés de cuivre, étuis de filigrane vert-de-grisé. L'avocat ayant fait observer à sa mère qu'elle s'était chargée d'inutilités, elle répondit qu'elle avait pris seulement le nécessaire, ayant laissé le reste à Gourtelon où elle comptiit bien revenir passer les belles saisons. Elle avait en effet conservé là-haut sa maison et quarante hectares de terre.

René fut légèrement dépité de voir la Méïanne reléguée au dernier étage de la maison. Il considérait un peu comme sienne la chambre qu'on venait de donner à sa grand'mère. Où donc allait-on le loger, lui? Il posa cette question à sa mère qui lui répondit : « Tu coucheras près de moi, dans mon cabinet de toilette. On en fera une belle petite chambre, va, sois tranquille. Tu t'y trouveras bien mieux. » Il se déclara à peu près satisfait.

Le lendemain et les jours suivants du reste son attention fut excitée par d'autres détails. Des ouvriers vinrent transformer le rez-de-chaussée de la maison. Ils y installèrent des grillages munis de guichets surmontés eux-mêmes de plaques noires sur lesquelles se détachaient des lettres de laiton. Puis ils introduisirent une lourde caisse de métal avec boutons de cuivre au centre et ils anhélaient, s'encourageant par des aahtss qu'ils tiraient du plus profond de leur gosier. Ce manège amusa énormément René. Enfin, sur la porte d'entrée, on scella une plaque de marbre blanc où étaient incrustés en lettres d'or les mots Banque, Escompte. Cet assemblage de lettres intrigua l'enfant. Il demanda des explications à la Méïanne qui lui répondit que « M. Gendrevin changeait de métier )> afin de devenir plus riche et d'être le premier bour- » geois de la ville. A coup sûr, René serait un jour

1IK L'ÉLÈVE GENDREVIN

» plus à l'aise que l'empereur. C'est alors qu'il ne fe- » rait plus attention à sa pauvre vieille bonne. » Cette insinuation le chagrina vivement. Il se sentit presque effrayé. Il avait le cœur gros et il se jeta au cou de la servante qu'il embrassa à pleine bouche. Pendant quelque temps cette idée de richesse future le tracassa. Que lui adviendrait-il si son père avait des trésors comme ceux qu'Ali Baba avait trouvés dans la caverne des voleurs. Ce conte qui venait de lui être narré lui servait naturellement de point de comparaison. Pourrait-il vivre librement, sans contrainte? Lui serait-il possible de parler, d'agir à sa guise?

La richesse était-elle la consécration de la béatitude qu'il rêvait? Il se hasarda timidement à poser sur ce point à sa mère des questions qu'il avait choisies, étudiées non sans finesse. Madame Gendrevinlui répondit que plus on est riche, plus on doit travailler afin de bien tenir son rang dans la société. Il comprit peu cette déclaration pompeuse. Toutefois il en retint l'idée générale de l'obligation des travaux d'écolier. Souvent, quand il s'était mal conduit, on l'avait menacé en lui faisant entrevoir la discipline des maisons d'éducation : « Tu verras, lui avait-on dit, tu verras » quand tu seras au collège. Les maîtres te puniront » si tu n'es pas sage. » Et de ces grosses paroles accompagnées de roulements d'yeux, il était resté à

René une répulsion, une crainte, une défiance excès sive.

Aussi, un matin, fut-il particulièrement chagriné. Son père, en effet, vint le prendre, presque au saut du lit et l'amena dans l'un des bureaux du rez-dechaussée. René s'y trouva en présence d'un très long jeune homme aux cheveux frisés, au front bossue. Ce grand garçon avait un nez fort, rosé à l'extrémité qui supportait une paire de lunettes protégeant des yeux en vrille et couleur tabac d'Espagne.

« Mon petit ami, dit cérémonieusement M. Gendrevin à son fils, voici M. Ernest Bouttet,le maître de la classe élémentaire du collège. M. Bouttet consent à venir t'apprendre à lire, à écrire, à compter tous les jours de quatre à six heures. Tu me promets de bien l'écouter, de bien lui obéir, n'est-ce pas? » Devenu très rouge et retenant une forte envie de pleurer, l'enfant esquissa un signe de tête affirmatif.

L'avocat banquier continua ainsi :

» Du reste si tu manquais aux convenances, M. Bouttet m'avertirait et je me verrais obhgé de te punir afin de te ramener au sentiment du devoir. »

Cette fois, René n'y tint plus. Il commença à pleurer. Sa figure se contracta. Des grosses larmes tombèrent de ses yeux.

— N'ayez pas peur, mon enfant, bégaya M. Bout-

H8 L'ÉLÈVE GENDREVIN

tet en caressant son nouveau disciple, je ne suis pas un ogre.

— Oh! ne le flattez pas, reprit M. Gendrevin, il faut qu'il travaille. Allons, va retrouver ta mère. Tu prendras ta première leçon dans huit jours.

René quitta aussitôt son père fort occupé à débattre le prix des répétitions avec M. Bouttet. De toute la vitesse de ses petites jambes, l'enfant monta dans la chambre maternelle et brusquement se jeta au cou de madame Gendrevin qui rêvassait. La jeune femme fut surprise du gros chagrin de son fils. Elle s'en fit expliquer les causes par le menu. Lui, répondit confusément, en phrases hachées de sanglots qui le secouaient. Elle essaya de le consoler, parla en termes intelligibles de la nécessité d'apprendre. « Quand » René saurait lire, il pourrait se distraire en feuille- » tant de jolis volumes pleins d'images et d'histoires » autrement belles que le Petit Poucet ou la Lampe » merveilleuse. Et puis, il pourrait écrire à sa cousine. » Une savante, cette Marthe ! Elle faisait déjà des mul- » tiplications. Il ne fallait pourtant pas se laisser dis- » tancerpar elle. » Mais René continuait obstinément à entrevoir la série des punitions dont avait parlé son père, à prévoir la contrainte infligée à toute sa nature jeune par les pédants rogues et rances. Les consolations de sa mère lui parurent insuffisantes. Il allacon-

L'ENFANCE iiy

lier ses peines à la Pâlotte et à la Méïanne qui pliaient des nappes et des draps dans la salle à manger. Los deux paysannes tendaient ferme les grandes pièces de linge auxquelles d'un mouvement sec et cadencé elles donnaient une rigidité correcte, lorsque l'enfant entra. A sa vue, elles lâchèrent d'emblée une nappe qui fleurait la bonne lessive. Elles coururent à lui, la Pâlotte l'assit sur son giron tandis que la Méïanne à genoux l'embrassait vigoureusement. Elle restait là, à croppetons, dans l'attitude d'une sainte Anne devant un enfant Jésus :

— Qu'as-tu, mon trésor, disait-elle, pourquoi baules-lu, pourquoi crôles-tu le menton comme ça?

— C'estpa...pa qui... qui...i...i veut. ..eut que j'a... ail. ..le en... cla...aasse, gémit l'enfant.

— Jésus, Maria! je vous demande un peu ce qui se passe dans la tête do Monsieur. Le nitiou n'a pas encore six ans et on veut déjà en faire un marmouset cudi'au. Mafil t'avais rudement le temps de graibussener du papier.

— Pour sûr, reprit la Pâlotte, cependant toutefois les bouebes qui ne fréquentent pas les écoles finissent toujours par oqueler et vous savez, Méïanne, plus tôt on va s'instruire chez les régents, plus tôt on en sort. Allons, René, ne fais plus ta peute mine. Tu sais bien que tant que nous serons là, ton papa ne te punira

point fort. Et puis, vois-tu, il faut apprendre pour devenir un homme. Ecoute, si tu es bien sage, je t'achèterai un cartable.

L'idée d'avoir à lui un cartable, sorte de carton à soufflet, dans lequel il pourrait mettre ses cahiers calma un peu René. Immédiatement il questionna sa grand'mère au sujet de ce cadeau. Il parla avec volubilité à travers ses larmes de son futur portefeuille d'écolier. Puis subitement il demanda :

— Quand c'est, dis, Méïanne, dans huit jours?

— Mercredi. Tu as encore le temps de t'amuser un peu, va, petit.

La servante avait parlé juste sans s'en douter. Ces derniers huit jours de liberté enfantine, René les employa à dévisager et à observer M. Jacques Bélin, le nouveau caissier de la banque Gendrevin. C'était un mince jeune homme de taille moyenne. Il avait des allures distinguées, un peu raides pourtant. Ancien officier de chasseurs à pied, il avait été réformé après la campagne d'Italie. Il avait reçu en effet à Palestro une balle dans la jambe droite et de cette blessure était résultée une légère claudication qui le rendait impropre au service. Force lui avait été de se lancer dans une nouvelle carrière. Il avait été recommandé à M. Gendrevin qui fut très fier d'avoir pour second un chevalier de la Légion d'honneur, bien mis, correct,

sobre de paroles et joli garçon. Jacques Bélin était en effet un de ces blonds pâles, légèrement fades, néanmoins joliets qui portent la moustache presque rousse retombant sur des lèvres minces et quasi effacées. Il avait le nez droit, un peu busqué, les yeux gris, les oreilles trop larges, mais dissimulées par des rouflaquettes napoléoniennes. Toujours mis élégamment, il fut dans la suite la vivante gravure de modes masculines que calquèrent les rares dandys d'Armancourt. M. Bélin devint l'hôte de la famille Gendrevin pendant son séjour dans la petite ville. Il avait à liquider sa pension de retraite et l'avocat banquier lui offrit d'abord l'hospitalité jusqu'au jour où l'affaire fut réglée. Puis, il fut considéré comme étant de la maison. Placé à table à côté de madame Gendrevin, l'ancien officier imposa tout d'abord une respectueuse admiration à René. L'enfant avait comme tous ceux de son âge l'amour du soldat et il était tout yeux, tout oreilles quand M. Bélin, la moustache légèrement hérissée, racontait un des mille incidents de la dernière campagne. Le narrateur avait la voix sèche et la phrase brève de l'homme habitué au commandement. De plus, en dehors des récits militaires, il possédait une foule de petits talents. Il dépeçait les volailles placées sur la fourchette qu'il tenait de la main gauche sans faire la moindre éclaboussure de graisse. Il pianotait

agréablement. Il avait un répertoire au bout des doigts : Quadrille des Lanciers, Carnaval de Venise, grand air du Trouvère, toutes les rengaines des orgues de Barbarie assez rares à Armancourt. Puis il dessinait. Il allait mêmcjusqu'à peinturlurer des aquarelles qui se ressemblaient toutes, éternels couchers de soleil dans un paysage oriental, quelque chose comme des Ziem de dernier ordre. Enfin il avait de la lecture et de la mémoire ; il savait par cœur Le lac et la Nuit d'Octobre. 11 connaissait tous les romantiques et possédait les romanciers, prenait parti pour madame Sand contre Balzac « qui ne parlait pas assez au cœur. » Cette appréciation enchanta madame Gendrevin. Elle tint « M. Jacques » pour un esprit de premier ordre, et, à maintes reprises, le félicita de son savoir universel. Lui s'inclinait avec une feinte modestie tandis que M. Gendrevin proclamait patriotiquement que, guidée par des officiers distingués comme M. Jacques, l'armée française saurait affronter l'Europe coalisée. Et la Pâlotte approuvait, hochant la tête en signe d'affirmation. Et la Méïanne enthousiasmée elle aussi par ces belles jaseries oubliait d'aller chercher les plats à la cuisine.

Cependant, un soir, comme le jour venait de tomber brusquement, le long M. Bouttet fit son apparition. La première heure du martyre scolaire avait

sonné pour René Gendrevin. Sa mère assista à la leçon qui fut très simple. Le maître enseigna à l'enfant les six premières lettres de l'alphabet. 11 avait apporté un abécédaire à caractères énormes. Ces alliances et ces juxtapositions de lignes presque géométriques qui composent une voyelle on une consonne parlèrent peu à Tintelligence de René. Il s'obstinait surtout à confondre l'E avec l'F. Puis il voulait feuilleter le livre, curieux de l'au-delà des éléments. Mais M. Bouttet tint obstinément le pouce et l'index delà main gauche sur la première page et, pendant toute la première partie de la leçon, le gamin fut plus préoccupé de voir plus loin dans l'abécédaire que de se fixer dans l'esprit les six premiers caractères de l'alphabet. Il fallut écrire. A la lueur de la lampe, René dut essayer d'imiter les bâtons alignés sur une ardoise par son professeur. Il prit la chose à la légère. Il avait vu sa mère écrire très vite, d'une main assurée et il se figura que, pour exprimer sa pensée à l'aide de signes tracés, il suffit d'avoir une certaine agilité dans les doigts. Il produisit donc quelque chose d'informe, un enchevêtrement de lignes courbes et d'angles, une série d'arabesques grossières. Mais le vigilant M. Bouttet le remit dans la voie droite, lui prit la main, la guida, l'obligea à ne pas dépasser les lignes que lui-même avait tracées. A l'action il joignit les recommandations : « il fallait aller

lentement pour aller sûrement, ne point trop appuyer sur la plume, allonger davantage les doigts que René ne devait pas crisper ainsi. » L'enfant peinait beaucoup. Des chaleurs lui montaient du dos et empourpraient sa figure. Son cœur battait et il en entendait le tic-tac. Enfin l'on passa aux exercices de calcul oral. Ce jour-là, l'apprenti écolier dut compter jusqu'à dix. Il s'obstina à dire le sept après le huit. Plus entêté que lui, M. Bouttet le fit impitoyablement répéter. Madame Gendrevin qui craignait de voir son fils pleurer, l'aida à trois ou quatre reprises, lui soufflant l'ordre exact des chiffres. Ce secours maternel parut agacerie pédagogue. Avec une politesse presque obséquieuse, il pria la jeune femme de le laisser faire. Elle obéit et René dut se remettre seul à la besogne. Toujours, toujours il ânonnait cinq, six, huit, sept. M. Bouttet répétait cinq, six, sept, huit et il soulignait ces deux derniers nombres d'un éclat de voix tout spécial. A la fin, René perdit courage et patience. Il laissa couler les larmes qu'il avait péniblement retenues et bégaya en sanglotant :

— Je...e ne...e peu...ux pa...as.

M. Bouttet dut céder. D'ailleurs on était arrivé à la fin de la leçon. 11 essaya cependant de prolonger celleci. Excès de zèle du début. Mais madame Gendrevin s'écria :

L'ENFANCE 12o

— Non, je vous en prie, monsieur, vous fatigueriez l'enfant. A demain. Gela vaudra mieux.

Il s'inclina cérémonieusement et dit qu'il serait urgent de faire répétera son jeune élève soit dans la matinée, soit plutôt dans la soirée, après le souper, les matières parcourues pendant la journée. Puis prévoyant une objection maternelle, le maître ajouta :

— Du reste, j'ai fait part de cette idée à M. Gendrevin. Il partage absolument ma manière de voir.

Le petit ton d'autorité avec lequel le pédagogue prononça ces derniers mots déplut à madame Gendrevin. Elle répondit à peine au salut cérémonieux que M. Bouttet lui adressa en partant. Dès qu'il fut dehors, elle dit à René :

— Amuse-toi maintenant, mon pauvre ami, tu n'as pas volé une heure de récréation.

Le soir, durant le souper, elle chercha querelle à son mari. Etait-il vrai qu'il avait décidé avec M. Bouttet de faire travailler l'enfant en dehors des moments fixés pour les leçons? Le banquier répondit affirmativement. Il voulaiten effet voir son fils entrer, dès l'année suivante, dans la classe élémentaire du collège communal. Il fallait le pousser. Madame Gendrevin protesta. Elle prétendit que tout doit venir en son temps. Or René était encore si jeune. Il faut toujours redouter, ajouta-t-elle, de fatiguer l'intelligence des

enfants. Une méningite est si vite là. Elle cita des exemples. Ses parents avaient perdu ainsi un fils de sept ans. Elle se rappelait très bien la mort de ce petit frère. Elle lui avait causé son premier chagrin. Enfin, presque inconsciemment, elle dévoila sa principale crainte. Qui donc ferait travailler René? Quant à elle, le métier d'institutrice n'était pas son fait. Elle n'avait ni assez de patience, ni assez de sévérité pour entreprendre une telle tâche.

M.Gendrevin allait répondre. Son caissierlui coupa subitement la parole.

— Mon Dieu! madame, dit M. Bélin en souriant à madame Gendrevin, si je croyais ne point vous être désagréable, j'entreprendrais cette tâche. L'éducation des enfants m'a toujours intéressé et je vous promets de ne point trop me rendre odieux à votre fils. Je crois comme vous que l'indulgence, la douceur et les tâches peu excessives assurent le succès d'une pareille entreprise.

— Mais vous n'y songez pas, mon cher ami, s'écria le banquier. Toute la journée vous êtes occupé au bureau et vous iriez vous créer un surcroît de travail. Non, je n'accepterai point cela. Vous avez besoin, commemoi, de vossoirées pour vous distraire unpeu. D'ailleurs vous nous manqueriez positivement au Cercle si vous vous condamniez, à cause de ce gamin.

L'ENFANCE iT>

à la réclusion perpétuelle. De votre côté, ma chère Claire, soyez raisonnable, je vous demande un très léger sacrifice en faveur de René. Une heure tous les soirs, c'est vraiment bien peu de chose.

— Je vous prends au mot, monsieur Gendrevin, interrompit le caissier. Une heure tous les soirs c'est en effet si peu de chose que ces Messieurs du Cercle ne sauraient m'en vouloir de ne pas arriver, comme la plupart d'entre eux immédiatement après le souper.

On discuta encore un peu de part et d'autre. Mais M. Bélin finit par l'emporter. Il se mit immédiatement à la besogne. Sur la table qui venait d'être desservie par la Méïanne, René dut recommencer les exercices de la journée. La Pâlotte et madame Gendrevin assistèrent à cette répétition, Mais la vieille femme qui s'assoupissait sur un bas de laine qu'elle tricotait, prit le parti d'aller se reposer. Quant à René, il répétait obstinément huit, sept.

— A-t-il la tête dure! s'écria madame Gendrevin. Le professeur improvisé obligea alors l'enfant à

prononcer très vite les trois monosyllabes six, sept, huit. La bizarrerie de cet assemblage de sons surprit et amusa l'écolier. Il se décida enfin à classer les nombres rebelles dansjeur ordre régulier. M. Bélin eut également la patience de tenir la petite main de son élève auquel il fit tracer ainsi toute une page de

bâtons. Pendant ce temps, madame Gendrevin demeurait songeuse, les yeux fixés sur les manchettes du caissier, sur ses doigts aux ongles soignés. L'un d'eux, l'auriculaire était entouré d'une bague au centre de laquelle un rubis prenait, à la clarté de la lampe, dans le va-et-vient presque rythmique du porte-plume, des tons de vin clair coulant en plein soleil.

— Là, ce n'est pas mal, fit le répétiteur quand la page fut terminée, maintenant essayez d'imiter tout seul le modèle que je vais vous tracer.

Quelques minutes après, René s'efforçait de copier les bâtons alignés par le caissier.

Celui-ci causait maintenant à voix moyenne avec madame Gendrevin. C'était un dialogue vague, flottant, indécis, embarrassé de part et d'autre. La jeune mère commença par remercier le caissier de se qu'il faisait pour René. Vraiment elle ne se sentait pas le courage d'entreprendre une pareille tâche. Du reste, elle finissait par n'avoir plus goût à rien. Tout l'ennuyait. Il n'y avait que la lecture qui l'aidât à tuer le temps. Et encore !

M. Bélin accueillit ces doléances de provinciale romanesque par une série ascendante de soupirs. Lui aussi commençait à souffrir de la vie étroite et mesquine. 11 regrettait les époques chevaleresques où le dévouement et le sacrifice marchaient de pair avec la

foi. Il n'avait pas même trouvé dans la vie militaire les aventures merveilleuses des siècles écoulés. On se battait maintenant à longue distance. Plus de tournois, plus de luttes corps à corps, plus d'ennemi abordé face à face. Quelle déception pour un homme comme lui qui se sentait une âme de mousquetaire!

Puis les paroles des deux interlocuteurs ne parvinrent plus qu'affaiblies aux oreilles de René. Ses yeux s'étaient fermés et il somnolait la tête appuyée sur ses bras croisés. De grands mots abstraits arrivaient parfois à ses oreilles. D'une voix grave de contralto, madame Gendrevin déroulait tout un vocabulaire sentimental emprunté à George Sand et le caissier vibrait. Le son de leurs paroles ne parut être ensuite qu'un murmure semblable à des confidences de confessionnal. Enfin René entendit vaguement un bruit de porte ouverte et refermée, puis il sentit qu'on l'enlevait de sa chaise et, entr'ouvrant les yeux, il se retrouva dans les bras de sa mère qui l'emportait au lit. La tête appuyée contre le corsage delà jeune femme, l'enfant percevait les battements du cœur maternel. Quelques minutes après, il reposait définitivement. Sur le fond noir de son sommeil, se détachaient par instants les formes du rêve: le long M. Bouttet,- M. Bélin avec ses allures de bellâtre et madame Gendrevin elle-même grande, élancée, distinguée avec ses

airs méditatifs, et la Méïanne allant, venant, bouong nant et grand'mère Pâlotte tricotant sans cesse des bas couleur cachou.

Le lendemain, les jours suivants, durant toute l'année, cette vie fut celle de l'enfant. Il appritjainsià lire, à écrire, [à compter, guidé par le professeur et le caissier. Celui-ci s'était accoutumé à la tâche de répétiteur. Peu féroce du reste, il laissait régulièrement René s'assoupir vers huit heures trois quarts et il dialoguait avec madame Gendrevin. Leur conversation n'était plus qu'un murmure imperceptible à l'oreille de René. Ils s'oubliaient dans la douceur des aveux. Un soir, l'enfant qui avait pris en dormant sur la table une mauvaise position, s'éveilla et vit la main de sa mère dans celle du caissier. Il fut mordu d'une très vive jalousie, s'écria : « Maman, maman! »

Subitement, la jeune femme devenue très rouge emporta son fils au lit.

— Viens, mon pauvre chéri, lui dit-elle, tu meurs de sommeil.

Quand René fut déshabillé, il se montra exigeant, voulut à tout prix faire rester sa mère à côté de lui. Un moment, madame Gendrevin le crut tout à fait endormi, elle se disposait à s'éloigner quand il la rappela avec des cris stridents de petit homme épouvanté. Pendant une dizaine de soirées, il tint la même

conduite. Mais, perfidement, au lendemain d'une de ces crises répétées qui l'agaçaient, M. Bélin fatigua René de parti pris, malgré les regards suppliants de madame Gendrevin. Le bellâtre obligea l'enfant à faire trois additions, à écrire deux pages de majuscules et il lui serina avec une patience tranquille de rageur à froid les dix premiers vers d'une fable deLaFontaine, In Mort et le Bûcheron. Deux fois de suite, l'écolier fut victime de cet excès de zèle intéressé. A bout de résignation, le troisième soir, il se jeta dans les bras maternels et se plaignit avec des larmes dans la voix de? exigences subites de M. Bélin.

— Il ne faut t'en prendre qu'à toi, mon cher René, ditmadame Gendrevin. Ton répétiteur a dità ton père que tu me tyrannisais un peu tous les soirs, et papa a donné l'ordre qu'on te fasse travailler davantage. Mais si tu veux redevenirgentil, toutsepassera comme avant. Sans soupçonner un mensonge, René ne retint des paroles de sa mère que le prétendu rapport fait à M. Gendrevin par le caissier. Il gardait en effet la crainte, presque la terreur de son père. Une ou deux fois, M. Bouttet s'était plaint au banquier de l'enfant qui s'obstinait à mal tenir sa plume et le petit avait été privé de dessert pendant huit jours, gratifié même sur-le-champ d'une paire de calottes dont ses joues gardèrent un moment la trace.

A part ces incidents, l'année s'écoula paisiblement. Vers la fin de juillet, comme René allait partir pour Courtelon avec sa grand'mère et madame Gendrevin, le banquier voulut se rendre compte des progrès de son fils auquel il fit passer un véritable examen. Il se déclara à peu près satisfait et, pour témoigner son contentement accorda quinze jours de congé à M. Bélin, invita à un dîner de gala M. Bouttet. Cette dernière cérémonie fut particulièrement fastidieuse pour René. Son père et ses maîtres parlèrent à l'envi des bienfaits de l'instruction « cette émancipatrice des intelligences. » Le repas tout entier fut assaisonné de lieux communs. Au dessert, après avoir bu à la santé du professeur et du caissier, M. Gendrevin fit part d'un sien projet à ses hôtes. Il était tout à fait décidé à mettre René au collège communal dès le mois d'octobre suivant. Tandis que ces Messieurs opinaient du bonnet, l'enfant roulait de gros yeux effrayés. Il fut un peu rassuré quand son père se prononça en faveur de l'externat. « Sans doute, ce système offre des in- » convénients, continua le banquier, et clans un pays » où l'égalité des citoyens est consacrée par la loi, il » n'est pas mauvais, il est même utile d'habituer les » enfants à la solidarité qu'engendre la vie en com- » mun. Mais René était encore bien jeune. Il lui fal- » lait des soins maternels pendant quelque temps.

» L'externat accompagné d'une surveillance rigou- » reuse pouvait d'ailleurs produire de bons effets. » Quarante-huit heures après, René faisait route vers Gourtelon avec sa mère, la Pâlotte et la Méïanne. Il passa, cette année-là, d'assez tristes vacances. Le temps fut exécrable. De grands coups de vent qui sifflait dans les gorges de la montagne balayaient, là-haut, dans le ciel, des nuages couleur de suie. Ces derniers crevaient tout à coup déchirés par le tonnerre et aussitôt des paquets d'eau, des pluies diluviennes salissaient les routes, délayaient la terre grasse des labours, inondaient les prairies. Août fut tout attristé, septembre devient glacial. Compatissant au chagrin de René obligé de rester enfermé par un pareil temps, le vieux berger lui donna un nid de pinsons tardifs. Les malheureux oiselets furent mis dans une vieille cage retrouvée parmi la poussière du grenier. Ils y périrent d'inanition et de froid, l'enfant répugnait en effet à prendre dans ses mains leurs petits corps à peine couverts d'un duvet sale et n'osait pas leur donner la becquée. Il vagua avec ennui à travers la vieille maison qui sentait déjà l'abandon et le renfermé, poursuivant des chattes maigres à demi sauvages qui, le poil hérissé, filaient entre ses jambes, agaçant au suprême degré sa mère devenue très peu abordable. Pendant ce séjour à la campagne, madame

1 3 i L'ELEVE GENDREVIN

Gendrevin s'en prit à tout le monde, rabroua la Méïanne deux fois par jour, desserra à peine les lèvres, fut presque impertinente avec sa belle-mère. Elle restait durant des heures entières, la face collée contre les vitres où des gouttes de pluie s'allongeaient comme de grosses larmes. Un jour, René la surprit pleurant et voulut l'embrasser, éprouvant lui-même une envie de sangloter à la vue du chagrin de sa mère. Elle le repoussa brusquement :

— Laisse-moi, laisse-moi ! s'écria-t-elle.

Puis elle le rappela tout à coup et comme si un brusque revirement venait de s'opérer en son esprit, elle s'empara de son fils, l'assit sur ses genoux et l'embrassa follement.

— Ecoute, lui dit-elle, écoute bien, mon chéri, tu me promets, n'est-ce pas? de ne dire à personne que tu m'as vue pleurer.

— Non, fit-il, non, je ne dirai rien. Mais pourquoi tu pleures, hein, maman?

— Ah! je n'en sais rien, répondit-elle avec une sorte de découragement.

De temps à autre, l'obsession du collège hantait René. Etait-ce bien vrai? Allait-on l'enfermer ne fûtce que quatre heures par jour dans l'ancien couvent converti en établissement d'instruction publique? Et, dans sa pensée, il revoyait, à l'autre bout d'Arman-

court, une suite de grands corps de bâtiment noirs, percés de fenêtres à barreaux de fer, moins coquets que la prison, un édifice moderne au toit couvert de tuiles rouges qui avaient un si joli ton au soleil couchant. A maintes reprises, il questionnait Pâlotte et Méïanne sur la vie du collège. Elles n'en savaient guère plus que lui, parlaient d'après les racontars, vantaient la science de M. Jungmayer, le principal. Pour rassurer René, Pâlotte lui fit entrevoir le plaisir de l'uniforme, décrivit la tunique à boutons d'or et à palmes brodées sur le collet, le ceinturon en cuir verni avec sa boucle de cuivre, le képi qui donne aux enfants une allure de petits troupiers. Seulement, voilà, René était encore trop jeune pour être ainsi déguisé. Il devrait attendre deux ou trois ans, avant de porter la tenue universitaire. C'était là ce qui désolait le gamin presque autant que tout le reste. Il aurait voulu sur-le-champ, dès son entrée au collège communal, être affublé d'un uniforme. On eut beaucoup de peine à lui faire comprendre qu'il serait ridicule ainsi accoutré, et la Méïanne le taquina avec le refrain enfantin :

T'es trop p'tit, Mon ami, Pour êtr' militaire.

Vers la fin de septembre, M. Gendrevin fit son ap-

136 L'ÉLÈVE GENDREYIN

parition à Courtelon. Il ajouta par sa solennité à l'ennui mélancolique des êtres et des choses. Il n'apporta ni imprévu, ni nouveauté. A peine raconta-t-il à plusieurs reprises la mésaventure dont venaient d'être victimes les Quérette. Le garde des sceaux déplaçait Quérette. Il l'avait nommé juge d'instruction à Dôle. Cela ressemblait à de l'avancement; en réalité, c'était une disgrâce puisque la famille étant originaire d'Armancourtet possédant du bien dans la ville, vivrait par le fait plus difficilement à Dôle. Mais aussi, c'était bien la faute de Quérette. Il ne devait s'en prendre qu'à lui, à lui seul. Il affichait à toute occasion des principes d'un orléanisme outré. Encore, l'autre soir, au Cercle, il avait fait l'éloge de M. Guizot et de deux ou trois autres boudeurs qui ne comprenaient pas que l'Empire leur offrait, comme à tous les bons esprits, des garanties d'ordre à l'intérieur, de gloire à l'extérieur.

Le déménagement des Quérette fournit au moins un aliment à la conversation des Gendrevin. On en parla régulièrement deux fois par jour, à dîner et à souper, pendant la semaine qui termina les vacances. Les mêmes idées sur ce sujet furent ressassées, ruminées et reproduites par chacun.

Hené écoutait ces papottages, n'en retenant qu'un gros fait : l'éloignement définitif de Marthe. Il voyait

ainsi se perdre sa première amitié de bambin. Qui donc maintenant allait-il aimer parmi ceux de son âge? Il ne connaissait plus aucun enfant. Serait-il désormais forcé déjouer toujours seul, de communiquer uniquement avec des grandes personnes qui ne le comprenaient pas toujours? Il lui sembla qu'une partie de lui-même venait de disparaître et de périr. Sans doute il n'avait pas aperçu Marthe depuis tantôt dix-huit mois. Mais il avait gardé d'elle un impérissable souvenir, une de ces impressions d'enfance qui ne s'effacent jamais. Pendant une demi-journée, il demeura songeur, réfléchi, méditant ces événements. La Méïanne le vit ainsi attristé et lui demanda la cause du chagrin qu'il semblait vouloir garder en lui. A elle, à la bonne et brave femme en qui il avait une sereine foi, il confia tout :

— Elle reviendra ta Marthe, elle reviendra, dit Méïanne, quand tu seras plus grand, quand ton cœur finfenera pour tout de bon.

ni

Régulière, monotone, la vie de collège avait commencé. Tous les matins à sept heures et demie en été, à huit heures moins le quart en hiver, une cloche sonnait dans le haut d'Armancourt et gravissant la rue de la Sous-Préfecture, la rue des Champs clos, la rue des Herses ou la rue des Boucheries qui aboutissent toutes à la place du Collège, des enfants et des adolescents arrivaient, livres sous le bras, devant une grande porte entrouverte qu'ils franchissaient. Dans une longue cour où mouraient de langueur des frênes cuirassés d'une enveloppe métallique, une centaine d'internes conduits par deux maîtres d'étude attendaient l'heure définitive d'entrer en classe. Derrière ces pensionnaires venaient se placer les externes à mesure qu'ils arrivaient. La plupart de ces écoliers avaient l'allure commune et lourde, le visage peu ou-

L'BNFANCE 139

vert et obstiné des races villageoises. Les reclus surtout — des fils de fermiers, de percepteurs des contributions ou de juges de paix, — étaient blêmes, hâves, dégingandés, laissaient traîner dans la boue les cordons de leurs gros souliers, avaient des vêtements trop courts et râpés odieusement, des cols de chemise non empesés d'une blancheur douteuse.

Dans la classe préparatoire où il avait été mis, René très bien, trop bien vêtu faisait tache. Il avait retrouvé là M. Bouttet, mais un Bouttet tout autre que celui qu'il avait connu l'année précédente, un Bouttet féroce, railleur, impitoyable, ne supportant ni un bavardage, ni une distraction, cognant au besoin sur les indisciplinés. Se piquant d'une impartialité rare, il punissait à tort et à travers, mais toujours excessivement. Sur les trente gamins qui grouillaient autour de sa chaire, quinze au moins sortaient de classe avec un verbe à copier. Il gavait ses auditeurs, suivant les jours, d'arithmétique, de grammaire française, de géographie ou d'histoire sainte. Une croyait qu'à la mémoire et à la belle écriture, faisait peu appel au raisonnement, exigeait que les règles de lexicologie, les démonstrations de calcul, les récits de la tradition sacrée fussent sus par cœur. Quant aux dictées et aux exercices qu'on devait lui rapporter tous les matins, il les voulait calligraphiés. Cet imbécile

HO L'ÉLÈVE GENDREVIN

méthodique ne fut ni plus doux, ni plus sévère avec René qu'avec les autres élèves. Il lui fit connaître les amertumes du piquet, l'obligea à propos d'un simple sourire à se tenir debout, dans un coin, le nez tourné contre le mur pendant une heure trois quarts. Le gamin ayant eu l'audace grande de s'appuyer légèrement à la muraille eut les oreilles tirées. Plusieurs fois, il fut puni pour des méfaits aussi anodins. Il se résigna vite, oubliant d'ailleurs son supplice dès qu'il était dehors.

Les premiers jours, ses camarades le taquinèrent. Coups de pied traîtreusement allongés sous le banc, taches d'encre lancées sur son col à l'aide d'un porteplume faisant office de goupillon, livres ou cahiers traîtreusement déchirés, René endura tout en classe, n'osant se plaindre au sieur Bouttet qui aurait très probablement ajouté à ses petits chagrins. Mais, le soir, après le dîner, pendant la répétition comme M. Bélin lui faisait des observations, l'enfant protesta de son innocence en termes indignés. Non, non, ce n'était pas lui, ses camarades avaient tout fait et il déclara ne pas savoir pourquoi ils lui en voulaient autant.

M. Bélin répondit que René avait le sort réservé aux nouveaux dans tous les établissements d'instruction publique. Et comme madame Gendrevin radoucie,

depuis son retour de la campagne, s'indignait, le caissier raconta longuement les brimades de Saint-Cyr. Un tel avait dû tremper son nez dans l'encre et signer son nom à l'aide de cet organe ainsi maculé. Tel autre, aujourd'hui chef d'escadron, avait été obligé de manger une omelette en se servant de quatre fourchettes. Le récit de ces épreuves bêtes enthousiasma le gamin. Il trouvait cela drôle, digne de son âge.

— Mais tout a une fin, conclut M. Bélin, si tes camarades s'amusent à te taquiner plus longtemps, défends-toi, morbleu! prouve que tu es un homme, rends calotte pour calotte, coup de pied pour coup de pied. Ne recule pas. Un Prrrançais doit toujours aller de l'avant.

Ces recommandations furent si bien prises au pied de la lettre par le bambin que, le lendemain même, en sortant de classe, il corrigea soigneusement dans un coin de rue écartée l'un de ses plus acharnés persécuteurs, Joseph Bourquin, le fils du principal établisseur d'horlogerie de la ville. Cet exploit renouvelé à deux ou trois reprises valut à René la considération définitive de la classe préparatoire. Vers Noël, ses camarades eurent l'occasion de le déclarer grand et généreux. Il leur fit partager en effet, avant d'entrer en classe, un sac de pralines et de fondants au chocolat qu'il avait trouvé dans la cheminée, à côté de ses bot-

tines à empeigne de maroquin. Dès lors, il devint le pourvoyeur des internes de sa classe et de la classe directement supérieure. Garottiers comme des soldats réduits à la portion congrue, ces pensionnaires mal nourris par M. Jungmayer se faisaient entretenir sans pudeur par leur condisciple. A maintes reprises, il dévalisa pour eux le buffet de la salle à manger. Tout le dessert choisi avec goût parla Méïanne y passait.

Le samedi était un grand jour dans l'existence routinière du petit collégien. C'était le samedi, en effet, que M. le principal venait proclamer à haute voix le résultat de la composition hebdomadaire. Or, toutes les fois que René « était dans les dix premiers, » très gravement l'avocat-banquier tirait de sa bourse une pièce de cinquante centimes et recommandait a son fils d'en faire bon usage. Grâce aux leçons de M. Bélin et surtout à cause de sa très vive intelligence secondée par une mémoire de premier ordre, René obtint dès le début des succès dans la plupart des branches. Toutefois il demeura fermé à l'arithmétique. Les abstractions le rebutaient. Il avait déjà une de ces intelligences dans lesquelles prédomine le côté imaginatif et sensitif. Son cerveau devait être plus lourd à gauche qu'à droite. Envers et contre la méthode chère à M. Bouttet, l'enfant ne voulait pas, ne pouvait pas n'apprendre que des mots. Il devait corn-

prendre avant de s'assimiler les leçons qu'on lui donnait. Quoi qu'elle en eût, sa mère fut obligée de lui expliquer, dans la journée, chacune des phrases qu'il était obligé de retenir. Il devint, grâce à elle, plus familier avec le vocabulaire. Plus que jamais aussi, il posa des questions. Impérieusement sollicitée par son fils, à chaque instant, madame Gendrevin fut ainsi contrainte de commenter la tradition religieuse improprement appelée histoire sainte. De même, René voulut savoir si le monde se bornait à l'existence de la France et quand on lui eut répondu négativement, il poussa ses interrogations si loin qu'on fut obligé de lui déclarer que la Terre est un point infinitésimal de l'espace. Sa curiosité s'étant surtout appliquée à l'histoire et à la géographie, ce fut dans ces branches d'études qu'il recueillit le plus de succès dès son entrée au collège. La première année, son savoir historique lui valut même d'assister au banquet de la Saint-Gharlemagne donné dans le réfectoire du collège. Ce fut un maigre et triste déjeuner composé d'une tranche de jambon, de rôti de veau fade, de salade assaisonnée à l'huile d'oeillette et de mendiants poussiéreux. A la fin de ce repas, le principal prit soin de verser lui-même à chacun des convives un demi-doigt de tisane mousseuse. Un grand dadais maigre et roux, le célèbre Lespinasse qui avait eu un

quatrième accessit de vers latins au concours départemental, célébra la gloire de Gharlemagne dans des bouts d'hexamètres cousus à la queue leu-leu et ouvertement chipés à Ovide ou à Virgile. Les maîtres — les huit professeurs et les deux pions du collège communal assis à une table d'honneur — soulignaient cette marqueterie latine de murmures approbateurs. Lâchés ce jour-là, ayant le droit de tout dire... à voix moyenne dans ces trop courtes saturnales universitaires, les élèves se désignaient cependant l'illustre Dubosquet, le professeur de quatrième et de cinquième, un agrégé qui avait eu des malheurs et s'en consolait en cultivant le cognac. Pour l'instant, il achevait de vider un carafon gradué prêté avec d'autre vaisselle par le tenancier de Y Hôtel du Jura. Ce festin médiocre enthousiasma peu René. Placé avec les tout petits, à l'extrémité du réfectoire, il laissa piller bénévolement ses parts de jambon, de veau et de mendiants.

De cette solennité, l'enfant ne retint que les appréciations portées sur les professeurs par ses camarades plus âgés. La plupart s'étaient plaints de la ridicule parcimonie du principal qui économisait la tisane. Pourtant ce pédagogue d'une origine germanique peu contestable, entré par contrebande dans l'université, réalisait d'assez jolis bénéfices sur les

petits ruraux qu'il exploitait. « On en savait long sur sa personne. Il avait la sale habitude de coller l'oreille aux portes des classes et des études. Il mouchardait. Sans compter qu'il s'entendait merveilleusement à ti- . reries vers du nez des lâches. Dans chaque classe, il avait un chouchou qu'il confessait pour savoir ce que faisaient, ce que disaient les autres élèves et les maîtres. Il avait beau se moquer des soûleries de Dubosquet ou de la passion de Lapierre, le professeur d'histoire, pour le bézigue et l'écarté, il ne valait pas mieux qu'eux. Il buvait lui aussi. Il allait se cuiter hors de ville, à la brasserie Albrecht. Il s'y était même pris de querelle un soir avec des garçons bouchers qui lui avaient administré une formidable raclée. On savait ce qu'on savait. Si le lendemain de cette sale histoire Jungmayer n'était pas allé se traîner aux genoux du sous-préfet et lui demander « d'afoir bidié t'un pon et prafe bère de vamille, » il aurait été dégommé. Après de telles histoires, il avait vraiment tort de se montrer si chien avec les élèves, un jour de Saint- Gharlemagne. » Pendant que se débitaient ces cancans dont la plupart étaient fondés, le principal, un gros homme brun, moustachu, de taille moyenne, sanglé dans une redingote d'Elbeuf luisant adressait en français teinté de germanisme une allocution poncive et prétentieuse aux « cheunes et jers élèfcs. » Il y eut de

rares applaudissements qui sonnèrent faux dans le réfectoire où dominait l'odeur quotidienne du graillon et des beurres douteux.

Le soir, en rentrant à la maison, René raconta à sa mère par le menu les incidents de ce banquet. Il s'exprima avec beaucoup de franchise, en petit être curieux, désirant être édifié plus complètement sur le principal et les professeurs. Mais madame Gendrevin lui imposa silence. C'était assez, dit-elle, d'avoir écouté ces vilaines choses. Il ne fallait pas les répéter. On ne doit jamais s'exprimer en mauvais termes sur le compte de ses maîtres. Les élèves qui avaient dénigré M. Jungmayer étaient des polissons. Enfin elle chercha à expliquer et à atténuer la conduite du principal. 11 avait été victime d'une agression d'hommes ivres. Cetlo mésaventure pouvait arriver à tout le monde.

Mais, dans son for intérieur, la jeune femme condamna la mauvaise éducation universitaire. Elle était une de ces mères qui croient que leurs fils doivent rester candides, ignorants du vice et de la saleté humaine jusqu'à vingt ans au moins. René eut la notion de ce sentiment maternel, quarante-huit heures après le banquet de la Saint-Charlemagne.

Il prenait maintenant ses répétitions et faisait ses devoirs dans l'ancien cabinet de toilette de madame Gendrevin, lequel avait été converti en petite chambre

L'ENFANCE \i:

d'écolier. Le soir, après neuf heures, quand René était couché, sa mère laissant à demi entr'ouverte la porte de la pièce où reposait son fils, se rendait dans la chambre qu'elle occupait à côté. Et sans gêne, en homme habitué à tous les usages de la maison, le caissier suivait madame Gendrevin, s'installait sur un fauteuil, causait à voix moyenne. Avant de s'endormir l'enfant écoutait les propos qu'échangeaient sa mère et M. Bélin. Ce fut ainsi qu'il connutles appréhensions de madame Gendrevin, la crainte que lui inspirait le contact des enfants vicieux ou dépravés. Si René allait prendre leurs mauvaises habitudes! Elle déclara ensuite qu'elle se jugeait bien coupable. Elle aurait dû, dit-elle, concentrer toute sa passion sur son fils. Le caissier lui répondit à voix si basse que René n'entendit plus qu'une sorte de murmure coupé par des sifflements très légers. Il commençait à s'assoupir .bercéparce susurrement presqueimperceptible, quand il fut subitement réveillé. Un guéridon venait de tomber dans la chambre voisine, sa chute avait produit sur le parquet un choc sec. Au même instant, le petit entendit sa mère qui s'écriait d'une voix étouffée :

— Non, non, pas maintenant, je vous en supplie... l'enfant... prenez garde à l'enfant, prenez garde àl'en- fant... Soyez raisonnable!

Il y eut en même temps un froissement de soie au-

quel succéda quelque chose comme un bruit de lutte et madame Gendrevin reprit de sa voix irritée :

— Laisse-moi, laisse-moi. C'est inutile, te dis-je! Très courageusement alors, René sortit de son lit et

courut dans la chambre maternelle. Sur la cheminée, la lumière de la lampe aux trois quarts baissée ne formait plus qu'une tache rouge et charbonneuse. Echevelée, le peignoir entrouvert, les lèvres frémissantes, madame Gendrevin sedéfendaitcontre M. Bélin qui, lui ayant saisi les poignets cherchait à s'approcher d'elle. Tout à coup, l'enfant bondit, se plaça entre eux, frappa vigoureusement du poing les cuisses de son précepteur et cria :

— Laissez maman! laissez maman!

Immédiatement, la mère se dégagea de l'étreinte

qu'elle repoussait et, tandis que, très confus, M. Bélin battait en retraite, la jeune femme saisit son fils entre ses bras et le couvrit de baisers auxquels se mêlaient des larmes. Cependant René venait de lui poser une question :

— Pourquoi voulait-il te battre, M. Bélin, dis, petite mère?

Elle parla, parla, répondant des demi-incohérences. Non, M. Bélinne lui voulait pas de mal. Il jouait, voilà tout, comme jouaient les petits camarades de René. Mais le cher enfant, le mignon à sa mère pouvait se

rassurer. Elle n'aimait et n'aimerait jamais que lui. Il t'tait si beau le trésor adoré de petite maman Glaire! C'était alors une pluie de baisers sur le cou blanc de l'enfant. Lui riait se sentant chatouillé, heureux d'ailleurs de ces maternelles, mais féminines caresses. Et, clans l'entrebâillement du peignoir de sa mère, ayant aperçu entre les deux seins un peu de chair rose veinée de bleu, il colla ses lèvres à son tour. Madame Gendrevin eut alors un frisson, écarta la tête de son fils, boutonna pudiquement le peignoir.

— Là maintenant, c'est assez, fit-elle un peu remise, il se fait tard. Il faut aller au dodo, mon ange aimé. , — Je veux coucher dans ton lit, répliqua René. Au moins, comme cela, je suis sûr que personne ne viendra te tourmenter.

Elle n'osa pas refuser. Il avait prononcé ces paroles avec cet accent obstiné et volontaire dont il usait dans les grandes occasions. Elle le souleva jusqu'au-dessus de la couverture dépliée et très vite, comme s'il eût craint de se voir prendre la place, il alla se blottir dans la ruelle.

Une heure après, très surexcité encore, l'enfant parlait à sa mère qui feignait de lire devant la lampe remontée. Puis il s'endormit la tête lourde de cauchemars et, dans son sommeil, il se serrait contre sa mère couchée enfin auprès de lui. Le lendemain ma-

tin. comme il avait encore la tête penchée sur l'épaule de la jeune femme, celle-ci lui fit une leçon sur les inconvénients du bavardage et les avantages de la discrétion. Elle lui parla aussi des petits garçons peureux, commelui,quine doivent pas être fiersdeleurs craintes ridicules et n'ont pas lieu de s'en vanter. Elle n'insista pas davantage ; d'un côté, en effet, elle avait foi dans la parfaite innocence de René. De l'autre, elle savait l'enfant orgueilleux, communicatif seulement avec sa grand'mère ou la Méïanne. Enfin elle compta sur l'oubli facile, inhérent à l'âge même du gamin. En cela, elle se trompait. René se souvint. Dès ce jour, il eut pour son précepteur une défiance vivement marquée, une petite haine peu déclarée mais rancunière et féroce. Il apporta dans ses relations quotidiennes avec M. Bélin le mépris et l'impertinence que certains de ses camarades témoignaient ouvertement, au collège, à leurs professeurs. Un jour, vers la fin de l'année scolaire, il déclara à sa mère ne plus vouloir des leçons de ce « sale pion. » De son côté, le sale pion après avoir essayé de la douceur avec René, se montrait presque rigoureux, exigeait la correction parfaite dans les devoirs de l'écolier, ne lui concédait ni une virgule, ni une apostrophe, lui faisait recommencer vingt fois une soustraction fautive. En revanche, il ne s'attardait plus après la répétition. A neuf heures précises,

il se levait, prenait son chapeau, et madame Gendrcvin, qui le raccompagnait jusqu'à la porte de l'appartement, échangeait avec lui quelques paroles discrètes. Jamais du reste le caissier ne s'était plaint à son patron de la mauvaise volonté de René. M. Gendrevin aurait été tout au moins surpris par de pareilles doléances si elles s'étaient produites. Son fils en effet obtenait toujours de bonnes places au collège et il les lui payait cinquante centimes l'une dans l'autre. Ce tarif semblait être au banquier le nec plus ultra du dévouement paternel. A la fin de cette première année de collège, René ayant obtenu les premiers prix d'histoire et de géographie, le second prix d'orthographe et un accessit de récitation, l'auteur de ses jours le gratifia d'un louis.

Longtemps René se demanda à quel usage il emploierait cette somme considérable. Dix-huit mois auparavant, il avait longuement admiré au Bazar Parisien, qui se trouvait à cette époque rue des Herbes, un cheval mécanique, une bête superbe en cartonpâte, avec une crinière blanche, des guides en faux cuir de Russie et des étriers bien astiqués rutilants sous l'éclat d'un rayon de soleil. Maintenant il ne se sentait plus d'amour pour l'équitation. Il confia donc la pièce de vingt francs à sa mère en attendant une occasion et, comme les années précédentes, il alla

passer les vacances dans la montagne. Comme les années précédentes aussi, il s'ennuya dans le manoir inhabité. Il est vrai que M. Jungmayer, dans sa haute sagesse pédagogique, avait décidé que les élèves des classes inférieures devaient lui rapporter un cahier de devoirs de vacances. Tous les matins, pendant deux heures, René se livra à cette besogne, copia des verbes, combla les lacunes systématiques laissées dans un livre d'exercices français, dit livre de l'élève. Ce fut à ce moment qu'il se familiarisa avec les verbes irréguliers, disséquant ces pauvres mots estropiés, les faisant entrer dans des phrases détachées qui ne lui laissaient en l'esprit que des lambeaux d'idées. Souvent il demandait des conseils à sa mère. Mais celle-ci était redevenue maussade, attristée et brusque à Gourtelon. Elle se refusait parfois à seconder le bambin dans ses tâches quotidiennes. Parfois aussi elle se contraignait à faire preuve de bonne volonté. Pendant cinq ou six minutes elle donnait patiemment des explications à l'écolier. Puis subitement énervée, elle se fâchait, déclarait que son fils avait la tête trop dure, plaignait les maîtres et déclarait n'avoir ni leur volonté, ni leur application. Une fois, elle évoqua le souvenir de « ce pauvre M. Bélin. » Il fallait un homme sage, mesuré et ferme comme lui pour venir à bout de l'ignorance de René. L'enfant se leva alors, jeta

furieusement ses livres sur le plancher et fit une scène violente à sa mère. Il la flagella de reproches, mit dans sa colère tout un accent de petit homme jaloux, et subitement empoigné par une crise de larmes, il bégaya : « Tu l'ai... ai... mes mieux que... moi. » Affolée, perdant la tête, redoutant un scandale, madame Gendrevin mit sa main devant la bouche de son fils en s'écriant :

— Tais-toi, petit malheureux, tais-toi!

Pour calmer l'enfant, elle se remit à l'aider ce jourlà et le lendemain.

René avait emporté à la campagne ses livres de prix, des bouquins niais contenant des historiettes àla guimauve approuvées d'ailleurs par Mgr l'archevêque de Tours. Il se nourrit de cette littérature béate pendant les assommantes journées de pluie. Mais instinctivement il se dégoûta de la Morale en Action, des Missionnaires en Chine et des Enfants dans la forêt. Ce dernier ouvrage le séduisit pourtant un peu plus que le précédent. Il y était question d'adolescents qui, après avoir vu tuer leurs parents par les Indiens Pawnies, mènent l'existence de trappeurs sous l'œil de la Providence. Cette littérature panachée des procédés de Gooper et de Daniel de Poë parla à l'imagination du moutard. Il rêva la vie d'aventures au grand air, librement, sans contrainte. Un moment, il eut

même l'idée enfantine et folle de s'enfuir et de vaguer dans les forêts jurassiennes à la façon des héros de son livre de prix. Il questionna même adroitement Lehulet, le vieux berger, sur les moyens d'existence que Ton pouvait trouver dans la contrée. Le philosophe rural répondit en salivant dans sa barbe qu'il y a dans les bois d'excellentes choses à côté de poisons violents, par exemple les champignons. Le principal étaitdonc de distinguer les substances comestibles des substances nuisibles. Puis il fallait encore savoir apprêter les premières. Il cita à ce propos a gentiane dont il arracha une touffe à longues feuilles qu'il foulait presque du pied. Cette plante-là ne disait pas grand'chose aux yeux et pourtant, quand elle était distillée, elle fournissait une âpre eau-de-vie paysanne excellente à l'estomac. Cette leçon pratique donnée inconsciemment par Lehulet produisit plus d'effet sur René que les cours routiniers de toute une année de collège. Il comprit immédiatement la donnée fausse et impossible du livre approuvé par Monseigneur de Tours çt il se jeta dans la lecture d'un tome dépareillé du Magasin pittoresque. Ce bouquin moisissait depuis des années dans la chambre de la Pâlotte qui l'avait ouvert tout au plus pour regarder les gravures. Les premiers feuillets en avaient été arrachés par quelque main utilitaire, sans doute pour des usages inti-

mes. N'importe ! René s'empara avidement de ce recueil. 11 y lut à la diable toutes les matières étrangement mélangées qui y étaient demeurées, une biographie deShakespeare, une monographie surlacathédrale deMilan, des pensées ingénieuses du sieur Petit Senn, une page et demie d'histoire naturelle dans laquelle il était question du casoar, deux chapitres de l'histoire du costume, une nouvelle molle et flou d'Emile Souvestre et bien d'autres choses. Cet amalgame de menus faits et d'ana parut à René aussi vague, aussi peu précis que la série d'exercices qu'il copiait chaque matin, dans le livre de l'élève. Il aurait volontiers confondu les mœurs du casoar avec la vie de Shakespeare, à la suite de cette lecture. Toutefois il avait pris goût aux livres.

L'heure de la rentrée ayant sonné, le jeune Gendrevin fut admis à l'initiation de la langue latine. Son nouveau professeur, M. Jean-Baptiste Muriaux, plus connu par les élèves sous le sobriquet patois de Hanche, était unpetit vieux barbu, bilieux, fort en gueule, pète-sec et maigriot. Il avait autrefois connu les honneurs du principalat. Mais ils l'avaient ruiné. Les internes, les affamés du réfectoire, souhaitaient tout haut l'improbable restauration de l'ancien directeur, sous le règne duquel on mangeait copieusement. Ces désirs . et ces doléances exhalés du plus profond des estomacs

étaient la consolation de Batiche, fonctionnaire d'ailleurs assez mal vu par ses supérieurs qui lui reprochaient d'avoir été jadis un paroissien de l'abbé Chatel et plus récemment, en 1848, le vice-président du club d'Armancourt. Il avait, il est vrai, ouvertement voté oui au plébiscite en 1852. Ceci atténuait cela.

Batiche apprit une foule de choses plus ou moins utiles à René et à ses camarades. Il les obligea à décliner Jiosa, Dominus, Honor, Dies, Dormis, Cabile et nombre d'autres vocables aussi morts. Les enfants eurent quelque peine à s'y faire. Ds ne comprirentjamais pourquoi, enlatin, les relations dunom avec les autres mots sont établies par des désinences, tandis qu'en français elles sont fixées par des prépositions. Batiche omit de leur donner cette explication nécessaire et primordiale. Il en eût été sans doute incapable. Jamais ou presque jamais du reste, le régent de septième ne s'aidait de la langue vivante pour faire comprendre la langue trépassée. La synthèse lui faisait totalement défaut. Il divisait presque son enseignement par catégories et s'imaginait à coup sûr que chaque écolier avait dans le cerveau une série de cellules dont chacune était distincte et appropriée à telle ou telle branche de connaissances.

Outre le latin élémentaire, Batiche serina à ses trente disciples une vingtaine de fables de Florian et

de La Fontaine imprimées dans un petit volume de Morceaux choisis. René se fit, en particulier, difficilement au vieux langage du Bonhomme. Malgré les annotations don tle commentateur avait enj olive chaque terme archaïque, l'enfant restait obstinément fermé devant certaines expressions, surtout devant certaines tournures de phrases qui fleurent encore les origines de la langue. Cette année-là, malgré sa prodigieuse mémoire, il apprit difficilement ses leçons. Aussi Batiche le gratifia-t-il d'épithètes à effet.

Avec un grandnombrede ses camarades, ilpartagea l'honneur de certains qualificatifs tels qu'âne rouge, bestiole malfaisante, ou cancrelat superlatif. En revanche, Batiche punissait peu.

Il n'avait point la maladie du pensum. Les écoliers un peu surpris de son vocabulaire durant les quinze premiers. jours de l'année, s'y habituèrent non sans une douce joie. Il leur était particulièrement agréable de saisir au vol quelque terme nouveau. C'était tout un événement dans la routine de leur existence.

René, pour son compte, redoutait moins Batiche que le terrible Bélin, éternellement collé à ses côtés tous les soirs. Froidement le gamin et le répétiteur se faisaient une guerre obstinée, toute composée de. taquineries réciproques. Ils étaient au même degré pourvus d'une rare obstination. Pendant six mois, ils

158 L'ÉLÈVE GENDBEVIN

se cherchèrent noise réciproquement. Tantôt René qui s'était tout à fait assimilé les impertinences des pires écoliers accueillait une observation de Bélin par un haussement d'épaules que le caissier faisait semblant de ne pas voir. Tantôt le précepteur faisait recommencer à l'enfant un devoir qui était sur le point d'être terminé. Madame Gendrevin assistait à ces querelles avec un abattement profond, incapable de mettre le holà, de décider en faveur de l'homme ou de l'enfant. Ce fut l'homme qui céda. Un soir, René qui avait été outrageusement persécuté la veille, refusa net de travailler. La tête appuyée sur son coude, les joues blanches à la lueur de la lampe, il fixa de ses yeux verdâtres et mauvais son ennemi, qui, sentant venir l'attaque, essaya delà parer. Il demanda doucement au gamin :

— Eh bien 1 as-tu beaucoup de travail ce soir ?

— Cela ne vous regarde pas, répondit René, fichezmoi la paix.

Furieux, perdant toute contenance, M. Bélin allait frapper René qui s'était levé et avait saisi son lourd encrier de plomb.

— Jacques ! cria madame Gendrevin, Jacques, je vous en prie. Vous n'y songez pas: c'est un enfant.

Elle obligea le bellâtre à baisser la main qu'il tenait toujours levée.

— C'est bien, grinça M. Bélin entre ses dents, dès ce soir, M. votre père sera averti. Il vous donnera de mes nouvelles.

— Essayez donc de moucharder, répliqua l'enfant, je vous en défie, moi, oui, je vous en défie.

Il avait souligné ces derniers mots d'une façon significative. Il reprit avec une assurance d'enfant précoce et terrible :

— Tenez, vous feriez bien mieux de vous en aller d'ici, d'accepter à Paris, cette place, que papa vous offrait l'autre jour. Nous serions débarrassés de vous, au moins.

Presque de force, madame Gendrevin s'empara alors de son fils, le poussa dans sa petite chambre d'écolier et l'y enferma àdouble tour. Ce gamin de neuf ans l'avait effrayée. Elle eut une longue conférence à voix basse avecle caissier et lelendemain, aurepas de midi, ce dernier résigna ses fonctions de précepteur bénévole. Il déclara à M . Gendrevin que René pouvait, devait même désormais faire ses devoirs et apprendre ses leçons sans aide. Il fallait habituer les enfants à faire preuve d'initiative. Si, du reste, on tenait à ce qu'il prêtât son concours à René, il était tout disposé à continuer sa tâche. M. Gendrevin n'insista pas. Il remercia son employé avec une effusion d'homme excessivement bien élevé. Vraiment il ne savait de quelle manière

ltiO L'ÉLÈVE GENDREVIN

s'acquitter envers lui. Quelque peine qu'il eût à se séparer d'un aide aussi précieux, il croyait cependant devoir insister de nouveau auprès de M. Bélin pour lui faire accepter un poste important dans une grande administration financière, à Paris. Un' avait qu'à dire oui, et le lendemain, il seraitnommédirecteuradjoint' delà Sécurité des Faut/Iles, une nouvelle compagnie d'assurances où l'on avait besoin d'hommes intègres et experts en affaires.

Pendant que son mari s'exprimait ainsi, madame Gendrevin regardait le caissier avec une sorte d'inquiétude. Elle parut bientôt rassurée. M. Bélin affirma d'une voix molle la crainte que lui inspirait le tourbillon des grandes villes. Il invoqua d'autre part la nécessité où il était de prendre du repos, après les épreuves qu'il avait endurées pendant la campagne d'Italie. Pour l'instant, Armancourt était l'Éden qu'il avait rêvé. Plus tard, quand il se sentirait plus solide, il verrait, essaierait peut-être de tenter fortune à Paris.

M. Gendrevin s'inclina et répondit :

— En tous cas, mon cher Bélin, je reste entièrement à votre discrétion. Disposez de moi quand il vous plaira. Seulement vous retardez peut-être volontairement l'heure de votre fortune.

— Bast! conclut le caissier, tout vient à point pour qui sait attendre.

Dès ce jour, René fut libéré de la servitude que faisait peser sur lui son répétiteur. Il apporta en classe des devoirs qui ne furent ni mieux ni plus mal faits que ceux des semaines précédentes. Il y eut pteut-être dans ses tâches quotidiennes plus de spontanéité juvénile, moins de ces fioritures qui leur donnaient une apparence poussive et vieillotte. A dater de cette époque, par exemple, l'écriture de l'écolier se transforma ou plutôt elle prit la forme qu'elle devait conserver. M. Bélin et l'ennuyeux Bouttet avaient obligé l'enfant à mouler une sorte d'anglaise maigre, allongée, enjolivée d'affreux crochets. Laissé libre, René arrondit les lettres qu'il traça, les campa droites et fermes sur le papier. Elles eurent quelque chose du caractère de leur auteur. De même, en étudiant la langue latine, le gamin se reporta tout naturellement à la grammaire française. De lui seul il établit des comparaisons, des rapprochements qui stupéfièrent Batiche. Le professeur de septième proclama un jour, en pleine classe, que Gendrevin était un garçon fort intelligent. Puis il ajouta le correctif que n'oublient jamais les pédagogues: « Il est dommage, fit-il en s'adressant à René, que vous soyez têtu comme un âne rouge et sournois comme un chat de gouttière. »

Têtu, René l'était. Il avait une volonté discrète, peu apparente, mais ferme au dernier des points. Une ce-

dait pas et, dans les grandes occasions déployait déjà une remarquable force d'inertie. Mais cet enfant n'était pas un sournois. En le qualifiant ainsi, Batiche hasardait presque une calomnie. René se montrait peu bavard, peuexpansif parce qu'il portait la marque indélébile de l'éducation qu'il avait reçue de son père. Il fallait quelque grave événement, comme sa querelle avec Bélin, pour qu'il se déclarât franchement. Mais en temps ordinaire, il observait d'autant plus qu'il était contraint de garder le silence. De la masse de faits recueillis par lui résultaient des comparaisons et des jugements supérieurs à son âge. La raison en lui avait pris le dessus sur le verbiage. Mais elle était chagrine, surtout dédaigneuse. L'enfant avait trop vu déjà. On l'avait forcé à trop remarquer et M. Gendrevin aurait été fortement surpris si on lui eût dit qu'il avait fait de son fils un apprenti misanthrope. Le goût de la lecture, qui s'était fortement développé dans l'esprit de René, accrut cette tendance vers un pessimisme inconscient. Il compara les héros de ses livres de gamin avec les gens qui l'entouraient. La conclusion de ce parallèle ne demeura pas en faveur des citadins d'Armancourt. Tout au fond de lui-même, ilne gardait une très vive affection que pour la Méïanne et la Pâlotte. Madame Gendrevin venait en troisième ligne. A certaines heures l'enfant en voulait presque à sa

mère. Il conservait des inquiétudes jalouses qui le torturaient.

Durant une année et demie, il souffrit étrangement de ce mal inavoué qui inquiétait la Méïanne sans qu'elle pût le définir. Maintes fois, elle s'arrêta devant le petit boudeur, rogue, morose, le front plissé, la lèvre dédaigneuse et quasi contractée. Elle l'interrogea. Luidemeuraimpenetrableetlarabroua.il était en sixième dans la classe de M. Blanchard, un licencié blond, timide et doux, quand il parut éprouver un léger soulagement. Ses humeurs noires devinrent moins fréquentes. Cinq fois de suite, il fut le premier en composition à cette époque. Ces variations de caractère, cet excès de petite gloire classique coïncidèrent avec une demi-retraite de M. Bélin. Le caissier, que M. Gendrevin dans un moment d'enthousiasme avait appelé « le fils aîné de la maison », avait cessé de prendre ses repas dans la famille. Sous un vague prétexte, il était devenu pensionnaire de la table d'hôte chez Schaller, le tenancier de Y Hôtel du Jura. [ i Quelques semaines après cet événement, comme les élèves du collège venaient d'achever les compositions de fin d'année, dites compositions des prix, René, qui était entré brusquement dansla chambre de sa mère,. trouva celle-ci tout en pleurs et se jeta à son cou. Elle se laissa embrasser et rendit même à l'enfant les

caresses qu'il lui prodiguait. Tout d'abord le grand chagrin de madame Gendrevin parut inexplicable à son fils. Il en chercha aussitôt les motifs et se souvint d'avoir entendu, au repas de midi, son père s'écrier :

— Ce scélérat de Bélin ! Je sais maintenant pourquoi il nous a quittés. Tout le monde en ville affirme qu'il fait une cour empressée à mademoiselle Gimuet.

Et madame Gendrevin, devenue un peu pâle, avait répondu d'une voix aigre :

— Il faut avouer que votre caissier manque un peu de goût, mon cher ami. Il aurait pu trouver mieux, beaucoup mieux que mademoiselle Gimuet si universellement décriée. Je ne pense pas que M. Bélin pousse le dévouement jusqu'à épouser une fille qui s'est si souvent compromise. En toutcas, vous devriez l'avertir.

Le banquier s'était immédiatement récrié. Chacun était libre après tout. Il n'avait rien avoir dans les sentiments personnels de son employé.

Ces souvenirs aidant, René comprit sans peine la cause de l'affliction maternelle. Aussitôt toutes les rancunes qu'il nourrissait contre son ancien précepteur éclatèrent. Il les étala librement devant sa mère, s'exprima en petit homme qui raisonne trop.

— C'est encore ce vilain boiteux qui te fait du chagrin, n'est-ce pas ? m'man, s'écria-t-il.

— Tais-toi, méchant enfant, murmura madame Gendrevin, la figure écrasée dans son mouchoir.

— Non, je veux parler, moi. Hein! j'avais raison de me mal conduire avec lui? Si tu avais voulu alors, il serait déjà loin, il aurait pris la place que papa lui offrait à Paris. Si tu crois que je suis plus bête qu'un autre et que je n'ai pas deviné, tu te trompes, va.

— René, René, je t'en prie, tais-toi !

— Non. D'abord, vois-tu, tant que ce sale pion sera à Armancourt, tu auras du chagrin. Moi, tu sais, à ta place, je le ferais filer.

La jeune femme ne répondit rien, mais continua à sangloter, tandis qu'essayant delà calmer, son fils se suspendaitdenouveauà soncouetl'embrassait furieusement, avec une sorte de plaisir farouche et jaloux.

Quinze jours après cette scène, on célébra les triomphes universitaires de René qui avait été nommé six fois à la distribution des prix. M. Gendrevin donna un diner de gala auquel assistèrent le principal, M. Blanchard, le professeur de sixième, le souspréfet, les adjoints de la Mairie et leurs femmes. M. Bélin fut un des premiers invités à cette fête.

Durant tout le dîner, il minauda avec mademoiselle Jungmayer, sa voisine, lui glissa dans l'oreille quelques plaisanteries qui firent rougir d'aise la pudibonde allemande. Mais au moment où l'on servait le

café dans des tasses en Sèvres de rebut, M. Gendrevin réclama le silence et adressa un petit speech aux convives. Il mit les succès de son fils à l'actif des intelligents et savants professeurs du collège d'Armancourt. Nul mieux que lui ne savait reconnaître les mérites réels de ces fonctionnaires trop modestes, mais si utiles et, élevant son verre à Champagne, il porta un toast à la prospérité du collège d'Armancourt et à la santé de ses professeurs. M. Jungmayer se disposait à répondre, mais le banquier, qui n'oubliait pas son ancienne profession d'avocat, avait la parole, il la garda. Il ne voulait pas se rasseoir, dit-il, sans rendre, sans accorder un témoignage particulier de sa reconnaissance à l'ami dévoué qui pendant les premières années d'étude de René, avait si patiemment facilité la tâche ardue de MM. les professeurs. Et se tournant vers le caissier, il lui adressa les paroles suivantes :

« L'occasion est venue plus belle que jamais, mon » cherBélin, de récompenser votre zèle trop désinté- » ressé. Une position superbe vous attend. J'ai obtenu » pour vous à Paris, les fonctions de secrétaire géné- » rai des Distilleries de la Mer de Marmara. Cette so- » ciété dont je suis un des principaux actionnaires est » une des plus belles entreprises de l'époque. Votre » intelligence et vos aptitudes financières en vont as-

» surer encore le développement. Messieurs, je bois » au développement des Distilleries et à la santé de » leur secrétaire général. »

On choqua les flûtes à Champagne, on but, on applaudit, chacun se précipita vers M. Bélin et voulut le féliciter.

Seul, René restait en place, esquissantun mince sourire.

— Allons! mon enfant, lui dit M. Gendrevin, va serrer la main du brave ami qui t'a donné le goût du travail.

Devenu presque maussade, le petit obéit et tendit trois doigts à son ennemi qui les lui serra presque au point de le faire crier. Il y eut entre le gamin et son ancien précepteur un échange de coups d'œil mauvais. Au milieu de l'enthousiasme, Bélin qui semblait du reste embarrassé, voulut essayer de parler. Il fut presque immédiatement interrompupar madame Gendrevin qui lui dit un peu cérémonieusement :

— Sans doute votre éloignement va causer un vide à Armancourt. Mais nous serons heureux de vous savoir maître d'une place digne de vous. J'ai moi-même insisté auprès de M. Gendrevin pour vous faire obtenir cette situation.

— Oh ! madame, fit l'ex-caissier.

Elle ne lelaissa pas continuer et reprit :

— J'avais un peu oublié notre reconnaissance envers vous. Je m'en suis souvenue ; j'ai aidé à mon mari à s'en souvenir. Ne me remerciez pas. Je n'ai fait que mon devoir.

Elle souligna presque ironiquement ce dernier mot. Bélin se contenta de s'incliner très poliment devant la jeune femme et alla serrer la main du banquier auquel il dit :

— Je vous remercie mille fois. J'accepte, quoiqu'il me soit très pénible de vous quitter.

Et le soir, très tard, entre onze heures et minuit, après avoir entendu les écœurantes banalités qui avaient été échangées entre les hôtes de M. Gendrevin, René se retrouvant seul avec sa mère eut un moment de joie folle, une minute dans laquelle il donna libre cours à son expansion d'enfant gâté. Tandis que la jeune femme dégrafait son corsage, le drôle lui sauta au cou et embrassa sa mère à pleine bouche.

— Je savais bien s'écria-t-ilque tu le forcerais à s'en aller. Tu es joliment maligne tout de même, va, maman, de lui avoir fait donner sa nouvelle place par papa, comme ça, devant le monde. // n'aurait jamais osé refuser. Tu penses, on aurait trop bavardé en ville. Pour sûr, tu es maligne ; moi, je me connais, je n'aurais jamais trouvé cela.

— Tais-toi, méchant enfant, fit madame Gendrevin

tout attristée. Si tu savais quel chagrin tu me causes quand tu parles ainsi.

Puis après une demi-minute de silence, comme son fils la regardait se déshabiller, la jeune femme reprit:

— Du reste il ne faut jamais dire du mal des absents. Le mieux, vois-tu, c'est d'essayer de les oublier quand ils sont indignes de notre souvenir. Allons! rentre dans ta chambre et dors bien, mon chéri.

En ce moment, René victorieux éprouva comme un regret d'avoir vaincu. Il lui sembla qu'il avait à tout jamais désolé l'existence de sa mère et, timidement, presque peureux, il lui posa cette question :

— Tu ne m'en veux pas, dis, petite mère ? Tu m'aimes bien toujours, n'est-ce pas ?

Elle ne lui répondit point, mais se penchant vers lui, elle l'embrassa avec une effusion très douce, très passionnée aussi, qui rappela à l'enfant les caresses dont elle l'avait comblé quand il était encore un tout petitbout d'homme. Ils'«ndormitavec l'idée etcomme la sensation que sa mère revenait à lui pour toujours.

Dans la sacristie de l'église Saint-Claude et Saint- Julien, tous les lundis et tous les jeudis, internes et externes du collège d'Armancourt venaient s'asseoir, par catégories, sur des bancs de bois. Devant eux, l'abbé Sorne, le premier vicaire, un grand jeune homme très maigre, à lunettes laissant apercevoir des yeux noirs, volontairement doux, prenait place à une table et commençait la leçon du catéchisme. Ce prêtre tenait moins à la lettre qu'à l'esprit. Il professait un dédain tempéré par une certaine bienveillance pour les perroquets qui lui répétaient le texte du livre, sans modification d'un iota. Très propre dans sa soutane qui, trop collée à la taille, faisait ressortir sa maigreur d'ascète soigné, l'abbé avait la main blanche, mais les doigts noueux, la voix bien timbrée, la parole facile, mais discrètement retenue. On sentait en lui l'homme

qui s'est fait une éducation. Avec cela, il demeurait un croyant, un convaincu, mais il paraissait ignorer les exagérations, les excès de zèle. Il était froid, réservé et reposé de parti pris. Une ou deux fois cependant, il lui arriva de s'exalter en expliquant aux élèves la Passion du Seigneur Christ. Il se retrouva prédicateur sans l'avoir voulu, tout à fait à son insu, grisé par la foi qui couvait en lui. Durant une demi-heure, il parla de l'injustice des hommes, de l'erreur qui peut aveugler les majorités devenues féroces contre le Juste. Il peignit dans un langage mélancoliquement sonore où vibrait l'écho des périodes de Chateaubriand, le supplice de l'Homme-Dieu accroché sur le bois infâme, la résurrection du Christ, son ascension, l'accueil généreux fait par lui aux Gentils qui, sans l'avoir connu, sans même avoir soupçonné le règne de son Père, avaient vécu dans le désir et l'espérance de la vérité. Cette exaltation religieuse à laquelle se mêlait une grande charité enthousiasma quelques-uns des catéchumènes et particulièrement René. Des doutes en effet avaient déjà surgi dans son esprit si prompt à opérer des rapprochements et à tirer des conclusions. Il avait trouvé une contradiction entre l'enseignement du collège et celui de la sacristie. Son professeur de cinquième avait fait l'éloge de Solon, de Thaïes, de Socrate et des premiers philosophes païens. Au caté-

chisme, on avait commencé par lui donner la notion du Dieu unique. Celui-ci devait-il donc punir les sages qui l'avaient ignoré ou seulement deviné? Porté par sa nature pessimiste à émettre les jugements les plus défavorables,. René en était presque arrivé à croire à l'injustice du Dieu qu'on lui avaitrévélé, quand la déclaration ou plutôt la digression emphatique de l'abbé Sorne vint le rassurer. Dès ce moment, il s'endormit dans la quiétude de ce catholicisme séduisant, plein d'accommodements, aimable dans ses manifestalions extérieures.

Il se plut ù l'église, assista aux grand'messes, aux vêpres, aux exercices du mois de Marie avec plus de curiosité que de recueillement. Sa passion pour les choses et les cérémonies du culte coïncida du reste avec un retour de madame Gendrevin à la dévotion non outrée, mais cependant fréquente. Il tint à accompagner sa mère toutes les fois qu'elle se rendit à Saint- Claude et Saint-Julien. Ce qui le séduisait, à l'église, c'était surtout la méditation obligatoire sous une voûte merveilleusement cintrée, à la lueur jaune des cierges se confondant avec les rayons multicolores et doux qui tombaient des vitraux. Dans la chapelle de la Vierge où se trouvait installé le confessionnal de l'abbé Sorne, René demeurait en contemplation devant un vieux haut relief en bois sculpté représentant

l'Annonciation. A genoux aux pieds de l'ange Gabriel casqué et cuirassé comme un paladin, la Vierge coiffée d'un hennin et vêtue d'une robe collante ressemblait avec son visage trop ovale et ses longues mains jointes à une Isabeau de Bavière pudique. René demeurait abîmé dans la contemplation de cette sculpture naïve. Tandis que ses yeux analysaient les variétés et les aspects du haut relief, son esprit vaguait loin, bien loin. Dans la quiétude de l'église, bercé par le susurrement des aveux de dévotes qui lavaient leur conscience à la grille du confessionnal, l'enfant songeait à mille problèmes graves, supérieurs, et à tout jamais insolubles. Il se demandait, par exemple, si la résurrection de la chair doit s'opérer comme l'annoncent les prêtres ou si l'homme, éternel cheval de manège, recommencera dans d'autres sphères la vie qu'il mène sur le globe terrestre. En revanche, il ne se posa jamais la question de l'éternité et des transformations de la matière. Elle était trop en dehors de son éducation et de son intelligence amie des conceptions idéales. Il accepta sans révolte intérieure et avec une foi profonde de prosélyte candide tout l'enseignement ecclésiastique. La destinée de l'homme après la mort l'inquiétait seule. Mais, comme il était trop fervent et trop, soumis pour essayer de discuter, il n'osa pas même interroger l'abbé Sorne sur ce point. Il lui eût

été facile cependant de chercher à s'éclairer, de profiter pour être instruit, de l'une de ses confessions bimensuelles. Tous les quinze jours en effet, il racontait ses menues actions à l'aumônier mais il se bornait à l'aveu de peccadilles innocentes, relatait le vol d'un fruit dans le buffet, quatre ou cinq mensonges, deux coups de poing échangés avec Bourquin ou Ghavatte, ses meilleurs camarades au demeurant. Ses crimes n'étaient guère plus monstrueux. Le prêtre avait beau le presser de questions. Il ne trouvait pas. Un jour, l'abbé lui demanda s'il n'avait point eu des pensées ou commis des actions immodestes et il souligna cette épithète. René le regarda très étonné, très stupéfait. M. Sorne fit preuve d'une rare prudence. Il n'insista pas, se garda même d'expliquer sa question. Une autre fois, le confesseur voulut savoir si son pénitent avait quelque rancune dans le cœur. Très franchement, le petit parla de M. Bélin qui l'avait fait souffrir et n'avait pas même épargné sa mère. a Je sais, je sais, dit doucement l'abbé, ne continuez » pas. Mais promettez-moi que vous allez prier àl'ins- » tant pour la personne qui vous a été désagréable. » Vous prouverez ainsi à Dieu que vous savez prati- » querle pardon des offenses. »

René essaya de se conformer à cette prescription Mais, à peine avait-il essayé de solliciter l'interven

L'ENFANCK 175

tion divine en faveur de son ennemi, que ses songeries reprirent le dessus. Il en vint à se demander s'il ne valait pas mieux intercéder en faveur des pauvres, des déshérités, des guenilleux, plus dignes de la compassion céleste que M. Bélin. Pourquoi ce méchant homme avait-il toutes les chances, jouissait-il d'une vie calme tandis que les braves gens sont exposés à toutes les misères?

Ainsi René, malgré sa ferveur, doutait déjà de l'équité providentielle et avait trouvé l'objection du mal physique et du mal moral tout simplement, grâce à sa manie de comparer. Très heureusement, M. Sorne, dont l'habileté ecclésiastique était merveilleuse ne revint pas, dans les confessions suivantes, sur les rancunes de René. Il y aurait eu sans doute lutte entre eux à ce sujet et le dessus serait peut-être resté à l'enfant tenace. Une seule fois du reste, ils se prirent de querelle. Très au courant de ce qui se passait au collège où il donnait des leçons d'anglais, de dessin et de chant, l'abbé Sorne voulait obliger son pénitent à s'accuser de paresse à propos d'un fait caractéristique. M. Jungmayer cumulait les fonctions de principal avec celles de professeur de sciences. Les élèves commençaient à le voir apparaître dès la classe de cinquième où venait d'entrer René. En interrogeant celui-ci, Jungmayer s'aperçut qu'il ne possédait point

17H L'ÉLÈVE GENDREVIN

par cœur la table de multiplication. Il lui fit honte de son ignorance devant tous les autres écoliers, parla de la mauvaise volonté de l'enfant, déclara qu'il ne suffit pas d'être un aigle en lettres, mais qu'il faut encore ne pas être un âne en sciences. Puis il persécuta René, le mit en retenue, le fit revenir au collège durant deux jeudis et un dimanche, le contraignit à copier la table de Pythagore. Plus René écrivait ces combinaisons de chiffres, moins il les retenait. Avec beaucoup de volonté et de bonne foi, il essaya de se les assimiler, mais, poursuivi par l'idée des punitions qu'il encourrait en cas de non réussite, il échoua. Il se fia encore à la routine, pensa qu'à force de copier, il se fourrerait les nombres rétifs dans la cervelle. Mais à mesure qu'il traçait son pensum, ses idées prenaient leur vol bien au delà. Malgré tous ses efforts, il lui fut impossible de concentrer sa pensée. Aussi, deux fois par semaine, en arrivant donner sa leçon. Jungmayer constata la féroce et rebelle ignorance de l'élève Gendrevin. Il le faisait venir au milieu de la classe et il le questionnait sans obtenir de résultats. Alors furieux, ne se retenantplus.il invectivait le malheureux, engageait les autres élèves à se moquer de lui et ils n'y manquaient pas sur-le-champ, quittes une heure après à dauber sur le principal.

f> fut à ce sujet que l'abbé Sorne voulut obliger

René à s'accuser de paresse. L'enfant résista, affirmant qu'un pareil aveu serait un mensonge et comme il tenait bon, malgré les exhortations du prêtre, celuici lui refusa l'absolution. Ce fut un très gros chagrin pour René. Il lui pesa d'autant plus lourdement qu'il n'osa le confier ni à sa mère, ni à sa grand'mère, ni même à Méïanne. Elles auraient fatalement donné raison au confesseur, de même que M. Gendrevin avait appuyé Jungmayer en flétrissant l'insigne ignorance de son fils. Le gamin souffrit vraiment de cette situation, se jugea abandonné de tous, broya du noir pendant vingt-quatre heures, au bout desquelles il se rendit résolument au domicile particulier du prêtre. A peine fut-il arrivé dans la petite chambre où Fabbô lisait son bréviaire qu'il fondit en larmes. Les pleurs le soulagèrent un peu et, sans désemparer, d'une voix brisée, il parla presque éloquemment de son impuissance. Il avait tout fait pour apprendre. Mais c'était plus fort que lui, il ne pouvait pas, non, il ne pouvait pas. M. Sorne fut très perplexe. Il se sentait presque coupable d'avoir condamné ce catéchumène. Il l'embrassa discrètement sur le front et lui dit :

— Venez me trouver demain soir à cinq heures, à l'église.

Et le lendemain René fut absous.

Au fond, il tenait à l'amitié du prêtre et, en cela,

178 L'ÉLÈVE GENDREV1N

il éprouvait un sentiment commun à beaucoup de ses camarades. Le vicaire enthousiasmait ces adolescents non seulement par ses manières distinguées, mais encore par la tournure de son esprit. Il savait et, à l'occasion, après le catéchisme ou pendant les classes, il émerveillait ces ignorants. A propos de petites choses, il trouvait de grands aperçus. On le consultait en cachette quand on avait un devoir difficile. Il cherchait à deviner le rébus grec ou la charade latine, y arrivait, donnait la méthode à suivre, mais ne traduisait presque jamais, voulant laisser quelque chose au travail personnel, à l'esprit d'initiative. Tous les jeudis, il prenait avec lui les élèves libres ou pensionnaires, les mieux notés de chaque classe et il les conduisait en promenade. Pour les internes, c'était une vraie fête. Les excursionsdirigéespar l'abbé étaient en effet autrement désirables que le défilé à laqueue-leuleu sur des grand'routes pierreuses et sous la conduite d'un pion. Avec l'abbé, l'on était à peine hors de ville qu'on ne marchait plus en rangs. On allait, on allait. On faisait des kilomètres et des lieues. Tant pis' pour les mauvais marcheurs, pour les traîne la quille! La soutane retroussée, le nez au vent, le prêtre allongeait les jambes. Puis en pleine campagne ou en plein bois, on faisait halte dans une prairie ou dans une clairière et une formidable partie de barres s'organi-

sait. L'abbé n'en restait point spectateur. 11 jouait avec ces gamins, gamin déluré lui-même, ces jours-là. Parfois il était pris et alors il s'y collait tout comme un autre, écarté comme un grand compas noir, la main tendue, attendant patiemment d'être délivré.

René adorait ces excursions. Il en revenait las, essoufflé, éreinté. Mais elles lui donnaient un formidable appétit et un sommeil solide que ne hantaient point les cauchemars. A la suite de ces promenades, il se sentait moins fortement éprouvé par des douleurs de reins et des crampes d'estomac qui l'énervaient depuis tantôt deux années. Ce malaise tout' physique de la première croissance n'avait point échappé à madame Gendrevin. Elle droguait son fils, lui faisait avaler, d'après les conseils du docteur, un petit verre de quinquina avant chaque repas. Du reste, depuis le départ du caissier auquel avait succédé un ancien notaire vieillot et grognon, la jeune femme avait reporté sur l'enfant toute sa sollicitude. Elle se sentait redevenue mère, avait de longues conversations avec René, aimait à se trouver seul à seule avec lui. Elle déployait presque vis-à-vis du drôle un zèle de coquette repentante qui cherche à se faire pardonner une escapade. L'enfant avait une nature trop droite pour abuser de cette situation. Il allait sur ses douze ans et très raisonnable, trop précoce même pour son âge, il tran-

chait du petit homme, émettait des jugements presque toujours nets et décisifs que sa mère cherchait à atténuer non sans user de circonlocutions. Enchantée du reste, elle se félicitait dans son for intérieur d'avoir donné le jour à un petit être aussi merveilleusement doué.

Elle fat donc toute d'esprit et d'intention avec lui le jour où il fit sa première communion. Quand il se releva de la sainte table, les yeux baissés, les mains jointes, faisant miroiter dans la marche le ruban de moire blanche frangée d'or qui formait tache sur la manche de sa veste courte en drap noir, elle faillit se trouver mal, et pleura tandis qu'à côté d'elle, M. Gendrevin murmurait :

— Allons! allons! remettez-vous, ma chère amie. A la suite de ce grand événement, René fut pris d'une folle passion pour les petites images de sainteté que l'on encarte dans les feuillets des paroissiens. Il les collectionna et, grâce à cette manie, il prit le goût ou l'habitude de la classification. Il rangea en effet séparément celles de ces vignettes qui brillaient le plus par les enluminures, des sacrés coeurs flambant, saignant, pourvus de toutes les couleurs de l'arc-enciel, des assomptions très bleues avec des Vierges dont les mains laissaient tomber des rayons d'or sur des nuages outre-mer. Puis, René plaça ensemble les

L'ENFANCE i 84

lithographies d'un dessin plus simple que rehaussait un cadre de dentelle en papier. Il aima ces découpures fragiles, ténues et délicates, sœurs de celles qui servent à couvrir les boîtes de fruits confits. Enfin ce fut aux petites estampes très compliquées qu'il s'attacha surtout. Il fut très enthousiaste des trucs en papier, des coins qui se déplient et laissent voir des choses surprenantes. Il possédait entre autres une vignette merveilleuse représentant Jésus devant Pilate, il suffisait de séparer les deux côtés de cette scène et l'on avait immédiatement sous les yeux le Jugement dernier, une composition superbe dans laquelle l'artiste avait représenté l'enfer, la terre etle ciel. Une autre image chère à René figurait simplement un lis, l'enfant faisait parfois jouer une sorte de mécanisme en papier placé derrière le lis et celui-ci s'ouvrent, aussitôt apparaissait une Immaculée Conception foulant aux pieds le serpent, père du péché.

Le collégien se ruina en objets d'art de cette nature. Cette passion dura six mois. Puis, comme les exercices religieux qu'il continuait à suivre, se ressemblaient, n'offrant aucune variété, il devint quelque peu tiède. Des doutes très légers sur les choses révélées se mêlèrent en lui à une sorte de lassitude. Les inquiétudes et le malaise delà croissance l'énervaient d'ailleurs et le rendaient moins ami du recueillement. Certains

lt

jours, surtout pendant l'été, il ne pouvait tenir en place, il avait besoin de se remuer, cherchait à tromper le repos obligatoire de la classe en balançant les jambes sous son pupitre au grand mécontentement du sieur Dubosquet, le professeur de quatrième. Ce normalien dévoyé, réfugié dans un collège communal de dernier ordre, apportait en classe deux ou trois fois par semaine, d'épouvantables pituites aggravées par de lourdes névralgies. 11 s'endormait presque aussitôt sur un journal et laissait les élèves se raconter à voix moyenne qu'on l'avait rencontré, la veille, bardant, parlant seul, perdu dans un monologue d'alcoolique tranquille. Puis il avait des retours intellectuels et se mettait furieusement à commenter Y Anabase ou \'Enétrfe. Grammairien passionné ,il disséquait les mots et les phrases, leur arrachait racines et structure. Heureux d'avoir analysé les minuties, il oubliait les généralités,ne donnait aucun aperçu synthétique, négligeait absolument d'apprendre à ses auditeurs ce que furent Xénophon ou Virgile. Cet enseignement sec, incolore, traditionnel et sans originalité laissait très peu de traces dans l'esprit des élèves obligés de se bourrer de formules et de règles rudimentaires. Grâce à son intelligence éprise des comparaisons, René retint cependant aisément les étymologies. Elles l'aidèrent à se faire une id^e vague de la langue grecque qui le

rebuta moins que les vers latins. Il s'habitua difficilement à ce casse-tête chinois, recourut au Thésaurus poeticus pendant des soirées entières pour emboîter les dactyles dans les spondées. La seule consolation de son esprit suffisamment littéraire consistait à retenir les périodes sonores de Fénelon ou de Chateaubriand découpées en menues tranches dans un informe recueil de morceaux choisis. Il sentit naturellement et de luimême l'insuffisance dépareilles connaissances etil supplia madame Gendrevin de lui donner àlire Télémaque et les Martyrs. Lacune femme déroba ces deux ouvrages dani la bibliothèque du banquier qui surprit son fils devenu amoureux platonique deCalypso et de Cymodocée. Il lui fit presque une scène.

Tu es encore trop jeune, lui dit-il, pour prendre connaissance de pareils ouvrages. Ta mère a eu grand tort de te les confier sans m'avoir demandé conseil. Je

le lui dirai.

Le soir même, devant René, M. Gendrevin parla à sa femme du danger des lectures. Les enfants avaient toujours le temps de faire connaissance avec certains auteurs. Lui-même n'avait feuilleté Télémaque et les Martyrs que durant ses études de rhétoricien, en plein âge de raison, ajouta-t-il. 11 avait pu alors juger sainement ces ouvrages, sans enthousiasme, sans griserie d'imagination. Il s'était aperçu que le saint évêque

de Cambrai était un utopiste, un précurseur de ce dangereux libéralisme politique avec lequel le régime impérial avait heureusement rompu. Puis, comme il se flattait d'être un homme pratique, il trouva une conclusion positive mais inattendue. Le danger de l'externat, dit-il, c'est que, malgré la plus active surveillance, les enfants trouvent toujours un aliment mauvais à leur curiosité. Maintenant que René devenait un grand garçon, il faudrait songer à l'envoyer à Paris faire ses humanités et terminer ses études. Et le banquier se proposa en exemple. Il avait été l'un des élèves internes d'un des meilleurs collèges de la capitale. Il s'en félicitait encore aujourd'hui. Où le père avait passé devait passer le fils.

Deux heures après, resté seul avec sa mère, l'enfant eut un grand accès de désespoir. Non, non, il ne voulait pas quitter Armancourt, être enfermé à Paris, devenir prisonnier sans avoir mérité la prison. Il connaissait les misères des internes, des meurt-de-faim, des déguenillés, des souffre-douleur éternels. Il y en avait un au collège, par exemple, un nommé Chevassus auquel il était obligé d'apporter du pain tous les jours et le pauvre petit dévorait les charités de René. Un autre, Hennin, avait reçu d'un camarade, d'un grand, un coup de pied dans le bas ventre et il en souffrait toujours. Madame Gendrevin chercha à apai-

ser son fils. Mais tout en pleurs, il se jeta au cou de la jeune femme, l'embrassa vivement et lui dit :

— Promets-moi, petite mère, promets-moi que je n'irai pas au collège à Paris.

Elle ne lui répondit rien, mais, les larmes l'étouffant, elle leur donna libre cours. Tous deux pleurèrent longuement ensemble. Cependant, tout à son idée fixe, René répéta de nouveau :

— Tu me promets, dis, tu me promets que je n'irai pas à Paris?

Inerte alors, passive, se sentant sans volonté, madame Gendrevin répliqua :

— Tu sais bien, mon pauvre chéri, que je ne suis pas maîtresse ici. Je dois obéir à ton père, moi aussi.

Elle eut presque envie d'exhaler ses plaintes d'épouse déçue moralement, de montrera son fils sa nature de femme romanesque et sentimentale devenue la compagne d'un imbécile solennel. Mais elle se retint, tandis que René, la devinant, s'écriait :

— Oh ! si tu voulais, je ne partirais pas. Mais papa t'opprime, toi aussi.

Elle essaya de protester. L'enfant terrible lui coupa la parole.

— Ne dis pas non. Je sais ce que je sais, va. Je nesuis pas un imbécile, moi. Vrai, ma pauvre maman, tu aurais été bien plus heureuse si tu lui avais tenu

tête quelquefois. C'est parce que tu lui cèdes toujours qu'il ne fait pas attention à toi. Moi, tu comprends, je n'ose pas lui résister, d'abord parce que ça te ferait delà peine; ensuite, il me battrait ou il me punirait fort; enfin, c'est mon père et je ne peux pas, non, je ne peux pas lui désobéir. Mais toi, pourquoi ne me défends-tu pas? Qu'est-ce que tu feras, dis, quand je serai loin, toute seule, dans cette maison avec grand' maman qui commence à dewenirgangan et cette pauvre Méïanne'?

11 s'exaltait ainsi et débitait un flux de paroles avec une voix endolorie à laquelle se mêlait un accent rancunier. Il fit une véritable scène à sa mère qui eut toutes les peines du monde à le calmer. Elle lui promit que, si jamais il partait d'Armancourt, elle ne songerait qu'à lui, à lui seul. Il exigea d'elle un serment. Elle leva sa main blanche et fine vers un crucifix dont l'ivoire jaune faisait tache sur un fond de velours grenat. Madame Gendrevin assura enfin qu'elle userait de toute l'énergie 'dont elle se sentait capable pour obtenir de son mari le maintien de René au collège communal d'Armancourt. L'enfant s'endormit d'un sommeil lourd, hanté par les méchants rêves.

Mais, le lendemain, il alla porter ses doléances à Pâlotte et a la Méïanne. La grand'mère leva les bras

au ciel et l'idée seule d'être séparée de son petit-fils lui arracha des exclamations douloureuses. Quant à Méïanne, elle jura ses grands dieux que les choses n'iraient pas comme l'entendait M. Gendrevin, et, le soir de ce même jour, elle éclata. Toute l'après-dînée, elle avait donné des signes de son mécontentement. Elle avait frappé les portes, marqué lourdement le pas sur le plancher, cassé deux assiettes, murmuré continuellement entre ses lèvres allongées et formant une moue féroce. M. Gendrevin qui avait fait semblant de ne pas remarquer la rage de la vieille bonne, le matin, finit par en être agacé le soir :

— Enfin, lui dit-il, pourrait-on savoir ce qui te chagrine, Méïanne? Tu n'es vraiment pas aimable aujourd'hui.

Elle avait bien de quoi faire du raffut et ravouner. Avec ses idées, le banquier rebouillait toute la maison. Etait-il Dieu possible de croire que René allait vandeler à Paris?

A ce dernier mot M. Gendrevin répondit que loin de vagabonder dans la capitale, René serait hébergé, surveillé et bien soigné dans une des premières maisons d'éducation de France.

Aussitôt la Méïanne protesta. Bien soigné! Vraiment oui, le pauvret! On le nourrirait de carne, on l'abreuverait de pistanquène, on lui serinerait des niole-

ries sous prétexte de le rendre savant et il serait encore bien heureux de ne pas devenir, en sortant de l'internat parisien, un ôf-ugeon ou un niguedandouille. Sans compter qu'il y a des bmiebas que l'instruction rend mauvais et goui/lands : témoin Adhémar Boivin, le fils de l'huissier, qui, savant comme tous les curés et tous les régents d'Armancourt, était aujourd'hui un coureur d'auberges, un véritable piienteusse. Enfin, la vieille servante conclut que, quand l'on fait des enfants, on doit les élever soi-même. Elle demanda carrément à la Pâlotte et à madame Gendrevin d'appuyer son opinion.

La jeune femme lui imposa doucement silence et dit à son mari :

— Ne pensez-vous pas en effet, monami, que René est encore bien jeune pour...

— Bien jeune, bien jeune, interrompit M. Gendrevin presque avec humeur,non, René n'était pas bien jeune. Il avait tout justement l'âge pendant lequel les enfants se forment ou du moins doivent se former. Il était temps que le petit fût initié aux nécessités de la vie sociale dont on faisait l'apprentissage dans les collèges de Paris mieux que partout ailleurs. Lui-même cita son exemple et prit à témoin la Pâlotte. Sa bonne mère n'avait-elle pas consenti à se séparer de lui jadis quoi qu'il lui en coûtât? S'il était devenu quelqu'un,

c'était grâce à cet éloignement pénible, sans doute, mais incontestablement nécessaire.

Et, comme la vieille femme hochait la tête en évoquant clans son for intérieur les chagrins maternels que lui avaient causés jadis l'absence de son fils, celuici continua :

A coup sûr, sans l'éducation qu'il avait reçue à Paris, il serait resté un rustre. Jamais le gouvernement ne lui aurait confié le poste de maire à Armancourt et ne l'aurait jugé digne de siéger au conseil d'arrondissement. Eh bien! René, sorti du lycée parisien et des écoles supérieures, profiterait de la situation acquise par son père pour s'élever plus haut, beaucoup plus haut. C'était chose conforme au progrès sage et mesuré tel que le comprend la société moderne. On avait vu des fils de paysans donner le jour à des députés, à des ministres, à des diplomates.

Cette fois, la Pâlotte fut convaincue. L'avocat banquier avait fait vibrer la corde sensible clans l'esprit de sa mère. La vieille vit déjà René en uniforme officiel, coiffé d'un bicorne gansé d'or, avec un habit brodé de pots de fleurs, une épée à poignée de nacre au côté. Aussi appuya-t-elle le discours en quatre points que venait de prononcer M. Gendrevin. Un peu plus et, comme autrefois, elle aurait déclaré que l'enfant devait devenir lambassadeur.

Malgré les bougonneries perpétuelles delaMéïanne, les observations mesurées mais dolentes de madame Gendrevin, les mines allongées de René, l'avocat et sa mère eurent le dessus. Cette année-là, l'enfant passa de tristes vacances à Courtelon. Très chagriné par la perte prochaine de sa demi-liberté et par la perspective de la prison, il se sentit plus anéanti, plus désespéré à mesure que les jours s'avançaient. 11 était envahi par des appréhensions et des terreurs répétées qui lui ten.i illaient l'estomac et lui faisaient courir des frissons le long de la colonne vertébrale. En vain, il essaya de se distraire, de chasser les papillons noirs qui le hantaient en lisant Walter Scott dans la traduction de Defauconpret. Les lourdes balivernes que raconte ce romancier britannique ajoutèrent à l'ennui de René. Il trouva cela compliqué sans art, pénible à suivre, ennuyeux comme un jour de pluie. Cette littérature lui procura des névralgies et peu ou même point de plaisir. Il finit par préférer à la lecture de Walter Scott l'inertie la plus complète. Pendant des heures entières, il restait en face de sa mère, assis, une jambe repliée sous le derrière, l'autre se balançant dans le vide, les bras pendants. Il considérait madame Gendrevin qui rêvait elle-même près de la fenêtre et négligeait de donner suite à une broderie commencée. Parfois les regards de la mère et du fils

se croisaient, mais la jeune femme détournait brusquement la tête, non sans avoir esquissé un signe d'impatience. Évidemment René gênait sa mère tout adonnée aux songeries creuses d'une vie ennuyée et sans intérêt. Parfois elle lui disait :

— Mais occupe-toi donc, mon enfant, prends ton livre.

— Ça ne m'amuse pas, répliquait René.

Un jour, il lui posa cette question :

— Dis voir, m'man, je vais donc rester tout le temps au lycée quand je serai à Paris?

— Madame Gendrevin répondit un peu embarrassée :

— Mais non, quelqu'un te fera sortir. Tu auras un correspondant.

— Qui c'est, dis, m'man?

— Je n'en sais rien, repartit la jeune femme devenue très rouge.

Aussitôt un soupçon ayant traversé l'esprit de René, l'enfant devenu blême s'écria :

— Si, tu le sais, tu le sais.

— Ah! laisse-moi tranquille, je t'en prie, René. Mais n'écoutant pas cette dernière requête, l'enfant

se dressa et debout, en face de sa mère, il lui fît une. vraie scène :

« Tl comprenait, il savait tout : on voulait le confier

à M. Bélin, quand il serait à Paris. Un joli choix vraiment! Il n'y avait pas à en douter: l'ex-caissier prendrait rudement sa revanche et il le martyriserait.

— Mais M. Bélin est un homme trop raisonnable pour avoir de la rancune contre un enfant, hasarda madame Gendrevin.

— Tiens! veux-tu que je te dise, m'man, répliqua rageusement René, eh bien 1 tu le regrettes. C/est à lui que tu songes tous les jours, c'est à cause de lui que tu fais la moue quand je te regarde un peu. Tu n'oses pas dire le contraire, hein? Tu es bien aise même qu'on m'envoie h Paris, ça te procurera l'occasion de le voir quelquefois, lui.

La jeune femme ne laissa pas continuer son fils. Très pâle, elle se leva et regarda le gamin :

— Tu viens de signer ta propre condamnation, lui dit-elle, je te jure que pendant toute la durée de ton séjour à Paris, je n'irai pas une seule fois dans la capitale. Ainsi tu seras quitte de soupçonner ta mère davantage et de scruter malhonnêtementses pensées. Et maintenant, va passer une heure ou deux dans ta chambre. J'ai besoin de ne pas te voir. Tu m'as fait trop de peine.

Elle le prit parle bras et le poussa dehors, presque violemment.

Arrivé dans la chambre qu'il occupait au premier étage, René se jeta sur son lit et pleura longuement. Ainsi pendant des années et des années, il n'aurait plus sa mère qu'à l'époque des grandes vacances et peut-être à Pâques. Et c'était de sa faute, uniquement de sa faute, madame Gendrevin ne céderait pas, car elle ne faisait point de serments en l'air. Tout cela à cause de ce misérable Bélin. Rageur, plus jaloux encore qu'autrefois, l'enfant arriva presque à se consoler de la promesse maternelle en pensant que madame Gendrevin ne verrait plus du tout l'ex-caissier. Peu lui importait à lui, René, d'être de nouveau la victime de cet homme. L'essentiel c'était la rupture complète et perpétuelle des deux amants. Puis des doutes l'assaillirent de nouveau. Sans doute elle avait juré de ne pas venir à Paris et elle tiendrait parole. Mais il y aurait peut-être d'autres Bélins à Armancourt et il fut torturé par cette idée.

Aussi, le soir, avant de s'endormir, il eut devant sa mère, une crise de larmes et de sanglots. Elle eut beau lui dire :

— Allons! méchant enfant, je te pardonne, je te pardonne.

Il lui fit répéter qu'elle n'aimerait jamais que lui,, lui seul. Il discuta même et il exposa les motifs de la préférence qu'elle devait avoir pour lui. N'était-il pas

le seul être par qui elle était sûre d'être adorée et il conclut par une raison de gamin précoce.

— Tiens! maman, tu ne dois être qu'à moi comme je ne suis qu'à toi. Nous sommes à peu près comme le bon Dieu, vois-tu, nous ne faisons qu'un en deux personnes. On dit que je suis tout ton portrait et que j'ai tout ton caractère.

11 continua longtemps sur ce thème et finit par s'endormir en serrant dans ses mains les mains maternelles. Madame Gendrevin eut beaucoup de peine à se dégager de cette étreinte.

Quinze jours durant, il l'obligea à lui redire qu'elle n'appartenait qu'à lui seul. Elle ne se lassa point, se répéta, insinuant toutefois que la jalousie et la méfiance sont deux très vilains défauts dont René devrait se guérir. En même temps, elle l'engageait à être bien sage au collège, à obéir, à écouter ses nouveaux professeurs. Elle lui avait avoué que M. Bélin serait son correspondant. Ainsi l'avait décidé le banquier, malgré deux ou trois objections qu'elle avait présentées. Elle avait même parlé de petits cousins à elle, les Mongin, des droguistes en gros de la rue Vieille du Temple. On aurait pu leur proposer de faire sortir René. Mais le banquier n'avait point souscrit à cette idée. 11 ne connaissait point les Mongin auxquels on n'avait jamais écrit. Ils étaient devenus tout

à fait des étrangers pour la famille. M. Bélin au contraire était bien désigné pour veiller sur René. N'avait-il pas été son répétiteur? N'était-il pas l'obligé de la maison?

— J'ai fait ce que j'ai pu, mon pauvre petit, gémit madame Gendrevin, la veille même du jour où le banquier devait venir prendre l'enfant à Courtelon pour le conduire à Paris.

Triste cette journée d'octobre ! On déjeuna sans faim, de bonne heure. La Pâlotte très affairée étouffait son émotion en donnant des ordres contradictoires aux domestiques qui perdaient la tête. Méianne ne bougonnait plus. Elle était devenue livide sous le mouchoir bleu qui lui couvrait la tête et regardant de temps à" autre René affaissé sur sa chaise, elle poussait d'énormes soupirs. Madame Gendrevin avait les yeux rouges. Quand l'heure du départ sonna, une pluie de baisers tomba sur les joues et sur le front de l'enfant. Il sentit la main de la Méianne qui glissait dans la sienne deux pièces de cent sous, tandis que la vieille servante lui murmurait à foreille :

— Enfouine ça dans ta baigatte (mets cela dans ta poche). Il n'y a pas de quoi goullander avec deux écus, mais tu pourras tout de même grebiller quelques gourmandises.

— Allons! dépêchons, fit M. Gendrevin qui avait

100 L'ÉLÈVE GENDREVIX

hâte de soustraire l'enfant aux émotions des trois femmes.

Et prenant René par les reins, il le jucha sur le tilbury qui devait les conduire à la gare de Grandvillers. La voiture roula sur des feuilles mortes qui salissaient de jaune le grand chemin. Par moments ellecahotait, s'enfonçantdansdesornièresd'oùelle sortait avec des ressauts. A un coude que faisait la route, l'enfant se retourna et aperçut plus haut, déjà dans le lointain, les silhouettes rapetissées de sa mère, de sa grand'mère et de la Méïanne agitant des mouchoirs avec des gestes furieux. Et ce fut tout. Une autre vie allait commencer.

Sans que l'enfant s'en rendit compte, l'internat modifia, pour ainsi dire, ses sens. Dans l'atmosphère lourde du collège parisien, il perçut des odeurs nouvelles et éminemment désagréables. Il perdit peu à peu le désir des voluptés musicales qui caressent l'ouïe. Les grands horizons ne furent plus pour lui que des souvenirs du pays natal. Il dut se faire un nouveau palais et presque changer d'estomac.

Il venait des contrées de pâturages où les foins coupés fleurent bon dans la fraîcheur du soir. Durant ses dernières vacances, il avait somnolé au soleil sur des meules de regain dont le parfum l'avait presque grisé. Puis, quand il s'était réveillé, il avait trouvé dans les moindres objets de toilette de sa mère la senteur du vétiver mêlée à l'essence orientale de roses. Enfin toute la personne de la provinciale romanesque

exhalait le bouquet chinois, un baume compliqué et vieillot, qui s'harmonisait merveilleusement avec l'esprit un peu en arrière de madame Gendrevin.

Dès son admission au lycée, René fut affecté par une série de relents qui commencèrent à lui corrompre l'odorat. Son père lui avait dit au revoir et l'avait embrassé dans le bureau de M. Labielle, le proviseur, un petit homme orné d'une paire d'yeux en boules de loto, d'une nez ouvert à la pluie et d'une bouche large d'où tombaient des recommandations doucereuses apportées par une haleine qui arrêtait les dernières mouches dans leur vol. M. Labielle fit conduire René au vestiaire. Une vieille femme hydropique à demi et un tailleur aux jambes en manches de veste l'obligègèrent à se dépouiller de son costume d'enfanteoquet et lui firent revêtir une tunique râpée, un gilet et un pantalon retapés, succession d'un autre interne. Pendant qu'il endossait ces horribles vêtements, il se sentait la tête alourdie par l'odeur d'eau de Javel et de benzine que gardaient tous les habits entassés en piles ou en casiers dans ce vestiaire dont les deux gardiens — la femelle et le mâle — se bourraient maintenant lesnarines de tabac humide relevé par du camphre en poudre. René dut subir l'épreuve de l'essayage à deux reprises successives. La première fois les manches de la tunique qu'on lui avait donnée s'arrêtaient au coude.

Il fut donc pourvu d'une autre petite redingote à passepoil rouge et à boutons de métal. Mais cette fois, il se perdit dedans. Le tailleur et la vieille remuèrent pendant dix minutes des paquets de hardes et finirent par trouver quelque chose qui s'ajustait à la taille du nouveau. Après cela, fiers de leur œuvre, ayant contemplé triomphalement le gamin taciturne, ils le confièrent au garçon du bureau de M. le proviseur. Ce cuistre avait été chargé par son maître de conduire René aussitôt habillé dans la neuvième étude, celle où étaient renfermés les trente-deux élèves de la quatrième A. Dans leur haute sagesse, le proviseur et M. Gendrevin avaient décidé en effet que l'enfant devait redoubler cette classe dont il avait déjà étudié le programme avec l'illustre Dubosquet, à Armancourt. M. Labielle s'était même plaint de l'arrivée un peu tardive de René. Ses nouveaux condisciples rentrés depuis quatre jours avaient déjà composé en thème grec. 11 était dommage que l'écolier n'eût pas pris part à ce concours. Il avait peut-être perdu une place de premier; c'est-à-dire dix points pour le prix annuel. Mais il se rattraperait, n'est-ce pas? Et, comme le malheureux gamin restait muet, son père lui avait presque cherché querelle et l'obligea à répondre :

— Oui, m'sieu le proviseur !

Dans le corridor qu'il traversait avec le garçon, René pensait à cette dernière amabilité paternelle lorsque ses narines furent denouveausuffoquées. Cette fois, une violente odeur de chlore et d'ammoniaque le fit presque reculer, lui sécha la gorge, lui mit deux larmes aux yeux :

— C'est les goguenaux, fit le garçon en désignant du doigt une porte vitrée, oh ! il n'y a pas à dire le contraire, ils puent déjà joliment. Qu'est-que ça sera au mois de juillet ? Et vous n'avez pas de chance, la neuvième étude est ici, presque en face le numéro cent.

En même temps, le cuistre frappait à la porte de la salle d'étude qui fut entr'ouvertepar un pion barbu et chauve.

— M'sieu Doulouzé, c't'un nouveau que m'sieu le proviseur m'a dit de vous conduire.

— Très bien, Joseph.

Le pion referma la porte après avoir fait entrer René qui, les yeux baissés, tortillait gauchement dans ses doigts sonképi grasaux galons d'or passé. Les élèves murmuraient, chuchotaient, se communiquaient à mi-voix leurs impressions sur le nouveau. Il y avait des rires étouffés derrière le dos du sieur Doulouzé, qui posait tout bas à René des questions déjuge d'instruction. Quand il fut bien édifié sur l'âge, le nom, le

L'ENFANCE 20i

lieu d'origine du petit, le maître d'étude se retourna subitement vers les bavards.

— Un peu de silsnee, messieurs, s'vous plaît, clama-t-il.

Puis s'adressant à René, il lui désigna une place inoccupée, à l'extrémité d'une table, près de la porte d'entrée :

— Asseyez-vous là, dit-il, vous trouverez dans le pupitre tout ce qu'il faut pour travailler. Si, par hasard, il vous manquait quelque chose, vous irfavertiriezà la fin de l'étude. Faites-vous indiquerle devoir de demain par votre voisin.

Le devoir consistait en une demi-douzaine de phrases latines extraites du Pro lege Manilia qu'il s'agissait de transformer en français. Le professeur s'était donné la peine de dicter ces bribes d'avocasseries et le voisin de Gendrevin, le nommé Candelaire, les avait écrites sans orthographe, mais à l'aide d'une superbe anglaise sur un cahier relié, pompeusement qualifié cahier de textes. La couverture en carton de ce volume de papier avait une fade odeur de colle qui écœura René. Le malaise qu'il éprouvait augmenta encore quand il commença à feuilleter le dictionnaire latin français confié à ses bons soins. Ce gros bouquin ressemblait à un vieux Bottin étalé chez un marchand de chiffons. Sous sa couverture en toile grise macu^

lée d'encre et de noms de potaches à demi effacés, il exhalait ce parfum de moisi gras que prennent les cartes à jouer dans les auberges de banlieue. Très vaillamment René s'efforça de ne point trop souffrir de ces impressions. Il se mit à l'oeuvre, espérant oublier à l'aide du travail ses petits mécomptes et ses gros chagrins. Ses doigts allaient du dictionnaire au brouillon sur lequel il ébauchait sa version latine. Il éprouvait plus que jamais le besoin de concentrer toute son attention sur ce labeur, de réfléchir tout seul à sa traduction, quand il fut brusquement dérangé. Un gamin rose et frais qui se trouvait placé devant lui s'était retourné et lui disait :

— Gomment t'appelles-tu?

Pour toute réponse, René exhiba son cahier de brouillons en tête duquel il avait tracé son nom. Le poupin qui se sentait surveillé par le pion, s'empara du cahier et juste au-dessous de la version à demi achevée, il écrivit noblement : « Moi, je m'appelle Dansel. D'où viens-tu? » Gendrevin reprit son cahier et souffla à voix basse :

— D'Armancourt en Comté.

11 essaya aussitôt de se remettre à l'œuvre. Mais les quelques mots tracés par Dansel le troublaient, l'agaçaient. 11 voulut les effacer. Peine inutile. Il les voyait toujours sous les traits noirs de la rature. De

plus en plus énervé, il dut recommencer sa version au recto de la page et il perdit ainsi une bonne demineuve pendant laquelle Dansel toujours bien informé communiqua à toute l'étude le nom et la patrie du nouveau. Il s'acquitta de cette importante mission en faisant circuler de mains en mains un petit papier sur lequel il avait précieusement noté les indications fournies par René. Celui-ci cependant bâclait la fin de son devoir auquel il n'était plus du reste. De plus en plus suffoqué par les senteurs mauvaises auxquelles venait s'ajouter la lourdeur de l'atmosphère suréchauffée par les respirations des collégiens et la lumière de trois becs de gaz de l'étude, Gendrevin songeait au cher pays comtois. Que faisaient les siens à cette heure-ci ? Ils étaient à table sans doute. Ils soupaient et il y avait un couvert de moins, le sien, une place vide, la sienne, devant laquelle la Méïanne ne passait pas sans pousser un gros soupir. Et madame Gendrevin jetait un coup d'oeil attristé à la vieille servante tandis que le banquier décrivait à la Pâlotte enthousiasmée les merveilles d'une toute récente opération financière. En évoquant l'intérieur familial, René laissa tomber deux larmes sur la feuille de papier où il recopiait sa version. Aussi, le lendemain matin, cette négligence lui valut-elle une observation aigre-douce de M. Legrandais, son nouveau professeur:

— Monsieur, dit-il à René, votre devoir est suffisant au point de vue de l'intelligence du texte. Mais je vous prie de vous montrer plus respectueux à mon égard dorénavant et de ne me plus apporter des torchons de papier comme celui-ci.

Cette sortie d'un homme qui portait à la hauteur du poumon des palmes d'argent croisées sur sa robe noire humilia René, mais amusa étonnamment ses camarades.

En classe, cependant, Gendrevin fut moins affecté parles relents. M. Lcgrandais avait le nez délicat. Hiver comme été, il faisait ouvrir au moins une fenêtre. Aussi, à tour de rôle, chacun des élèves de ce maître peu frileux était-il victime de féroces maux de dents.

— Changez de place, mon ami, ordonnait alors le régent de quatrième, je sais ce qui vous afflige. Vous allez avoir une bonne fluxion. Mais ce bobo ne doit pas vous empêcher de travailler : Labov omnia vincit improbus!

Le professeur semblait laisser tomber ces mots de son nez en bec de corbin. Tout fier d'avoir casé une citation latine, il était pris d'un petit rire pareil à une toux sèche qui plissait ses tempes dégarnies, ses lèvres fortes estompées d'une moustache rousse en brosse et mettait une pointe de gaité voulue dans ses veux noirs.

L'ENFAiNCE 2Uj

Touteslesheures consacrées àlaclasse de grammaire se suivaient et se ressemblaient. A la récitation des leçons, grammaire grecque, auteur latin, (le De Àmicitia ou Virgile), prose française, (des morceaux choisis de Fénelon,) succédait, le matin, une explication terre à terre de Gicéron ou du pseudo Mantouan, un terrible mot à mot que le professeur faisait répéter, enfonçait à coups de pensums ou de retenues dans la cervelle des inattentifs. René retrouva en Legrandais un Dubosquet, mais un Dubosquet qui ne se soûlait pas. Là était toute la différence. A un an de distance, l'enfant dut répéter, à la même date et presque à la même heure, les mêmes phrases assaisonnées des mêmes explications. Quand M. Legrandais, le 26 novembre 1865, arriva au fameux vers dans lequel Virgile indique la tristesse des choses refluant tout entière sur l'esprit des hommes, il exalta longuement ces Lacrymae rerum et parla du poète latin « qui fut sans doute un noble cœur, une âme d'élite. »

« Noble cœur, âme d'élite » c'était précisément ces expressions mêmes dont avait usé Dubosquet, au lendemain d'une cuite, pour qualifier Virgilius Maro, à cause du même vers. René se souvenait très bien. Il eut une vague prévention, dès lors, contre la méthode universitaire et surtout contre la science normalienne. Gelle-ci lui fit l'effet d'un terrible rabâchage. Gomme

beaucoup de curés, beaucoup de professeurs devaient dire les mêmes choses aux mêmes heures. Aux uns comme aux autres, on avait seriné des formules et des admirations invariables dans des internats d'un genre plus spécial que le collège. On se bourrait de phrases toutes faites à l' Ecole Normale comme au Séminaire. L'Université ne connaissait pas cependant l'émotion qui naît de la foi insufflée aux lévites des collèges supérieurs catholiques. Jusqu'à ce jour, René n'avait pas rencontré un professeur qui se fût laissé empoigner par une admiration franche. Pas unn'avait eu un au delà, n'avait formulé de grands aperçus comme avait fait l'abbé Sorne, au catéchisme. Et plus, mille l'ois plus qu'à Armancourt, la monotonie et la routine de l'enseignement universitairefurentpénibles à l'enfant. Ilnegardadelaplupart des cours classiques que des assemblages de mots dont ses oreilles conservaient le son. En même temps, il était agacé par l'accent nasillard de Legrandais quilui faussait l'ouïe. Peu à peu ses camarades et lui nasillèrent sans y prendre garde, par force d'habitude, poussés aussi par l'inconscient instinct d'imitation qui distingue les enfants. Plus encore que la voix de canard du régent de. quatrième, le bredouillementde ses camarades énerva René. Les écoliers avaient une manière rapide, pointue et chantonnante de débiter leurs leçons. Ils

récitaient en grande hâte, pressés de se débarrasser d'une méchante corvée. Seuls, six ou sept cancres mâchaient péniblement les textes qu'ils coupaientde longs heu, heu, traînassant. Aussitôt Legrandais leur collait une mauvaise note, non sans rééditer une plaisanterie douteuse et centenaire : ■ ■

— Assez de heu, heu, clamait-il, vous n'êtes pas ici pour faire une omelette. Je vous marque un mal. Si vous n'avez pas réparé votre leçon avant la fin de la semaine, vous serez consigné dimanche.

Contrairement aux autres élèves, René avait commencé par réciter ses leçons gravement, posément, sans sepresser.Ses condisciples l'écoutaient avec stupéfaction d'abord, puis tout à coup s'amusaient ferme de sa prononciation provinciale, de sa voix aux intonations franc-comtoises qui allongeait toutes les voyelles et les coiffait d'énormes accents circonflexes. Se sentant observé, il devenait très rouge, très penaud, très irrité au fond des moqueries de ces gamins imbéciles. Quand l'enfant avait fini de psalmodier les ritournelles latines ou grecques, son professeur lui disait :

— C'est bien. Vous savez. Mais quel déplorable accent! Allons, asseyez-vous et tâchez de parler comme tout le monde.

M. Legrandais ne venait que trois fois par semaine,

l'après-dînée. Ces jours-là, les lundi, mercredi, et vendredi, les élèves expectoraient à pleine bouche les petites phrases sèches de Xénophon et les rimes ÛEsther. Gela fait, l'on expliquait Fauteur grec et le poète français. De la grammaire, des étymologies, des conjugaisons de verbes irréguliers, de l'analyse logique et puis plus rien à propos de ces auteurs. Aucune remarque, aucune critique. Nul aperçu d'histoire ou de géographie. Dans YAnabase, Xénophon parlait en style de procès-verbal des contrées asiatiques traversées par les Dix Mille, il citait des noms de villes ou de bourgs sur la tradition desquels Legrandais conservait le plus discret des silences. Le commentaire de la tragédie française était encore plus sec, plus aride. Le professeur se contentait de serrer et de faire serrer le texte de très près. Il n'indiqua pas à ses auditeurs le sans-gêne de ce mauvais homme nommé Racine qui avait fait d'une Juive féroce et cruelle, selon le témoignage même de la Bible, une façon de grande dame maniérée, pleurnicharde, sentimentale et doucereuse. Le normalien expliqua insuffisamment quFsl/ier était une flatterie de poète rente à l'adresse de la Maintenon. Il força les malheureux écoliers à* se fourrer dans la tête le texte des chœurs de cette pièce, mais il omit de les édifier sur le sens et le but de la poésie lyrique, ne leur donna même aucune idée

générale qui les eût aidés à distinguer les divers genres de composition en vers. Ce n'était pas dans le programme. Aussi ces petits, doués de toutes les curiosités de l'enfance, essayèrent-ils de lui poser des questions incidemment. Mais il leur répondit gravement :

— Vous saurez cela plus tard, quand vous serez en rhétorique.

Et comme quelques-uns insistaient, il leur avait infligé deux cents vers à scander en leur recommandant de ne pas troubler l'ordre.

Après l'explication des auteurs, Legrandais dictait généralement un devoir et corrigeait enfin à haute voix quatre ou cinq copies. Ce furent presque toujours les mêmes, deux mois environ après la rentrée. Le professeur paraissait ne vouloir s'occuper exclusivement que de certains élèves : des très piocheurs ou des paresseux obstinés. Ceux-ci servaient de repoussoir à ceux-là et après les éloges, Legrandais, homme intègre, se plaisait à distribuerles blâmes. Cependant il accordait une plus grande attention aux bons devoirs, les critiquait avec une minutie taquine, en homme qui se plaît à dépecer un cheveu en quatre. Il fallait l'entendre éplucher les thèmes latins de Thierron, le plus habile élève de la classe quand il s'agissait de convertir des mots français en vocables morts. Non seulement le professeur discutait le choix

des termes employés par le disciple traducteur. Mais il excellait encore à fournir toute une série de constructions variées en apparence, également monotones en réalité. Ces acrobaties intellectuelles de normalien n'intéressaient d'ailleurs que le tout petit nombre des élèves. Assis sur les bancs de la classe étagée en amphithéâtre, les autres paraissaient écouter, mais leur esprit somnolait. 11 n'y avait qu'un bon moment pendant lequel tout le monde s'amusait. C'était aux dernières minutes de la classe quand Legrandais corrigeait les thèmes des cancres :

« Messieurs, s'écriait-il, vous ne devineriez jamais commentvotre camarade, l'illustre M. Dansel a traduit les mots homme de bien dans cette phrase : « Les Athéniens exilèrent Aristide, homme de bien, dont les qualités leur étaient devenues odieuses. » M. Dansel a écrit Aristidem, eivem virluosum. Je n'invente rien, messieurs, je lis. C'est M. Dansel qui invente des néologismes et qui accommode la vertu en latin de cuisine. Vous avez trouvé dans votre dictionnaire le mot virtuosus monsieur Dansel ?

— Non, m'sieu, je croyais que sa ce disait.

— Pauvre garçon ! Vous parlez et vous écrivez un patois que nous nous refusons à comprendre.

Et comme Dansel levait dédaigneusement les épaules, Legrandais vexé continuait :

— C'est cela ! monsieur, vous joignez l'impudence à la paresse. Un peu plus vous nous jetteriez à la face le méprisant hexamètre d'Ovide :

Barbants hin ego sum quia non intelligor Mis.

Malheureusement vous n'avez jamais lu Ovide et vous ne le lirez même jamais. En attendant comme votre devoir est un véritable torchon de papier, vous resterez au lycée jusqu'à midi, dimanche prochain, monsieur Dansel.

Le professeur nasillait ces remontrances avec une parfaite tranquillité. Il était sans colère comme sans indulgence. Il se préoccupait seulement d'être spirituel, trouvait toujours le moyen de placer une citation latine ou un concetti. C'était un joueur de mots. Quand il corrigeait les versions latines ou grecques, il faisait des calembours de dernier ordre, et rééditait des plaisanteries ouvertement chipées dans les vieilles collections du Tintamarre. René qui fut immédiatement l'un des élèves les mieux classés en version latine, reçut néanmoins en pleine poitrine quelques-uns des quolibets du professeur.

— Coupez vos phrases, monsieur Gendrevin, s'écriait Legrandais ; au collège, voyez-vous, mon ami, on doit avoir les cheveux et les phrases courts également.

2t2 L'ÉLÈVE GENDREVIN

Une autre t'ois, comme René, en quête d'un style élégant, avait interverti l'ordre d'une ou deux propositions, Legrandais, féroce tourneur de phrases latines, fit amende honorable devant la langue française. Il déclara que la « meilleure version était déparée et dépravée parla plus excellente des inversions. » Ainsi ce diable d'homme ne pouvait exprimer simplement une idée simple.

Habitué à la conversation courante des siens, pénétré de lectures sans abstractions, ignorant le bel esprit tel que le conçoivent les échotiers de journaux, René entendit peu dès le début le langage de M. Legrandais. 11 fut obligé de se fixer dans l'esprit certains termes employés par le professeur et d'en chercher, après la classe, l'explication dans les lexiques. Quelques-uns de ces mots incompris s'imposaient brusquement à René, se présentaient à son intelligence d'abord, à ses lèvres ensuite, lorsqu'il y songeait le moins et subitement il les prononçait, il les nasillait sur le même ton que le normalien. 11 s'assimilait ainsi toute une série de vocables abstraits sortis de la cervelle du professeur et pareils aux gouttes d'huile tombant une à une sur les rouages d'une machine.

Mais les heures de classe passées en compagnie et sous la surveillance de Legrandais semblaient à René moins longues et moins pénibles que les cent vingt

minutes hebdomadaires accaparées par le sieur Gertaul, le professeur de mathématiques.

Un terrible homme ce Gertaut, toujours vêtu d'une redingote, d'un gilet et d'un pantalon noirs coupés par quelque concierge tailleur du quartier. Le mathématicien laissait sortir de ce costume des pieds chaussés de souliers à élastiques, des mains larges, blanches, semées de taches de son et un visage pointu de paysan sécot et querelleur. Gertaut avait des cheveux un peu longs de couleur rousse tirant sur le châtain foncé, des yeux petits, clairs et mauvais, un nez court, pointu, aux narines serrées, des lèvres minces et pâles, un menton de galoche entouré d'un collier de barbe peu fournie.

Dès que ce marchand d'à; était entré en classe, une terreur froide et muette s'emparait des enfants. Gertaut avait et méritait en effet la réputation féroce. 11 ne souffrait ni la mauvaise tenue, ni la moindre distraction, ni, quand il interrogeait, la plus légère hésitation. Il punissait avec la conviction de l'homme qui croit à l'absolue nécessité du châtiment. Il arrosait les intelligences de pensums et de retenues. Avec cela, il restait très en dedans, quand il professait, se répétait peu, se figurait que tout le monde devait comprendre ce qu'il avait appris lui-même jadis. Il n'avait qu'une formule pour chacune de ses démonstrations

et n'employait pas des termes à côté, des synonymes pour se faire entendre des écoliers. Il usait encore moins de comparaisons qui parlent si bien à certains esprits plus aptes à l'imagination qu'au raisonnement. Il fallait savoir ce qu'avait dit Gertaut comme il l'avait dit et déduire des preuves mathématiques selon sa méthode.

René, qui était resté fermé aux éléments des sciences exactes, trouva dès son entrée au lycée parisien un féroce persécuteur en Gertaut. Celui-ci déclara la guerre au petit provincial et quelle guerre! Gendrevin fut interrogé systématiquement à toutes les classes d'arithmétique ou de géométrie. Il fitd'abord des efforts inouïs pour contenter le professeur. 11 essaya de comprendre les démonstrations que Gertaut avait dictées la semaine précédente. Mais au moment même où il croyait avoir saisi, il se heurtait à un obstacle imprévu. Telle règle précédente, tel axiome déjà énoncé qu'il avait toujours ignorés étaient les principes mêmes du théorème à étudier. Alors le malheureux enfant ne comprenait plus, se rebutait furieusement, se désolait d'avoir consacré autant de temps à ces inutilités. Et Gertaut le convainquait d'ignorance, l'obligeait à copier six fois, dix fois, vingt fois, suivant la longueur, la leçon du jour. Désespérant de contenter ce maître en essayant de comprendre les cours qu'il dictait,

Gcndrevin se résigna à apprendre servilement par cœur ces leçons. Un jour, il fut appelé au tableau et il dégoisa tout d'un trait les règles relatives à l'égalité des triangles. Ce fut très édifiant. Gertaut s'écria :

— Vous voyez bien, monsieur, que, quand vous voulez, vous êtes capable de prouver votre intelligence en sciences comme en lettres.

Et, pour récompenser René, il ne l'interrogea pas durant près de quinze jours. Après cette trêve, Gendrevin fut appelé au tableau et récita sans broncher les théorèmes relatifs à la mesure de la circonférence. Il posait déjà la craie sur le rebord de la planche noire et se disposait à regagner sa place, quand Gertaut lui dit :

— Ce n'estpasmal. Mais nous allons recommencer, si vous voulez bien.

Et il obligea René à changer toutes les lettres employées pour les figures tracées dans le cours. L'enfant fut aussitôt dérouté, bafouilla, ànonna des bouts de phrases que Gertaut interrompait immédiatement d'un : « ce n'est pas cela! » ou d'un «vous vous trompez! » Ce supplice dura un quart d'heure environ. Se croyant presque volé par René, Gertaut renvoya furieusement l'enfant à sa place. En même temps, il souligna d'un trait au crayon rouge, sur un cahier où

2tt> L'ELEVE liENDREVIN

il prenait des notes particulières, le nom de l'élève Gendrevin.

11 cessa de questionner René après cette expérience. Mais il ne lui accorda aucune tranquillité. Il eut vis-à-vis de l'enfant et d'une demi douzaine d'autres écoliers des exigences de pion odieusement méticuleux. Durant les interrogations, ces petits étaient obligés de se tenir droits, raides, immobiles, les bras croisés. Une contraction de leurs lèvres qui ressemblait très vaguement à un sourire leur valait une consigne entière pour le dimanche suivant. Parfois Gertaut s'adressait à l'un d'eux :

— Monsieur Yandière, disait-il, voulez-vous avoir la bonté de me répéter la dernière phrase prononcée par votre camarade qui est au tableau ?

Lorsque l'écolier ainsi interpellé ne pouvait répondre, Gertaut, impassible, les lèvres serrées, l'œil plus dur que jamais, griffonnait deux lignes, sur une demifeuille de papier écolier qu'il pliait ensuite en forme de billet.

— Portez ceci à M. le censeur, commandait le mathématicien.

L'élève n'essayait pas de protester. Il allait chez le censeur et on ne le revoyait plus durant viQgt-quatre, quelquefois même durant quarante-huit heures. M. Séguin, le vieux gardien des arrêts, proclamait

bien haut que le maître de mathématiques était le meilleur pourvoyeur du séquestre. Gcrtaut n'exigeait pas seulement de ses victimes des preuves d'attention et de bonne tenue. Tl visitait méticuleusement les cahiers sur lesquels les pauvres petits recopiaient le mystérieux cours d'arithmétique ou de géométrie. Tout et rien lui était en pareil cas prétexte à tracasseries : une tache d'encre, une figure mal dessinée, une faute d'orthographe bénigne lui fournissaient l'occasion de tracer de longues lignes au crayon bleu sur les pages calligraphiées par l'élève. Et celui-ci devait remettre le cours au net en retenue ou en prison. Ce Gertaut devint immédiatement odieux à René que les mauvais procédés de Jungmayer avaient déjà dégoûté des sciences exactes. Mais le principal du collège d'Armancourt s'était tout au plus livré à des taquineries, Gertaut fut une sorte de bourreau. Ce fut à cause de lui, de lui seul que l'enfant sortit seulement durant les grands congés, au jour de l'an, au mardi gras, à la Pentecôte et encore ne jouit-il pas intégralement de ces fêtes. Le mathématicien lui en confisquait toujours une partie de même qu'il lui confisquait ses dimanches. Dureste, les sorties en compagnie et sous la surveillance de M. Bélin répugnaient étrangement à René. 11 retrouvait dans l'ancien caissier de son père un être doucereusement perfide

qui paraissait avoir oublié leurs querelles d'antan et s'en vengeait à bonnes doses. Tout d'abord il se posa en auxiliaire des gens de l'Université; il fut -quelque chose comme un pion officieux. Le proviseur l'entendit déclarer que les dimanches où René serait consigné jusqu'à midi, il ne sortirait pas du tout. Or, Gertaut ne laissa pas un dimanche à l'écolier. Singulièrement simplifiée en temps ordinaire par l'homme à l'hypoténuse, la tache du sieur Bélin devenait plus difficile durant les grandes solennités. Il avait trouvé cependant une solution digne de son génie rancunier. Il envoyait chercher René au lycée une seule fois, vers une heure de l'après-dlnée, et il le réintégrait avant huit heures. Le petit prenait donc ses repas et continuait à coucher au collège comme devant, tandis que ses camarades retrouvaient le home, la tranquillité familiale, le droit de placer leur mot à table, la liberté des allures, la coquetterie du linge empesé, le parfum capiteux des premières cigarettes, la griserie des spectacles et ce qui vaut mieux que tout cela, la grande effusion des baisers maternels. Pendant que ces enfants vivaient la vraie vie, René devait s'estimer fort heureux, fort honoré aussi de rester quatre heures durant enfermé dans le bureau de M. Bélin. Une triste pièce ce bureau, avec son papier vert sombre, sa bibliothèque d'acajou où s'écroulaient des piles de bou-

quins administratifs, des amas de brochures relatives soit à la mer de Marmara, soit à la fabrication de la wodka ou du raki. Ces ouvrages techniques dont quelques-uns avaient été rédigés par Bélin servirent de distraction à René. Assis devant une petite table en face du joli cœur qui alignait des chiffres, l'enfant essayait de comprendre, d'apprendre même la distillation. Mais il repoussait bientôt la brochure avec dégoût et cherchait une autre distraction. Ses regards s'arrêtaient sur le cartonnier orné de fiches où il lisait les mots : Correspondance, Contentieux, Affaires en banque, Comptes courants, Créances, Débiteurs. Pour s'occuper, il s'amusait à retourner tous ces termes à l'envers. Ace jeu, les vocables français prenaient une allure étrange, bizarre, qui faisait songer à quelque langage oublié ou mort : tel, par exemple le mot créances lequel, la tête en bas et les pieds en l'air, ressemblait à un nom bas breton : Secnaérc. René, las enfin de cet exercice cherchait autre chose. 11 regardait à travers les vitres, dans la cour, comptait les pavés, les fenêtres de la maison, enviait fortement le sort du concierge qu'il apercevait, prenant le frais, làbas, près delà porte cochère. Par moments, les yeux de l'enfant se reportaient sur ceux de son correspondant. Il y avait comme un féroce assaut d'armes dans cet échange de regards. L'homme avalait sa ven-

geance toute froide, à petites tranches, satisfait. Le gamin le fixait effrontément, le défiant presque, ne réclamant ni grâce, ni merci. Mais le soir, dans son lit de fer du collège, il pleurait longuement ses rages rentrées. Ses exaspérations se changeaient en larmes. Les sorties chez Bélin lui étaient presque aussi odieuses que les heures des cours de mathématiques. Gertaut lui avait fait faire connaissance avec le séquestre. Mais c'était bien la séquestration aussi que le séjour dans le cabinet de Bélin durant quatre ou cinq heures. Dès lors René accepta les consignes comme un bienfait. Mieux valait encore bâiller d'ennui, tous les dimanches, dans la cour du lycée que d'être enfermé dans le bureau de Bélin. Les arrêts eux-mêmes étaient préférables. Au moins, dans sa cellule, René était seul. Il n'avait pas à supporter les insolences de son ennemi.

Dès le principe, il fut plus qu'insensible à certaines punitions, il les rechercha presque. Les grosses autorités du collège, le proviseur, le censeur, le surveillant général, ne comprirent pas une minute cette terrible résignation, ce dégoût forcé de la liberté. L'élève Gendrevin fut proclamé un sujet fort intelligent, mais un mauvais esprit affligé de sournoiserie. Ah ! si l'on n'avait pas un peu compté sur lui pour le concours général, comme on l'aurait renvoyé à son père. On ne

pouvait cependant point l'accuser de rébellion voulue, d'indiscipline systématique. Mais il était devenu l'être le plus désagréable auquel on réserve toujours un reproche ou une punition, la bête noire des pions de tous grades, la brebis galeuse de sa classe, le souffredouleur de ses camarades. Il avait aussi peu compris ces derniers qu'il avait été lui-même compris par eux. Dès les premiers jours de son arrivée au lycée, pendant les récréations, René distingua naturellement deux sortes d'internes : ceux qui jouent et ceux qui causent. Les joueurs — des artistes aux barres, au chat perché ou au cheval fondu — étaient en grande partie des sanguins bru taux, criards, égoïstes d'ailleurs, formant une sorte de franc-maçonnerie, d'où étaient exclus tous ceux qui n'avaient point des biceps ou n'étaient point suffisamment forts en gueule. René aurait facilement pu se mêler à ces bruyants gamins. Il était solidement trempé et il le prouva, certain soir, en administrant une volée de coups de poings au jeune Candelaire qui lui avait manqué de respect. Gandelaire était pourtant un gaillard bien râblé, un fort en gymnastique, un habile à faire des rétablissements au trapèze ou aux barres parallèles. C'était Candelaire qui était le roi des jeux clans la cour. Il présidait à toutes les parties et les élèves plus jeunes le prenaient pour arbitre en cas de contestation àl'ours ou au saut de mouton.

René était au fond plein de mépris pour ce camarade entouré de respect, l'une des puissances du collège. Il se gaussait de cette brute en herbe. Candelaire n'avait en effet à son actif que ses muscles et une magnifique calligraphie de futur maréchal des logis qui aspire secrètement à devenir officier de tringlots. Si René eût été moins apathique, s'il avait eu dans les veines un peu moins de lourd sang franc-comtois, il aurait vite pris, au lycée, l'ascendant usurpé par Candelaire. Les enfants si amis du changement n'eussent pas hésité à renverser leur imbécile monarque au petit pied. Mais Gendrevin était trop un contemplatif pour essayer de s'imposer à ses nouveaux camarades. La force physique s'alliait en lui à l'intelligence et il ne pouvait sacrifier celle-ci à celle-là. D'autre part, il se trouvait peu à l'aise, maladroit pour jouer dans cette cour du lycée, sorte de fosse aux ours, ouïes mouvements n'étaient]pas libres. Il restait pendant des récréations entières seul, presque farouche, cassant avec la main droite des bouchées du morceau de pain qu'il tenait sous son bras gauche, faisant des boulettes qu'il envoyait au loin d'un coup de pichenette, mangeotant aussi. Plus d'autre horizon que les murs gris et tristes du collège. La vue de l'enfant se faussa pour ainsi dire devant ce morne spectacle. Elle ne refléta que des fenêtres grillées, un sable caillouteux et des arbres poitrinaires en

cage eux aussi entre des barres de fer peint. En même temps, René songeait aux gensd'Armancourt, il cherchait à évoquer leurs physionomies, leurs allures. Mais celles-ci étaient déjà comme voilées par une sorte de brouillard à travers lequel son souvenir les apercevait vaguement effacées.

Il avait essayé de se mêler aux groupes des lycéens causeurs. Les uns arpentaient le préau à grands pas en se donnant le bras quatre par quatre ou trois par trois. Les autres plus paresseux s'adossaient à un mur que venait chauffer le soleil et ils échangeaient de menues bêtises en prenant un bain de lézard. A maintes reprises, Gendrevin s'était appuyé, lui aussi, contre le mur et il était rentré en étude, écœuré des niaiseries qu'ilavait entendu débiter. Le principal orateur du préau était à coup sûr le très élégant Georges Lordereau. Ce gamin de quatorze ans, filsd'unhomme de finance, connaissait par le détail toutes les petites histoires parisiennes. Il parlait avec force éloges de Blanche d'Antigny, une actrice des Folies-Dramatiques qui se lavait avec du Grand Grémant ou du Roederer. D'une voix de châtré dans laquelle il y avait parfois des intonations mâles, l'adolescent en mue susurrait les couplets du Petit Faust en imitant les gestes de la cabotine des Folies-Dramatiques. Il parlait également l'argot des courses où il allait le diman-

224 L'ÉLÈVE GEXDREVIN

che, en compagnie paternelle, et il arborait fièrement la carte ronde du pesage devant ses camarades stupéfaits. D'autres fois, il parlait avec respect des princes d'Orléans, plaignait ces nobles exilés, critiquait les gens de l'Empire, particulièrement la duchesse Bathilde. On avait sifflé au Théâtre-Français une comédie de deux messieurs qui allaient chez cette dame et l'on avait vraiment eu raison. Lordereau disait cette dame avec un vertueux accent de dédain et, satisfait d'avoir prouvé son haut esprit critique, de s'être associé platoniquement aux tombeurs imbéciles d'une belle œuvre, il caressait orgueilleusement les deux pointes de son faux col immaculé. Ce bout d'homme avait une âme sereine de concierge. Ses papottages émerveillaient une vingtaine d'imbéciles qui imitaient ses petites manières. Gendrevin ne fut pas dupe un instant de cette pseudo-science mondaine étalée par son camarade. Elle lui donna simplement l'idée qu'à Paris il devait y avoir, comme à Armancourt, toute espèce de gens potiniers par désœuvrement. Il retrouvait dans les racontars de Lordereau quelque chose des cancans échangés en sa présence, naguère encore, par les dames de la sous-préfecture.

Dans un autre groupe, Odoncsco, un Roumain, faisait florès. Il parlait hautement de la noblesse des siens, vantait l'ancienneté de sa race, les splendeurs

de sa terre natale, puis, changeant de conversation, racontait par le menu les noces auxquelles le faisait assister, le dimanche, son cousin Barewitch qui lui servait de correspondant. Un terrible gaillard, ce Barewitch, étudiant endroit, devenu laclef des cœurs de toutes les dames du Quartier Latin! Odonesco disait abréviativement : le Quartier et il citait les noms de ces dames : Blanche Sucecanelle, Titine la Sourde, Sidonie le Chameau, Nini la Démocrate, Nana Molécule. Il laissait habilement entendre que lui-même avait picoré les restes de Barewitch et la conversation dégénérait peu à peu en saletés, en ordures de corps de garde. On finissait dans le groupe par se désigner Dansel, un camarade d'une moralité douteuse, qui lutinait dans un coin de la cour avec quelque élève plus grand.

Les récits d'Odonesco n'étonnèrent pas René. Pendant les derniers mois de son séjour en province, un camarade l'avait édifié sur les rapports des êtres et il n'en avait manifesté ni dégoût ni surprise, les considérant comme un phénomène naturel. Sa chair se taisait d'ailleurs encore et il n'en était pas aux inquiétudes de la curiosité. Aussi comprenait-il peu le plaisir qu'éprouvaient ses camarades en écoutant des propos de caporal en goguette. A leur tour, les lycéens traitaient Gendrevin de haut. Dans le groupe Lorde-

226 L'ÉLÈVE GENDREYIN

reau on le prenait pour un provincial imbécile. Dans le groupe Odonesco, il passait pour un niais incapable de comprendre une foule de bonnes choses.

Parmi les causeurs qui se promenaient, Gendrevin distingua la trinité Thierron, Vandière et Malitourne. Legrandais les avait baptisés les trois hommes forts parce qu'ils étaient presque toujours aux premiers rangs dans les compositions. René avait essayé de se lier avec eux. Sauf en mathématiques, il était leur émule et il les avait même battus cinq ou six fois. Ils l'accueillirent presque avec humeur. Vandière au-* rait seul volontiers fraternisé avec le Paysan, surnom donné à Gendrevin par l'intelligent Lordereau. Mais il avait une tournure d'esprit caustique et sceptique qui dérouta un peu René. Les deux autres, humiliés au fond de se voir distancés par ce rural, lui parlèrent dédaigneusement. Durant toutes les récréations, ils causaient presque exclusivement d'ailleurs de leurs études, de leurs devoirs et de leurs leçons, discutant le sens ambigu d'une phrase latine ou les diverses manières d'accommoder unhexamètre. Thierron et Malitourne surtout avaientla folie pédagogique . Ils avaient pris les expressions, les tournures de phrases et jusqu'aux gestes de leurs professeurs. Vandière les raillait doucement de ces imitations inconscientes. Un oour il les stupéfia en proclamant que la science acquise

au lycée n'est pas absolument nécessaire puisque neuf élèves sur dix s'empressent de la mettre au rancart aussitôt après le baccalauréat.

— Mais alors pourquoi travailles-tu ? demanda Thierron.

— Moi ! je ne fais rien, mais je comprends vite et j'ai bonne mémoire. Sans vouloir nous donner de gants, il n'y a que le Paysan et moi qui ne soyons pas trop bouchés dans la classe.

Gendrevin voulut remercier Vandière. Il en fut empêché par Thierron qui s'écria :

— Tiens ! tu viens de faire, sans t'en douter, ce que m'sieu Legrandais a appelé, l'autre jour, un paradoxe.

11 eut un rire faux et regarda méchamment René tandis que Malitourne levait les épaules.

Dès ce jour, Thierron et Malitourne tinrent systématiquement René à l'écart, lui tournèrent le dos quand il voulut se joindre à eux, répondirent à ses avances avec une sécheresse quasi-grossière. Vandière seul se conduisit un peu proprement avec Gendrevin :

— Que veux-tu ? mon pauvre vieux, lui dit-il, ce sont deux imbéciles. Mais je suis entré au bahut le même jour qu'eux. Voilà cinq ans'que nous] tournons ensemble autour de la cour'et je ne peux pas les lâcher

pour toi, comme cela, du jour au lendemain. Et puis tu te fais trop souvent coller en retenue. Qu'est-ce que je ficherais tout seul en récréation, pendant que tu copies des lignes ?

Les retenues en effet grêlaient sur Gendrevin. Elles lui étaient moins infligées par Doulouzé, le maître d'étude, que par le terrible Gertaut. Les arrêts et les consigne ne suffisaient pas à cet insatiable punisseur. Il volait les récréations à ses victimes. Il les privait d'air et de repos pour les obliger à copier des pages de géométrie. C'était en retenue qu'il faisait recommencer les cahiers mal écrits. Il avait des émules du reste parmi le personnel enseignant du lycée, entre autres un pion nommé Metzger et plus connu des élèves sous le sobriquet de Pomponneau.

Pomponneau était chargé de la surveillance des mouvements. Il promenait dans les couloirs sa barbe jaune, ses lunettes bleues, ses paletots en forme de sac, pendant l'entrée dans les classes. A lui également appartenait le soin de faire prendre aux élèves leurs « précautions. » Il les menait aux water-closets par douzaines et il surveillait l'opération avec un zèle remarquable, semant des retenues dont il prenait soigneusement note sur un calepin à reliure graisseuse. A sept heures du matin et à sixheures et demie du soir, l ^s élèves do chaque étude voyaient entr'ouvrir la porte

et, dans l'entrebâillement de l'huis, la barbe flave de Pomponneau passait, se coupait en deux, laissait voir une rangée de dents culottées à travers lesquelles tombait ce mot : « Infirmerie /» Alors quelques écoliers, des enrhumés, des victimes d'engelures ou de blépharites, se dirigeaient sous la conduite du pion vers la salle de pansement où sœur Gendarme et sceurAnaclet leur faisaient avaler des tisanes, les graissaient de pommades, les comblaient de collyres. Ce petit voyage à travers les corridors était toute une distraction pour les reclus. Mais Pomponneau leur en faisait payer les frais. Gendrevin fut naturellement une de ses victimes. Il le colla pour la plus minime peccadille : une heure pour ne pas serrer les rangs, une heure pour avoir traîné les pieds sur les briques du couloir, une heure pour avoir laissé ouverte la porte des goguenaux ou l'avoir fermée bruyamment. Ce pion employé aux basses besognes se vengeait ainsi des saletés de son métier. Souventes fois Doulouzé, le maître de la neuvième étude, un forçat universitaire résigné et doux, ne marquait point les retenues que lui communiquait son collègue. Il se contentait de réprimander l'élève délinquant en termes indulgents. Mais Pomponneau veillait lui-même à l'exécution de ses décrets. Il venait cueillir en ré création l'élève puni et il le conduisait à la retenue.

Celle-ci avait lieu de midi et demi à une heure trois quarts dans une salle d'étude où une trentaine de petits prisonniers copiaient des pensums sur du papier timbré d'un chiffre spécial. Cent lignes à l'heure, tel était le tarif.

Gendrevin prit là les habitudes de ses camarades. Comme eux, il se dépêcha de bâcler son pensum pour avoir le droit de flâner pendant le dernier quart d'heure de la retenue. Le maître suppléant qui surveillait les écoliers punis n'était point en effet trop méticuleux. Il paraissait satisfait quand on lui apportait quatre pages à peu près lisibles et point trop maculées. Il laissait alors ses prisonniers s'accouder sur les pupitres et ne réclamait d'eux que le plus profond silence. Pour tromper l'ennui de cette séquestration, les petits se rongeaient les ongles et plus fréquemment livraient des batailles à leurs porte-plumes. Pendant cette première année d'internat, René usa un nombre inculculable de ces instruments. Tantôt il mâcha avec délices le faux acajou de certains d'entre eux. La couleur s'en allait laissant des traces aux lèvres de l'enfant et le bois blanc se montrait dans toute sa candeur. Grande volupté que d'en détacher avec les dents un à un de longs fils qui, adhérant encore à leur tige par la base, étaient étalés en éventail. Ce délassement donnait à l'écolier la vague sen-

sation qu'il avait éprouvée jadis en mâchant du bois de réglisse. Dans cette guerre de dix mois contre les porte-plumes la seconde période fut marquée spécialement par la passion de la sculpture. A l'aide de son canif, René fit subir des opérations patientes au morceau de bois. Tantôt il tailla de haut en bas une spirale en tire-bouchon. Mais cette invention gêna René. La sculpture lui grattait terriblement le gras de la main droite entre le pouce et l'index quand il voulait écrire. Il essaya alors de l'art utilitaire et avec un nouveau manche de porte-plume il confectionna un calendrier. C'était très simple : trois cent soixante-cinq encoches avaient été pratiquées dans le bois. Puis l'enfant avait noirci à l'encre les jours de la semaine et laissé en blanc les dimanches. A mesure qu'un de ces derniers était écoulé, le sculpteur rayait de rouge l'encoche blanche. Cela l'aida à compter les jours qui le séparaient encore des grandes vacances. Malheureusement ce porte-plume digne de Robinson Crusoë fut victime des mauvais procédés de Gertaut. L'abominable homme s'était aperçu de l'attention affectueuse accordée à ce calendrier par l'élève Gendrevin auquel il le confisqua.

Un jour, pendant les vacances de Pâques, comme le garçon de bureau de Bélin raccompagnait au lycée René qui avait passé une déplorable après-dînée chez

son correspondant, le gamin acheta, moyennant cinquante centimes, dans un bazar, un porte-plume à manche d'os et à monture de cuivre argenté. Au sommet de l'os odieusement découpé était enchâssée une minuscule lentille de verre grossissant une photographie en buste de fille blondasse et bêtasse aux cheveux épars sur des épaules de dondon précoce. Pendant toutes les vacances, Gendrevin se servit de cet objet d'art, contempla sans lubricité la grosse fille, fut simplement inquiet de lafaçon dont elle avait été enchâssée dans le verre qu'il réussit à détacher de l'os en brisant celui-ci. Puis s'étant rendu compte du procédé de fabrication, il mit au rancart le porte-plume dont la monture lui laissait aux doigts d'horribles taches de cuivre .

A peu près à la même époque, il chipa sans pudeur dans les bureaux des Distilleries de la Mer de Marmara toute une collection de bâtons de gutta percha à la base desquels une fissure était pratiquée pour les plumes. Il prit d'abord un singulier plaisir à frotter vigoureusement l'un ou l'autre de ces objets volés sur la manche gauche de sa tunique. Puis il s'en servit comme aimant pour attirer de très menues parcelles de papier. Ce phénomène électrique le ravissait. Enfin, durant le second semestre, il monta sept fois aux arrêts et il brûla consciencieusement les [bâtons de

caoutchouc dur à la chandelle de sa cellule. Ils fondirent du reste avec un grésillement de résine jetée sur le feu et ils laissèrent dans le cachot une odeur acre, presque analogue aux parfums de la cuisine du lycée.

René avait eu beaucoup de peine à se faire à cette mixture de viandes de dernière catégorie et de sauces problématiques. Dans les soupes grasses, il avait trouvé un persistant goût de colle-forte; dans les soupes maigres la saveur fade des eaux de vaisselle. Il y avait surtout, chaque vendredi, une purée aux croûtons qui rappelait à l'enfant la pitance que les plus pauvres paysans de Franche-Comté servent à leurs porcs. Jour odieux du reste, ce vendredi, jour de mortification pour les estomacs contraints à digérer la morue hollandaise ou la raie au beurre noir ranci, le macaroni ou les œufs sur le plat servis froids par des garçons en tabliers sales, sur des tables aux toiles cirées toujours grasses, où les doigts des élèves traçaient des arabesques entre deux services. Les lundis, revenait régulièrement un douteux bœuf à la sauce madère, semelle de botte nageant dans une boue farineuse couleur brou de noix. Les légendaires haricots et les lentilles étaient encore ce qu'il y avait de moins mauvais dans ces réfectoires où dominait l'odeur du moisi. Mais, le mercredi soir, René et ses

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camarades retrouvaient fatalement devant eux des pommes de terre frites, qui empestaient le suif.

Ils n'y touchaient pas, très dégoûtés, regrettant toutefois de ne pouvoir manger des frites, des vraies, qui croustillent bien dorées. Et tous se rabattaient sur le pain. Ils en faisaient une solide consommation, se bourraient d'abord demie et réservaient pour la bonne bouche la croûte, soigneusement pelée par eux. Les riches, les heureux, les dorlotés se rattrapaient en récréation. Ils s'y donnaient des indigestions de choses simples et saines apportées par leurs familles ou achetées à la mère Bondon, une vieille qui vendait du fromage, du beurre et des confitures, dans une sorte de niche au fond de la cour. L'un des clients attitrés de la mère Bondon était par exemple le jeune Dansel. 11 allait tous les jours à la niche de la marchande en compagnie d'un camarade qui lui offrait galamment deux sous de confitures.

De loin en loin, René se payait quelques douceurs. Quand il avait reçu cent sous de sa mère, il ne songeait pas à ménager cette fortune. Il la partageait presque aussitôt avec Klopfstein, le seul camarade vraiment bon qu'il eût trouvé dans cet internat où la plupart des élèves le tournaient en dérision. Klopfstein ne s'était pas ouvert à René du premier jour. Ils étaient restés longtemps indifférents l'un à Tau-

tre, presque antipathiques. Mais un même sort, une destinée commune les avait rapprochés. Boursier au lycée en sa qualité de fils de commandant de gendarmerie, Klopfstein né d'un père alsacien et d'une mère basque ne sortait jamais. Ses parents étaient si loin, àBayonne, là-bas, au diable, tout près de l'Espagne! Cet enfant était un renfermé, un laconique qui obtenait en classe des résultats médiocres. Il avait la tête dure et il remuait lentement la besogne. Avec cela très maladroit, il ne savait pas jouer et il rougissait quand le premier venu lui adressait la parole. Sa langue était lourde et l'expression ne lui venait pas surle-champ. Il devait toujours réfléchir et chercher.

Ce fut pendant une morne promenade du dimanche faite au Jardin des Plantes que les deux enfants apprirent à se connaître. Klopfstein ayant pris confiance en René, narra toute une première enfance attristée entre sa mère sourde et son père, une brute galonnée qui le cravachait pour la moindre vétille. Il parla de son dégoût pour le collège. Il aurait voulu être ouvrier, apprenti. Au moins avec un état manuel on respire l'air de tout le monde. Mais son père le destinait à Saint-Cyr et il devait se soumettre. A son tour, René évoqua sa vie provinciale. Mais il passa sous silence ses jalousies et ne put suffisamment définir le bourgeoisisme renforcé de M. Gendrevin. Aussi Klopfs-

loin, à qui il fallait mettre les points sur les ï, compritil peu les doléances de son camarade. Ils ne demeurèrent pas moins bons amis, mais se jugèrent mutuellement supérieurs l'un à l'autre, Klopfstein se croyant beaucoup plus malheureux que René etceluici s'estimant avec raison plus intelligent, plus fin, plus sensible aux moindres émotions.

Désormais quand René ne passa point aux arrêts les journées du dimanche et du jeudi, il alla en promenade et choisit de préférence la compagnie de Klopfstein. Ces excursions à travers Paris, sous la conduite d'un pion ennuyeux et ennuyé étaient du resto lamentables. A la queue leu leu, les potaches visitaient à tour de rôle les mêmes endroits. Les promenades ressemblaient à la nourriture : même monotonie. C'était tantôt une procession d'enfants en tunique le long des quais parisiens. On jetait par moment un regard attristé sur la Seine plate, grise, tachée au loin par un remorqueurà la cheminée panachée d'une petite fumée noire. Tantôt aussi on allait aux Champs-Elysées, au parc Monceau, aux Tuileries et l'on y faisait .toujours halte dans les endroits les plus déserts, dans les coins où les passants sont rares et pressés de filer. Les soirs de ces jours de demiliberté, Klopfstein et René devenus voisins d'étude feuilletaient ensemble quelque livre à images emprunté

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à un camarade aisé. C'était un tome de la Semaine des enfants, un volume delà Bibliothèque Rose ou des récits de voyage. Les deux camarades s'intéressèrent ainsi à de prodigieuses bêtises, par exemple les Mémoires d'un Ane, le Général Dourakine ou la sotte et criminelle histoire intitulée les Deux Nigauds dans laquelle l'auteur, un vieux bas bleu, se moquait des infortunes dont souffraient Klopf'stein et Gendrevin eux-mêmes.

Cette longue et pénible année scolaire finit cependant par un succès. René avait obtenu le second prix de version latine au concours général. Thierron et Malitourne laissèrent aigrement entendre que le Paysan avait copié sur son voisin, un Charlemagne excessivement fort qui, du reste avait négligé de remettre son devoir aux surveillants. Mais les autorités du lycée décidèrent qu'on devait laisser la paix à Gendrevin pendant les derniers quinze jours et Gertaut lui-même oublia de le punir. René assista d'abord avec une grande joie à la cérémonie universitaire, une véritable représentation en Sorbonne. L'entrée des quatre Facultés l'enthousiasma. Il applaudit les professeurs de lettres déguisés en serins gigantesques, ceux de sciences qu'on aurait crus passés à la teinture groseille et les bons théologiens violets à outrance. Il fut de la claque non payée qui acclama les lieux communs du grand maître de l'Université et les pé-

riodes empruntées à Tullius Gicero par le régent de rhétorique chargé de pérorer cette année-là. Puis il étudia la méthode à suivre pour recevoir son prix sans paraître trop gauche. C'était bien cela : il descendrait rapidement les degrés de l'estrade centrale où étaient parqués les lauréats et il s'avancerait vers le ministre qui lui serrerait la main. En un mot, il imiterait la conduite de cet élève de philosophie que l'on chargeait maintenant d'un gros paquet de bouquins dorés sur tranches. En même temps il suivit des yeux le philosophe qui, retournant à sa place, envoyait de la tête un salut à quelqu'un placé là-haut, dans les tribunes du public. René se retourna et, au milieu de la foule bariolée qui s'étouffait, il distingua une grosse dame rouge de teint, cognant l'une contre l'autre les paumes de ses mains gantées beurre frais. C'était la mère du lauréat de philosophie sans doute et instinctivement, tandis que la fanfare des municipaux faisait tomber dans la salle une courte pluie de notes cuivrées, René chercha quelqu'un des siens parmi le public. De loin il aperçut des messieurs chauves qui s'épongeaient le front, des bourgeois en gilet blanc qui grimaçaient des sourires de satisfaction paternelle, des demoiselles maigres en toilettes claires, coiffées de chapeaux fleuris comme une plate-bande, des dames en robes de soie ou de moire antique à reflets,

des femmes cossues déP notaires ou d'avoués dorées comme des châsses d'église, étalant le clinquant de bijoux lourds. Mais personne n'était venu d'Armancourt. La Méianne elle-même avait oublié son bomba. Et pourtant, comme il l'aurait voulue là-haut, en bonnet de paysanne, au milieu de ces belles dames, comme il la désirait simple et bonne, applaudissant à son triomphe qu'on allait proclamer tout à l'heure! Mais non. Personne. Ni le banquier, ni madame Gendrevin, ni même la vieille servante. Alors entre ces lycéens^heureux, riant, jaseurs, un peu grisés par leurs succès ; parmi les externes de Bonaparte mis à la dernière mode et ceux de Charlemagne perdus dans des redingotes à la propriétaire, au milieu de tous ces enfants si gais, si pleins d'entrain, René se sentit morne, désolé, prêt à pleurer. Quand on appela son nom* il alla recevoir sans enthousiasme ce prix qu'il n'avait pas volé : les Œuvres complètes de Thucydide suivies du Lexicon tkucydldeum de Bétant.

Le lendemain, dans la cour du lycée abritée par une vaste tente, la cérémonie de la veille recommença. L'élève Gendrevin eut trois prix et fut embrassé trois fois par un vieillard de l'Institut. De même que la veille, personne n'était encore venu d'Armancourt. Alors, pendant ce second triomphe universitaire, René fut saisi d'une appréhension. Allait-il être oublié

au lycée durant les deux mois de vacances? Tout ce jour-là, il fut plein d"angoisses. Pourtant sa mère lui avait écrit que M. Gendrevin devait aller le chercher. Mais le banquier avait peut-être changé d'avis à la dernière heure. Le soir, comme il restait au collège en compagnie de deux nègres d'Haïti, du tîls d'un général péruvien et d'une demi-douzaine d'autres oubliés, René fut appelé vers sept heures par le garçon de service. Il courut au parloir où il trouva son père qui daigna se laisser embrasser.

— Tu sais, p'pa, fit René, j'ai un second prix et un premier accessit au concours, trois prix au...

— Oui, interrompit "le banquier, mais c'est tout juste suffisant pour compenser tes mauvaises notes. D'ailleurs, il n'y a pas grand mérite à avoir obtenu ces volumes, puisque tu redoublais la classe de quatrième.

Le lendemain matin, le père et le fils étaient à Arm ancourt, René fut fêté, adulé par sa mère, la Pâlotte et surtout la Méianne. « lamet, s'écria la vieille servante en retrouvant son nourrisson d'antan allongé et pâli, te voilà presque aussi sec qu'un grabon, mon pauvre, petit nifflet. Les Parisiens ont joliment écrémé ta graisse, heureusement tu vas pouvoir te refaire à la campagne. L'air et la cuisine de Courtelon, vois- tu, il n'y a...

M.Gendrevincoupa sèchement la parole àMéianne :

— Il ne faut pas, dit-il, mettre tout de suite l'eau à la bouche de René. Il n'ira à Courtelon qu'en septembre avec moi. Il consacrera ses vacances d'août à des études de mathématiques. Il est vraiment trop ignorant en sciences. Aussi me suis-je entendu avec M. Jungmayer qui a bien voulu s'occuper de lui deux heures par jour. Naturellement je saurai gré à M. le principal de son zèle.

Puis se tournant vers René, M. Gendrevin ajouta :

— Tu vois, mon enfant, quelle est ma sollicitude pour ton éducation! Si tu n'arrives pas à quelque chose plus tard, je n'aurai du moins (rien à me reprocher.»

Dans la nuit suivante, René fut pris d'un cauchemar étrange. Il se vit poursuivi, écrasé, assassiné par des figures de géométrie qui tombaient d'un ciel couleur d'encre. Des circonférences de pierre s'aplatissaient sur son front. Des triangles isocèles s'enfonçaient dans sa chair, y pénétraient à la joie profonde de Gertaut et de Jungmayer, témoins de cette scène.

Dès le lendemain, l'écolier se rendit chez le principal du collège d'Armancourt qui l'abreuva de théorèmes, durant trois semaines, sans obtenir de grands résultats. Madame Gendrevin et la Pâlotte s'étaient condamnées à rester dans la petite ville jusqu'à l'épo-

que où le lycéen serait libéré des répétitions de Jungmayer. La Pâlotte du reste avait ses raisons pour ne pas partir. Elle aussi surveillait son fils. Le banquier avait perdu beaucoup d'argent dans des spéculations sur l'emprunt mexicain et il cherchait à obtenir de sa mère des crédits nouveaux, l'engageait à vendre ou tout au moins à hypothéquer Courtelon, parlait de nouvelles affaires qui devaient réparer les pertes et donner des millions à la famille. Mais la paysanne résistait, allait même jusqu'à réclamer des comptes. De là des scènes qui éclataient souvent à table. Cela commençait de part et d'autre par des propos aigresdoux et se terminait par des reproches furieux de la Pâlotte auxquels le banquier essayait de répondre par des raisons d'homme faussement calme. Parfois madame Gendrevin intervenait, s'efforçant de calmer sa belle-mère. « Mon Dieu! Elle aussi aurait pu s'inquiéter. N'était-ce pas l'avenir de son enfant qu'on engageait? Son mari n'avait-il pas dissipé la dot qu'elle lui avait apportée? Mais à quoi bon se plaindre du mal, mieux valait essayer de le réparer. D'ailleurs les intentions du banquier avaient été si excellentes 1 » Elle disait toutes ces choses de sa voix baf;se, en personne stylée d'avance, sans conviction, sans chaleur. Pendant ce temps, la Méianne, témoin de ces scènes devenues presque quotidiennes, haussait les épaules,

allongeait les lèvres, marquait le pas sur le plancher et frappait violemment les portes.

En septembre, cependant, la famille Gendrevin partit pour Gourtelon. Rien n'était changé dans l'ancienne maison fermière et pourtant elle parut un peu autre à René. Illa trouva comme rapetissée,ne s'apercevant pas que c'était lui qui grandissait. En' revanche il fut ému pour la première fois, par l'horizon qui se déroulait devant ses yeux. Le morne spectacle de la cour du lycée parisien avait suffi pour lui faire comprendre la grandeur du paysage franc-comtois, presque helvétique. La comparaison s'imposa forcément à l'esprit du gamin et, assis sur un banc, devant la maison, il restait des journées entières en contemplation devant cette suite infinie de montagnes, étagées les unes audessus des autres, les plus rapprochées couvertes de forêts de sapins avaient des tons de velours vert. Puis d'autres venaient grises, pelées, pierreuses et nues. Puis d'autres et enfin, là-bas, tout au fond, des pics blancs scintillaient au soleil. C'étaient les neiges éternelles des Alpes bernoises. InvolontairementRené songeait au pays voisin, à la terre suisse dont un de ses anciens comarades du collège d'Armancourt, Joseph Bourquin, originaire de Neuchâtel, lui avait souvent parlé naguère. Là aussi on peinait pour apprendre des langues mortes et des mathématiques, là

aussi on rencontrait des professeurs méticuleux ou ennuyés. Mais ces maîtres ne punissaient que dans des cas très rares et pour des motifs exceptionnels. Mais l'internat était inconnu de l'autre côté de la plus voisine montagne que René avait sous les yeux. Et l'enfant arrivait à se demander pourquoi on est plus absurde ou plus féroce dans un pays que dans l'autre.

Au milieu de ces songeries, il était brusquement saisi par une idée qui lui causait un gros malaise : il pensait à la prochaine rentrée au lycée et il comptait tristement les jours de sa liberté provisoire.

Il fuyait presque la présence de son père qui lui reprochait à toute minute de rester inoccupé et lui faisait des sermons sur les inconvénients de la paresse. Quand il sentait le banquier trop près de lui, René quittait la maison et s'en allait rêvasser dans les bois où des feuilles mortes commençaient à rouiller le sol. D'autres fois, il courait retrouver Lehulet. Le vieux berger se tassait, devenait grognon, ne parlait plus qu'à ses bêtes, était saisi d'une sorte de misanthropie dcrustrephilosophe. Seul peut-être, René avait le don de le dérider et de lui délier la langue. La première fois que le gamin et le bonhomme se revirent, celui-ci demanda à celui-là ce qu'on apprenait dans les collèges et comme le petit étalait fièrement sa science, Lehulet narquois lui montra du.doigt le ciel et fit:

— Peux-tu me dire l'heure qu'il est maintenant? Le lycé en resta coi et le vieux conclut de son silence

que les savants qui enseignent la jeunesse étaient plus bêtes que ses vaches, à lui Lehulet, puisqu'ils ne font pas comprendre ce que savent les ignorants.

M. Gendrevin surprit un jour, son fils en conversation avec le pâtre et il tança René. « On ne devait » pas, dit-il, être familier comme cela avec les ser- » viteurs. Il ne fallait point déroger. Ce Lehulet était » du reste un mauvais esprit. » En rentrant à la maison, le banquier s'absorba dans la lecture du Moniteur officiel et il poussa tout à coup un cri de.surprise.

— Qu'y a-t-il? demanda madame Gendrevin fort occupée à se limer les ongles.

— C'est Quérette...

— Eh bien ! Quérette...?

— Eh bien! il nous revient, il est nommé vice-président du tribunal d'Armancourt en remplacement de M. Desroizeaux admis à faire valoir ses droits à la retraite. Je vais lui écrire pour le féliciter.

L'avancement de Quérette, sa rentrée en grâce défraya la conversation de la famille Gendrevin pendant les dernières semaines de vacances. On ne parlait que de cela. Le banquier vantait le libéralisme éclairé de l'Empire qui savait se rattacher les orléanistes les plus endurcis, non sans leur avoir fait comprendre à

l'aide d'avertissements habiles l'inutilité des petites conspirations. Quant à madame Gendrevin, elle était curieuse de savoir si cousine Quérette avait pris un peu de goût à Dôle, ville plus conséquente qu'Armancourt et où les modistes devaient faire florès. La Pâlotte enfin s'inquiétait surtout de l'augmentation de traitement dont allait bénéficier le magistrat. Son fils se livra aussitôt à de longs calculs et il prouva chiffres en mains que Quérette gagnerait trois cent quarante-deux francs et soixante-douze centimes de plus que les années précédentes. Alors l'ancienne paysanne fit l'éloge des positions officielles et des emplois publics. Au moins Ton se faisait des revenus modestes et l'on ne gaspillait pas son bien en servant l'Etat. Ah ! si M. Gendrevin avait voulu, il serait aujourd'hui conseiller à la cour de Besançon où il siégerait en robe rouge. Ces -doléances se convertissaient peu à peu en reproches. La bonne femme exhalait des lieux communs dans lesquels elle flétrissait la spéculation, et les querelles entre la mère et le fils reprenaient de plus belle.

René assistait impassible à ces disputes. Son esprit était ailleurs. Il songeait à Marthe Quérette, sa compagne d'enfance qu'il n'avait plus revue depuis des années et dont il cherchait à se rappeler le visage, les allures, le parler clair. Sans doute elle était deve-

nue grande! C'était une demoiselle maintenant. Le souvenir de Marthe obséda René à tel point qu'il quitta Armancourt, pour revenir à Paris, avec plus de peine encore, plus de souci qu'il n'en avait éprouvé l'année précédente. Il aurait voulu rester dans la petite ville jusqu'au retour desQuérette. Mais le 3 octobre 1866, il fut réintégré au lycée par son père, et le soir de ce même jour, il eut toutes les peines imaginables à s'endormir dans le dortoir où dominait l'odeur del'eau croupie mêlée aux miasmes des tables de nuit entrouvertes. Il évoquait Marthe en même temps qu'il était plein d'appréhensions pour la dure vie d'interne qui allait recommencer.

Dans le dortoir des fiévreux, René à demi convalescent se laissait aller à la quiétude béate, à l'oubli de tout et de tous. 11 se plaisait dans une sorte de profond anéantissement où l'avait plongé la scarlatine. Les gros ennuis de son existence, ses jalousies filiales, sa haine pour Bélin, son dégoût énorme de la réclusion universitaire lui paraissaient être des choses lointaines, presque effacées. Il commençait une autre vie. Il avait le bienheureux repos intellectuel et physique que l'Eglise promet aux Elus. A peine répondit-il aux questions du médecin et des sœurs. Ilfut d'abord en deçà ou au delà du sens de ces interrogations. Il se suffisait à lui-même. Un matin, sœur Félicité lui

2Ô0 L'ÉLÈVE GENDREVIN

dit : « Votre camarade Vandière est là, à côté de vous, dans le lit voisin. Vous pourrez vous lever en même temps l'un et l'autre. Il a moins souffert que vous. »

— Vandière, murmura René, Vandière... ah ! oui, Vandière.

Et ce fat tout, il préférait ne pas penser. Il ferma les yeux et demeura, la cervelle vide, allongé dans son lit tiède, laissant son oreille s'amuser du bourdonnement de la conversation des sœurs qui échangeaient à voix basse des propos édifiants. En même temps ses narines percevaient la très vague odeur des tisanes mijotant à tout petit feu sur les lampes des veilleuses. Quand il remuait, quand il voulait changer de position, il se sentait horriblement fatigué. Ses jambes étaient comme brisées, ses aines lui pesaient. Aussi l'immobilité lui était-elle chère. Il ne la quittait que pour chercher un coin du drap plus frais, plus doux par conséquent.

Les chairs du convalescent étaient d'ailleurs, par endroits, sur le dos et sur les épaules en particulier, devenues fort délicates. Un pli de drap les meurtrissait presque. Un jour, sœur Gendarme obligea René échanger de linge et le malade remarqua que sa peau s'écaillait. Or, comme il restait étonné de ce phénomène et négligeait dépasser les bras dans les manches de sa chemise :

LA MUE 25 i

— Ce n'est rien, s'écria la religieuse, tu vas peler, mon ami.

En effet, la desquamation commençait. De larges plaques de peau morte se détachaient du corps de René et tombaient dans les draps. Dès lors l'enfant fut installé dans un fauteuil, où il restait enveloppé de couvertures pendant que l'on refaisait son lit. Ce fut à ce moment qu'il s'aperçut de la présence de Vandière. Tous deux se reconnurent, s'adressèrent un sourire et Vandière dit même :

— Vas-tu mieux ?

René esquissa un signe de tête affirmatif et, recouché dans son lit, il s'amusa à faire jouer ses doigts, les contempla avec une rare attention comme lorsqu'il était un tout petit enfant. Les phalanges supérieures se courbaient et prenaient des attitudes de juges chauves qui tombent d'accord en se saluant cérémonieusement. Ce fut en jouant de la sorte que René aperçut les progrès de la desquamation qui s'étendait sur les mains. Pour se distraire, il arracha alors patiemment des lambeaux de peau morte et il restait étonné, émerveillé en contemplant l'épiderme nouveau d'un ton rose très pâle, encore légèrement mou et fragile en somme.

Arrivé à ce période, René fut du reste moins anéanti et devint plus loquace. Il s'entretint avec Van-

L'ÉLEVÉ GENDREYIN

dière et quoi qu'ils fissent l'un et l'autre pour parler à voix moyenne, ils étaient stupéfaits par moments d'une intonation criarde ou mâle qu'ils avaient émise. Leur voix était devenue inégale. Elle allait sans gradation de la note aiguë à la note grave. Mais ce qui troubla plus étrangement René, ce fut la constatation de sa virilité qui s'annonçait. En passant la main sur son bas ventre, il sentit l'éclosion de matières pileuses et il s'aperçut qu'un triangle de duvet brun ombrait les parties inférieures de son tronc. En même temps, quelle que fut sa grande faiblesse, il éprouvait de très rapides sensations nerveuses, des frissons qui lui causaient un certain plaisir physique. Très curieux, il n'osa cependant s'ouvrir de cette métamorphose à personne. Il avait en effet une retenue de petit provincial et surtout d'enfant élevé par des femmes. D'autre part, il se rendit compte peu à peu de sa puberté naissante. A mesure que la convalescence s'accentuait, les idées de Gendrevin revenaient nettes et claires. Il finit donc par se souvenir des conversations libres de ses camarades plus précoces, et la mémoire suffit à lui expliquer les phénomènes de la puberté.

Les dialogues qu'il échangeait avec Vandière ne furent point tout d'abord d'une grande variété. Les deux convalescents s'inquiétaient surtout du régime

alimentaire de l'infirmerie. Ils étaient encore à la demidiète et ils se préoccupaient de ce qu'on allait leur servir le soir. Gendrevin faisait des vœux pour un blanc de volaille, l'autre tenait pour les œufs à la coque mollets parce que ce mets simple devait obliger les sœurs à être moins avares de pain. Le pain était en effet le suprême désir de ces petits dont il était devenu l'aliment par excellence. Ils auraient voulu chiper le croûton que sœur Félicité dévorait de ses belles dents déjeune fille, àl'heure du goûter, devant eux et quatre ou cinq de leurs camarades également alités. Mais la religieuse faisait bonne garde et, pour distraire ses malades de ce qu'elle considérait comme .une mauvaise pensée, elle leur racontait quelquesuns des récits merveilleux de la Légende dorée. Elle disait l'existence miraculeuse des saints avec un ton de naïveté et un style presque poétique. Plusieurs fois, en écoutant sœur Félicité, René se crut revenu à l'époque déjà lointaine où sa mère l'endormait avec des contes de fées. La sœur était aussi belle que madame Gendrevin. Sous sa cornette blanche empesée dont les ailes avaient des balancements de grand oiseau, la religieuse laissait apercevoir deux yeux de jais qu'elle voilait humblement de paupières bordées de cils bruns et veloutés. Sa pâleur mate de cloitrée effaçait un peu le dessin de son nez court, fin

L'ÉLÈVE GENDREV1N

et délicat et en revanche accusait mieux ses lèvres légèrement fortes et très roses. L'élève Gendrevin éprouvait pour cette garde-malade sereine et douce une affection discrète et respectueuse. Quand elle lui tâtait le pouls ou lorsqu'elle rétablissait les oreillers trop écrasés par la tête du convalescent, celui-ci se sentait plein d'une joie indéfinissable qui le troublait à demi. Avec cela, il restait gamin. Il s'amusait fort par exemple à l'idée de manger le goûter de la sœur. Trois ou quatre fois par semaine, il avait une distraction. Madame Vandière, une dame très brune, dont les cheveux ondulés couvraient les tempes, venait voir son fils. C'était une de ces exquises petites bourgeoises parisiennes qui savent être élégantes et distinguées avec une robe à vingl-cinq sous le mètre. Elle s'asseyait entre le lit de son fils et celui de René, laissait voir un bout de jupon blanc festonné, des petits pieds chaussés de bottines bien cambrées et, enlevant ses gants de Suède, elle tirait d'un sac en papier fort des oranges qu'elle partageait entre les deux enfants. Pendant qu'ils suçotaient les tranches du fruit, elle causait, causait, promenant son œil bleu clair de l'un à l'autre, souriant à celui-ci et à celui-là, sachant peut-être que le mouvement de ses lèvres lui creusait des fossettes aux joues et la rendait jolie malgré ses quarante-deux ans. Elle accabla René de

questions. Son fils l'avait d'ailleurs édifiée sur le triste sort de Gendrevin, « un pauvre type qui ne sortait jamais. » Madame Vandière se récria, confessa presque René et, quand il s'était bien confié à elle, la Parisienne très émue plaignait tout haut ce pauvre petit. Elle alla même jusqu'à blâmer le banquier d'Armancourt qui aurait dû confier l'enfant à un bon correspondant. Mais est-ce que les hommes savaient? Est-ce qu'on peut compter sur eux? Elle accompagnait d'un gros soupir ces dernières doléances, puis s' adressant à son fils, madame Vandière disait :

— C'est comme ton père, mon pauvre Ernest, croistu qu'il n'aurait pas pu venir te voir depuis que tu • es malade ?

Ernest hochait la tête en signe d'assentiment et sa mère, tout en pelant une seconde orange, continuait à bavarder. Malgré ses airs de perruche, madame Vandière fut la providence de René pendant cette convalescence assez longue. Le petit provincial s'était plaint, un jour, de ne point recevoir des nouvelles de la maison. Immédiatement la Parisienne lui proposa d'écrire à madame Gendrevin, elle se mit bravement à l'œuvre et femme délurée, elle obtint non seulement une réponse, mais échangea une série de lettres avec la mère de René. Toutes les quarantehuit heures, elle envoyait en Franche-Comté quatre

i'cuillots d'une écriture fine et élégante. Elle racontait à madame Gendrevin les menues impressions de René, ses désirs de revoir la terre natale quand il serait rétabli et, tout en s'excusant d£ se mêler d'affaires quinelaregardaientpas,elle terminait ses lettres par une impérieuse demande de très prompte réponse. De là-bas, on lui obéissait, madame Gendrevin écrivait à cette amie inconnue providentielle, charitable et toujours affairée. Dès que madame Vandière avait une réponse, elle accourait au lycée, entrait à l'infirmerie,échangeait des politesses avec sœur Gendarme, et triomphalement venait mettre les lel très maternelles sous le nez de Gendrevin. Les soirs de ces jours-là, Vandière disait invariablement à René :

— Tu ne connaissais pas maman, hein, mon vieux? N'est-ce pas que c'est une chouette femme ?

Quand les deux enfants purent se lever et passer quelques heures dans la salle réservée aux convalescents de la scarlatine, madame Vandière leur apporta des jeux de loto et de dames. Bravement, elle se mêla aux parties, se laissa gagner des pièces de deux sous, bourra les collégiens d'oranges ou de fruits confits qu'elle leur faisait avaler en se cachant des sœurs. Puis elle leur parlait de la pluie et du beau temps, du carnaval qui n'avait pas été brillant cette année. Ah ! les pauvres chéris n'avaient rien perdu

en passant au lit les vacances du mardi gras. Du reste, ils allaient pouvoir se rattraper et se refaire, devenir de vrais hommes pendant le long congé de Pâques qui étaij très prochain. Enfin sans même qu'ils y prissent garde, madame Vandière embrassait son fils, serrait la main de René, s'écriait : « Mon Dieu ! et le magasin que j'ai laissé aux soins de ces demoiselles.» Ou bien « Et ma fille! j'oublie ma fille ! Il faut pourtant que j'aille la voir aussi cette petite. » Cela dit, frrrt ! madame Vandière filait comme un oiseau.

La présence des sœurs et de madame Vandière, leurs soins continuels achevèrent de rasséréner l'élève Gendrevin. Il se retrouvait, grâce à elles clans cet élément ou plutôt dans ce milieu féminin qui avait été la joie de sa prime jeunesse. Il oubliait presque Bélin, l'odieux Bisson, le censeur injuste; les tristes et rares sorties chez son correspondant, les lourdes et fréquentes punitions du lycée.

René fut tout naturellement, dès ce jour, à la dévotion de Vandière. Il reporta sur le fils beaucoup de la reconnaissance qu'il devait à la mère. Le jeune Parisien apprit de son côté à estimer encore mieux, à aimer véritablement ce provincial pataud, timide, mais si plein du désir d'une affection. 11 essaya de le dégrossir, de « le mettre à la coule » comme il disait

lai-même. Quand ils étaient las de jouer aux dames ou au loto, ils causaient longuement et Vandière édifiait René sur la vie du dehors. Il lui fit comprendre l'existence parisienne autrement que Gendrevin ne se l'était figurée d'après les conversations de Lordereau ou d'Odonesco. Il parla beaucoup des théâtres. Sa mère et lui adoraient les drames, les grandes machines en cinq actes et dix tableaux où l'on pleure. Il déclara que madame Vandière mouillait trois mouchoirs à chacune de ces représentations. Toutes les fois qu'il passait plus d'une journée à la maison, il allait à la Gaîté, à l'Ambigu ou à la Porte-Saint-Martin. 11 avait vu la Dame de Montsoreau, la Maison du Baigneur, le Masque de Fer, la Fille des Chiffonniers, la Tour de Nesle et une foule d'autres fariboles dialoguées qu'il connaissait comme sa poche. Il était émerveillé du talent de sculpteur déployé par Mélingue qui, dans Benvenuto Cel/ini, modelait une maquette sur la scène. Non seulement Vandière racontait les pièces à Gendrevin, mais encore il critiquait les acteurs. Il tenait pour Mario Laurent contre Machanette et il nourrissait une passion platonique pour Jane Essler. Cependant il se montrait peu enthousiaste des féeries et des pièces à trucs. Il était obligé d'y assister à cause de sa sœur, pensionnaire au couvent des sœurs Thérésines, qui raffolait de Rothomayu, (TAladin et

des Pilules du Diable. Du reste, cette gamine ne sortait qu'une fois par an, aux grandes vacances. D'autre part, Vandière avait beaucoup lu. Il s'était farci la mémoire de tous les pseudo-romans historiques d'Alexandre Dumas, des récits humanitaires d'Eugène Sue et des paysanneries idéalisées, de Georges Sand. Tout cela était mal digéré par l'enfant. Néanmoins il faisait preuve d'assez grand sens critique en mettant au-dessus des œuvres précédentes les Misérables que Victor Hugo venait de publier. Le lycéen avait dévoré cet ouvrage et il en fit un long éloge à son camarade. Il lui déclara que les Misérables étaient à son sens, autrement simples, beaux et vivants que Notre-Dame de Paris ou l'insipide Bug-Jargal. Et comme René s'écriait :

— Tu as de la chance de pouvoir lire et aller au spectacle. Tu apprends au moins autre chose que ce qu'on nous enseigne ici,

Vandière répondit :

— C'est vrai. Mais, vois-tu, je sors, moi. Voilà pourquoi je ne suis pas tout à fait idiot. Ecoute, mon pauvre vieux, j'ai pensé à une chose. Si ton père y consent, maman te servira bien de correspondante. Je la connais, va. Elle ne demandera pas mieux. Gomme cela, tous les dimanches, tu pourrais lâcher lé bahut avec moi et ne pas t'embêter à deux francs l'heure.

Le même jour, madame Vandière étant venue à

l'infirmerie, son fils lui communiqua l'idée qu'il avait eue. Immédiatement la petite femme déclara qu'elle serait heureuse de délivrer le petit provincial de la prison universitaire à jour et à heure fixes. Mais M. Gcndrevin consentirait-il ? Là était la question.

— Et puis, objecta René en s'adressant à son camarade, je pourrais peut-être gêner ton père.

Vandière eut un sourire presque dédaigneux et sa mère répondit après avoir poussé un léger soupir :

— Oh! mon mari est si peu à la maison. Ce qu'il nous faut, voyez-vous, mon enfant, c'est l'autorisation de M. Gendrevin. Voulez-vous que j'en parle à votre mère dans la prochaine lettre que je lui écrirai? Vous ne pouvez pas passer les vacances de Pâques au collège, nprès une aussi longue maladie. Il vous faut des distractions.

La Parisienne entama aussitôt des négociations qui durèrent au moins huit jours. Enfin, un matin, sœur Gendarme. remit à René une enveloppe fermée portant le timbre d'Armancourt. L'adresse avait été écrite par le banquier. L'enfant sentit son cœur battre fortement quand il reconnut la calligraphie paternelle. Enfin il ouvrit l'enveloppe et lut :

Armancourt, le 25 mars 1867.

« Mon cher René, Ta maman me communique deux lettres dans les-

quelles madame Vandière demande que tu sortes chez elle pendant les vacances de Pâques et les jours de congé suivants. Je crains que tu n'aies été fort indiscret envers cette obligeante dame. J'aurais préféré, je te l'avoue, te voir profiter d'un congé un peu long pour réparer le temps perdu durant ta maladie. La demande de madame Vandière venant à coup sûr de toi me prouve que tu n'as ni assez de zèle, ni assez d'émulation. D'autre part, en te livrant à des personnes qui nous sont inconnues et dont d'ailleurs je ne veux pas suspecter laparfai te honorabilité, noussemblerons manquer de confiance envers notre excellent ami Bélin. J'avais clone un double motif pour opposer un refus poli mais ferme à la requête de madame Vandière. Cependant ta grand'maman et ta mère ont insisté si impérieusement que je veux bien faire droit à leurs sollicitations. Tu es donc libre de sortir avec la famille Vandière, et j'écris dans ce sens à M. le proviseur. Mais je mets deux conditions à la faveur que je t'accorde. Tout d'abord tu iras rendre visite à M. Bélin et, après lui avoir présenté nos civilités et les tiennes, tu lui diras que nous avons voulu le décharger un peu d'une tâche pénible. Déplus, toutes les fois que tu n'auras pas obtenu en composition l'une des cinq premières places, tu resteras consigné au lycée. J'ai plus que jamais mes raisons pour faire de

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toi un jeune homme capable de tenir son rang dans la société.

Ci-joint un mandat-poste de vingt-cinq francs. Cette somme modique mais suffisante est destinée aux dépenses que tu pourras faire avec tes nouveaux correspondants. Tu ne dois pas être complètement à leur charge. Tu me rendras compte néanmoins de cet argent. Il faut avoir de l'ordre. Je te recommande enfin la plus stricte économie. Mes ressources sont en effet fort limitées depuis quelque temps et les sacrifices queje m'impose pour toi deviennent assez considérables pour que tu n'abuses pas de ma bourse.

Je t'embrasse cordialement.

Gendrevin. »

Peu importaient le ton pédant, les restrictions de cette lettre. Le banquier avait accordé sa permission à contre-cœur. Mais il l'avait accordée, cela suffisait à René. Il communiqua la missive à Vandièrequi, après l'avoir lue, s'écria :

— Il est tout juste aimable, ton paternel ! Cane fait rien, tu lui dois deux mots de réponse pour le remercier.

Le lendemain, René suivit le conseil de son camarade ; il adressa au banquier une épitre guindée, cérémonieuse etdépourvue au fond de grands sentiments

de reconnaissance. 11 venait de la cacheter quand madame Vandière entra brandissant deux petits papiers dans sa main. Elle prit à peine le temps d'embrasser son fils et s'écria :

— Mes enfants, j'ai vos exeat. Je vous emmène. Il y a une voiture en bas. Allons ! dépêchez-vous. Mettezvous en grande tenue.

Puis elle complimenta sœur Félicité, sœur Gendarme et sœur Anaclet, les remercia des soins donnés aux malades, s'inquiéta du petit Gallois, du jeune Mathiez et de deux ou trois autres fiévreux encore alités. Pendant qu'elle sautillait d'une idée à l'autre, le garçon infirmier rapportait du vestiaire les tuniques, les gilets et les pantalons de sortie des deux amis. Ils endossèrent ces uniformes dans le dortoir et quand ils revinrent trouver madame Vandière, celle-ci eut un éclat de rire qui sonna gaîment mouillé et cristallin dans la salle des convalescents.

— Regardez donc, ma sœur, fit-elle, mais regardez, je vous en prie, la tunique de Gendrevin lui cache à peine les coudes. Le pantalon d'Ernest s'arrête à la rotule. Ah ! ces pauvres garçons, ces pauvres garçons ! Vous ne voulez pas pourtant que je les exhibe ainsi fagotés. Us ont grandi, masœur, pendant qu'ils étaient au lit. Ils ont poussé, poussé. Il faut leur donner des vêtement neufs.

— Mais, madame, objecta sœur Gendarme qui souriait autant de la mine piteuse des deux collégiens que du verbiage de madame Vandière, nons n'y pouvons rien.

— Oh! je sais, je sais, mais je vais trouver l'économe. Il faut qu'il habille ces enfants.

Trois quarts d'heure s'écoulèrent. Enfin la petite femme revint suivie du tailleur boiteux affecté au service du vestiaire. Tout en se bourrant le nez de tabac, cet homme prit des mesures, gémit sur le sort de^s vêtements trop courts, encore presque neufs et qu'on allaitôtre obligé de reléguer dans la catégorie des tenues d'intérieur. Après avoir passablement niaise, le boiteux commanda au garçon infirmier de quérir au vestiaire quatre uniformes taille n° 2. Quand la commission fut faite, le tailleur procéda à l'essayage des habits neufs. Madame Vandière voulut assister à cette opération, discuta avec le cinq et trois font huit du vestiaire, refusa impérieusement une tunique qui plissait dans le dos et dont le tailleur voulait affubler Gendrevin. «J'ai eu assez de peine à convaincre l'économe » à lui démontrer qu'il faut équiper à neuf ces deux » garçons. Vous n'allez pas m'obliger à vous supplier » de les vêtir convenablement, n'est-ce pas? mon- » sieur » Le boiteux eut beau protester que la tunique de Gendrevin lui allait comme un gant, madame Van-

LA MUE 2f>5

dière se récria et le garçon infirmier fut obligé d'aller de nouveau au vestiaire d'oùil rapporta cinq nouvelles jaquettes à basques, à boutons d'or et à passepoil rouge. Cette fois, René réussit à être habillé à peu près convenablement.

Encore un peu faibles, les deux lycéens convalescents s'installèrent dans le fond de la voiture qui attendait madame Vandière à la porte du collège et fouette cocher, adieu le bahut aux murs gris, vive la liberté même provisoire ! Dans le fiacre qui cahotait sur les pavés de la rue Souffïot, René muet détaillait la toilette de sa nouvelle correspondante babillant avec son fils. Madame Vandière avait une robe àl'avantdernière mode, en satin Bismarck avec tablier de dentelle et galons de velours perlé. Elle portait un paletot péplum de même étoffe etde même couleur. Ses lourds cheveux bruns étaient couverts d'un chapeau napolitain plat comme une galette, en soie noire coulissée, tachée de rouge par quatre grosses roses du Roi. Gendrevin examinait ce costume féminin avec sa curiosité de provincial qui n'a presque rien vu et s'extasie ou s'étonne. Il était du reste moins distrait par la toilette de madame Vandière que stupéfait de sortir tout de bon, de passer une quinzaine de jours hors du lycée. Sa pensée ne suivait pas ses yeux. Ceux-ci allaient de madame Vandière aux choses du dehors, à

des affiches constellant de tons lie de vin, vert de mer, bleu tendre on jaune d'or des palissades entourant des immeubles en construction et il lisait des réclames monstres en faveur soit de l'Exposition très prochaine, soit d'un roman feuilleton alors en vogue dans le public des concierges. A perte de vue, sur la palissade, se détachaient des placards portant ces simples mots en grosses lettres : Feringhea a parlé ! Ce Feringhea, un étrangleur de l'Inde, était le principal personnage du feuilleton susdit.

Dans l'appartement des Vandière, situé rue d'Aboukir, au-dessus du magasin de chaussures portant l'enseigne du Soulier élégant, Gendrevin retrouva 1 parole. On lui avait dressé un lit sur un divan, dans la chambre même de son camarade et les deux potaches en vacances bavardaient jusqu'à onze heures du soir, sans contrainte, sans avertissement du pion criant tout à coup : « Allons! messieurs, un peu de silence, s'vous plaît. » Puis il y avait des choses gaies dans cette chambre d'écolier: par exemple une petite bibliothèque en acajou camelotte contenant les prixd'Ernest, les deux volumes de poésies d'Alfred de Musset, les Orientales, les Feuilles d'automne et d'autres bouquins devenus quasi classiques. Quand ils étaient las de se communiquer leurs impressions, Ernest et René se rejetaient sur ces ouvrages et li-

saient pendant des heures entières, s'interrompent parfois pour suivre et développer à leur manière la pensée de l'auteur, tandis que leurs regards se Axaient sur une lithographie représentant laprisedeMalakoff d'après Yvon ou sur quatre gravures en couleur racontant les exploits et les farces de jeunes chats blancs. René et son camarade restaient au-dessus du goût boutiquier exhalé par ces images. Le provincial se grisait des rhythmes romantiques, apprenait par cœur les versiculets à rimes croisées du Pas d'armes du roi Jean, ronronnait les strophes de Sarah la Baigneuse, déclamait :

Dans la galère capitane

Nous étions quatre-vingts rameurs.

Quant à Vandière, il potassait Cinq Mars auquel, avec son indécision et son inexpérience littéraires, il faisait succéder la lecture des Bourgeois de Molinchart , de Sijbille , des Beaux messieurs de Bois-Doré et du Marquis de Villemer. Ces enfants entassaient volumes sur volumes dans leur mémoire, sans distinguer. Mais ils emmagasinaient des notions générales. Ils savaient et se disaient tout haut que Virgile et Gicéron ne sont pas les seuls gens qui aient tenu une plume. Vandière surprenait beaucoup René par la façon dont il changeait d'avis

et de goût. Il déclarait aujourd'hui àpeine supportable telle œuvre qu'il avait portée aux nues hier. Gendrevin lui-même ne s'aperçut pas qu'après avoir raffolé des musiques d'Hugo, il leur préférait la fausse philosophie et le badinage chipé à Voltaire par Alfred de Musset. Après s'être étonnés de leurs variations mutuelles et de l'instabilité de leur jugement encore vert, ils conclurent audacieusement l'un et l'autre que rien n'est absolument certain.

Ces sceptiques de quinze ans et demi se firent au dehors une éducation de l'œil. Madame Vandière les laissait sortir seuls et ils profitaient de la permission pour battre le pavé. Ils s'arrêtaient devant les étalages, musant, flâneurs, inquiets du pourquoi de certains objets, se demandant comment on avait pu s'y prendre pour construire tel bibelot de l'article Paris, telle mécanique d'un usage journalier. Vandière poussait l'audace jusqu'à interroger les marchands ou leurs commis. Ils acquirent ainsi beaucoup plus de notions positives qu'au cours du sieur Gertaut. A leur insu, ils prenaient d'eux-mêmes des leçons de choses autrement sérieuses que celles qui ont été mal condensées dans des volumes sans art par d'imbéciles pédagogues, mauvais copistes des douteuses méthodes germaniques.

Ernest qui avait remarqué la prodigieuse ignorance

dans laquelle Bélin avait laissé René des êtres et des choses de Paris, conduisit son camarade un peu partout. Ils passèrent trois journées au Louvre, visitèrent les monuments. Gendrevin examinait tout avec lenteur, ruminant les idées nouvelles qu'il s'assimilait , impatientant parfois le Parisien qui, plus superficiel, moins analyste, voulait tout embrasser d'un coup d'œil. Ils rentraient de ces excursions poudreux, harassés, affamés. Dans la petite salle à manger de la rue d'Aboukir, ils retrouvaient madame Vandière qui les grondait doucement :

— Mon Dieu! s'écriait-elle, est-il possible de se fatiguer ainsi quand on vient d'être malades. Mais vous allez-vous tuer, mes enfants.

Parfois un homme légèrement chauve, aux yeux glauques, à la lèvre pendante, aux favoris courts et rares prenait la place d'honneur à la table. C'était M. Vandière, le chef de la maison, le père de famille. Il avait accueilli René comme une vieille connaissance, lui avait donné une poignée de main à l'anglaise en lui disant :

— Tu vas bien, mon ami.

— Oui, m'sieu, avait répondu René en rougissant. Du reste, M. Vandière ne devait pas beaucoup

gêner le camarade de son fils. Il était si peu souvent à la maison. Il restait même parfois quarante-huit

270 L'ÉLÈVE GEXDREVIN

heures sans y paraître. Ernest avait dit à ce propos à René sur un petit ton embarrassé :

— Tu sais, p'pa est toujours loin à cause des cuirs. Il en fait le commerce en gros et ça l'oblige à voyager. M*man s'occupe du magasin de chaussures pour ne pas trop s'ennuyer.

Mais, un jour, Ernest fut forcé de se montrer plus explicite. Après le déjeuner, les deux collégiens étaient allés visiter le puits artésien de Grenelle. Ils revinrent au logis en traversant les Champs Elysées et, à la hauteur du Palais de l'Industrie, Gendrevin désigna un monsieur qui assis sur une chaise Tronchon causait avec une fille blondasse. Cette gaupe laissait prendre derrière son cou une paire de suivezmoi jeune homme, couleur cuisse de nymphe émue :

— Eh bien! oui, riposta tristement Vandière, c'est p'pa. Faisons semblant de ne pas le voir. Qu'est-ce que tu veux? Il court. Comme si m'man n'était pas mieux que cette cocotte.

Puis, tout en iîlant vite, l'adolescent raconta la désunion du ménage des siens, les chagrins de sa mère délaissée, courageuse, toujours souriante, l'obligation où madame Vandière avait été de se séparer de sa fille, de mettre celle-ci chez les Thérésines qui la laissaient peu sortir pour qu'elle ne fût pas témoin des écarts paternels.

LA MUE 27d

— Moi, tu comprends, continua Vandière, je suis un garçon. Ça ne tire pas à conséquence. Ensuite m'man ne peut pas toujours rester toute seule avec les demoiselles du magasin. Les as-tu vues? Elles sont toutes laides et désagréables. C'est exprès, à cause de p'pa. Ah! mon pauvre vieux, si tu crois qu'on n'a pas des embêtements...!

Pendant qu'Ernest déroulait ces doléances d'enfant écœuré, René évoquait ses jalousies cl' anfefn, sa haine contre Bélin qui l'avait presque mis à la porte l' avantveille, jour où il était allé le voir selon la recommandation du banquier. Eh quoi? C'était donc la même chose dans toutes les familles. Il y avait donc partout l'adultère. Partout le concubin jouait le premier rôle. Alors pourquoi se mariait-on? Moins expansif que Vandière, il garda pour lui d'ailleurs ses souvenirs et ses réflexions. Il tendit simplement la main à son camarade qui la lui serra :

— Oui, c'est comme cela, continuait Vandière, p'pa n'est pas méchant. Il ne s'occupe de rien d'ailleurs. Le commerce des cuirs n'est qu'un prétexte pour lui. Il rentre à la maison quand il a besoin d'argent et il lui en faut souvent. Qu'est-ce que tu veux faire à cela? Les femmes lui sont nécessaires. Je n'ai pas le droit de l'accuser, tu comprends, c'est mon père. Et puis peut-être bien qu'à son âge je serai pire

272 L'ÉLÈVE GEN'DREVIN

que lui. Tiens! il y a des moments où, au bahut, quand je suis en train de potasser mon thème, un nuage me passe devant les yeux, j'ai comme un éblouissement et je me prends à souhaiter une belle fille. J'en suis tout malade. Tu n'as jamais été comme ça, toi? .

Interpellé aussi directement, René rougit et finit par avouer les récentes inquiétudes que lui causait sa puberté. Maintenant il se réveillait, la nuit, énervé, mouillé, honteux de lui-même.

— J'ai été comme toi, répliqua Vandière. Seulement je soigne cela les jours de sortie, autrement je souffrirais toute la semaine au lieu d'avoir de simples instants d'ennui.

— Il y a donc des remèdes?

— Es-tu bête! mon pauvre vieux.

Vandière expliqua alors à René que, chaque dimanche, il allait passer un quart d'heure chez une drôlesse de la rue Saint-Denis, une grosse bonne fille qui lui carottait quatre francs, le plus net de ses menus plaisirs hebdomadaires. Ce n'était pas l'idéal que Rosita — elle s'appelait Rosita! — Certes Vandière rêvait autre chose. Il fit même le portrait de la femme désirée par lui : une Anglaise ou une Américaine brune avec des yeux bleus, gaie sans folie, musicienne et élégante, un type de keepseke en un mot. Mais faute

do grives, on mange des merles. Les soins de Rosita étaient encore meilleurs et moins infûmes que ceux du nommé Dansel. Plusieurs fois Vandière avait essayé de remplacer cette excellente personne qu'il trouvait d'ailleurs un peu mûre. Mais il avait été volé sans être soulagé.

Ces confidences eurent un résultat tout simple. Vingt-quatre heures avant de réintégrer le lycée, René accompagna son camarade chez Rosita qui, pour la circonstance, s'était pourvue d'une petite amie, une blonde fade, entrelardée, molle mais patiente et dévouée. En redescendant l'escalier raicle et noir de la maison où perchaient ces dames, René éprouva une forte impression de dégoût dont il fit part à Vandière :

— Oh! je sais bien, s'écria celui-ci, ce n'est pas si drôle qu'on croit, mais on y revient fatalement.

La nuit suivante, dans son petit lit du collège, l'élève Gendrevin revit en rêve l'intérieur de Rosita : une chambre d'ouvrier parvenu avec- une glace constellée de cartes de visite, une boule en verre tombant du plafond au-dessus d'une table en acajourecouverte d'un tapis au crochet, au mur des photographies de garçons bouchers déguisés en cocodès, puis un canapé en damas rouge, puis un pseudo havanais grognon et poussif, enfin au fond d'une alcôve, non loin d'une

toilette où séchaient des serviettes, un lit surmonté d'un édredon rouge et bedonnant.

La vie du lycée recommença donc pour René. Mais elle lui parut moins lourde, moins monotone. Désormais il pouvait jouir toutes les semaines d'une quinzaine d'heures de liberté et de repos. Il se résigna à accepter servilement les plates injonctions du sieur Bisson et à observer les moindres caprices de Pomponneau. En étude, il garda une immobilité de boudha contemplant son nombril. Dans les rangs, il fut silencieux avec obstination. Les deux surveillants avaient beau l'épier, ils ne trouvaient rien à reprendre dans sa conduite. Du reste, Clovis Bisson s'était un peu modéré depuis la maladie de René. C'était sur le pion imbécile que le censeur avait fait retomber la responsabilité de la crise traversée par l'élève Gendre vin. A son tour Bisson fut menacé d'être expulsé la première fois qu'il signalerait un élève innocent à la sévérité de l'administration. Ainsi le censeur se déchargeait aisément d'une faute dont il était le principal auteur. 11 en résulta moins d'âpreté dans les rapports de Bisson avec les élèves. Il ne les punissait plus que mollement, pour n'en pas perdre l'habitude. Depuis la maladie de Gendrevin, qui avait fait jaser les écoliers, le pion s'était rationné et réduit au régime le plus sobre en fait de retenues. C'est tout au plus s'il

en distribuait une douzaine dans les grandes occasions. — D'autre part, sans-oublier l'injustice dumaitre d'étude et du censeur, René conservait une forte rancune contre celui de ses camarades qui était le véritable auteur de la peccadille qu'on avait imputée à lui seul, Gendrevin. Pourquoi après avoir lancé une boule déneige sur le chapeau du pion, le coupable ne s'était-il pas déclaré? Comme tous les lycéens, René était partisan de ces aveux spontanés qui au moins n'égarent pas le jugement des maîtres. A l'infirmerie, pendant sa convalescence, il avait cherché à savoir de Vandièrele nom du véritable coupable. Mais Vandiôre s'était tu. Le lendemain même de sa rentrée au lycée, René se livra à une enquête personnelle et questionna d'abord le doux Klopfstein. Celui-ci lui laissa deviner le nom d'Odonesco. Pendant deux ou trois jours, René rôda autour du Roumain qu'il voulait trouver seul à seul, mais qui pérorait sans cesse au milieu de son état-major de badauds. Lorsque Gendrevin approchait, il affectait de ne pas le voir. Enfin, à l'une des récréations du soir, entre chien et loup, comme le tambour venait de battre les trois roulements annonçant « les cinq minutes » René aperçut Odonescoqui, dans un coin de la cour, semblait avoir une discussion passionnée avec Dansel. Il marcha droit à eux et, en le voyant venir, Dansel s'éclipsa,

tandis que le Roumain restait cloué sur place, embarrassé, ne sachant quel parti prendre :

— C'est toi, n'est-ce pas? lui dit René à brûle-pourpoint, c'est toi qui m'as laissé punir.

Odonesco l'interrompit. Oui, c'était lui, lui seul l'auteur responsable de la gaminerie qui avait coûté si cher à René. Mais il suppliait celui-ci de l'écouter. S'il s'était déclaré, il aurait été à coup sûr congédié, mis à la porte du collège où il était boursier du gouvernement roumain. Or, en pareil cas, il aurait été envoyé d'office comme simple soldat dans l'armée de son pays. Il avait seize ans en effet et on lui eût mis le sac sur le dos. Voilà pourquoi il avait gardé le silence. Il fit immédiatement des excuses presque plates à René qui leva dédaigneusement les épaules et tourna le dos à ce camarade plus ami de la prison universitaire que de la vie de soldat où, malgré les écœurements de tout genre, on conserve au moins le sentiment de la dignité et de la responsabilité. Dès ce moment, l'élève Gendrevin garda au fond de lui-même un fort mépris pour les hâbleurs du lycée. Il tint en égale estime Odonesco et l'aimable Lordereau. Celuici émaillait maintenant ses racontars de l'expression « je me l'demande » et ne tarissait pas sur le compte de YamaZone masquée, une excentrique femelle qui se montrait alors au bois de Boulogne avec un loup de

velours noir sur la figure. A ces inepties, René préférait la conversation de Vandière qui partageait ses récréations entre Thierron et son nouvel ami, accordant à celui-ci les heures du matin et à l'autre les heures du soir. 11 retrouvait presque toujours Gendrevin en compagnie de Klopfstein. Ce dernier était en train de se dégrossir grâce à René qui lui avait rapporté clandestinement du dehors un exemplaire des Feuilles d'automne. Ce volume inégal dévoré par le reclus servit de prétexte à des dialogues interminables sur la littérature. Klopfstein s'enthousiasmait presque pour les auteurs contemporains dont Gendrevin lui citait les noms en les accompagnant de passages appris par cœur. Au moins ceux-là on les comprenait. Ils exprimaient des idées, ils racontaient des faits intelligibles, ils usaient d'un style clair et les adolescents concluaient qu'on aurait dû commencer par les initier à l'art moderne pour leur donner du goût, l'étude de l'antiquité devant venir, dans les classes d'humanités. Us avaient du reste, en troisième, un professeur de lettres moins pédant que Legrandais. M. Lebrègue, un vieux, chauve, au nez socratique coiffé de lunettes, faisait semblant d'ignorer que la plupart de ses élèves eussent des traductions d'auteurs latins ou grecs. Toutefois il s'apercevait fort bien que certains — les cancres — usaient de ces infâmes bouquins juxtali-

27s L'ELEVE GENDREVIN

néaires fabriqués par des normaliens sans emploi. Quand on lui apportait un de ces mot-à-mot, il bondissait. « Les traductions, messieurs, s'écria-t-il un jour, devraient vous servir uniquement à avoir une idée générale de l'œuvre. Il est même regrettable que nous ne puissions consacrer les deux ou trois premières semaines de chaque année à lire tout haut en classe l'explication française de Virgile et de Quinte- Curce, d'Homère et de saint Basile. » Le père Lebrègue émettait ainsi des idées relativement hardies. A cause d'elles sans doute, il croupissait dans cette chaire de troisième dont il n'était pas même titulaire. Il est vrai que le bonhomme n'avait point passé par l'École. Il sortait du rang. 11 avait conquis patiemment ses grades universitaires contre les- normaliens qui encombrent les examens et les concours de la Faculté des lettres de Paris. Professeur inégal, plutôt découragé que paresseux, il passait des semaines entières dans le terre à terre des programmes. Puis tout à coup, il était pris du feu sacré et il devenait sinon merveilleux du moins très intéressant. Un jour, par exemple, il venait de faire lire le portrait de l'hypocrite Onuphre tracéparLa Bruyère. Ildéclara nettement et prouva que le personnage des Caractères est cent fois supérieur au Tartufe de Poquelin. Puis ingénument, avec une franchise qui lui aurait valu les jépri-

mandes de l'inspecteur d'Académie, le père Lebrôgue affirma que les auteurs du xvnc siècle n'ont rien inventé. Ce type de l'hypocrite a été traité de tout temps dans la littérature française : Régnier, un médiocre rimeur mais un rude peintre, n'a-t-il pas créé Macette? Pathelin n'est-il pas, lui aussi, un fourbe? Et en remontant plus haut, Faux Semblant du Roman de la Rose est bel et bien l'ancêtre légitime d'Onuphre. Durant les deux heures de classe, le bonhomme Lebrègue fit ainsi un cours de littérature comparée; pas un élève ne bougea. Dansel lui-même restait, là-haut, sur son banc, bouche ouverte, paraissant boire les paroles du maître. Ce jour-là, les lycéens comprirent que ce n'est pas Louis XIV qui a inventé les lettres françaises. Malheureusement ces échappées intellectuelles, ces larges points de vue, ces ingénieux rapprochements étaient rares chez le régent de troisième. Par prudence, il restait banal, se gardait bien de paraître trop savant et, lorsqu'il lui arrivait de se laisser aller à donner la mesure de son intelligence, il manifestait son repentir en ces termes : « Allons! Messieurs, tout cela est un peu trop delà fantaisie. A demain, les affaires sérieuses, n'est-ce pas? Vous apprendrez dans Virgile depuis: Jamjam nu/la rnora ^.jusqu'à Hsec fatus. »

Et les élèves marquaient, dans leur livre, d'un trait

de crayon ou de plume les deux membres de phrase indiqués par le professeur, M. Lebrègue les consolait d'ailleurs un peu du terrible Gertaut, qui était demeuré leur maître de mathématiques en troisième. Les classes de lettres leur faisaient oublier les classes de sciences. Cette année-là l'homme aux x fut plus férocement taquin que les précédentes. Lassés d'être punis, ne sachant plus à quel saint se vouer, la majorité des élèves tint un conciliabule, quelques jours après les vacances de Pâques. L'on arrêta alors la confection d'un faux cahier de correspondance pour la classe de mathématiques. LJon conserverait naturellement le cahier authentique que l'on donnerait régulièrement à Gertaut et que l'on cesserait de mettre sous les yeux du pion. Celui-ci recevrait des mains de l'élève chargé de la tenue des livres le faux cahier revêtu d'une signature imitée de celle de Gertaut. Bien entendu, pour ne pas éveiller les soupçons, on continuerait à marquer toutes les heures de retenue sur le cahier remis au maître d'étude. Mais on n'indiquerait qu'une consigne sur trois. Il fallait bien sauver les apparences. On se jura le secret le plus absolu et, en sa qualité de calligraphe, le sieur Candelaire fut désigné comme le plus habile contrefacteur de griffes. Il excellait du reste à reproduire les parafes des maîtres. Vandière, l'un des auteurs de ce projet aus-

silôt réalisé que conçu, déclara philosophiquement qu'on n'était pas au lycée pour devenir vertueux. Le bahut c'était après tout comme le bagne! Chacun y déployait son petit talent de société. Tel élève affamé, comme Klopfstein, se faisait voleur et dérobait du pain ou des pruneaux à l'office. Tel autre, comme Candelaire, pratiquait le faux. Tel enfin, émule de Dansel, avait des mœurs antiques ou orientales.

Gendrevin accepta la situation avec moins de crânerie que son intime. Plus que Vandière en effet, il était resté en butte aux persécutions bêtes de Gertaut qui persistait à le consigner sans relâche. Or, toutes les fois qu'il bénéficia du faux cahier de correspondance; il resta, le dimanche, en proie à des appréhensions qui empoisonnaient la joie de ses sorties. Dès que Vandière et lui se trouvaient dehors, faisant sonner librement sur l'asphalte les clous qui ferraient leurs souliers, René s'écriait: « Si nous allions rencontrer Gertaut! »

— N'aie pas peur, répliquait Ernest, qui, dans le courant de la journée, s'amusait des frayeurs de son ami. Cependant, une après-dînée de dimanche de juin, Vandière put constater que les craintes de René étaient fondées.

Ce jour-là, madame Vandière avait conduit les deux collégiens à l'Exposition universelle. Ce fut toute une

histoire pour se rendre au Champ de Mars. On s'entassa avec une vingtaine d'autres bourgeois dans une tapissière qui stationnait à la Porte-Saint-Denis et l'on arriva devant l'immense édifice, suant, abreuvés de poussière, cuits par le soleil. Madame Vandière et les deux collégiens ne trouvèrent un peu de fraîcheur que sous le lourd vélum vert semé d'abeilles d'or qui s'étendait au-dessus de l'entrée principale. Juste au moment où ils allaient pénétrer dans le pourtour, René très pâle donna un coup de coude à Ernest et il lui désigna du doigt à dix pas devant eux, Gertaut avec ses cheveux jaunes et sa redingote des dimanches dont le drap luisait. Ernest voulut aussitôt faire prendre une autre direction à sa mère. Mais madame Vandière s'y refusa obstinément. Elle tenait à voir les cafés cosmopolites pour se faire une idée des costumes et des mœurs de chaque nation. Pour être édifié ace sujet, il fallait suivre la galerie extérieure qui entourait l'Exposition. Elle s'était tracé un plan et voulait le suivre. On ne doit pas toujours être victime des petits caprices des enfants, n'est-ce pas? Et elle continua sa semonce maternelle qui lui fournissait si bien prétexte à bavardage pendant que les deux lycéens ne perdaient pas des yeux la redingote du professeur. Ernest n'osa pas confier à sa mère son inquiétude, il luiVJit tout au plus:

— C'est que, vois-tu, il y a là, devant nous, un professeur que nous n'aimons pas.

— Ça ne fait rien, répliqua-t-elle, vous le saluerez, il faut être poli.

Alors en désespoir de cause, Ernest qui donnait le •bras à sa mère marcha lentement, comptant bien que Gertaut allait les distancer de beaucoup. Mais, à chaque minute, le mathématicien s'arrêtait, et Vandière fut obligé de prendre modèle sur son pas. A ce jeu ni René, ni Ernest ne virent rien pendant près d'une heure. Ils ne remarquèrent ni la mulâtresse de la Guadeloupe qui faisait déguster du rhum à des badauds, ni le café hollandais avec ses Frisonnes de rencontre casquées d'argent, ni la pinte suisse où des Appenzelloises de Batignolles et des Oberlandaises de la rue Bréda versaient des liqueurs douteuses à des consommateurs rares, ni la grande brasserie Dreher, ni le restaurant russe avec ses moujiks serrés dans des blouses aux couleurs crues et flambantes, ni même le bar anglais où Ernest aurait pu trouver la femme de ses rêves, parmi les demoiselles debout au comptoir. Enfin, au momentmêmeoù madame Vandière reprochait à son fils de marcher comme une tortue, l'odieux Gertaut entra dans un café devant lequel Ernest passa très rapidement.

Jusqu'à cinq heures du soir, René ne respira point.

Partout il croyait apercevoir le mathématicien. Il redouta son apparition dans la grande galerie des machines, à la boulangerie viennoise, à l'exposition particulière de Suède et de Norwège où il oublia de regarder des Lapons en cire de grandeur naturelle, au pavillon de l'impératrice et jusque devant le kiosque où des Anglaises propres et mal mises distribuaient des petites bibles.

Il ne fut délivré de cette obsession qu'en revenant rue d'Aboukir, chez madame Yandière. Le soir, avant de rentrer au collège, ils allèrent oublier leurs transes chez Rosita de plus en plus pourvue de sa petite amie. Les quelques pièces de cent sous que madame Gendrevin envoyait discrètement à son fils, en lui recommandant la plus stricte économie, passaient en grande partie dans les bas de la petite amie. Mais René avait en même temps la bourse vide et l'esprit tranquille. Du reste, il ne sortit pas tous les dimanches. Deux ou trois fois, env effet, il ne fut pas classé, en composition, dans les cinq premiers et, bien que madame Vandière insistât auprès du proviseur pour obtenir la mise en liberté de Gendrevin, celui-ci restait coffré. Le doucereux Labielle opposait aux demandes de la petite femme les prescriptions formelles du père de René.

Toutefois, l'élève Gendrevin supportait ces consignes moins douloureusoment qu'autrefois. Madame

Vandière lui en adoucissait la rigueur. Au milieu de la semaine, les mercredis ou les jeudis, elle arrivait au parloir entre quatre et cinq heures de l'après-midi, faisait demander Ernest et René qu'elle comblait d'abricots, de tartelettes aux fraises et de recommandations, dans un coin du parloir.

Dans cette grande pièce aux murs tapissés de papier vert à deux tons sur lequel s'étalait une sorte d'ex-voto de marbre blanc où, en lettres d'or, se détachaient les noms des anciens prix d'honneur ayant appartenu au lycée, il y avait, tous les soirs, entre quatre et cinq heures, des murmures féminins, des froufrous de robes élégantes, une odeur de mangeailles, le relent du cuir des souliers d'enfants et une gamme de parfums à la verveine, au patchouli, au Lubin s'échappant des mouchoirs en batiste agités par les visiteuses. Les mamans et les sœurs causaient à voix moyenne, s'observaient du coin de l'œil, détaillaient la toilette de leurs voisines, venaient voir leurs fils ou leurs frères, comme elles seraient allées à l'Opéra, simplement pour étudier les modes. Quelques-unes qui se connaissaient de vue s'adressaient deux politesses banales : des bonjour, madame; vous allez bien, chère dame, depuis jeudi dernier? J'ai cru vous voir, avant-hier, au sermon du père Hyacinthe. Les plus polies, les mieux élevées se contentaient

d'un salut de tête, qui mettait une cassure aux plis de leur manteau de ville. Devant les dames assises sur les divans de velours rouge du parloir, les potaches hissés sur des chaises grignotaient des friandises ou racontaient à leurs mères inattentives à demi les menues niaiseries de l'internat. Çà et là, quatre ou cinq messieurs, des hommes du monde évidemment, mis à la dernière mode tenaient à la main un chapeau conique et étalaient sur leurs bedaines les revers d'un gilet blanc à la Robespierre. On entendait le bourdonnement de leurs voix mâles de papas soucieux de l'éducation.

Vandièrc qui s'était procuré un exemplaire des Châtiments imprimé à Jersey, tenait fort à ce moment pour les idées avancées et son ambition était de pouvoir quitter l'uniforme -aux vacances prochaines et de le remplacer par un gilet conventionnel et un chapeau montagnard. Il désolait sa mère pour obtenir d'être en pékin comme il disait. Madame Vandière ne promettait rien. Elle verrait. Cela dépendrait de l'état de ses finances et, pour l'instant, elle n'était pas riche. Puis, après avoir poussé un gros sonpir, elle parlait d'autre chose, s'entretenait avec René qui lui communiquait les lettres reçues d'Armancourt. Elle-même on apportait une parfois, quelque billet dans lequel madame Gendrevin demandait à sa correspondante

l'envoi de M. de Camors, le dernier volume de M. Feuillet, ou réclamait un renseignement sur la plus récente mode. A la lin de la lettre, il y avait une dizaine de lignes concernant René. C'était la seule chose qui intéressât l'adolescent. Il en voulait presque à sa mère de s'occuper plus de chiffons et de romans que de lui-même. N'importe, ces séances au parloir faisaient diversion aux heures que les deux lycéens passaient à tourner dans la cour du lycée. René se sentait plus reposé, mieux à l'aise, après avoir contemplé, pendant trois quarts d'heure, des visages étrangers. Au parloir enfin il se trouvait dans ce milieu féminin qu'il aimait instinctivement et aussi par habitude, à cause même de son éducation première.

La fin de cette année scolaire fut marquée pour l'élève Gendrevin .par la répétition des succès qu'il avait obtenus précédemment au Concours général. Il eut encore une fois un prix de version grecque et deux accessits. Mais il fut moins couronné au lycée. La scarlatine lui avait enlevé en effet une quarantaine des points qui entrent en ligne de compte pour les prix. Son père, qui vint le chercher, manifesta devant madame Vandière tout le dépit que lui causait ce contretemps. Le banquier était allé remercier la Parisienne des soins qu'elle avait accordés à René. Après les me nues politesses, M. Gendrevin prétendit que si son fils

s'était moins amusé, il aurait à coup sûr regagné le temps perdu pendant sa maladie. Pendant que madame Vandière réfutait avec son bon sens de petite bourgeoise ces arguments de pion, René observait son père. M. Gendrevin avait beaucoup, beaucoup vieilli en une année. Il grisonnait. Des rides menues mais nombreuses plissaient ses tempes. Son menton galochait. Le soir même, dans le wagon du train qui filait vers la Franche-Comté, René eut l'explication de cette décadence et de cet avachissement précoce. Gomme ils étaient seuls, son père etlui, dans le compartiment, M. Gendrevin reprit ses doléances de l'après-dînéc en les accentuant : « Décidément, René n'avait pas été raisonnable. Il aurait dû beaucoup mieux faire surtout dans une année comme celle-ci où sa famille avait été si vivement éprouvée. » Se laissant aller à un excès de franchise, le banquier avoua une perte de trois cent mille francs. De plus, le reste de sa fortune était gravement compromis. Il serait peut-être ruiné si une opération tentée, à Paris, par le sieur Bélin, avec les derniers fonds de la banque d'Armancourt ne réussissait pas. Par exemple, M. Gendrevin pouvait se flatter de n'avoir fait tort d'un sou à âme qui vive. Si son effort suprême n'était pas couronné de succès, il liquiderait honorablement. Il était de plus en instance pour obtenir une séparation de biens en faveur de sa

femme. En présence d'une pareille situation, Mené avait vraiment tort de ne pas redoubler de zèle. Enfin, le banquier se déboutonnant de plus en plus déclara qu'il avait compté sur d'éclatants succès remportéspar son fils au concours. Ces victoires auraient eu leur utilité, car il se serait trouvé à coup sûr un chef d'institution qui aurait admis René gratuitement dans son pensionnat dont l'adolescent fût devenu une réclame vivante. Regardant défiler le paysage nocturne, René resta la figure collée contre la vitre du wagon et ne répondit pas à son père. Mais il jugea que le banquier devait être bien à court pour se livrer à des calculs aussi bas et il fut pris d'un grand dégoût en pensant qu'on voulait faire de lui un mannequin exhibé par un marchand de soupe.

Aucun changement apparent dans la maison d'Armancourt. Les mêmes gens et les mêmes choses y vieillissaient. René retrouva en sa mère la mondaine de province un peu ennuyée, étouffant les heures longues dans les soins de conscience, à l'église, et dans les conversations oiseuses avec la sous-préfète, la femme du commandant, madame Quérette et deux ou trois autres dames. Les jours s'étaient suivis et se ressemblaient. Cependant l'intérieur du banquier était moins bien tenu. On avait renvoyé la cuisinière sans la remplacer. La Méïanne essayait de suffire à tout. Elle faisait des prodiges culinaires, élevait à la hauteur d'un dogme l'art d'accommoder les restes, métamorphosait un gigot en trois plats différents servis chacun à trois repas consécutifs. La famille se contentaitd'un seul dessert et buvait du vin inférieur.

Les meubles presque toujours habillés de housses tachées, les étagères et les tables époussetées à longs intervalles révélaient une gêne discrète presque honteuse. La Méïanne résuma philosophiquement cette situation en disant à René :

— Mon pauvre petit, tu ne pourras pas pouquander et faire le rentier quand tu auras fini d'étudier. L'argent ne grille plus dans les poches ici ; il n'y a que ta même qui saurait encore dénouer sa bourse.

La Même c'était la grand'mère Pâlotte. On ne la voyait plus guère qu'aux repas maintenant. Elle avait cessé de trottiner dans la maison, de se livrer à de menus travaux. Elle passait matinées et journées dans sa chambre où elle égrenait son chapelet. Quand elle était lasse de prier, elle tricotait furieusement des paires de bas qu'elle entassait sur le dernier rayon de sa grande armoire paysanne. A table, la Pâlotte apportait un visage jaune, une mine éternellement renfrognée, cherchait des querelles d'Allemand à sa bru et surtout à son fils, à propos de tout et de rien. Pendant les premiers huit jours des vacances, la présence de René la calma un peu, la dérida presque. Elle fut douce au petit, l'amena dans sa chambre et lui parla en termes amers des dépenses du banquier, du bel argent qu'elle lui avait confié et qui était perdu. Son âpreté de villageoise l'emporta alors sur son ambition

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bête cle parvenue. Elle s'accusa d'avoir fait de sonfîls un monsieur, un chire. Est-ce qu'il ne voulait pas l'obliger à vendre ce qui restait de Courtelon, maintenant? Mais elle résistait. Elle préférait avoir le cou tranché net que de se dépouiller tout à fait. Si elle écoutait son fils, elle serait bientôt sur la paille ou obligée d'aller pcteler de maison en maison. Elle voulait garder du pain pour ses vieux jours et laisser quelque chose à son mignot René, à lui seul. Elle s'arrangerait pour qu'il en lût ainsi. Elle avait d'ailleurs pris conseil auprès de son neveu, le juge Quérettc, qui lui avait enseigné l'art de tourner proprement les articles du code relatifs aux successions. Elle fit à ce propos un panégyrique du magistrat. Lui au moins avait une position sûre et honorable. Il était à l'abri des revers de fortune et il pouvait, un jour ou l'autre, devenir conseiller à Besançon, porter la robe de pourpre qui fait si grand effet aux processions et aux cérémonies publiques. C'était cette carrière-là qu'aurait dû embrasser le père de René. Alors la Pâlotte s'accusa devant son petit-fils d'avoir été trop faible et de ne s'être pas montrée obstinément opposée aux projets financiers de l'ancien avocat. Elle gémissait moins sur la déconfiture probable de M. Gendrevin que sur les beaux écus qu'elle lui avait confiés et qui étaient perdus pour toujours. Son avarice, son amour du

gain étaient cent fois plus lésés que son amourpropre:

L'enfant écouta les doléances de sa grand'mère avec une sorte de passivité inerte. Elles lui parurent aussi fastidieuses que les leçons géométriques du sieur Gertaut. Pendant que la bonne femme expectorait ces plaintes, il suivait de l'œil une grosse mouche bleue qui se cognait en bourdonnant contre les vitres. Une seule chose l'émut à peu près : la bonne fortune des Quérette et, dans sa pensée, il évoqua les physionomies et l'intérieur de ces cousins entrevus, la veille, durant une assez courte visite. 11 les avait retrouvés, à cinq heures du soir, dans leur salon aux meubles Empire garnis de velours d'Utrecht d'un vert jauni. Les stores étaient à demi baissés aux fenêtres de celte pièce et ne laissaient pénétrer qu'une clarté indécise qui avait permis à René de mal reconstituer 'les visages et les allures du couple Quérette très effacé dans sa mémoire. Il lui parut néanmoins que le magistrat avait la même cravate blanche, la même redingote noire boutonnée, la même dignité qu'autrefois. Seulement ses cheveux et ses favoris étaient aujourd'hui presque tout blancs, son nez semblait s'être allongé et sa lèvre inférieure retombait plus dédaigneuse que jadis. Il parla sentencieusement à René delanécessité des bonnes études et ne lui apprit rien de nouveau

sur ce point. L'adolescent avait en effet traduit naguère des lieux communs éjaculés par feu Tullius Gicéron sur lo môme sujet. Le magistrat franc-comtois paraphrasait l'avocat latin. Rien de plus. Madame Quérette, de son côté, s'était extasiée sur la croissance de René.

— C'est un homme maintenant, avait-elle dit à madame Gcndrevin.

Puis, remarquant que le collégien avait quelque chose comme une ligne tracée au charbon qui le salissait sous le nez, la cousine Quérette ajouta :

— lé, ma chère, Dieu nous bénisse! la moustache lui vient.

Si le collégien avait grandi, madame Quérette avait pris l'embonpoint des femmes sur le retour. Il lui poussait une pointe de ventre et ses joues s'étaient remplies. Elles ressortaient roses et dodues entre la coiffure à bandeaux de dame qui se souvient d'avoir été jeune sous le règne de Louis-Philippe.

Pendant qu'on échangeait des banalités dans le salon rococo des Quérette, une porte fut ouverte et une jeune fille entra bruyamment, sa robe de mousseline blanche agrémentée de rubans de soie bleue mit un peu de couleur et de gaîté dans cet intérieur gris. Un rayon de soleil qui se glissait perfidement entre les raies des jalousies vint éclairer en plein le

profil de la nouvelle venue, fit ressortir les tons d'or de ses cheveux blonds et rendit transparent le rose des narines légèrement mobiles qui terminaient son nez court.

— Marthe, fit madame Quérette, voilà René qui revient de Paris.

Les deux jeunes gens restèrent presque interdits en présence l'un de l'autre. Marthe dévisageait ce grand dadais d'écolier au dos un peu voûté et dont la bouche béait. Elle cherchait à reconnaître en lui le compagnon de ses premiers jeux. Lui demeurait gauche devant cette demoiselle dont les yeux d'un bleu un peu dur le considéraient inquiets et presque ironiques. Enfin ils s'embrassèrent. Mais ce ne fut plus le bon baiser de l'époque où, poupons l'un et l'autre, ils faisaient sonner respectivement leurs lèvres sur leurs joues. Rien qu'un effleurement. Toutefois cela suffit pour faire rougir Marthe et causer une grande inquiétude à René. Puis s'étant remis l'un et l'autre, ils parlèrent de leur jeune passé, soulignant leurs souvenirs d'enfance d'exclamations franches et de rires bruyants dont l'écho allait se perdre aux angles du salon tendu d'un papier vert sombre rayé d'or. Pendant ce temps, les époux Quérette chuchotaient avec madame Gendrevin. Conversation grave et hygiénique à la fois. Malgré ses apparences robustes,

296 L'ÉLÈVE GEXDREVIN

Marthe n'était pas très solide. Elle avait des bobos de blonde. Le docteur, qu'on avait consulté à ce sujet, avait prononcé le mot anémie, prescrit l'usage des pilules h l'iodurc de fer et instamment recommandé le séjour de la campagne pendant quelques semaines consécutives. Immédiatement les Quérette avaient songé à expédier leur fille à Gourtelon et maintenant ils demandaient à « cousine Gendrevin » si la jeune fille ne la gênerait pas.

— Mais, répliqua la femme du banquier, je serais fort heureuse d'avoir Marthe avec nous là-haut. Seulement, ma belle-mère, qui devient terrible, est capable d'opposer son veto à votre désir que je partage tout à fait.

— Je lui parlerai, conclut le magistrat.

Quérette parla en effet à la Pâlotte et dut la convaincre, car une huitaine de jours après le retour de René en Franche-Comté, le lycéen partit pour Gourtelon avec sa cousine, sa mère et sa grand'mère. Le banquier était resté à Armancourt. Sa présence y était plus que jamais nécessaire. En effet, tous les jours, il avait à répondre aux obsessions d'une clientèle de petites gens qui, croyant à sa déconfiture prochaine, venaient lui réclamer des dépôts. Il les payait fidèlement dans les vingt-quatre heures ; et, très surpris, ces Messieurs à gros bec, ces bourgeoises de dernière

catégorie rentraient chez eux avec le vague remords d'avoir douté d'un honnête homme et l'inquiétude que leur causait un nouveau placement. Mais ces allées et venues de provinciaux méfiants exaspéraient la Pâlotte. Elle se figurait que chacun d'eux emportait un peu de la fortune qu'elle avait confiée à son fils et la veille même du départ pour Courtelon, elle fit une scène terrible au banquier, lui reprocha nettement de trop payer les créanciers. M. Gendrevin laissa passer la colère maternelle, ne répondit rien aux doléances de la vieille paysanne et, quand il fut seul avec sa femme et son fils, s'écria :

— Pourvu que l'opération tentée à Paris par Bélin réussisse ! Si j'ai cette chance, mes affaires seront remises à flot. Je rembourserai à maman une partie de ce que je lui dois et nous ne l'entendrons plus gémir !

Ces scènes'de famille affectaient peu René, en apparence du moins. Il était en effet tout livré à des rêves indécis et flottants. Durant des heures entières, il musait, le nez collé aux vitres, l'œil suivant un nuage qui filait au-dessus des montagnes voisines dont il couvrait parfois les sommets de blancheurs ouatées. Toutefois l'adolescent avait été ému par le dernrer orage qui avait grondé dans la maison d'Armancourt. Un peu plus, il se serait jeté au cou de son père, il

aurait voulu consoler affectueusement le banquier de ses mécomptes et de ses insuccès. Il fut arrêté dans son désir en contemplant son père dont les yeux n'avaient aucune lueur bonne. M. Gendrevin restait, au milieu de ses revers, le même personnage glacial, ennuyeux et solennel. Aussi, quand René quitta Armancourt pour se rendre à Gourtelon, éprouva-t-il comme un grand soulagement. L'absence de son père lui fut douce et il se sentit plus libre, plus léger loin de M. Gendrevin.

Du" reste, là-haut, dans la maison des champs, avait commencé pour lui une existence à peine entrevue jusqu'à ce jour, une vie plus souhaitée précédemment que bien définie. A chaque pas qu'il faisait, il respirait la subtile senteur déjeune fille que Marthe Quérette laissait après elle. Partout il cherchait sa cousine et il ne se trouvait heureux qu'auprès d'elle. Il prit un intérêt tatillon aux menus travaux féminins que Marthe exécutait à côté de madame Gendrevin, René nota scrupuleusement dans sa mémoire les progrès que faisait l'ouvrage au crochet et la broderie au plumetis de Marthe. Il regardait les agiles mouvements de doigts do la jeune fille et ses yeux allaient des ongles courts et arrondis, qui terminaient la main potelée un peu trop large, à l'avantbras d'un blanc laiteux taché près du coude de doux

grains de beauté. Ces contemplations répétées lui faisaient oublier ses lectures et il demeurait tout à Marthe tandis que la page du bouquin élu — généralementun romantique — restait ouverte. Plusieurs fois madame Gendrevin avait surpris son fils dans une semblable attitude et elle avait souri discrètement, avec une indulgence maternelle et surtout féminine. Quant à Marthe, se sentant aussi obstinément fixée, elle rougissait.

• Cette période de rêverie dura huit ou dix jours. Elle se termina à l'avantage de René. Un dimanche matin, au retour de l'église villageoise où, durant la messe, le jeune garçon avait beaucoup regardé Marthe, celle-ci se voyant fixée toujours sans trêve, répondit par un long coup d'oeil très doux. Cela eut lieu dans un sentier sous bois que parfumaient des plants de sauge. A travers le feuillage des bouleaux qui frissonnaient sous le vent du matin, des rayons de soleil tombaient en mince pluie d'or. Dans toute la longueur de ce chemin verdoyant situé au flanc delà montagne, René encouragé maintenant se plut à frôler du revers de la main, les plis de la robe de Marthe, une robe courte en toile égyptienne au jupon orné de trois bandes de taffetas bleu. Ce simple contact lui semblait être un avant-goût de la possession, mais d'une possession qui ne devait res-

sembler en rien aux grossiers coïts ébauchés, à Paris, chez l'infâme Rosita. Il idéalisait, il séraphisaitMarthe. Toutes les fois d'ailleurs qu'il se retrouvait en présence de la jeune fille, il était victime d'un trouble singulier qui lui mettait des petits frissons, à fleur de peau, de la nuque aux extrémités. Son émotion se compliquait alors d'une crainte jalouse. En effet, au fond de luimême, il ressentait une appréhension violente, quelque chose comme la peur de voir Marthe lui échapper plus tard. Cela lui causait des douleurs vagues, sous les seins, entre le cœur et l'estomac. Ses jambes tremblaient et il voyait gris, ses yeux se couvrant d'une sorte cle buée très Une presque aussitôt dissipée. Autrefois, dans son enfance, lorsqu'il était jaloux de Bélin, il avait souffert à peu près ainsi, mais moins violemment à coup sûr.

A maintes reprises, Marthe et René s'étaient trouvés seuls soit dans l'intérieur du manoir de Gourtelon, soit dans des promenades faites en pleine campagne. Plusieurs fois, il avait cherché à tout dire à la jeune fille. Mais les termes exacts ne lui venaient pas et pour se dérober au trouble qu'il sentait naître en lui, il entamait rapidement une conversation banale, parlant de ses études, de ses lectures, singeant les allures de ses professeurs. Très folle, Marthe riait et demandait des détails sur la vie de collège. Naturelle-

ment René répondit en cachant les côtés ignobles de cette existence. Mademoiselle Quérettc, elle, avait conservé un bon souvenir de son séjour chez les Ursulines. Elle en avait rapporté une éducation délicate, des élégances peu accentuées mais d'autant plus exquises qu'elles se laissaient deviner, enfin une ignorance complète des lettres modernes. C'était à peine si elle avait appris par cœur, chez ces dames, le Crucifix et la Charité.René devint son professeur de littérature contemporaine. Ensemble, sous bois, ils feuilletèrent les poètes. Ils se laissèrent prendre aux sentimentalités de Musset et se grisèrent de l'harmonie fausse des Nuits. Ces vers où vibrait une passion plus imaginative que sincèrement émue les enthousiasmèrent moins d'ailleurs que certaines strophes d'Hugo. Ils apprirent par cœur la chanson &'Eviradnus et ils eurent la singulière idée d'en dire une stance chacun à leur tour. Cette musique de mots les grisa insensiblement et ils en arrivaient à se reculer l'un de l'autre, comme s'ils avaient redouté se sentant trop près, de s'abandonner tout à fait. Marthe surtout éprouvait de pareilles craintes. Maintenant en effet René se plaisait à lui effleurer le bout des doigts. Toutes les fois qu'il lui remettait en main un objet quelconque, elle sentait cette caresse discrète, très timide.

Durant une semaine entière, vers la fin du mois d'août, la jeune fille se défendit d'ailleurs étrangement contre tout contact. Elle parut à René plus susceptible et plus énervée qu'il ne l'avait jamais vue. Avec cela elle éprouvait de lourdes mollesses et elle se fatiguait vite. Elle se refusa enfin à continuer les promenades qu'ils faisaient ensemble sous bois, se hasarda tout au plus en compagnie de René sur les grand'routes, où passaient des chariots traînés par des percherons aux colliers tout tintinnabulant de grelots. Les rouliers, qui activaient d'un claquement de fouet la marche de leur équipage, saluaient en passant les deux jeunes gens d'un « Bonjour, mademoiselle, monsieur et la compagnie. » René remarqua vite que le malaise de Marthe avait été passager. Sa cousine déclara un beau matin qu'elle avait une envie folle d'aller à la ferme de l'Engouliron. C'était un endroit situé à trois lieues de Courtelon, en pleine forêt, dans une sorte de vallon en forme de vaste entonnoir. La Méïanne et la Pâlotte se récrièrent bien haut quand elles entendirent Marthe manifester ce désir. « Elle n'y songeait pas ! C'était une véritable étape qu'elle voulait faire là. L'Engouliron était là-bas, au diable, dernier la montagne, presque en Suisse. Il fallait au moins attendre la Saint-Maurice, jour de la fête annuelle de Favremont, commune d'où dépendait la

ferme isolée. On irait tous là-bas en bons fêtiers sur le char-à-bancs ! «Marthe tint bon. Madame Gendrevin eut beau prendre parti contre elle et ajouter ses remontrances à celles des deux vieilles femmes, la jeune fille l'emporta. René du reste avait soutenu sa cousine. Aussi, après le dîner de midi, les deux adolescents se mirent-ils en route.

Ils descendirent rapidement la montagne de Courte- Ion à travers des pâturages dont les herbes rôties par le soleil estival avaient sous leurs pas des froissements secs. Çà et là de gros quartiers de rocs gris et léprés d'une mousse rare faisaient des taches d'ombre qui rompaient la monotonie du vert roux des herbes. Plusieurs fois, dans cette descente rapide, la robe de Marthe s'accrocha à des buissons de genévriers qui exhalaient une bonne odeur sauvage. René se penchait aussitôt et dégageait le vêtement de sa cousine. Il adorait ces incidents qui lui permettaient de frôler quelque chose d'elle. Arrivés en bas, ils longèrent une route étroite que frangeait d'un large ruban argenté une eau coulant au pied d'une montagne habillée du velours vert à deux tons d'innombrables sapins.

— C'est le Doubs, fit tranquillement René.

Tous deux s'arrêtèrent un moment pour contempler le fleuve calme qui reflétait les ombres noires des fo-

304 L'ÉLÈVE GENDRKVIN

rets voisines. Dans ses eaux claires et moirées roulaient par moments des feuilles mortes emportées à la diable par le courant. Un grand calme régnait. Seules des cigales faisaient dans l'air chaud un bruit continu de crécelles.

Marthe et René reprirent leur route. Après dix minutes de marche en plein soleil, ils arrivèrent devant un pont de bois jeté sur deux énormes quartiers de roc. A l'entrée clu pont, un poteau indicateur portait les mots suivants : Favremont 4 kil. 500. Glère 8 kit. 100. Sàignélégier (Suisse) 20 kilomètres. Une main à demi effacée indiquait de l'index que le chemin à suivre était tracé dans la montagne.

Ils s'y engagèrent. Ce fut d'abord la rude ascension à travers des taillis dont des branches flexibles et droites leur fouettaient le visage. La route se fit insensiblement glissante et raide. Ils laissaient l'empreinte de leurs pas dans des endroits encore mouillés par les dernières pluies. Parfois aussi, dans un coin plus sec, ils heurtaient une pierre qui allait rouler plus bas, à quelque cent mètres, dans des creux où dormait une eau noire qui semblait tiède. A droite et à gauche, ils voyaient des arbres dévalant ici et là, grimpant, s'étageant les uns au-dessus des autres, bouleaux cuirassés d'écorce blanche, chênes épais et -ifs, puis des pins, encore et toujours des pins

pleurant des gouttelettes .dorées de résine sous un feuillage en aiguille. Un coup deventpassa et mit dans la forêt une harmonie pareille à la chanson de la mer. Un peu essoufflés, très rouges, les deux enfants se laissaient aller àlalenteur de la marche, échangeaient deux ou trois propos, parlant peu pour ne point s'essouffler et surtout parce qu'ils étaient singulièrement émus de se trouver seule à seul dans ces bois presque silencieux. La tranquillité du paysage fut à peine troublée par l'envolement de quelque oiseau épeuré qui, filant droit devant les promeneurs, allait se cacher dans les ombres endormies autour des arbres lointains.

Ils étaient presque parvenus au sommet de la montagne quand ils entendirent des aboiements auxquels se mêlaient les sonnailles cuivrées de cloches pendues aux cous de vaches entr'aperçues dans le vague des frondaisons. En même temps, ils distinguèrent, grâce à des éclaircies, une sorte de chalet en planches d'un gris noir. Sur le toit formé de longs bardeaux étaient placées symétriquement de grosses pierres qui défendaient le frêle logis contre les coups de vent. Us traversèrentee pâturage humide et défoncé par les sabots des bêtes. Marthe pour ne point s'enliser dut accepter la main de René. Ce leur fut douceur sans seconde que cette première étreinte. Us descendirent la mon-

tagne main dans la main, semblables à des amoureux platoniques de village, retrouvant inconsciemment sans doute une habitude de leurs aïeux paysans. Leurs doigts entrelacés se serraient nerveusement tandis que des frissons très légers les chatouillaient et qu'ils se sentaient plus affaiblis par l'émotion que par la fatigue. Maintenant ils marchaient l'un tout près de l'autre, se frôlaient, respiraient leurs souffles, n'osaient pas se regarder tant ils craignaient l'abandon de l'un dans les bras de l'autre. Parfois un vent léger dérangeait la coiffure de Marthe dont les cheveux caressaient le front de René. Parfois aussi, dans la descente, il plongeait le regard dans le corsage échancré de la jeune fille et il apercevait deux lignes arrondies de peau blanche veinée de bleu. Il lui venait des envies folles de la saisir par la taille et de l'avoir toute à lui, là, au milieu d'un lit de pervenches qui couvraient le sol. Mais il chassa cette idée d'autant plus vite qu'ils étaient arrivés à l'Engouliron.

Très isolée, perdue au milieu d'un vallon de verdure encaissé entre des montagnes, la ferme aux murs couverts de lierre était coiffée d'un toit de briques moussues. De la cheminée filait dans l'air, où se poursuivaient des moucherons, une fumée mince. Ils entrèrent et se firent servir un goûter de pain bis et de lait chaud, qui leur fut apporté par une vieille

sourde et ratatinée dont le visage aux tons de cuir cordouan était éclairé par des yeux noirs. Cette aïeule des fermiers occupés aux champs leur donna le lait dans des bols outrageusement tricolores soutenus par des assiettes à caricatures qui racontaient en plusieurs épisodes la grandeur et la décadence de la crinoline. Ils s'amusèrent naïvement de cette imagerie idiote, œuvre de quelque sous-Bertall. Gela fut une diversion à leur passion inavouée. Tout en cassant du pain dans sa jatte de lait, Marthe relata le souvenir de la dernière excursion qu'elle avait faite au couvent sous la conduite des sœurs « avec ces autres demoiselles. » On était allé à Roche d'Or, voir le lever du soleil. C'était merveilleux. Elle parla longtemps de ces choses puis baissant la voix, elle insinua très discrètement que cette promenade de jadis ne valait pas celle d'aujourd'hui. Elle ne s'expliqua pas davantage, mais cet aveu encouragea René. Il comprit qu'il n'avait qu'à oser se déclarer pour que Marthe lui répondît et, pendant qu'elle bavardait de choses et d'autres, il chercha ce qu'il lui dirait exactement. Mais rien ne lui venait. Ni les clichés universitaires, ni la phraséologie des poètes rie lui fournit le mot juste, Marthe et lui quittèrent l'Engouliron sans qu'il eût trouvé ce terme, cette expression parlée de ses émotions. Ils ne reprirent pas la même direction, mais suivi-

rent un sentierà pente douce dont les zigzags devaient les conduire peu à peu sur la route du retour. Ce fut un véritable chemin d'écoliers. Marthe avait eu l'idée d'un bouquet et, à chaque minute, il fallut s'arrêter pour cueillir une de ces fleurs de bois sur lesquelles par instants viennent se griser de gros bourdons zébrés do noir. Puis la capricieuse se lassa tout à coup, jeta les fleurs qui l'embarrassaient. Aussitôt René lui prit la main et ils cheminèrent silencieux, oppressés parleur désir réciproque, timides, retenus par la bêtise des convenances. Perdue dans ce rêve mystérieux de vierge qui sent en elle la femme très prochaine, Marthe songeait indifférente aux choses extérieures. Tout à coup elle buta contre une pierre et faillit tomber. Mais René l'avait déjà saisie à la taille. Leurs visages se rapprochèrent ; ils confondirent leurs lèvres et leurs souffles dans un de ces longs baisers d'amants qui veulent ne faire plus qu'un à deux.

Ils restèrent étroitement enlacés, sentant craquer leurs nerfs, presque pâmés, très désireux quand même de l'au-delà : elle, les yeux fermés, perdue dans la béatitude de la première sensation, très pâle d'ailleurs et prête à défaillir ; lui, la regardant avec tixïté, mettant toute sa force à la soutenir, percevant très bien sa respiration haletant de demi-spasmes.

Un geai, qui lança deux notes aigres dans l'air, les rappela au sentiment de la réalité. Marthe demeurait frissonnante, les yeux baissés, quasi honteuse tandis que René lui baisant les mains répétait entre deux effleurements de lèvres sur les doigts blancs delà jeune

fille :

— Je t'aime ! je t'aime !

11 l'avait donc trouvé ce mot, ce cher et simple mot qui dit si bellement tant de bonnes choses. 11 le lui répéta à maintes reprises sur ce chemin du retour. A maintes reprises, ils s'embrassèrent de nouveau. Elle se défendait à peine, heureuse de cette caresse qui semblait lui en promettre d'autres plus' complètes, plus souhaitées aussi parce qu'elles étaient plus inconnues. D'autre part, René revenait à ces blandices avec la vigueur folle de son âge. Tout à eux mêmes, ils restèrent insensibles au paysage. Ils traversèrent des gorges étroites, resserrées entre deux montagnes boisées, mais inégalement pittoresques. Tantôt sur le sommet de ces hauteurs s'élevait un énorme bloc de granit qui semblait prêt à se détacher et à écraser les deux enfants. Tantôt le sentier qu'ils suivaient faisait un coude que masquait une avancée d'une des montagnes et, s'ils n'eussent pas autant joui de leur félicité, ils auraient pu se croire un moment arrêtés là à tout jamais, victimes éveillées d'une sorte de cauche-

mar. Mais ils allaient, ils allaient. Ils rentrèrent à Courtelon au moment où le crépuscule frangeait de rose les pointes des Alpes bernoises entrevues à l'horizon. Les angélus des paroisses montagnardes se répondaient dans l'air frais de cette soirée et les deux enfants purent avoir l'illusion que ces cloches chantaient leur noce, l'union définitive de leur chair et de leur esprit.

René fut accueilli, à la maison, par des reproches d'ailleurs très mesurés que lui fit entendre sa mère devant la Pâlotte. Madame Gendrevin usa de précautions oratoires pour faire comprendre à René l'inconvenance de ses trop fréquents tête-à-tête avec Marthe. Gela pourrait donner à jaser clans le pays.

— Mais nous ne faisons pas de mal, maman, interrompit René devenu très rouge.

— Soit, mais il faut éviter le scandale, vois-tu, répliqua madame Gendrevin. Si vous étiez encore deux bébés, Marthe et toi, l'on n'aurait rien à dire. Mais vous êtes arrivés l'un et l'autre à un âge où il faut se montrer plus réservés.

René ne répondit rien à cette douce gronderie maternelle et il se garda surtout d'en faire part à sa cousine qui aurait pu s'effaroucher et se tenir sur une défensive exagérée. Mais, le soir de ce même jour, comme il allait se mettre au lit, il entendit le Pâlotte'

qui, dans la chambre voisine, échangeait des propos aigres avec sa bru. La paysanne reprochait à madame Gendrevin d'avoir gourmande René. Il fallait laisser faire ces enfants. C'est ainsi que se contractaient les mariages et, quoique un peu plus âgée que le mignot, Marthe serait un très bon parti. Dans quelques années, on pourrait les unir. Excellent moyen pour réparer la déconfiture de la banque. Longuement la Pâlotte supputa le chiffre de la future dot donnée par les Quérette. Elle parla de deux cent cinquante mille francs. Cette avarice, ces calculs honteusement sordides parurent odieux à René. Dans sa candeur de .tout jeune homme, il ne voulut pas laisser supposer un instant à Marthe qu'il l'aimait par intérêt, pour devenir riche. Le lendemain ils se retrouvèrent seuls et, après s'être embrassés avec autant de passion que la veille, ils causèrent.

René parla le premier.

— Ecoute, dit-il à sa cousine, je me suis juré de n'épouser que toi seule. Je n'aimerai en effet jamais que toi ; je le sens bien, va.

Cependant il y a un obstacle pour que nous soyons l'un à l'autre plus tard.

— Lequel ? interrogea Marthe anxieusement. Et comme René hésitait à répondre, elle reprit :

— Parle vite, dis-moi tout. Pourquoi n'avoir pas

confiance en moi? Ne suis-je point déjà à toi, à toi seul pour la vie entière.

Alors René exposa ses scrupules, raconta ce qu'il savait de la ruine de son père, insista sur la pauvreté qui l'attendait à son entrée dans la vie pratique, assura qu'il n'aimait point par désir de luxe ou d'ambition. 11 avait des larmes dans la voix en disant ces choses. Marthe lui répondit doucement :

— Ne te chagrine pas. Avec ou sans dot, je ne prendrai d'autre époux que toi. Tu es désormais toute mon existence. Si nous sommes pauvres, eh bien ! tant pis. Nous ferons bon cœur contre mauvaise fortune. Nous viendrons vivre ici, à la campagne. Ta même t'aime bien. Elle nous laissera prendre une petite place dans cette grande maison, n'est-ce pas?

Ils esquissèrent alors l'éternel rêve de la jeunesse, souhaitant une chaumière pour abriter leurs deux cœurs. Mais ces aspirations rurales étaient sans doute accrues en eux par le gang paysan qui coulait dans leurs veines. Ils éprouvaient sans bien le définir un attachement têtu pour la terre montagnarde avec ses forêts parfumées de résine et pour les horizons qui se déroulent à l'infini sous le ciel. L'âme de quelque ancêtre laboureur revivait en eux affinée et poétisée.

Plus la lin des vacances devenait prochaine et plus

ces amants cherchaient les occasions d'être h eux. Maintenait ils s'embrassaient dans les coins de portes, très vite, de peur d'être surpris. Ils s'enlaçaient, collant lèvres contre lèvres, à la dérobée derrière le dos de la Pâlotte occupée éternellement à tricoter des bas. Ils profitaient des ombres indécises du crépuscule. Durant les repas, ils se regardaient moins, mais le petit soulier de Marthe reposait sur la bottine de René. La Méïanne les trouva, un jour, dans les bras l'un de l'autre et comme ils étaient étrangement honteux :

— Iamet ! exclama-t-elle, les poussins sortent à peine de javiôle qu'ils se becquottent. Allez ! soyez tranquilles, ce n'est pas moi qui vais vous runcuser, (dénoncer).

La vieille servante leur ayant parlé avec sa franchise ordinaire, ils se remirent de leur trouble. Mais maintenant à tout propos, elle disait que Marthe et René feraient vraiment « une belle paire. »

Il n'y eut qu'un nuage entre les amoureux. René voulut absolument obtenir de la jeune fille qu'elle lui écrivît quand il serait revenu à Paris. Elle s'y refusa, ne voulant pas, dit-elle, donner l'éveil à ses parents et s'attirer des remontrances de leur part. Comme René insistait, elle lui fit entendre raison.

— Suppose, lui dit-elle, que tes lettres ou les

miennes soient surprises, je suis sûre qu'on me renverrait au couvent jusqu'à vingt ans. C'est bien alors que nous serions privés de nous voir. Sois persuadé que je ne t'oublierai pas. Je resterai à toi seul.

La dernière semaine des vacances fut attristée par la venue de M. Gendrevin à Gourtelon. Le banquier apporta dans ce milieu tranquille sa mine longue où se reflétait toute sa malechance. Dès le jour de son arrivée, il mit sa mère et sa femme au courant de la situation. L'affaire débourse tentée à Paris parBélin, cette affaire qui devait compenser les pertes subies par la maison, avait échoué aux trois quarts. On pouvait s'estimer encore heureux de cette très médiocre issue qui mettait à l'abri de la faillite et autorisait une liquidation. Afin de rendre celle-ci aussi honorable que possible, Bélin avait promis d'y mettre du sien, de venir à Armancourt arranger les affaires. Ces confidences furent accueillies par les pleurs et les grincements de dents de la Pâlotte. Elle fut terrible pendant huit jours, fit tomber tout le poids de sa colère, sur son fils et sa bru qui l'avaient, dit-elle, ruinée, dépouillée, trompée et volée. Puis elle s'applaudissait de n'avoir point cédé à leurs dernières instigations, d'avoir conservé, malgré leurs désirs, Courtelon et quelques dépendances de ce manoir.Au moins elle aurait un morceau de pain pour sa

vieillesse. Mais eux qu'allaient-ils faire? Et comme le banquier parlait de reprendre sa robe d'avocat elle exprima, avec son bon sens de paysanne, l'impossibilité de revenir à l'ancienne profession. Qui donc voudrait confier des causes à un homme incapable de sauvegarder ses propres intérêts? Et René qu'allaitil devenir ? Puisqu'on était ruiné, on ne pouvait vraiment pas payer des mille et des cent dans un grand lycée de Paris pendant quatre années encore. Il faudrait le renvoyer au collège communal. Ici le banquier intervint. Il déclara que l'on ferait un dernier sacrifice, l'on se saignerait en faveur de l'enfant. Ses études élémentaires avaient été bonnes, mais ne lui avaient pas permis d'obtenir la bourse chez un éleveur de bêtes à concours. C'était très malheureux. Toutefois, si l'enfant voulait travailler, il pourrait être reçu bachelier à la fin de l'année. On l'enverrait à Paris dans une maison de confiance qui fabrique des candidats diplômés par fournées.

Huit jours ne s'étaient pas écoulés que René, après avoir recules serments de Marthe accompagnés d'une boucle de cheveux et d'un portrait-carte, était devenu l'un des internes de l'institution Lécuyer.

Dans cet ancien couvent transformé en bahut universitaire, l'élève Gendrevin retrouva moins les tracasseries du lycée. La vie était plus large, la nourriture plus copieuse, la surveillance des pions moins étroite, les heures de classe plus nombreuses, mais moins pénibles. Les professeurs — pourlaplupartd'anciens normaliens en froid avec lo gouvernement impérial — avaient la parole plus libre et étaient obligés d'être pratiques. Par exemple ces pédagogues décelaient à leurs auditeurs avec un cynisme presque naïf les ficelles de l'éducation universitaire. L'un d'eux, lo père Mory, un septuagénaire à figure de vieux prêtre, fit comprendre immédiatement à René avec quels procédés de marqueterie l'on arrive à composer un discours latin. L'élève Gendrevin se farcit la tête d'expressions longues de deux kilomètres qu'il

plaqua obstinément à toutes les sauces ; des verumenimvero, des persuasion habete, des in hoc temporum

lubrico. Relin, le professeur de philosophie, qui faisait du journalisme à ses heures, apportait aux élèves de la boîte Lécuyer les banalités de l'éclectisme à la Cousin qu'il relevait parfois avec un peu de politique. C'était son meilleur procédé pour faire avaler à l'auditoire les preuves de l'existence de Dieu d'après Fénelon et d'après Descartes. Il allait du reste très vite en besogne, étant obligé de répéter les mêmes inutilités après chaque session. Très sceptique, ce petit homme chauve au nez perpétuellement atteint d'une engelure se comparait volontiers à une serinette. Enfin de Goster, le mathématicien, un brave homme toujours enroué qui aboyait des x, réussit à peu près à fourrer dans la tête de René le carré de l'hypoténuse.

Gendrevin retrouva à l'institution Lécuyer la bêtise des élèves qui l'avait si fort stupéfié au lycée. C'étaient, durant les récréations, le même échange de platitudes sur les, banalités de la vie. La maison du reste renfermait une douzaine et demie de cancres résolus à ne jamais passer d'examen. Ils attendaient d'avoir fatigué la patience de leurs parents pour sortir à tout jamais des internats et ils allaient trois fois par an salir du papier en Sorbonne pour avoir l'occasion

de manger les soixante francs remis à tout candidat blackboulé. Au bahut, où l'usage du tabac était permis, ils arrivaient à culotter supérieurement des pipes et dormaient pendant les heures de classe. En revanche, aucun émule de Dansel ne salissait la maison. Les élèves de cette école préparatoire se satisfaisaient en ville, le dimanche.

René continuait à passer les jours de congé chez les Vandière. Il avait retrouvé en son ancien camarade delycéelamême affection, le même dévouement. Quant à madame Vandière, elle avait beaucoup gémi sur la décadence de la banque Gendrevin. « Ah! quand on est dans les affaires, il faut s'attendre à tout, avaitelle dit. Mon pauvre garçon, qu'allez-vous faire quand vous serez reçu bachelier? » René répondit gravement qu'il voulait devenir agriculteur, là-bas, dans saFranche-Gomté. Cette décision amusa quelque peu la mère et le fils. « Je te vois, s'écriait Ernest, allant aux foires en blouse bleue avec un fouet te cravatant le cou ! Mais, mon cher, on n'a pas besoin d'avoir son bachot pour être paysan. »

— Je sais bien, répondit René, mais tu comprends, c'est papa qui m'oblige à obtenir un diplôme.

Puis, quand ils furent seuls, il confia à son ami sa grande passion pour Marthe Quérette. Il glissa pudiquement toutefois sur le chapitre des baisers

échangés. Vandière écouta ces confidences avec un sourire de sceptique bon enfant, tout à coup l'adolescent précoce dit :

— Alors ! c'est sérieux, tu veux te marier dès que tu le pourras?

— Oui.

— Eh! bien! lis Balzac. Je ne te dis que ça. En attendant, je te vois venir, tu vas me laisser aller seul chez Rosita.

Au nom de la prostituée, René eut un geste de dégoût. Mais ses chastes résolutions ne durèrent pas. A force d'évoquer le souvenir de Marthe, de regarder la photographie de la jeune fille, il imagina d'allier l'illusion à la possession. Il s'était souvenu en effet d'une merveilleuse strophe d'un jeune poète qu'il avait lue dans un petit journal d'étudiants et les vers suivants lui donnèrent l'idée de ce compromis entre le besoin charnel et la passion vraie :

Pourquoi ressemblez-vous à ma maîtresse ancienne? Comme elle vous avez de l'or dans les cheveux, Et j'entendais l'écho de nos derniers aveux Dans votre étrange voix qui ressemble à la sienne.

Pendant ses jours de sortie, à l'époque des vacances de janvier, il chercha le type de femme qui se rapprochait le plus de son idéal. En compagnie de Vandière, il alla par les rues, les bras ballants et les

yeux tantôt attachés sur le bas des jupons des passantes, tantôt levés vers ces maisons suspectes dont les fenêtres sont garnies d'un rideau blanc derrière lequel une fille monte la garde. Les investigations de René étaient d'autant plus difficiles qu'il n'était pas riche. Il se rendait compte que ses cent sous de rentes hebdomadaires auxquels madame Gendrevin ajoutait de très rares suppléments par mandat-poste ne lui permettaient pas d'entretenir une duchesse du quart de monde. Cependant, à l'époque des étrennes, comme il avait reçu un louis de la Pâlotte et dix francs de sa mère, il offrit à Vandière d'aller passer une soirée à Bullier. Ils se rendirent dans ce bastringue en véritables écoliers heureux de désobéir, de goûter au fruit défendu. Une demi-heure de promenade sur le parquet poussiéreux de cette salle ainsi que la contemplation de danseurs qui chahutaient suffit pour les « mettre à la coule » comme disait Ernest. Ils virent sans émotion apparente des mollets de femme recouverts de bas blancs au-dessus desquels se plissait la dentelle d'un pantalon court se baisser et se relever au milieu d'un cercle de badauds. Ils étudièrent les dégingandements de clercs d'huissier habiles au grand écart et payés par le patron de l'établissement pour figurer. Us eurent presque de la curiosité pour les faux étudiants venus là en chapeaux mous et parlant

do leur magasin, le Grand Conclé ou les Deux Magots, escomptant les bénéfices de la guelte. Us retrouvèrent les mêmes et éternelles gothons qu'ils voyaient partout, des grues maquillées sans art, des grosses soussouilles bedonnant et adipeuses, des planches de lit de camp osseuses, des niaises avec des nez où il pleut dedans, des gaupes aux voix cuites par les soûleries. Cependant René lâcha tout à coup le bras de Vandière en disant à celui-ci :

— Attends-moi là, près du tir.

Deux minutes après, il vint le retrouver. Ilramenait avec lui une pauvre fille anémiée, très pâle, à la bouche trop fendue, aux" yeux très bleus et très grands, au front étroit et têtu couronné d'une superbe toison blond cendré. Elle était assez médiocrement vêtue d'une robe de cachemire noir dont le corsage garni de jais moulait bien toutefois sa taille mince et faisait ressortir des seins qu'on devinait petits mais fermes. Aucune distinction en elle. Son nez un peu trop fort était légèrement picoté de noir. Elle avait les traits durs et populaciers.

— C'est cela, mais de très loin, soupira René en s'adressant à Vandière, je te présente en attendant mon amie, madame Irma.

— Payez-moi un bock, dites, fît Irma tranquillempnt.

Ils s'assirent tous trois devant une table et un garçon leur servit d'odieux pissat de cheval qu'ils avalèrent en gens déjà résignés sur le compte des choses exécrables. René prit rendez-vous pour le lendemain avec Irma.

— Tu comprends, lui dit-il, je ne peux pas découcher.

— Eh bien! répliqua-t-elle, viens à trois heures. Tu n'oublieras pas l'adresse, hein? hôtel Dupuytren, rue de l'Ecole de Médecine, chambre n° 14. On ne te demandera pas chez qui tu vas.

Et elle l'embrassa, lui donnant ainsi l'acompte habituel.

Le lendemain, en sortant de chez Irma, René raconta à Vandière les menus détails de cette séance. Il avait eu décidément de la chance. Son illusion était restée à peu près intacte avec cette bonne fille pas très exigeante, assez laconique, folle des romans d'aventure et des cigarettes, sensuelle à point, qui s'était laissée appeler Marthe sans protester, quand il avait voulu se donner cette joie.

— Je la reverrai, conclut-il.

Il la revit en effet. Il s'obstina à revenir fidèlement au moins tous les quinze jours dans cette infâme chambre de garni au papier maculé, aux meubles sales et boiteux dont la locataire avait les inflexions de voix,

la tournure et quelques traits lointains de Marthe Quérette. Ne possédant pas la statue, il jouissait d'une mauvaise copie.

Vers le mois de février, René reçut une lettre de sa mère qui lui causa un lourd malaise. Madame Gendrevin mandait à son fils que Bélin avait arrangé les affaires de la banque au mieux des intérêts de tous. Après avoir mis au net la comptabilité assez embarrassée et offert des garanties aux créanciers, il avait pris la direction de la maison à laquelle il apportait un fort crédit et des capitaux réalisés précédemment à Paris dans des opérations débourse. — Tout compte fait, il restait aux époux Gendrevin une quarantaine de mille francs, juste de quoi vivoter à Armancourt où l'existence est peu coûteuse. Ils avaient vendu la maison à leur successeur, et M. Gendrevin venait de se faire réinscrire au barreau. Mais il devait se reconstituer une clientèle, et, en terminant la mère de René, suppliait l'adolescent de travailler avec ardeur pour pouvoir être reçu au baccalauréat. Lorsqu'il aurait son diplôme en poche, il deviendrait en effet moins à la charge des siens.

L'écolier répondit immédiatement à cette missive enusantde termes mesurés et discrets mais toutanimés de ses rancunes et de ses anciennes jalousies. Il insinua prudemment combien il redoutait l'influence que

:i.'i L'ÉLÈVE GENDREYIN

pouvait prendre Bélin sur sa mère dont il reçut le billet suivant par retour du courrier:

Mon cher enfant,

Ta dernière lettre m'a causé une peine infinie. Je croyais t'inspirer plus de confiance et je m'indignerais de ton injustice si au fond je n'y trouvais l'excès de ton affection pour moi. Aussi je te pardonne sincèrement tes soupçons et je veux les dissiper à tout jamais. Sache donc que la personne, que tu n'as cessé de détester, est trop occupée par une alliance très prochaine pour se souvenir de ses amitiés d'autrefois.

Je te prie de faire disparaître ces lignes aussitôt que tu les auras lues. Et maintenant que te voilà rassuré, travaille bien, donne-nous un peu de satisfaction qui compensera nos revers de fortune.

Je t'embrasse mille fois, Claire Gendrevin.

Qui donc Bélin allait-il épouser? René se posa cette question et fut aussitôt pris d'un serrement de cœur. Soupçonneux et plus que jamais pessimiste, il fut saisi par un pressentiment qui l'obséda pendant quarante-huit heures. Il ne fut à peu près rassuré qu'en recevant une nouvelle épître d'Armancourt dans

laquelle madame Gendrevin lui annonçait un peu vaguement que le nouveau banquier se mariait avec une demoiselle de Paris. Aucun autre détail. Toutefois la lettre était terminée par un post-scriptum contenant les amitiés et le bon souvenir de la famille Quérette. Dès lors, un peu plus tranquille, l'aspirant au baccalauréat se mit à piocher les matières prescrites pour l'examen. Il se les assimila lentement mais avec sûreté, mordit plus aux notions de sciences naturelles qu'aux mathématiques qu'il ne comprenait pas. On le jugea assez savant pour se présenter en Sorbonne lors de la session d'août. Mais il se méfia de lui-même, se fit du baccalauréat une idée gigantesque et déclara préférer subir l'examen en novembre. Le père Lécuyer, le patron du four à bachot, n'insista pas. Il laissait à ses élèves le soin de décider eux-mêmes en pareil cas.

Vers la mi-novembre cependant, l'élève Gendrevin consacra une journée entière et une matinée aux compositions écrites. Dans l'amphithéâtre de la Faculté des lettres, à la Sorbonne, en compagnie d'une quarantaine d^utres nourrissons de l'Université, il fit parler en latin douteux défunt Mœcenas suppliant Virgile de ne point brûler l'Enéide. Puis il traduisit une lettre de Gicéron à Atticus, enfin, il produisit deux pages et demie de français quelconque à propos

du Libre- Arbitre. A l'institution, comme il avait rapporté les brouillons de ces compositions, les professeurs lui déclarèrent qu'il serait admissible à coup sûr.

Malgré l'assurance et la certitude de ces pédagogues, René eut le cœur serré, le lendemain, quand il entra dans la cour de la Sorbonne.

— Ton nom est affiché au tableau, lui dit un de ses camarades. Dépêche-toi de monter.

Ce renseignement ne lui suffit pas. Il voulut voir de ses propres yeux et, s'approchant d'un cadre en bois blanc sous le grillage duquel était renfermée une feuille de papier portant des noms propres, il lut: « Candidats admis à subir les épreuves de l'examen oral : MM. Albrespy, de Coinlrerie, Gendrevin, Lemaréchal... Il n'alla pas plus loin, gravit le vilain petit escalier conduisant à la salle d'examen dans laquelle il trouva, derrière la balustrade de bois qui sépare le public du bureau, une quarantaine de curieux : candidats de demain, préparateurs en chambre guettant et inscrivant sur un carnet ad hocles questions chères à certains examinateurs.

On l'appela enfin, ct,très troublé, il s'assit devant une longue table couverte d'un tapis de serge qui disparaissait presque sous un entassement de bouquins classiques. Tout d'abord il ne vit que le fond de la

pièce très basse avec sa cheminée surmontée de deux urnes grotesques. Puis ses yeux se reportèrent vers les membres du jury d'examen, trois bonshommes assis en face de lui.

Celui qui siégeait nu milieu — un monsieur très long, très chauve, moustachu et don quichottesque d'apparence entreprit de coller René avec une série de questions géographiques. C'était la spécialité de ce professeur. Fort heureusement comme il avait demandé au candidat d'indiquer nettement la ligne de frontières franco-suisses, celui-ci l'étonna. René donna une foule de détails qui enthousiasmèrent le géographe. Il se déclara entièrement satisfait après que l'élève lui eût encore fourni un aperçu historique de la campagne d'Egypte.

L'adolescent fut alors entrepris par le bonhomme de gauche, un helléniste, vieillot, mal peigné, myope qui lui fit traduire cinq vers de Sophocle et expectorer les temps primitifs de quatre verbes irréguliers. René jeta à la figure du vieux toutes ces bizarreries de langage que lui avaient serinées autrefois Dubosquet et Lebrègue. Il expliqua encore une période du de Officiis et récita à l'examinateur une demi-scène du Misanthrope.

En même temps qu'il parlait à ces universitaires, il observait le mouvement qu'opéraient leurs doigts

armés de crayons sur des feuilles de papier qu'ils se transmettaient. Il lut ainsi à l'envers les chiffres qu'ils traçaient: des cinq et des six. Gela lui donna confiance. Il répondit avec moins d'embarras encore aux demandes d'ailleurs très simples de l'examinateur chargé de philosopher. Ce professeur brun et barbu, qui enseignait la littérature étrangère à la Faculté, était un bienveillant. Il remercia poliment René qui venait de définir l'analyse et la synthèse, l'induction et la déduction.

L'examen de lettres était terminé. Un gros quadragénaire rougeaud, glabre bedonnant, et trop décoré montra son buste par l'entrebâillemeat d'une porte voisine de la cheminée et appela à voix moyenne : Gendrevin.

René alla trouver ce personnage qui, durant cinq minutes, lui fit subir en l'aggravant encore le supplice que lui avaient infligé jadis Jungmayer et surtout Gertaut. En termes impertinents et vexés à la fois, il démontra à René sa parfaite ignorance scientifique et, rageur, il lui dit brutalement:

— Suivez-moi, monsieur.

Devenu très pâle, le candidat obéit. Il rentra avec le mathématicien dans la salle où trônaient les trois autres membres du jury.

— Asseyez-vous là, continua l'homme aux x en dé-

signant une banquette adossée au muret sur laquelle René alla prendre place.

Cependantle gros homme conférait à voix moyenne avec ses collègues. Ceux-ci interrompirent l'examen qu'ils faisaient passer à un jeune homme aux cheveux couleur brique et se mirent à discuter. Gendrevin suivait des yeux tous leurs gestes. Jamais il ne s'était senti en proie à de pareilles transes. 11 se crut sur le point de défaillir. Les mouvements d'indignation que laissait paraître le mathématicien lui causaient surtout une mortelle inquiétude. Il les voyait plus que les allures apaisées et conciliantes des trois autres. Le philosophe surtout avait d'indulgentes inclinaisons de tête. Enfin ils parurent se livrer à des calculs, additionner des chiffres et le chauve géographe s'étant levé prononça les mots suivants :

— M. Gendrevin est admis, malgré sa trop notoire insuffisance scientifique.

Il y eut un murmure parmi les auditeurs, mais René n'entendit rien, rien que ces deux syllabes admis.

Ah ! il s'en moquait bien de son « insuffisance notoire ». Il ne savait plus qu'une chose, une seule chose, c'est que son martyre universitaire était fini, à tout jamais fini. Il se retrouva dans la rue sans s'expliquer comment il était sorti delà Sorbonne, sans vouloir

même s'en inquiéter. Il ne voyait plus que la délivrance et, dans une pensée rapide, ayant embrassé toutes les misères de son enfance, il éprouva une sorte de formidable haut-le-cœur. Mais il se remit en songeant au résultat obtenu. Maintenant l'avenir était à lui. Maintenant il allait vivre la vraie vie, se retrouver dans sa Franche-Comté, dans sa montagne, avoir à lui, à lui seul dans quelques années, dans quelques mois peut-être celle dont il gardait l'impérissable souvenir et qu'il invoquait matin et soir avec une ferveur de dévot suppliant la Madone.

Ce pavé de Paris lui était lourd aux pieds. Partir, il voulait partir aussitôt, sur l'heure, et il entra dans un café, commanda un -\verrnouth auquel il toucha à peine, se plongea dans l'étude de l'indicateur. Pas de train possible avant le lendemain matin. 11 passa toute cette journée dans l'impatience du retour, fit ses paquets, les expédia à la gare de l'Est et se demanda une seconde, s'il n'irait pas dire adieu à Irma. Mais jugeant cette pensée infâme, honteux de ses relations avec cette fille, il fila chez madame Vandière.

« Ah ! mon cher enfant, s'écria celle-ci quand il lui eut appris le résultat de l'examen, quelle chance vous avez ! Mais nous allons annoncer la bonne nouvelle à Ernest, n'est-ce pas ?

Une heure après, madame Vandière et René étaient

au parloir. Le bachelier eut froid dans le dos en se retrouvant entre les murs du lycée. Mais les félicitations de son camarade le remirent. Pourtant le collégien fut très attristé au moment où Gendrevin l'embrassa avant de le quitter:

— Ne m'oublie pas trop, mon pauvre vieux, fit-il, écris-moi souvent, pas vrai ? C'était si bon tout de même d'être amis comme nous l'étions !

Et s'apercevant que René avait les larmes aux yeux, Vandière poussa un soupir et reprit courageusement :

— Allons ! il est inutile de se faire de la peine. Je suis sûr, vois-tu, que nous nous retrouverons un jour ou l'autre.

Le lendemain matin, le bachelier filait à toute vapeur vers Armancourt. La vitesse du train ne lui semblait pas encore assez rapide. 11 comptait les distances qui le séparaient de son coin de terre. Il calculait les minutes et, seul dans le wagon de seconde classe, il essaya de tromper son impatience en accumulant les souvenirs de la terre natale. Plus il en approchait, plus ils lui revenaient précis et nets. Il se rappela même le refrain de la chanson avec lequel Méïanne l'endormait autrefois et il le fredonna :

La chanson que vous dites Je voudrais la savoir

Sur les bords de la France, Sur les bords de l'eau, Tout auprès du vaisseau.

Enfin, vers onze heures du soir, il quitta le train et très hâtivement il se dirigea vers le nouveau logis paternel. Il traversa des rues noires où des réverbères fumeux laissaient de grosses flaques d'ombres, butta contre un ivrogne qui monologuait, aperçut des silhouettes d'officiers et de pékins derrière les vitres du calé Franc-Comtois tout humide de buée et, arrivé dans la ville haute, devant une maison ventrue coiffée d'un toit large, il heurta le marteau scellé dans la porte d'entrée. Une fenêtre s'ouvrit et une tête de vieille femme apparut éclairée par une lampe :

— Ouvre, Méïanne, c'est moi, cria René.

— Jamet, répliqua la vieille, noCnitioul

Et descendant quatre à quatre, la servante se jeta au cou du bachelier, le vit grandi, fort, se faisant homme, s'exclama de nouveau et se décida à conduire René là-haut.

A l'entrée d'une pièce étroite, le jeune homme tomba dans les bras de madame Gendrevin. Ce fut une longue et bonne effusion. Mais, tout à coup, relevant les yeux, il s'aperçut que les beaux cheveux de sa mère étaient devenus blancs. A peine çà et là, un fil encore coloré.

— Ah! ma pauvre maman! ma pauvre maman! s'écria-t-il. Comme tu as dû souffrir à cause de lui. Mais je suis là moi, vois-tu, pour toujours. Je te reste. Je t'aime bien, va!

Puis il se tut, la laissant pleurer, sentant bien qu'il était inutile d'arrêter une crise passagère de ce grand chagrin connu d'elle et de lui seulement, comprenant aussi que, malgré ses promesses de jadis, sa mère n'avait pu éloigner ni le souvenir de cette passion, ni la passion elle-même.

Peu à peu, madame Gendrevin se remit, expliqua l'absence de son mari appelé dans la montagne pour régler un arbitrage, parla de la Pâlotte retenue à Gourtelon après la liquidation des affaires, du nouveau domicile incommode, sombre et triste, de l'inébranlable dévouement de la Méïanne, d'une foule de petites choses et de petites gens. Puis tout a. coup.

— Allons, mon chéri, dit-elle, il se fait tard. Tu dois avoir besoin de repos.

Mais René qui avait laissé parler sa mère, lui demanda :

— Et les Quérette?... Et Marthe?

Très vite, madame Gendrevin balbutia :

— Ils vont très bien, très bien... Seulement nous les voyons un peu moins. Ton père a eu quelque chose

avec Quérette, à propos de politique, je crois, et alors tu comprends...

— Sans doute. Mais Marthe?

— Oh! elle va bien! Allons, viens au lit.

Le lendemain René se réveilla tard, vers dix heures environ. Il ressentait encore ce cahotement imprimé au corps par la marche du train. Il fut tiré de son sommeil par les bruits qui venaient du dehors et, après s'être vêtu à la hâte, il jeta un coup d'oeil sur la place du Jura qui se trouvait là, en bas, sous la fenêtre. C'était jour de marché. Le bachelier s'amusa à regarder les paysannes endimanchées se tenant droites, alignées en rang d'oignons, exhibant des motte^ de beurre doré et des douzaines d'oeufs dans des paniers. Un vendeur d'almanachs nouveaux glapissait sa marchandise. Des campagnards en blouses bleues passementées de broderies blanches discutaient avec de grands gestes. Les bourgeoises d'Armancourt trottinant menu allaient deçà, delà, marchandant auprès des paysannes, s'entretenant de la cherté croissante des vivres. En face de la maison occupée par les Gcndrevin, un drapier mercier avait soigné son étalage et suspendu devant sa boutique toute une collection de camisoles, de jupons futaine, de cottes d'ouvriers que le vent gonflait, entrechoquait, déformait. Tout cela rendu gris

par un ciel très bas où roulaient des nuages sales.

René se laissait distraire par ce tableau provincial quand il remarqua une femme à la démarche balancée et traînante qui s'était arrêtée devant la boutique du mercier. Il ne la voyait que de dos. Elle lui parut bien mise quoique à l'étroit dans ses vêtements. A coup sûr c'était une dame de la ville puisqu'elle était accompagnée d'une petite servante qui se tenait à ses côtés. Elle avait la tête enveloppée dans une mantille noire, la taille trop large, les allures lasses. Tout à coup elle salua le marchand, un homme à mufle de veau, et se retourna. René stupéfait reconnut aussitôt Marthe, mais une autre Marthe que celle qu'il avait tant aimée, une Marthe flétrie et déformée avec son visage maculé de taches jaunes et son horrible ventre proéminent.

Devenu presque fou, perdant la tête, l'enfant cria :

— Maman! maman! Méïanne!

Les deux femmes accoururent et le trouvèrent hébété, bouche ouverte, l'œil fixé sur la fenêtre. Immédiatement madame Gendrevin jeta de l'eau à la figure de son fils tandis que la Méïanne se mettait enquête de vinaigre.

— Allons! s'écriait madame Gendrevin, René, mon chéri, reviens à toi. Je t'en prie, je t'en supplie, qu'as-tu?

Il articula ces simples mots.

:jJ6 L'ÉLÈVE G END REM. \

— Marthe! Elle est...

— Oui, mariée, continua madame Gendrevin. Je n'ai pas voulu te l'écrire, vois-tu, parce que tu n'aurais pas pu passer ton examen. Cela t'aurait trop tourmenté. C'était bien assez que je fusse seule à souffrir. Ah! si la pauvre enfant savait le mal qu'elle nous fait à tous deux.

Aussitôt l'hébétude de René se transforma en fureur. 11 comprenait maintenant. Bélin lui avait pris sa mèreautrefois. Il lui prenait aujourd'hui sa fiancée. Et l'enfant se voyant impuissant contre cet homme et contre cette situation se mit à pleurer. Les larmes le soulagèrent. Un moment en effet il s'était senti la tête plus pesante que le soir où Séguin l'avait envoyé à l'infirmerie du lycée. Il s'assit sur son lit, étouffant ses pleurs dans l'oreiller, tandis que sa mère l'embrassait et que la Méïanne gémissait :

— Pauvre boueba, tu feras comme tout le monde, tu vivras avec jjii cœur toujours ensaigné (ensanglanté).

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