AUX FEUILLANTINES
Mes deux frères et moi, nous étions tout enfants.
Notre mère disait : « Jouez, mais je défends
Qu'on marche dans les fleurs et qu'on monte aux échelles. »
Abel était l'aîné, j'étais le plus petit.
Nous mangions notre pain de si bon appétit,
Que les femmes riaient quand nous passions près d'elles.
Nous montions pour jouer au grenier du couvent. El, là, tout en jouant, nous regardions souvent. Sur le haut d'une armoire, un livre inaccessible.
Nous grimpâmes un jour jusqu'à ce livre noir; Je ne sais pas comment nous fîmes pour l'avoir. Mais je me souviens bien que c'était une Bible.
Ce vieux livre sentait une odeur d'encensoir. Nous allâmes, ravis, dans un coin nous asseoir; Des estampes partout! quel bonheur! quel délire!
Nous l'ouvrîmes alors tout grand sur nos genoux, Et, dès le premier mot, il nous parut si doux. Qu'oubliant de jouer, nous nous mîmes à lire.
Nous lûmes tous les trois ainsi tout le matin,
Joseph, Ruth et Booz, le bon Samaritain,
Et, toujours plus charmés, le soir nous le relûmes.
Tels des enfants, s'ils ont pris un oiseau des deux,
S'appellent en riant et s'étonnent, joyeux.
De sentir dans leur main la douceur de ses plumes.
Marine-Terraee, août 183S.
BIÀ MÈRE.
C'était Tété : vers l'heure où la lune se lève, Par un de ces beaux soirs qui ressemblent au jour, Avec moins de clarté, mais avec plus d'amour, Dans son parc où jouaient le rayon et la brise, Elle errait, toujours triste et toujours indécise, ' Questionnant tout bas Teau, le ciel, la forêt, Écoutant au hasard les voix qu'elle entendrait.
C'est dans ces moments-là que le jardin paisible, La broussaille où remue un insecte invisible, Le scarabée ami des feuilles, le lézard Gourant au clair de lune au fond du vieux puisard, La faïence à fleur bleue où vit la plante grasse, Le dôme oriental du sombre Val-de-Grâce, Le cloître du couvent, brisé, mais doux encor; Les marronniers, la verte allée aux boutons d*or, La statue où sans bruit se meut Tombre des branches, Les pâles liserons, les pâquerettes blanches, Les cent fleurs du buisson, de Tarbrc, du roseau, Qui rendent en parfums ses chansons à Toiseau, Se mirent dans la mare ou se cachent dans Therbe, Ou qui, de Tébénier chargeant le front superbe, Au bord des clairs étangs se mêlant au bouleau. Tremblent en grappes d'or dans les moires de Teau; Et le ciel scintillant derrière les ramées, Et les toits répandant de charmantes fumées, C'est dans ces moments-là, comme je vous le dis. Que tout ce beau jardin, radieux paradis.
Tous ces vieux murs croulants, toutes ces jeunes ix)ses, Tous ces objets pensifs, toutes ces douces choses, Parlèrent à ma mère avec l'onde et le vent, Et lui dirent tout bas ; « Laisse-nous cet enfant!
LES ENFANTS. iSi
Laisse-nous cet enfant, pauvre mère troublée, Cette prunelle ardente, ingénue, étoilée, Cette tête au front pur qu'aucun deuil ne voila, Cette âme neuve encor, mère, laisse-nous-la!
Ne va pas la jeter au hasard dans la foule.
La foule est un torrent qui brise ce qu'il roule. Ainsi que les oiseaux, les enfants ont leurs peurs. Laisse à notre air limpide, à nos moites vapeurs, A nos soupirs, légers comme l'aile d'un songe, Cette bouche où jamais n'a passé le mensonge, Ce sourire naïf que sa candeur défend !
mère au cœur profond, laisse-nous cet enfant! Nous ne lui donnerons que de bonnes pensées.
Nous changerons en jour ses lueurs commencées ; Dieu deviendra visible à ses yeux enchantés ; Car nous sommes les fleurs, les rameaux, les clartés, Nous sommes la nature et la source éternelle Où toute soif s'épanche, où se lave toute aile; Et les bois et les champs, du sage seul compris, Font l'éducation de tous les grands esprits ! Laisse croître l'enfant parmi nos bruits sublimes. Nous le pénétrerons de ces parfums intimes Nés du souffle céleste, épars dans tout beau lieu, Qui font sortir de l'homme et monter jusqu'à Dieu,
Comme le chagit d*un lutb, comme Tencens d'un vase.
L'espérance, Tamour, la prière et l'extase!
Nous pencherons ses yeux vers l'ombre d'ici-bas.
Vers le secret de tout entr'ouvert sous ses pas.
D'enfant nous le ferons homme, et d'homme poète.
Pour former de ses sens la corolle inquiète.
C'est nous qu'il faut choisir ; et nous lui montrerons
Comment de l'aube au soir, du chêne aux moucherons.
Emplissant tout, reflets, couleurs, brumes, haleines,
La vie aux mille aspects rit dans les vertes plaines.
Nous te le rendrons simple et des deux ébloui ;
Et nous ferons germer de toutes parts en lui
Pour l'homme, triste effet perdu sous tant de causes ,
Celte pitié qui naît du spectacle des choses!
Laisse-nous cet enfant! nous lui ferons un cœur
Qui comprendra la femme; un esprit non moqueur.
Où naîtront aisément le songe et la chimère.
Qui prendra Dieu pour livre et les champs pour grammaire ;
Une àme, pur foyer de secrètes faveurs,
Qui luira doucement sur tous les fronts rêveurs.
Et, comme le soleil dans les fleurs fécondées.
Jettera des rayons sur toutes les idées! »
Ainsi parlaient, à l'heure où la ville se tait.
L'astre, la plante et l'arbre, — et ma mère écoutait.
Enfants! ont-ils tenu leur promesse sacrée?
Je ne sais. Mais je sais que ma mère adorée Les crut, et, m'épargnant d'ennuyeuses prisons, Confia ma jeune âme à leurs douces leçons.
Dès lors, en attendant la nuit, heure où l'étude Rappelait ma pensée à sa grave attitude,.
Tout le jour, libre, heureux, seul sous le firmament, Je pus errer à Taise en ce jardin charmant.
Contemplant les fruits d*or, Teau rapide ou stagnante, L'étoile épanouie et la fleur rayonnante.
Et les prés et les bois, que mon esprit le soir Revoyait dans Virgile ainsi qu'en un miroir.
Enfants! aimez les champs, les vallons, les fontaines,
Les chemins que le soir emplit de voix lointaines,
Et l'onde et le sillon, flanc jamais assoupi.
Où germe la pensée à côté de Tépi.
Prenez-vous par la main et marchez dans les herbes.
Regardez ceux qui vont liant les blondes gerbes ;
Épelez dans le ciel plein de lettres de feu.
Et, quand un oiseau chante, écoutez parler Dieu.
i34 LES ENFANTS.
La vie avec le choc des passions contraires Vous attend ; soyez bons, soyez vrais, soyez frères ; Unis contre le monde où Tesprit se corrompt.
Lisez au même livre en vous touchant du front; Et n'oubliez jamais que Tâme humble et choisie, Faite pour la lumière et pour la poésie, Que les cœurs où Dieu met des échos sérieux Pour tous les bruits qu'anime un sens mystérieux, Dans un cri, dans un son, dans un vague murmure. Entendent les conseils de toute la nature !
Mfti 1&S9.
Pourquoi devant mes yeux revenez-nous sans cesse,
O jours de mon enfance et de mon allégresse?
Qui donc toujours vous rouvre en nos cœurs presque éteints,
O lumineuse fleur des souvenirs lointains?
Oh! que j'étais heureux! oh! que j'étais candide! En- classe, un banc de chêne, usé, lustré, splendide,
Une table, un pupitre, un lourd encrier noir. Une lampe, humble sœur de Tétoile du soir, M'accueillaient gravement et doucement. Mon maître, Comme je vous l'ai dit souvent, était un prêtre A l'accent calme et bon, au regard réchauffant. Naïf comme un savant, malin comme un enfant.
Qui m'embrassait, disant, car un éloge excite : (( Quoiqu'il n'ait que neuf ans, il explique Tacite. » Puis, près d'Eugène, esprit qu'hélas! Dieu submergea, Je travaillais dans l'ombre,— et je songeais déjà. Tandis que j'écrivais,— sans peur, mais sans système. Versant le barbarisme à grands flats sur le thème, Inventant aux auteurs des sens inattendus.
Le dos courbé, le front louchant presque au Gradus, — Je croyais, car toujours l'esprit de l'enfant veille, Ouïr confusément, tout près de mon oreille.
Les mots grecs et latins, bavards et familiers, Barbouillés d'encre, et gais comme des écoliers, Chuchoter comme font les oiseaux dans une aire Entre les noirs feuillets du lourd dictionnaire. Bruits plus doux que le bruit d'un essaim qui s'enfuit, Souffles plus étouffés qu'un soupir de la nuit. Qui faisaient, par instants, sous les fermoirs de cuivre, Frissonner vaguement les pages du vieux livre !
Le devoir fait, légers comme de jeunes daims,
Nous fuyions à travers les immenses jardins.
Éclatant à la fois en cent propos contraires.
Moi, d'un pas inégal je suivais mes grands frères;
Et les astres sereins s'allumaient dans les cieux.
Et les mouches volaient dans Tair silencieux.
Et le doux rossignol, chantant dans l'ombre obscure,
Enseignait la musique à toute la nature.
Tandis qu'enfant jaseur^ aux gestes étourdis,
Jetant partout mes yeux ingénus et hardis
D'où jaillissait la joie en vives étincelles,
Je portais sous mon bras, noués par trois ficelles,
Horace et les festins, Virgile et les forêts,
Tout l'Olympe, Thésée, Hercule, et toi, 'Gérés,
La cruelle Junon, Lerne et l'hydre enflammée,
Et le vaste lion de la roche Némée.
Mais, lorsque j'arrivais chez ma mère, souvent, Grâce au hasard taquin qui joue avec l'enfant. J'avais de grands chagrins et de grandes colères. Je ne retrouvais plus, près des ifs séculaires, Le beau petit jardin par moi-même arrangé.
Un gros chien en passant avait tout ravagé.
i38 LES ENFANTS.
Ou quelqu'un dans ma chambre avait ouvert mes cages, Et mes oiseaux étaient partis pour les bocages, Et, joyeux, s'en étaient allés de fleur en fleur Chercher la liberté bien loin,— ou l'oiseleur. Ciel! alors j'accourais, rouge, éperdu, rapide, Maudissant le grand chien, le jardinier stupide, Et l'infôme oiseleur, et son hideux lacet.
Furieux ! — D'un regard ma mère m'apaisait.
Avril 1840.