CHANSON
La femelle? Elle est morte.
Le mâle? Un chat l'emporte Et dévore ses os.
Au doux nid qui frissonne Qui reviendra? Personne.
Pauvres petits oiseaux !
Le pâtre absent par fraude!
Le chien mort! Le loup rôde
Et tend ses noirs panneaux.
Au bercail qui frissonne Qui veillera? Personne.
Pauvres petits agneaux!
L*homme au bagne! la mère  rhospice ! ô misère !
Le logis tremble aux vents; L'humble berceau frissonne.
Que reste-t-il? Personne.
Pauvres petits enfants !
Itr5«y, Février f 883.
Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit? Ces doux êtres pensifs, que la fièvre maigrit? Ces filles de huit ans qu'on voit cheminer seules? Us s'en vont travailler quinze heures sous des meules; Ils vont, de l'aube au soir, faire éternellement Dans la même prison le même mouvement.
Accroupis sous les dents d'une machine sombre, Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l'ombre, Innocents dans un bagne, anges dans un enfer. Ils travaillent. Tout est d'airain, tout est de fer. Jamais on ne s'arrête et jamais on ne joue ; Aussi quelle pâleur ! la cendre est sur leur joue. Il fait à peine jour, ils sont déjà bien las.
Ils ne comprennent rien à leur destin, hélas !
lis semblent dire à Dieu : « Petits comme nous sommes,
Notre père, voyez ce que nous font les hommes ! »
servitude infâme imposée à Tenfant !
Rachitisme ! travail dont le souffle étouffant
Défait ce qu'a fait Dieu; qui tue, œuvre insensée,
La beauté sur les fronts, dans les cœurs la pensée,
Et qui ferait— c'est là son fruit le plus certain —
D'Apollon un bossu, de Voltaire un crétin !
Travail mauvais qui prend l'âge tendre en sa serre.
Qui produit la richesse en créant la misère,
Qui se sert d'un enfant ainsi que d'un outil !
Progrès dont on demande : « Où va-t-il? que veut-il? »
Qui brise la jeunesse en fleur ! qui donne, en somme,
Une àme à la machine et la retire à l'homme!
Que ce travail, haï des mères, soit maudit!
Maudit comme Iç vice où l'on s'abâtardit,
Maudit comme l'opprobre et comme le blasphème!
Dieu ! qu'il soit maudit au nom du travail même,
Au nom du vrai travail, saint, fécond, généreux,
Qui fait le peuple libre et qui rend l'homme heureux !
Paris, juillet 1838.