‹ Les enfants; le livre des mères (volume 2)Chapitre 28 sur 33 · LE ROI DE ROME · texte numérisé non relu

LE ROI DE ROME

Mil huit cent onze ! — temps où des peuples sans nombre Attendaient, prosternés sous un nuage sombre,

Que le ciel eût dit oui î Sentaient trembler sous eux les États centenaires, Et regardaient le Louvre, entouré de tonnerres.

Comme un mont Sinaï!

Courbés comme un cheval qui sent venir son maître, Ils se disaient entre eux : « Quelqu'un de grand va naître!

L'immense empire attend un héritier demain. Qu'est-ce que le Seigneur va donner à cet homme Qui, plus grand que César, plus grand même que Rome, Absorbe dans son sort le sort du genre humain ? »

Comme ils parlaient, la nue éclatante et profonde S'entr'ouvrit, et l'on vit se dresser sur le monde

L'homme prédestiné; Et les peuples béants ne purent que se taire. Car ses deux bras levés présentaient à la terre

Un enfant nouveau-né !

Au souSfle de l'enfant, dôme des Invalides, Les drapeaux prisonniers sous tes voûtes splendides Frémirent, comme au vent frémissent les épis; Et son cri, ce doux cri qu'une nourrice apaise. Fit, nous l'avons tous vu, bondir et hurler d'aise Les canons monstrueux à ta porte accroupis !

Et Lui, l'orgueil gonflait sa puissante narine; Ses deux bras, jusqu'alors croisés sur sa poitrine.

S'étaient enfin ouverts !

Et Tenfant, soutenu dans sa main paternelle, Inondé des éclairs de sa fauve prunelle,

Rayonnait au travers !

Quand il eut bien fait voir Théritier de ses trônes Aux vieilles nations comme aux vieilles couronnes, Éperdu, Tœil fixé sur quiconque était roi, Comme un aigle arrivé sur une haute cime, Il cria tout joyeux avec un air sublime :

« L'avenir! l'avenir! l'avenir est à moi ! »

revers! ô leçon! — Quand l'enfant de cet homme Eut reçu pour hochet la couronne de Rome; Lorsqu'on l'eut revêtu d'un nom qui retentit; Lorsqu'on eut bien montré son front royal qui tremble Au peuple émerveillé qu'on puisse tout ensemble Être si grand et si petit;

Quand son père eut pour lui gagné bien des batailles ; Lorsqu'il eut épaissi de vivantes murailles Autour du nouveau-né riant sur son chevet; Quand ce grand ouvrier, qui savait comme on fonde, Eut, à coups de cognée, à peu près fait le monde Selon le songe qu'il rêvait ; '

Quand tout fut préparé par les mains paternelles, Pour doter l'humble enfant de splendeurs éternelles ; Lorsqu'on eut de sa vie assuré les relais ; Quand, pour loger un jour ce maître héréditaire, On eut enraciné bien avant dans la terre Les pieds de marbre des palais ;

Lorsqu'on eut pour sa soif posé devant la France Un vase tout rempli du vin de l'espérance...

Avant qu'il eût goûté de ce poison doré, Avant que de sa lèvre il eût touché la coupe. Un Cosaque survint qui prit l'enfant en croupe Et l'emporta tout effaré ! . . .

Oui, l'aigle un soir planait aux voûtes éternelles, Lorsqu'un grand coup de vent lui cassa les deux ailes ; Sa chute fit dans Tair un foudroyant sillon ; Tous alors sur son nid fondirent pleins de joie; Chacun selon ses dents se partagea la proie ; L'Angleterre prit l'aigle^ et l'Autriche l'aiglon !

Vous savez ce qu'on fit du géant historique.

Pendant six ans, on vit, loin derrière l'Afrique,

Sous le verrou des rois prudents, — Oh ! n'exilons personne! oh! l'exil est impie ! Cette grande figure en sa cage accroupie,

Ployée, et les genoux aux dents !

Encor si ce banni n'eût rien aimé sur terre !... Mais les cœurs de lion sont les vrais cœurs de père

11 aimait son fils, ce vainqueur !

Deux choses lui restaient dans sa cage inféconde : Le portrait d'un enfant et la carte du monde,

Tout son génie et tout son cœur !

Le soir, quand son regard se perdait dans Talcôve, Ce qui se remuait dans cette tête chauve, Ce que son œil cherchait dans le passé profond, — Tandis que ses geôliers, sentinelles placées Pour guetter nuit et jour le vol de ses pensées, En regardaient passer les ombres sur son front, —

Ce n'était pas toujours, sire, cette épopée Que vous aviez naguère écrite avec Tépée :

Arcole, Austerlitz, Montmirail ; Ni l'apparition des vieilles Pyramides ; Ni le pacha du Caire, et ses chevaux numides

Qui mordaient le vôtre au poitrail ;

Ce n'était pas le bruit de bombe et de mitraille Que vingt ans, sous ses pieds, avait fait la bataille

Déchaînée en noirs tourbillons.

Quand son souffle poussait sur cette mer troublée Les drapeaux frissonnants, penchés dans la mêlée

Comme les mâts des bataillons;

Ce n'était pas Madrid, le Kremlin et le Phare, La diane au matin fredonnant sa fanfare, Le bivac sommeillant dans les feux étoiles.

Les dragons chevelus, les grenadiers épiques, Et les rouges lanciers fourmillant dans les piques, Comme des fleurs de pourpre en l'épaisseur des blés ;

Non, ce qui l'occupait, c'est l'ombre blonde et rose D'un bel enfant qui dort la bouche demi-close.

Gracieux comme l'Orient, Tandis qu'avec amour, sa nourrice enchantée, D'une goutte de lait au bout du sein restée,

Agace sa lèvre en riant !

Le père alors posait ses coudes sur sa chaise ; Son cœur plein de sanglots se dégonflait à l'aise,

Il pleurait d'amour éperdu !

Sois béni, pauvre enfant ! tête aujourd'hui glacée, Seul être qui pouvais distraire sa pensée

Du trône du monde perdu î

Août 1832.

Page 1