TRIBOULET
Ma fille ! ô seul bonheur que le ciel m'ait permis ! D'autres ont des parents, des frères, des amis, Une femme, un mari, des vassaux, un cortège D'aïeux et d'alliés, plusieurs enfants, que sais-je! Moi, je n'ai que toi seule! Un autre est riche; — eh bien, Toi seule es mon trésor, et toi seule es mon bien !
Un autre croit en Dieu. Je ne crois qu'en ton âme! D'autres ont la jeunesse et l'amour d'une femme; Us ont l'orgueil, l'éclat, la grâce et la santé; Ils sont beaux. Moi, vois-tu, je n'ai que ta beauté! Chère enfant! — Ma cité, mon pays, ma famille, Mon .épouse, ma mère, et ma sœur, et ma fille. Mon bonheur, ma richesse, et mon culte, et ma loi, Mon univers, c'est toi, toujours toi, rien que toi ! De tout autre côté ma pauvre âme est froissée. Oh! si je te perdais !... Non, c'est une pensée Que je ne pourrais pas supporter un moment !
Souris-moi donc un peu. Ton sourire est charmant ! Oui, c'est toute ta mère ! Elle était aussi belle. Tu te passes souvent la main au front comme elle. Comme pour l'essuyer ; car il faut au cœur pur Un front tout innocence et des yeux tout azur. Tu rayonnes pour moi d'une angélique flamme ; A travers ton beau corps, mon âme voit ton âme ; Même les yeux fermés, c'est égal, je te vois. Le jour me vient de toi. Je me voudrais parfois Aveugle, et l'œil voilé d'obscurité profonde, Afin de n'avoir pas d'autre soleil au monde !
(Le Roi s''amuse, acte ii, scène m.)