‹ Les enfantsChapitre 14 sur 53 · DIEU EST TOUJOURS LA · texte numérisé non relu

DIEU EST TOUJOURS LA

Quant l'été vient, le pauvre adore!

L'été, c'est la saison de feu, C'est l'air tiède et la fraîche aurore; L'été, c'est le regard de Dieu.

L'été, la nuit bleue et profonde S'accouple au jour limpide et clair,

Le soir est d'or, la plaine est blonde; On entend des chansons dans l'air.

L'été, la nature éveillée Partout se répand en tous sens, Sur l'arbre en épaisse feuillée, Sur l'homme en bienfaits caressants.

Tout ombrage alors semble dire :

« Voyageur, viens te reposer! »

Elle met dans l'aube un sourire, Elle met dans l'onde un baiser.

Elle cache et recouvre d'ombre, Loin du monde sourd et moqueur, Une lyre dans le bois sombre, Une oreille dans notre cœur !

Elle donne vie et pensée

Aux pauvres de l'hiver sauvés,

Du soleil à pleine croisée,

Et le ciel pur, qui dit : a Vivez! »

Sur les chaumières dédaignées Par les maîtres et les valets, Joyeuse, elle jette à poignée* Les fleurs qu'elle vend aux palais.

Son luxe aux pauvres seuils s'étale.

Ni les parfums ni les rayons N'ont peur, dans leur candeur royale , De se salir à des haillons.

Sur un toit où l'herbe frissonne Le jasmin veut bien se poser.

Le lis ne méprise personne, Lui qui pourrait tout mépriser l

Alors la masure où la mousse Sur l'humble chaume a débordé

Montre avec une fierté douce Son vieux mur de roses brodé.

L'aube alors de clartés baignée, Entrant dans le réduit profond, Dore la toile d'araignée Entre les poutres du plafond,

Alors l'âme du pauvre est pleine.

Humble, il bénit ce Dieu lointain Dont il sent la céleste haleine Dans tous les souffles du matin.

L'air le réchauffe et le pénètre.

Il fête le printemps vainqueur.

Un oiseau chante à sa fenêtre, La gaîté chante dans son cœur î

Alors, si l'orphelin s'éveille,

Sans toit, sans mère et priant Dieu,

Une voix lui dit à l'oreille :

« Eh bien! viens sous mon dôme bleu!

« Le Louvre est égal aux chaumières Sous ma coupole de saphirs.

Viens sous mon ciel plein de lumières, Viens sous mon ciel plein de zéphyrs !

« J'ai connu ton père et ta mère Dans leurs bons et leurs mauvais jours. Pour eux, la vie était amère, Mais , moi , je fus douce toujours.

« C'est moi qui sur leur sépulture Ai mis l'herbe qui la défend, frens, je suis la grande naturel Je suis l'aïeule, et toi l'enfant.

« Viens, j'ai des fruits d'or, j'ai des roses, J'en remplirai tes petits bras ;

Je te dirai de douces choses, Et peut-être tu souriras !

« Car je voudrais te voir sourire, Pauvre enfant si triste et si beau!

Et puis tout bas j'irais le dire A ta mère dans son tombeau ! »

Et l'enfant, à cette voix tendre, De la vie oubliant le poids, Rêve et se hâte de descendre Le long des coteaux dans les bois.

Là, du plaisir tout a la forme, L'arbre a des fruits, l'herbe a des fleurs ; Il entend dans le chêne énorme Rire les oiseaux querelleurs.

Dans l'onde il mire son visage; Tout lui parle; adieu son ennui 1

Le buisson l'arrête au passage, Et le caillou joue avec lui.

Le soir, point d'hôtesse cruelle Qui l'accueille d'un front hagard.

Il trouve l'étoiïe si belle, Qu'il s'endort à son doux regard

— Oh! qu'en dormant rien ne t'oppresse! Dieu sera là pour ton réveil.! — La lune vient qui le caresse Plus doucement que le soleil.

Car elle a de plus molles trêves Pour nos travaux et nos douleurs.

Elle fait éclore les rêves, Lui ne fait naître que les fleurs!

Oh ! quand la fauvette dérobe

Son nid sous les rameaux penchants,

Lorsqu'au soleil séchant sa robe Mai tout mouillé rit dans les champs,

J'ai souvent pensé dans mes veilles Que la nature au front sacré Dédiait tout bas ses merveilles A ceux qui Phiver ont pleuré.

Pour tous et pour le méchant même Elle est bonne, Dieu le permet, Dieu le veut ; mais surtout elle aime Le pauvre que Jésus aimait!

Toujours sereine et pacifique, Elle offre à l'auguste indigent Des dons de reine magnifique, Des soins d'esclave intelligent 1

A-t-il faim ? au fruit de la branche Elle dit : « Tombe, ô fruit vermeil! »

A-t-il soif? « Que Tonde s'épanche!

A-t-il froid? « Lève-toi, soleil! »

Mais, hélas! juillet fait sa gerbe; L'été , lentement effacé , Tombe feuille à feuille dans l'herbe, Et jour à jour dans le passé.

Puis octobre perd sa dorure; Et les bois dans les lointains bleus Couvrent de leur rousse fourrure L'épaule des coteaux frileux.

L'hiver des nuages sans nombre Sort , et chasse l'été du ciel , Pareil au temps, ce faucheur sombre Qui suit le semeur éternel!

Le pauvre alors s'effraye et prie.

L'hiver, hélas! c'est Dieu qui dort;

C'est la faim livide et maigrie

Qui tremble auprès du foyer mort !

Il croit voir une main de marbre Qui , mutilant le jour obscur, Retire tous les fruits de l'arbre Et tous les rayons de l'azur

Il pleure , la nature est morte !

0 rude hiver! ô dure loi!

Soudain un ange ouvre sa porte Et dit en souriant : « C'est moi l »

Cet ange qui donne et qui tremble , C'est l'aumône aux yeux de douceur, Au front crédule, et qui ressemble A la foi, dont elle est la sœurl

«Je suis la Charité, l'amie Qui se réveille avant le jour,

LES ENFANTS. 12"ï

Quand la nature est endormie ,

Et que Dieu m'a dit : « A ton tour! »

« Je tiens visiter ta chaumière

Veuve de l'été si charmant!

Je suis fille de la prière,

J'ai des mains qu'on ouvre aisément,

« J'accours , car la saison est dure J'accours, car l'indigent a froid!

J'accours, car la tiède verdure Ne fait plus d'ombre sur le toit!

« Je prie et jamais je n'ordonne.

Chère à tout homme, quel qu'il soit, Je laisse la joie à qui donne, Et je l'apporte à qui reçoit. »

0 figure auguste et modeste , Où le Seigneur mêla pour nous

Ce que l'ange a de plus céleste, Ce que la femme a de plus doux!

Au lit du vieillard solitaire

Elle penche un front gracieux ,

Et rien n'est plus beau sur la terre,

Et rien n'est plus grand sous les cieux,

Lorsque], réchauffant leurs poitrines Entre ses genoux triomphants, Elle tient dans ses mains divines Les pieds nus des petits enfants !

Elle va dans chaque masure, Laissant au pauvre réjoui - Le vin, le pain frais, l'huile pure Et le courage épanoui !

Et le feu! le beau feu folâtre, A la pourpre ardente pareil,

Qui fait qu'amené devant l'âtre L'aveugle croit rire au soleil!

Puis elle cherche au coin des bornes, Transis par la froide vapeur, Ces enfants qu'on voit nus et mornes Et se mourant avec stupeur.

Oh! voilà surtout ceux qu'elle aimel Faibles fronts dans l'ombre engloutis!

Parés d'un triple diadème, Innocents, pauvres et petits!

Ils sont meilleurs que nous ne sommes!

Elle leur donne en même temps, Avec le pain qu'il faut aux hommes, Le baiser qu'il faut aux enfants 1

Tandis que leur faim secourue Mange ce pain de pleurs noyé,

Elle étend sur eux dans la rue Son bras des passants coudoyé,

Et si, le front dans la lumière, Un riche passe en ce moment, Par le bord de sa robe altière Elle le tire doucement !

Puis pour eux elle prie encore La grande foule au cœur étroit, La foule, qui, dès qu'on l'implore, S'en va comme l'eau qui décroît l

« Oh ! malheureux celui qui chante Un chant joyeux, peut-être impur, Pendant que la bise méchante Mord un pauvre enfant sous son murl

« Oh! la chose triste et fatale, Lorsque chez le riche hautain

Un grand feu tremble dans la salle, Reflété par un grand festin,

« De voir, quand l'orgie enrouée Dans la pourpre s'ég&ye et rit, A peine une toile trouée Sur les membres de Jésus-Christ!

Oh! donnez-moi pour que je donne!

J'ai des oiseaux nus dans mon nid.

Donnez, méchants, Dieu vous pardonne; Donnez, ô bons, Dieu vous bénit!

« Heureux ceux que mon zèle enflamme!

Qui donne aux pauvres prête à Dieu.

Le bien qu'on fait parfume l'âme , On s'en souvient toujours un peu !

« Le soir, au seuil de sa demeure, Heureux celui qui sait encor

Ramasser un enfant qui pleure , Comme un avare un sequin d'or!

« Le vrai trésor rempli de charmes, C'est un groupe pour vous priant D'enfants qu'on a trouvés en larmes Et qu'on a laissés souriant!

« Les biens que je donne à qui m'aime, Jamais Dieu ne les retira.

L'or que sur le pauvre je sème Pour le riche au ciel germera! »

Février 1337,

CÏIANSON,

La femelle? Elle est morte, Le mâle? Un chat remporte Et dévore ses os.

Au doux nid qui frissonne Qui reviendra? Personne, Pauvres petits oiseaux!

Le pâtre absent par fraude!

Le chien mort! Le loup rôde

Et tend ses noirs panneaux, Au bercail qui frissonne Qui veillera? Personne.

Pauvres petits agneaux !

L'homme au bagne! la mère A l'hospice! ô misère!

Le logis tremble aux vents ; L'humble berceau frissonne»

Que reste-t-il? Personne.

Pauvres petits utfants!

Ssesey, février 1S53.

XXVJI

Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit? Ces doux êtres pensifs, que la fièvre maigrit? Ces filles de huit ans qu'on voit cheminer seules? ils s'en vont travailler quinze heures sous des meules; Ils vont, de l'aube au soir, faire éternellement Dans la même prison le même mouvement.

Accroupis sous les dents d'une machine sombre, Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l'ombre Innocents dans un bagne, anges dans un enfer, Ils travaillent. Tout est d'airain, tout est de fer. Jamais on ne s'arrête et jamais on ne joue; Aussi quelle pâleur! la cendre est sur leur joue. Il fait à peine jour, ils sont déjà bien las. Ils ne comprennent rien à leur destin, hélas! Ils semblent dire à Dieu : « Petits comme nous sommes, Notre Père, voyez ce que nous font les hommes! » 0 servitude infâme imposée à l'enfant!

Rachitisme ! travail dont le souffle étouffant Défait ce qu'a fait Dieu: fA tue, œuvre insensée, La beauté sur les fronts, dans les cœurs la pensée, Et qui ferait — c'est là son fruit le plus certain — D'Apollon un bossu, de Voltaire un crétin! Travail mauvais qui prend l'âge tendre en sa serre, Qui produit la richesse en créant la misère, Qui se sert d'un enfant ainsi que d'un outil! Progrès dont on demande : « Où va-t-il? que veut-il? » Qui brise la jeunesse en fleur! qui donne, en somme, Une âme à la machine et la retire à l'homme ! Que ce travail, haï des mères, soit maudit! Maudit comme le vice où l'on s'abâtardit,

Maudit comme l'opprobre et comme le blasphème I 0 dieu! qu'il soit maudit au nom du travail même, Au nom du vrai travail, saint, fécond, généreux, Qui fait le peuple libre et qui rend l'homme heureux !

Paris, juillet 1Ô31

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