LA VACHE
Devant la blanche ferme où parfois vers midi Un vieillard vient s'asseoir sur le seuil attiédi , Où cent poules gaîment mêlent leurs crêtes rouges, Où, gardiens du sommeil, les dogues dans leurs bouges Écoutent les chansons du gardien du réveil, Du beau coq vernissé qui reluit au soleil, Une vache était là tout à l'heure arrêtée. Superbe, énorme, rousse, et de blanc tachetée,
Douce comme une biche avec ses jeunes faons , Elle avait sous le ventre un beau groupe d'enfants;
D'enfants aux dents de marbre, aux cheveux en broussailles,
Frais, et plus charbonnés que de vieilles murailles,
Qui, bruyants, tous ensemble, à grands cris appelant
D'autres qui, tout petits, se hâtaient en tremblant,
Dérobant sans pitié quelque laitière absente ,
Sous leur bouche joyeuse et peut-être blessante
Et sous leurs doigts pressant le lait par mille trous,
Tiraient le pis fécond de la mère au poil roux.
Elle, bonne et puissante, et de son trésor pleine,
Sous leurs mains par moments faisant frémir à peine
Son beau flanc plus ombré qu'un flanc de léopard,
Distraite, regardait vaguement quelque part.
Ainsi, Nature! abri de toute créature 1 0 mère universelle ! indulgente Nature I Ainsi, tous à la fois, mystiques et charnels, Cherchant l'ombre et le lait sous tes flancs éternels, Nous sommes là, savants, poètes, pêle-mêle, Pendus de toutes parts à ta forte mamelle 1
Et, tandis qu'affamés, avec des cris vainqueurs, A tes sources sans fin désaltérant nos cœurs , Pour en faire plus tard notre sang et notre âme, Nous aspirons à flots ta lumière et ta flamme, Les feuillages, les m ots, les prés verts, le ciel bleu, Toi, sans te déranger^ cu rêves à ton Dieu!
«ai 1837.
L'enfant , voyant l'aïeule à filer occupée, Veut faire une quenouille à sa grande poupée. L'aïeule s'assoupit un peu ; c'est le moment. L'enfant vient par derrière et tire doucement Un brin de la quenouille où le fuseau tournoie, Puis s'enfuit triomphante, emportant avec joie La belle laine d'or que le safran jaunit, Autant qu'en pourrait prendre un oiseau pour son nia.
Cautère tz. août 1845.
Dans ce jardin antique où les grandes allées Passent sous les tilleuls, si chastes, si voilées, Que toute fleur qui s'ouvre y semble un encensoir, Où, marquant tous ses pas de l'aube jusqu'au soir, L'heure met tour à tour dans les vases de marbre Les rayons du soleil et les ombres de l'arbre, Anges, vous le savez, oh! comme avec amour, Rêveur, je regardais dans la clarté du jour
Jouer l'oiseau qui vole et la branche qui plie, Et de quels doux pensers mon âme était remplie, Tandis que l'humble enfant dont je baise le front, Avec son pas joyeux pressant mon pas moins prompt, Marchait en m'entraînant vers la grotte où le lierre Met une barbe verte au vieux fleuve de pierre!
Fémer 1337.
Le vallon où je vais tous les jours est charmant,
Serein, abandonné, seul sous le firmament,
Plein de ronces en fleur; c'est un sourire triste.
11 vous fait oublier que quelque chose existe,
Et, sans le bruit des champs remplis de travailleurs,
On ne saurait plus là si quelqu'un vit ailleurs...'
J'y rencontre parfois sur la roche hideuse
Un doux être : quinze ans, yeux bleus, pieds nus, gardeuse
De chèvres, habitant, au fond d'un ravin noir,
Un vieux chaume croulant qui s'étoile le soir;
Ses sœurs sont au logis et filent leur quenouille;
Elle essuie aux roseaux ses pieds que l'étang mouille ;
Chèvres, brebis, béliers, paissent; quand, sombre esprit,
J'apparais, le pauvre ange a peur, et me sourit;
Et, moi, je la salue, — elle étant l'innocence.
Ses agneaux, dans le pré plein de fleurs qui l'encense,
Bondissent, et chacun, au soleil s'empourprant,
Laisse aux buissons , à qui la bise le reprend ,
Un peu de sa toison, comme un flocon d'écume.
Je passe; enfant, troupeau, s'effacent dans la brume?
Le crépuscule étend sur les longs sillons gris
Ses ailes de fantôme et de chauve-souris;
J'entends encore au loin dans la plaine ouvrière
Chanter derrière moi la douce chevrièrè...
j?rsey, Grouville, avril 1S33.