CLOTILDE
llexions qu'elle me suggérait. Quekjuelbis, eu uie rappelaul quelques-uus de uos eulreliens, je pensais qu'ils pouiraieut bien n'êlre pas saus iutéièt pour de jeunes personnes de mon âge ; e'est dans celle eïipérance que je me suis décidée à raconler la louchanle histoire que me conlia Léonie, un soir qu'elle était sous l'impression d'une scène cruelle dont nous avions été toutes deux témoins dans la journée.
En passant devant la petite maison du concierge du château, nous avions été airètées par des accents ciiards et pleins de violence. « Je devine ce que cela peut être , me dit Léonie; sans doute quelque nouvelle querelle entre les deux filles de ce pauvre homme. Entrons. »
Elle avait bien deviné : nous trouvâmes les deux jeunes lilles le regard plein de colère, la voix haute, le teint animé. se faisant mutuellement des reproches remplis d'amertume ; il notre approche elles parurent honteuses et gardèrent le silence; Léonie profila de ce moment pour s'interposer entre elles; elle leur fit entendre tour à tour des paroles de blâme et de douces exhortations, et, réveillant dans leur cœur la voix de la nature, les quitta réconciliées.
« Comment, me disait-elle en entrant dans le parc, comment deux sœurs peuvent-elles ne pas s'aimer?... Comment peuvent-elles avoir entre elles de ces scènes que l'on comprend h peine entre étrangères?... L'amour qu'une tendre mère prodigue tour à tour à ses enfants, les caresses dans lesquelles elle les réunit si souvent sur son sein, iw. sont-ils pas déjà des liens indissolubles qui doivent les attacher pour la vie? Il faut qu'elles soient plus froides que la glace, les âmes qui n'ont pas pu se fondre l'une dans l'autre en se rencontrant à cet ardent foyer d'amour que l'on appelle le cœur d'une mère!... Ah ! je plains la jeune lille qui ne sait pas aimer sa sœur! eûl-elle (Mé douée de
CLOU L DE. \:y.\
lous les cliarmes du ('or[)s el de l'espril , je tliiais eiu ore (ju'euveis elle la naliire s'est luoiilrée niaràlie en lui reliisanl la i'acullë d'aimer, eellc source iiilaiissaljle de vrai bonheui'. Ne pas aimer sa sœur! c'est une monsttuosilé que je ne comprends pas ! Ali! pourquoi le ciel m'a-t-il olé la mienne? pourquoi l'a-t-il ravie à mon amour ! (Mière C\o tilde, si douce et si bomie, si dévouée et si sensible , je sens que j'avais là pour toi, dans mon cœur, des trésors de lendiesse! Permets un libre cours à mes larmes, Albertine, el que Ion amitié ne s'en offense pas; si lu l'avais connue, tu comprendrais mes regrets, tu les parlagerais sans doule. Sache au moins tout ce que je lui dois, même de[)iiis quelle n'est plus; la conlidence que je vais le l'aire est un tribut de reconnaissance et de tendresse que je lui dois , et (pie je serai heureuse de lui payer devant loi , parce que je te crois digne de le recueillir. Ces tristes souvenirs renouvelleront mes douleurs, mais ils atténueront du inoins l'elVet de la scène qui vient de se passer devant nous; on est si heureuse de pouvoir opposer la lumière à l'ombre, et au tableau hideux du mal la sereine et consolante image de la vertu ! dansée momenl, le souvenir de ma sœur est pour mon àme, comme pour le regard, un rayon de soleil après l'orage. Et d'abord, regarde avec moi ce portrait, c'est celui de Clolilde; il ne me quitte jamais ; c'est un don qu'elle m'a expressément laissé, et le souvenir de ma sœur qui m'est le plus précieux : il est pour moi comme une égide prolectrice, un talisman contre toute idée mauvaise; je puis commettre encore bien des fautes que je me reproche, mais jamais volontairement, j'ose le le dire à toi, qui es mon amie; que j'aie le temps seulement de jeter un regard sur la douce et mélancolique figure de Clolilde, et aussitôt je sens renaître mon courage et ma raison.
«Tu la vois , Albertine, reprit Léonie après un inslanl de silence ])endanl lequel elle conlempla Irislement le por-
If'X
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Irait de sa sœur, dis-moi s'il est pussiljle de renconlier des yeux plus doux, un sourire plus attrayant! Toul, dans cette charmante physionomie, respire le calme d'une àme que rien ne trouble et qu'aucune passion n'agite; la sérénité repose sur son front, la vérité sui* ses lèvres; tous ses traits, d'une harmonie touchante, réalisent l'idée de la perfection morale la plus complète; c'est sous une figure semblable que l'on devrait toujours représenter les anges. Oui , Clotilde était un ange égaré sur la terre et qui s'est hâté de remonter au ciel. Comment te peindrai-je son caractère, composé précieux des qualités les plus touchantes? Elle était d'une douceur telle que jamais personne, ni parmi ses égales, ni parmi ses inférieures, n'eut à souffrir d'elle un mot désagréable ou un geste d'impatience; lui arrivait-il un accident fâcheux causé par la maladresse d'une domestique ou l'élourderie d'une compagne , bien loin de le lui reprocher, elle était la première à l'en consoler, et, pour adoucir ses regrets, se rendait maîtresse de sa contrariété et la cachait sous des paroles amicales; sensible jusqu'à l'excès, elle ne pouvait voir une infortunée sans enêti'e émue, et pour la secourir, elle n'eût pas hésité à s'imposer toutes les privations des plaisirs coûteux que recherchent si souvent les jeunes personnes. Que te dirai-je de sa bonté? elle était inépuisable : se trouvait-elle -dans une partie avec de jeunes compagnes , loin de prétendre imposer son avis aux autres, elle attendait toujours le leur et s'y conformait avec grâce; s'il s'agissait d'obliger une amie, on comptait sur elle d'avance , tant on était sûr de n'être pas refusée. Aussi combien elle avait d'amies ! toutes ses connaissances le devenaient bientôt; elle était si aimante, comment ne pas l'aimer? Je ne te parlerai pas de sa docihté, elle chérissait bien trop sa mère pour ne pas fuir avec soin loutcs les occasions où elle aurait pu la chagriner; ma mère était pour elle l'objet d'un culte religieux;
elle poussait la piété lilialc jusqu'à la passiou. Au luoiudi»^ image qui ol)Scurcissail le front de celle mère adorée, Clolilde se Iroublait, devenait inquiète, et, par ses tendres caresses , tout empreintes d'une pénétrante sollicitude, s'efforçait de lui rendre sa sérénité habituelle, et ne se calmait qu'en voyant renaître le sourire sur ses lèvres. Un seul trail te fera comprendre cet amour mieux ([ue toutes mes paroles. Dans celte miniature, copie d'un tableau de demi-grandeur natuielle , tu la vois contemplant un portrait; l'artiste, cherchant à lui donner une contenance gracieuse, voulait lui mettre une rose h la main. — «Non, Monsieur, lui dit-elle avec une vivacité qu'elle ne montrait (\ne dans les choses de sentiment , représentez-moi tenant le portrait de ma mèie ! » — Plus âgée que moi de quelques années, elle avait supplié ma mère de lui permettre de prendre soin de moi; et jamais enfant n'a été plus choyé, plus caressé, plus gàlé que je ne le fus par ma sœur; j'étais, avec ma mère, l'objet de ses plus chères affeclions; elle élait l'esclave de mes caprices, de mes fantaisies et de mes défauts eux-mêmes, sur lesquels son amitié l'aveuglait. Son excessive faiblesse m'avait rendue égoïste, dure, impatiente; habituée à la voir ainsi se plier à toutes mes volontés, je n'attachais aucun prix à la complaisance d'aulrui, que je regardais comme due, et toute résistance m'irritait. Accoutumée à la voir toujours penser à moi , ne s'occuper que de moi. je ne pensais qu'à moi et ne m'occupais que de moi. Ma mère sentait souvent la nécessité de réprimer de si dangereuses dispositions; mais Cloiilde se montrait si malheureuse quand on me voulait punir, intercédait pour moi avec tant de force et d'ardeur, que ma mère hésitait bien souvent en voyant que ma sœur serait encore bien plus peinée que moi ; elle aurait eu peut-être la force de me ranger sous les lois delà raison, mais Clotilde me servait de rempart, et pour arriver jusqu'à moi il eût fallu en quelque
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sorle laiio violence à ma sœur; sa docililé, sans bornes pour lout le reste, se changeait alois en une persistance de prières (jn'il était difficile de surmonter. Je devais à coup sûr devenir un modèle de mauvaises dispositions; tu peux te rappeler que mon caractère oflVait, il y a deux ans, précisément tous les défauts opposés aux qualités de mon angélique sœur... Tu gémis peut-être du tort qu'elle me faisait involontairement. Rassure-toi; celle qui avait fait le mal fut aussi celle qui le répara.
« Je ne jouis pas longtemps, tu le sais, de la tendresse de Clotilde; une cruelle maladie nous la ravit coimne je n'avais pas encore sept ans ; bientôt il ne resta plus d'elle que le souvenir de ses vertus et les regrets de tous ceux qui lavaient connue; aujourd'hui encore, nos amies, nos domestiques, nos comiaissances, n'en parlent que comme je le fais moimême. J'étais trop jeune alors pour sentir la perte que je venais de faire, et ma douleur se calma bientôt : chez les enfants, toutes les impressions semblent s'effacer et ne durer qu'un moment; parce qu'elles sont promptement remplacées par d'autres, on les croit détruites; mais elles reposent assoupies dans les replis de l'ame, où elles s'augmentent insensiblement par l'addition d'impressions analogueS; et il vient un jour où, l'enfant ayant appris à se connaître, chacun est surpris de voir se réveiller en lui, dans toute leur force, des impressions que l'on croyait éteintes, et lui-même s'en étonne. Une faible sensation de la mémo nature que la première suffit alors i)Our la raviver et pour la faire éclater avec une force qu'on ne pouvait soupçonner, l.a mort d'une de mes amies produisit sur moi cet effet, et ma douleur nouvelle ressuscitant l'ancienne, alors je me rappelai mille circonslances, mille bontés de ma chère Clotilde, etcette fois je la pleurai comme elle méritait d'être pleurée. Alors je questionnai ma mère, je lui fis dire et redire chaque jour tout ce qui pouvait augmenter les regrets que j'éprou-
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vais (Je la perte que j'avais laiie; je pieiiais [)laisii- i\ vivre dans ma douleur; je cherchais tout ce qui pouvait raccroître; nous passions de longues heures, ma mère et moi. à nous entretenir de cet ange qui fut ma sœur. la froideur de mon âme se fondait peu à peu à ces souvenirs de tant do vertus; je me compaiais à ma sœur, el, me repliant sur moimême, je commençais à ressentir une honte intérieure de mes défauts et h me les reprocher; j'étais sui' hi route de l'amélioration, ma mère avait attendu avec impatience ce moment; il ne fallait (pi'une occasion pour me mettre dans la bonne voie, elle s'offrit bientôt, et mon excellente mère la saisit avec cet h-propos, ce tact admiiable qui décide du succès.
Depuis ([uelque temps, un enfant de huit à dix ans, misérablement vêtu, se présentait sans cesse à mes regards lorsque je sortais, et d'un ton suppliant murmuiait h mon oreille des mots que je ne me donnais pas la peine de comprendre; sa misère ne m'inspirait que de l'éloignement el du dégoût, et je passais rapidement sans l'écouter; sa présence obstinée me contrariait chaque jour davantage. Une fois, ce petit malheureux, pressé sans doute par la nécessité, me barra en quelque sorte le passage comme je sortais : je rentrai précipitanunent avec ma bonne , et m'adressant au concierge , je lui reprochai de laisser envahir la maison par de3 misérables, et lui dis de chasser ce pauvre enfant en lui enjoignant de ne plus reparaître. Ma bonne avait suivi mon action avec un regard d'étonnement et de blâme facile ii comprendre, et pendant que je parlais au concierge, je la vis glisser quelques pièces de monnaie dans la main du petit malheureux, qui s'éloigna aussitôt. De sa fenêtre, ma mère avait vu ce qui s'était passé. A mon retour, elle m'appela près d'elle : «Chèie Léonie, me dit-elle, je t'ai bien souvent parlé de ta sœur, il y «'» pourtant une chose que j avais cru devoir le cacher jusquh ce moment, mais que
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je dois te révéler aujourd'hui. Tu étais bien jeune lorsque la mort enleva Clolilde h notre tendresse; aussi, craignant que tu ne l'oubliasses, elle a voulu te laisser un petit héritage auquel elle a joint une lettre que nous avons trouvée dans ce portefeuille sous son oreiller. La voici; veux-tu la lire toi-même?...» Je saisis avec empressement ce papier précieux écrit tout entier de la main de ma sœur ; je le pressai sur mon cœur, et après lavoir religieusement baisé, je l'ouvris; voici ce qu'il contenait :
« Chèi'C sœur .
« Je t'ai bien aimée, ma mère le le dira sans doute; bien des années se passeront avant que tu ne lises ceci ; car pour cela, il faudra que tu sois déjn grande et presque raisonnable; peut-être m'auras-tu oubliée ! celte pensée m'esl affreuse, et je ne voudrais pas mourir sans te laisser un souvenir de cette profonde amitié que j'ai pour toi. Malgré les espérances que l'on cherche à m' inspirer , je sens bien que je n'ai plus que quelques heuresà vivre; je le comprendrais, ne fût-ce qu'à l'altération du visage de notre mère. Ah ! rends-la bien heureuse, Léonie; aime-la bien, aime-la doublement, pour toi d'abord, et pour moi qui ne serai plus là ; si tu savais combien elle est bonne et tendre, et quels trésors d'amour son cœur renferme !... lu serais bien coupable, Léonie, si un jour lu pouvais l'affliger. Je te laisse bien peu de chose, chère sœur : un livre de prières, que l'on trouvera dans mon tiroir avec un bouquet d'aubépines qui sera bien fané quand lu le recevras ; pour une étrangère indifférente, tout cela serait sans valeur; mais toi, Léonie, tu les garderas comme un souvenir de ta sœur, comme un gage de sa tendresse, et pour cela ils te seront précieux. Ces deux objets me rappelaient les deux plus grandes joies que j'aie goûtées dans ma courte vie; ils m'ont procuré trop
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(le bonheur [jour ne pas l'en apporter aussi. Adieu, car je ne le verrai plus ; aime bien noire mère , aime-la bien , l.éonie ; conserve-moi una i)lace dans (on cœur, el piic Dieu quelquefois pour la [)auvie sœur
« Clotildk. »
Les larmes me sufl'oquaienl en lisant celle lellre ; en l'achevant, je me précipitai sur le sein de ma mère où s'éloutïaienl mes sanglots ; elle-même pleurait, mais sa douleur, pour être plus contenue que la mienne, n'en était pas moins vive ; ses larmes coulaient silencieusement sur son visage, et je les sentais tomber brûlâmes sur mon froni qu'elle couvrait de baisers. Quand nous fûmes plus calmes, je demandai à ma mère pourquoi (>lolilde attachait tant de prix à ce bouquel; sans répondre directement h ma question, elle prit la parole en ces termes :
«C'était dans l'année où ta sœur pour la première fois s'approcha de la sainte table, c'était la vieille de ce jour dé licieux et terrible où le cœur est toute crainte et tout amour, et s'exalte à la pensée qu'il va devenir le temple vivant du Seigneur. Clotilde, toujours .si bonne, si charitable, croyait ne pouvoir faii'e assez pour se préparer dignement à cet acte solennel. Ses jeunes compagnes étaient réunies au château, où se faisait la retraite de la première communion. Une pauvre jeimefille se présente h la grille du château comme Clotilde se promenait occupée de saintes pensées; elle était pieds nus, son visage maigre et pâle annonçait la souiïrance et la misère : c'était assez pour émouvoir l'âme compatissante de la sœur; elle s'approche, elle parle à la petite malheureuse; puis, quand elle sait que sa mère, veuve et pauvre, est couchée sans pouvoir se lever, cl mourante de privations el de besoins, elle court à l'office, remplit un panier de pain, de vin , de viandes froides et de fruits, et, le visage rayonnant d'une joie céleste, le porte
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à l'enlaiil. Ce iit'sl pas loul , il laul quelque argt- ni pour parer à des besoins d'une autre nature, pour acheter des souliers à la mère et à l'enfant, et renq^lacer leurs vêtements en lambeaux: Clolilde joint à son premier don celui de sa bourse, oubliant qu'elle avait promis au curé de fournir les fleurs qui devaient orner l'autel de la vierge. Connue elle donnait son argent à la petite malheureuse , le sacristain venait rappeler à Clolilde sa promesse ; celle-ci rougit, balbutie, et lui fait comprendre qu'elle a disposé de l'argent qu'elle destinait à cette offrande, et qu'elle doit renoncer h ce l)onheur. Elle auiait pu m' exposer son embarras, sans doute, mais il eût fallu m'en dire aussi la cause; et la sa2ur, à (jui je donnais chaque mois une petite somme dont je lui laissais le libre enq^loi, bien sûre qu'il ne pouvait avoii' qu'un bon usage; ta sœur, dans sa modestie peut-être exagérée, me taisait ses bonnes actions. La malheureuse enfant qu'obligeait Clotilde comprit le motif de l'embarras de sa jeune bienfaitrice et le chagrin qu'elle devait éprouver de laisser à une autre le bonheur d'orner Taulcl de la Vierge ; elle partit emportant les dons de ta sœur, qui remonta dans sa chambre offi'ir à Dieu sa bonne action et le sacrifice de la joie innocente qu'elle s'était promise; mais cette joie ne devait pas être perdue. La soirée était avancée, il était temps de songer au repos, quand tout à couj) on sonne à la grille : c'est une enfant qui demande à voir la jnine demoiselle du c/tdteau, et supplie le concierge avec tant d'instances, que celui-ci croit devoir la faire conduiie à Clotilde. — Mademoiselle, dit la petite en se jetant aux pieds de Clotilde et lui offrant un superbe bouquet d'aubépines, de roses sauvages , de bruyères, etc. , j'ai vu ce matin que pour m' obliger vous vous priviez du plaisir de mettre des fleurs à la chapelle de la Vierge; avec deux de mes amies j'ai couru toute la journée dans les champs et dans les bois pour cueillii' les fleurs que voilà,
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el qui soiil assez belles, j'espère, \)ouv seivii' l\ li-glise. —
Celte preuve de reconnaissance énuit Clolilile jusqu'aux larmes; elle remercia la petite, elles Heurs furent envoyées au sacristain; elles durent être bien agréables à Dieu, ces lleurs offertes. par la reconnaissance h la charité, et pai' l'innocence au ciel! comment Clolilde ne les eût-elles pas aimées?... Ce bouquet fané que tu vois a été sur l'autel de la Yierge le jour de la première communion de ta sœur... Que de souvenirs il renferme, et cond)ien il doit t'être précieux!... Ah ! ce n'est pas elle qui eût brutalement repoussé l'indigence; ce n'est pas elle qui m'eût jamais donné la honte de voir une pauvre domestique plus charitable que ma fille, faire l'aumône à sa place, et lui dicter par son action la conduite qu'elle eût dû tenir. »
Je te laisse à penser, Albertine, ce qui se passait en moi ; la honte, le regret, l'humiliation, la douleur, se partageaient mon âme, m'ouvraient les yeux et changeaient mon cœur; je ne fdeurai pas ; je pris le bouquet de ma sœur, je le pressai sur mon cœur, et d'une voix triste, mais assurée, je promis à l'ombre de Clolilde, devant ma mère, de suivre ses chari-
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(ables exemples; el ici, j'ose le dire avec assurance, je n'ai pas trahi ma promesse.
J'aurais bien voulu connaître aussi le souvenir qui se liait au livre de prières que m'avait laissé ma sœur; mais j'aurais voulu que ma mère m'en fît le récit sans que ma conduite y donnât de nouveau occasion; vœu inutile! il devait être encore pour nioi le sujet d'une leçon qui ne s'effacera jamais de mon souvenir.
Une de mes cousines était venue avec sa famille passer (juelques jours au château. Elle était d'un caractère vif et emporté; bientôt nos esprits se heurtèrent, et enfin, un jour nous eûmes une discussion très-vive; je lui déclarai dans mon impétuosité que nous étions brouillées pour la vie, et que jamais je ne lui parlerais. Je dois le l'avouer, Albertine, outre les défauts dont je t'ai fait confidence, j'étais vindicative et rancunière. Rassure-toi, Clotilde m'a guérie. I.e soir venu, ma cousine, avant de se rendre à sa chambre, me demanda tout bas au salon si j'étais encore fâchée contre elle; cette tentative de réconciliation partait d'un bon cœur et d'une ame simple et modeste ; j'aurais dû le sentir, lui en savoir gré et l'embrasser sur-le-champ; j'en eus un moment la pensée, mais mon orgueil prit le dessus et triompha de ce bon mouvement. Ma cousine s'y prit de toutes les manières, mais plus elle y mettait de zèle, et plus je me raidissais. La pauvre fdle, qui m'aimait sincèrement, voyant tous ses eflbrts inutiles, se prit à pleurer. Ma mère demanda la cause de ses larmes, il fallut la lui dire; je m'attendais à une sévère remontrance; il n'en fut rien : « Léon, dit ma mère à mon hère, va chercher le livre de prières que Clotilde a laissé en mourant à Léonie , et dis-lui pour quel motif ce livre lui était si cher. »
« J'avais deux ans de plus que Clotilde , me dit mon frère quand il fut de retour et en tenant le livre dans ses mains, mais j'étais bien de deux ans moins raisonnable
(jnVlle. Je la lourmenlais souvcn!, je la taquinais, j'exigeais d'elle de conliimels sacrifices; il sendjlail (iirellc ne fût ma sœur que pour ni'obéir en toutel sinnnolerà mes volontés; tout ce qui lui appartenait ne tardait pas à passer dans mes mains pour peu que je parusse le désirer. Clotilde n'avait rien h elle, et n'était heureuse que par le bonheur qu'elle procurait aux autres.
«C'était après le premier de fan, Clotilde avait reçu une multitude de sacs de bonbons, de boîtes de toutes les façons; elle les avait eu bientôt vidés pour toi, Léonie, pour moi, pour toutes ses amies. Les boîtes vides, je me les étais adjugées toutes, les unes après les autres. Une seule , la plus jolie de toutes, était restée dans le tiroir du petit bureau de ma sœur. Je la lui demandai plusieurs fois ; contre son habitude, elle me la refusa, parce que c'était le dernier présent d'une amie qui avait quitté la France. Je n'étais pas assez sensible pour sentir la délicatesse du sentiment qui faisait agir Clotilde. Un jour, j'eus l'indiscrétion de lui prendre sa boîte pendant son absence; je la savais si douce et si bonne! je mecroyais sûr de Y impunité. Cette foisje me trompais ; elle se plaignit à ma mère, qui me força à rendre ce que j'avais pris, et ajouta à cet acte de justice une sévère réprimande sur mon ingratitude envers ma sœur et sur mon insatiable et indiscrète convoitise. J'étais furieux, je quittai Clotilde en la traitant de méchante, de rapporteuse, et d'autres termes aussi injustes et aussi peu mesurés, et je terminai en lui disant que je ne la regardais plus comme ma sœur : elle était désolée, et pour me calmer, elle s'avoua dans son tort, bien que j'y fusse seul, et me pria de lui pardonner; elle usa de tous les moyens de persuasion que lui suggéraient sa tendresse fraternelle et son bon cœur, elle alla jusqu'à me Aiire le sacrifice de cette boîte à laquelle elle tenait tant, et me l'offrit. Je crus donner une preuve de fermeté et je fus inflexible. Comme elle me retenait avec ses mains, je la repoussai
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l)i'Usqucmonl, et je me relii-ai la laissant désolée. Le soij*, suivant riiabiliule, nous nous réunîmes dans loraloire de ma mère pour prier... Quand nous fûmes h ces admirables paroles du Pair?' : « Vardonvez-noiis vos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, » Clotilde , se penchant veis moi et suivant les lignes avec le doigt, me dit tout bas, de celle voix éloquente qui vient de lame, et avec un regard qui me pénétra jusqu'au cœur : « Enlendsm, Léon? si tu veux (pie Dieu le pardonne, il faut pardonner aux aulres. » En mènie temps elle me pi'ésentait lobjel de noire querelle... Il eut fallu avoir une ame de glace pour ne pas lui sauter au cou et lui demander mille fois pardon. Je le fis ; celui-là est indigne de toute indulgence, qui ne sait pas en avoir pour autrui. » Ainsi parla mon frère.
Tu comprends bien, Âlbertine, que j'étais réconciliée avec ma cousine. Je veillai sur moi, et jamais, depuis, je ne suis retombée dans mon orgueilleuse rancune. Ainsi, c'était (Molilde qui, du fond de sa tombe, semblait veiller sur moi et me guider dans la route du bien. Ah ! que ne lui aurais je pas dû si elle eût vécu!... Ne dois-je pas bien la regretter? Heureuse la jeune fille qu'une vertueuse sœur soutient et acconq)agne dans la vie! avec elle la vertu est facile, le chagrin sansamerlume, et le plaisir cent fois plus doux!
Heui'cuse aussi, ajoulerai-je en finissant, la jeune personne qui pense comme Léonie ! celle-là aus^i a reçu une âme noble et sensible ; elle peut s'égarer un instant, mais elle reviendra, n'en doutez poinl, sur ses pas, et fera un jour la gloire et le bonheur de sa famille. Le cœur qui s'émeut et palpile au souvenir d'une belle action , n'est pas éloigné d en être capable.
Mlle Albkktine di: VANni:riLLi;.
Deses^-rti Editeur
LUli K'igo Ti-erss etC\' |-,Ricl«v/,
EGARDEZ cet aiiias de jolies maisons qui s'élèvent comme un amphiihéàlre dont la mer semble être la hase ! c'est Caudebec, la ville normande. Si vous voulez jouir du délicieux paysage dont elle est le cen- 55^==^^^^^ - Ire, entrez dans cet le maison aux
persiennes vertes, (jui domine la colline; de là vous apparaîtront dans toute leur poésie les mille accidents qui font de cet endroit un des sites les plus pittoresques. Voici les deux clochers de l'église, semblables à deux aiguilles qui semblent vouloir percer la nue; un peu au-dessous, admirez les tours de Jumièges, antique monastère où dort depuis des siècles la belle Agnès Sorel ; plus bas encore, la foret de Bretonne avec ses vieux cliènes diuidiques; enlin au niveau du sol, la Seine qui eml)rasse dans son cours
U8 LA SOUS-iMAlTKESSE.
toutes les sinuosités du beau parc de la Meilleraye; et après tout cela, dans un horizon où le regard tlolle éperdu, la vaste mer que le soleil diamanle avec des millions d'étincelles , et qui, dans son émotion continue, balance mollement sur son sein les bricks légers et les goélettes rapides, dont les voiles impatientes s'agitent h chaque souffle de la brise. Quand vous aurez bien joui de celte magnifique peispective, vous descendrez enfin du belvéder, et vous accorderez un coup d'œil à la maison qui vous a pour im instant donné l'hospitalité. Admirez avec moi, je vous prie, le jardin où nous nous promenons maintenant; il est tenu avec un soin qui fait l'éloge du jardinier et témoigne du bon goût du maître. Les fleurs n'y manquent pas : là elles se succèdent sans interruption durant toute l'année. Reposons-nous un instant sur ce banc rustique qu'ombragent de hauts tilleuls; puis ensuite, si vous le voulez , nous nous balancerons à celte escarpolette qui semble placée là exprès pour notre plaisir; tout à fheure je vous dirai à qui appartient cette maison, et comment elle est habitée. Mais qu'entendsje?drelin-din! drelin-din! drelin!... La voix de cette cloche m'enlève le plaisir de vous surprendre; vous comprenez <iue nous sommes dans une pension; à la tranquillité qui lègne ici, vous ne l'auriez pas supposé. Cette habitation semble l'asile de la paix et du calme...; mais dans un moment ce jardin va s'animer, ces arbres silencieux vont prendre une voix, tout changera d'aspect, vous vous croilez transportée tout d'un coup. . . ; c'est que les élèves seront en récréation... Mais les voilà qui sortent du réfectoire; elles vont inonder le jardin et troubler notre entretien... Sauvons-nous là-bas , là-bas , sous cette épaisse allée de marronniers, où elles ne nous suivront pas, parce que le lèalement le leur interdit... Bien!... nous voici à l'abri de leui" joyeux tumulte... Je coimnence ma narration, vous nf écoutez, n'est-ce pas? Pour vous faire une idée juste
LA SOUS-MAITKESSE. 1V9
(le la pension de Mme Verniol, ne prenez pas modèle sur la i^rande institution où vous avez été élevée ; c'est ici une modeste maison où l'on vit en famille, sous un rèi^lement tout l'ateinel; en y mettant un peu de bonne volonté, les élèves pourraient se croire encore chez elles; le monotone uniforme est inconnu ici; chaque mère donne à sa fille le costume qu'il lui plaît; les pensionnaires y sont en petit nombre, mais les externes y abondent. Vous y voyez peu de grandes élèves, une dizaine tout au plus; mais, en revanche, vous y compteriez bien une quarantaine de petites tilles de sept à dix ans. L'établissement de Mme Vermol est une de ces institutions mixtes connues sous le nom d'externals-pensionnats, et qu'une foule de braves gens désignent sous le nom d'école. Mme Vermot n'en rougit pas, c'est une femme sans orgueil, qui ne met d'amour-propre qu'à bien sacquilter de ses devoirs, et qui n'aspire ni h la célébrité ni h la fortune. Elle vit dans l'aisance, considérée, estimée de tous ceux qui la connaissent; elle a élevé sa fille sous ses yeux, et... ; mais vous ne m' écoutez pas... Vous suivez les mouvements de cette jeune et belle personne qui prend un plaisir si vrai à jouer avec toutes ces petites filles; vous aimez à la voir ainsi courir après elles et s'enfuir tour à tour; vous souriez à ce rire si franc, si heureux, qu'elle fait entendre, et vous comprenez que pour se trouver si bien avec des enfants, il faut posséder une âme simple et innocente, exempte du trouble des passions. Mais voyez ! quels soins elle en prend! comme tout en jouant elle surveille leurs pas! comme elle les réprimande doucement et h propos!... une mère n'est pas plus vigilante, plus soigneuse, plus indulgente;... toutes ces enfants paraissent l'aimer et lui obéissent sans murinuie. Vous devinez que c'est la sousmaîtresse de la petite classe, et vous avez raison; mais ce que vous ne devineriez pas, c'est que cette charmante jeune personne s'appelle Léocadie Vermol ! — La fille de la niaî-
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tresse? — Justeinenl. Vous voyez comme elle paraît heureuse avec ses élèves; comme elle semble les aimer? Eli bien! il y a un an, elle avait la répugnance la plus prononcée pour la noble profession de sa mère. — Vraiment! elle est donc bien changée? — Du tout au lou(. — Un changement si extraordinaire doit avoir une cause ? — V( us voulez que je vous raconte cela, je le vois bien; allons, je ne me ferai pas prier ; et, bien plus (voyez combien je suis bonne !), j'entre de suite en matière , sans préambule et même sans préface ; remerciez-moi !
Il y a un an , Léocadie venait d'atteindre sa quinzième année; elle était grande, presque autant qu'aujourd'hui, fort instruite pour son Age, raisonnable les jours où elle pensait à l'èlre, et ces jours-là, soit dit entre nous, élaient encore assez rares pour être fort remarqués quand ils se présentaient. D'une pétulance extrême , Léocadie se laissait aisément entraîner à mille légèretés pardonnables à une petite fille, mais non plus à une jeune personne de son âge. Joueuse , rieuse, folâtre, elle ne refusait pas une partie avec les plus jeunes élèves; elle se réjouissait quand les plus grandes, par une espièglerie, donnaient tort au règlement et dépassaient l'heure delà récréation. Loin de les trahir, elle y eût volontiers pris part, surtout quand il s'agissait de faire éviter une punition à une amie; elle avait ainsi à se reprocher maintes complicités blâmables en apparence, mais qui au fond lui eussent mérité des éloges si elles eussent été bien connues. Ici vous allez m'arrêler en criant au paradoxe, et en me demandant comment une action peut être blâmableetmériterdes éloges en mêmetemps. — Léocadie prenait part aux petits complols que les élèves tramaient contre l'ordre et la discipline, et en cela elle élait incontestablement coupable; mais elle était fort aimée, elle avait une grande influence sur toutes ses amies, et n'usait de cette influence que pour les retenir dans des bornes telles
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<jiie jain:iis elles ne se rendaient coupables que de laules légères cl pardonnables; ainsi jamais on ne voyait chez Mme Vermot d'insubordination réelle, de révolte contre les sous-maîtresses, aucune laulequi méritât un blànie sérieux ou une punition grave; Léocadie ne l'eût pas souffert, el on n'eût pas osé même lui en l'aire pari. Vous conviendrez, sans doute, que de ce côté elle méritait des éloges, et vous ne les lui refuserez pas. Léocadie était, du reste, une excellente élève sous le rapport de l'application et de l'intelligence ; elle se livrait à l'étude avec passion, et la science n'offrait point de difficultés qu'elle n'eût promptement et victorieusement surmontées; son exemple entretenait une noble émulation dans la classe ; elle était toujours la première dans les jeux comni^ dans le travail , et portait partout cette vivacité, cet entraînement, cette ardeur, qui peuvent avoir leur mauvais côté comme nous l'avons remarqué, mais sans lesquels il n'est pas de succès possible. Au total, avec ses défauts et ses qualités, Léocadie ne pouvait faire que la joie de sa mère et son orgueil. Une seule chose chez elle affectait sérieusement Mme Vermot. La bonne dame aimait sa profession avec passion, elle s'était toujours flattée de l'espoir que sa fille suivrait la carrière qu'ellemême avait si honorablement parcourue, et lui succéderait dans son établissement; mais quand elle plaçait la conversation sur ce terrain, elle rencontrait dans sa fille une résistance toujours respectueuse, mais toujours insurmontable.
— Comment peux-tu penser à faire de moi une institutrice? disait Léocadie à sa mère; en vérité, je ne me connais aucune des nombreuses qualités qu'exige cette profession. Il faut être grave, et tu m'accuses sans cesse de légèreté; sérieuse, et je ris pour un rien; patiente, et je suis d'une vivacité qui m'attire sans cesse les observations; méthodique, et je ne fais rien de bien
que par inspiialion; enfin, comment imagines-lu que je pourrais punir une enfant, moi qui pleurerais presque en voyant pleurer la plus petite de les élèves? Tu vois bien qu'en vérité je n'ai aucune des dispositions indispensables à une bonne maîtresse. — Toutes les qualités qui le manquent aujourd'hui , s'acquièrent avec l'âge et la pratique; les qualités vraiment indispensables sont l'amour de l'enfance . l'intelligence, le sentiment de la justice et la sensibilité; celles-là, tu les possèdes incontestablement. — Tu crois , chère maman ?... Eh bien ! même quand cela serait, penses-tu que je consentirais à braver les injustices, les exigences déraisonnables , les ingratitudes si fréquentes des familles et des enfants , et enfin ces mille dégoûts de toute espèce qui attendent une insliliftrice dans l'exercice de sa profession, et dont j'ai été si souvent la confidente près de loi? — Ma chère enfant, lu exagères. — J'exagère?... Mais tous les jours ne vois-je pas les familles l'accuser du peu de progrès de leurs enfants, même quand celles-ci n'ont reçu de la nature aucune intelligence? Si les élèves avancent, ce n'est pas à toi que l'on en a l'obligation , les parents trouvent bientôt un prétexte pour secouer le joug de la reconnaissance; c'est, disent-ils , que leurs enfants sont pétris de moyens! — Tout ciel a son nuage , toute médaille a son revers , ma Léocadie , et lu te plais à n'en considérer ici que le plus vilain côté. Mais parcourons un peu maintenant l'échelle des compensations. La plupart des élèves et des familles sont ingrates , il est vrai; mais toutes ne le sont pas , et l'institulrice n'en rencontrât-elle qu'une seule reconnaissante , ce serait assez pour lui faire oublier toutes les autres. Vois combien de mes anciennes élèves ont conservé leurs relations avec moi ! Mme de Guriot , Mme Dufay , Mme Crisey , et d'autres encore, mariées aujourd'hui, n'ont pas oublié leur ancienne maîtresse; elles viennent me voir de temps en temps, et par leur amitié.
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leurs respecîls, uie paient l)ien des soins que je leur ai donnés. El quand d'une enfant que l'on a prise ignorante , mal élevée, pélrieiide mauvaises dispositions, on a fait une jeune personne instruite, distinguée, estimable, penses-tu que l'on n'éprouve pas une grande jouissance? Oh! croismoi, c'est la plus douce de toutes; on se complaît dans son œuvre, on ladmire avec un noble orgueil ! Et quels motifs d'encouragement, quand on voit se développer sous ses soins l'intelligence d'une jeune fille, comme une fleur sous le souffle du printemps! comme on la suit avec intérêt dans sa marche encore incertaine ! Oh ! va , Léocadie , l'artiste qui d'un bloc de marbre fait sortir une jeune vierge qui semble respirer et vivre , le poëte qui dans desvers inspirés a dit les causes des choses passées et révélé l'avenir . le peintre qui a fait vivre une toile morte en lui disant : Sois une mer, un village, une forêt, un guerrier, ont moins fait pour l'humanité quel" institutrice qui a donné h la société une femme vertueuse et éclairée, et aucun d'eux n'a autant qu'elle le droit d'être fier et orgueilleux de son œuvre. — Oui , cela est noble et beau , je le sens, mais il faut un courage que je ne me sens pas : celui de faire le bien pour le seul plaisir de le faire. Et puis quelle existence que celle d'une institutrice? Pas une minute de repos; toujours sous le coup d'une immense responsabilité, elle ne s'appartient pas un instant... — Oui, mais en échange, une vie paisible et tranquille , à labri des orages des passions et des tempêtes du monde. Vois dans quelle charmante paix lu as passé ton enfance; la modeste habitation où tu as été élevée ne plaît-elle pas à ton cœur , et pourrais-tu la quitter sans regrets? — Oh non! bien sûr; ici tout me plaît, et chaque objet m'apporte un souvenir ; tu m'y as rendue si heureuse, bonne mère! Mais avant d'être institutrice, il faut être sous-maîtresse , et c'est là encore une des croix de la profession. — Je le sais, la sous-maîtresse a bien des en-
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nuis à siibii ; elle ncsl , le pins souvent. ( onsidérée (jur comme un insirument intelligent dans les mains de la direclrice ; pour cela, elle est le but de touler»fles tracasseries des élèves, qui se croient moins ol)ligées h la docilité envers elle; point d'indépendance ni de liberté, point de compensations; souvent mal rétribuée, plus mal traitée, elle est. plus (ju aucune élève, l'esclave du règlement; les élèves n'en suivent que la lettre cl en admettent rarement l'cspiil, ce <jui leur laisse une sorte de liberté morale que n'a pas la sous-maîtresse, qui doit en prali<|ucr sans cesse toutes ler^ intentions, même quand elles ne sont pas exprimées; sur elle retoml)ent tour à tour , du côté des élèves , la sévérité des ordres , et , du côté de la directrice , leur inexécution ; sa vie s'écoule entre ces deux écueils; c est l'apprentissage de notre })roression . et tout apprentissage est rude et pénible. Ne devrais-tu donc pas te réjouir, chère enlanl , de pouvoir commencer ta carrière sous les yeux de ta mère, dans la maison où lu as été élevée , qui t'offre un asile toujours assuré , préparé tout exprès pour loi , et qui doil l'appartenir un jour? J'ai liavaillé toute ma vie pom-toi. Léocadie , pour le donner un élal bonoi'al)le. un établissement tout formé , pour ne pas laisser à ton avenir une chance mauvaise , dis-moi que mes soins ne seront pas perdus , ma plus chère espérance trompée; dis-moi que tu ne renverseras pas tout cet échafaudage de bonheur que j'ai mis vingt ans à te construire ! — Certainement , bonne mère , que si vous me parlez connue cela , je ferai tout ce que vous voudrez. Coujmenl résisterais-jeà despaioles si toucbantes? mais cependant, si j avais été libre... — Oh! je ne forcerai point ta volonté, ma iille; j avais cru... .le le vois.... ceslun rêve, il est temps de me réveiller... Allons, tu choisiras ta carrière. Mais une ilhision nourrie durant seize années avec tendresse ne s" efface pas ainsi tout à coup, et Mme Vermot espérait toujours, bien que se répétant sans cesse qu'il nv
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r.ill:iil plus coiii[>ler. Dans l iiisliliilionsu irouvail imc sous» inaîli'osse chéritule loules les élèves, des plus grandes sutlout qu elle avait vues venir loules jeunes à la pension , ei ([ui eii avaient reçu les premiers soins , Mlle lîerlholel élanl en possession de la petite classe, qu'elle gouvernail à la grande salisfaclionde la directrice et des laniilles; elle j)arlageait la surveillance de Mme Vermot pour lout ce qui concernait le dorloir, le rél'ecloire, la récréalion et les autres exercices qui n'étaient pas du ressort de la classe. A celle époque, elle tomba assez gravement malade poui* suspendre enlièremenl ses fonclions. Tontes les élèves^'allligèrent de sa maladie; mais ce fut une véritable consternation quand rinstitnlrice leur annonça que la position de la sous-mai tresse [)Ouvant se prolonger assez longlenips , elle se voyait à la veille de confier ses i'onctions à une antre personne, ce qui la chagrinait vivement. On la supplia de renoncera cette résolution, et les plus grandes élèves demandèrent à faire tour à tour la pelile classe, Lenr maîtresse les remercia de leur généreuse ins[)iralion , mais elles étaient trop jeunes, leur temps trop précieux ; elle ne put accepter. — Mais moi. maman , ne pourrais-je pas remplacer Mlle Berlholet momentanément? — Oui, peut-être dans la petite classe, si tu le voulais bien. — Oh! je t'assure t[ue j'y mettrai louie la bonne volonté possible, ne fût-ce (jue pOur conserver sa place à cette bonne demoiselle. — Je veux bien te croire; mais qui fera la surveillance dans les moments on je serai obligée de m'absenler de la classe ou de la récréalion, soit pour l'administration de la maison, soil [►our recevoir les familles? (^ela m'arriveia rarement , mais enfin cela peularriver, et alors qui surveillera? — Mais moi, maman , si tu m'en charges officiellement. — Ces demoiselles t' écouteraient bien ! — Oh ! certainement; dans une ( irconstance comme celle-là. j'en suis bien sûre: n'est-ce |)as. Mesdemoiselles?
Les élèves répondirent par acclamalion à celte demande, et insistèrent tellement auprès de Mme Vermot et avec de si vives protestations de sagesse et de docilité envers Léocadie, que Mme Vermot céda , heureuse d'une circonstance qu'elle espérait faire tourner au profit de ses vues, se réservant d'ailleurs de suivre attentivement la conduite de sa fille, et de n'accorder aux élèves et à leur surveillante improvisée qu'une apparence de confiance. Celte lenlalive de Mme Vermot, impraticable dans beaucoup de maisons, ne vous étonnera pas , si vous vous rappelez ce que nous en avons dit tout à l'heure, et l'esprit paternel qui régnait dans son établissement.
Voilà donc Léocadie installée officiellement dans ses nouvelles fonctions. Avec le caractère que nous lui connaissons , sa position était difficile et donnait lieu à de petites scènes quelquefois fort i)laisanles. Pendant les premiers jours, les petites élèves, habituées à ne voir en Léocadie qu'une élève comme elles, un peu plus grande seulement, ne se faisaient pas à lui obéir comme h leur maîtresse , et l'on entendait quelquefois , au milieu d'un bourdonnement général, des dialogues tels que ceux-ci : « Élisa , viens lire avec moi. — Mais j'ai déjà lu tout h l'heure... — Je te dis de venir lire avec moi. — Je te dis que non ! — Ah ! tu ne veux pas m'obéir! je vais t'envoyer à Madame. — Comme tu es méchante maintenant, Léocadie! — Voulez-vous bien ne pas me tutoyer, mademoiselle Élisa; vous manquez de respect à votre maîtresse. Vite, le bonnet d'ane !» Et la petite, voyant que cela est sérieux, de se mettre à pleurer en recevant le fameux bonnet ; puis, la maîtresse triomphante : «Ah ! ah! me désobéirez-vous encore?... Cela vous apprendra. Mademoiselle, à dire que je suis méchante! » Mais, un instant après, touchée de voir pleurer l'enfant : « Allons, [)etite fille, ôtez votre bonnet et venez m' embrasser, vous êtes trop laide comme cela ! » Telle était, dans les premiers
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jours, la gravilé de la maîtresse. Eu gioudaut uue de ses élèves, elle ne pouvait s'empêcher de rire en se rap[)elaii( que, peu de temps auparavant, elle recevait de sendjlables admonestations. La discipline allait donc fort mal sous sa direction; il n'en était pas de même de l'enseignement. Elle s'y mit de corps et d'àme; s'allachant «à vaincre les difficultés, et ne quittant une démonstration que lorsqu'elle avait acquis la cerlilude d'avoir été bien comprise , elle n'eût pas hésité h recommencer plusieurs fois une explication, en présentant son objet sous une face nouvelle. Nonseulement Léocadie était instruite, mais elle possédait en outre une éloquence naturelle qui se prétait merveilleusement à traduire, sous une forme simple et presque vulgaire, les définitions les plus abstraites des auteurs ; elle les rendait saisissables aux esprits les moins pénétrants, et sa petite classe marchait sensiblement de progrès en progrès.
Toutes les familles étaient enchantées, et Léocadie, sans s'en apercevoir elle-même, prenait place en même temps dans l'esprit des parents et dans le cœur des enfants. Elle ne larda pas à sentir que, pour obtenir des progrès suivis. elle devait attacher une grande importance au maintien de la discipline; et après quelques jours, quand elle fut plus familiarisée avec sa nouvelle position , elle se montra plus exigeante pour tout ce qui regarde l'ordre et la discipline, et bientôt, sous ce rapport encore, la classe qu'elle dirigeait momentanément ne laissa prise h aucun reproche. Mais Léocadie ne brillait pas également dans la surveillance dont elle se voyait quelquefois chargie envers les grandes, pendant les rares absences de Mme Yermot. Trop peu de distance la séparait des pensionnaires; trop d'égalité d'iige, de rapports d'humeur et de caractère rapprochaient les élèves de la surveillante, pour que celle-ci osât prendre avec elles le ton d'une supérieure. C'était en vain quelle
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s'épuisail à crier: « Silence donc, Mesdemoiselles! » Les causeries n'en allaient pas moins leur peut train. Alors elle s'adressait particulièrement à l'une des causeuses, et, prenant un air grave, qu'elle ne lardait pas à quitter, pour retomber, malgré elle, dans le ton d'une camarade : « Évelina! voulez- vous vous taire? — Ce n'est pas moi qui cause. — Comment peux-tu dire cela? Je ne t'ai pas vue, peutêtre? Dites donc, Mesdemoiselles, Évelina qui prétend (ju'elle ne causait pas.... hein! c'est un peu fort cela! » El puis, surveillante et élèves de rire ensemble. Tune de l'oubli involontaire de sa dignité, et les autres de se voimussi singulièrement appelées en témoignage contre une camarade. Mais bientôt, se rappelant leurs promesses, elles rentraient dans l'ordre accoutumé, et tout allait bien, grâce surtout à la rareté des absences de la directrice. Celle-ci épiait avec inquiétude l'eflet que produisait sur sa fdie sa nouvelle existence; mais, hélas! les elForts de Léocadie ne provenaient que d'une conscience scrupuleuse de remplir ses devoirs, et non d'un goût naissant. La bonne mère s'allligeait de jour en jour, et commençait h n'avoir plus d'espoir, quand un léger incident vint subitement changer la l'ace des choses.
Parmi les jeunes élèves confiées à Léocadie, se trouvait une enfant qui, jusque là, avait l'ait la désolation de sa mère. Annette Vireux était entêtée, paresseuse, indocile au dernier point. Aussi, bien qu'elle fût une des plus âgées de la petite classe, elle était certainement la moins avancée. Exhortations, réprimandes, punitions, rien ne faisait sur cette opiniâtre nature; elle se raidissait contre toutes les tentatives. Par suite de son énergique constitution morale, Léocadie s'était particulièrement attachée à celle enfant. Sa volonté ardente n'acquérait jamais tant de force que quand elle rencontrait des obstacles, et il semblait que sa |)uissance d'action augmentât avec la lésistance. Telle était