VINCENT, MARTHE
Pendaot toute cette scène. Vincent est occupé A garnir sa besace.
Marthe*. Oui, mon père... et pour la première fois depuis votre retour, je puis donc enfin vous voir et causer avec vous.
nvcENT. Nous avons, ma fille, beaucoup de choses à nous dire et bien peu de temps peur cela. Tu le vois, je suis en train déjà de
' Vincent, occupé près do la table A droite; ■irllM.
préparer mon bapge ; il faut qne je reparte dés demain.
MARTHE. Aussi, mon père, faut-il profiter i du |)eu de loisir c|uc nous avons , et je suis prèle à vous écouler,
VHSCENT. Maintenant?... mais c’est l’heure du premier repas des enfants... et lu lésais, la prière ne leur ôte pas l’appt’Hit.
MARTHE. Oui, mon père... mais Marie, qui depuis hier ne les a pas quittés, et qu’ils aiment déjà tous, s'est chargée de se joindre à soeur Ursule et de me suppléer à la distribution ; aussitôt après le repas elle doit venir roc prendre ici pour cpie je raccompagne à l’abbaye de Saint-Ouen, et jusque-là, mon père, je puis rester près de vous.
vipiCEKT. Pauvre fille... enfin !... il en doit être ainsi... Et dis-moi, Marthe, nous n’avons plus d’argent?
AlARTHE. Hélas! mon père, la somme que vous nous avez adressée a sulli tout juste pour payer le meunier de Clichy.
VINCENT. Les provisions sont épuisées?
MARTHE. Elles le .seront entièrement demain. Oopnis (|uc vous avez fait assainir et recouvrir de chaume la niaLson d’asile, depuis que vous avez donné à nus enfants des habits de laine et que vous avez remplacé la paille sur laquelle ils dormaient par de bons lits de fougère, il n’y a plus de malades, et depuis ce lemps-là, mon père... ils ne mangent pins... iis dévoa'iit.
VINCENT, souriant. Ils dévorent.
MARTHE. Tous les deux jours... surtout.
VINCENT. Oui, les jours de promenade.
Sais-tu bien, Martlie, que si nous devenons plus pauvres encore, nous serons forcés de ics priver d’exercice?
' MARTHE. Ils seraient bien punis.
VINCENT. Mais non, jeunes amis, puisque le protecteur sur lequel j’avais dû compter vous manque, je vais recommencer mes voya; ges, et pour attendre mes premières ressources, lu iras demain vendre à Paris le tapis de velours.
MARTHE. 11 est vendu, mon père.
VINCENT. AhI... alors tu vendras les ornements brodés que nous avons reçus de U
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dachcssc de Chcvreusc; tandis qu'iJs serviront de panirc il quelques femmes coqucUes... nos enfants seront nourris, et leurs prières au pied de l'autel seront plus agréables au Seigneur... que les chamarrures et les dentelles. (Prenant sur la table des petites blouses d'enfant qu'il plie.) J’aurais tout aussi bien fait de ne pas dèjilier tout cela hier.
HAHriit. Voulez-vous que je vous aide?
“vl^CE^T. Non, ce n’est pas la |>einc... Je crois qu’il n’y a pas de mère de famille plus habile que moi à préparer tout cela.
MABTilE. C’est vrai, mon père.
VINCENT. L'habitude. Mais tu ne me dis rien, Marthe, de notre toute jeune lille, que nous avons nommée do nom de la Vierge en la lui recommandant, car le froid l’avait jiien maltraitée.
MARTHE. Elle est sauvée, mon iièrc; c’est Ursule qui l’a soignée. Aussi maintenant sœur Ursule oublie quelquefois les autres pour elle. Oh! pendant votre absence nous nous sommes quelquefois querellées pour cela.
VINCENT. Vraiment?
MARTHE. Et soeur Ursule mériterait bien...
Jtrne suis pas méchante., . mais elle mériterait bien que vous lui lissiea des reproche.s.
VINCENT , avec intention. Je crois , moi , Martlie, que sœur Ursule n’est pas complètement bonne.
MARTHE. Je le crois aussi, mon père.
VINCENT, s’asseyant. Hier après le salut elle m'a parle de toi d’une façon peu généreuse.
MARTHE , précipitamment. Et que vous a-l-cllc dit, mon |)èrc?
viNCEN i'. Ursule me disait que tu avais nne préférence marquée pour le petit Paul... tu sais, ton |x;lit Paul?
M.ARTHE, interdite. Oui... mon [1ère.
VINCENT. Moi, j’ai dû t’excuser, te défendre, et lui dire qu’on devait pardonner un bien iictit égarement qui n’était (|iic la conséquence d'un excès d’alTection... Oh ! jét’ai défendue, >130116, j’ai grondé sœur tjrsule.
Ivt maintenant que je suis sûr (|u’clle iic sc plaindra plus injustement de toi, je vaisprlir sans inquiétude. Mais la route sera longue. . . et mes jambes. . . me fou t bien souffrü-. . . si elles voulaient me servir aussi bien que mon zèle. . . mais elles m’abandonnaient dans mon dernier voyage.
. MARTHE. Peut-être , mon père, avez-vous été victime d’un accident que vous cachez.
VINCENT. Non, Slarthe, non; mes jambes ont soixante ans d’on service actif. . . voilà leur accident. . .
MARTHE. Et pourquoi, mou père, quand vous entreprenez de si pénibles routes, ne les faites-vous pas tranquilicmcnt,.. à cheval?
VINCENT. A cheval ! d'abord il faudrait en avoir un.
•MARTHE. Monsieur le duc de Chevreusc ne vous en refuserait pas un si vous le lui deinandrez... •
VINCENT. Il y aurait un autre inconvéiiienL
viARTHE. Lequel , mon |)ère7
VINCENT, se levant. Tu vas voir; j’arrive à cheval comme un prélat... je frappe à la |K)rte d’un paysan... je lui dis : a.VIon Tds, vous voyez en moi un pauvre prêtre qui vient vous demander votre participation à une bonne œuvre... Je soutiens, avec l’aide des bonnes âmes, de pauvres enfants qui seraient morts de faim sans leurs secours... Ohl si vous les voyiez! ils sont si doux, si gcutilsl... ils vous inlére.s.seraienL.. et je viens à vous! — Vous avez là un bien beau cheval... — Oui., et je viens à vous, mon fils, car mes enfants... — Si vous le voulez, mon père. .. je pourrai vous indiquer le fermier voisin, cpii vous en donnerait bien quarante écus, de votre cheval, et avec cela vous (wurriez faire bien du bien à vos enfants. Que lui répondrais-je ? a
MARTHE. C’est bien embarrassant, mais |>eut-être qu’en cherchant... en réfléchissant bien...
VINCENT. Eh bien, réfléchis, Marthe....
cherche, et quand tu auras trouvé une bonne raison... tu me la diras... mais jusque-là, ma fille, je ferai comme j’ai toujours fait.. Quand je serai en route, tu m’écriras en m’adre.ssaut tes lettres de village en v illage ; je te laisserai mon itinéraire, et tu me jiarleras toujours de Marjp, (juc je quitte avec bien du regret...
xtARTHE. Hélas ! mon jvère, n’était-clle pas bien plus à plaindre avant votre arrivée?...
VINCENT. Oh! oui; mais le prêtre ne doit pas se glorifier du pa.ssé... l’avenir seul doit l’occuper, et l’avenir n’est pas heureux pour elle, [ülarie entre par le fond.) Je voudrais |M)uvoir l’aider à supporter d’alHjrd la sohlude du cloilre, à laquelle elle ne |wurra s’habituer que leiitemeni... si elle le peut jamais; quelquefois trop de résignation accable.