‹ Les engrais chimiques (volume 2)Chapitre 30 sur 100 · ARBITRAIRE. PRIX RÉEL · texte numérisé non relu

ARBITRAIRE. PRIX RÉEL

Fumier produit 710 tonnes 710 tonnes.

Coûte 5,702 fr. 00 10,414 fr. 90

D’où le prix de la tonne.. . 5 20 14 87

Il va sans dire que le prix arbitraire est celui qui se fonde sur les denrées livrées au prix de revient, tandis que l’autre résulte des denrées estimées au prix de vente. Entre ces deux comptes il y a un écart de 6,712 fr., qui explique pourquoi le fumier ressort dans un cas à 5 fr. 20 et 14 fr. 87 dans l’autre.

11 n’est pas besoin d’ajouter que, dans ces deux tableaux, la perte qui varie de 5,702 fr. 60 à 10,750 fr. 80, représente la valeur du fumier de l’année. Or la quantité produite étant de 710 tonnes, on trouve successivement 5 fr. 20 comme prix arbitraire et 14 fr. 87 comme prix réel.

Je vous ai dit que le prix de 26 francs auquel on était arrivé chez M. Schattenmann était une exception.

En effet, la ferme dont il s’agit étant de fondation récente, pour la mettre au régime d’une culture intensive on a dû acheter au dehors des quantités considérables de paille, en une année où elle était précisément fort chère. Cette réserve faite, on doit conclure des données qui précèdent que le

prix réel du fumier est compris entre 15 et 20 francs la tonne. Fixons-la à 15 francs.

Parlons maintenant du prix des engrais chimiques.

11 y a, avons-nous dit, dans 40,000 kil. de fumier :

Azote 103 kil.

Acide phosphorique 75

Potasse 150

Chaux 521

Pour obtenir l’équivalent de cette fumure sous forme d’engrais chimiques, il faut recourir aux produits suivants :

Phosphate de chaux

QUANTITÉS

PRIX

Nitrate de potasse

Sulfate d’ammoniaque. . . .

Sulfate de chaux

2,287 kil.

555 fr. 40

Soit 555 francs pour l’équivalent de 40,000 kil- de fumier.

Ce qui porte à 15fr. 40 la quantité d’engrais chimiques pouvant tenir lieu d’une tonne de fumier qui coûte au moins 15 francs.

Ainsi donc, à tous les avantages que nous leur avons déjà reconnus, les engrais chimiques joignent encore celui d’un prix plus réduit. Et il est bon de remarquer, mais sans insister sur ces détails, comme sur la plus grande facilité qu’offre leur emploi et la forme de leur azote qui rend cet élément plus assimilable, que l’engrais chimique dont nous faisons l’équivalent de 40,000 kil. de fumier, contient en plus 20 kil. d’acide phosphorique.

Quel ensemble de conclusions importantes ! avec les engrais chimiques les rendements sont plus élevés qu’avec le fumier, et voilà qu’à égalité de richesse ils coûtent moins cher !

Le prix de 1 5 francs la tonne que j’aiadoplô pourlefumier,

ne peut-il dans certains cas descendre plus bas ? Je l’ignore. Je dirai tout de suite que je ne le crois pas. Cependant, n’ayant pas de parti pris, j’accueillerai avec reconnaissance toutes les rectifications sérieuses qu’on voudra bien m’a. dresser.

Mais là ne se bornent pas les avantages qui doivent résulter de remploi des engrais chimiques.

Faisons abstraction pour un moment de toute question de comptent de dépense, et voyons les conditions dans lesquelles se trouve l’agriculteur qui 11e peut fumer ses terres qu’avec le fumier qu’il produit. Je prendrai la propriété de Bechelbronn comme exemple.

Cette propriété se compose de 110 hectares, dont 60, c’està-dire un peu plus de la moitié, sont en prairies. Au point de vue des traditions du passé, ce domaine est donc placé dans des conditions excellentes, puisqu’on fait à la production du fumier une part égale à celle des récoltes d’exportation.

Or, combien produit-il de fumier et combien la terre en reçoit-elle par hectare?

La production du fumier est de 710 tonnes par an , lesquelles réparties sur 50 hectares de terre arable et 10 hectarés de prairie haute, donne en moyenne 11,853 kil. , soit 12 tonnes par hectare et par an.

Mais une fumure annuelle de 12 tonnes de fumier est une fumure précaire. Vous le savez tous, messieurs, cultiver dans de telles conditions, c’est cultiver pour 11e rien gagner.

Vous en jugerez par les rendements mêmes qu’on obtient à Bechelbronn.

RENDEMENT PAR HECTARE

Froment 18 hectol.

Avoine 52 id.

Betteraves 20,000 kilogr.

Prairies 4,545 id.

A Bechelbronn on ne fait donc que de la culture à petit

rendement et à bénéfice réduit : cela est si vrai qu’en fixant la rente du fonds à 5 p. 100, on obtient à grand’peine un bénéfice net de 5,300 francs.

Ainsi voilà undomainedontla valeur est de 550,000francs, qui exige un fonds de roulement de 35,000 francs, et où pour n’avoir employé que du fumier, malgré la haute intelligence qui a présidé à sa direction, on n’a obtenu que des résultats infiniment précaires. Remarquons en effet que si on assimilait la ferme de Bechelbronn à une exploitation industrielle, sur les 3,300 francs de bénéfice net, il faudrait prélever le traitement d’un gérant, ce qui n’a pas été fait. Est-ce là une situation industrielle, qu’on puisse donner comme exemple et qui soit en état de lutter contre l’importation étrangère ?

Changeons ces conditions , et voyons ce qu’on pourrait faire à Bechelbronn au moyen des engrais chimiques.

Que l’on dépense de ce chef 100 francs par hectare, soit 5,500 francs en tout, et voici ce qui arrivera.

Les rendements passeront de 18 hectolitres à 50, soit 12 hectolitres de bonification, c’est-à-dire, contre une dépense de 100 francs, un excédant de récolte de 240 francs, non compris la paille. Réduisons si vous voulez le bénéfice d’un tiers et fixons-le de 80 à 100 francs par hectare, il en résultera toujours ce fait important, qu’avec un surcroît de capital de 5,300 francs, on peut porter le bénéfice de l’exploitation de 3,500 francs à 7,000 ou 8,000 francs. Veuillez remarquer que je mets ici tout au plus bas.

Ceci ne doit pas vous surprendre, messieurs, maintenant que les avantages de la culture intensive vous sont familiers.

Encore une fois, à Bechelbronn, sans rien changer ni comme agencement, ni comme nature des cultures, et par le seul fait d’une avance de 100 francs d’engrais chimiques par hectare, le bénéfice peut être triplé.

Voilà une démonstration saisissante, ce me semble, de la vérité de ce principe, qu’en agriculture il n’y a de bénéfice

qu’avec des fumures abondantes, et que, vu l’impossibilité où l’on se trouve de produire assez de fumier pour obtenir des rendements intensifs, il faut forcément avoir recours àun supplément d’engrais chimique. C’est là une situation sur la gravité de laquelle il ne faut pas fermer les yeux, car l’importation étrangère en aurait bientôt démontré le péril.

Dira-t-on que cette proposition est contestable à raison de l’exemple que j’ai choisi, et qu’il y a des agriculteurs dont l’industrie est plus avancée, ceux par exemple qui ont annexé des distilleries ou des sucreries à leur exploitation et pour lesquels une importation d’engrais n’est pas nécessaire?

Même dans ces conditions, la culture réduite à ses seules ressources ne peut fumer assez pour porter les rendements à la limite qui assure le profit.

M. Cavallier, dont la ferme a pour annexe une sucrerie, ne peut produire quel, 000 tonnes de fumier par an, ce qui suffit à peine à l’entretien de 50 hectares, à raison de 50,000 kilogr. de fumier tous les deux ans. Eh bien, dans ces conditions, M. Cavallier n’obtient que de 35 à 40,000 kil. de betteraves par hectare, alors qu’avec notre engrais complet il en a obtenu 59,000 kil. l’année dernière.

Vous ne serez pas surpris si j’ajoute qu’en face de tels résultats, M. Cavallier s’est décidé à régler l’économie de ses cultures sur l’emploi permanent des engrais chimiques.

La conclusion à laquelle je veux arriver est celle-ci : dans la grande généralité des cas, le plus cher de tous les engrais c’est le fumier de ferme.

Lorsqu’on veut n’employer que le fumier comme agent de fertilité, quoi qu’on fasse, la quantité que fou produit est insuffisante pour obtenir de grands rendements, on reste dans les conditions de la culture à produits restreints, qui est en même temps celle des profits précaires et incertains.

Dans le passé, on avait érigé en axiome, cette proposé»

lion : que pour faire de la bonne culture il fallait de la prairie, du bétail et du fumier. — Or, je prétends que cette proposition est à la fois une hérésie agricole et économique. Réfléchissez-v.

L’agriculteur qui n’emploie que du fumier et rien que du fumier, épuise sa terre. D’où vient le fumiei Du fonds. Le fumier ne répare donc pas en réalité les pertes de phosphate de chaux, de potasse, de chaux et de matière azotée que le domaine a subies par l’exportation d’une partie des récoltes. Lorsqu’on exporte de la viande, la perte est moindre que lorsqu’on exporte du grain, mais il y a toujours perte. Je le répète donc, cet axiome, dont on a fait jusqu’ici la base et comme le palladium de l’art agricole, n'est en réalité qu’un expédient. Il n’a sa raison d’être que dans le cas très-exceptionnel où la prairie est arrosée par un cours d’eau limoneux, qui rend à la terre l’équivalent de ce qu’elle a perdu en agents de fertilité; mais je le répète, ce cas est si rare, qu’il ne peut faire loi.

J’ai dit que la culture fondée uniquement sur l’emploi du fumier est aussi un non-sens économique. En effet supposez le cas d’une terre médiocre, rendant sur le pied de 8 à 10 hectolitres de froment par hectare, calculez ce qu’il vous faudra de temps pour l’amener à en produire 125 ou 50 avec le fumier, et vous reculerez devant les sacrifices que cette amélioration entraînerait. Avec les engrais chimiques, le changement est immédiat, la progression soudaine et le bénéfice immédiat aussi. Or, si nous remarquons qu’outre le bénéfice on augmente, dès la première année, les ressources en paille, n’est-il pas évident qu’au lieu de faire d’abord de la viande pour avoir du blé, il y a un avantage manifeste à renverser l’ordre préconisé jusqu’ici et commencer par faire du blé, pour avoir un bénéfice d’abord, puis de la paille et enfin du fumier. Je le répète donc, la terre ne cesse de s’épuiser que lorsqu’il y a réellement importation d’engrais, et la solution qui nous est imposée par la force des choses, c’est d’élever la fertilité

du sol au moyen d’engrais composés artificiellement avec des produits existant à l’état de mine dans la nature, et qui semblent nous avoir été réservés pour réparer les déprédations du présent comme du passé et nous préserver des dés? es de l’avenir.

11 n’est donc pas exact de dire qu’avec du fumier et rien qu’avec du fumier on suffit à tout. Ce qui est vrai, c’est que pour obtenir sans délai de grands rendements, il n’y a qu’un moyen, c’est de recourir à une importation d’engrais artificiels, et d’engrais chimiques de préférence à tous autres, parce que ce sont les seuls dont la nature soit toujours rigoureusement définie et identique à elle-même, les seuls par conséquent sur lesquels la fraude ne puisse s’exercer et jusqu’à présent, à mon avis, les plus économiques.

Essayez de ramener à leur prix réel les produits à qualifications retentissantes, préconisés par certains marchands d’engrais, et vous les trouverez grevés d’un profit que l’usure la plus scandaleuse n’a jamais atteint (').

Aujourd’hui que les éléments premiers de la fertilité nous sont connus, il ne peut plus être question de règles absolues s’imposant à nous au nom d’une tradition qui se rapporte à un état économique différent du nôtre. Aujourd’hui nous dominons les exigences de la culture, au lieu d’être dominés par elle.

Je ne puis que répéter ce que j’ai dit dans une autre enceinte :

« Les agriculteurs ne sont plus soumis à la nécessité de produire eux-mêmes leur fumier; ils se feront producteurs d’engrais si, tout compte fait, ils y ont leur avantage, mais s’ils trouvent plus profitable de recourir aux engrais chimiques, rien ne les en empêche, il n’y a plus là une question de bonne culture, mais une question de prix de revient (2) . ))

i1) Voir ma deuxième réponse au Journal de V Agriculture.

(2) Conférence de la Sorbonne.

Lorsqu’on veut introduire dans un domaine ces nouvelles méthodes, pour arriver au maximum de produits, il faut encore opérer un changement dont je ne vous ai rien dit jusqu’à présent, et dont il est nécessaire que je vous entretienne, attendu qu’il a pour résultat de rendre à la culture une partie importante des terres qui étaient affectées à la production du fourrage, sans porter cependant atteinte aux ressources dont on disposait à cet égard.

Le changement dont il s’agit consiste à substituer autant que faire se peut la luzerne à la prairie.

Je puis invoquer à cet égard deux témoignages également imposants, celui de M. Boussingault qui reconnaît que les luzernières rendent plus que les prairies, et celui de M. Schattenmann qui a fait avec de grands avantages la substitution dont je vous entretiens.

Qui ne voit que si à Bechelbronn, la nourriture du bétail étant assurée, les ressources en paille accrues, 15 à 20 hectares de prairies sur les 50 qu’on y entretient devenaient disponibles, il en résulterait certainement un accroissement considérable de revenu, surtout si l’on affectait cette partie du domaine à des cultures industrielles entretenues avec des engrais chimiques à hautes doses : c’est là un résultat d’autant plus important qu’il peut être réalisé immédiatement avec un capital relativement très-faible.

Vous le voyez, messieurs, il n’y a pas moyen d’échapper à cette conclusion que je dois répéter encore : en agriculture, le grand profit est aux abondantes fumures, tout ce qui n’est pas bien fumé rapporte peu, et ce n’est que lorsqu’on passe des petits rendements aux rendements élevés, que le bénéfice commence. Tous les efforts doivent donc tendre à fumer avec abondance.

Dans cet entretien, j’ai posé en principe que les engrais chimiques dont j’avais d’abord étudié l’emploi exclusif, peuvent être associés avec avantage au fumier de ferme, et je vous ai indiqué l’esprit qui doit présider à cette nouvelle application. Pour compléter ces premières indications, il

me reste à reprendre les questions par le détail, et à vous indiquer les formules les plus convenables pour ce cas spécial.

Ce complément de nos premières études est d’autant plus nécessaire que la production du fumier est dans une certaine mesure une nécessité à laquelle on ne peut se soustraire, dès qu’il s’agit d’exploitation d’une certaine importance.

Cette nouvelle étude fera l’objet de notre prochain entretien.

Messieurs,

Dans toute exploitation d’une certaine étendue, il est indispensable de recourir au travail des animaux, la culture à main d’homme, qui est le procédé caractéristique de la petite propriété, n’est possible, dès qu’on opère sur une échelle un peu importante, qu’à l’égard de certains produits d’un grand rapport, tels que la vigne, le houblon, le tabac, etc.; je le répète donc, lorsqu’on entre dans le domaine de la culture agricole proprement dite, l’intervention des animaux étant une nécessité qui naît de la force des choses, on produit du fumier dont il faut absolument tirer parti et savoir régler l’emploi.

Je reprends donc la question au point où je l’ai laissée dans notre dernier entretien, et pour compléter les notions générales que je vous ai présentées, sur l’emploi mixte du fumier et des engrais chimiques, il me reste à vous indiquer les règles pratiques qu’on doit suivre en pareil cas.

Notre premier exemple a été un assolement de cinq ans,

celui-là même qui est praliqué à Bechelbronn et qui comprend, vous le savez, la rotation suivante :

lre année Pommes de terre.

2e id . Froment.

5e id Trèfle.

4e id Froment.

5e id Avoine.

 l’ouverture de l’assolement, la terre reçoit 40 à 50,000 kilogrammes de fumier; or, dans 50,000 kilogrammes de fumier, les quatre termes de l’engrais complet sont représentés par :

Azote 206 kil.

Potasse 187

Acide phosphorique 111

Chaux 400

Remarquons qu’un tiers, au moins, de l’azole du fumier est perdu pour le sol, à cause de la décomposition préalable que le fumier doit subir pour manifester son action. On s’explique qu’avec une dose si faible d’engrais, on n’obtienne que des rendements précaires. Pour changer cet; état de choses et mettre la terre au régime de la culture intensive, il faut doubler au moins la dose des agents de fertilité, au moyen des engrais chimiques, et concentrer sur chaque plante celui des quatre termes de l’engrais complet, qui remplit à son égard la fonction de dominante. Pour l’assolement qui nous occupe, je vous proposerai de répartir ainsi les engrais supplémentaires :

a l’hectahe.

lre ANNÉE.

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