‹ Les engrais chimiques (volume 2)Chapitre 59 sur 100 · CRITIQUE ET DISCUSSION · texte numérisé non relu

CRITIQUE ET DISCUSSION

LA TRILOGIE AGRICOLE

LA TRILOGIE AGRICOLE

PAR

J.-A. BÀIU1AL

Sous ce titre emphatique et prétentieux, M. Barrai recommence en volume la discussion sur les engrais chimiques qu’il a épuisée dans son journal. La Trilogie n’est ni plus ni moins qu’une réfutation de la Conférence faite à la Sorbonne par M. Ville sur la crise agricole de 1865. Pourquoi ce titre pompeux? Pour faire amorce à l’acheteur. C’est un tire-Vœil. Tactique d’auteur que le public abandonne.

La situation de notre agriculture est aujourd’hui trop grave pour nous arrêter aux questions incidentes; allons droit au fond des choses et appliquons-nous à faire la lumière là où de méchantes intentions cherchent à semer les demijours et l’obscurité.

Toute la Conférence de la Sorbonne peut se résumer en trois propositions fondamentales : Notre population agricole souffre et son accroissement semble éprouver un temps d’arrêt ; nous sommes, sous ce rapport, dans une situation

(l’infériorité notoire à l’égard de l’Angleterre, de la Hollande et de la Belgique. Quelle est la véritable cause de ce ralentissement et de ce malaise? Nos prix de revient, qui sont trop élevés; et j’ajoute que la surélévation de nos prix est elle-même la conséquence de l’insuffisance des fumures que la terre reçoit.

Fumer plus et mieux, voilà donc le but vers lequel il faut tendre.

Niez-vous, M. Barrai, l’évidence et l’exactitude de cette proposition? — Non. Vous convenez donc avec moi que l’agriculture a besoin d’engrais.

Où les prendra-t-elle?

Dans le passé, on avait une formule toute prête pour répondre à cette question. On disait : Pour avoir du fumier, faites de la prairie, élevez du bétail. Je réponds qu’à part le cas, toujours exceptionnel, où Bon peut se livrer à la production de l’alcool ou du sucre, la dose de fumier recueilli dans une exploitation agricole suffit difficilement pour faire ressortir le blé à un prix rémunérateur, et que même dans l’hypothèse d’une annexe industrielle, l’emploi des engrais artificiels devient une nécessité ou présente dans la pratique d’incomparables avantages.

Que trouvez-vous à objecter à cette deuxième proposition?

Contestez-vous la justesse de cet axiome, admis par tous les praticiens : A la culture intensive les grands profits?

Faut-il en mettre sous vos yeux la preuve par sous et deniers ?

Le bon sens et les connaissances pratiques de vos lecteurs rendent ce complément de preuves inutile. L’agriculture a donc besoin d’engrais. Mais si, dans les conditions les plus favorisées, elle n'en produit pas assez, que sera-ce, lorsque sa position devient précaire et embarrassée, ce qui est le cas de la petite culture?

La petite culture tend à dominer en France, elle s’étend de jour en jour, et sur les 35 millions d’hectares cultivés, elle en occupe déjà 21 millions à peu près. Or vous avez

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beau dire le contraire, je soutiens, et tous les gens pratiques vous diront avec moi, que le propriétaire d’un hectare ou deux ne peut pas se faire producteur d’engrais.

L’économie la plus stricte apportée à l’aménagement des déjections recueillies dans son modeste intérieur est une ressource tout à fait insuffisante.

Pour cette classe de cultivateurs, les engrais artificiels sont plus qu’un auxiliaire : ils sont une nécessité.

Me plaçant donc au point de vue de cette partie si intéressante et la plus nombreuse de la population de nos campagnes, je me suis attaché à exposer comment il faut concevoir l’emploi des engrais chimiques, qui sont les engrais artificiels par excellence, puisque leur matière est toujours rigoureusement définie et leur degré de pureté susceptible d’une fixité que ne présentent pas les autres engrais. Les formules que j’ai publiées ne sont pas d’ailleurs des recettes inflexibles, mais des formules symboliques dont les praticiens judicieux et prévoyants doivent s’efforcer de se rapprocher le plus possible à l’aide des ressources qui sont à leur portée.

J’ai dit : « On fera du fumier si, tout bien pesé, on y trouve son profit; dans le cas contraire, on y suppléera par des engrais chimiques. Au lieu d’une question de bonne culture, il n’y#a plus là qu’une question de prix de revient. (6e Conférence de Vincennes, p. 344.)

« Une règle, une seule et inflexible : c’est qu’il faut rendre à la terre plus de phosphate de chaux, de potasse et de chaux que les récoltes ne lui en font perdre, soit qu’on fasse consommer par les animaux les pailles et les autres déchets de récoltes, ou qu’on s’en serve pour produire de toutes pièces, et par des moyens artificiels, des fumiers dont on combinera l’emploi avec celui des engrais chimiques. » (Meme conférence, p. 370.)

Est-ce assez clair?

Où voyez-vous que je réprouve l’usage du fumier, et comment le pourrai-je, sans inconséquence, moi qui me

suis appliqué à démontrer que le fumier emprunte aux mêmes agents que les engrais chimiques ses propriétés fertilisantes les plus essentielles?

J’arrive au dernier point que vous avez si complaisamment travesti.

Persuadé qu’aucune dépense n’est plus rémunératrice que celle des engrais, lorsqu’ils sont de bonne qualité, c’est-à-dire lorsqu’ils contiennent à la fois du phosphate de chaux, de la potasse, de la chaux et une matière azotée, j’ai pensé et je persiste à croire que l’État rendrait un signalé service à l’agriculture, en facilitant la création d’un système de vente d’engrais à quinze mois de terme. J’ai pensé et dit, en outre, que l’avantage le plus essentiel d’une telle création serait de ramener le commerce des engrais à des habitudes et à une pratique plus loyales. Dans ce dessein, j’ai proposé de n’étendre le bénéfice de ce terme de quinze mois qu’à des engrais d’une composition aussi simple que facile à déterminer, et je comprenais dans cette catégorie

le PHOSPHATE DE CHAUX, LES SELS DE POTASSE, LE NITRATE DE SOUDE, LE SALPÊTRE, LES SELS AMMONIACAUX, CERTAINES MATIÈRES D’ORIGINE ANIMALE, LE GUANO, LES TOURTEAUX DE GRAINES OLÉA- GINEUSES, etc.

J’ai soutenu enfin que l’État ne pouvait te montrer moins jaloux de notre prospérité agricole que de celle de nos voies ferrées, et que puisqu’il avait avancé aux compagnies de chemins de fer, tant en travaux qu’en garantie d’intérêts, près d’un milliard, il ne pouvait se refuser à avancer à l’agriculture, pour l’un de ses plus impérieux besoins, une centaine de millions, d’autant plus que cette somme, déjà votée pour le drainage, est restée sans emploi, et qu’il suffirait d’en changer la destination.

Que trouvez-vous donc là de si répréhensible? et que signifie l’affectation que vous mettez à parler de mes engrais? Auriez-vous par hasard l’intention d’insinuer que je vends des engra:s, que j’ai des intérêts privés à favoriser? Veuillez

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vous expliquer sur ce point et trouvez bon que jusque-là je me borne à cette interpellation.

Ce n’est pas d’aujourd’hui d’ailleurs que je professe et défends ces idées. Les cartons du ministère de l'agriculture renferment, sur cette question, un mémoire de moi qui remonte à plus de sept années et qui nous a valu la nomination de la commission chargée de l'enquête sur les engrais.

Je ne vois rien dans tout cela qui puisse justifier votre attitude et vos violences, rien qu’aucun homme impartial puisse se refuser à considérer comme conforme à l’intérêt et au bien de notre pays, appelé à lutter désormais avec tous les autres pays producteurs de denrées agricoles.

Jusqu’ici j’ai évité à dessein les questions de science, j’ai voulu n’appeler à mon aide que le bon sens et les notions les plus élémentaires; mais ne croyez pas que mon silence à cet égard soit une désertion : je me hâte de rentrer dans le domaine scientifique, qui est mon domaine de prédilection, et je me persuade que vous n’aurez pas à vous en réjouir.

J’ai dit que la science a défini la nature et le nombre des agents qui rendent la terre fertile et engendrent la végétation, comme la houille engendre la vapeur.

Le fumier doit à ces agents, qui sont le phosphate de chaux, la chaux, la potasse et les matières azotées, réunis et associés, son efficacité.

Qu’opposez-vous à cette déclaration?

Voici ce que j’ai dit à cet égard dans la cinquième des Conférences de Vincennes : « En bornant la composition de « l’engrais complet au phosphate de chaux, à la chaux, à la « potasse et à une matière azotée, je n’entends pas nier l’uti- « lité des autres éléments actifs du sol, je les supprime parce « que la terre en est déjà pourvue. » ( Cinquième Conférence de Vincennes , p. 257 et suivantes.) Voulant enfin faire sentir à mes auditeurs toute l’impoi tance des résulta! s que

l’emploi de plus en plus étendu des engrais chimiques est appelé à produire pour le bien des sociétés, j’ajoutais encore :

« Autrefois, la somme des matières mises par la nature « à la disposition des êtres organisés, dont nous faisons par- « tie, avait ses limites. Tout ce que pouvaient faire les systè- « mes en usage était de la maintenir; mais aucun n* était « parvenu à l’augmenter.

a A l’égard des problèmes de la vie et de la population,

« la puissance de l’homme rencontrait une limite infran- « chissable ; les nouveaux procédés de culture auront pour « effet de supprimer cette barrière. Sous leur influence, des « matières, aujourd’hui sans valeur, qui servent à peine de « matériaux de construction, et dont la nature possède des a gisements inépuisables, se transformeront en produits vé- « gétaux, en fourrage, pour nourrir les animaux qui nous « alimentent; en céréales, pour produire le pain, la plus préci cieuse de nos ressources; de la sorte, le grand courant de <( matière organisée qui défraye toules les existences se « trouvera grossi de flots nouveaux, et le niveau de la vie ira « sans cesse s’élevant à la surface du globe. » (Conférence du 10 juillet 1804. Moniteur scientifique , t. VI, p. 899.)

Tout cela, dites-vous, est faux; vous n’v voyez qu’un pur étalage de charlatanisme, pour me servir de vos aménités de langage. Soit; mais souffrez que je replace sous les yeux du lecteur ce que vous avez affirmé et recommandé à la suite de votre visite au champ d’expériences de Yincennes.

« Les matières animales viennent des végétaux; quand « on les fait retourner à la terre sous forme d’engrais, on « restitue ce qui a été enlevé, on fait une chose utile ; mais « on n augmente pas, en fin de compte, la masse des maa tières organisées qui sont à la surface de notre planète.

« On ne peut résoudre ce dernier problème qu’en ayant « recours aux engrais minéraux existant à l’état de mines à « l’intérieur de la terre. C’est pour cela que nous avons con- « seillé à M. Cochery de combiner le phosphate minéral u avec les nitrates et tous les autres composés salins qu’on

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(( peut extraire du sol en différentes localités. M. Cocherv, en « entrant dans cet ordre d’idées, arrivera certainement à k faire des engrais excellents , où l’on pourra peut-être aussi « fixer quelques-uns des éléments utiles de l’atmosphère,

« pour les rendre assimilables par les plantes. Ce sera éten- « dre le cercle de la vie à la surface du globe , ce sera , par a conséquent y rendre un service de l'ordre le plus élevé. » (Journal d' Agriculture pratique, 1864, t. Il, p. 174.)

N’est-ce pas vous encore qui avez dit :

« Le fait principal qui résulte des expériences de « M. Ville, telles qu’elles nous ont apparu à Vincennes, c’est « qu’avec certaines combinaisons d’engrais chimiques, on « peut accroître, dans une proportion très-considérable, la « production des céréales. Un mélange de nitrate de po- « tasse et de phosphate de chaux, ou bien encore un mé- (( lange de nitrate de soude et de phosphate de chaux au- « quel on ajouterait un peu de potasse seraient des engrais k qu’il faudrait en général conseiller pour suppléer au fumier <( d'étable. Dans de tels mélanges on trouverait, en effet, les « quatre éléments dont la réunion nécessaire est mise en « évidence par les expériences de Vincennes. » ( Journal d’ Agriculture pratique , t. 11, 20 juillet 1863.)

IN’avez-vous pas constaté enfin' qu’avec l’emploi d’un tel mélange la récolte, battue sous vos yeux, avait produit sur le pied de 47 hectolitres de grain à l’hectare, alors que le rendement de la terre sans engrais n’avait été que de M hectolitres?

Ai-je sollicité de vous ce témoignage ?

Vous ai-je demandé de visiter le champ de Vincennes?

N’est-ce pas vous qui êtes venu à moi, sous la pression des réclamations de vos abonnés ? et, puisque vous m’v forcez, souffrez que je rappelé la forme de votre demande :

« Je viens de lire dans les Mondes , ce que vous dites des « cultures expérimentales de M. Ville. Cela me paraît extraor- « dinaire; mais, si cela est vrai, s’il n’y a pas d’illusion, je a me rendrai à la vérité comme c’est mon devoir. Je ne suis

« pas de ceux qui refusent de rendre justice aux gens parce « qu’ils ont à s’en plaindre, ou ne les aiment pas. Je voudrais « donc voir; mais c’est là le difficile, dans l’état de mes re- « lations avecM. Ville. Pouvez-vous (la lettre était adressée à « M. l’abbé Moigno) arranger des rapports de gens du monde « entre nous, et alors j’irais à l’une des prochaines leçons, « sans aucun parti pris d’hostilité. Si je suis convaincu de « la vérité, je le dirai ; si je ne ne suis pas convaincu, je me « tairai. Si vous croyez la chose acceptable, faites; et dans « tous les cas je vous remercie et suis votre bien dévoué. » [Lettre de M. Barrai à M. l'abbé Moigno, du 5 juillet 1863 (*)]

A cela quelle fut ma réponse? C’est qu’étant revêtu d’un caractère public, mon laboratoire et mon champ d’expériences vous seraient ouverts, sans condition. Niez-vous que telle fut ma réponse à votre désir et à vos ouvertures?

Et sous l’empire de vos impressions quel fut votre langage : a Nous allons raconter ce que nous avons vu, en « donnant une sorte de procès-verbal de ce que nous avons « constaté. Avant tout, nous devons déclarer que M. Ville a « mis beaucoup d’empressement à nous montrer ses expé- « rien ces et à répondre aux quelques questions que nous lui « avons adressées. Le laboratoire de M. Ville construit, rue « de Buffon, sur des terrains dépendant du Muséum d’his- « toire naturelle, est monté sur une grande échelle. Peu de « chimistes ont à leur disposition d’aussi vastes salles, des « appareils aussi considérables et aussi multipliés, un per- « sonne! aussi nombreux. Là se font, sous de belles serres, (( des expériences de végétation dans des terrains absolu- « ment stériles, sous l’influence de divers agents; la photo-

(‘) Voici dans quels termes cette lettre m’a été transmise par M l’abbé Moigno :

« Je reçois à l'instant cette lettre très-inattendue. Que répondre? »

« Paris, le 5 juillet 1863. »

Par le rapprochement de ces deux lettres, par leurs termes et par leurs dates, le lecteur peut décider si c'est moi qui suis allé à M. Barrai, comme il le prétend aujourd’hui, ou si c’est lui qui est venu à moi.

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(( graphie est chargée d'enregistrer les résultats, en meme « temps que les analyses chimiques les calculent. C’est mie « véritable administration, dont nous ne connaissons d’ana- « logue que celle des laboratoires de MM. Laweset Gilberts (( à Rothampsted, en Angleterre. »

Je me borne à ajouter que la conférence de la Sorbonne ne contient rien que vous n’ayez ainsi vu et constaté.

Et si vous n’étiez pas convaincu de la haute efficacité des engrais chimiques, auriez-vous conseillé à M. Cochery, de fabriquer des mélanges à bases de nitrate de potasse et de phosphate de chaux ; et vous seriez-vous surtout réservé un intérêt dans l’affaire pour vous et votre fils?

Le nierez-vous? Voici la déclaration de M. Cochery au ministère de l’agriculture.

« Désireux de trouver un sel capable de rendre le phosphate de chaux parfaitement assimilable à tous les sols, j’en parlai à M. Barrai

« M. Barrai, après avoir étudié la question pendant plusieurs semaines, me déclara qu’il avait trouvé la solution que je cherchais et m’offrit le résultat de ses découvertes. C’était un engrais qui, par une combinaison de divers sels, rendrait le phosphate surtout assimilable et permettrait de ne vendre la tonne que 110 à 1 lofriancs Nous eûmes préalablement à débattre les questions d’intérêt.

« Il fut convenu qu’un brevet serait pris en France, en Angleterre, en Belgique, au nom de M. Rarral et au mien. Je devais fournir

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