POURQUOI JE PRENDS DES BREVETS
« Par mon brevet sur la production en grand du chloroforme, et par mon brevet d’aujourd’hui sur l’extraction des huiles, j’ai l’ambition de créer un ordre nouveau de cultures, les cultures industrielles se suffisant à elles-mêmes, entretenant la terre dans un état croissant de fertilité, sans autre engrais que le résidu de la fabrication dont la récolte est la matière première.
« Je m’explique plus clairement : à l’aide du chloroforme appliqué à l’extraction des corps gras, je veux donner aux agriculteurs le moyen d’extraire l’huile de leurs graines oléagineuses plus complètement et plus économiquement que ne le fait actuellement l’industrie. A l’avenir, l’agriculteur exportera de l’huile; les tourteaux et les pailles lui serviront à rendre au sol les agents de production qu’il avait perdus. La totalité des agents utiles retournera à la terre ; il ne sera exporté qu’un produit sans influence sur la végétation : l’huile ne possède, en effet, aucune propriété fertilisante. Grâce à ce système, la culture du colza et du pavot, qui sont des cultures de grand rapport, mais qui épuisent beaucoup la terre, devien-
Au moyen des plantes oléagineuses on peut, en effet, rendre au sol tout ce qu’il a perdu par une voie plus rapide, aussi sûre et moins coûteuse qu’avec la
dront, comme la betterave, des cultures améliorantes. Dans le cas des plantes oléagineuses, l’amélioration du sol sera bien plus complète que dans le cas de la betterave.
« Avec la betterave, le sol ne reçoit qu’une partie de l’azote de la récolte, celle que les déjections des animaux retiennent; l’azote que les animaux s’assimilent, celui que leur respiration déverse dans l’atmosphère sont perdus pour le sol de l’exploitation. Soit qu’on travaille la betterave pour en extraire le sucre ou pour le transformer en alcool, la plus grande partie de la potasse contenue dans la récolte est encore perdue pour le sol. Dans le cas des plantes oléagineuses, aucune de ces pertes ne se produit; le tourteau, délayé dans l’eau, contient la presque totalité de l’azote, des phosphates, de la potasse et de la chaux prélevés sur le sol par la récolte. Cet engrais contient les éléments d’une nouvelle récolte sous la forme la plus favorable à l’assimilation par les végétaux; on n’a pas besoin de recourir à la digestion animale pour préparer l’engrais; la facilité avec laquelle les tourteaux, délayés dans l’eau, se décomposent, rend cet organe intermédiaire, dont l’emploi est si onéreux, absolument inutile.
<( Si, au lieu d’employer les tourteaux seulement, on utilise en même temps les fanes des récoltes, par leur immersion dans l’eau avec addition d’une partie du tourteau pour favoriser leur désagréga- ‘tion et leur décomposition, la culture des plantes oléagineuses deviendra une des plus améliorantes que la théorie conçoive et que l’art puisse réaliser, car la terre bénéficiera, chaque année, de l’azote prélevé sur l’air par les cultures antérieures, en même temps que des minéraux utiles rendus accessibles à la végétation par la désagrégation des roches constitutives du sol.
« Ce 10 novembre 1860. Signé : G. Ville, 43 his, rue de Buffon. »
(( Vu pour être annexé au brevet de quinze ans, pris le 10 novembre 1860 par le sieur Ville. Paris, le 18 décembre 1860.
« Pour le Ministre et par délégation,
« Le Directeur du Commerce intérieur, Signé : E. Julien. »
betterave, puisqu’elle permet de s’affranchir du bétail dont l’intervention se traduit par une avance de 7 à 800 fr. par hectare.
Gardez-vous de croire, d’après ces indications, que je proscris l’élève du bétail. Rien ne serait plus loin de ma pensée ; je me borne à vous exposer les lois qui règlent la production des végétaux, laissant à chacun le soin de les appliquer au mieux de ses intérêts.
Pour ne parler que des plantes oléagineuses, trouvez-vous avantage à faire de la viande ? La consommation du tourteau à l’étable vous en donne les moyens. Manquez-vous du capital nécessaire à l’achat du bétail? Je vous indique comment il est possible de s’en passer. Produire avec économie sans appauvrir la terre, voilà le but. Peu importe le moyen.
Mais là ne se bornent pas les applications qui découlent des principes que je viens d’exposer.
Je vous ai parlé de la culture du chanvre. Vous n’ignorez pas que c’est une des plus épuisantes que l’on connaisse. Pourquoi? Parce que rien ne fait retour à la terre. — Quel est pourtant le produit prin- .cipal du chanvre? Le textile.
[' Pour le séparer de la tige, on a coutume de faire |séjourner la plante dans l’eau pendant un mois ou ■ six semaines au bord des rivières ou dans des étangs. [Au bout de très-peu de jours, la matière gommo- ;*résineuse qui tient les fdaraents du textile collés à Ja tige se décompose et se dissout, ce qui permet de les séparer par le teillage. Mais le rouissage ainsi pratiqué a l’inconvénient de faire perdre la plus
grande partie de la potasse, du pliosphale de chaux et de la matière azotée contenue dans la plante. Voilà pourquoi le chanvre est une culture épuisante.
Supposez qu’au lieu de procéder ainsi, on soit parvenu à réaliser un mode nouveau de rouissage, applicable dans des conditions industrielles; le lin et le chanvre perdent aussitôt leur caractère de plantes épuisantes, et il devient possible de les cultiver avec les seuls déchets du rouissage.
En effet, de quoi est formé le textile? De carbone, d’hydrogène et d’oxygène, c’est-à-dire des éléments hydro-aériens, qui ne font rien perdre à la terre. 11 faut donc s’efforcer de limiter à ce produit l’exportation de la récolte.
En vue d’obtenir ce résultat, MM. Joulie et Bertin ont eu l’heureuse inspiration de substituer au rouissage ordinaire un rouissage industriel plus judicieux. Au lieu de faire séjourner la plante dans l’eau, ils la soumettent, dès qu’elle est mûre et sèche, à l’action de certains organes mécaniques qui broyent et séparent la partie ligneuse des fibres textiles.
Cette première filasse est grossière, sans doute; aussi la soumet-on à un rouissage chimique. On ta lave avec une lessive de potasse ou de soude caustique, pour dissoudre toute la partie azotée et gommeuse qui en altère la pureté. — Quant au liquide alcalin chargé de ces matières, on s’en §ert pour arroser les débris de chenevotte où sont concentrés les produits minéraux. La masse entre rapidement en décomposition ; les parties ligneuses de la plante se désagrègent; en les rendant au sol, on lui restitue la
totalité des agents de fertilité qu’il avait perdus, plus la potasse qui a servi au lavage, plus l’azote que la plante a prélevé sur l’air.
Vous voyez. Messieurs, que, quelle que soit la culture que nous prenions pour exemple, dès que l’exportation se borne à un produit formé d’hydrogène, d’oxygène et de carbone, si on ramène au sol tout le reste de la récolte, la fertilité initiale n’est pas atteinte.
Quant à la solution pratique, nous avons le choix entre trois moyens : l’engrais chimique, le fumier
PAR LE bétail, ou LES DÉTRITUS DE RÉCOLTES UTILISÉS DIRECTEMENT.
Quel est le meilleur de ces trois procédés ?
C’est une question qu’on ne peut résoudre à priori, car elle dépend de la situation où l’on opère et du capital dont on dispose.
Au point de vue des exigences de la culture, ces trois procédés s’équivalent, s’ils sont employés de façon que la loi de restitution totale soit observée, car, en dehors de ces prescriptions, il n’y a pas de succès durable pour l’industrie agricole. Mais soit qu’on se serve comme engrais du fumier de ferme ou des résidus de récolte, on trouve toujours un avantage réel à faire intervenir dans une certaine mesure les engrais chimiques, parce qu’en raison de leur grande solubilité et de la rapidité de leur action, ils permettent d’obtenir plus sûrement qu’aucun autre le maximum de récolte avec la moindre dépense, résultat auquel il faut subordonner tous les autres, parce que l’importance du profit en dépend !