CHAULAGE DE TERRES FORTES
le Rhin, le Pô, n'arrivent à la mer que par des deltas. .L'expérience de M. Schlœsing peut-elle en outre expliquer les avantages qu'on trouve à chauler une terre forte, les inconvénients qu'entraîne la même opération pratiquée sur les terres légères ? C'est ce qu'il nous reste k discuter. Une terre forte, riche en argile, est peu perméable à Teau et à l'air. Si elle n'est pas drainée, il faut la cultiver en billon pour faciliter l'écoulement de l'eau, l'ennemi est l'excès d'humidité retenue par l'argile, qui forme comme une éponge toute gonflée de liquide; la chaux coagule cette argile : elle comprime l'éponge et laisse l'eau s'échapper; la terre devient plus filtrante, moins collante, plus abordable : le chaulage des terres fortes est avantageux. Dans une terre légère, le sable domine ; reçoit-elle une forte pluie, celle-ci s'infiltre, disparaît; deux heures plus tard la terre est abordable, l'ennemi est la sécheresse. Si la chaux coagule l'argile peu abondante que cette terre renferme, elle diminue encore sa faculté de retenir l'eaijjles défauts de la terre légère s'exagèrent; l'opération est déplorable.
Toute la chaux employée aux usages agricoles n'est pas acquise pour être répandue sur les terres : dans le nord-est de la France, une fraction importante de la chaux utilisée provient des sucreries; elle est contenue dans le produit désigné sous le nom d'écumes de défécation. On sait que, pour purifier les jus sucrés qui proviennent du traitement des betteraves, on les mélange à de la chaux éteinte, puis délayée dans l'eau, à du
lait de chaux; quand ce mélange a été effectué, on précipite la chaux à Taide d'un courant d'acide carbonique provenant, comme la chaux elle même, de la calcination du calcaire, de façon qu'on reforme, dans les cuves de jus sucré, le carbonate de chaux qu'on a décomposé dans les grands fours coulants qu'on voit dans toutes les sucreries. Le précipité de carbonate de chaux qui se produit dans le liquide, entraîne avec lui la plupart des impuretés que renfermaient les jus; aussi, après cette purification sont-ils conduits aux appareils d évaporation. Quant à la boue calcaire qui tombe au fond des cuves, on la soumet dans des appareils spéciaux dits filtres-presses à une pression suffisante pour en extraira tout le jus sucré qu'elle renferme. Los résidus pressés forment les écumes de défécation; elles renferment, outre une grande quantité de chaux, les matières orga niques azotées solubles extraites de la betterave en même temps que le sucre et qui n'ont pas été décomposées pendant le traitement; elles augmentent quelque peu la valeur comme engrais des écumes de défécation, que les cultivateurs des terres fortes emploient avec d'autant plus d'avantage que le prix en est très bas.
Il n'en est pas ainsi de la chaux vive : aussi les chaulages à très forte dose, s'élevant à 3 ou 400 hectolitres, comme on les pratique quelquefois en Angleterre, sontils souvent onéreux, ou au moins représentent-ils une très grosse avance. Un hectolitre de chaux vaut au four environ 1 fr. 50; mais, conduit aux champs, incorporé au sol, sa valeur a au moins double : un chaulage à
100 hectolitres à l'hectare représenterait donc une avance de 300 francs, qui serait, dans les comptes, répartie sur une dizaine d'années. Les quantités de chaux répandue varient, suivant la nature des terrains, entre des limites très écartées; on est guidé par les résultat» obtenus : si, sur une terre qui ne portait, avant le chaulage, aucune légumineuse, on voit apparaître le petit trèfle blanc des prairies, la dose de chaux (*st suffisante ; si au contraire aucune modification sensible de la flore primitive ne se produit, la quantité de chaux employée est trop faible.
^ Il Pldtre.
Bien que le plâtre soit du sulfate de chaux, et que par conséquent il renferme la même base que la marne ou les calcaires employés à la fabrication de la chaux, son action est très spéciale et tout à fait différente de celle des amendements calcaires. Il n'agit que sur les prairies (le légumineuses, sur les prairies artificielles : trèfle, luzerne ou sainfoin.
On n'a commencé à l'employer qu'à la lin du siècle dernier; c'était le moment où Schubart, animé d*un ardent désir de faire progresser l'agriculture, cherchait à développer en Allemagne la culture du trèfle : il multipliait les essais, les recommençait chaque année, et
sans cesse par ses écrits vantait sa plante de prédilection. Ces louanges étaient justifiées : à cette époque, on n'avait guère d'autre engrais que le fumier de ferme, dont la production est étroitement liée aux ressources fourragères; il y a cent ans, aucune industrie agricole ne fournissait de résidus utilisables à Talimentation du bétail ; on cultivait à peine la betterave ou la pomme de terre : par suite le foin de la prairie et les pailles des céréales étaient seuls distribués aux animaux. Or, la prairie établie en terres sèches ne donne que des produits aléatoires, les graminées qui la forment se défendent mal contre la sécheresse, on Ta bien vu en 4893, et on conçoit quel changement amena l'introduction d'une plante fourragère vivant sur les plateaux comme les céréales et y donnant des récoltes plus abondantes, plus nutritives que celles qu'on obtient des prairies naturelles.
On fut d'abord assez malhabile dans cette nouvelle Culture, et les échecs étaient fréquents, quand, en 1765, le pasteur Mayer annonça qu'on doublait la récolte du trèfle en le saupoudrant de plâtre. Cette découverte provoqua un véritable enthousiasme ; ce fut, dit Schwertz, le commencement d'une ère nouvelle pour l'agriculture : àlajachèreimproductive, longtemps considérée comme une nécessité, on substitua avec un immense avantage la culture du trèfle.
Les expériences se multiplièrent en France, en Angleterre, en Amérique; habituellement elles réussirent. Très vite, on arriva à l'engouement, on s'imagina que
le plâtre était un engrais universel qui allait remplacer tous les autres. Il n'en était rien cependant : les mécomptes furent nombreux, et comme ces résultats contradictoires avaient jeté quelque trouble dans les esprits et qu'après avoir exagéré les effets utiles du plâtre il était à craindre qu'on le négligeât outre mesure, la Société d'agriculture de France jugea utile d'ouvrir une enquête. Une série de questions précises fut adressée aux cultivateurs; des réponses, classées par Bosc, professeur au Muséum d'histoire naturelle, il résulta que le plâtre, très utile sur les prairies artificielles établies sur des terres riches en humus, n'exerçait pas d'action sur les légumineuses semées en terres stériles, non plus que sur les céréales. Ces conclusions ont été confirmées par toutes les observations ultérieures; mais, quand il fallut essayer de comprendre le mode d'action du plâtre, on se trouva fort empêché.
La question est délicate en effet, et a exercé depuis longtemps la sagacité des agronomes. Rappelons d'abord que le mode d'alimentation des légumineuses, qui bénéficient de l'emploi du plâtre, est très particulier : elles ne prospèrent que dans les sols riches en humus, elles ne fournissent d'abondantes récoltes qu'autant que le sol présentera à leurs racines des matières humiques dissoutes; or, dans la terre, les matières humiques sont souvent combinées à la chaux, qui les rend insolubles ; dans les laboratoires, quand nous voulons les extraire, il faut commencer par détruire cette combinaison à l'aide de l'acide chlorhy-
8fi LES EXrjRATS MINÉRAUX
drique étendu : il dissout la chaux, et quand, après avoir expulsé le chlorure de calcium, formé par des lavages, on ajoute à la terre ainsi traitée du carbonate de potasse, on obtient une liqueur très colorée, très chargée de matières humiques.
Visiblement le plâtre, le sulfate de chaux, n'est pas par lui-même un dissolvant des matières humiques: il ne peut agir qu'en provoquant des réactions secondaires, et j'ai reconnu, en effet, il y a longtemps déjà, qu'une terre plâtrée abandonne à l'eau une quantité de potasse bien plus considérable que celle qu'on peut extraire d'une même terre sans addition. Boussingault avait trouvé, en outre, que les cendres d'un trèfle plâtré sont plus riches en potasse, mais non en acide sulfurique, que celles d'un autre trèfle venu sur une terre semblable privée de cet amendement. C'est, en effet, en agissant sur la potasse contenue dans le sol, en déterminant à l'aide de cette potasse la dissolution des matières humiques, que le plâtre est favorable.
Une expérience très simple permet de concevoir comment le plâtre mobilise la potasse du sol : on agite avec de la terre une dissolution de carbonate de potasse étendu dont la teneur en alcali a été rigoureusement déterminée; si, après cette agitation, on filtre et qu'on détermine le titre de la dissolution alcaline, on voit qu'il a singulièrement baissé, souvent des quatre cinquièmes. La terre absorbe, retient, insolubilise la potasse; c'est une action analogue à celle du noir animal retenant les matières colorantes.
Si, au lieu d'agiter avec de la terre du carbonate de potasse, on emploie une dissolution de sulfate de potasse, on trouve que l'absorption est infiniment moindre. Combinée a Tacide sulfurique, la potasse circule dans le sol, tandis qu'elle est arrêtée quand elle est unie h Tacide carbonique ; et tout de suite nous comprenons que le plâtre, le sulfate de chaux, en agissant sur le carbonate de potasse, Tamène à Tétat do sulfate par échange des bases et des acides. Ajouter à un sol du plâtre, c'est donc y provoquer la formation du sulfate de potasse. Or, si on laisse en contact pendant quelques instants la combinaison des matières humiques et de la chaux, qui, nous Tavons dit, est très peu soluble, avec du sulfate de potasse, on voit la liqueur se colorer; la matière humique se dissout, le sulfate de potasse a formé, au contact du carbonate de chaux qui englobait la matière humique, du carbonate de potasse ([ui la dissout; de même, si on fait bouillir de la terre riche en matières organiques avec du sulfate de potasse, on voit la liqueur se colorer fortement, la matière humique est mobilisée.
En détruisant l'adhérence de la potasse au sol, en lui rendant sa faculté de dissoudre les matières humiques, aliment de préférence des légumineuses, le plâtre exerce donc une action favorable sur les terres riches en humus. On conçoit, en outre, qu'on puisse substituer au plâtre le sulfate de potasse quand son prix n'est pas trop élevé, comme l'ont fait sirs Lawes et Gilbert dans une expérience restée célèbre. Et on conçoit enfin que
le plâtre soit sans effet sur une terre pauvre en humus, ce qu'avaient observé les correspondants de la Société d'agriculture dont les dépositions ont été résumées par Bosc.
On s'accorde à reconnaître que 300 ou 400 kilos de plâtre à rhectare distribués au premier printemps sur les jeunes trèfles, luzernes ou sainfoins sont suffisants; c'est là une faible dépense, le plâtre cru ne valant guère que 20 francs la tonne. Aux environs de Paris, son effet est peu sensible ; il n'y a pas lieu de s'en étonner : le plâtre étant naturellement abondant dans le bassin parisien, une nouvelle addition n'est pas utile.
La culture n'a fait au ivui® siècle aucun progrès comparable à l'introduction dans les assolements des prairies artificielles ; elles ne s'étendirent que lentement : pendant qu'il parcourt la France, quelques années avant la Révolution, A. Young note au passage les terres, encore peu nombreuses, sur lesquelles croît la luzerne; et bien qu'il ignorât les raisons qui rendent cette culture si précieuse, les résultats qu'il en avait obtenus le poussaient à la recommander et à juger de l'état d'avancement de l'agriculture dans une région par la place qu'on y accordait au trèfle ou à la luzerne. Nous pouvons aujourd'hui, en connaissance de cause, admirer sa sagacité ; la découverte de MM. Hellriegel et Wilfarth, en nous apprenant que les bactéries qui peuplent les nodosités des racines des légumineuses fixent l'azote de l'air, nous explique comment les plantes de cette famille enrichissent les sols qui les ont portées ; elle