I. — • LES PREMIERS TRAVAUX SUR LA PLANÈTE MARS
11 serait difficile de comprendre les travaux de ces dernières années si nous les isolions de la série fort intéressante que cette planète a fait naître de-
(i) Proctor : Mont. Not., vol. XXIX, p. 37 et 232 ; vol. XXXIII, p. 552. — ^ Backhuyzen ; Observaiory, vol.' "VIII, p. 437. — Denning : Observatory, may 1899, p. 195 et 196.
l'énigme martienne 87
puis cjue le fondateur de l'Astronomie physique, W^illiam Herschel, entreprit l'étude de Mars.
W. Herschel ne nous a pas laissé de cartes résumant l'ensemble de ses observations ; il s'attacha surtout à confirmer certains points acquis et il st-rait à peine téméraire de soutenir que VAréograpliii' naquit avec ses travaux. On admit généraleniLMil, à la suite de ses éludes, que Mars offrait des pôles lit- j^lace ou de litige, dont les fluctuations, en étendue, suivaient les saisons de la pTant-tc. Les trois «grandes lignes de la topog"raphie inartit-nne furent alors soupçonnées, et, en 1783, K- <.n;in;l astronome j)ou\ait écrire ces lii^nes, dont K- sens n'a fait que s'affiiiner après plus de cent \inu"t ans de recherches :
" L'analoi^ie entre Mars et la Terre est peut-être de beaucoup la plus grande (|ul existe dans le svstème solaire tout entier (i) > .
Cette circonstance, ajoute Miss Clerke, à laquelle nous empruntons cette belle citation, donne un intérêt tout particulier à l'étude des conditions physiques de notre voisine planétaire extérieure (2) ».
Dans le preinier quart du xix* siècle, les connaissances sur la planète Mars au point de vue physique pouvaient se résumer ainsi :
1° Les saisons martiennes sont analogues aux nôtres, quoique deux fois plus longues, en raison de la durée de révolution de la planète (l'inclinaison
(i) Philosoph. Trans., vol. LXXIV, p. 260. (2) Miss Clerke : History of Astron. during the XlXrh rentury, p. 2y^,
de l'axe de Mars étant sensiblement égale à celle de l'axe terrestre) ;
2° Les neig"es polaires fondent presque entièrement pendant les étés de la planète ; elles n'occupent pas nécessairement les pôles géog-raphiques du globe martien ;
3° Mars offre aussi des taches sombres, bleues ou vertes, qui paraissent varier en étendue et peutêtre en position ;
4° Les variétés de teintes sont dues à des différences réelles d'un globe formé de terre et d'eau, les parties roùgeâtres ou jaunes étant de véritables continents, les taches et les traînées sombres, des océans ou des détroits.
Cette dernière interprétation, plus ou moins erronée, a survécu à toutes! les discussions, et, i\ l'heure actuelle, toute l'Aréographie, ainsi que nous le verrons, emploie des termes en rapport avec ces idées préconçues.
Avec les travaux de Béer et Madier (1830 h 1841), s'ouvre une ère nouvelle dans la science aréographique (1), une sorte de période de transition, période, très intéressante et dont nous aurions tort de ne pas tenir compte. C'est à ces deux astronomes que nous devons le premier essai d'une carte de Mars, sur laquelle on reconnaît, malgré des erreurs
(i) Fragments sur les corps célestes du système solaire (Paris, 1840).
Beitrage, etc., Weîmar (1841) ; Astron, Nachr., 183 1 à 1842.
l'énigme martienne 89
inévitables, les premiers linéaments de la géographie du globe martien.
Les perfectionnements apportés au télescope par W. Herschel et, plus tard, les corrections que d'habiles opticiens firent subir aux objectifs des lunettes, permirent à l'Astronomie physique de se développer et de prendre une place de plus en plus prépondérante.
Au reste, nous voyons entrer dans la lice, à partir des travaux de Béer et Madler, les plus illustres astronomes. Sir John Herschel, dont les dessins de nébuleuses provoquent encore notre admiration, se préoccupa des configurations de Mars, et c'est à lui que nous devons la première idée d'avoir attribué à la couleur du sol martien cette coloration rougeâtre caractéristique (i).
Avec le Père Secchi (2) et Sir N. Lockyer (3), nous commençons à trouver de très bons dessins, dont les détails sont assez nombreux p>our imposer la nécessité d'une nomenclature destinée à l'identification. En 1869, l'astronome Proctor (4) dresse une carte vraiment sérieuse de la planète, d'après les dessins de Dawes ; Kaiser, en 1872, résume aussi de la même manière ses propres observations. En-
(i) Smith : Cel. cycle ; vol. I, p. 148, i'"° éd.
(2) Osserv. de Marte. Mem. de l'Osserv. del Coll. R(fm. (Rome,, 1S59).
^ (3) Memoirs of the Roy. Astr. Soc, t. XXXII, p. 179-190.
(4) Chart of Mars. London, i86o- V. aussi Essays on Astr. (London, 1872).
yo LES ÉNIGMES DE^ LA SCIENCE
fin, en 1874, Terby (i) publie, dans son Aréographie, un résumé de tous les travaux depuis l'époque de Fontana (1636), qui observait une vingtaine d'années apr^^s l'invention <le la lunette.
Nous passons sous silence bon nombre d'observateurs, qui tous contribuèrent à donner à nos connaissances sur la planète Mars une physionomie officielle que nous pouvons résumer ainsi :
1" Les grandes configurations de l'Aréographie, icnU en restant très identifiables à plusieurs années d'intervalle, présentent des aspects légèrement différents : leurs bords sont soumis à une extension variable comme leur coloration, résultat soupçonné déjà la fin de 1830 ;
2° Les taches sombres sont regardées comme des mers, hypothèse confirmée, croyait-on, par les recherches spectroscopiques d'Huggins en 1867 et de Vogel en 1873 ;
3" On découvre des bandi's plus ou moins étroites reliant les mers et auxcjuelles on donne le nom de lli-iives ;
4" Mars de\ail a\oir une météorologie analogue à la nôtre, <:|Uoique moins accentuée.
Si l'on nous permet de qualilicr d'héroïque la [)i<mière période de i^io à 1S30, l'appellation de classique s'appliqucrnit parfaitement h celle qui s'étend de 1830 à 1877. C'est alors, en eff-t, '|u';iprè.s avoii pris une connaissance générale de l'asp cl plnsiquc
(i) Méni. lie l'Acad. Roy. i/c.v Scinnes de liels^iijiie i. XXXIX, 1875.
l'énigme martienne
de Mars, des géomètres comme MM. Amig-ues (i), Hennessy {2), Young abordèrent les questions irritantes d'aplatissement polaire, sans pouvoir d'ailleurs arriver à se mettre d'accord. Les mesures plus complètes et plus précises de la parallaxe solaire nous donnèrent une meilleure évaluation de la masse et de la densité de la planète, mais il restait encore nombre de points obscurs. La période qui suivit immédiatement, tout en augmentant nos connaissances générales, n'était pas faite pour résoudre l'énigme martienne, comme on le disait couramment et ainsi que nous allons le voir. Avec la mémorable opposition ât- 1^77, nous entrons dans une véritable période roDianiique.
IL — MARS d'après les TRAVATTX RÉCENTS
le T scpteTiibre de l'année 1877, Mars s'offrit dans les meilleures conditions d'observation, avec un disque de 25" de diamètre. M. Shiaparelli, directeur de l'Observatoire de Milan, en profita pour tenter un repérage trigonométrique des principales configurations : 62 points furent notés et, dans sa première rartt- publiée k la fin de 1877 (3), on put voir un grand noinbn- de détails qui axaient passé com-
(1) C. /?. .ir. </£'.v Se. 1H74. t. r. p. 1557.
• •'/ <■ !'■ I'-. il<s SV.. i.S-S, l. II, !>. 5(,,,, et i.SSo, t. 1, !>., 1410.
(\) S( i(i \c\Ki i.i.i ( )ss«'rvazinni astron. p llsiiht"
<;uirass<- di ruti.-'lun<=- tt sulla topogr. d. plan. Marte (Roma, 1S78).
plètement inaperçus pour les observateurs précédents. Les fleuves y prennent une extension considérable. M. Schiaparelli imagine alors une nomenclature mythologique, où les taches sombres prennent décidément le nom de mers et où les continents disparaissent pour faire place h de véritables îles plus ou moins grandes, entourées des principaux 'fleuves.
Il y a, dans cette première œuvre de Schiaparelli, un travail sérieux et considérable dont on ne saurait trop le féliciter. Les fleuves tracés par lui avaient bien une existence réelle et objective, quoi qu'on en ait dit. Et ce qui le prouA'a immédiatement fut le fait qu'on put les identifier avec les détails observés à différentes époques par divers astronomes, tels que Dawes, Secchi et Holden. MM. Burton et Dreyer les tracèrent ^ussi indépendamment, mais partiellement, sur leur carte dressée en 1879 (i).
A cette même époque, Schiaparelli (2) les identifia de nouveau et put repérer 114 points fondamentaux. Mais, il partir de ce moment, une évolution s'opère dans les dessins de cet astronome, et cette évolution est extrêmement importante pour l'avenir de l'Aréographie. Les fleuves s'amincissent et deviennent plus droits : l'auteur les appelle des canaux ; dans sa troisième carte, publiée après l'oppositionde 188 r, presque tous les canaux sont des lignes
(i) Physîcal observ. of Mars 1879-80, Scientific. Trans~ of the Roy. Duhlin Soc, 1880.
(2) Schiaparelli \- 2* mémoire sur la planète Mars (Rome, 1881).
droites ou des arcs de g^rands cercles, dont certains, toujours très étroits, atteignent des longueurs de près de 5 000 kilomètres.
La carte d'ensemble, résumant toutes les observations de 1877 à 1888, est plus typique encore (i) : on la croirait construite par un autre dessinateur ; elle ne rappelle en rien celle de 1877. Les tracés curvilignes, à part les lignes de littoral, sont l'exception ; tout est tiré au cordeau et à l'équerre ; on dirait un réseau artificiel enserrant la planète, mieux que ne le font nos lignes de chemins de fer, qui se plient aux exigences d'un terrain modelé par l'érosion ou par les mouvements orogéniques du globe.
Ces réflexions, qu'on se garde de le croire, n'ont pas du tout pour but de dénigrer l'œuvre importante du savant astronome italien. Ce n'est pas le moment de discuter l'objectivité des détails aperçus par Schiaparelli ; mais nous avons en vain cherché une explication de cette évolution tout au moins singulière.
L'auteur, mieux que personne, aurait peut-être été h même de la donner. Qu'on n'allègue pas, en la circonstance, une habitude plus grande des observations : ce serait par trop enfantin. Un astronome déjà rompu à la vision télescopique ne perfectionne pas subitement son acuité visuelle ; — on a plutôt vu le contraire se produire quelquefois. — Mais il peut, sous l'influence d'idées préconçues, changer
(i) L'Astronomie, i''« cinnc'e, 18S2, août, p. i-'6. V. aussi 3« mémoire, Rome, 1886.
son mode d'interprétation et, par conséquent, sa façon même de rendre les détails.
Quoi qu'il en soit, les résultats des derniers travaux de vSchiaparelli laissent loin derrière eux ses premières constatations.
Avec son réseau de traits sombres alignés au cordeau et tracés comme les rues d'une ville américaine, Mars était de beaucoup la plus intéressante de toutes les planètes ; les dernières observations de l'astronome italien, publiées après l^opposition de de 1889, en firent le monde le plus étrange qu'on puisse imaginer :
" Kn certaines saisons, dit-il, ces canaux se décîoublent ou plutôt se doublent (i).' '- A la Un de l'opposition de 1879, Schiaparelli a\nil déjà observé un cas de ce genre ; h l'opposition suivante ( i88i-r8ft2), dans l'espace d'un mois, dix-sept exemples analogues se produisirent.
Le mécanisme du phénomène est assez^ curieux : En général, une ombre/légère se forme svjr le canal; quelquefois ce sont des taches blanches indécises; puis, le jour suivant, " à gauche ou à droite d'une ligne préexistante, sans que rien ne soit changé dans le (ours t-1 hi |j(isiiii>n dr cette ligne, on voit se produire une aulic ligne égale tl parallèle à la première, à une distanre \:i]iaiU généralenient de ù" h 12", c'est-à-dire de jj^o à 700 kilomètres; • il parait même s'en prochiire de plus proches, mais le télescope n'est pas assez puissant pour permettre r!e les distinguer avee (^erlitude. T.eur teinte paraît
[) Fr.AMMARioN ; La planète Mars, p. 353.
l'énigme martienne 95
être celle d'un brun-roux assez foncé. Le parralélisme est quelquefois d'une exactitude rigoureuse (i). »
Ainsi, à la place où la vei.lle on avait aperçu un trait sombre, on constate la présence de lignes parallèles h loo ou 200 kilomètres l'une de l'autre. M. Schiaparelli cite même un cas de dédoublement dans lequel les composantes étaient séparées par un intervalle de 15°, soit 800 kilomètres !
En 1888, M. Schiaparelli revient sur le mécanisme lie la gémination. 11 constate que l'une des deux bandes n'a pas toujours conservé l'emplacement du canal primitif : " II peut arriver que ni l'une ni l'autre des deux formations ne coïncide avec l'ancien canal (2) ».
Chose très intéressante à constater, certains canaux se sont toujours montrés rebelles à la gémination.
Le fait que la gémination fut confirmée dans la suite par différents astronomes paraît cnle\cr au phénomène un caractère illusoire. Il faut citer, cependant, un cas assez extraordinaire : pendant l'opposition de 1886, alors que MM. Perrotin et Thollon observaient, à Nice, des canaux nettement doubles, M. Schiaparelli, h Milan, porsisfnif A ]r^ voir simples.
A son observatoire de Flagstaff (Arizona), M. Lowell, aux dernières oppositions, entreprit une
(i) Flammarion : La planète Mars, p. 354. (2) Himwel und Erde, 1.S8S. V. aussi P'lammarion : La planète Mars, p. 44S.
g6 iES ÉNIGMES DE LA SCIENCE
étude attentive de la planète. Il était favorisé par une atmosphère excessivement limpide à 2 200 mètres d'altitude et observait à l'aide d'une lunette de o"',6i d'ouverture.
Il renchérit, pour ainsi dire, sur les configurations géographiques dessinées par Schiaparelli et couvrit la planète Mars d'un réseau de lignes fines à mailles tellement serrées qu'on dirait le globe martien, construit d'après ses observations, comme recouvert d'une toile d'araignée.
Le nombre des canaux enregistrés à Flagstaff a atteint, ces derniers temps-, le chiffre fantastique de 420 (i). Ils sont tous rectilignes, et cette tendance se fait sentir jusque sur le traj^^é des mers.
Suivant plusieurs observateurs et d'après les travaux de Lowell et Douglass, les canaux ne seraient pas limités aux portions rougeâtres de la surface, mais s'étendraient indistinctement aux régions sombres. Cette observation, confirmée ces dernières années, est d'une très grande importance, car elle tendrait à prouver que ces régions sombres ne sont pas du tout des masses d'eau.
A l'intersection des canaux, M. Lowell prétend avoir remarqué, à certaines époques, de petites taches rondes, noires, auxquelles il a donné le nom d^oasis.
La terminologie adoptée par M. Lowell s'accorde d'ailleurs assez bien avec ses idées.
Aussi étrange que "paraisse la théorie de l'artifi-
(i) Bulletin de la Soc. Astr. de Fr., passim. Consulter les années 1902-1905.
cialité ^s canaux, elle a été soutenue par différents astronomes, et M. Lowell la défendit avec acharnement. Reprenant l'hypothèse émise par Pickering", l'astronome de Flagstalff crut que l'eau ne peut exister facilement à l'état libre sur Mars ; les régions sombres seraient dues h la végétation ; des canaux, creusés par des Martiens pour s'assurer d'un système savamment combiné d'irrigation, nous ne verrions que les bords recouverts d'une végétation dont le développement suivrait les saisons. Il en serait de même des oasis. Dans son grand ouvrage sur La, Planète Mars, M. Lowell développe ses idées sur ce thème général de l'artificialité des canaux, et tout dans son livre converge vers cette unique pensée.
D'ailleurs, d'après lui, l'apparition des canaux est toujours consécutive à la tonte des neiges polaires. A mesure que l'eau résultant de cette fonte envahit les basses latitudes, les canaux deviennent plus visibles. Il serait trop long de suivre l'auteur clans les développements de cette hypothèse. Nous nous permettrons simplement de faire remarquer que ses constatations sont souvent en contradiction avec celles d'observateurs très sérieux, ce qui affaiblit beaucoup ses conclusions générales.
Nous pouvons retenir de l'ensemble des travaux récents que la coloration des taches sombres montre du vert au printemps et du brun à la fin de l'été. Les variations saisonnières de tons militent donc en faveur de phénomènes d'ordre analogue k notre vég-étation.
On a beaucoup discuté sur l'objectivité des dé-
9» >fiS ÉNIGMES DE LA SClENCiS
tails martiens. Ceci est très compréhensible de la part d'astronomes ou de physiciens n'ayant jamais observe la planète assidûment. Kti fait, certaines conîigurations n'ont jamais été mises en doute par les observateurs ayant consacré une partie notable de leurs tra\'aux,à l'étude attentive -de la planète Mars. • . '
Les taches sombres appelées )}ici's, les golfes tels que la Baie du Méridien, les Ues telles que Relias, Japygia, les taches claires, les pôl(»s, etc., sont tellement visibles qu'il serait oiseux de démontrer leur objectivité. Il en est de mêfne des. canaux larges, comme le Boi'eosyrtis prolongeant la Mer du Sabliei' (Syriis Major) ou le Lacns Niliacus qui forme une tache abordable h de faibles instruments. Le déliât, à 1 htiire présente, se; circonscrit d.e plus en plus. Existe-t-il siu" la planète Mars <li s canaux tins ; : iix (|ui Ont été découverts par Scliiaparelli,
ceux (|ue M. Lowcl! et .\i. Douglass ont mullipliés - - à la siu'face des cMnlincnts ? \'oil;'i \'éritablement le no'iul de la f;uesli()n et l'objet du litige. Certains astronomes (U'Uicurcnl enc(jre si-eplicjucs à cc-l éga.ril. Au rcsîr, M. Lowell dit loit bien (.[uv la \is!bilité des détails tien! plutôt à une atmospl7ére calme el à l'acuité \isuelle de l'observateur qu'à la puissance de l'instriiment. Or, d'une part, les astronomes habiles ciui,' munis de puissantes lunettes, ont vu les canaux tins sont très rares ; c'est ainsi que M. Millochau, a\ec le grand réfracteur de INÎeud'm, n'a jamais pu les observer (i); d'autre part, il y
(i) C. R. des Se, 27 octobre 1903, t. IL A Lifk Observatory, M. Barnard, dont on connaît l'acuité visuelle, n'a pas mieux réussi.
l'énigme martienne ï)(,
aurnit là, même de l'avis de M. Lowcll, prc.s(|uc une afiaire d'équation personnelle, puisque M. Douiflas prétend avoir découvert ég-alen:ent des canaux - ir les satellites de Jupiter ? Il faudrait donc admeili e que, pour certains yeux, toute surface revêt un caractère canalif;)rnie : ce serait une disposition physiologique dont il y aurait lieu de tenir compte et de rechercher l-i e:iiise.
On s'est (Icn-iandé aussi, dans le cas d'une illusion invincible, si la surface de Mars n'offrirait p:is un grand nonibr»- de taches plus ou moins foncées que l'œil relierait involontairement par ih-t^ lignes régulières. Les expériences célèbres de MM. Maunder et Evans, qui consistaient ;i faire dessiner à (.ks enlèves des disques portant la (..nfiguration générale de la Dlanète et qu'on plaçait à une grande distance, mi)i;;raient en faveur de cetti' inlerpréialion. Dans la plupart des cas, en effet, les dessinateurs ont relié les golfes ou les amorces .les canaux par des lignes Unes et droites. I/expérience qi-.- j':ii reprise depuis, aussi bien avec mes élèves qu'avec des dessinateurs ou des peintres de talent a donné des résultats identiques (i).
f.es astronomes qui vr.;-.nt et dessinent les canai'x
fi) r.ii <u, depuis Idi-s, l'occasion de f.nlre la" connaissance d'un professeur rrarrhitecturé dans une d -s trr.indes l^niversités des Rtats-Unis' et qui avait et.' en nlafi.m avec I.owell. Les croquis de ce dernier, étonnants et invraisemblables, s'expliquent, paraît-il, par une méthode bien américaine d'enseigner le ^lessin r on abuse des lignes droites et les ares de cercle y sont remplac.'s [)ar de ni inil)reuses 'tangentes.
lOO LES ÉNIGMES DE LA SCIENCE
SOUS cette forme, en les multipliant, refusent d'admettre toute analogie entre les aspects de dessins d'objets terrestres et la surface martienne.
M. Maunder, à la suite d'une critique acerbe de ses vues par M. Story, a répondu dans un article de Knowledge. Il ne sera pas sans intérêt pour le lecteur d'avoir sous les yeux les passages principaux de cette remarquable réponse.
" Voyons, dit M. Maunder (i), en quel point précis les vues de M. Lowell diffèrent des miennes. Ce n'est pas dans les grandes lignes de la topographie martienne. M.- Lowell les voit et les dessine substantiellem-înt comme je les voyais et les dessinais en 1877, et comme Béer et Madler les dessinaient en 1830. Ce n'est pas-au point de vue de l'aspect des cannux / j'ai observé et dessiné des œnatix dès 1877, et, bien que M. Lowell en ait vu et dessiné beaucoup plus que moi, ceux que j'ai vus étaient substantiellement de même caractère que les siens ; et, en discutant cette question, j'ai toujours eu grand som, soit en écrivant, soit en parlant, de toujours faire remarquer que je ne mettais nullement en doute ni la fidélité ni l'habileté d'aucun des observateurs de Mars. M. Evans et moi-même avons dit autrefois " Il né serait vraiment pas correct d'affirmer que les nombreux observateurs ayant dessiné des canaux sur Mars pendant les vingt-cim} dernières années
(1) Les canaux de Mars. Réponse à M. Story, par E. W. Maundkr. Knowledge, mai 1904, p. 87 et suiv. L'article auquel l'auteur fait allusion avait W p\M\6 dans la même revue en mars 1904.
L ENIGME MARTIENNE lOI
aient dessiné ce qu'ils ne voyaient pas. Au contraire, ils ont reproduit et dessiné fidèlement ce qu'ils voyaient ". Jamais je n'ai ni affirmé ni supposé " que les canaux sont vus comme de très faibles liî^nes, si faibles que leur existence est douteuse, même pour des expérimentateurs habiles ". Je sais le contraire par ma propre expérience.
" Nous sommes d'accord sur un autre point. M. Lowell est absolument con\aincu, et en ceci je suis de son avis, qu'il n'est pas possible qu'un réseau réel, aussi g-éométrique que celui qu'il représente, puisse être le résultat de causes purement physiques. M. Story connaît certainement le livre très intéressant que M. Lowell a publié sur Mars en no\(Mnbre 1895 et a lu les pag-es 148-154.
" Mais ici commencent nos divcrgfences d'opinion. M. I.owcll attribue ce réseau au travail d'êtres intellig^ents qui ont tracé sur la planète ces " grossiers polyg-ones '", pour employer l'expression de Schiaparelli.
" Ceci est, notons-le, du domaine de l'hypothèse et non de l'observai ion ; et cette hypothèse implique la supposition que, si Mars était beaucoup plus près de nous ou si nos puissances visuelles étaient excessivement aug^mentées, ces g"rossiers polygones subsisteraient et ne se résoudraient jamais, sous une vision meilleure, en détails que nous pourrions raisonnablement attribuer aux seules forces de la Nature.
" Mon hypothèse est toute différente ; cet aspect antinaturel peut être dû à l'imperfection de notre vision. Je me base sur des faits bien connus tou-
chaiil la llu-oric de; la vi.su)n et la structure de l'œil, et rœli est notre inslrunient nécessaire pour l'obsirvation. Nous n'avons pas <lroit d'avoir recours à l'inconnu et à rnrtiticiel a\ anl d'avoir épuisé les méthodes conruu-- et naturelles pour expliquer un phénomène. Mon hypothèse est basée sur les effets observés de causes connues ; l'hypothèse de M. T.owell est loie iiiriiy^inn Jio/v le domaine des
fées. "
Le reste de l'ars^'-umentalion rie M. Maundrr peut se résumer ainsi : c'est un lait d'expérience (.|ue, pour être perçue par l'ceil, une tache noire se détachant sur fond brillant doit avoir au moins 34 secondes de diamètre. Quant à la forme, elle rie peut être reconnue que dans le cas oi^i la tache dépasse notablement cette dimension ; autrement l'objet nous apparaîtra circulaire.
S'ag-iî-il de %nes fines? Leur longueur compense alors jusqu'à un certain point leur larg-eur. Si cette dernière est au-dessus d'une seconde, toute la lig^ne cesse d'être visible ; là encore, pour qu'il y ait perception nette de la forme, il faut que la long-ueur soit notablement, plus g"rande.
La conclusion logique est que, à partir d'une certaine limite, tous les objets, quelle que soit leur forwe réelle, nous apparaîtront nécessairement comme des .taches rondes ou des lignes fines régulières. Il s'agit ici du cas de visibilité à l'œil nu, et l'on doit ajouter qu'aucune éducation ne sera susceptible d'améliorer notre visiop, puisque la limite du diamètre apparent est liée à la grandeur des bâtoimets et des cônes de la rétine.
l'énigme martienne 103
En abordant la vision télescopique, le problème devient plus complexe. Chaque instrument a une limite de définitian théorique qui, pratiquement, n'est jamais atteinte. 11 est vrai que le principe reste le même, mais nous savons que le grossissement réel diffère beaucoup du g-rossissement théorique. C'est ainsi qu'un oculaire ampfifiant 300 fois ne nous fait jamais voir les détails que nous ne manquerions pas d'apercevoir si l'objet était 300 lois plus rapproché de notre œil. Le raisonnement vaut a fortiori pour des grossissements plus considérables, qui, pour cette raison, s'emploient plus rarement.
Lors donc que M. Lowell dessine des oasis sous fortne de taches rondes et qu'il représente les caïuiux par des lignes fines et régulières, si, arguant de sa bonne foi, nous ne contestons pas la subjectivité du phénomène, nous avons certainement le droit de douter de son objectivité. Les premiers observateurs de ^[ars ont aperçu aussi des taches rondes, et, s'ils nous avaient affirmé que ces oasis avaient réellcniv-nt cette forme, les faits leur infligeraient aujourd'hui le plus cruel démenti. Depuis Béer et Màdler, les instrumcivîs se sont perfectionnés, les corrections de nos instruments sont meilleures. Or, les soixante oasis de M. Lowell semblent avoir le même caractère que I -s taches obser\écs par Béer (i) et Madlcr.
Si, dans soixante-dix ans, continue .M. Maunder, il s'est produit un développement télescopique
(i) Knowledge, même article.
égal à celui des soixante-dix dernières années, l'uniformité actuelle des oasis de Lowell persistera-t-elle, ou deviendra-t-elle ce qu'est devenue la ressemblance des taches observées par Béer et Mâdler ? Nous n'avons pas même besoin d'attendre soixantedix ans pour le savoir. Jusqu'à ce moment même, j'ai soigneusement évité toute critique des dessins de n'importe quel observateur de Mars. J'ai souvent répété que je les acceptais comme étant des lepréscntations à la fois fidèles et habiles de ce que voyaient les observateurs. Mais il est nécessaire de faire remarquer ici que l'exprême simplicité de type et des canaux et des oasis, tels que les montre M. Lowell, n'est pas confirmée par les meilleurs observateurs. Dans le dernier numéro de Knowledge, M. Denning- écrivait (p. 67) : " Il y a, en réalité, beaucoup de différences dans les taches en forme de canaux ; certaines sont des ombres très larges et diffuses, tandis que d'autres sont des lignes étroites et délicates ». LeRévérend T. E. Philips, tout dernièrement, a vivement insisté sur le même fait, et je pourrais citer bien d'autres témoignages. Il est certain que les meilleurs observateurs ne saccordçnt pas simplement à dire que les canaux diffèrent très largement dans leurs caractéristiques, mais ils s'accordent aussi absolument dans les caractéristiques qu'ils assignent à des canaux en particulier. En ce qui concerne les observations de M. Lowell, je ne puis évidemment parler que de celles qu'il a publiées; mais, pour celles-là, il est certain qu'il ne réussit pas à montrer cette grande variation de caractère qui existe entre certains canaux sur lesquels la plupart
l'énigme martienne 105
des autres observateurs s'accordent pleinement. Ceci me semble une preuve certaine (autant que ses dessins publiés le permettent), non de conditions supérieures et d'habileté très grande du côté de M. Lovvell, mais d'une infériorité très marquée sous ces deux points de vue. Qu'il faille attribuer le fait à l'emplacement de son observatoire ou à la perfection de ses instruments, ou à son habileté personnelle dans l'observation ou plus probablement dans le dessin, peu importe. En dépit de la multiplicité de ses observations et de la persévérance — qu'on ne saïu'ait trop louer et trop reconnaître — avec laquelle il a observé Mars, en saison et hors de saison, le fait reste qu'il n'a pas réussi à enreg-istrer des différences concordant avec ce qu'ont trouvé d'autres observateurs de premier ordre. Il n'a pas réussi surtout h reconnaître ce que Denning- et Schiaparelli avaient reconnu dès 1884, que la plupart des canaux étaient très loin d'être des lig-nes droites de largeur et de teinte uniformes, mais montraient des gradations de ton évidentes, et des irrégularités occasionnant çà et Ih des solutions de continuité et des condensations. Des milliers de dessins de Mars que j'ai examinés, ceux qui correspondent le plus parfaitement aux dessins de Lowell ont été faits par un jeune novice et dans une station idéale sous aucun rapport, en employant une petite lunette qu'il avait construite lui-même.
On a dit, en faveur de la réalité des canaux, qu'on les voyait avec beaucoup de netteté ou très souvent. L'argument est basé sur une ignorance absolue de l'apparition des canaux fictifs observés dans
les expériences de M. Evans et les miennes. Je nie suis moi-même laissé prendre complètejnent par un petit dessin sur lequel étaient représentés ^■Syytis Major et Sinus Sabœus. Ce que je reg"ardais «ommc le détail de beaucoup le plus important était une lig-ne "droite, étroite, intensément noire, correspondant au Phison. Pourtant cette impression étonnamment vive était due en réalité îx l'intégration de deux ou trois faibles lignes, irrég"ulières, brisées, recourbées en serpentin, et d'une demi-douzaine de points abso lument invisibles. Si j'avais regardé ce dessin im millier de fois, ou si un millier d'autres observateurs l'avaient examiné dans les mêmes conditions de distance, ils n'auraient vu que Ce que j'ai vu : line ligne noire droite aussi nette que si elle eût été faite par l'instnuncnt d'un graveur.