Dissertation sur les caractères des tragédies
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» scandale au peupliî romain; et le poêle en l'ail un désespéré qui veut se tuer lui-même plutôt (|ue de consentir à cette séparation. » Uemurquons toutefois (|ue celte dernière (rriti({ue porte à faux : loin que Titus refuse la séparation, c'est lui qui l'impose à Bérénice; s'il menace de njourir, c'est à cause de la résolution de la reine, et parce qu'il ne peut concilier autrement son honneur de prince et ses enffagemenls avec sa maîtresse. Saint-Kvremond n'avait pas bien lu ce qu'il condamnait. D'ailleurs son jugement sur le Titus de Corneille n'est pas non plus de tout point acceplahle : ^( Corneille, » dit-il, n'a pas eu de sentiments j)lus justes sur le sujet ' de son Titus. Il nous le représente prêt à quitter Rome et à laisser le gouvernement de l'empire pour aller faire l'amour en Judée. Certes, il va contre la vérité » et la vraisemblance, ruinant le naturel de Titus et le » caractère de l'empereur pouj" donner tout à une pas- « sion éteinte ; c'est vouloir que ce prince s'abandonne à Bérénice comme un fou, lorsqu'il s'en défait comme » un homme sage ou dégoûté, •>•< Mais avec un tel persoimage, la tragédie ne devenait-elle pas impossible? ComnnHJt mettre sur la scène un amant déqoûté? Quel intérêt aurait présenté un homme si sage et si froid? Ou rejetez absolument le sujet, ou, le sujet admis, avouez (jue les deux poètes ne pouvaient conformer leur héros au type que vous leur tracez.
Indépendamment des dissertations de Vïllars, les deux liérénice suscitèrent encore, deux ans après leur apparition, une comédie critique, imprimée à Utrecht, en 1073, sous ce litre : Tite et Titus ou les Bérénice. L'auteur de cette petite pièce (jui ne fut pas représentée a gardé l'anonyme; c'est un badinage assez piquant conçu à peu près sur le modèle des Dialoijms des morts de Lucien. La scène est au Parnasse, dans le temple de
Mémoire, séjour d'Apollon et des Muses. Quatre personnages dilVérents se présentent à la porte de cet auguste édifice; c'est d'une part Tite et la Bérénice de Corneille, de l'autre Titus et la Bérénice de Racine. Le même objet les amène au temple : chacun d'eux vient porter plainte au tribunal d'Apollon contre un imposteur qui lui a volé son nom. Ils ont eu soin de se pourvoir d'avocats: Thalie, la muse de la comédie, prête son ministère à Tite et à la Bérénice de Corneille ; la grave Melpomène défend les intérêts des héros de Racine. Dans le premier acte, les avocats se mettent en rapport avec leurs clients, étudient leur cause, en recherchent le fort et le faible. Le second acte est consacré aux interrogatoires et aux plaidoyers. Au troisième acte, Apollon, après de vains essais de conciliation, prononce la sentence.
Tel est le cadre dans lequel l'auteur a fait entrer ses critiques contre les deux tragédies, et surtout contre celle de Corneille. En effet il la condamne aussi durement que Villars; il ne ménage ni le style, que les Muses et Apollon traitentde « jargon indéchillrable et de galimatias », ni les personnages, dont les sentiments forcés, la conduite bizarre, le ton de matamore, sont relevés partout dans la pièce. Quant à la Bérénice de Racine, les habitants du Parnasse sont assez d'avis, comme Villars, que l'action en est un peu languissante. Thalie, qui voit arriver de compagnie Titus et Bérénice, s'étonne de cette réunion : « Vous vous étiez pourtant » séparés avec assez de cérémonie, et votre adieu avait » été assez long pour tenir plus longtemps et pour ne » vous réunir plus tôt. » Mais les critiques portent principalement sur les caractères de Bérénice et de Titus. Bérénice est « une coureuse à qui l'amour fait faire d'in- » dignes lâchetés, d'horribles faiblesses; elle souffre « patiemment qu'un traître la méprise et la trompe:
l'Ile lui témoigne autant d'amour, lors même qu'elle » voit les ruses qu'il emploie pour se défaire d'elle; lors > mémo qu'il la chasse, elle lui avoue qu'elle croit qu'il
laime véritablement. » Et ces reproches adressés par la Hérénice de Corneille à sa rivale, celle-ci les accepte comme son principal titre, comme la preuve irrécusable qu'elle est la vraie Bérénice. « Êlre Bérénice, dit-elle, » c'est être la plus tendre, la plus fidèle et la plus sou- « mise amante qui lut jamais; c'est aimer l'empereur » Titus plus que toutes choses, et même plus que sa » pi'opre gloire. »
Mais si la passion de Bérénice est trop abandonnée et trop peu digne, en revanche Titus est un amant bien ft'oid et bien cruel, bien malhonnête et bien perfide. Ce nouveau critique n'accuse pas, il s'en faut, le héros de Bacine de filer le parfait amour comme un Céladon; il n'est pas du tout d'accord avec Saint-Evremond. Il prodigue à Titus les noms de fripon et de traître; il s'indigne des prétextes dont il colore son improbilé, et des consolations qu'il donne à Bérénice éperdue. « Le sénat (qui n'y songeait pas) pourrait bien être mécontent du mariage; » quelle mauvaise défaite! « Ils laisseront un bel exemple à la postérité! » quel efficace remède au déses])oir de sa victime! En vérité Titus n'est pas un amant, n'est pas un homme; sa conduite fait horreur ; ce n'est plus de la pitié qu'on éprouve pour le malheur de Bérénice; ce sentiment dégénère en une indignation qui ne laisse aucune place au plaisir ! Tel est le langage d'Apollon et de tous les adversaires de Titus. On voit que le critique n'entend pas raillerie sur le code de la galanterie, et ne se rit pas, comme les amis de Corneille, des « sottes tendresses de cœur ' ».
I. ("/était aussi ropmion ilii tamf>ii\ l'.nssy Rabiitin. Baylc (Die-
!jao BÉRÉNICE.
iVlalgré ces reproches, le jugement d'Apollon, au déiioùment de la comédie, est complètement favorable à la tragédie de Racine. Le dieu des vers, après avoir subi un long discours de Domitie et avoir tancé vertement « ce galimatias qui le met hors de lui * », rend son arrêt. Et d'abord il condamne Domitie « à être bernée » au milieu de la place pour avoir profané le lieu sacré > par son discours barbare. » Il continue en ces termes : « Il sera fait sursis au jugement de Tite, jusqu'à ce y quïl ait fait entendre et déclaré plus nettement ce
lionnaire historique, article Bérénice) cite une lettre d'une dame au comte de Bussy, à propos de la tragédie de Racine, puis une réponse de Bussy, enfin une réplique de la dame. La correspondance est sévère pour la pièce, où elle n'aime guère que Bérénice ; encore l'accusel-elle d'un excès de tendresse. Bussy répond : « Vous m'aviez préparé » à tant de tendresse, que je n'en ai pas tant trouvé. Du temps que » je me mêlais d'en avoir, il me souvient que j'eusse donné le reste " à Bérénice. Cependant il me paraît que Titus ne l'aime pas tant qu'il )' dit, puisqu'il ne fait aucun effort en sa faveur à l'égard du sénat et » du peuple romain, etc. »
1. Cizeron-l\i\n] (Récréations littéraires, p. GS) raconte une anecdote plaisante à propos du style do la tragédie de Corneille. Baron, qui devait jouer le rôle de Domitian, alla demander à Molière l'explication de quelques vers du 1'' acte (scène 2) :
Faul-il mourir, niadaino ? et, si proche duteniu'. Votre illustre inconstance est-elle encore si forme Que les restes d'un feu (|iie j'avais cru si fort Puissent dans quatre jours se promettre ma mort?
Molière lui dit qu'il ne les entendait |)as non plus. « Mais, attendez, )• ajouta-t-il, M. Corneille doit venir souper avec nous aujourd'hui. « et vous lui direz qu'il vous les explique. » Corneille, consulté, finit par répondre : « Je ne les entends pas trop bien non plus, mais réci- " tcz-lcs toujours. Tel qui ne les entendra pas les admirera. » Cette réponse fait songer au spirituel passage di; La Bruyère sur « ces longues suites de vers pompeux auxquelles certains poètes sont sujets dans le dramatique. « (Chap. i, Drs ouvrages de l'esprit.)
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n iju'il aime cl ce qu'il hait, ce qu'il veut et ce qu'il ne 1 veut pas. La HéiVinice sera admonestée de ne plus « tomber dans une bizarrerie aussi blàmai)le que celle qui lui fiiit quitter Tite dès que le sénat lui permet de répouser, et que ce vice, pour élre si ordinaire à son û sexe, n'en est pas moins blâmable. « Voilà les personnages de Corneille bien nellement condamnés. iNous savons déjà ce qu'Apollon dira de ceux de Racine : ■ C'a été une grande imprudence à Titus de s'être » exposé au jugement du vulgaire, qui ne comprend ■> point I«s forces de l'amour de la gloire, et c'est bien » employé s'il a passé pour un fripon. Mais, pour la » Bérénice, comme elle n'est d'aucune perplexité, » qu'elle paraît tout à fait innocente et qu'on ne voit » pas qu'il y ait rien de sa faute dans son malheur, la » pitié qu'elle excite est trop grande pour donner du » plaisir ; elle dégénère sans cesse en horreur et en in- » dignation. » -Mais à quelles conclusions aboutit «rt arrêt si longuement motivé? « Il y a plus d'apparence, » déclare Apollon, que Titus et Bérénice sont les véri- » tables. » Ainsi les personnages de liacine triomphent; mais ce n'est pas sans subir un dernier Irait de satire qui frappe également, il est vrai, leurs adversaires : < Les uns et les autres auraient mieux fait de se tenir » au pays d'histoire dont ils sont originaires que d'avoir » voulu passer dans l'empire de la poésie, ce à quoi ils » n'étaient nullement propres, et où, pour dire la » vérité, on les a amenés, à ce qu'il me semble, assez » mal à propos. » C'était, nous l'avons vu, l'opinion de l5oileau; sans doute aussi, malgré le charme de beaucoup de scènes de Bérénice, ce sera toujours un peu le sentiment de la postérité.
Bien longtemps après l'époque des premières représt^nlations de Bérénice, quand Racine avait déjà cessé
depuis quelques années d'écrire pour le théâtre, les comédiens italiens donnèrent une parodie de quelques scènes de cette tragédie ^ Louis Racine le rappelle dans ses Mémoires: a Mon père, dit-il, assista à cette parodie » boun'oune et y parut rire comme les autres; mais il » avouait à ses amis qu'il n'avait ri qu'extérieurement. » La rime indécente qu'Arlequin mettait à la suite de la » reine Bérénice le chagrinait au point de lui faire » oublier le concours du public à ses pièces, les larmes » des spectateurs et les éloges de la cour. C'était dans » de pareils moments qu'il se dégoûtait du nnétier de n poète. » Louis Racine oublie qu'à cette époque son père y avait déjà renoncé, Quoicpie cette parodie, insérée dans la comédie d'Arlequin Protée, soit le plus souvent bien misérable, l'auteur y a placé assez heureusement quelques vers dont l'expression familière prétait au ridicule. Voltaire en indique (|uelques-uns dans son commentaire sur Bérénice et dans la préface de sa tragédie des Scythes. Il paraît que, dès l'époque de la représentalioji, on avait pris plaisir à les relever, et (ju'au moment où Bérénice disait à Antiochus :
Eh quoi! seigneur, vous n'ôtes point parti?
Visé s'écria du parterre : « Qu'il parte, qu'il parle ! » Selon Voltaire, on s'égaya surtout aux dépens du confident Paulin ; on signala dans son rôle queh|ues vers naïfs comme celui-ci :
Cet amour est ardent, il le faut confesser;
quelques exclamations banales, (|uelques phrases inter-
I . Dans Aiiequin Prolée, comédie en trois actes de M. de Fatouville,. conseiller- an parlfm'nt do Ho'jon, représentée lo 11 octobre 1683.
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rompues (jui lo reiideul un peu ridicule '. Le nom de l'aulin acquit une certaine célébrité, et dans la farce de la comédie italienne. Arlequin, travesti en Titus, ne pouvant obtenir de Scaramouche, devenu Paulin, une réponse satisfaisante, s'écrie :
l»arle, achève. Fi donc! r/ne/ Ihiulin! quelle bétc!
Le mérite de la tragédie ne tenait certes pas à ces misères. Sur ces vingt ou trente vers d'une simplicité un peu familière, la plupart sont relevés par la vérité et la délicatesse du sentiment. Comme le dit Voltaire, 1 ces naïvetôs, qu'on appelait négligences, sont liées ') à des beautés réelles. » Mais l'esprit satirique n'y regarde pas de si près. C'était une trop bonne fortune de pouvoir critiquer le stjie d'un poète, à qui, sur ce point, ses adversaires mêmes rendaient hommage. Du moins, ces attarjues étaient de bonne guerre, et Racine a pu en profiter. IVia^s (jue dire d'une autre manœuvre racontée par Voltaire? Il a vu, dit-il, autrefois, une tragédie de Saint Jean-liapliste, supposée antérieure à Bérénice, et dans laquelle on avait inséré une tirade de cette pièce, pour faire croire que Racine l'avait volée. « Cette supposition maladroite était, ajoute-t-il, assez » démentit! par le st\ le barbare du reste de la pièce ; « mais ce trait suflit |)our faire voir à (juels excès st^