Mémoires sur la vie de Racine f 1" partio
: Ce récit, qui donne tous les torts à l'hôtel de Bouillon, a été contesté par un critique de la plus grande autorité, M, Sainte-Beuve s'appuie sur un passage très-curieux des manuscrits* de Brossette, Tami et le commentateur de Boileau, et il cite textuellement tout le morceau. Dans un voyage que Brossette fit de Lyon à Paris en 1711, il fut conduit, le 4 juin, par un officier du duc d'Orléans, M. de Chatigny, chez M"« Deshoulières, fille de la célèbre auteur. Curieux de tout ce qui intéressait Boileau, il interrogea cette demoiselle, alors âgée de cinquante ans, sur les relations qu'avait eues sa mère avec Boileau, et sur les causes de leur inimitié. W^ Deshoulières répondit en racontant IHiistoire de la représentation de Phèdre et des sonnets; et c'est cette con^ versation, que Brossette mit par écrit en rentrant chez lui, qui est reproduite par M. Sainte-Beuve. Nous en citerons les points principaux : « Quoique M. Racine fût bien au-dessus de Pradon, il ne laissait pas de le regarder comme une espèce de concurrent, surtout quand il sut que Pradon composait en même temps que lui la tragédie de Phèdre par émulation, et qu'il avait doublé celle de M. Racine sur le récit que Pradon en avait ouï faire. (Notons en passant cet aveu d une amie de Pradon, de la fille de sa protectrice.) La Phèdre de M. Racine et celle de M. Pradon furent prêtes à être jouées en même temps. Celle de M. Racine fut promise et annoncée pour le premier jour de Tannée 1677, celle de Pradon fut jouée quelques jours après (le 3 janvier) à l'hôtel de Guénégaud. Ma mère voulut voir la première représentation de la Phèdre de Racine : elle envoya retenir une loge, . quelques jours d'avance, à l'hôtel de Bourgogne ; mais Champmesié (le mari de la
1. Causeries du lundii t. XIII, 1858. Les Nièces de Maiarin, p. 318
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célèbre actrice), qui avait soin des loges, fit toujours dire aux gens qui venaient de la part de M"* Desboulières, qu'il n'y avait pas de places, et que toutes les loges étaient retenues. Ma mère sentit l'afTectation de ce refus et en fut piquée : c J'irai pourtant, en dépit d'eux, > dit-elle, et je verra ila première représentation. > Quand l'heure de la comédie lit venue, elle se mit en négligé avec une de ses amies qu pi'it des billets. Elle se cacha tout de son mieux sous une grande coilTe de talTetas, et au lieu d'entrer par la porte du théâtre, comme elle avait accoutumé de faire, elle entra par la porte des loges, et s'alla placer au fond des secondes loges, car toutes les autres étaient remplies. >
Après avoir vu la pièce, « qui fut jouée en perfections, M"" Deshoulières revint souper chez elle avec cinq ou six personnes, du nombre desquelles était Pradon. Elle n'aimait pas Racine ; le refus qu'elle avait essuyé ne l'avait pas disposée en faveur de la tragédie : elle composa donc, pendant ce même souper, un sonnet satirique, qui fut écrit aussitôt par quelques-uns des convives, et dont on distribua des copies dès le lendemain ■natin. Parmi ceux qui le colportaient avec le plus d'areur était l'abbé Tallemant l'alné, a le sec traducteur du -ançais d'Amyot ». t Dès onze heures du matin, raconte !"• Deshoulières, il vint d'un air fort empressé apporter ma mère une copie de ce sonnet qu'il avait copié luiléme pour elle. » Elle ajoute que sa mère < prit co onnet comme une ehose nouvelle, et fut la première à i montrer comme le tenant de l'abbé Tallemant. » 'oici, sauf un tiercet difficile à citer, cette petite pièce :
Dans un fauteuil doré, Phèdre, tremblante et blême, Rit des vers où d'abord personne n'entend rien. Sa nourrice lui Tait un sermon fort chrétien Contre l'afTreux deuein d'attenter sur toi-même.
Hippolyte la hait presque autant qu'elle l'aime ; Rien ne change son cœur ni son chaste maintien* La nourrice l'accuse; elle s'en punit bien.
Thésée a pour son fils une rigueur extrême.
Il (Hippolyte) meurt enfin traîné par ses coursiers ingrats; Et Phèdre, après avoir pris de la mort aux rats, Vient, en se confessant, mourir sur le théâtre.
Le sonnet arriva promptement à la connaissance do Racine et de ses amis. Tout en se doutant peut-être que la protectrice de Pradon y avait eu part^ ils ne jugèrent pas qu'elle en fût le principal auteur. Comme dit M"^ DeshoulièreSy c ils ne firent pas à Pradon Thonneur de le lui attribuer ; » ils crurent donc qu'il était Tœuvre du duc de Nevers. Le noble poète avait assisté à la représentation; il n'aimait point Racine et Boileau, contre lequel il avait écrit ; on savait qu'il rimait à toute heure^ à toute occasion ; en outre certains traits de cette pièce, un peu forts pour une dame, semblaient porter le cachet de ce singulier personnage, très-original et souvent très-peu réservé dans son style. On avouera que l'erreur était excusable. Ce qui le fut moins, ce fut un passage de la réponse, dont les personnalités blessantes devaient irriter le duc de Nevers et sa famille.
En effet, après un ou deux jours, les amis de Racine répandirent à leur tour un sonnet sur les mêmes rimes. On y raillait vivement le duc italien comme poète, comme prôneur de Pradon, comme partisan des mo* dernes dans la querelle du temps, comme mari jaloux, et, ce qui était moins convenable, comme frère et admirateur un peu trop passionné de M"* de Mazarin. Nous citerons le sonnet, sauf le tiercet sur la fameuse exilée :
Dans un palais doré, Damon, jaloux et blême.
Fait des vers où jamais personne n'entend rien.
Il n'est ni courtisan, ni guerrier, ni chrétien. Et souvent pour rimer il s'enferme lui-même.
La Muse par malheur le hait autant qu'il l'aimé. Il a d*un franc poète et l'air et le maintien; Il veut juger de tout et n*en juge pas bien.
Il a pour le phœbus une tendresse extrême.
Il se tue à rimer pour des lecteurs ingrats; VEnéide est pour lui pis que la mort aux rats, Et, selon lui, Pradon est le roi du théâtre.
« Cette réplique, dit M"* Deshoulières, fit un bruit terrible à la cour, et chacun prit parti pour ou contre. » On l'attribua à Racine et à Boileau. c La cabale de M"* de Bouillon et du duc de Nevers, laquelle favorisait Pradon contre M. Racine, fit de grandes clameurs. » L'orgueilleux Nevers menaça les deux amis, et bien quils désavouassent la pièce, protestant qu'ils n'y étaient pour rien, il leur répliqua par un troisième sonnet, où il daignait leur pardonner, sous réserve d'une correction salutaire de coups de bâton :
Racine et Despréaux, Tair triste et le teint blême, Viennent demander grâce et ne confessent rien. 11 faut leur pardonner parce qu'on est chrétien; Mais on sait ce qu'on doit au public, à soi-môme.
Damon, dans l'intérêt de cette sœur qu'il aime, Doit de ces scélérats châtier le maintien ; Car il serait blâmé de tous les gens de bien, S'il ne punissait pas leur insolence extrême.
Vous en serez punis, satiriques ingrats;
Non pas en trahison, d'un sou 4e mort aux rats,
Mai$ de coups de bâton donnés en plein théâtre.
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Mais ces menaces insolentes ne furent pas du goût de personnages plus haut placés que le neveu de Mazarin. Le grand Condé chargea son fils, le duc Henri Jules, d'écrire aux deux amis la lettre suivante : « Si vous » n'avez pas fait le sonnet, venez à Thôtel de Condé, où p M. le Prince saura bien vous garantir de ces menaces, » puisque vous êtes innocents ; et, si vous Tavez fait, » venez aussi à Thôtel de Condé, et M. le Prince vous , » prendra aussi sous sa protection, parce que le sonnet » est très-plaisant et plein d'esprit. » Cettre lettre, qui bientôt fut aussi connue que les sonnets, calma un peu l'emportement de Tirascible Italien. Cependant Pradon, à la table de M. Pellot, premier président du parlement de Rouen, raconta calomnieusement que Boileau avait été assailli dans une rue par une vigoureuse décharge de coups de bâton. Tallemant propagea lé bruit; un professeur de rhétorique du collège de Navarre, pour faire sa cour au duc de Ne vers, le recueillit dans un quatrième sonnet, dont voici les premiers vers :
Dans un coin de Paris, Boileau, tremblant et blême, Fut hier bien frotté, quoiqu'il n*en dise rien; Voilà ce qu*a produit son style peu chrétien, etc.
Mais cette histoire arriva encore aux oreilles du grand Condé, et il fit dire au duc de Nevers, et même, selon Brossette, en termes assez durs, « qu'il vengerait comme j> faites à lui-même les insultes qu'on s'aviserait de » faire à deux hommes d'esprit qu'il aimait et qu'il » prenait sous sa protection. » Cette seconde intervention, plus directe que la première, termina la querelle : les ennemis de Racine et de Boileau jugèrènt prudent de se taire. Plus tard, dit Niceron, les deux poètes assurèrent que le sonnet était l'œuvre de jeudes
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seigneurs, leurs admirateurs et leurs amis, le chevalier de Nantouiilet, le comte de Fiesque, le marquis d'EKiat, M. de Guilleragues et M. de Manicamp.
Si l'on accepte le récit de M"" Destioulières, il faut admettre que M"* de Bouillon n'est entrée dans la querelle qu'à la suite des sonnets, et qu'en louant pour six représentations tes premières loges des deus théâtres, elle a eu pour excuse un légitime mécontentement et le désir de venger son frère. Sans doute Louis Racine, d'après le témoignage de Boileau qui, bien qu'ami de Racine, mérite aussi d'être cru, désigne formellement les six premières représentations, et la manœuvre devait, ce semble, avoir moins d'eriicacilé quand déjà la pièce de Racine avait pu être appréciée par le vrai public : cependant, nous sommes d'autant plus disposé à adopter l'explication de M"° Deshoulières, qu'elle décharge d'une grave faute la mémoire de la spirituelle protectrice de La Fontaine. A l'époque de la représentation de Phèdre, M"* Deshoulières avait quinze ans; elle a donc pu bien connaître toutes les circonstances de celte affaire. Le respect que les contemporains témoignent pour son caractère ne permet guère de suspecter sa véracité, et ses aveux sur le procédé peu loyal de Pradon et sur la cabale de M"* de Bouillon et du duc de Nevers prouvent encore en faveur de son impartialité.
Il resie toujours acquis que les écus de M~* de Bouillon faillirent amener la chute de la tragédie de Racine, et que Pradon leur dut un succès fort nouveau pour lui et dont il triomphe orgueilleusement dans la préface de sa pièce. File ne demeura pas trois mois au théâtre, comme il le prétend dans ses Nouvelles remarques sur loiti les ouvrages du sieur D"' ^, mais elle atteignit le
1. 1C85. c Le public m'en Itt la justice tout entière pendant trois
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chiffre de dix-neuf représentations*. Cependant il paraît que le parterre finit par se venger du tour qu'on lui avait joué à lui-même autant qu'à Racine : il se soulagea d'abord de son ennui par d'outrageux sifflets, puis il déserta tout à fait le théâtre. Pradon eut alors la ressource de s'en prendre aux intrigues de Racine, et, ce qui semble bien impudent, de placer dans son épttre dédicatoire à M*"* de Bouillon le mot de cabale ! Celte dame avait bien travaillé, on l'avouera, elle et ses amis, à la chute d'un chef-d'œuvre, et au triomphe d'une pièce « impertinente et méprisable de tout point ' » ; il osa cependant lui adresser cet éloge que nous transcrivons textuellement : « On sait que Votre Altesse ne juge » jamais des ouvrages par cabale ou par prévention. » Il osa, dans son orgueilleuse et impertinente préface, parodier ainsi, au sujet de sa tragédie, les vers de Boileau :
La cabale en pâlit, et vit en frémissant Un second Hippolyte à sa barbe naissant;
et il accusa Racine et Boileau d'avoir empêché les meilleures actrices de jouer dans sa pièce. Il revient encore sur cette imputation dans ses Nouvelles remarques. Suivant lui, les deux amis auraient intrigué auprès du roi pour apporter obstacle à la représentation de sa Phèdre; puis, n'ayant pas réussi du côté de la cour, ils se seraient rejetés sur les actrices. Voici pour-
» mois. W n'en fut point ennuyé pendant si longtemps, i II y revient à deux fois.
1. Histoire du Théâtre-FrançaiSy t. XII, p. 54. Seize du 3 janvier au 9 février; et de plus trois, le 4 mai et les jours suivants, à la réouverture du théâtre.
2. Jugement de M. de Valincour, dans sa lettre à d*01ivet sur la vie de Racine {Histoire de VAcadémie française).
tant la vérité sur cette affaire : les premières actrices de rhôtel Guénégaud furent plus moidestes que Pradon^ qui se croyait le rival de Racine ; elles ne voulurent pas entrer en concurrencé avec M"* de Champmesié, et refusèrent toutes deux le râle de Phèdre. Pradon dut le confier à une actrice secondaire. Tel est ce mauvais procédé que le public, dit Pradon, « a vu avec indignation et avec mépris »; voilà en môme temps (que Ton concilie si Ton peut ces deux choses) l'explication de rinconstance de ce public, qui a délaissé la Phèdre de rhôtel Guénégaud pour apporter tout le tribut de ses applaudissements à la Phèdre de Thôtel de Bourgogne. Celle-ci n'a-t-elle pas l'avantage d'être interprétée par une excellente actrice? N'est-ce pas à l'habileté de ces acteurs que Racine doit tout le succès de ses ouvrages, et Boileau n'a-t-il pas eu bien raison de dire :
Que tu sais bien, Racine, à Vaide d'un acteur ^ Ëmouvoir, étonner, ravir un spectateur!
Combien Pradon triomphe de ce vers ! « M. Despréaux » a bien raison, dit-iP; les tragédies de M. Racine » perdent de leur prix à la lecture, quand elles ne sont » plus soutenues par l'action touchante d'une peu'sonne » qui nous intéresse pour elles, par un son de voix » admirable, qui va nous réveiller dans le cœur les pas- » sions les plus endormies... Il n'y a que la muse du » grand Coraeille qui, au jugement de tout le monde, » porte et conserve partout ses ornements solides ; il » n'y a que l'impression des œuvres de ce grand » homme, qui
» De Corneille veilli sait consoler Paris. »
i Nouvelles remarquée . .
C'est ainsi que, tantôt en se targuant d'un succès qu'il exagère sans pudeur, tantôt en alléguant, à propos d'une œuvre qui n'a vécu que par la cabale, les cabales de ses adversaires, tantôt en attribuant à la Champmesié tout rhonneur des triopiphes de Racine, tantôt enfin en opposant à son ennemi le nom de Corneille, Pradon pense faire illusion à lui-même et aux autres sur le dénoûment final de cette alTaire. Malgré sa préface, comme malgré Tor de M"* de Bouillon, la tragédie de Racine fut bientôt jugée un chef-d'œuvre. Elle fut jouée à Versailles comme à Paris ; et, dans des fêtes données à Fontainebleau au mois d'octobre, quand déjà l'œuvre de Pradon était profondément oubliée, on représenta devant la cour la Phèdre^ aussi bien que VIphigéniey le Bajazet et le JUithridate^.
Juste à 1 époque de la représentation des deux Phèdre, le Mercure galant reparaissait après une interruption de trois années. Le premier volume est d'avril 1677, et il contient les nouvielles des mois de janvier, février et mars. Parmi les événement» dé ce trimestre, en première ligne Visé rencontrait Tafifaire des Phèdre, Il se garda bien de faire allusion à la querelle des sonnets, dont le dénoûment n'avait pas été, en somme, plus favorable à rhôtel de Bouillon que celui du complot contre Racine. Mais il dut parler des deux tragédies qui, par suite de cette affaire, se trouvaient, à la honte du xvii* siècle, rapprochées Tune de l'autre, et, malgré leur prodigieuse inégalité, regardées comme rivales. Bien que Visé n*ait garde de témoigner de l'admiration pour là Phèdre de Racine, ou même de la faire connaître par une analyse un peu étendue, il faut lui savoir gré d'avoir écarté tout d'abord la pensée d'une comparaison entre