‹ Les ennemis de Racine au XVII. siècleChapitre 125 sur 151 · Colbert clait mort en · texte numérisé non relu

Colbert clait mort en

335 ESTUER ET ÂTHALIE.

allusions qui faisaient de la pièce une perpétuelle allégorie :

Racine, cet homme excellent, Dans Tanliquité si savant, Des Grecs imite les ouvrages ; Il peint, sous des noms empruntés.

Les plus illustres persoitnages Qu*Apollon ait jamais chantés.

Sous le nom d*Aman le cruel, Louvois est peint au naturel ; Et de Vasthv la décadence Nous* retrace un portrait vivant De ce qu'a vu la cour de France A la chute de Montespan.

La perscculion des Juifs

De nos huguenots fugitifs

Est une vive ressemblance ;

Et TEsther qui règne aujourd'hui

Descend des rois ' dont la puissance

Fut leur asile et leur appui.

Pourquoi donc, comme Assuérus, Noire roi, comblé de vertus, N'a-t-il pas calmé sa colère? Je vais vous le dire en deux mots :

•Les Juifs n*eurent jamais affaire Aux jésuites et aux dévots.

Celte chanson respectait du moins M"' de Maîntenon, et laissait croire qu'il n'avait pas dépendu d'elle déjouer jusqu'au bout le rôle d'Eslher. Mais on ajouta un cinquième couplet fort injurieux pour elle :

Gomme la Juive d'autrefois, Cette Esther qui tient à nos rois

1. « Quelques-uns prétendaient que Jeanne d'Albret, après la mort » d'tVnloine de Navarre, avait épousé secrètement d'Aubigné» qui a

ESTHEU ET ATUALIE. S37

Éprouva d'alTrcuses misères; Mais plus dure que Tautre Esther, Pour chasser la foi de ses pères Elle prend la flamme et le fer.

C'est ainsi que la malignité trouvait à s'exercer à propos d'une pièce dont le sujet et tous les incidents étaient historiques, et qu'une œuvre inspirée par la piété, destinée aux plaisirs innocents de jeunes filles^ devenait l'occasion de scandales qu'on cherchait à faire retomber sur Racine. Celui-ci cependant ne se découragea pas, et, au lieu de répondre aux critiques qui accusaient sans doute le plan d'Estherei quelques-uns des personnages, il voulut leur prouver qu'il saurait, quand il le voudrait, même sans la ressource d'un sujet profane, faire une tragédie régulière et complète. Il composa son Athalie^ c'est à-dire la pièce la plus achevée de notre théâtre pour la simplicité et la force de la conception et de l'intrigue, pour la vigueur et la conséquence des caractères, pour la vérité saisissante de la couleur, pour la majesté du spectacle, pour l'énergie, la magnificence, la hardiesse biblique, et en même temps l'exquise et merveilleuse pureté du style. Il devenait difficile de soutenir que Racine ne savait faire parler que des Français, qu'il n'entrait pas dans le caractère et le génie des nations mortes, qu'il ne pouvait remplir une action que par ies agitations et les fureurs de l'amour. Dans Athalie; il marquait profondément les traits du peuple juif ; il développait un sujet tout à fait en dehors des habitudes du théâtre; il échappait complètement aux traditions et aux influences de son temps. On sait pourtant quelle fui la fortune de cette tragédie, proclamée par Boileau le chef-

9 écrit rtiistoire de son temps. » {Chansons histor.y t, Vil, p. 290, note iKanuscriie.)

338 ESTHbR £T ATH4LIE.

d'œuvre de Racine. On l'avait attendue impatiemment.

< itacine, écrivait M"" de Sévigné, va travailler à une ■ autie tragédie, n et quoiqu'ellejugeàtrhistoired'Esthei

< unique i, et que ni Judith, ni Ruth, ni aucun autre sujet ne lui parût se prêter aussi bien au but de l'auteur, elle comptait pour le succès sur le talent de Racine : « Il a pourtant bien de l'esprit; il faut espérer', a Et cependant, malgré cette attente, malgré le goût qu'Ëstker avait donné au roi pour [es pièces saintes et pour les représentations de Saint-Cyr^, le travail le plus achevé de Racine fut le moins apprécié de tous, et rien dans l'histoire littéraire n'est plus célèbre que la disgrâce d'Alhalie.

Cherchons, aidé du récit de M"* de Caylus, à nous rendre compte de celte affaire qui a été très-inexactement expliquée. On sait que la tragédie devait paraître avec autant de solennité que celle i'Estker. Les jeunes iictrices avaient étudié et connaissaient leur rôle ; a mais, » dil M°" de Caylus, dans le temps que tout était prêt n pour la représentation, M"' de Maintenon arrêta le n spectacle. » Était-ce qu'elle n'eût pas compris la beauté de la pièce? craignait-elle qu'elle déplût au roi, et qu'il s'appliquât certains passages où la roali^ité pouvait voir des leçons poui' lui? Mais la suite du récit de M"" de '.Aylus dément cette explication : i M*" de Maintenon fit n seulement venir à Versailles une fois ou deux les ac- D Irioes pour jouer dans sa chambre devant le roi avec a leurs habits ordinaires, n Et elle ajoute que, malgré l'absence de tout appareil scénique, de toute illusion théâtrale, la tragédie fut vivement goûtée : • Cette pièce

ESTHËR ET ÂTHALIE. 333

» est si belle, que l'action n*en parut pas refroidie : il me » semble même qu'elle produisit alors plus d'eiïet qu'elle » n'en a produit sur le théâtre de Paris. » Ainsi, au rapport de M"* de Caylus, le roi et M"*' de Maintenon ne se seraient pas aussi étrangement trompés sur le mérite HAîhalie; ils n'auraient pas été froissés, comme on l'a supposé, par de prétendues allusions ^

1. Dans les précédentes éditions de cet ouvrage, nous nous ap« puyions encore sur une lettre de Boileauà Racine qui a été publiée pour la première fois par M. Aimé Martin, Œuvres œmpîètes de Racine, 1844, t. YI, p. 197. Elle serait importante si Tauthenticité n'en était fortement suspecte. En voici le texte : « Le contre-temps de- votre B indisposition a été bien fâcheux ; car en arrivant à Versailles, j'ai « joui d'une merveilleuse bonne fortune ; j'ai été appelé dans la » chambre de M"* de Maintenon, pour voir jouer devant lo roi, par » les actrices de Saint-Cyr, votre pièce d^Athalie. Quoique 1ns élève M n'eussent que leurs habits ordinaires, tout a été le mieux du monde

> et a produit un grand effet. Le roi a témoigné être ravi, enchanté, » ainsi que M"** de Maintenon. Pour moi, trouvez bon que je vous » répète que vbus n'avez pas fait de meilleur ouvrage. Adieu, mon » cher monsieur, je suis fort pressé aujourd'hui. Si j'avais plus de • loisir, je vous rapporterais un mot charmant de M. de Chartrcss 9 sur votre pièce, et qui a fait dire de grands biens de vous au roi ; M mais je vous verrai vraisemblablement demain, et j'aime mieux at-

> tendre à vous dire cela de vive voix. »

M. Mesnard (Racine, t. HI, p. 5o6, note) relève judicieusement les invraisemblances de ce langage : « Pourquoi apprendre à Racine que B c'était par les actrices de Saint-Cyr que sa pièce avait été jouée, B et avec leurs habits ordinaires? Racine le savait de reste. » Il trouve peu convenable que Boileau, quelque pressé qu'il fût, ait remis au lendemain la citation d'un mot charmant de M. de Chartres. Quant à cet austère évêque. Godet des Marais, qui avait blâmé les représentations d^Eslker comme dangereuses pour la modestie des jeunes filles, et qui, suivant La Baumelle, avait refusé d'assister avec son collègue et ami Fénelon à la répétition d*Athalie donnée à Saint- Cyr, le 22 février 1691, il n'est pas vraisemblable qu'il ait été plus tard invité à Versailles, et que, non content d'approuver par sa présence ce qu'il avait toujours condamtié, il ait prononcé « un moi charmant », sans doute un mot d'éloge pour la tragédie. En outre,

3*0 ESTHËR ET ATUALIE.

Un détail que M""* de Caylus a négligé et que nous connaissons par le Journal de Dangeau, fortifie les conclusions de ce récit. Avant les représentations de Versailles, le roi avait assisté à Saint-Cyr à trois répétitions très-simples, sans théâtre et sans costumes, de la nouvelle pièce. A la seconde, qui est du jeudi 8 février 1691, M""* de Maiutenon avait admis quelques dames. Le roi amena à la troisième, le jeudi 22 février, le roi et la reine d'Angleterre et cinq ou six personnes au nombre desquelles était Fénelon. Son jugement était donc déjà formé avant qn'Athalie fût jouée dans la chambre de M"* de Maintenon.

Il parait aussi, au témoignage de M. Lavallée *, que, sur le désir du roi, d*autres représentations semblables eurent lieu encore à Versailles, cette année même et les deux suivantes, en présence des princes du sang et de quelques personnes de distinction. En 1699, quand fut célébré le mariage du duc de Bourgogne et de la princesse de Savoie, M"* de Maintenon fit venir encore dans sa chambre les jeunes filles de Saint-Cyr pour jouer Athalie. « Le spectacle fut fort touchant et fort agréable, dit Dangeau. Cela se fit fort en particulier ^, »

Enfin, en 1702, M"* de Maintenon ramena encore l'attention sur le chef-d'œuvre, dont l'auteur n'était plus, et le fit jouer à Versailles, non plus par les pensionnaires de Saint-Cyr, mais par des seigneurs et dames de la cour, et même par des princes et des princesses. Le Mercure galant ^ rend compte de ces lr..is

M. Aimé Martin s*e8t trompé en donnant à cette lettre, qui ne porte que cette indication : Versailles à six heures^ la date de 1690. Les répétitions de Saint-Cyr sont de janvier et de février 1691.

Page 1