Ge fameux conquérant, ce fameux Sësostris
Qui jadis en Ègypto, au gré des destinées, Véquit de si longues années, N'a vécu qu'un jour à Paris.
8. • Qu*on envisage coaiment le poète instruit et développe toutes
refuser à conclure avec lui que « si Corneille a une > grande intelligence du théâtre, s'il règne dans ses pièces » une belle économie, Racine n'entend pas moins bien » l'action dramatique »? Quand on a lu le sonnet de M"" Deshoulières, les ineptes critiques de Subligny, n'est-on pas heureux des éloges de Longepierre pour « l'admirable caractère de Phèdre, le chef-d'œuvre de » l'art et l'effort de l'esprit humain »? Enfin, n'a-t-il pas bien marqué les traits principaux du génie et du style de Racine, celui qui a dit : « Racine songe plus à » donner de la passion à ses personnages qu'à les faire » raisonner. Chez lui les délicatesses du cœur sont pré- » férables à celles de l'esprit. . . . Chez lui l'oreille, l'esprit, » le cœur, sont également satisfaits. »
Mais, après ces éloges, nous reconnaîtrons que Longepierre se laisse entraîner trop loin par ses sympathies. Il se trompe, par exemple, lorsqu'il prétend que « la » grâce de Racine est toujours accompagnée de granx> deur ». Il n'est pas assez sensible aux qualités supérieures de Corneille, à ces beautés a qui font frissonner », comme dit M"« de Sévigné, à « ces endroits divins que » rien n'égalera jamais » ; il est moins juste que Racine qui avait si vivement admiré dans son discours la sublimité de son rival, et si bien fait valoir « cette force,
» ces choses (sujet, événements, etc.), insensiblement et sans afTec-
» talion, qu'on examine attentivement le progrès de cette scène,
» comment le plan de la pièce se trace, s'ordonne et s'arrange natu-
» rcHcment et sans qu'il y paraisse que le poète s'en mêle, comment
» toutes les difficultés s'aplanissent d'elles-mêmes; comment les de-
» mandes et les réponses d'Âcomat et d'Osmin, ou, pour mieux dire,
» les lumières nécessaires à l'intelligence de la pièce, naissent dtt
» fond de la chose Pcomment ces deux acteurs narrent sans narrer,
» et instruisent sans qu'ils semblent vouloir instruire : on tombera
• aisément d'accord de la vérité de ce que je dis, et plus on aura de
» jugement, plus on sera charmé de l'art qui entre dans- cette scène. i>
» t ;lte élévation qui surprend et qui enlève ». Longepierre est évidemment, comme Fénelon et Vauvenargues, de ces esprits qui aiment avant tout le naturel, la justesse, la perfection de Tensemble, qui goûtent plus les beautés de sentiment que les traits d'esprit. Comme Fénelon, « les éclairs 1 éblouissent; ses yeux cherchent » une lumière douce » ; il trouve que Corneille « met de » Tesprit, c'est-à-dire du bvillant et des pensées, par- » tout, quïl en mêle, ainsi qu'a fait Lucain, jusque dans t les endroits les plus pathétiques et les plus passionnés, » ce qui ralentit Teffet qu'ils font sur le cœur. Selon lui, » une véritable douleur, une véritable tendresse, une » véritable colère s'expriment plus nuement, et ne » songent pas à se parer d'ornements étrangers » ; il loue Racine a de ne vouloir jamais être plus spirituel » qu'il ne doit être ». On ne peut nier qu'il ne touche là un des côtés attaquables du génie de Corneille, chez lequel l'abus de la vigueur et du trait amène parfois la subtilité et l'enflure, donne aux passions douces une expression emphatique et fausse, et surtout, sauf quelques belles exceptions, aux personnages de femmes un caractère et un langage trop virils. Mais uU juge impartial aurait montré la supériorité du poète dans la peinture des passions fortes, comme l'amour de la patrie, l'enthousiasme religieux, l'élan de la magnanimité, l'of* gueil, la fureur, le désespoir; il aurait plus insisté sur la grandeur, l'effet moral, la fécondité et la variété des moyens dramatiques, qualités éminentes par lesquelles Corneille rachète ses imperfections et reste peut-être audessus de tous ses rivaux. Longepierre a manqué de mesure; disons qu'on en manquait partout autour de lui, dans ce sens et surtout dans l'autre, et que l'injustice bien plus forte de Perrault et de Fontenelle sert d'explication et en partie d'excuse à la sienne.
L'année après celle où le Siècle de Louis le Grand et la Digression sur les anciens commencèrent la luUe qui fut si longue et si passionnée, Tapparition des Caractères de La Bruyère irritait vivement le parti des modernes, dont le nouvel écrivain, redoutable par son esprit et son talent, se déclarait nettement l'adversaire. Ce livre, si justement regardé comme un des chefsd'œuvre du grand siècle, renfermait un long parallèle de Corneille et de Racine. Malgré le ton modéré de cette appréciation, où l'auteur semble avoir fait tant d'efforts pour distribuer équitablement la critique et l'éloge, pour marquer avec précision et sans roideur les principaux traits du génie des deux poètes, nul doute que ce morceau n'ait irrité les partisans exclusifs de Corneille. La Bruyère ne poussait pas comme eux le fanatisme de l'admiration jusqu'à déclarer parfaits les premiers et les derniers ouvrages de leur poète. Il s'étonnait que l'auteur du Cid eût pu « tomber de si haut » ; il trouvait même dans quelques-unes de ses meilleures pièces <x des fautes » inexcusables contre les mœurs dramatiques, un style D de déclamateur, des négligences dans les vers et dans » l'expression » ; s'il le déclarait « supérieur à tout, ini- » mitable dans les endroits où il excelle », il le jugeait a inégal ». D'ailleurs, au gré de ces critiques, il balançait trop les mérites des deux poètes : il accordait au premier le privilège de « nous étonner, de nous , in- » slruire » ; mais le second avait celui de « nous remuer, » de nous pénétrer » ; l'un était € plus moral », mais l'autre était « plus naturel » ; Corneille peignait les hommes « tels qu'ils devraient être » ; Racine les peignait « tels qu'ils sont». Cette dernière pensée, un peu douteuse dans sa concision épigrammatique, fut sans doute un des points du parallèle qui excitèrent le plus de réclamations ; peu d'années après la mort de Racine,
elle fut le prétexte d'une dissertation très-hostile à ce poète et que nous examinerons comme une des pièces du procès.
Mais combien La Bruyère aggrava ses torts, lorsque, en 1693, dans son Discours de réception^ il renchérit encore sur l'admiration exprimée dans les Caractères f « Cet autre, disait-il, vient après un homme loué, ap- » plaudi, admiré, dont les vers volent en tous lieux et » passent en proverbe, qui prime, qui règne sur la » scène, qui s'est emparé de tout le théâtre : il ne l'en > dépossède pas, il est vrai, mais il s'y établit avec lui ; » le monde s'accoutume à en voir faire la comparaison ; » quelques-uns ne souffrent pas que Corneille lui soit » préféré, quelques autres qu'il lui soit égalé : ils en ap- D pellent à l'autre siècle, ils attendent la fin de quelques w vieillards, qui, touchés indifféremment de tout ce qui » rappelle leurs premières années, n'aiment peut-être » dans Œdipe que le souvenir de leur jeunesse. » Ainsi Racine était déclaré l'égal de Corneille, voire même, ô sacrilège ! son supérieur ! La Bruyère osait citer sur le ton de la déférence de semblables opinions I il s'y associait lui-même, en expliquant par les souvenirs du jeune âge les préférences obstinées de quelques vieillards pour l'auteur d'Œdipe f II semblait compter pour Racine sur les suffrages du siècle suivant I
Parmi les protestations et les représailles que suscita ce fameux portrait, une des plus vives fut celle de Fontenelle. Il avait plus d'une raison pour être irrité contre La Bruyère ; car, outre sa parenté avec Corneille et ses rapports avec le Mercure galant^ il s'était reconnu dans le portrait de Cydias ou le bel esprit, tracé par le moraliste. Il voulut protester contre le pai^Uèle de 1688 et le portrait de 1693 : il composa donc à son tour un parallèle, bien différent, on le devine, de ceux de LongepieiTo
364 J^UGEMENTS GÉNÉRAUX
et de La Bruyère. Après avoir remarqué, ce que Racine lui-même avait déjà fait, que Corneille « n'a eu devant » les yeux aucun auteur pour le guider», il contredit sans ménagement l'opinion que Racine. a du moins bien rempli la plaoe de son prédécesseur : « Corneille â trouvé » le théâtre français très-grossier; il Ta porté à un haut » point de perfection. Racine ne Ta pas soutenu dans la » perfection où il Ta trouvé. » Longepierre avait reconnu à Corneille plus de force, à Racine plus de naturel ; selon lui, Corneille « avait fait des portraits merveilleux, mais » pas toujours ressemblants ; il semblait avoir tenu la » nature au-dessous de lui; Racine, au contraire, n'avait » pas cru qu'il lui fût permis de prendre toujours son 9 génie pour guide au mépris de la nature». La Bruyère avait exprimé à peu près le môme jugement. Fontenelle déclare « les caractères de Corneille vrais, quoiqu'ils ne m soient pas communs, tandis que ceux de Racine ne le :> sont que parce qu'ils sont communs ». Si cependant il avoue que c les caractères du premier ont quelquefois > quelque chose de faux à force d'être nobles et singu- » liers », c'est pour ajouter que « souvent ceux de D Racine ont quelque chose de bas à force d'être natu- D rels». A la phrase de La Bruyère : « Corneille nous » assujettit à ses caractères et à ses idées, Racine se con- » forme aux nôtres », il riposte ainsi: < Quand on a » le cœur noble, ou voudrait ressembler aux héros de » Corneille ; quand on a le cœur petit, on est bien aise » que les héros de Racine nous ressemblent. > La Bruyère avait dit très-justement que « le grand et le merveilleux » n'avaient pas manqué à Racine, ainsi qu'à Corneille » ni le touchant ni le pathétique». Fontenelle répon.d avec une révoltante iniquité : « Le tendre et le gracieux )) de Racine se trouvent quelquefois dans Corneille ; le D grand de Corneille ne se trouve jamais dans Racine, v
JUGEMÈNtS GÉNÉRAUX. 366:
La Bruyère n'avait point parlé, él peut-être jugeait-il la question oiseuse, de cette altération des mœurs antiques opposée à la prétendue exactitude de Corneille. Fontenelle n'a garde d'omettre ce point de comparaison : « Racine n'a presque jamais peint que des Français et )> que le siècle présent, même quand il a voulu peindre » un autre siècle et d'autres nations ; on voit dans Cor- )> neille toutes les nations et tous les siècles qu'il a voulu > peindre. >
Nous contesterons moins son jugement^ quand il ajoute: « Le nombre des pièces de Corneille est beaucoup » plus grand que celui des pièces de Racine, et cepen- » dant Corneille s'est beaucoup moins répété lui-même » que Racine n*a fait; d mais La Bruyère n'avait-il pas dit déjà : a II semble qu'il y ait plus de ressemblance » dans les poèmes de Racine et qu'ils tendent un peu » plus au même but? » Après avoir déclaré que « la ver- » sification de Corneille, dans les endroits où elle est belle, est plus hardie, plus noble, plus forte, et en » même temps aussi nette que celle de Racine », il avoue » qu'elle ne se soutient pas dans ce degré de beauté, » tandis que celle de Racine se soutient dans la sienne». Sur ce point. Racine a l'avantage : il se soutient, son style est toujours net. Mais Fontenelle ne parle pas de cette harmonie variée et exquise, qui reproduit tous les mouvements de la pensée et du sentiment, qui se plie aux situations, aux caractères, à la différence des conditions et des sexes ; il ne dit pas que, si le vers de Corneille est plus vigoureux, plus fier, plus oratoire, celui de Racine est plus souple et plus expressif $ que tantôt c'est une simplicité touchante, tantôt une élégance solide et sans fausses couleurs, plus souvent encore une force égale et sobre, qui satisfait partout le lecteur, sans le frapper aussi vivement que les traits soudains de Cor-
neille. Enfin, pour terminer son réquisitoire. Fontanelle remarque encore a que des auteurs inférieurs à Racine > ont réussi après lui dans son genre, et qu'aucun auteur, » même Racine, n'a osé toucher après Corneille au » genre qui lui était particulier». Quels sont ces imitateurs de Racine qui, en 1693, avaient réussi en suivant ses pas? Sans doute, Fontenelle veut désigner La Chapelle, Duché, peut-être Pradon ; mais qu'esl-il resté de leurs œuvres? Quant au genre de Corneille, il est permis de croire que les portraits de Burrhus, d'Agrippine, d'Acomat, de Mithridate, de Clytemnestre, de Joad et d'Athalie s'en rapprochent et n'en sont pas indignes. La Bruyère avait-il grand tort de trouver à quelques-uns de ces personnages « la grandeur et le merveilleux » de Corneille?
Tel est le parallèle de Fontenelle : d'un bout à l'autre, il n'a qu'un objet, abaisser Racine aux pieds de Corneille, protester contre ceux qui les rapprochaient, réduire à la tendresse et à la pureté du style le mérite de l'auteur de BritannÙMS, de Phèdre et d'Athalie. Jamais Fontenelle ne se modéra sur celte question^ et longtemps après la mort de Racine, il le poursuivait encore de ses attaques envenimées et de sa haine.
Vers la même époque, un des plus anciens adversaires du poète, Saint-Évremond, donnait aussi son parallèle*. Cette forme épigrammatique et concise convenait à un écrivain qui avait déjà comparé Turenne et Condé, et qui aimait à donnera sa pensée et à ses jugements un tour rapide et incisif. 11 ne faut pas s'attendre il trouver l'auteur de la Dissertation sur Alexandre, le critique d'Andromaque et de Britannicus très-favorable il Racine. Cependant, à son début, il emprunte à Lucain
1. Jugements sur quelques auteurs français (à M*' de Mazarin).
un trait flatteur pour le poète : a Dans la tragédie, Cor- » neille ne souflfre pas d'égal, Racine pas de supérieur^.» Il est vrai qu'il le corrige aussitôt par cette explication : « la diversité des caractères permettant la concurrence, » si elle ne peut établir l'égalité ; » et dans tout le reste du parallèle, Corneille a décidément l'avantage : « Cor- » neille se fait admirer par l'expression d'une grandeur » d'àme héroïque, par la force des passions, par la su- » blimité du discours ; Racine trouve son mérite en des » sentiments plus naturels, en des pensées plus nettes, D dans une diction plus pure et plus facile* Le premier > enlève l'âme, l'autre gagne Tesprit ; celui-ci ne donne » rien à censurer au lecteur^ celui-là ne laisse pas le » spectateur en état d'examiner. Dans la conduite de » l'action. Racine, plus circonspect et se déliant de lui- » même, s'attache aux Grecs qu'il possède parfaitement ; Corneille, profitant des lumières que le temps apporte, » trouve des beautés qu'Aristote ne connaissait pas. » Ainsi Corneille a pour lui la grandeur, la passion, Téloquence, la hardiesse et la nouveauté des plans et de l'intrigue, le talent de saisir l'âme et d'ôter à l'esprit la liberté de la critique; Racine garde pour sa part le naturel des sentiments, la netteté des pensées, la pureté du style, la régularité timide de l'action : voilà ses qualités modestes qui vont à satisfaire le jugement du lecteur, sans jamais élever sa pensée ni remuer son cœur. Qui pourrait deviner à ce portrait que la passion est, de l'aveu de tous, le domaine de Racine, et que, si Corneille met plus en jeu les ressorts puissants de l'admiration, c'est à Racine qu'il faut demander le plaisir délicieux d l'émotion et des larmes?
s* Nec quemquam iam ferre potest Csesarve priorem,
Pompeiusque parcm.,.
Bien différentes étaient les conclusions d'an homme que des liens anciens et nombreux unissaient, il est vrai, à Racine, et qui pouvait avoir quelque tendresse pour les œuvres de son ami, car elles devaient beaucoup à ses conseils, à ses censures, à son active et forte influence. Boileau admirait sincèrement Corneille; il avait écrit ces vers :
En vain contre le Cid un ministre se ligue, Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue.
Indigné de la misère où languissait la vieillesse du grand poète, il avait fait auprès de M*"" de Montespan une démarche qui honore son cxBur. Cependant, impatienté sans doute de la mauvaise foi de ceux qui portaient au ciel VAgésilas et la Pulchérie, et qui ne voulaient voir dans les tragédies de Racine que de la douceur et de la tendresse, il se permit quelques boutades, comme l'épigramme sur Agésilas et Attila * : il critiqua Tadmiration de Corneille pour Lucain^, modèle dangereux qui, avec Sénèque et les Espagnols, a contri-