‹ Les ennemis de Racine au XVII. siècleChapitre 22 sur 151 · Louis Racine. Mémoires^ 1" partie · texte numérisé non relu

Louis Racine. Mémoires^ 1" partie

démen.i donné au jugement du grand mattre; sans doute ses amis et lui-même parlèrent de cet incident et répandirent les paroles de Corneille. C'irrévérence de cette joie indiscrète ^ et bientôt la vivacité présomptueuse de la préface de Racine, durent blesser le vieillard, déjà aigri par l'accueil très froid fait à la tragédie à'Othon (juillet 1664), et surtout à celle i'Agésilas ^. Ainsi s'explique l'amertume d'une lettre qu'il écrivit à Saint- Évremond, Tannée même de la représentation d'Alexandre et d'ilgésilas, pour le remercier de la Dissertation ^ur Alexandre. Les allusions et les traits mordants de cette lettre n'étaient en réalité qu'une riposte; mais Racine les connut certainement aussi bien que la pièce critique du noble exilé, et ce fut des deux côtés une nouvelle cause de froideur ou mêmed'imtation.

Le triomphe à*Andromaque, en exaltant l'orgueil du jeune poète dont la popularité croissait tous les jours, vint. encore attrister le cœur de l'ancien. Andromaqtiey donnée au commencement de novembre 1667, achevait de faire oublier Attila, représenté au mois de mars par la troupe de Molière, et l'attention publique, fixée sur la nouvelle pièce, se détourna pour longtemps de tout autre ouvrage. Corneille avait sujet d'être mécontent, et

1. Elle semble attestée par ce passage de la lettre de Corneille à Saint-Évi'emond : c Vous m'honorez de voire estime en un temps où il semble qu*il y ait un parti fait pour ne m*en laisser aucune. Vous me soutenez, quand on se persuade qu*on m*a battu; et vous me consolez glorieusement de la délicatesse de notre siècle, quand vous daignez m*attribuer le bon goî!^t de l'antiquité... Je vous avoue, après cela, que je pense avoir quelque droit de traiter de ridicules ces vains trophées qu*on établit sur les débris imaginaires des miens, et de regarder avec pitié ces opiniâtres entêtements qu'on avait pour les anciens héros refondus à notre mode. »

2. Représentée à l'hôtel de Bourgogne cinq mois après Alexandre (An d'avril 1666).

l'on conçoit la susceptibilité qui, à propos du vers parodié dans les Plaideurs :

Ses rides sur son front ont gravé ses exploits *.

lui inspira cette parole : « Ne tient-il donc qu'à un jeune » homme de venir ainsi tourner en ridicule les vers des » gens ?» Ce ne fut donc pas certainement dans une pensée bienveillante qu1l assista, comme nous le savons par Boursault, à la première représentation de Britannicus. Il est probable que la froideur avec laquelle fut accueillie cette belle tragédie ne lui fut pas désagréable, et qu'il ne vit pas avec déplaisir le compte rendu que son ami Boursault donna de la représentation. Nous analyserons plus tard cette petite pièce, qui ne fait honneur ni à l'impartialité ni au goût de Boursault, et où Ton voit partout un parti pris de dénigrement et d'insulte. On regrette de trouver le nom de Corneille mêlé aux tristes plaisanteries de cette satire. Boursault « s'était mis au » parterre pour avoir l'honneur de se faire étouffer par » la foule. Mais, ajoute-t-il, je me trouvais si à mon aise » que j'étais résolu de prier M. Corneille, que j'aperçus » tout seul dans une loge, d'avoir la bonté de se préci- » piter sur moi au moment que l'envie de se désespérer » le voudrait prendre. » Racine, que la critique de Boursault dut révolter dans le juste sentiment de la valeur de son œuvre, put croire que Corneille était dans la complicité du compte rendu de son ami, et cette circonstance, jointe aux critiques exprimées par le vieux poète

i. BI. Gérusez {Notice sur Racine) en a signalé deux autres *

Viens, mon san;, viens, ma fille !

(Acte II, se. III.) AcIièTc, prends ce sac.

(Acte II, se. XIII.)

lui-même *, contribua sans doute aux allusions trèsregrettables que l'auteur de BriianniQUS se permit, dans sa première préface, contre le grand homme dont il a fait plus tard un panégyrique si noble et si convaincu. Nous ne chercherons pas à pallier les torts de Racine; nous montrerons même dans son humeur vive et railleuse une des causes des inimitiés qui le poursuivirent. Il ne nous en coûtera pas de condamner, par exemple, la préface de firt^annicti^y et d'avouer que Racine aurait mieux fait de sacrifier ses ressentiments et de respecter même la passion et l'injustice d'un poète sacré par son âge comme par son génie. Mieux valait se taire et laisser Boursault, Saint-Évremond, le gazetier Robinet, tous les partisans de Corneille, se récrier sur le mérite incomparable des dernières tragédies du vieillard, que de réduire à leur juste valeur ces ridicules éloges, en attaquant avec dureté un devancier et un maître. Cependant, ne comprend-on pas que raffectation de cet enthousiasme pour Agésilas ou Pulchérie, rapprochée des critiques ou des éloges ironiques qui accueillaient Andromaqne ou BritannicuSy ait fait perdre patience au jeune poète ? Le compte rendu de Boursault, « les efforts que Ton fil pour décrier partout J9nYanntm5, toutes les cabales, toutes les critiques dont on s'avisa ' », et qui rendirent au moins fort douteuse la fortune de la tragédie, ne pouvaient-ils faire sortir de lui-même un homme jeune et naturellement passionné? Ne défendait-il pas, lui i^ussi, ses

1. Racine les indique dans la première préface de Dritannicus. Voy. la deuxième partie de ce livre, chap. m.

2. Première préface de Britannicus : « Quelque soin que j*aie pris s pour travailler cette tragédie, il semble qu*autant que je me suis » efforcé de la rendre bonne, autant de certaines gens se sont effor^ ê ces delà décrier, H n*y a point de cabale qu*ils niaient faite, point • de critique dont ils ne se soient avisés. »

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plus chers intérêts, ses œuvres, fruit latiorieux de tant de veilles, sa réputation, son avenir? Une voix intérieure, fortifiée par l'admiration de Boileau, ne lui criait-elle pas que sa tragédie était un chef-d'œuvre, et pouvait-il échapper à cette révolte du génie qui voit méconnues et sottement raillées des beautés dont il a conscience ?

Il semble que tout ait conspiré à aigi*ir les ressentiments des deux poètes et à les séparer de plus en plus l'un de l'autre. On connaît la démarche un peu inconsidérée par laquelle la duchesse d'Orléans les fit entrer en lutte directe. On sait qu'elle chargea le marquis de Dangeau de leur proposer à tous les deux, comme sujet de tragédie, les adieux de Titus et de Bérénice, et que chacun d'eux travailla à sa nouvelle pièce sans se douter qu'il avait un rival. Ce fut donc, selon l'expression de Fontenelle, un duel, mais dans lequel Corneille avait tous les désavantages. Ce sujet peu tragique, dont Racine a tiré un si merveilleux parti, convenait moins que tout autre au mâle génie du vieux poète. La victoire devait rester c au plus jeune > ; ajoutons, pour corriger et compléter le mot de Fontenelle, au plus sensible, au plus délicat, au plus pur, au plus harmonieux. Les critiques du temps, qui n'épargnèrent pas l'œuvre charmante de Racine, relevèrent sans ménagement la rudesse et l'obscurité du style de Tite et Bérénice, l'invraisemblance de l'action, la roideur choquante des caractères. Le public, après quelques représentations, avait déserté la pièce de Corneille, que jouait la troupe de Molière, et il se pressa longtemps à l'hôtel de Bourgogne, pour entendre celle de Racine, dont le grand Condé disait plus tard, en lui appliquant les vers de Tittis :

Depuis cinq ans entiers tous les jours je la vois, Et crois toujours la voir pour la première fois *.

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