CHAPITRE V
BAJAZET (4 ou 5 janvier 1G72).
Crand succès de la tragédie. — Sentiment de Corneille. — Compte rendu et critique de Visé dans le Mercure galant ;« — de Robinet dans sa Galette, — Réponse de Racine dans sa première et sa deuxième préface. — Examen d'une nouvelle de Segrais, Floridon ou V Amour imprudent. — Jugement de M°* de Sévigné après la représentation et après Timpression de la pièce.
Le succès de la tragédie de Bajazet ne fut pas moins éclatant que celui de Bérénice, Dès son apparition, elle fit grand bruit : ce fut l'affaire importante des pretniei^s mois de Tannée nouvelle ; toute la cour, et, comme dit M"" de Sévigné, « tout le bel air » se pressa longtemps pour la voir au théâtre de Thôtel de Bourgogne. Elle eut des admirateurs enthousiastes, tels que M. de Tallard, qui proclamèrent Timmense supériorité de Racine sur tous ses rivaux, et même sur Corneille. Les témoins les plus mal disposés pour le poète sont forcés d'avouer la popularité de la tragédie. Visé, qui commençait à publier son Mercure, rendit compte, dans sa lettre du 9 janvier, de cette représentation trop importante pour être omise. Bien décidé à contester le mérite de la pièce, il débute néanmoins par ces lignes : € On repré- D senta ces jours passés sur le théâtre de l'hôtel de » Bourgogne une tragédie intitulée jBa/a-2:ef, et qui passa » pour un ouvrage admirable. » On voit que Tauteur tient à rester en dehors de cette opinion qu'il rapporte;
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mais, du moins, il ne la nie pas, et, plus loin, il dira encore sur ce ton d^ironie amère qui règne dans tout Tarticle : « Le mérite de l'auteur est si grand qu'on ne » peut trouver de place sur le Parnasse aujourd'hui » digne de lui être offerte. » Le témoignage de Robinet n'est pas moins formel : dans sa lettre du 16 janvier, il annonce
Que Bajazet à turque trogne.
Triomphe à Thôtel de Bourgogne,
et il ajoute, sur la foi de la renommée, car il n'a pas encore vu la pièce, que Racine
 fait un spectacle pompeux,
Le plus beau qui soit sous les cieux.
Enfin M*"* de Sévigné écrit le 13 janvier à sa fille : » Racine a fait une pièce qui s'appelle Bajazet^ et qui )) lève la paille; vraiment elle ne va pas en empirando » comme les autres. » (Elle entend sans doute par les autres Britannicus et Bérénice^ tragédies qu'elle juge très-inférieures à Andromaque,) Puis elle rapporte à sa fille le jugement de M. de Tallard : « Voilà ce qui s'ap- » pelle bien louer, ajoute-t-elle. Nous en jugerons par » nos. yeux et nos oreilles :
» Du bruit de Baja*et mon âme importunée *
» fait que je veux aller à la comédie. Enfin nous en ju- » gérons. »
On comprend que cet enthousiasme, quelquefois si
i. Alexandre, act. I, se. 2 :
Du bruit de ses exploits mon ftme importunée.
peu mesuré, ait jeté dans un excès contraire les partisans de Corneille, et qu'il leur ait été difficile de rendre bonne et impartiale justice à une œuvre dont les panégyristes avaient tant de passion. Le jugement de Corneille, colporté par Segrais, servit à Visé et à Robinet comme de mot d'ordre pour critiquer la tragédie. On se rappelle que le vieux poète avait dit à son ami pendant la représentation de Bajazet : « Il n'est pas un seul per- » sonpage qui ait les sentiments qu'il doit avoir et que l'on a à Constantinople : ils ont tous, sous un habit » turc, les sentiments qu'on a au milieu de la France. » C'est sur ce texte que tous les adversaires de Racine ont fondé leur critique; ils n'ont fait tous que l'étendre et le commenter. Le persifflàge de Visé commence par là : « Le sujet de cette tragédie est turc, dit-il, à ce que rap- 9 porte l'auteur dans sa préface. » Or, comme la pièce de Racine n'était pas encore pul^liée, la phrase de Visé est une épigramme. Le moyen de discerner le sujet de cette œuvre prétendue historique, sans le témoignage formel du poète? Mais Visé ne se contente pas de ce trait malin : il conteste tout le sujet de la tragédie ; il accuse Racine d'avoir imaginé le personnage de Bajazet, d'avoir dénaturé tous les faits, et il prend soin de venger la vérité historique si impudemment outragée par le poète. « Voici en peu de mots, dit-il, ce que j'ai appris de cette » histoire dans l'historien du pays, par où vous jugerez » du génie admirable du poète, qui, sans en prendre » presque rien, a su faire une tragédie si achevée. » Encore de rironiel Mais c'est le ton habituel de Visé quand il fait à Racine l'honneur de juger ses œuvres ; il réserve la critique sérieuse pour des écrivains de plus de valeur, pour Boyer, par exemple, et pour l'abbé Cotin. Il rétablit donc avec beaucoup de soin et d'étendue les événements altérés dans la tragédie. Il démontre
2^8 BAJÂZET.
qu'Amurat avait trois frères quand il partit pour le siège de Babylone, qu'il en fit étrangler deux, dont aucun ne s'appelait Bajazety et que le troisième, Ibrahim, fut sauvé de sa fureur parce que le sultan n'avait pas d'enfant pour lui succéder. Quant à la sultane favorite, elle accompagna le Grand Seigneur dans son voyage, et le grand visir, Mehemel-Pacha, assista aussi au siégç de Babylone. Yisé ne cache pas la source où il a puisé ces précieux renseignements : « Il les a vus, dit-il, dans une » relation faite par un Turc du sérail, et traduite en » français par M. du Loir, qui était alors à Constanti- » nople. » Il a bien le droit d'ajouter : « Cependant, x> l'auteur de Bajazet fait demeurer ingénieusement le » grand visir dans Constantinople sous le nom d'Âco- » mat, pour favoriser les desseins de Roxane, qui se » trouve dans le sérail de Byzance, quoiqu'elle fût dans » le camp de Sa Hautesse, et tout cela pour élever > à l'empire Bajazet, dont le nom est très -bien in- » venté. »
L'argument était sans réplique, et la tragédie ne pouvait s'en relever. Cependant Racine fut peu embarrassé et peu ému d'une inculpation si grave. La première édition de son Bajazet parut le 20 février 4672, six semaines après la première représentation. Il fit précéder la tragédie d'une préface courte et calme, où l'on chercherait en vain un trait de satire. Sans doute l'âge, la réflexion, les réprimandes et les conseils de Boileau, lui apprenaient à dominer la promptitude de son humeur; sans doute aussi, rassuré par les progrès toujours croissants de sa renommée, il devenait indulgent pour des clameurs de plus en plus impuissantes. Sans nommer le rédacteur du Mercure galant et sans faire allusion h sa critique, il se contenta d'établir sur des autorités imposantes tous les faits niés par le gazetier. Voici le dé'
BÀJAZËjr. 229
but de cette préface , telle qu'il la publia en 1672 : « Quoique le sujet de cette tragédie ne soit encore dans » aucune histoire imprimée, il est pourtant très-véri- )» table. C'est une histoire arrivée dans le sérail, il y a » plus de tt*ente ans. M. le comte de Cézy était alors » ambassadeur à Constantinople . Il fut instruit de » toutes les particularités de la mort de Bajazet, et il y » a quantité de personnes à la cour qui se souviennent » de les lui avoir entendu conter lorsqu'il fut de retour » en France. M. le chevalier de Nantouillet est du » nombre de ces personnes, et c'est à lui que je suis re- » devable de cette histoire, et même du dessein que j'ai » pris d'en former une tragédie. J'ai été obligé pour » cela de changer quelques circonstances ; mais, comme » ce changement n'est pas fort considérable, je ne » pense pas aussi qu'il soit nécessaire de le marquer au » lecteur. »
Mais, en face des indications précises de Visé, cet exposé n'est-il pas un peu vague? L'existence de Bajazet, personnage si ingénieusement inventé, selon le Mercure^ est-elle suffisamment démontrée? Sans doute Racine pensa qu'il y avait lieu de compléter sa justification, et, dans l'édition de 1676, il ajouta le développement qui forme aujourd'hui le commencement de la préface. Le poète établit d'abord qu'Âmurat, contrairement à l'assertion de Visé, a eu quatre frères; il a soin de les nommer et de tracer rapidement leur histoire, très-peu conforme aux indications du Mercure. Le troi^ sième, dans l'ordre de la naissance, est Bajazet : c C'était, dit Racine, un prince de grande espéi*ance...
> Amurat, ou par politique ou par amitié, l'avait épar-
> gné jusqu'au siège de Babylone. Après la prise de » celle ville, le sultan victorieux envoya un ordre à » Constantinople pour le faire mourir : ce qui fut con-
filU BâJAZET.
X» duit et exécuté à peu près de la manière que je le re- » présente. » Un peu plus loin, il revient sur les particularités de cette mort : a M. de Cézy fut^ dit-il, instruit » des amours de Bajazet et des jalousies de la sultane. » Il vit même plusieurs fois Bajazet, à qui on permettait » de se promener quelquefois à la pointe du sérail, sur » le canal de la mer Noire. M. le comte de Cézy disait » que c'était un prince de bonne mine. Il a écrit depuis » les circonstances de sa mort, et il y a encore plu- » sieurs personnes de qualité qui se souviennent de lui B en avoir entendu faire le récit lorsqu'il fut de retour » en France. »
Ce qui est assez piquant, c'est que le récit de Racine eût trouvé, au besoin, sa confirmation dans un petit ouvrage publié déjà depuis quinze ans par un de ses ennemis littéraires. En effet, en 1657, Segrais avait donné sous ce titre : Les Nouvelles françaises^ ou les Divertissements de la princesse Aurélie, six petits romans, dont le dernier, Floridony ou V Amour imprudent^ a, pour le sujet et les personnages, des rapports frappants avec le Bajazet de Racine^ Dans la nouvelle comme dans la tragédie, le sultan Amurat « s'est contenté d'emprison- D lier fort étroitement Ibrahim, qui était fils d'une » même mère que lui, s'assurant sur la stupidité qui » paraissait en ce prince. » Quant à son autre frère Bajazet, « quoiqu'ils fussent nés de diflérentes sultanes, il » l'aimait d'une amitié si extraordinaire, qu'il ne pou- B vait élre un moment sans lui. Il est vrai qu^ si la D beauté, la vertu et la bonne grâce ont quelque droit > sur l'âme d'un barbare, toutes ces qualités, qui étaient
1. Nous devons ce renseignement à M. Saint-Marc Girardin, qui, dans une de ses spirituelles leçons^de' la Sorbonne, a rapproché la nouvelle de Segrais de la tragédie de Racine. L'analyse que nous donnons est faite d*après Touvrage même de Segrais.
BÀJÂZET. 231
» en ce jeune prince au suprême degré, méritaient un D traitement particulier. » Mais, ce qui entretient les bonnes dispositions du sultan, c'est Tamour que Bajazet inspire à Roxane, mère d'Amurat. L'auteur nous raconte comment la sultane mère fait connaître sa passion à Bajazet. Celui-ci, considérant la puissance de Roxane qui gouverne sous le nom de son fils, n'hésite pas à répondre à cet amour; tel est d'ailleurs le conseil d'Âchomat, yieil eunuque qui a élevé son enfance, et qui se charge des messages des deux amants. Mais, pour écarter les soupçons du sultan et de sa cour, la sultane met en ti^s dans ses entrevues avec Bajazet une jeune esclave nommée Floridon, qu'elle a comblée de richesses et élevée au rang envié de sa favorite. Bientôt Bajazet et Floridon s'aiment : la contrainte même et les périls de cette passion l'irritent encore. Roxane, in- (}uiètc des froideurs de Bajazet, a des soupçons que con^ firment des lettres trouvées dans la robe du prince. Mais sa vengeance est bien modeste, et, pour moi, je n'oserais dire qu'elle est plus conforme aux mœurs orientales qu'aux mœurs françaises, tant elle me semble contraire à la nature de l'amour, et, en général, à la nature humaine. Elle établit sa rivale dans un palais à Péra, elle l'y entoure de magnificence, et, ce qui est plus magnanime, elle permet à Bajazet d'aller chaque semaine passer une journée avec sa maltresse ; mais, si les deux amants ne savent pas se contenter de cette généreuse concession, elle les fera périr dans les plus cruels tourments. Voilà certes une amante bien facile, et qui entend la jalousie tout autrement que la Roxane de Racine 1
Bientôt cependant la sultane soupçonne qu'elle est trompée. Pour s'assurer de la vérité, elle feint une maladie : Bajazet en profite pour aller voir Floridon.
Roxane qui Ta suivi dans une barque à la faveur d*un déguisement, ne peut plus conserver aucun doute : elle rentre au sérail, désespérée, et combattue encore par son amour dans la résolution de faire périr Bajazet. Un message du sultan vient précipiter le dénoûment. Amurat, depuis trois à quatre ans, faisait la guerre en Asie ; après plusieurs victoires, il s'était emparé de Bagdad, ville que Segrais, par la même erreur que Racine, confond avec Tancienne Babylone. Il voulait porter la guerre dans le royaume de Perse ; mais les janissaires, rebutés par les fatigues de cette longue campagne, murmurent, se révoltent, et parlent d'opposer au sultan son frère Bajazet. Alors Âmurat se souvient des maximes de Tempire ottoman, et il envoie Tordre de faire périr Bajazet. Un premier messager est mis à mort par l'ordre de Roxane, qui feint de le prendre pour un imposteur; mais un second courrier qu'Amurat a envoyé, non par défiance, mais pour « prévenir le retardement et les accidents des chemins », arrive au moment même où la «ultane se voyait si cruellement trahie par celui pour qui elle bravait tant de périls. Roxane répond que le «ultan est matlre absolu, et dès le soir Bajazet meurt, étranglé par les muets.
Telle est l'histoire que raconte très-élégamment Segrais, et il ne nous laisse pas ignorer le sort des per« sonnages qui survécurent au dénoûment de ce drame. L'empereur, dit-il, mourut deux ou trois mois après son retour à Constantinople, et eut pour successeur rimbécile Ibrahim. Roxane n'inquiéta pas sa rivale, et même elle aima le fils que Floridon eut de Bajazet; Segrais nous apprend que ce jeune homme, parti pour un pèlerinage à la Mecque, fut pris par les chevaliers de Malte. Quant à Roxane, elle gouverna longtemps sous le nom de son fils Ibrahim, puis sous ceux des
deux jeunes (ils dlbrahim, jusqu'à ce qu'elle eût été dépouillée du gouvernement et de la vie par une intrigue du grand visir qui lui fit succéder la sultane, mère des deux princes.
L'analyse de la nouvelle de Segrais ne permet pas de douter que le fond de l'histoire soit le môme chez lui et chez Racine. Quant aux transformations qu'elle a reçues dans la tragédie, elles sont si nombreuses et si importantes, qu'en supposant môme que Racine eût emprunté à Segrais l'idée de sa pièce, son œuvre serait encore originale. La création du rôle d'Acomat dont l'ambition a fait naître la passion de Roxane, les intérêts politiques qui se môlent aux intrigues d'amour et qui les dominent, la loyauté de Bajazet, qui aimait Atalide avant d'être instruit de la passion de la sultane et dont la froideur se prête mal au rôle qu'on veut lui faire jouer, la condition même d' Atalide, qui n'est pas, comme Floridon, une esclave favorite, mais une princesse du sang impérial, et que le grand visir veut épouser pour s'en faire un appui ; enfin et surtout la passion furieuse, saisissante de Roxane, et la catastrophe terrible qui termine la tragédie, toutes ces différences capitales réfuteraient sans peine l'accusation de plagiat. D'ailleurs comment s'expliquer que ni Segrais, qui assistait avec Corneille à la première représentation de Bajazet, ni le Mercure galant, n'aient signalé ces emprunts; que Visé ait manqué cette occasion d'accabler Racine de ses traits piquants? Nous croyons que les récits du comte de Cézy et du chevalier de Nantouillet ont suffi à Racine, sans qu'il ait eu besoin d'aller chercher dans les nouvelles de Segrais le fond de cette histoire. Il y a plus : un passage de la nouvelle précédente prouve clairement, ce nous semble, que Segrais avait puisé ses renseignements à la même source. La princesse Aurélie qui va raconter
rhistoire de Floridon, et qui n'est autre que la fameuse Mademoiselle^ fille de Gaston d'Orléans, dit qu'elle la tient € d'une personne de qualité qui a été si longtemps » ambassadeur à Constantinople, et qui la racontait avec » tant d'agrément ». Celte personne de qualité est évidemment M. le comte de Cézy, et la phrase de Segrais s'accorde très- bien avec celle de la préface de Racine. La nouvelle de Segrais ne sert donc qu'à établir plus fortement le caractère historique de l'œuvre de Aacine, et la comparaison fait ressortir encore l'art merveilleux du poète, les ressources qu'il a tirées de ce sujet, et ce que son génie a su lui donner de profondeur et de pathclique.
Après s'être défendu, comme nous l'avons montré, sur la question d'histoire, l'auteur se justifie, par Téloignement du pays et par l'exemple des Perses d'Eschyle, d'avoir osé mettre sur la scène des faits si récents ^ « Les personnages turcs, dit-il, quelque modernes qu'ils » soient, ont de la dignité sur notre théâtre; on les » regarde de bonne heure comme anciens. Ce sont des ' » mœurs et des coutumes toutes différentes. »
Mais cette dernière phrase ne pouvait manquer de faire sourire Visé et les autres adversaires de Racine. Comment ose-t-il parler des mœurs et des coutumes des Turcs, lui qui a transporté Constantinople à Paris, et si bien civilisé ses personnages qu'ils ont toute la politesse et la galanterie de la cour de Louis XIV? A-t-il oublié le jugement ironique du Mercure? « Je ne puis » être pour ceux qui disent que cette pièce n'a rien
1. Comme Ta remarqué M. Saint-Marc Girardin, ce n'était pas la première fois que les Turcs paraissaient sur la scène française. Déjà Mairet avait fait jouer le Grand Soliman, et Scudéri VUlustre Bassa. Ajoutons à ces indications le Grand Tamerlan et Baja%et de J. Maignon, 16tô.
» d'assez turc ; il y a des Turcs qui sont galants ; et puis » elle platt, il n'importe comment; et il ne coûte pas » plus, quand on a à feindre, d'inventer des caractères » d'honnêtes gens et de femmes tendres et galantes, que » ceux de barbares qui ne conviennent pas au goût des » dames de ce siècle, à qui sur toutes choses il est im- » portant de plaire. > A-t-il été si peu sensible aux vers de Robinet?
Ghampmeslé, dessus ma parole, De Bajazet soutient le rôle En Turc aussi doux qu'un FrançoiSt En musulman des plus courtois
Appai^mment Racine n'avait pas d'abord jugé fort sérieuse cette objection, reproduite depuis par Fontenelle, par Houdar de la Motte, par l'abbé Dubos, et même, sur un point, par Voltaire. Dans sa première préface, il ne crut pas nécessaire de la combattre dans les règles, et il se borna à parler .rapidement de l'étude consciencieuse qu'il avait faite de l'histoire des Turcs : « La )i principale cho^e à quoi je me suis attaché, c'a été de i> ne rien changer ni aux mœurs ni aux coutumes de la D nation; et j'ai pris soin de ne rien avancer qui ne fût » conforme à l'histoire des Turcs et à la nouvelle Relaie lion de V empire ottoman^ que l'on a traduite de l'an- » glais. Surtout je dois beaucoup aux avis de M. de la » Haye, qui a eu la bonté de m'éclaircir sur toutes les » difficultés que je lui ai proposées. » Ces lignes, avec le passage que nous avons cité plus haut, formaient toute la première préface. Mais la critique des mœurs françaises de la tragédie ayant fait fortune. Racine, dans l'édition de 1676, prit plus directement et plus au long la défense de sa pièce, et surtout des personnages les
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plus attaqués, Roxane, Atalide et Bajazet. II elTaça les lignes que nous venons de citer, et il termina la seconde préface, telle que nous Tavons aujourd'hui, par un paragraphe qui, malgré sa modération, fut supprimé à partir de 1697 : « Je me suis attaché à bien exprimer » dans ma tragédie ce que nous savons des mœurs et D des maximes des Turcs. Quelques gens ont dit que » mes héroïnes étaient trop savantes en amour et trop D délicates pour des femmes nées parmi des peuples qui » passent ici pour barbares. Mais, sans parler de tout 9 ce qu'on Ut dans les relations des voyageurs, il me
> semble qu'il suffit de dire que la scène est dans le
> sérail. En effet, v a-t-il une cour au monde où la » jalousie et Tamour doivent être si bien connus que » dans un lieu où tant de rivales sont enfermées en- » semble^ et où toutes ces femmes n'ont point d'autre
> étude, dans une éternelle oisiveté, que d'appreadre » à plaire et à se faire aimer? Les hommes vraisem- » blablement n'y aiment pas avec la même délicatesse.
> Aussi ai-je pris soin de mettre une grande différence D entre la passion de Bajazet et les tendresses de ses » amantes. Il garde au milieu de son amour la férocité
> de sa nation. Et si l'on trouve étrange qu'il consente
> plutôt de mourir que d'abandonner ce qu'il aime et » d'épouser ce qu'il n'aime pas, il ne faut que lire » l'histoire des Turcs ; on verra partout le mépris qu'ils 9 font de la vie; on verra en plusieurs endroits à quels » excès ils portent les passions, et ce que la simple
> amitié est capable de leur faire faire : témoin un des
> fils de Soliman qui se tua lui-même sur le corps de » son frère aine, qu'il aimait tendrement, et que l'on » avait fait mourir pour lui assurer l'empire. >
Dans ce passage important, Racine défend sa tragédie sur trois points principaux : la vérité des mœurs, la
vraisemblance de la p&ssion de Roxane et d*Atalide, enfin l'exactitude même de ce caractère de Bajazet, tant de fois attaqué et du vivant du poète et après sa morL Nous avons dit, à Toccasion d'Alexandre, dans quelle mesure il nous semble que le poète tragique doit observer la vérité particulière de costume et de mœurs. Racine, sans s'attacher puérilement à donner à son œuvre par quelques curiosités de langage ce que nous appelons la couleur locale, a montré, selon nous, une connaissance suffisante des usages, et, comme il dit, des maximes du pays. Il a marqué heureusement par quelques détails habilement placés la civilisation et le peuple où il nous transporte. Dès la première scène, nous sommes instruits de cette politique cruelle des sultans, qui punit les frères du souverain
De riionneur dangereux d'être sortis d*un sang Qui les a de trop près approchés de son rang.
Ne connaissons-nous pas aussitôt la loi du sérail, qui aO'ranchit les sultans des lois de Thymen, et cette autre, oubliée par Âmurat en faveur de Roxane, qui ne donne à la favorite le titre de sultane qu'après la naissance d'un fils? Le souvenir du grand Soliman et de l'artificieuse Roxelane n'est-il pas à propos rappelé dans une scène importante du deuxième acte'? Racine a-t-il oublié la position et les dangers des grands visirs, dont il a présenté dans Acomat l'image si énergique et si frappante? A-t-il oublié ce conseil des ulémas ^^ interprètes sacrés de la loi, qu'Acomat a soin de gagner à. sa cause, et l'étendard redouté du prophète', qu'on dé-